EDOUARD DE SÉRANQUES A GEORGES WILLER
0 Montaux, juillet I8O1.
>) Tu as raison, Georges... je devrais partir; il faudrait déjà être parti. Tout me rappelle à Heidelberg, l'amitié , l'amour, mes promesses, cette pauvre Claire Elmon que tu me peins si désolée de mon absence et dont les larmes sont pour moi un reproche , un remords. Par quelle pente insensible en suis-je venu à rester ici deux fois plus long-temps que je n'aurais cru moimême ? Tantôt c'est un compte qui n'est pas réglé , tantôt une course à faire dans les environs, tantôt une visite à rendre à d'anciens amis de mes parcns j avec cela , le bonheur d'être en France , de me reprendre à mes vieux .souver nirs, de vivre avec de bons amis, m'emi)C'che de m'apercevoir de la fuite des journées, et ce n'est qu'en les comptant après qu'elles se sont enfuies que je reconnais combien elles ont été rapides. Vraiuieut, je ne me faisais pas une
Marguerite vidal. ÎSd
idée de ce qui m'attendait ici ; sorti de France à douze ou treize ans , c'est à dire trop jeune pour conserver une impression exacte de ce que j'avais V^uitté, je croyais retrouver quelque vieux château bien délabré, bien appauvri par le malheur des temps , sans une seule de ces reliques de famille qui sont , pour ainsi parler, le mobiher du cœur ; et dans ce château un vieil intendant et sa fille, c'est à dire un bonhomme avec des bas bleus chinés et des souliers à boucles, flanqué d'une grosse demoiselle parlant un peu le français et beaucoup le patois, ayant les mains rouges, le teint hâlé, saluant niaisement à chacune de mes paroles , et ne possédant d'autre ressource intellectuelle qu'une lecture assidue de la cuisinière bourgeoise. Au heu de cela , mon cher ami , j'ai commencé par me voir réinstallé dans une habitation charmante , située en face d'un admirable paysage : le zèle, les soins intelligens de ses propriétaires par intérim lui ont parfaitement conservé son caractère à la fois majestueux et riant; et leur bon esprit, en la préservant de l'horrible goût , soitdisant grec et romain, qui infeste la France dans ce moment-ci, y a maintenu ces beaux meubles en bois sculpté dont les Français raffoleront dès qu'ils auront le sens commun... et même avant, car ce serait trop les ajourner. Les premiers objets qui m'ont frappé dans ce château, ce sont les portraits de mon père et de ma mère, peints par \'ien, et rétablis à leur place d'honneur. Jacques Vidal, que je ne croyais qu'un intendant modèle, est un homme très distingué, d'un grand sens, aussi bon à écouter qu'à connaître, et dont le cœur semble avoir ennobli l'esprit et les manières. Quant à sa fille... 3Iarguerite Vidal est une personne dont je crains de parler, et qu'il vaudrait mieux peut-être que je n'eusse jamais connue.
» Dans ma dernière lettre, je te disais qu'elle était belle; qu'en savais-je alors? La beauté n'est qu'un mot , et ce mot peut dire tout ou ne rien dire. La bonté, le charme , l'heureuse et déUcate culture de tous les dons de l'esprit et du cœur, le mystérieux rayon qui anime et vivifie tout , voilà ce que j'avais confusément pressenti eu elle , et ce que je ne connaissais pas encore. Eh ! qui se fût douté que dans ce petit coin de la Provence , dans ce manoir à demi perdu sous le verdoyant contom- de ses collines, s'abritait, loin des regards , une fleur si précieuse et si rare , cachant à tous ses couleurs et ses parfums ? Qui se fût douté que Jacques Vidal , devinant les trésors de cette organisation exquise, s'était résigné à se séparer de sa fille pendant six ans, et que Marguerite, élevée à Paris , avait pu , sans rien altérer de son heureux naturel, y ajouter le prestige des manières et du langage, de l'éducation et des talens? Si je l'avais rencontrée dans le monde, en des circonstances ordinaires , elle eût produit sur moi une impression moins vive ; mais ici , ému déjà par ce retour à tant de sentimens qui me sont chers, enveloppé, régénéré par cet air natal qu'on ne respire pas comme les autres, il me semble que
cette jeune fille, en réalisant tout ce que l'imagination appelle, résume aussi pour moi tout co que la mémoire retrouve. Tu le sais, il y a chez l'homme deux facultés également avides : celle qui ressuscite les vagues images du passé, et celle qui demande à l'avenir ce je ne sais quoi qui n'est peut-être lui-même qu'une image lointaine et perdue. Offrir h la fois le piquant de la nouveauté et l'attrait du souvenir, flatter l'âme dans ce qu'elle a de plus constant et dans ce qu'elle a de plus mobile , apparaître comme un ange du berceau, dont on reconnaît les yeux et les lèvres, mais avec d'autres regards et d'autres sourires, n'eet-ce pas s'adresser à tout l'homme, le conquérir tout?... Toilà ce que Marguerite eût été pour moi , si je pouvais rester ici ; tu voig donc bien qu'il faut que je parte !,.. Ah ! il fallait ne pas venir !...
» Mais, me diras-tu, avant de s'abandonner à ces impressions dangereuses, pourquoi ne pas dire franchement à Jacques Vidal et à sa fille les affections laissées à Ileidelberg? N'est-ce pas le moyen de prévenir tout malentendu , tout péril? — Pourquoi ne l'ai-je pas fait, Georges ? Je n'en sais rien.
» Bizarre rencontre ! la première émotion vive que m'ait causée Marguerite , m'a rappelé celle que je venais de quitter. Tu te souviens que Claire Elmon jouait souvent , parmi mes morceaux favoris , cet air d'une indicible suavité que Mozart a écrit dans le premier acte de V Enlèvement au sérail. La pauvre enfant disait cette musique avec une irréprochable justesse , mais sans beaucoup d'animation. Arrivé ici depuis quelques heures à peine , ignorant encore que Marguerite fût musicienne , tout-à-coup, dans le silence d'une de ces nuits si transparentes et si sereines que l'Italie même ne saurait les donner plus belles, j'ai entendu ce même air... IVon , Mozart à vingt ans, Mozart amoureux n'eût jamais rien rêvé de pareil à cette sensation idé;jle, à ces notes flottantes dans l'espace comme le souffle des esprits nocturnes ! C'était à la fois la plus délicieuse des illusions, le plus poétique des songes , la plus douce des réahtés. Le lendemain, à ma première qucstjon, qu'ai-je découvert? que ce sylphe, cette fée, ce mystérieux virtuose était Marguerite.
» Tel fut notre premier pas l'un vers l'autre ; comment me serais-je méfié des sympathies qui m'attiraient vers elle? Celte amitié que nous nous offrions n'était-elle pas le sentiment le plus naturel, le hen le plus légitime ? Cette communauté de goûts et d'idées qui s'emparait peu à peu de moi, pouvais-je prévoir qu'elle atteindrait jusqu'à mon cœur? Georges, que les hommes d'imagination sont à plaindre ! Orphelin , seul dans l'univers , privé de ces tendresses de père et de mère qui peuvent satisfaire ou ajourner ce besoin d'aimer dont nous sommes tous tourmentés au seuil de la vie , n'était-il pas inévitable que la première femme dont les yeux rechercheraient les miens, m'apparaitrait comme l'arbitre de ma destinée ? Lorsque j'ai rencontré Claire Elmon, lorsque je lus sur ce pur et jeune visage une secrète préférence, lors-
MARGUERITE tÏDAL. 1^7
qne son trouble à mon approche, sa tristesse en me quittant, ces mille symptômes si précieux à surprendre auprès d'une jeune fille, parce qu'on les devine avant elle-même, m'ont appris que j'étais aimé ou du moins que j'allais l'être, il m'a semblé que cet amour donnait à mon âme un horizon assez immense pour qu'elle ne le dépassât jamais. Insensé rêveur que j'étais ! Cette immensité n'était qu'en moi-même, et ce que je prenais pour un horizon sans bornes n'était que de l'infini mon cœur!...
