‹ Contes et poésiesChapitre 5 sur 30 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Un perroquet vivait chez un jeune ménage, Couple aimable autant qu'amoureux ;

La lune de miel sur eux Répandait ses douceurs d'usage.

Mille amours s'ébattaient entre nos gens épris.

Le perroquet, témoin de plus d'une caresse,

En pleurait souvent de tendresse.

Qu'un regret s'y mêlât, je n'en serais surpris : Tout seul dans sa prison depuis son plus jeune âge Du bonheur d'être aimé l'oiseau sentait le prix ; Je le sentirais bien, moi qui ne suis en cage.

Voici qu'un beau matin auprès d'un vieux parent Riche, Dieu sait I mais pour l'heure mourant. Appelé fut l'époux; il se mit en voyage, n ne fallait rien moins qu'un leurre d'héritage

Pour séparer nos deux amants.

La dame désolée et pleurant à cœur fendre, D'un millier de baisers, d'un millier de serments Chargea notre partant. Ces marques d'amour tendre Sont bagage léger ; il en prit tant et plus.

D'abord, pour consoler sa dolente maîtresse , L'oiseau fît de son mieux, mais, efforts superflus 1 c Quel babil odieux! il trouble ma tristesse.

Quand donc pourrai-je en paix soupirer un moment? » Le perroquet se tut, admirant en lui-même L'effet de la douleur sur un cœur trop aimant.

Pendant les premiers mois, de l'un à l'autre amant Missives de trotter. Or, parmi les je t'aime. Les jamais, les toujours, entre deux au revoir, Le jeune époux mêlait un mot de ses affaires. Notre parent susdit avait fait son devoir :

Il était mort. Restaient encor les inventaires. Les scellés, les procès, ce n'est jamais fini. Qu'y faire ? on attendit, et, qui mieux est peut-être. On essuya ses pleurs. « Pour ne point reparaître,- L'éclat de nos beaux yeux serait déjà terni î C'est fort mal entendu de s'enlaidir soi-même. Quoi ! nous irions gâter ce qui fait qu'on nous aime, Nos charmes?.... Non, Tamour ne nous en saurait gré. Contre tant de soupirs à peine rassuré, Sans qu'à deux fois pourtant besoin fût de le dire, Sur sa bouche charmante il revint un sourire, Puis deux, puis trois; ils ne se comptaient plus*

La beauté renaissant ainsi que sa compagne, La grâce, les amours se mirent en campagne.

D'anciens adorateurs, autrefois bien voulus.

Du temps qu'on était fille, au logis de la belle Revinrent tout d'un vol et sur le pied d'amis. D'un cœur à l'amitié l'accès est bien permis, Mais trop souvent l'amour se faufile avec elle. Croyez qu'il n'y manqua. Bientôt la citadelle. On le prétend du moins, se rendit à merci, Après un court combat. L'époux de tout ceci Paya les frais. Déjà la dîme est prélevée Sur les biens de l'absent et sans son agrément ;

Sa femme ainsi patiemment

Put attendre son arrivée.

Notre consolateur à qui n'échappait rien,

Vit donc la brèche ouverte à l'honneur de son maître.

Il en gémit en perroquet de bien.

« Quoi! disait-il, deux cœurs que j'ai vus naître,

Grandir, se chercher, s'entr'aimer 1 Le plus charmant ferait à l'autre cette injure!

Non, foi de perroquet ! De sa mésaventure Je veux à son retour mon bon maître informer. » Ce retour ne tarda. Vers sa moitié chérie Notre époux revola plus tendre et plus aimant.

Que fleurette et cajolerie Eussent passé chez lui sous forme d'un amant, Il ne s'en aperçut; ce n'est chose vraiment Qui laisse de soi trace, et mênae en laissât-elle. Par un objet aimé qui n'est vite aveuglé 1 Comment ne l'être point? Tout des mieux régalé, Accueilli, caressé fut l'époux par la belle.

