‹ Contes et poésiesChapitre 11 sur 30 · DEUX ÂMES · texte numérisé non relu

DEUX ÂMES

A ces transports répondit en aimant.

L'Amour serra d'une si forte étreinte *

Le nœud chéri, que rien à Tavenir -

Dans cet enfer qu'ils acceptaient sans crainte,

Ne Teût brisé ; Satan pouvait venir.

Satan non plus ne se fit point attendre ;

Il vint, suivi d'un cortège hideux.

Quand il pensait n'avoir qu'une âme à prendre,

Le noir démon dut en emporter deux;

Car nul pouvoir ne retint une amante.

A ses regards la sainte Église en vain

Fit du salut briller l'espoir divin ;

Mais le salut pour cette âme charmante,

C'était d'aimer sans mesure et sans fin.

Dante lui-môme a vu passer dans l'ombre De son enfer un beau couple amoureux.

Ces deux enfants s'aimant en ce lieu sombre, Pour des damnés me semblent bien heureux.

Uuand il les peint, ce vieux chantre sublime,

Allant à lui dans un vol éploré,

Il se trompait; j'en atteste Tabîme,

Francesca ! non, tu n'as pas pleuré I

Non, tu n'as pas maudit la souvenance

De l'heure aimable où ton cœur fut blessé 1

Te souvenir n'est pas une souffrance,

Car le présent vaut cet heureux passé.

Ton jeune amant a gardé son ivresse ; • Rien n'interrompt l'immortelle caresse Du bras charmant qui le tient enlacé.' Ah I tout l'enfer peut conjurer ses flammes, Hurler, rugir, l'Amour est le plus fort ; Et ce baiser qui confondit vos âmes, Chaste et divin, ce baiser dure encor.

Dante savait qu'une tendresse immense Prévaut parfois contre le noir séjour ; De son enfer il bannit l'Espérance, Mais sa grande âme y laisse entrer l'Amour.

Partant pour Troie, à ce que dit Homère, De son honneur un grand roi soucieux Laissait auprès de sa moitié légère.

Pour tout gardien, un chantre aimé des Dieux Tant que la voix chanta, la jeune reine Demeura sourde aux vœux du séducteur;

Une puissance aimable et souveraine Veillait sur elle aux abords de son cœur.

Se pourrait- il que nos accents, mesdames, Eussent perdu ce pouvoir chaste et doux?

Je n'en crois rien ; à Tentour de vos âmes Qu'un chant résonne, et je réponds de vous.

L'essaim furtif des mauvaises pensées Vers vous en vain accourt de toute part; Contre l'attrait des amours insensées La lyre encore est un divin rempart.

Sachez-le bien, vouloir aimer toujours, C'est un abus ; que le ciel vous en garde !

Dans les sentiers frayés par les amours Il ne faut pas que votre cœur s'attarde.

On dit qu'Adam sur la pelouse en fleur Trouva la femme au sortir d'un long somme ; Mais sur un point ce récit fait erreur:

Pour la créer ce que Dieu prit à l'homme Ce n'était point sa côte, mais son cœur.

L'Amour n'use jamais dans ses raisonnements D'une logique bien profonde.

Un petit pied, des yeux charmants, Cela suffit pour convaincre son monde.

Rétorquez-lui ces arguments I

Pour des sonnets en fasse qui les aime ; Chacun son goût, mais ce n'est pas le mien .

Un bon, dit-on, vaut seul un long poëme ; Heureux qui peut en amener à bien.

Mon vers, hélas! a Thumeur vagabonde; Ne lui parlez d'entraves seulement.

Un peu de rime, encor Dieu sait comment !

S'il peut souffrir, c'est tout le bout du monde. Ruisseau furtif, je le laisse courif Parmi les prés, le livrant à sa pente; Il saute, il fuit, il gazouille, il serpente. Chemin faisant il voit ses bords fleurir.

Qu'un voyageur parfois s'y désaltère, Et d'un merci le salue en partant.

Ourses attraits qu'une jeune bergère Vienne y mirer, c'est un ruisseau content.

II est un point délicat à l'excès

Que de traiter je me propose :

Peut-on reprendre aux morts son cœur à leur décès?