» N'importe, je ne trahirai pas mes promesses ; je serai fidèle à mon devoir Et cependant, en recueillant mes pensées et mes souvenirs, suis-je
bien sûr qu'il n'y ait pas aussi un devoir qui me retienne ici? — En conscience, abandonner une partie de ma fortune à la fille de Jacques Vidal, estce assez m'acquitter envers lui? Qui sait s'il n'avait pas une autre ambition, s'il n'aspirait pas à une autre récompense ? Envoyer sa fille à deux cents lieues, quand on n'a qu'elle au monde, lui faire donner une éducation brillante , puis la rappeler de Paris au moment où je reviens moi-même d'Heidelberg, n'y a-t-il pas au fond de tout cela une arrière-pensée, un secret espoir que sa délicatesse seule l'a empêché d'exprimer plus clairement ? Eh! quelle ambition, quelle espérance ne serait pas permise au père de Marguerite? Cet esprit supérieur, cette grâce irrésistible, cette âme poétique et charmante, cette séduction qui s'ignore toujours et ne se ressemble jamais, cette nature à la fois chaste et passionnée qui se dérobe et se montre tour à tour comme un soleil d'été à travers des nuages d'or, n'y a-l-il pas là de quoi combler l'orgueil d'un père comme la joie d'un époux?.... Mais j'y pense, maintenant, qui me
dit que ma mère elle-même n'était pas complice dans ce projet? J'avais
quinze ans à peine, quand elle est morte ; pourtant, je m'en souviens encore, elle me parlait souvent de cette «JUarguerite, de cette compagne de mon enfance que nous avions laissée à Montaux , et cpie je retrouverais un jour. . . O ma mère ! ma mère ! pourquoi vous ai-je sitôt perdue ? Peut-être n'attendiezvous encore que quelques années pour me révéler ce que votre tendresse avait préparé pour mon bonheur ! Ah ! vous m'eussiez protégé, vous, contre les méprises d'une imagination de vingt ans ; vous m'eussiez dit tout ce qu'il y avait de péril à prendre au mot ses premiers appels, à vouloir arrêter sa vie au
premier sourire d'une femme ! Mais non, vous n'auriez eu besoin de me
rien dire; vous m'auriez pris parla main, vous m'auriez montré iMarguerite... En fallait-il plus pour accomplir ce qui fut peut-être la consolation et l'espérance de vos derniers momens?...
» Et moi, voici qu'en t'écrivant, j'ai cédé, à mon insu, au sentiment qui m'entrame; je voulais tout te cacher; je ne le puis. Si je suis coupable à tes yeux, ne me refuses pas du moins ta pitié. Je te promets de partir; mais, je t'en prie, encore quelques jom-s ; on ne peut pas quitter ainsi des amis qu'on
lis MARGUERITE VIDAL.
ne reverra peut-être jamais ; car je sens, s'il fallait revenir ici avec Claire, Claire qui serait ma femme, et retrouver Marguerite libre, Marguerite qui
pourrait en épouser une autre! Non, Georges, non, ne me demande pas
l'impossible: je lutte, je me débats contre ce réseau d'incertitudes et d'angoisses ; mais vaincre ce qui est invicible, mais arracher de mon âme ce qui est toute mon âme, tu vois bien que je ne le puis pas, et qu'on n'exige d'un honnne que ce qui n'est pas au dessus des forces humaines. Après tout, que s'e5t-il passé entre Claire et moi ? Rien que d'innocent et de pur comme elle ; au miUeu des combats qui me torturent, je songe du moins avec quelque joie h tout ce que celte douce et naïve enfant m'inspirait de réserve et de respect. Quelques |)romenades au bords du Nccker, quelques causeries à voix basse dans les réunions du soir, quelques échanges de ces fleurs de vos ruisseaux qui préservent, dit-on, de l'oubh ; puis çà et là des paroles qu'on murmure, des regards qui se voilent, un soupir qu'on entend à peine, une main furtive qui se dérobe en se laisant prendre, y a-t-il donc là de quoi tracer dans la vie d'une femme un sillon que rien ne puisse amoindrir? Les yeux de vos blondes jeunes fdles ne sont-ils pas comme les ondes de vos beaux lacs qui peuvent réfléchir un moment la nue fugitive ou se plisser au souflle du vent, mais qui ne tardent pas à retrouver leur azur sous l'azur du ciel ! — Claire aussi retrouvera, j'en suis sûr, le calme un moment troublé par mon passage auprès d'elle : et plus tard, lorsque le temps aura efl"acé le dernier pli de cette âme, si la reconnaissance et l'amitié me ramènent vers cette blanche maison dont la vigne tapisse à demi les pittoresques auvents et qui m'a été si hospi laUère, Claire sur le seuil, avec de beaux enfans autour d'elle, m'accueillera en souriant, comme un étranger qui n'est plus ni espéré, ni craint. Ah ! s'il pouvait en être ainsi! Mais moi qui le dis, puis-je le croire?... Pitoyables sophismes, vaincs subtilités d'un coupable intéressé à se donner le change ! Non ; Claire m'aime ! elle m'attend ; elle me pleure ; je le sens aux remords qui m'agitent pendant que ma plume écrit ces' lignes que ma conscience désavoue ; eh bien ! je partirai d'ici, je retournerai auprès de vous, tu peux l'annoncer à Claire ; mais ajoute que ce ne s?rapas encore; parle lui des retards, des affaires, des formaUtés qui me retiennent ; parle lai de tout, excepté des secrets de ce cœur qui n'a plus la force de s'interroger ni de se combattre ! Adieu... »
MARGUERITE A HORTENSE
«Montaux, 12 août.
« Hortense ! celle qui t'a avoué qu'elle avait clouté un moment de l'honneur de son père, peut bien te faire un autre aveu ; celui-là n'est pas une honte et cependant il fait rougir; il faudrait pouvoir l'écrire tout bas, comme on le dirait. Ecoute.... Mais pourquoi donc s'effrayer de révéler ce qu'on ne s'effraie plus de ressentir?.... D'ailleurs je ne t'apprendrai rien peut-être; car, maintenant, il me semble que chaque ligne de mes dernières lettres a dû trahir ce que j'ignorais moi-même : Hortense, c'était vrai, j'aime.... je suis aimée
» Depuis quelques jours la tristesse d'Edouard s'était encore accrue ; elle avait fini par me gagner, et cette vie à trois, qui nous avait été d'abord si agréable, on eût dit que nous n'avions rien trouvé de mieux que de la gâter ; plus de musique, plus de promenades, plus de causeries, plus de lectures. On se querellait sans motif; on s'évitait sans savoir pourquoi ; on se taisait quand , on eût eu cent choses à se dire : nos efforts pour triompher de ce malaise ne réussissaient qu'à l'aggraver en le constatant ; en un mot, le charme était rompu.
» Les choses se passèrent ainsi pendant quelque temps: il y a dix ou douze jours, la soirée s'était péniblement traînée jusqu'à onze heures, et nous, qui trouvions naguère pour la prolonger tant de ces jolis moyens famihers aux gens qui sont bien ensemble, nous étions à bout des ressources ; chacun regardait alternativement son bougeoir et la pendule ; M. de Séranques m'avait paru ce jour-là encore plus triste que d'habitude : au moment où nous allions nous séparer, quelque diable me poussant, et sans trop savoir ce que je faisais, je m'approchai et je lui dis : « Edouard, qu'avez-vous ? — Je l'appelle rarement de son nom de baptême sans le faire précéder du mot officiel de monsieur : soit qu'il fût surpris de cette familiarité inattendue ou ému de ma question faite avec un intérêt réel, je le vis pâlir ; il me regarda d'un air presqu'égaré, en me disant: « Marguerite! Marguerite ! ayez pitié !.. Pourquoi m'appelezvous ainsi ? pourquoi me demandez-vous cela ?» — Je trouvai plus commode de ne répondre qu'au dernier de ces deux pourquoi, et je repris: « Je vous le demande, parce que vos amis qui vous ont vu d'abord joyeux et content auprès d'eux, s'affligent de vous voir triste aujourd'hui ; Est-ce ua tort ? c'est
ISO SAftOUERlTE tréAL.
celui (le gons qui vous aiment... » In m^'laucolique sourire efileura ses lèvres; « Si bien aimé ! si peu compris ! dit-il ; comment ne devinez-vous pas que lorsqu'on est triste auprès de vous.... de votre père, il ne peut y avoir qu'un motif, un seul... — Et lequel? ^- C'est que par le bonheur de vous voir on
mesure la douleur de vous quitter. — Nous quitter? » Ce cri m'échappa
malgré moi comme un écho ; mais comment te peindre ce qui se passa dans
mon àme? Pourtant je me remis un peu et je pus lui demander encore :
« Et quand nous quittez-vous? — Je ne sais trop; dans cinq... huit, non, dans dix jours. — Et pour long-temps sans doute? — Oui.... pour long-temps. « J'avais la mort dans le cœur ; pourtant je me maîtrisai au point de sourire et de lui dire sans trop bégayer: « Dans dix jours, et pour long-temps!... Mais alors, mon ami, pourquoi nous imposer, outre le chagrin d'une séparation, celui d'être si maussadenient ensemble ?. . . . Puisque nous n'avons plus que si peu de temps à nous, préparons-nous, du moins, un souvenir aimable, afin que si jamais. . . les circonstances. . . . vous rapprochaient de nous, ce soit sans trop
d'ennui que vous reveniez auprès de votre » La voix me manqua tout-à-fait ;
je crois qu'Edouard me serra la main ; un mot de plus, je serai tombée morte à ses pieds.