N'était-ce qu'un semblant? Grâce au remords, l'amour Avait-il tourné bride, et par un beau retour

Réparait-il une erreur passagère?

Il se peut; toutefois je n'en jurerais pas.

Car, s'il faut tout vous dire, on ne rencontre guère De cœurs qui s'égarant reviennent sur leurs pas.

Aussitôt cependant que l'oiseau dont la langue Ëtait sur les charbons, trouva jour à parler,

11 parla, mais perdit sa peine et sa harangue.

« Propos de perroquet ! Je m'en irais troubler ? Quelque sot ! » L'indiscret, bien qu'étouffant de rage.

Ne se tint pas ce jour-là pour battu; n revint à la charge. « Oiseau, te tairas-tu? » L'autre ne se taisait; vingt fois et davantage Il répéta son dire. « Oh! l'animal têtu !

Le maudit babillard 1 » Cependant le pauvre homme Devenait tout rêveur. Du jour au lendemain Il perdit l'appétit. La joie avec le somme

Avait pris le même chemin.

Il n'ose point encor s'avouer qu'il soupçonne A son honneur aucune atteinte pour cela.

Son épouse, c'était la sagesse en personne, Et l'amour. Cependant qu'une mouche bourdonne Aux environs, notre homme est sur le qui-va-là. Une ombre, up souffle^ un mot, tout tire à conséquence^ Lorsqu'on est à ce point.

L'oiseau, voyant l'eflfet Que produit son discours, redouble d'éloquence ; Il cite ses témoins, il précise le fait,

n jure ses grands dieux, il proteste, il s'entête •

« On vous trompa, dit-il, j'en mets ma patte au feu. »

La patte? ce n'est guère, il jouait plus gros jeu

Et perdit davantage : il y laissa la tête.

— Gomment! la tête? — Hélas I on lui tordit le cou.

Notre mari crut pour le coup Recouvrer le repos par ce trait exemplaire.

Crut-il bien? Je ne sais. L'oiseau, dans cette affaire, Put malgré sa vertu le plus sot de beaucoup.

Si par cas d'aventure, ô belles! je me trouve, Sans le vouloir, témoin de quelque méchant tour, Comptez sur mon silence, encor que je n'approuve De pareils manquements aux devoirs de l'amour. Des amants, des époux inquiéter les flammes.

C'est périlleux ; j'honore après tout leur erreur. Dieu la permet toujours; sans sa grâce, mesdames, Qui pourrait vous aimer en sûreté de cœur?

TIRÉ D'iMMERMANN.

L'Allemagne, je crois, vous plairait et pour cause :

C'est le pays des frais appas ; Toute fillette y prend les teintes de la rose ;

Si les yeux bleus vous sont de quelque chose,

Vous en trouvez à chaque pas.

Avec ces yeux l'Amour a souvent quelque affaire,

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Et parmi tant de cœurs disposés à bien faire

Il ne reste les bras croisés.

Là ce dieu mène une vie exemplaire, Content de peu ; sa rente la plus claire

Se paye en regards et baisers; De gt'os soupirs en sont, nombreux pour l'ordinaire. Les Allemands se font la cour tranquillement ;

Sur la route du sentiment C'est à très-petits pas que chemine leur âme. Si vous vouliez apprendre au profit de l'amour

Patience et douceur de flamme.

Il faudrait chez eux faire un tour.

* Mon récit toutefois ne s'arrêtera guères Sur ces points ; je conseille à mes rimes légères

D'y revenir un autre jour.

Mai s'ouvrait, dans le Nord mois charmant ; la verdure A peine de retour commence à s'enhardir.

Il n'est bourgeon craintif ijui déjà n'aventure • Son espoir de l'année. Alors dans la nature Tout ne demande qu'à fleurir ;

Car fleurir c'est aimer. Les plantés printanières N'y font point de façons; c'est à qui les premières

Iront les zéphyrs captivant.

