‹ Contes et rêveries d'un planteur de chouxChapitre 3 sur 10 · EDOUARD DE SÉRANOUES A GEORGES WILLER · texte numérisé non relu

EDOUARD DE SÉRANOUES A GEORGES WILLER

« Montaux, 1<" juin.

» Georges, je suis en France !.... Malheur au jeune homme pour qui tout ne serait pas dominé par cette pensée, cette émotion : être rendu h sa patrie après un exil de dix ans! Patrie cruelle et chérie ! qu'elle m'a fait de mal, et cependant combien je l'aime! On dirait que c'est là une indemnité donnée par la Providence aux époques marquées par des calamités terribles, comme aux pays perdus dans les nuages et les neiges ! L'homme en butte aux tourmentes politiques, s'attache plus étroitement encore au sol qui le rejette, comme le montagnard, frappé par l'avalanche et la tempêté, tourne sans cesse un œil de regret vers cette pointe de terre et de rocher, objet de son amour et de sa misère. J'étais riche, noble, heureux, adoré d'un père et d'une mère incomparables : je reviens pauvre, orphelin, et mon cœur ji'a qu'un cri : « Vive la France! qu'elle me permette de la servir, et nous serons quittes. »

» Cependant j'aurais grand tort de faire ici étalage d'abnégation et de sentimentalisme patriotique : d'abord parce que je m'imagine que ce sont là de très belles choses, mais dont on a abusé beaucoup et dont on abusera sans doute encore ; ensuite parce que je n'ai vraiment pas trop à me plaindre. Plus heureux que bien d'autres, j'ai retrouvé sous mon toit, non pas un nouveau propriétaire qui m'en chasse, mais un vieil ami qui m'y rappelle, un génie familier qui semble ne s'être assis à mon foyer que pour me le conserver in-

Marguerite vidal. 41S

tact. Te rappelles-tu ces merveilleuses légendes que nous aimions à recueillir en visitant les châteaux perchés sur les bords du Rhin; ces fées bienfaisantes, ces sylphes hospitaUers, ces gracieuses filles de l'air ou des eaux, qui gardaient ces vieux manoirs h leurs légitimes possesseurs, pendant les grandes guerres où ils se battaient si fort et dont le récit m'a fait si souvent tressaillir ? Eh bien ! mon vieux château des bords du Rhône a eu aussi son gardien fidèle , et, je dois ajouter, sa belle et bienveillante fée : et pour que le prodige soit complet, il s'est produit sous la forme d'un intendant. Oui, mon cher Georges, si nos comédies nous représentent des intendans qui ruinent leurs maîtres, je les tiens pour des menteuses. Eu voici un, qui est entré dans notre maison au moment où, par suite des brillantes, mais ruineuses campagnes de mon père, elle avait tout juste un peu plus de dettes que de revenus. Il a commencé par payer les unes et doubler les autres: puis est venue la révolution, qui paraissait très disposée à détruire son ouvrage ; qu'a fait mon original, ou plutôt ( ne plaisantons pas ! ) mon ami dévoué, mon second père ? Il a fait contre terreur bon cœur : il a fait partir mes parens qu'on allait massacrer le plus légalement du monde ; puis il s'est établi à 3Iontaux comme chez lui ; quand Montaux s'est vendu, il l'a acheté comme pour lui ; et comme ces terres n'ont cessé de prospérer, il ne tiendrait aujourd'hui qu'à moi de recevoir de ses mains un domaine qui, lorsqu'on le lui a confié, valait bien quatre cent miUe livres, grevées de vingt mille louis de dette, et qui, à l'heure où je t'écris, vaut un bon et beau million !