» Le changement que cette explication amena dans nos manières ne fut point tel d'abord qu'on aurait pu le croire : nous essayâmes bien de redevenir franchement ce que nous avions été l'un pour l'autre, de nous reprendre à tous ces détails extérieurs ou intimes qui nous avaient charmés : c'était la même chose en apparence ; dans le fait, rien ne se ressemblait ; le rayon du soleil n'y était plus. Ces journées qui nous laissaient encore ensemble, ne savionsnous pas qu'elles allaient finir ? Pensée funèbre qui s'étendait à tout, et que ramenait chacune de ces heures dont nous cherchions à tromper le cours ! son ombre obstinée accompagnait et l'amicale embrassade du matin, et le gai sans gêne des repas, et l'entrain des causeries, et le doux au revoir de la soirée. Alors, désespérés de la rencontrer toujours et au fond de tout, nous nous en prenions à nous-mêmes ; nous nous accusions mutuellement de ces souffrances auxquelles nous nous condamnions l'un l'autre ; dernière injustice qui recommençait à tout moment cette torture dont nos cœurs étaient à la fois les instrumens et les victimes.
« Le plus étonné, le plus attrapé dans tout cela, c'était mon père ; il finit par me demander ce que nous avions tous deux, avec nos figures rembrunies : obéissant à ce génie féminin qui ne nous abandonne jamais, je pris un ton dégagé et je lui répondis: « Que, quant à moi, je n'avais rien, et que M. de Séranques était peut-être un peu triste, parce qu'il était obligé de nous quitter bientôt et pour très long-temps. » Mon père fronça le sourcil, haussa légèrement les épaules d'un air qui signifiait Vous êtes de grands enfans!.... Puis, quand
MARGUERITE VIDAL. l^A
nous fûmes tous les trois réunis : « M. le marquis, dit-il (cette fois M. de Séranques ne l'interrompit pas ) , ma fille m'a annoncé que vous alliez partir. Permettez que j'insiste auparavant pour que nous en finissions avec les affaires. Puisque votre géiiérosité » Edouard fit un mouvement , mon père se reprit : « Puisque votre amitié veut absolument faire entrer Marguerite en partage d'une fortune à laquelle elle n'a aucun droit réel, il faut au moins que vous choisissiez votre lot avant de nous quitter. » J'avais envie de pleurer, de battre M. de Séranques, de lui jeter au uez cette fortune qui me faisait horreur : je me contins ; M. Edouard ne soufflait mot ; mon père poursuivit : « Voulez-vous que demain nous allions, en amis, faire le tour de vos propriétés? je vous guiderai de mes faibles lumières; chacun de vous deux choisira ce qui lui convient, et au moinsj'auraila conscience en repos; ce sera une expertise originale ; cela n'aura pas le sens commun: double chance pour nous plaire et nous réussir ! » — Cette tentative de plaisanterie n'eut pas de succès : ni Edouard, ni moi n'eûmes l'esprit de rien répondre ; nous nous séparâmes , et je crois qu'aucun de nous n'a beaucoup dormi cette nuit-là.
» Le lendemain ( c'était hier ) , nous étions tous sur pied de fort bonne heure. Edouard est venu à moi. A sa physionomie bouleversée, au feu qui brillait dans ses regards on devinait l'agitation de son esprit. xMon père, toujours calme, s'est chargé de diriger notre promenade ; involontairement, j'ai songé à celle que j'avais faite avec luj trois mois auparavant, aux pensées qui me tourmentaient à cette époque, à tout ce que j'avais appris pendant cette soirée mémorable. Il me sembla qu'en ces trois mois mon cœur aiail vécu des siècles; je ne demandais alors qu'à être rassurée sur la loyauté de
mon père. Et maintenant! sûre de lui, pouvant le contempler avec un
juste orgueil, ayant à mes côtés un ami qui m'avait jugée digne de l'appeler
son frère j'étais mécontente, malheureuse ! A cette idée, j'ai rougi de
moi-môme, et, revenant à Edouard avec un de mes sourires àa noire bon temps, je lui ai demandé son bras. Nous avons marché ainsi, pendant près d'une heure, sans parler, sans arrêter sur rien notre pensée ni nos regards ; mais déjà que ce silence était doux!...
» Chemin faisant, nous sommes arrivés à la ferme des Oseraies, qui forme une partie du domaine de Montaux. Là, mon père nous a grandement expliqué kS revenus, les produits, les charges de cette honnête propriété; je crois que nous n'écoutions guère; quand l'explication a été terminée: — Voyons maintenant, a gaîment crié notre cicérone, à qui la ferme ? — A M. Edouard ! — A Marguerite! avons-nous dit en même temps; là dessus, réplique, embarras, discussion, querelle. Enfin, ne pouvant nous entendre, il a été convenu que nous garderions cette ferme pour la dernière, et que nous nous partagerions le reste. Ceci posé, nous voilà aux grands prés du Bourguet, — A qui
432 HARâCBRITB VlDAt.
les prés? — Mêmes réponses, même débat, même conclusion. En historien fidèle, je dois ajouter que mon père n'insistait que faiblement.
» Au bout de trois ou quatre épreuves de ce genre, et qui toutes se terminaient de même, tu juges que notre prétendue expertise n'a plus été qu'une joyeuse promenade. Ah ! nous nous retrouvions enfin ! Edouard semblait s'abandonner sans réserve à un charme invincible et inconnu auquel il aurait long- temps résisté. Et moi!... en sentant mon cœur battre, en lisant jusqu'au fond de mon âme à la lueur soudaine qui m'éclairait, je n'avais plus peur ni des battemens de cœur, ni du secret terrible et charmant que cette lueur me révélait. Tout était radieux et magnifique autour de moi; je t'ai déjà dit peut-être que nous habitions un beau paysage, que le ciel de la Provence était pur, que ses teintes nuancées d'opale et d'or dessinaient avec grâce les capricieux contours de nos horizons. Ah ! que tout cela était terne et froid ! C'est maintenant que j'ai vu tout ce qu'il peut y avoir de beauté dans un paysage, d'azur dans un ciel d'été, de teintes roses et transparentes dans le lointain de nos collines! Pâle fille de la Bretagne, tu ne sais pas, Hortense, ce que c'est que ces rayons du jour, que ces tlammes du soir, que ces étoiles de la nuit lorsqu'on a vingt ans, et que, sous les yeux de son père, on sent trembler son bras sous le bras de celui qu'on aime !... Edouard et moi n'avions plus rien à nous apprendre, rien à nous demander; nous suivions le chemin qui nous ramenait au château : quelques heures, quelques mots, un regard, un je ne sais quoi, venait de tout changer en nous ; nous le comprenions l'un et l'autre : qu'avions-nous besoin de nous le dire ?...
» Nous sommes parvenus ainsi jusqu'à la terrasse de Montaux : Arrêtés un moment à l'entrée, nous avons attendu que mon père nous fît sa question obligée : Et le château, a-t-ildit, qui de vous deux le prend? — Oh ! pour le coup, ai-je répondu, ce serait une infamie de dépouiller M. de Séranques du manoir de ses ancêtres !.. — Et moi je soutienis, a réphqué Edouard, que ce serait une ingratitude de reprendre à Marguerite Vidal ce que Jacques Vidal a sauvé! — Eh ! bien, à qui l'adjugerai-je ? — A lui! — A elle! — Alors Edouard s'est penché vers moi et m'a dit bien bas : Ni à lui ni à elle... à tous deux !... — Hortense, nous serons toujours femmes: croirais-tu que j'ai eu le courage de ne rien répondre ; mais, une minute après, j'étais à genoux, pleurant de bonheur et bénissant le ciel ; il est si doux de dire à Dieu ce qu'on n'ose dire à personne !..
,- Je ne sais pourquoi j'avais porté sur moi, pendant cette journée (comme un talisman peut-être ) , la lettre de madame de Séranques ; je l'ai tirée de mon sein et l'ai baisée avec transports. Cependant je ne la ferai lire à Edouard qu'après que tout sera terminé. Je suis sûre de lui maintenant ; j'aime mieux que tout vienne de son cœur, et que cette lettre qui n'aura rien décidé, con-
sacre tout. Je veux aussi que nous restions quelques jours sans rien dire à mon père; je tiens à savourer encore cette vie de mystérieuses douceurs que rien n'altérera plus. Puis, un beau soir, nous nous mettrons aux genoux de
ce pauvre père; nous lui demanderons de bénir ses enfans; et alors oh !
alors, Hortense, que mon bonheur me laisse vivre, et ma vie tout entière ne sera pas assez pour aimer ces nobles êtres que Dieu me permet de chérir, pour remercier ce Dieu qui m'aura fait une si large part de joie !. .
» Adieu, Hortense ! chère et sainte Vendéenne, adieu ! Prie pour moi ! Puisque rien n'est stable en ce monde, puisque le cœur et la vie sont sujets à ces vicissitudes , puisque l'angoisse d'hier a pu devenir la joie d'aujourd'hui ; toi qui es loin, prie pour moi !.... C'est pour les heureux qu'il faut prier!... Adieu. »
MARGUERITE A HORTENSE
« 22 août.