Regards du jour, baisers du vent Sont toutes privautés que permettent ces belles ; Qtfun papillon s'empresse et voltige autour d'elles, On ne les verra point aussitôt s'alarmer.

D'une aube à l'autre, hélas ! de leurs faveurs charmantes S'épuise le trésor ; pour ces pauvres amantes

Se flétrir, c'est cesser d'aimer.

Ne songeant à rien moins qu'à ces amours touchantes, Bâton en main, bien vêtu, bien guétré, Hans le fermier revenait de son pré.

Ces charmes du printemps, les fleurs et la verdure Le touchaient peu. Notre homme et la nature Se connaissaient de longue main.

Car vers la soixantaine il était en chemin.

Mais c'était un vieillard droit et ferme d'allure, De ceux que l'on dit verts; il avait l'encolure D'un homme qui voulait, de printemps en printemps,

Pour peu que Dieu Taidât, arriver aux cent ans. En vain autour de lui maint oisillon s'empresse,

S'égosillant sur tous les tons ; Il n'avait de regards, d'oreilles, de tendresse

Que pour ses bœjufs et ses moutons.

Les ayant tous laissés au milieu des prairies

Ruminant, bêlant et broutant, Il retournait chez lui par des routes fleuries.

D'un pied leste et d'un cœur content.

Qu'il fût déjà midi, le clocher du village N'en avait soufflé mot; mais tant petits que grands, Les estomacs, aux champs, d'une heure et davantage

Avancent sur tous les cadrans.

Je vous laisse à penser si le nôtre allait vite

Aux approches d'un bon repas.

Songeant donc au trésor que contient sa marmite,

Notre fermier doublait le pas.

Quand voici que d'un bois débouche à l'improviste,

Un jeune chasseur au poil blond.

Un souci toutefois se lisait sur son front ;

Son carnier même avait comme un air triste,

Désenflé qu'il était. « Léger est le butin, Pensa l'autre à part soi. L'on n'aura ce matin Rien tué. Rien, c'est peu. Qui sait encor la peine Que ce rien nous donna? C'est par trop dur, ma foi 1 Aussi pourquoi chasser? Je ne sais, quant à moi, Le plaisir qu'on y trouve. Ah ! l'excellente aubaine I

Courir les bois, battre la plaine Sans rencontrer gibier qui nous veuille étrenner. Et souvent haletant, affamé comme quatre.

Pour tout profit, sans le pouvoir abattre, A travers champs voir filer son dîner 1 Je n'en suis point; moi je mange à mes heures. Foin du gibier, s'il faut courir après I Voyez un peu ce hauteur de guérets, Ce beau chasseur; sa mine est des meilleures, Son équipage aussi ; je gage cependant Qu'il n'a rien pour l'instant à mettre sous la dent. J'en aurai le cœur net. » Et soudain l'abordant. Et d'un air où perçait quelque sollicitude :

« Jeune homme, savez-vous que midi va sonner ? — Vraiment! — Et que ces bois n'ont pas pour habitude

Aux chasseurs d'ofTrir à dîner?

— Je le sais. — Mais alors à bon droit je soupçonne

Que près d'ici chez des amis

Vous avez votre couvert mis?

— En ce pays je ne connais personne.

— Vous m'étonnez ; quand midi sonne Il est bon de trouver son repas sous la main. Dîner y cela ne peut se remettre à demain.

Si le cœur vous en dit, ma table et ma marmite Sont à votre service^, acceptez sans façon. » L'étranger n'en fit point, il accepta bien vite ; Et vraiment un refus n'eût été de saison.

Sur ce,. les voilà donc, notre homme et son convive. En route pour la ferme ; elle était à deux pas. Dès la cour je ne sais quel parfum leur arrive ;

Le fermier ne s'y méprit pas.

C'était sa soupe au lard, elle fumait sur table . A cette odeur délectable

Il se sent chatouiller le cœur.

On entre, et le vieillard tout le premier s'attablé.