Si le survivant en dispose, Est-ce un crime? Irez-vous lui faire son procès?

Quand on aime, il est vrai, Tusage est de promettre

Une amour éternelle, on en fait le serment.

Mais la promesse d'un amant

Se prend -elle au pied de la lettre?

D'ailleurs, que peut aux morts tant d'amour profiter?

Ce ne sont plus gens à goûter Les plaisirs que procure une extrême tendresse. Eussent-ils, vous défunts, mieux tenu leur promesse?

Vous me permettrez d'en douter.

Non qu'il ne soit louable à l'amant qui succombe De garder notre foi, comme on scella sa tombe De sceller notre cœur. Mais le peut-on toujours? J'admets que l'on voudrait clore à toutes amours Son âme, et n'aimer plus le reste de sa vie.

Mais si sans le vouloir quelque jeune beauté

Vous en fait revenir l'envie ?

Si cet attrait nouveau vous retient enchanté?

Adieu votre fidélité !

Voilà qu'un charme vous rengage.

Tout le passé ne peut en un jour s'effacer.

Près de l'objet aimé, possible, une autre image,

Et jusque dans ses bras vous viendra relancer. Quelque trouble longtemps suivra lé cœur volage ; Il entre du remords parmi tous ses plaisirs.

S'il ne parvient d'emblée à se donner le change, S'il a des démêlés avec ses souvenirs, C'est son affaire, qu'il s'arrange !

Je ne sais trop quel paradis prépare Le Dieu du ciel aux élus de son choix, De quels attraits Téternité s'y pare, Si riiQmme y doit rencontrer à la fois Ce qu'il désire et tout ce qu'il regrette.

Ah ! me dût-on traiter d'âme indiscrète,

Je voudrais bien que le ciel nous rendit Le vieil Éden, celui qu'Adam perdit.

Il me sufiBt, j'y trouve toutes choses, La paix du cœur, des ombrages, des roses Et l'être aimé. Que vous faut-il de plus?

Je quitte, moi, le bon Dieu du surplus.

L'amour, hélas ! c'est la rose sauvage Sur l'églantier s'entr'ouvrant au zéphyr ; Si la beauté la met à son corsage, Près de son cœur, c'est pour l'y voir mourir.

Une princesse au fond des bois A dormi cent ans autrefois, Oui, cent beaux ans, tout d'une traite.

L'enfant dans sa fraîche retraite Laissait courir le Temps léger.

Tout sommeillait à Tentour d'elle ; La brise n'eût pas de son aile

Fait la moindre feuille bouger.

Le flot dormait sur le rivage ; L'oiseau, perdu dans le feuillage, Était sans voix et sans ébats.

Sur sa tige fragile et verte La rose restait entr'ouverte ; Cent printemps ne reSeuillaient pas.

Le charme eût duré, je m'assure, A jamais sans le fils du roi.

Il pénétra dans cet endroit.

Et découvrit par aventure Le trésor que Dieu lui gardait.

Un baiser bien vite il dépose Sur la bouche qui, demi-close, Depuis un siècle l'attendait.

La dame, confuse et vermeille, A cet inconnu qui l'éveille Sourit dans son étonnement.

surprise toujours la même I Sourire ému I Baiser charmant !

L'Amour est l'éveilleur suprême.

L'âme, la Belle au bois dormant.

C'est en vain que les ans et la raison morose Vous diront qu'à l'amour il faudrait renoncer ; Les ans ni la raison ne font rien à la chose, Et le cœur est toujours prêt à recommencer.

On fait un reproche à ma lyre D'avoir rendu des sons joyeux.

Le poëte ne doit pas rire ; Son art est toujours sérieux.

Les pleurs, voilà son vrai domaine ; Le sourire de l'âme humaine

Échappe à cet enfant des Dieux.

A mêler donc pour plus de charme Tous les tons il faut renoncer.

Pourtant, voisine d'une larme, Ma gaieté raillait sans blesser.

Oui, mon rire et les pleurs sont frères, Et mes rimes les plus légères Laissent un bout du cœur passer.

Nice, mai 1861.

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