« Tout est détruit, perdu, anéanti!.. J'avais mis là trop de confiance, trop
d'amour, trop d'orgueil Cet amour que j'ai laissé naître, il faut que je
l'étouffé... Ce cœur que j'ai laissé parler, il faut que je le brise.... Peut-être que de pareilles félicités appellent un châtiment comme les crimes. La Providence me châtie : ah ! je la bénis encore ! Au miUeu des douleurs dont
elle m'accable, elle m'a épargné la plus grande : il vit ! »
MARGUERITE A HORTENSE
(I Montaux, 25 août 1801.
« Oui, tout est brisé ; mais Edouard vivra ; le médecin qui nous quitte m'a assuré que le danger était passé, et qu'avec des ménagemens et du repos sa convalescence serait rapide; il vivra; je suis à son chevet, épiant, avec la dernière joie qui me soit permise, les symptômes de la santé qui revient: et
cependant! Hortense, j'ai bien souffert; s'il fallait une expiation, celle-là
est terrible...
» La journée que je t'ai racontée en détail, la croyant décisive, avait eu un
134 MAUGIERITR VIDAL.
leDdemain charmant comme eilf ; nu rcstP de mauvaise honte, de coquetterie, de malice peut-être, m'empêchait seul de provoquer un aveu qui se trahissait déjà avant do s'expliquer loul-à-l'ait ; cent fois le jour cette explication avait paru flotter sur nos lèvres ; combien je bénis aujourd'hui le sentiment qui m'a retenue !...
» Vci-s le soir, j'étais seule daps la cour ; un domestique, revenant de la ville, me remit une lettre adressée à M. de Séranques : aux divers timbres que je lus sur l'cnvelopix' , je reconnus qu'elle venait de l'étranger. C'était une écriture d'homme ; il n'y avait point de cachet noir; je crus me souvenir qu'il en était déjà arrivé deux ou trois de pareilles, je né fus donc pas troublée, et j'allai vite la lui remettre ; en me voyant venir à lui toute contente, il me regardait avec un tendre sourire ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur la lettre que jo tenais, le rouge lui monta au front, puis il pâlit : je m'aperçus que sa main tremblait, et d'un air où l'émotion le disputait à l'embarras, il ine demanda la permission d'aller lire dans sa chambre ces nouvelles qu'il attendait, me dit-il, depuis long-temps. Toute stupéfaite de ce changement soudain, je le vis s'éloigner sans me rendre compte du sombre pressentiment qui s'emparait déjà de moi. Je crus qu'il reviendrait bientôt pour me tranquilliser : j'attendis une demi-heure, une heure : personne. Mes idées commençaient à se bouleverser ; j e remontai au salon ; la nuit tombait : grâce h l'obscurité, mon jière ne remarqua point mon trouble. On annonça le souper; j'espérai qu'Edouard allait paraître; nous l'envoyâmes chercher; il nous fit dire qu'il était un peu souffrant et qu'il ne souperait pas. Cette annonce si simple et dont mon père ne s'inquiéta point, augmenta encore mon agitation ; tu peux juger ce que fut ce repas ; je ne tenais plus sur ma chaise ; mou malaise était si visible, que mon père me fit deux ou trois plaisanteries autorisées par ce qui s'était passé la veille : ces douces railleries, au lieu de me faire rougir et sourire, me traversèrent le cœur fommeune lame d'épée. Dès que je pus me débarrasser de cette contrainte, je me mis à errer dans la maison pour m'essouffler, m'étourdir, me sauver de moi-même ; un irrésistible aimant m'attira vers la chambre de M. de Séranques ; sa porte était fermée; au dessous je vis de la lumière ; j'aurais donné ma vie pour avoir le courage d'ouvrir, de courir à lui, de lui dire encore une fois: Edouard, qu'avcz-vous? Je ne sais si Ci fut réserve, timidité ou épouvante : je n'osai pas. Je restai là, collée à cette porte, retenant mon souffle ; je n'entendis rien, rien : un silence effrayant qu'interrompait de loin en loin quelque chose qui ressemblait à un .soupir ou à un sanglot. Je m'éloignai enlin ; je rentrai chez moi; mais de là aussi je ne voyais que lui! Je te l'ai dit; sa fenêtre est à l'autre angle du jardin, presqu'en face de la mienne. A travers la croisée entr'ouverte il me fut facile de Toir que sa lampe brûlait encore ; combien de temps demeurai-je à cette place ,
MARGUERITE VIDAL. i35
regardant du même côté avec une obstination fiévreuse, sans prendre garde ni à l'heure qui s'écoulait, ni à la nuit dont les fraîches brises glissaient sur mon front? je n'en savais rien : peu à peu il me sembla pourtant que cette lumière s'affaiblissait , ensuite qu'elle allait s'éteindre. Je pensai que cette lugubre veillée était finie, qu'Edouard avait retrouvé le calme, qu'il allait dormir, que je serais rassurée le lendemain. Hortense, en jetant les yeux autour de moi, je vis que ce qui faisait pâlir la lumière c'était le jour qui paraissait. J'avais passé là six heures ; la nuit était finie.
» Je pus mesurer tout, la portée de mes inquiétudes, les ravages de mon cœur ; je frémis de honte ; j'appelai le sommeil ; mais il eût fallu cesser de s'agiter, dépenser, de vivre; j'attendis qu'il fût grand jour; puis je descendis pour tout dire à mon père ; il était sorti pour toute la matinée ; alors je n'y tins plus, je courus à cette fatale porte , j'appelai: Edouard! Edouard ! point de réponse ; je m'effrayai de tout, de mes cris et de ce silence; enfin mon désordre, mon désespoir, ma terreur ne connurent plus de bornes; j'ouvris; le monde entier eût été là pour m'arrêter, je n'aurais pas moins ouvert !...
» Voici ce que je vis:
» M. de Séranques était couché tout habillé sur son lit, et moi, qui avais eu déjà occasion de voir quelques malades, il me suffit d'un coup d'oeil pour reconnaître qu'il avait une fièvre ardente ; mon premier mouvement fut de me précipiter vers l'escalier, d'appeler le valet de chambre à qui je dis rapidement que son maître était souffrant, qu'il sellât vite un cheval et courût à Avignon chercher notre médecin ; puis je revins à Edouard ; ses yeux étaient ouverts, injectés ; il ne me reconnut pas ; ce n'était point le sommeil, c'était le déUre. Ses mains, ses tempes étaient sèches et brûlantes ; sa gorge s'embarrassait de plus en plus ; cependant il s'en échappait encore des mots entrecoupés, sans suite, parmi lesquels je distinguai deux noms; le mien et un autre.
» Sur le bureau, auprès de la lampe fumant encore, étaient épars des papiers déchirés ou à demi brûlés; entre le bureau et le lit, gisait la lettre de la veille, qui paraissait avoir été froissée à plusieurs reprises dans des mouvemens convulsifs. Je ramassai quelques uns de ces papiers ; c'était la réponse qu'il avait sans doute essayé d'écrire, sans jamais pouvoir l'achever. Sur l'un, je lus ces mots: « Georges, c'est impossible, mon cœur n'est plus à moi... » Sur un autre: « Eh bien! oui, j'y consens; dis à Claire que je vais retourner auprès d'elle.... » Mais après deux ou trois phrases, il paraît qu'un changement de résolution avait arrêté sa plume ; car tous ces fragmens s'interrompaient au bout de quelques lignes.
» Je m'emparai de la lettre ; ne fallait-il pas la soustraire à l'indiscrétion des regards? Mais, une fois entre mes mains, il me sembla que je touchais ia ff^. }^ la retournai en t«us sens ;. je me cUs qu'elle renfermait peut-être
136 MIRGUERITE VIDAL.
un secret nécessaire l\ connaître pour le salut, pour la vie d'Edouard; j'y jetai les yeux, vaguenieui d'abord ; un obstacle imprévu vint absoudre ma curiosité en l'irritant : cette lettre était écrite en allemand, et je compris alors comment Edouard, la veille encore maître de ses sens, n'avait pas songé avant tout à la mettre en sûreté. Pouvait-il deviner que, dans ces trois mois, seule, sans maître, sans autre ressource que quelques livres apportés jadis à la bibliothèque du château par le vieux chevalier de Séranqucs à son retour de la guerre de sept ans, la folle Marguerite avait appris assez d'allemand pour pouvoir déchiffrer ces pages?,..
» Etrange hypocrisie que celle du cœur ! Peut-être, si c'eût été une lettre ordinaire, j'aurais eu la force d'en respecter le secret; mais, dans cette langue étrangère, il me sembla d'abord que je ne regardais que pour essayer de comprendre. Un nom me frappa : Claire !... Le même nom que, dans son délire, Edouard avait prononcé avec le mien ; le même que sa main, déjà chaude de lièvre, avait écrit dans ces réponses inachevées. Claire !.... quel était donc ce spectre qui se dressait tout-à-coup entre le bonheur et moi ?... Ainsi, ces variations bizarres dans les manières de M. de Séranques, ces tristesses subites, ce départ souvent projeté, toutes ces alternatives que j'attribuais au désordre
d'un cœur qui se révèle à lui-même, c'était c'était une autre femme !....