Faisant mettre son hôte àfla place d'honneur.

Vers le bas bout s'assit la valetaille, Garçons joufflus, membrus, gaillards de belle taille,

Servantes hautes en couleur.

Or, la besogne fut promptement dépêchée ; Chacun fit son devoir à Tégard des morceaux.

Gens de charrue et chasseurs sont rivaux En appétit. Mais dès la première bouchée Le nouvel arrivé recula cependant ;

Il ne donna qu'un demi-coup de dent.

Du bien-manger connaissant l'importance, Le fermier tour à tour l'encourage ou le tance. Notre pauvre chasseur s'en allait défendant Pied à pied son assiette, où l'autre par surprise Entassait les morceaux qu'il supposait exquis. Etouffer son convive était une entreprise Digne de son bon cœur, et c'est un droit acquis A l'hospitalité chez le peuple rustique.

« Eh quoi 1 point d'appétit ? L'air de ces lieux se pique D'en donner cependant. Si vous restiez ici....

Et pourquoi non? J'ai là-haut, Dieu merci, Chambre et bon lit. Sachez que le gibier foisonne

Et refoisonne aux environs.

Voyons, consultez-vous. Vous ne gênez personne- Nous gêner ! et comment? Nous sommes gens tout r*^- Et le cœur sur la main. » Point n'y fallut d'instani'« L'offre plut au chasseur; la preuve que j'en ai. C'est qu'il la prit au bond. Le gîte était, je pens.-.

Bienvenu comme le dtné.

Ah ! savoir qu'au logis s'attriste qui nous aime Est un fil qui nous tient et qui nous tire à S( A quelque autre et plus cher nous-méni Notre retard causerait de l'émoi ?

Que Dieu nous en préserve ! et d'une hâte extrcnn'

Nous accourons tout alarmé.

N'est-ce point un revers au bonheur d'être aimé ' Notre héros, à ce qu'on vit paraître, Ne l'était point, pouvant de sa maison S'absenter sans plus de façon.

Et le ciel toutefois l'avait taillé'pour l'être : C'était en son espèce un fort joli garçon.

Aux gens de ce patron quel cœur ne rend les ari<

Il II

De la sorte installé, notre jeune et bel hôte N'encombra point les lieux. Chaque matin sans faute Du logis il était déguerpi le premier ; - Il devançait et valets et fermier.

L'aurore "à peine avait rougi les nues, Qu'il était à Tafifût en un bois écarté,

OÙ, parmi la rosée et les herbes menues,

Des lièvres s'ébattaient. Un grand maître a chanté

La faiblesse et poltronnerie

De ces animaux malheureux.

Que quelque feuille au bois, quand le zéphyr l'en prie. S'avise de bouger, voilà tous mes peureux

En fuite, et craignant pour leur tête.

Mais si le blond chasseur troubla souvent la fête, n ne s'ensuivit pas cependant mort de bête.

Ni blessure non plus. Point de gazons rougis ; C'était le carnier vide et Toreille un peu basse. Sur le coup de midi, qu'il rentrait au logis.

Le fermier qui déjà fondait sur cette chasse Tout l'espoir de sa broche, attendit quelques jours ; Rôti ne venait point, rôti courait toujours,

Rôti se portait à merveille.

« Les lièvres du canton se font tirer l'oreille. C'est avoir du malheur. — A qui le dites* vous ?

S'il en tombait un sous mes coups.

Ce serait le premier, et notez que je chasse

Depuis dix ans et plus.— Vous vous moquez, vraiment!

— Me moquer? que non pas, il n'en est autrement. Oui, cela semble un sort; que veut-on que j'y fasse?

-— Qu'y faire? Mais, parbleu, plantez là le métier;

Jetez-moi ce fusil dans le premier hallier.

— Oui, si je le pouvais — Allons, vous voulez rire.

— • Hélas 1 c'est une histoire étrange et triste à dire.