» Tu penses, Georges, que les choses ne se passeront pas tout-'a-fait ainsi : quand un homme pousse aussi loin que Jacques Vidal le génie du dévoûment, il y aurait, selon moi, deux ingratitudes : l'une, à faire l'égoïste et à tout recevoir comme si tout m'était dû ; l'autre, à faire le fier et à désoler cet excellent ami par un gros et complet refus : je ne ferai ni l'un et l'autre. Jacques Vidal a une fille unique, fort belle personne par parenthèse ! Monsieur mon intendant sera sommé, sous peine de prévarication et de désobéissance, de partager, par moitié, celte fortune entre sa chère Marguerite et ton serviteur, le ci-devant marquis Edouard de Séranques. De cette façon, sa fille et moi serons riches tous deux ; assez riches pour nous marier tous deux selon notre cœur. Quant à moi, tu le sais, mon choix est fait : depuis deux ans j'aime ta charmante compatriote, Claire Elmon. Cette chère Clarschen ! je ne sais en vérité comment je ne t'en ai encore rien dit, si jolie ! si aimante ! si

naïve ! si pure! Ce soir, sans le vouloir, je la comparais, par la pensée, à

Marguerite Vidal; je retrouvais en elles le type des deux pays, des deux races si différentes. Claire est plus belle ; ses cheveux sont d'uu blond et ses yeux d'un azur qu'on ne rencontre que chez les blanches filles de l'Allemagne ; Marguerite, avec moins de régularité, a une expression bien pénétrante ; ses

il6 MARGUERITE VIDAL.

cheveux sont bloiuls aussi, mais d'une nuance jilus foncée et qui, s'alliant a des yeux presque noirs, donne à sa physionomie un attrait mélancolique et singulier. Si jamais ces yeux parlent le langage du cœur, ils seront bien beaux, bien éloqucns !... C'est dommage qu'elle ait été élevée ici, et que son t'ducation n'ait reçu probablement aucun de ces élégans accessoires qui iraient si bien à la distinction de toute sa personne ! J'ai remarqué, cependant, qu'elle n'avait presque pas d'accent; mais à quels puérils détails vais-je m'amuser ? Marguerite sera riche; son père et moi, nous lui chercherons un mari digne d'elle; la pauvre enfant serait trop à plaindre, j'en suis sûr, avec un homme vulgaire, commun, qui ne saurait pas.... Oh ! pour le coup, c'est moi-même qui ne sais pas ce que je dis, et m'occupe de choses qui ne me regardent ni ne t'intéressent. Qu'au moins ma dernière ligne, comme mon plus affectueux souvenir, soit pour Clarschen et pour toi ; mais comment partager entre vous deux? En donnant la moitié h toi, et le tout à elle; c'est faire de l'arithmétique avec du sentiment, ou, ce qui vaut mieux, du sentiment avec de l'arithmétique. Adieu, n

MARGUERITE A HORTENSE

« MoiUaux... juillet 1801.

» Tu (lis que je t'oubhe ; lion, je ne suis ni si ingrate, ni si inconstante : mais il y a dans la vie que je mène ici depuis un mois, je ne sais quelle douleur vague, amollissante, dangereuse peut-être... Elle confond mes sentimens et mes souvenirs en une sorte de rêve ineffable, que je prolonge autant que je puis et dont je ne voudrais même pas parler, de peur de le voir s'évanouir en y fixant ma pensée. Je suis heureuse, Hortense, heureuse d'un bonheur dont le premier attrait est de ne pouvoir ni se raconter, ni se définir ; les jours succèdent <iux jours ; des sensations douces, paisibles, harmonieuses, en marquent les instans et les heures, assez semblables aux battemens calmes et réguliers d'un creur qui ne souffre, ne craint et désire rien : comment recueillir aujourd'hui ces traits épars, ces impressions fugitives, intimes, à peine entrevues, fruit de l'accord merveilleux de trois êtres que Dieu semble avoir rapprochés pour leur révéler tout ce qu'une affection de père et de fille, do frère et de sa'ur peut prodiguer de félicités et de déhces?... Journées de soleil! radieuse jeunesse de l'àme! saintes et immortelles tendresses ! si la misérable condition de rhomœe est de vous voir fuir après vous avoir goûtées, si l'on ne doit ja-

mais bien connaître le charme de vous ressentir que par le regret de vous avoir perdues, s'il faut vous expier un jour par des regrets et par des larmes! oh ! du moins, ne disparaissez pas si vite ! absorbez-moi dans vos joies mystérieuses, et que vos voiles éblouissans me dérobent encore tout ce qui n'est pas vous! laissez-moi vivre de la vie que vous me faites! laissez-moi bénir le Dieu qui vous donne ! laissez -moi aimer ceux à qui je dois de vous avoir si bien apprises, si complètement possédées!..