Alors, Horlense, je connus cette suprême souffrance des âmes qui croient avoir tout souffert, la jalousie ; alors il me fallut tout épeler, tout lire, tout traduire : horrible travail près de ce lit, près de ce malade dont la respiration toujours plus opressée était le commentaire et le complément de cette sinistre lecture !
■) La lettre était datée d'Heidelberg et écrite par Georges "Willer, cet ami dont je crois t'avoir déjà parlé. Voici en abrégé ce qu'il écrivait:
» Tu dis, Edouard, que les hommes d'imagination sont à plaindre,
tu te trompes ; l'imagination est une fée qui donne la vie, même aux ruines. Des débris d'une passion morte elle fait sortir une affection plus brillante et plus jeune, comme ces fleurs qui percent les fentes d'un tombeau. Qui s'inquiète alors de ce qui a été et de ce qui n'est plus ? Les fleurs couvrent tout.
» Et pourtant, dans cette oublieuse mémoire, comme sous ces pierres
brisées, il y a une tombe, pour qui est-elle, Edouard?.... elle n'est pas pour l'homme qui a cru aimer. Que lui importe, à lui ? il n'a qu'à se plaindre de cette imagination qui l'a trompé; en l'accusant, il s'absout; en la rendant responsable de ce qui importune ses souvenirs, sa conscience et son cœur, il oublie, il se rassure et se console...
» Mais, pendant ce temps, voici ce qui arrive là oii son imagination a posé sa tente d'un jour.
» Depuis quelques semaines je remarquais une grande altération sur le
M.4.RGUERITE VIDAL. 137
visage de ma cousine. Claire Elinon maigrissait beaucoup ; une pâleur mate, à laquelle succédait parfois une rougeur maladive, avait remplacé ses belles et fraîches couleurs ; ses yeux si purs se voilaient de larmes en me regardant. Je devinais alors sa pensée; mais que pouvais-je lui dire ? Dès ta première lettre, j'avais presque compris ce qui se passait en toi ; à la seconde, j'avais désespéré du bonheur de Claire. Cependant nous parlions de toi, mais de quelle façon ? avec mille gênes, mille réticences. Trop pure, trop bien élevée pour qu'une correspondance, même innocente, pût exister entre vous, ce n'était que par moi qu'elle avait l'espoir de recevoir de tes nouvelles ; mais il est probable qu'elle s'attendait au moins à ce qu'il y aurait dans tes lettres quelque passage à son adresse, que je pourrais lui dire comme un écho discret et doux que renvoie le cœur à travers l'absence. Hélas ! il n'y avait rien , et moi je ne sais pas mentir. Je lui disais simplement : il se porte bien, très bien... — Quand reviendra-t-il? — Dans quelque temps. » — Alors elle faisait un effort pour sourire : ah ! que l'âme doit être malade quand la bouche sourit ainsi !. . .
» Un soir, je la trouvai si triste, si pâle, si changée, que je m'approchai d'elle et lui demandai ce qu'elle souffrait. — Rien, me répondit-elle; et aussitôt après, avec une naïveté qui me fit mal, la pauvTC enfant me dit : Vous ne savez rien de M. Edouard? — Rien, lui répondis-je, double réponse, la même des deux parts, et sous laquelle il y avait, ici, le désespoir, là, l'oubli...
» C'est le lendemain que j'ai reçu ta dernière lettre ; elle m'a effrayé, mais point surpris ; quelques heures après je suis allé chez madame Elmon ; Claire filait auprès de sa fenêtre ; grâce à cette seconde vue, particulière aux amours vrais, elle a lu sur ma figure ce que j'aurais voulu cacher. — Il est mort ! m'at-elle dit. — J'ai fait signe que non. — Alors il est bien malade ! — Non encore. — Alors, il ne reviendra plus. — J'ai gardé le silence; elle ne m'a plus rien demandé.
» Pendant toute cette soirée elle a été d'un calme qui aurait dû me faire peur ; on a serri le thé. Tu ne l'as peut-être pas ouWié, c'était le moment où la causerie devenait plus vive, où nous nous groupions autour de cette petite table avec tant de cordialité, tant de joie. Ma cousine en a fait les honneurs, comme d'habitude. Par un smguher hasard il y avait une tasse de trop et, par distraction, Claire l'a remplie. Lorsqu'elle a regardé autour d'elle, cherchant quelqu'un à qui la présenter ( tu sais qu'elle te gaidait toujours pour le dernier), ses yeux ont rencontré les miens ; je te l'avoue, Edouard, je me suis détourné pour pleurer ; mais elle s'est remise aussitôt et , posant la tasse sur la table, elle a continué, avec une tranquillité apparente, à s'occuper de chacun de nous.
» A peine rentré chez moi une vague inquiétude m'a saisi ; je n'ai pu dormir ; au lever du jour je me suis habillé à la hâte et je suis sorti. Ma pro-
inenitdo s'eàt dirigée presque à mon insu vers celle fraîche rive du Necker, donl tu ne le souvieus^ peut-être plus; c'est là pourtaui (juc lu t'es souypnt promené avec Claire : tu sais, un(! grande allée d'oruicaux ; au dessous, une haie di; prmiiers sauvages ; puis uue prairie naturelle descendant en pente jusqu'à la rivière. Je me suis assis, essayant de lire, uiiiis distrait à tout justapt pu par mes pensées, ou par le paysage ; tout-à-coup derrière la haie, i| m*a semblé voir passer comme une ombre, une forme blanche ; j'ai couru de cv cûlé : c'était elle !
» La haie qui nous séparait me permettait de la suivre ; d'ailleurs é\\^ rpr gardait droit devanl elle, murmurant quelques paroles que je ne pouvais entendre; chacun de ses pas la rapprochait de la rivière; de temps en temp^f elle se baissait pom* ramasser une ûeur ; elle l'ciïeuillail, jet^^t ^a tjge dépoi4llée et reprenait sa course : « Pauvre OphéUa ! « peusais-je ; je pe croyais pa;^ diffi si vrai.
, S Un moment après, uoqs n'étions plus qu'à quelques pas du Necker. A la vue de l'eau elle a tressailli, mais s'est approchée encore; le bout de son pied pflleurait déjà le courant, dont la nuit et l'ombre avaient maintenu Ici ûaîcheur: « C'est froid, » a-l-elle dit à voix basse. Puis s' agenouillant et passant sa main sur son front comme pour rappeler un souvenir fugitif, elle a
prié sans doute ! Ensuite Edouard, ensuite la malheureuse folle s'élançait ;
j'étais là , mon bras l'a retenue ; je l'ai prise, je l'ai ramenée , elle s'est laissé faire comme mi enfant.
» Aujourd'hui elle est tranquille; grâce au ciel, l'heure matinale, l'isolement de la maison nous ont permis de rentrer sans que personne nous aperçût : sa mère ne sait rien, sinon que sa fille est malade et qu'U qe faut pas la quitter; moi, je sais ([ue, dans quelque temps, il y aura au seuil de cette maisntn si paisible, des larmes et un cercueil : c'est trop pour une mère.
» Je le le répèle, Claire a recouvré ses sens, sa raison, ses souvenirs. Elle me regarde d'un air étonné; on dirait qu'elle' sort d'un mauvais rêve ou qu'elle sent qu'elle n'a plus besoin de se tuer pour mourir. Pas une parole qui fasse allusion à ce qui s'est passé ; nous évitons, avec un soin extrême, de prononcer même ton nom... Hélas ! ce soin dit tout.
» Je la crois attaquée d'un mal qui doit la conduire au tombeau ; ses progrès Cil seront lents ; la jeunesse et la force ne se détruisent pas en un jour. Je ne çais si ta présence lui ferait du bien ou si elle troublerait la mélancolique sérénité de ses derniers soleils. Peut-être une lettre de toi, bien douce, bien aimante, ((ui annoncerait positivement ion retour et cjue je pourrais lui faire lire... mais, Edouard, je n'ai rien à te conseiller... Ah! cette iMarguerite Vidal, que iesn a,veux m'oftl, appris à aimer, serait, j'en suis sûr, ta plus sév^e, t% plus jus>e, tA plus: noble coo\seillçre !..
Cl î
0 __ Voilà ce que je lus ; au moment où je finissais, j'entendis monter; je je cachai \ite cette lettre ; ma main, en la plaçant sur mon sein, rencontra celle de madame de Séranques, qui ne m'avait pas quittée depuis trois jours. Ecrits funèbres qui marquaient les deux bornes de ma vie : entre elles deux, j'avais rêvé, espéré, aimé, souffert.