— Histoire, dites-vous? Eh! mon cher, me voici, n n'est de raconter vieillard qui ne raffole,

Ce dit-on; un vieillard peut écouter aussi. » Et là-dessus l'autre prit la parole Environ dans ces termes-ci :

• Mon père, plus heureux que sage, Une épouse sur son vieil âge Avait jeune choisie, et ne manquant d'attraits. Lorsque je dis heureux, c'était à cela près Qu'aucun enfant n'égayait son ménage.

Il avait fait pèlerinage, Neuvaine et tout : le ciel en était las.

Le pauvre homme à son grand hélas

Voyait à des cousins passer son héritage,

Lorsqu'un bon saint, j'ignore encor lequel, • Ne voulant qu'il fût dit, cela lui pouvait nuire, Qu'en pure perte on eût à son autel Brûlé tant d'encens et de cire.

Accorda sur le tard ce don si désiré; Or, ce don ce fut moi. Ne perdent point leur gré Ces sortes de présents pour s'être fait attendre. Et ma mère surtout (on sait qu'en fait d'amour Qui dit maternel dit fort tendre), Ma mère, dès mon premier jour, M'aima donc d'une amour extrême :

J'étais tant cela, tant ceci, Et la grâce, et la beauté même.

Avec son fils crût son souci ; Que sera-t-il? Un grand homme, je gage.

D'autres l'ont bien été, lui ne le serait point ? Alors, sans tarder «davantage, Elle voulut éclaircir un tel point.

D'une vieille et sienne commère, Savante en l'art de dire à chacun son destin. Tout à propos se ressouvînt ma mère,

Et l'envoya quérir bien rite un beau matin.' La diseuse de bonne et de triste aventures Déclara qu'il n'était dans les astres écrit Rien de prodigieux. Chez les races futures

De ce fils unique et chéri Point ne serait parlé ; c'était pure chimère D'y songer. Voilà donc le grand homme à vau-l'eau. « En revanche je vois, dit la vieille à ma mère, Force amour et bonheur, c'est là vraiment son lot.

Toutefois une clause expresse

Est mise à cela par le sort :

Ton enfant d'un pareil trésor Ne jouira, qu'il n'ait avec adresse

Abattu son premier gibier. »

Ma mère alors de rire et de se récrier Sur la condition : « Le sort est bien honnête De demander si peu. Comment? d'une perdrix Ou d'un lièvre, mon fils n'a qu'à se mettre en quête?

Si le bonheur est à ce prix, Nous le tenons. » Et je n'étais encore Pas plus haut que cela, qu'elle me mit en main Un fusil de ma taille. En se levant l'aurore

Ne manquait de me voir courant sur le chemin

Ou des bois ou des champs. Je n'eus pas d'autre école,

Ni d'autres jeux- Ma mère avait pensé Agir très-sagement. Cet enfant son idole, Le voir heureux était son plus pressé.

Mais en dépit de sa tendresse Je n'ai pu, que ce fût guignon ou maladresse,

Lui faire offrande en son vivant

De l'ombre même d'une proie.

D'un jour à l'autre attendant cette joie,

Elle mourut. Auparavant,

Pour mon bonheur outrant son zèle.

Elle me fit jurer de ne déposer point

Cette arme-ci que je n'eusse ce point Avec le sort réglé. Voilà tout de plus belle Votre serviteur donc en son emploi rentré ; Voilà qu'il chasse encore, et dût-il à la peine

Mourir, sa promesse Tenchaine

A ce métier bon gré, mal gré.

Non, depuis que le monde est monde, Rien de tel ne s'est vu. Vingt milles à la ronde. Nul gibier que je n'aie à la face des bois

Cent fois manqué ; ces lieux, s'ils avaient une voix, Vous en raconteraient de belles sur mon compte.

De toutes bétes, à ma honte, Il n'est chasseur mieux vu, je pense, en cet endroit;

A peine encor d'un peu d'effroi M'y ferait-on l'honneur. »

N'ayant à sa portée Le moindre avis pour le moment, Notre fermier se tut. Il faisait sagement En un tel cas; mais sa mine attristée.