» .... Le jour qui suivit l'arrivée de M. de Séranques, je me trouvai, à ma grande surprise et malgré mes beaux projets, fort intimidée devant lui. Ce sentiment me parut d'autant plus inexplicable, que l'affectueuse familiarité de M. Edouard ne se démentait pas un instant. J'avais eu la sottise de chercher à me faire belle et de passer devant mon miroir un peu plus de temps que je n'aurais dû. Eh bien! ma chère, ma robe m'étouffait; je sentais que j'étais raide, guindée, déplaisante, et comme j'aurais décidément voulu être tout le contraire, je souffrais le martyre. M. Edouard causait avec une grâce d'autant plus irrésistible, qu'il s'y mêlait de temps à autre une nuance de tristesse et de sensibilité bien réelles, lorsqu'un mot, une idée, un souvenir amené au courant de la conversation venait réveiller dans son âme certaines cordes toujours prêtes à vibrer. Ainsi il m'arriva, dans la journée, de le trouver, en entrant dans le salon, debout et immobile devant les portraits de son père et de sa mère. Il ne pleurait ni ne parlait; mais ses lèvres remuaient, et une expression de douleur virile et profonde se peignait dans son regard. Au bruit que je fis, il se retourna, me vit ; sans doute il lut aussi sur mon visage des émotions analogues ; car il me prit la main, me la serra ; je vis une larme briller sous ses paupières et j'en sentis en même temps couler sur ma joue. Par une sorte de pudeur familière aux sentimens vrais, iious nous détournâmes l'un de l'autre sans échanger une parole. Je sortis du salon ; je m'enfuis, je me sauvai comme la veille : mais ce n'était plus la même chose.

» La soirée fut silencieuse et languissante ; mon père nous regardait tous deux d'un air un peu désappointé ; une déférence bien naturelle, résultant d'ailleurs de ses anciennes relations avec la famille de Séranques, l'empêchait de relever la conversation lorsque M. Edouard la laissait tomber. J'étais émue sans savoir pourquoi ; il y avait des momens où j'aurais voulu rire comme une folle, d'autres où j'étais saisie d'une inquiétude, d'une mélancohe sans objet. J'avais envie d'interroger 3L Edouard sur ses voyages, sur son séjour dans plusieurs villes de l'Allemagne, sur les beaux-arts, la poésie, la musique ; enfin, ma chère, il me semblait que je n'avais qu'à me laisser faire pour bavarder jusqu'au lendemain; et, en attendant, pas une idée, pas un mot ; bête à en pleurer. Le pauvre Edouard n'osait pas, je le voyais bien, donner à la causerie un tour quelque peu relevé. Le moyen de parier à une pareille sotte

lis MAUGL'KRITB VIDAL.

d'autre chose que do l'éducation des canards et de la culture du sainfoin ! aussi nous tenions-nous obstinément dans les plus intrépides lieux-communs, dans la sphère de ces vérités désespérément vraies, de ces faits pesamment authentiques, que je n'hésite pas à rendre responsables de tous les paradoxes qui se disent et de toutes les folies qui se font. Ce supplice dura deux heures; III fin, je prétextai de la fatigue, une migraine, M. Edouard en fit autant et nous nous séparâmes.