» Mes inquiétudes pour M. de Séranques me préservèrent de tout retour sur moi-même. La vie d'Edouard et mon père, rien au delà ! Je tombai à genoux; je fis une fervente prière ; je demandai pardon à Dieu de m'être abandonnée avec tant d'ardeur à un sentiment peut-être permis, mais dont l'excès avait mérité mi châtiment. J'appelai ce châtiment sur moi seule. J'offris en expiation ce bonhem' espéré, que je me résignais à perdre. Un peu fortifiée par cette prière, je repris la main d'Edouard dont je m'étais détournée. Le paroxysme de la fièvre avait cédé à mie sorte d'effrayante torpeur ; le pouls ne battait presque plus ; quelques gouttes de sueur glacée tomJjaient de son front sur ses joues hâves et plombées. Je demeurai ainsi quelque temps penchée sur cette tête mourante ; de pareils momens ne guérissent pas le cœur, mais ils le purifient ; j'avais commencé par me dii-e que, pour obtenir le pardon du ciel, il fallait pardonner moi-même : mon Dieu ! après cette hem-e mélancohque, je me dis que je n'avais plus rien à paidonner.
» Mon père arriva, puis le médecin : j'abrège le récit de ces instans. Il se fût agi d'un fils, du plus aimé des fils, que l'angoisse, la douleur de mon père n'eût pas été plus profonde. Le médecin hocha la tête, dit qu'il reviendrait le soir ; cette nuit-là fut affreuse : un second accès, plus violent que le premier, un teint déjà livide, un délire terrible, si temble que les mots qu'il dictait n'avaient plus aucun sens. Cette fois les souffrances du corps avaient vaincu celles de l'âme ; elles effaçaient môme ces vagues images, ces révélations confuses qui avaient sillonné les premières heures. Ainsi ni mon père, ni le médecin, ni personne n'a pu rien entendre de ce que j'ai entendu ; j'avais remis la lettre sur le bm-eau et achevé de brûler les papiers. Je suis restée seule confidente des indiscrétions de la fièvre ; c'est une consolation. . .
» Le surlendemain, grâce à des remèdes actifs, peut-être à l'effort de la jeunesse, le médecin réussit à prévenir le troisième accès qui eût été mortel. Un peu d'agitation, suivie bientôt d'un sommeil paisible, vint nous annoncer que le péril le plus imminent était passé. Mon père ne s'était pas couché depuis .l'avant-veille, et moi je n'avais pas quitté ce chevet. Le docteur nous en chassa de force, prétendant que nous finirions par être plus malades que le malade lui-même. En sortant de cette chambre, mon père me serra dans ses bras avec une énergie qui me fit peur. Hélas ! il pensait sans doute que ces momens qui m'ont à jamais séparée d'Edouard , avaient achevé de nous unir!
140 margueuite mdal.
» Aujourd'hui nos inquiétudes ont cessé; dans quelques jours M. de Séranques sera tout-à-fait bien ; cependant il est encore d'une faiblesse extrême. Ses yeux, agraiulis i>ar raniaisrissement de sa figure, se fixent sur moi avec une expression singulière. On dirait qu'il cherche à rappeler une à une les émotions, les incertitudes, les espérances qui ont précédé cette fatale crise, et qu'il y ajoute un sentiment nouveau, mêlé de reconnaissance et de regret. Mes manières envers lui ont pris involontauemenl quelque chose de plus grave: je ne veux i)as qu'il me devine et je veux pourtant le préparer. Il faut que je travaille à concilier ces deux nuances si diverses ; car mon sacrifice perdrait de ses fruits si Edouard me devinait ; le sien serait trop cruel si je le laissais croire encore à ce qui n'est plus possible.
» Il faut aussi que je pense à mon père : lui qui ne sait rien, lui qui espère tout, lui qui n'a vu dans ce triste épisode qu'un Uen de plus entre Edouard et moi, comment le faùe renoncer à cette espérance', et cela sans lui dire la véritable raison? car je ne veux pas qu'un seul grain de mécontentement et
de rancune altère son affection pour M. de Séranques Comment lui faire
conserver intact son rôle d'abnégation et de loyauté , qui se détruirait tout entier s'il se démentait un seul moment? Toutes ces pensées m'inquiètent et me tourmentent; peut-être est-ce un bonheur; en m'empêchant de m'occuper de moi, en me rappelant sans cesse vers ce Dieu que j'implore et qui est aujourd'hui mon seul recours, elles appaisent les derniers murmures de
mon cœur. Ah! Hortense! quand j'y songe! si tout n'était pas brisé, s'il
n'y avait pas un abîme, un monde entre les illusions du passé et la réaUté d'aujomd'hui, qu'ils seraient doux ces soins que je donne à Edouard convalescent ! quel charme ineffable on doit trouver à reprendre possession de
cette vie, rendue plus précieuse encore par les angoiwes qu'on a souffertes, à assister à ce nouveau réveil de l'âme, à ce second printemps d'un cœur qui semble avoir voulu vivre deux fois pour mieux vous aimer... Et aujourd'hui ! il est bien là ; je soutiens sa marche affaibhe; son regard et son bras cher- , chent mon bras et mon regard. Seulement... seulement, mon Dieu, mesurez les forces à la tâche, le courage à la blessure !...
» Adieu ; j'avais fait un beau rêve : il finit. Qu'il se perde même dans ton souvenir comme je veux l'arracher du mien. Ces retours vers ce qui n'est plus, ces lueurs posthumes des joies éteintes, ces derniers rellets du rêve dans le réveil, ne peuvent qu'amollir l'âme , et la mienne a besoin de force. Adieu. »
MARGUERITE VIDAL. ikt
MARGUERITE A HORTENSE
« Montaux, U septembre.
» Il me restait Dieu et mon père ; ils ne me failliront pas , et je sauverai du moins, dans ce grand naufrage , Ce qui pouvait encore être sauvé.
» Depuis ma dernière lettre, la convalescence d'Edouard a fait des progrès rapides ; mais plus elle s'affermissait, plus je sentais approcher iwur moi le moment de parler et d'agir ; les manières de M. de Séranques m'en faisaient comprendre la nécessité. Plus embarrassé , plus troublé que jamais, réservé à l'excès ou expansif outre mesure, tantôt il me remerciait de mon affection et de mes soins avec une émotion presque effrayante ; tantôt il gardait avec moi un silence que notre situation réciproque rendait désormais plus étiange : te le dirai-je ? il me faisait pitié.
« Je m'étais aperçue qu'il avait plusieurs fois essayé d'éorire, mais j'étais sûre qu'il n'avait point écrit : cependant ou souffrait là-bas ; il fallait songer au plus pressé. J'ai pris un parti qui ne peut être excusé que par la droiture de l'intention; j'ai grossoyé, en mauvais allemand et à grand renfort du dictionnaire, les lignes suivantes que j'ai mises moi-même à la poste :
» M. de Séranques relève à peine d'une maladie terrible, que lui ont causée les mauvaises nouvelles reçues d'Allemagne. Dès qu'il sera rétabli , il partira pour Heidelberg. Cette promesse est solennellement faite à M. Georges WiUer par un ami inconnu qui se confie à son honneur et lui demande pour sa démarche le secret le plus profond. »
» Après ce premier effort , j'ai été plus tranquille ; mais il me fallait parler à mon père.... Oh ! quel moment ! Dieu seul pouvait me soutenir; c'est lui que j'ai invoqué ; ma prière a été si humble , je l'ai si ardemment appelé à mon aide , qu'en me relevant je n'étais déjà plus la même femme. Je n'éprouvais ni trouble , ni crainte , à peine un regret ; mon amour , qui n'avait pu encore changer d'objet, changeait déjà de nature; au lieu de le ressentir dans l'infirmité de mon cœur , je le retrouvais dans la force de mon âme.
» Le soir même, Edouard, toujours un peu faible , s'est retiré de bonne heure ; je suis restée seule au salon avec mon père. — « Cher et noble jeune homme ! a-t-il dit en le regardant sortir; je crois que je l'aime cent fois plus, depuis que nous avons manqué le perdre ! — Vous l'aimez donc comme un fils ? ai-je demandé. — Oh 1 tout-à-fait. Je crois que jamais une affection adoptive n'a
fil MARGCERITE VIDIL.
plus complètement égalé une alToctioii naturelle... tu ne m'en veux pas trop, Marguerite ? — î\lais alors si , pendant ces affreuses journées où nous avons cru qu'il allait mourir dans nos bras, on vous avait dit: Pour le sauver, il faut abandonner.... votre fortune ? — Belle question ! tout de suite ; je serais sorti de ce château comme y est entré mon père , avec mon bâton noueux et mes souliers ferrés , et je me serais trouvé trop heureux ! — Mais si, au lieu de notre fortune, il vous eût fallu faire un autre sacrifice, par exemple... votre fille? — Ma fille!... mais, 3Iarguerite, quelle est cette folie? je te vois là, près de moi , bien portante, et cependant ton accent, ton air... tu mcfaispfeur !...