Autant que mine peut, témoignait la grand'part Qu'il y prenait du moins. Depuis, par le vieillard

Fut toute parole évitée Ayant trait au gibier. Que ce respect fût dû A tant de malheur, je l'accorde.

On eût plutôt parlé de corde Dans la demeure d'un pendu.

Que de chasse chez nous. Mais après trois semaines

De pas perdus et de fatigues vaines.

L'infortuné chasseur songeait à déloger.

Le sort ne paraissant le vouloir obliger

En ce pays de proie -aucune, Sans grand espoir, notre homme allait tenter fortune Ailleurs et de ce pas.

Or donc, son congé pris,

Et du jour à Taube première, U s'éloignait, côtoyant la lisière.

D'un bois voisin, alors qu'il avisa surpris

Un lièvre assis dans la clairière.

Gros et gras, bien luisant et posé de maintien ; Des lièvres du pays on eût dit le doyen.

Au départir du somme, à l'heure matinière Où l'Aurore s'éveille et de rose se teint.

Tout près de son terrier, sur un tapis de thyrii

Il prenait l'air sans défiance.

Ému d'espoir, notre homme en hâte à bout portant L'sguste, le coup part; hélas 1 au même instant Un cri partit aussi, tel qu'un lièvre, je pense, Ne le poussa jamais. Notre chasseur troublé Eut une affreuse idée. En sa crainte il s'élance

Vers Tendroit peu distant, c'était un champ de blé, D'où ce cri-là partait. De son long étendue, Une femme gisait au milieu du sentier; Quelques fleurs.s'échappaient de son frais tablier, Et, si ce n'eût été la pâleur répandue Sur ses traits, on eût pu dans ce premier moment La penser endormie. Une angoisse mortelle Saisit notre chasseur. Sans trop savoir comment, Il la prend dans ses bras, l'emporte telle qu'elle Vers la ferme en courant. Le fermier justement S'acheminait aux champs; quand il vit de la sorte L'hôte qu'il croyait loin, de retour : « Un malheur Est arrivé, dit-il ; ah ! que le diable emporte La chasse et surtout le chasseur !

Depuis longtemps je m'y devais attendre, Et j'aurais déjà dû.... Mais allez faire entendre • La raison à des fous de cette espèce-là I...

Ciel ! on dirait Lisbeth, ma nièce ! Eh oui, c'est elle I Des filles du canton la perle et le modèle.

Pauvre enfant!... Entrez çà. C'est bien; déposez-la Sur ce lit vite et tôt. » Ainsi fut fait. La belle N'était pas morte encor* La peur avait sur elle

Agi plus que le mal ; non que dans tout cela Le plomb n'eût bien joué son rôle, S'étant quelque peu notre épaule

Et lieux environnants permis d'endomniager.

On vous pansa le tout.

Ne parlez de bouger

A mon chasseur d'auprès de sa jeune blessée ;

Sienne elle était dans sa pensée. *

Réparer de son mieux le mal qu'il avait fait,

N'avait-il pas ce droit? S'il ne l'eût en ejBFet,

Il le prit. La fillette était assez jolie,

Ce n'est pas, que je sache, un point indifférent,

Orpheline d'ailleurs. Maître Hans, enbon parent,

A la ferme toujours l'avait bien accueillie;

Elle y venait souvent, cependant moins encor

Qu'il ne l'eût désiré. Sa présence était chère

A chacun sous ce toit. Pareille ménagère,

Au dire du vieillard, valait son pesant d'or*

Notre bonhomme outre mesure Se disposait à s'alarmer,

Mais il n'en eut le temps, car déjà la blessure

Faisait mine de se fermer.

Oswald, c'est mon héros, trouva'fort à reprendre

 cette hâte : il la maudit.