» Une fois dans ma chambre, j'eus la fièvre ; j'étais irrritée, je tapais du pied; une pensionnaire gâtée, dont la poupée se casse, n'est pas plus ridiculement en colère que je ne le fus. Si tu avais été là, Hortense, je crois que je t'aurais battue, ou, ce qui aurait été plus juste, je t'aurais priée de me battre. iMon front, mes tempes, mes mains étaient en feu. J'ouvris ma fenêtre et je respirai avidement l'air du soir qui m'arrivait chargé du parfum des rosiers et des chèvrefeuilles. Le souffle attiédi de cette brise, la sérénité du ciel, l'harmonieuse beauté de la nature endormie, tout cela me fit honte et me rappela à moi-même. Involontairement je m'étais approchée de mon piano; ma main tomba au hasard sur les touches ; un vague accord en sortit. Je m'assis alors et je jouai. Comment arriva-t-il qu'au lieu de m'abandonnera l'inspiration, je me rappelai l'œuvre d'un autre ? et pourquoi mon choix alla-t-il chercher le seul compositeur allemand dont je connaisse quelques morceaux, ce iMozart dont notre vieux maître, le bon M. Ilcrman, ne nous parlait qu'avec enthousiasme ? Je jouai de mémoire un air de^ V Enlèvement au sérail ; j'y brodai quelques variations qu'amenait sous mes doigts le caprice du moment, et après m'ètre lancée avec toute la hardiesse d'une improvisation à huis-clos en mille fantaisies plus ou moins heureuses, je revenais au thème primitif dont je tâchais d'altérer le moins possible le caractère si suave et si pur. Cet accès musical dura une partie de la nuit ; après quoi, je me couchai, un peu moins mécontente des autres et de moi-même.

» Le lendemain malin, M. Edouard avait l'air défait, la figure bouleversée. Tour à tour distrait, abattu, exalté, on voyait qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire ; je l'interrogeai avec intérêt, avec instance, il se fit un peu prier, puis il me dit: « Vous croyez peut-être, Marguerite, que vous avez sous votre toit un homme raisonnable : eh bien ! détrompez-vous : ou je suis un fou et un visionnaire, ce que vous vous êtes probablement déjà dit en me voyant, ou nous habitons sans le savoir un château enchanté, ce qu'il m'est aisé de croire quand je vous regarde ! » Je souris beaucoup, je rougis un peu, et il continua: « Cette nuit... vous allez vous moquer de moi, et cependant il me semble que je ne dormais pas j'ai cru entendre un air qui

m'a rappelé tous mes souvenirs allemands, joué d'une façon délicieuse. Les notes m'arrivaient capricieuses à travers l'espace, et toujours l'admirable mé-

MARGUERITE VIDAL. fj.^

lodie de Mozart en dominait les évolutions charmantes. Sommeil ou veille, illusion ou songe, jamais sensation ne fut si étrange. Est-ce donc quelque fée, quelque ondine des bords du Rhin, jalouse de tout ce que j'ai retrouvé ici, qui me rappelle au pays de mes premiers rêves?.. 3Iais cet air, cet air divin, il me semble que je l'entends encore ?...

» Il se tut ; je l'engageai en riant à descendre au jardin pour se remettre de ce mélodieux cauchemar. Aussitôt que je le vis dans l'allée au dessous de ma chambre, d'un bond je fus à mon piano, je le rouvris et je rejouai le même air; puis, par un mouvement dont je ne fus pas maîtresse, je parus à ma fenêtre et m'inclinai devant mon auditeur ébahi : tu juges la surprise, l'admiration, les complimens, les questions, les commentaires; M. Edouard voulait, disait-il, se mettre à genoux devant moi pour me demander pardon de ne pas m'avoir devinée. Je lui sautai au cou, je pardonnai, je ris, je déraisonnai; et pour cette fois, la glace fut bien rompue !