— Oh ! rassurez-Tous , ce n'ext pas sa vie qu'on vous eût demandé de sacrifier , mais peut-être... vos projets pour elle... oui, ces arrangemens , ce mariage qui dépendait de la volonté d'Edouard et de la mienne, que mille obstacles pouvaient entraver , qui n'eût peut-être pas été heureux, et qui , après tout, n'a jamais été qu'un rêve !.... — Ce mariage ! ces projets ! mais que veux-tu dire? — Je veux dire , mon père, qu'avant tout ceci j'étais décidée à ne point me marier. » — Il a pâli. — << Oui, j'avais, je croyais avoir une autre vocation : bien souvent, à Paris, j'en ai parlé à une de mes amies.. . (je mentais : que Dieu me pardonne ! ) Par grâce, ne vous effrayez pas trop ; il ne s'agissait pas de me séparer tout-à-fait de vous ; je ne songeais pas à m'enfermer dans un cloître... d'ailleurs il n'y en a plus.... mais à faire partie de ces religieuses qui soignent les malades , les blessés, et qui restent libres de sortir, de voir leurs parens.... — Sœur de la charité ? m'a-t-il dit toujours plus pâle. — Oui , sœur de Saint-Vincent-de-Paul ; vous savez qu'elles ne font pas de vœux, qu'au bout de dix ans elles peuvent revenir auprès de leur famille...
— Oh ! Marguerite ! Marguerite ! — Au nom du ciel , laissez-moi achever ; cette vocation , j'étais revenue avec l'intention de vous l'annoncer ; le bonheur de vous revoir, le récit que vous me fîtes, l'arrivée prochaine de M. de Séranques , l'idée que vous attachiez à cette arrivée commencèrent à m'en détourner ; puis le charme que nous éprouvions à être ensemble , l'affection qu'il m'inspirait, peut-être quelques sentîmens dont je ne me rendais pas compte, me firent oublier pendant quelque temps mes premières résolutions... Mais vous vous souvenez que je ne trouvais dans ces seiitimens ni le bonheur , ni le calme. . . Et lorsque , tout-à-coup , cet Edouard que nous aimions tant , vous comme nn fils, moi comme un frère, a ressenti les atteintes de ce mal qui , pendant deux jours, nous a tenus tous trois suspendus entre la vie et la mort, j'ai vu là une punition , un avertissement qui me rappelaient mes anciennes promesses si vite oubliées... J'ai cru que, pour racheter cette précieuse victime , il fallait rendre au ciel ce que je lui avais repris , et alors. . . au pied de ce lit que nous tremblions de voir se changer en cercueil, J'ai fait vœu, si Edouard ne mourait pas, de me consacrer à Dieu. — Toi, ma
fille , ob ! tti me tues. — Mon père ! je voiis en supplie à genoux , un peu dé
éôurage. Si Edouard était mort , ^u'atirie^- vous donc fait? — Edouard
Edouard îl ne m'est rien, après tout ; c'est toi seule qui es mon enfant,
mon bien, ma vie. Lui, si je l'aimais tant, c'est encore pour toi •
parce que je croyais Oh! malheur! malheur! — Oui, malheur, ai-je repris en me redressant tout-à-coup; malheur! si un honnête homme démentait en un jour soixante afls ée loyauté et de déVoûment. Malheur ! si le père adoptif oubliait , dans ses transports injustes , l'enfant qui loi fut légrié par l'exil et par la mort !... iMalheur ! si la jeune fille , jusqu'ici pure et pieuse, manquait àftt vœu le plus sacré et devenait parjure et sacrilège !... Est-ce donc là ce que vous voudriez , mon père ? — Déjà je le voyais fléchir. — Non , ai-je ajouté, vous êtes noble et bon , vous aussi. . . . vous ne le voudriez pas ! — Ah ! Tcëtvfe de ma vie entière est perdue en un moment! — Non, rien ne se perd. Qu'y a-t-il de brisé ? Une ambition , un rêve, une chimère ; il n'y a rien là qui soit digne de vous ; mais vos deux enfans que vous conservez ; mais votre conscience et Dieu qui vous paieront au centuple ; mais ce dernier sacrifice qui, loin de détruire votre ouvrage, le couronne.... n'est-ce donc rien cela, dites, mon père? — Il ne répondait pas; j'étais retombée à ses pieds. — Par grâce , par pitié , dites. — Il avait caché sa figure dans ses mains ; les écartant tout-à-coup et me découvrant ce rude viisage inondé dé larmes: « Ma fille, m'a-t-il crié , viens dans mes bras et prions ensemble !... » — Puis les sanglots ont tout étouffé Hortense, il est des instans qu'on ne raconte pas.
» Lorsque ce premier désordre s'est un peu apaisé: «Mais, Edouard, a-t-il repris; il t'aime, j'en suis sûr ! — Non, mon père ; une imagination, de vingt-deux ans ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle aime. Il se peut que le séjour de M. de Séranques à iMontaux , la douce vie que nous y avons menée, l'aient disposé à des impressions qui n'ont pu encore se démêler elles-mêmes. Le temps , l'absence , les distractions d'un voyage lui feront vite retrouver un repos qui n'a jamais été bien compromis. — Mais le vœ» de sa mère mourante ? — Il l'ignore, et une délicatesse bien naturelle m'a empêchée de le lui laisser pressentir ; celte lettre de la marquise, dont le sens d'ailleurs n'est pas bien clair , l'eût influencé peut-être ; c'est à elle qu'il' eût obéi et non à son propre cœur.... De toute façon, il vaut mieux qu'il ne la connaisse jamais. — Mais ce château , cette fortune ? — Eh bien ! nous en prendrons notre pari ; je n'ai pas besoin de vous en dire l'emploi ; partout où il y a des pauvres à
secourir, on n'est jamais trop riche; et lui — Que fera-t-ii, lui? Que de-
viendra-t-il ? — Pour aplanir tout, pour rendre nos rôles plus faciles, il faut qu'il nous quitte d'abord, sans savoir notre décision. Après de pareilles fifèvres, le docteur m'a dit que, pour achever de se rétablir, il n'y avait rien
146 HARGUERITB VIDAL.
de mieui que de changer d'air ( encore un mensonge, mais les médecins disent tout ce qu'on veut) . M. de Séranques a laissé à Hcidelberg d'agréables souvenirs, des amis, peut-être des affaires... Vous savez qu'avant sa maladie il avait été déjà question de son départ. Il partira donc, et, après, nous lui écrirons ce que nous aurons résolu ; nous le tiendrons bien au courant de tout... Oh ! ce ne sera point une séparation dérmitivc ni éternelle... Il saura qu'on prie pour lui en France.... qu'on l'aime.... et plus tard.... Ënfm, mon père, Dieu nous protégera, et tout ira bien... »
» Ma chère, je parlais avec un calme, une fermeté dont je ne me serais jamais crue capable ; je ne sais si Dieu me protégeait déjà , mais mon père s'est résigné et, avant la fin de la soirée, je n'étais plus seule à prêcher le courage ; nous nous en donnions l'un à l'autre. Nous sommes convenus de tout ; M. de Séranques, sollicité par sou médecin (je me charge de l'endoctriner), et probablement aussi par sa conscience, partira pour l'Allemagne ; nous ne lui dirons rien avant son départ... Non ; à un père on le peut, mais à lui !... Il y aurait là un moment de douleur, de déchirement, d'adieux ; cela ne vaudrait rien pour des cœurs malades ; mais nous lui écrirons , puis nous partirons pour Montpellier où je commencerai mon noviciat; mon père s'y établira, pour être à portée de me voir toujours... Si mes supérieures m'envoient dans
d'autres villes, il m'y suivra ; sans cela il ne pourrait pas vivre. Après
eh bien ! après, nous aurons fait notre devoir, et à la garde de Dieu ! »
MARGUERITE A HORTENSE
« Mentaux, 10 septembre 1801.
» C'en est fait, il est parti ; nous ne nous reverrons plus en ce monde.
» Le médecin, à qui j'avais fait la leçon, et qui d'ailleurs a été du même avis que moi, a décidé que, pour recouvrer ses forces, pour sortir surtout de cette langueur morale qui continuait l'abattement physique, M. de Séranques avait besoin de changer d'air, de voyager. Edouard paraissait n'attendre que ce conseil, ou plutôt il ne l'aurait pas attendu ; mais, de cette manière, tout s'est arrangé sans explication, sans secousse. Je l'ai aidé moi-même à faire ses préparatifs. .le comprenais combien il était important de conserver, à l'extérieur du moins, toute ma tranquillité d'esprit. Un mot, une seconde d'attendrissement eût tout perdu. J'allais, je venais, je parlais de notre réunioa à venir, du plaibir que nous aurions à nous retrouver l'an procbain, à
recommencer notre vie de cet été, comme s'il ne se fût agi que d'un \oyage ordinaire: bizarre et cruelle position qui, dans ces huit jours, m'a forcée de mettre tous mes soins, toute ma tendresse, toute ma loyauté, à tromper le mieux possible ceux que j'aime !