Sa malade guérie, il fallait bien s'attendre

A la quitter. Le mot est vite dit.

Sans doute aux soins que vous pouvez lui rendre Vaquer près d'une belle a de qiïoi vous charmer, Mais n'est pas sans danger. Mon Oswald, pris au piège, Déjà sans le savoir est à deux doigts d'aimer. Il ignorait d'ailleurs l'amour et son manège, Et, bien qu'il fût à l'âge où le plus simple cœur Est mis à quelque usage, il n'avait, mon chasseur. Fait œuvre encor du sien. Non pas, je le suppose. Qu'il n'eût par hasard vu d'autres jewnes beautés; Mais sur ces objets-là ne s'étaient arrêtés Ses regards peu ni prou. Ce fut donc une chose Pour lui nouvelle et plaisante à la fois.

Que deux beaux yeux et qu'un joli minois.

De tout cela sortait un charme à quoi son âme Ne sut point résister; et le bonheur voulut Qu'à Lisbeth il n'eût pas déplu.

D'un cœur à l'autre, en moins de rien la flamme Avait gagné. Maître Hans, il Tobservait de près,

De ce feu-là vit les progrès.

« Qui diantre aurait pensé, dit-il à son jeune hôte, Que notre nièce fût un gibier? Toutefois Le sort l'entend ainsi ; par sa grâce, sans faute, Vous aurez le bonheur j pour l'amour, c'est, je crois. Déjà fait, n'est-ce pas? » Et d'un malin sourire Et qui disait beaucoup, il commentait ces mots. Oswald au dernier point rougit sur ce propos, Tout confus qu'il était. Qui donc avrut pu dire Au vieillard ce secret que notre jeune ami

Ne savait encor qu'à demi ?

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On aime quand on peut, et je ne vous engage A remettre d'aimer. En aurez-vous toujours L'occasion? Pourtant fort me plairait l'usage Jusqu'au premier printemps d'ajourner les amours. Tout fleurit, tout sourit; de sa plus fraîche haleine Zéphyr va caresser les fleurs dans les gazons;

Partout charmants ébats. Pour mettre un cœur en veine Il ne fait faute alors d'engageantes leçons; Et comme pour induire un couple en amourette, Soupirs à chaque pas ; ce n'est dans les buissons Qu'amants ailés chantant fleurette.

La plus aimable des saisons Fut donc mise à profit. La fillette était tendre,

Et le garçon fort amoureux ; Avant qu'il fût un mois, ces jeunes cœurs entre eux

N'avaient plus grand'chose à s'apprendre.

Dans le fond d'un certain taillis, Un doux aveu fut fait à la clarté mouranje

Du jour tombant; une eau courante

Le couvrit de son gazouillis.

Je vous laisse à penser s'il flit tendre et timide, Tout ému, rougissant et d'un regard humide Suivi. L'on reconnaît de suite à son accent Qu'aucun autre ayant lui n'a passé par la bouche

Qui tremblait en le prononçant.

Un J*épouse partout est la pierre de touche

D'un Je (aime de franc aloi.

D'ailleurs, en Allemagne, Amour de bonne foi

Fait les affaires d'Hyménée. Là, comme ailleurs, souvent dès la première année

Il s'en est les pouces mordus, Mais non pas cette fois. Sans l'avoir dit encore, Nos amants sur ce point s'étaient donc entendus :

Ils s'épousaient. Lisbeth, je le déplore.

Était pauvre et n'avait, modeste et gracieux,

Que son souris, plus ses beaux yeux ; C'était tout son avoir. Partout des mieux courantes N'est pas cette monnaie. Oswald avait du bien.

Or, un cœur qui vit de ses rentes.

Aura toujours son prix; au don qu'il fit du sien.

Cent arpents de bonnes prairies,

Un bois, un clos, deux métairies.

Avec cours d'eau, ne gâtaient rien.