» C'est de ce moment, ma chère Hortense, que date ce doux mois, tout entremêlé d'entretiens charmans, d'intimité délicieuse, de tout ce qui peut unir trois vies, trois cœurs en un seul cœur, une seule vie. Cette existence s'est arrangée comme par enchantement. Nous ne nous consultons pas, nous ne nous adressons jamais ni un avis, ni une demande, et cependant on dirait que la même volonté amène toujours, au même moment, ce qui plaît le plus à chacun et convient le mieux à tous. Ce que nous faisons, qui l'a proposé ? ce que nous disons, qui l'a pensé ? Est-ce mon père ? est-ce Edouard ? est-ce moi? Nous n'en savons rien; nos sentimens, nos idées, nos goûts ont si peu de chemin à faire pour se rencontrer, et ce peu, ils le font si bien et si vite ! Mais aujourd'hui, si ton ingénieuse amitié peut deviner tout ce que je tais et achever tout ce que j'indique, il ne m'en est pas moins impossible de te rendre compte de ces journées, uniformes dans leur douceur, toutes de contentement intime, sans événement, sans épisode ; les lignes qui suivent, détachées de mon journal de chaque soir, ne sont donc pas un récit, mais une sorte de procès-verbal d'âme à âme, commencé par celle qui le trace, complété par celle qui le lit!...

» ... En général, chacun de nous trois dispose à son gré des premières heures de la matinée. Edouard monte à cheval, mon père va surveiller ses ouvriers, et moi je m'occupe du ménage; je vais du pigeonnier à la basse-cour et de la volière à l'étable, soignant, courant, grondant, mesurant à mes innocentes et heureuses bêtes, le grain, l'herbe et la pâtée. Un coup d'œil au déjeuner qui s'apprête ; puis mes promeneurs arrivent ; on déjeune aussi gaîment que tu peux le croire ; ce n'est qu'en plein champ et en plein air qu'on sait manger et rire ainsi. Quand on a fini et bien fini, il est midi ou à peu près. Midi, au mois de juin et en Provence, tu penses s'il fait chaud. C'est 1«

moincnl du repos pour le corps et pour l'esprit : mais Edouard prétend que la sieste alourdit l'un ot lu'hOte l'autre; nous avons trouvé un moyen terme. M. de Séranquos s'arme d'une pipe ou d'un cigare.... Oui, ma chère, et ne t'clTarouchc pas trop de cette habitude germanique qui pourrait bien, entemp^ ot lieu, gagner du terrain en France: pour ma part, je trouve beaucoup plu joli, plus spirituel et plus i)roprc de volaiiiiser cette poudre noire, d'en faire un blanc et odorant nuage, que d'en noircir son nez, d'en salir ses mouchoirs et d'en jaunir ses jabots, connue l'ont fait les pins mervoilleux élégans de l'époque la plus raffinée, Edouard descend donc dans le jardin, se couche sur le gazon et fume. Pendant que sa fumée monte dans l'air avec sa molle et somnolente rêverie, je suis à mon piano et je joue tout ce qui me passe par la tète ou par les mains. Je vais, comme en mathématiques, du connu à l'inconnu. Je commence un chant, un motif, une phrase d'un de nos compositeurs préférés ; et puis, sauve qui peut ! je pars, je divague, mes doigts courent, et je leur mets, comme madame de Sévigné à sa plume, la bride sur le cou. Ordinairement, quand je me suis bien fatiguée dans cette course à travers les steppes de la musique, je termine par ce doux air de Mozart, un de nos premiers souvenirs. Au moment où j'en joue les dernières notes, un gros bouquet, adroitement jeté par la fenêtre, vient tomber auprès de moi. C'est le remercîment de mon auditoire ; quant h mon père, il s'assied par-ci, par-là ; il s'endort un peu ; mais il n'est pas le moins enchanté.