» Edouard ne me répondait pas ; parfois il semblait s'absorber dans les soins matériels qui nous occupaient: parfois il avait l'air prêt à me parler, peut-être à entamer des confidences que je redoutais plus que tout ; il a bien assez de ses remords pour le mal qu'il a fait à Claire Elmon. Je veux qu'il croie toujours que je n'ai rien su, rien souffert, rien regretté : c'est mon orgueil, à moi ; s'il est coupable, que Dieu me pardonne encore !
» Plusj'approchais du terme, plus je me raidissais contre moi-même ; j'avais fini par contracter, dans ce continuel effort, je ne sais quelle âpreté, quelle rudesse, que je me reproche aujourd'hui, et qu'Edouard a pris peut-être pour un commencement d'insensibilité. Il me regardait de temps en temps d'un air étonné. En rappelant ses souvenirs, en me comparant à moi-même, il se demandait sans doute si c'était bien là la même femme, . . Ah ! celle-là , son cœur s'était fermé pour jamais !
» La dernière soirée est venue. Edouard devait partir de grand matin par la route du Dauphiné ; et, pour éviter la chaleur et la fatigue, il a été convenu qu'il ferait, pendant la nuit, le court trajet d'ici à Avignon. C'était donc bien la fin de tout. Nous étions là tous trois, comme un mois auparavant, Hortense! les mêmes personnages, le même salon, les mêmes objets extérieurs. En dehors de nous, rien n'était changé ; au dedans, tout était mort : le palais de nos illusions et de nos espérances eu devenait le tombeau.
» Mon père était sombre, taciturne; j'avais eu quelque peine, pendant ces huit jours, à le maintenir dans ce rôle de résignation. Il est des sacrifices qu'on ne fait bien que lorsqu'on y est poussé par certaines susceptibilités , certains ressentimens du cœur : aussi, ceux-là, les femmes seules savent les fah-e.
))Je ne sais si l'un de nous trois a songé à surmonter la morne tristesse de ces instans. Tout effort eût été inutile; nous le sentions, et nous renoncions à soulever un fardeau qui serait retombé sur nous de tout son poids. De temps à autre, un bruit vague, l'aboiement d'un chien de ferme, le cri lointain d'un pâtre ou d'un batelier rompant ce pesait silence , ou bien nous jetions un de ces mots qui tombent sans laisser de traces, comme ces pierres qu'on détache sous ses pieds dans les montagnes, et qui, après avoir roulé un moment, vont retrouver dans quelque abîme leur éternelle immobilité.
»M. de Séran([ues luttait évidemment contre une agitation croissante. Que se passait-il eu lui, à celte heure suprême et solennelle? Avait-il envie de tout nous dire, de nous nommer Claire Elmon, d'évoquer des souvenirs d'en-
iiH MARGUERITE VIDAL.
iiaînomeiU «^t de faiblesse? Je le crois; mais ma graviK", ma froideur apparente l'onl arrêté.
n >Iinuil a soiiiu'' ; je iikî suis levée. Mou père et M. de Séranques m'ont imitée avec une prouiplilude prescfue machinale. Je ne pouvais pas ne point dire adieu à Fvdouard. J'ai fait quelques pas vers lui ; ce sont de ces momens où l'on observe peu: j'ai cru iiouriant lire sur son visage un indéfinissable mélange de toutes les incerliludes, de toutes les souffrances. J'ai voulu lui diie, avec une simple expression d'amitié, quelques paroles de bon voyage et de prompt retour ; c'était trop vouloir : j'ai balbutié une phrase sans suite : Lui, je crois qu'il s'est penché vers moi, rapidement, et que, pâle d'émotion, peut-être de honte, il m'a dit: « Marguerite, un mot, un seul... et je reste !... » Je l'ai regardé fixement, sans répondre ; nos regards se sont croisés comme deux éclairs. Dans ce moment unique, plus rapide que la pensée, s'il avait été à ma place et moi h la sienne, j'aurais tout deviné.
» Mon père s'est approché à son tour. Il y a eu des embrassemens , des étreintes confuses. Une minute de plus nous allions nous trahir, car nous étions au bout de nos forces. On a frappé à la porte du salon ; c'était le valet de chambre d'Tidouard qui venait l'avertir que tout était prêt; cette triviale interruption nous a sauvés. Nous nous sommes embrassés encore ; mais, cette fois, je ne craignais plus rien.
» La porte s'est refermée. Edouard était sorti ; il n'y avait plus avec inoî que mon père. Quelques instans encore j'ai prêté l'oreille ; j'ai entendu d'abord un peu de mouvement dans la maison , puis des pas dans le jardin , puis la grille qui s'est ouverte , puis ces mêmes pas qui allaient s'affaiblissant, et qui ont fini par se perdre dans l'éloignement et dans la nuit. Alors je me suis avancée vers la table; j'ai tiré de ma poche un papier déjà usé, jauni, et l'approchant de la lumière, je l'ai brûlé. — « Que fais-tu donc? m'a dit mon père. — Je brûle mes lettres de noblesse », ai-je répondu. C'était la lettre de la marquise de Séranques.
» C'était donc fini, et il n'y a plus aujourd'hui d'autres vestiges des jours évanouis que nos secrètes cicatrices. Q)u'Édouard se console ; qu'il retrouve cette Claire Limon. Son abandon a failli la tuer; que son retour la fasse revivre; qu'ils soient heureux , s'ils le peuvent. Moi, je prierai pour eux ; c'est la dernière auniôme des cœurs qui se sont dépossédés pour ceux qu'ils aiment.
» Car je l'aimais !... Oui, un sentiment bien vrai, bien pur, bien profond, qui méritait peut-être une autre destinée. Bien des fois , pendant nos jours de soleil , descendant en moi-même et me trouvant trop heureuse, j'ai désiré me dévouer, souffrir, mourir pour lui. Eh bien ! Dieu m'a exaucée ; il m'a donné l'occasion de renoncer à tout pour Edouard, même à lui, de m'immo- 1er deux fois dans son amour et dans le mien. Mais que dis-je ? M'est-il donc
MARGUERITE VIDAL^ ii^ê
permis de me complaire dans ce que j'ai fait, ou plutôt n'est-ce pas un moyen d'en parler encore? Dernier stratagème d'une âme qui a eu la force du sacrifice et qui n'a pas celle de l'oubli...
» Oui , je le sens, jusqu'à ce que tout effacé, refroidi, les traces après les pas, les cendres après la flamme, jusqu'à ce que cet amour que j'ai tué et enseveli dans mon cœur ait perdu môme ce tombeau, je dois cesser de t'écrire : je dois me priver de cet âpre plaisir qu'on ressent à sonder soi-même ses blessures et à faire voir que la plaie est vive , que le sang est pur et qu'il coule... Tiens, Hortense , dans ce moment même , ce passé que je repousse me poùrsiiit de ses fantômes ; cette table oii je t'écris, j'y retraçais naguère d'autres sentimens , d'autres pensées. Ce silence , cette solitude quj m'environnent, je les peuplais d'autres pensées : cet espoir qui n'est plus qu'un songe, ce noin qui n'est plus qu'un mot , j'en ai détruit tout ce qui pouvait l'être. Mais je retrouverais en toi, confidente et dépositaire des félicités anéanties, ce dernier fd que se ménage notre faiblesse pour se ressaisir aux deux dernières choses dont on se détache en ce monde : le regret de ce qu'on â perdu , l'orgueil de ce qu'on a souffert.
» Adieu donc, adieu. Je n'appartiens plus désormais à cette vie ; je ne veux pas marchander avec le ciel l'abandon que je lui ai fait de moi-même. Moil noble père, et toi, mon amie, et lui aussi , Hortense , être chéris , affections pures ou purifiées, je ne vous oublie ni ne vous repousse. Mais ma tâche n'est pas finie ou plutôt elle recommence. Je vais avoir bientôt d'autres plaies à à soigner, d'autres blessures à toucher, d'autres douleurs à adoucir : pour être digne de celles-là, il faut que j'achève de guérir les miennes. Adieu donc : Le reste est silence. Tout passe ; déjà les premières teintes de l'automne font pâlir ce beau paysage que j'ai vivifié pendant cinq mois d'un reflet de mon bonheur. Les fleurs tombent , les feuilles jaunissent, l'horizon s'assombrit , les joies s'en vont, c'est l'automme ; puis les affections, c'est l'hiver. Tout meurt, le rayon du ciel comme le rayon de l'âme ; mais le ciel ne meurt pas, et l'âme est immortelle. Seule vis-à-vis de son Dieu ; elle forme, avec lès débris de ce qiii n'est plus, un trésor nouveau de pardons pour ceux qui l'ont froissée, de prières pour ceux qui aiment , de charité pour ceux qui souffrent : et , après toutes ces folles pages, écrites par la plume légère de Marguerite Vidal, vient un dernier mot que signe la main glacée de sœur Marguerite... Adieu ! »
i;X) MAîtr.i r.KiTr. vidai..