Chez les bons Allemands un charmant laisser-faire Règne quant à l'hymen. Tout couple un peu gentil

S'appareille entre soi ; pas le moindre notaire N'y vient mettre le nez, et sans lui cette affaire S'arrange bien; la nôtre alla donc son droit fil. Jusqu'à se fiancer, dès la première étape, Nos gens sont arrivés ; ce chemin aux amants

Est tout tracé : l'anneau suit les serments.

'Qui fut joyeux? Maître Hans; il jubilait sous cape. « A quand la noce? Or çà, vous saurez que j'entends Qu'elle se fasse ici. Cette noce m'est fête, Vous ne m'en ferez tort. » C'était perdre son temps

Que de chercher quelque excuse ou défaite.

En passer il fallut Par où le bonhomme voulut.

Grâce à lui, sur un pied de noce La ferme est bientôt mise. On lave, on frotte, on brosse ; Personne ne dormait; de la cave au grenier Ce n'était qu'un courir. Tout bahut, toute armoire S'ouvrit; il en sortit pour lors jusqu'au dernier Plais à fleurs, brocs luisants, lesquels avaient mémoire De vingt noces déjà. Chaque objet pour sa part

Figure en ces apprêts* Lui-même, le vieillard

A l'cBil à tout. « Ajustez cette table ; Ici, ces escabeaux; un coup de main, allons 1 Percez-moi ces tonneaux, décrochez ces jambons ; Comme ils ont l'air friarfd! » Un carnage eflroyable Sur son ordre sévit parmi la basse-cour.

Maint gras canard, maint fils de bonne poule Périt sous le couteau. La marmite, en ce jour, Leur devint Achéron. Les pigeons faisaient foule Aux abords de la broche, et s'il en demeura Au colombier, ce n'était guère.

Là-dessus, quelle fut la chère, Le lecteur l'imaginera. *

Toute la paroisse à la fête Accourut, peu s'en faut, son desservant en tête. Entre les épousés, et tenant le haut bout, Le serviteur de Dieu faisait honneur à tout, n l'avait bien gagné, car sans quelque homélie Il n'avait pas béni son ouaille jolie.

Avec propos il s'était étendu

Dignement le matin sur l'amour éternelle Qu'on se doit entre époux, vieux thème rebattu ;

Mais d'une grâce nouvelle Ce jour-là sur sa lèvre il- sembla refleurir. Peu de chose, il est vrai, suffit pour attendrir Des cœurs déjà touchés.

Une noce au village,

Ce n'est pas l'affaire d'un jour :

La nôtre en dura trois. Trois jours, c'était bien court Pour plus d'un. Hans était de ceux-là, je le gage. Mais non pas nos époux. Tant ne fut festoyé

Qu'au grand déplaisir de leur flamme.

Un tel faste de joie Amour n'eût déployé.

Lui qui ne demande en son ftme

Que d'être heureux à petit bruit.

Et sans témoins; Pourtant, si je suis bien instruit, La fête n'en avait nulle gaieté perdue.

La bonne grâce y fit son personnage au mieux. De part et d'autre il fut, quand ce vint aux adieux,

Plus d'une larme répandue.

Voici nos gens partis, voici nos gens chez eux. Surleurs pas, parleurs soins, et surtout grâce au charme Qu'avait notre épousée, on vit à la maison Le bonheur accourir. Depuis lors nul soupçon,

Aucun regret, aucune larme Ne l'en fit déloger. A nos deux amoureux 11 échut par son fait maint et maint héritage. Bien loin de leur domaine allait tonner l'orage ; •Et n'eût-il eu, caché parmi quelque nuage, Qu'un rayon, le soleil en disposait pour eux. Mais c'est moins tout cela qui fit nos gens heureux Qu'un amour partagé, qu'un amour à qui l'âge Sa fleur laissa. Les ans, d'une trentaine accrus, N'en avaient amorti que les ardeurs extrêmes ;

Après les charmes disparus, Ces deux cœurs triomphaient d'être toujours les mêmes.

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