» Après cela, on s'habille, on se prend par le bras et nous faisons une promenade : la nuit est encore loin et cependant le soleil, incliné h l'horizon, allonge sur la plaine les ombres croissantes, comme le départ prochain d'un ami assombrit déjà la demeure qu'il va quitter. Quel charme alors de courir le long des chemins encaissés entre les épis mûrs ou la double rangée des saules ; de gravir, appuyée sur des bras aimés, l'étroit sentier qui serpente et va se perdre au flanc d'une colline ou dans quelque fourré de chênes verts !.. On marche, on respire, on vit ! Le pied foule les plantes embaumées, le cœur bat librement dans la poitrine, le regard s'élève avec délices vers ce ciel que sillonnent les teintes chaudes du couchant, vers cet horizon que dessinent sur l'azur les formes capricieuses des montagnes. Hortense, ne te semblc-t-il pas que dans ces momens l'âme et la vie décuplent leurs forces, qu'à ce bonheur qui les tourmente et dont elles ne savent que faire, elles ajoutent un besoin immense de tendresse, de dévoûment, j'allais presque dire de souffrance ? ah ! se dévouer, souffrir pour ceux qu'on aime, n'est-ce pas du

bonheur encore ? Mais pendant que je divague, l'heure passe, l'appétit

vient ; on rentre, on dîne, puis commence notre soirée.

» Klle appartient k Edouard ; c'est lui qui en fait presque tous les frais : Le principal attait de sa conversatipn est justement qu'on ne sait pas ce qui

la rend attachante. Je l'avoue, je me méfie toujours un peu de ce qu'on appelle communément un homme spirituel, de cet esprit qui tousse dans la coulisse comme l'acteur annoncé d'une pièce. Combien je préfère ce naturel, cet abandon plein de grâces, qui laisse tomber ses richesses sans compter jamais ni ce qu'il donne, ni ce qu'il garde ! Ce que j'aime aussi chez Edouard, c'est que chez lui l'esprit, le sentiment, la rêverie, se côtoient sans se contrarier jamais. Au moment où on le trouverait trop sentimental pour un homme d'esprit, trop spirituel pour un homme sensible, trop rêveur pour un homme sensé, tout cela se nuance et se corrige mutuellement. Aussi je lui dis quelquefois qu'il me fait croire à une alliance prochaine entre la France et l'Allemagne.

» Malgré nos questions dictées par un intérêt bien vif, il nous parle

peu de lui-même et de ce qu'il a fait pendant les dernières années qui ont précédé sa rentrée en France ; il nous a raconté seulement qu'après avoir perdu ses parens, il avait voyagé deux ou trois ans avec un vieil ecclésiastique émigré qui lui avait servi d'instituteur; qu'ensuite, pour terminer son éducation, il était venu se fixera Heidelberg; qu'il y était demeuré jusqu'à son retour ; qu'il y avait fait quelques connaissances, lié même quelques amitiés. Il nous a parlé entr'autres d'un jeune homme de son âge, nommé ^.Georges WiUer, avec lequel il est resté en correspondance, et d'une famille Elmon où il a reçu la plus aimable hospitalité. Il paraît que quelques personnes de cette famille sont musiciennes, et que c'est là qu'il a pris ce goût si vif pour la musique. Voilà tout ce qu'il nous a dit ; c'est bien peu

» Presque toujours il préfère généraliser la conversation ; c'est alors aussi que je l'écoute avec le plus de plaisir; car je ne sais pourquoi.... mais je me sens parfois en colère contre ce passé qui ne nous appartient pas, où nous ne sommes pour rien, et qui a formé entre nos chers souvenirs d'enfance et notre présent si doux, mais si récent, une lacune qui m'apparaît de temps à autre comme une séparation, une barrière : sentiment égoïste, mauvais, que je me reproche et que je repousse de mon mieux. Songeons, songeons plutôt à tout ce que ces entretiens me révèlent de noblesse et de bonté !. .

» L'autre soir, on est venu à parler des événemens politiques : que

l'àme d'Edouard est généreuse et belle! Avec quel recueillement je l'écoute! Comme la voix de la patrie domine pour lui toutes les préoccupations, tous les intérêts personnels, de même que le bruit de l'Océan absorbe tous les murmures de ses rivages. Il mesure d'un regard ferme les douze prodigieuses années qui viennent de s'écouler, faisant la part des faiblesses et des erreurs, se détournant devant les crimes, saluant les gloires. C'est dans les camps que sa pensée va chercher ces fières consolatrices des souvenirs qui déchirent ou qui humilient. Quand il parle des souffrances, des combats et des victoi-

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res (le nos armées, sa figure s'anime, un feu soudain brille dans ses yeux. Enfant d'une race guerrière étroitement liée aux crises sanglantes de son pays, c'est en valu que le souille des révolutions a déconcerté sa destinée. On dirait que Dieu lui a marqué d'avance près du cœur la place où l'on pend une épée !...

» Mais ces causeries-là ne reviennent que rarement : la poésie, les doux passe-temps de la pensée conviennent mieux à une femme. Aussi je demande souvent à Edouard de nous lire uu de ses chers poètes. Ces lectures choisies, auxquelles sa voix jeune et vibrante ajoute une séduction inexprimable, me révèlent les richesses de la littérature allemande dont je ne connaissais absolument rien. Ma chère, tu vas crier encore à la prévention, au scandale ; mais je crois vraiment que messieurs nos poètes, si ingénieux, si corrects, si parfaits qu'ils soient, se sont attachés un peu trop au côté extérieur de leur métier , qu'ils en ont parfois laissé échapper le sens intime et profond . Edouard nous a lu des chapitres et des scènes de poètes et de romanciers peu connus encore, qui étincellcnt de beautés originales. Ne crois pas cependant que mon goût et mes préférences aient décidément passé à l'étranger : j'ai écouté avec plus de plaisir encore, deux récits tout nouvellement publiés par un jeune écrivain français, et détachés d'un grand ouvrage qui doit, diton, amener une réaction religieuse et littéraire. Atala et René sont deux belles histoires écloses sous le ciel du Nouveau-Monde et où déborde une poésie rêveuse, enchanteresse , pleine d'attrayantes perspectives sans limites comme sans modèles. En écoutant ces mélodieuses pages, je me disais que ce serait là peut-être la poésie nouvelle léguée au siècle né d'hier par ce siècle étrange qui a commencé avec la vieillesse de Louis XIV et fini avec la jeunesse de Bonaparte...

» Comprends-tu, Hortense, tout ce que ces entretiens, ces lectures,

ces retours du monde fantastique vers le monde réel, ces échappées du domaine des réalités vers le pays des chimères, doiVent être pour des personnes qui s'aiment, qui se conviennent, dont l'imagination et l'esprit mettent tout en commun, et dont les idées naissent et se développent sous la féconde influence de l'union et du bonheur, comme les plantes sous le soleil et la rosée? Aussi, quand minuit sonne: «' Déjà ! » disons-nous tous trois en même temps. Déjà ! Ce mot des heureux, ce mot des cœurs qui s'aiment et qui se quittent !

»... Telle est notre vie ; tu vois qu'elle est douce; maintenant tu me demanderas peut-être ce que deviennent, au milieu de toutes ces impressions aussi vagues que charmantes, les beaux plans de mon père, ses idées de mariage, tous ces projets dont je t'ai parlé et qui ont précédé l'arrivée d'Edouard ; ce qu'ils deviennent? rien ma chère, et ce n'est pas moi qui réclamerai.

Edouard est auprès de nous, il m'aime comme sa sœur ; je sais, je suis sûre que non seulement il ne S'arrête pas à la différence de nos rangs, mais qu'elle n'existe pas pour lui ; que, soit reconnaissance envers mon père, soit amitié pour moi, soit pressentiment de l'avenir, ce noble jeune homme a si bien transporté dans le domaine de l'intelligence et du cœur la noblesse des titres et des parchemins, qu'aujourd'hui ces parchemins et ces titres seraient impuissans à nous séparer. Voilà ce que je sais, et je n'en veux pas davantage. S'il y a d'autres sentimens, d'autres liens, je ne veux pas les connaître!.. Si cette afFection que je ressens et que j'inspire devait changer de nature, recevoir un autre nom... Ce nom, ma main refuse de l'écrire; mon cœar, en y songeant, éprouve quelque chose qui ressemble à de l'effroi. Moi, la femme d'Edouard ! Oh ! non... une pareille pensée serait aussi folle que coupable; si elle m'atteignait jamais, malheur à moi ! Il y aurait autant d'épouvante à la voir

s'accomphr que de désespoir à y renoncer !.. Eh ! n'y a-t-il pas des bonheurs qui tuent, comme il y a des liqueurs qui brisent le vase qui les renferme ? Ce n'est pas pour ce monde que le ciel a fait ces sentimens infinis qui font peur à l'âme, ces joies idéales où elle se plonge, où elle se perd, et qui, si elles ont l'immensité des abîmes, en ont aussi les terreurs!.... Non, non, comblée déjà de tant de biens, je ne demande qu'à les goûter dajis le repos de mon cœur. Un abri contre les orages, des jours tranquilles qui suivent leurs cours mystérieux, comme ces sources cachées que l'on devine par la verdure et les fleurs qu'elles font naître ; une main dans la main de mon père, une autre

dans celle d'Edouard, une amitié égale entre nous trois Hortense, je ne

désire rien de plus! jNe te semble-t-il pas qu'il doit manquer quelque chose à l'homme qui n'a jamais eu de sœur ? Entre la tendresse de la mère et celle de la femme. Dieu a placé cette affection intermédiaire presque aussi dévouée que l'une, presque aussi vive que l'autre ; plus indulgente encore que celle-ci, moins exigeante que celle-là, aussi délicate que toutes deux : voilà ma place ; elle est belle ; Edouard me l'a donnée ; qu'il me la conserve, et qu'il soit béni!...

» Oui, je suis bien heureuse; et s'il est vrai que le bonheur soit diffus, expansif et bavard, tu ne peux plus douter du mien. Cependant une chose m'attriste, une seule: j'ai cru ces jours-ci remarquer quelque changement dans les manières d'Edouard; je le trouve, en certains momens, inquiet, pensif, taciturne, lui si gai, si cordial jusqu'à présent ! Son amitié pour moi paraît toujours la même, mais elle ne s'exprime plus par ces joyeux élans à ma rencontre, par ces lutineries fraternelles, par ces francs et gros complimens, si bons à faire et à recevoir. Hier, en lisant un passage d'un drame allemand, sa voix s'est altérée tout-à-coup. Depuis deux ou trois jours il ne me demande plus de musique; j'ai voulu lui jouer ce morceau de VEnlèvement au

Sérail qu'il aimait tant et que nous appelions notre air; il m'a dit eu souriant que nous finirions par ressembler à des serinettes si nous jouions toujours la même ciiose; mais son sourire était forcé, sa gaîlé factice. Que signifient ces changemens, bien légers encore, mais sur lesquels mes yeux ne sauraient se tromper? C'est peut-être l'elTet de l'inconstance humaine. Edouard s'ennuie de cette vie si égale, de ces heures si sereines, mais si uniformes,

» Peut-être aussi sou inaction lui pèse ; cette riche imagination , cette âme énergique ont besoin d'action , de mouvement : s'il en est ainsi , qu'il nous quitte, pourvu qu'eu emportant la moitié de nos cœurs il nous laisse un peu du sien ! Qu'il nous quitte ; nous lui garderons ici l'asile paisible, regretté, des jours de lassitude !...

» Regarde , Hortense , comme ce nuage de tristesse s'étend peu à peu sur ma lettre, si rayonnante d'abord du reflet de mes belles journées. Hélas ! ces pages, écrites au courant de mes impressions mobiles , mais vraies , ne sontelles pas l'image fidèle de notre vie, de notre âme, qui portent avec elles tant de mélancolie qu'elles en laissent tomber un peu sur toutes nos joies?... Kt moi, je déraisonne décidément avec mes métaphores à L'Allemande ! Je ne veux plus laisser tomber qu'un peu d'encre sur mon papier , un peu de sable sur mon encre, et sur tout cela mille tendresses pour la chère et trop lointaine amie de la radoteuse Marguerite. Adieu. »

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