‹ Contes et rêveries d'un planteur de chouxChapitre 5 sur 10 · EDOUARD DE SÉRANQUES A JACQUES VIDAL · texte numérisé non relu

EDOUARD DE SÉRANQUES A JACQUES VIDAL

M Heidelberg, 2 novembre 1801.

» Je viens de recevoir voire lettre , mon vieil et bon ami , cette lettre où vous m'annoncez des choses si inattendues. La vocation de Marguerite, sa réj^olution inébranlable , votre départ pour Montpellier, le commencement de son noviciat : ces nouvelles me sont arrivées dans un moment bien triste aussi. Je vois dépérir sous mes yeux , d'une maladie de langueur, une personne à laquelle m'attachaient des liens d'hospitalité , de reconnaissance et d'aiïection... Oh ! que c'est affreux d'assister à cette longue agonie d'une nature jeune et forte, sourdement minée par un mal dont la science ne peut ni connaître la cause, ni combattre les effets!... Les médecins croyaient qu'elle ne survivrait pas à la chute des feuilles ; et, au commencement du mois dernier, il paraît qu'on s'attendait chaque jour à la voir mourir ; depuis, il y a eu un peu de mieux, mais ce n'était que la pâle lueur d'une lampe qui va s'éteindre. D'ici au printemps, tout sera fini...

n Je vous parle de mes chagrins. . . hélas ! ce n'est pas faute de m'associer aux vôtres. Quoi ! Marguerite Vidal , cette ravissante fleur de noscoUines !... elle renonce au monde, aux fêtes de l'esprit et du cœur, à ce frais parfum de grâce, de tendresse et de bonheur qu'elle semblait porter avec elle!... J'étais déjà bien assez malheureux, sans que cette nouvelle vînt aggrave»- mes peines!... mais les aggrave-t-elle?... Étrange contradiction !... il me semble, par instans, que ces deux douleurs se neutralisent l'une par l'autre. Y a-t-il donc, chez l'homme , des bornes pour la souffrance , comme il en est pour la félicité! ou bien?... non, il est des abîmes qu'il ne faut pas sonder: on aurait honte de soi avant d'arriver au fond.

» Pardon ; ma lettre est confuse, embarrassée, inintelligible, comme je le suis pour moi-même... Ainsi donc, à l'heure où je vous écris, Montaux est désert? Vous qui l'aviez sauvé et qui l'aimiez tant, elle qui y répandait le charme et la vie, moi qui y ai passé les plus beaux de mes jours... partis, dispersés par je ne sais quel souffle destructeur qui nous a saisis tous à la fois ! Et CCS joins, reviendront-ils ! et ces échos de nos joies envolées, se réveilleront-ils jamais ? non ; les arbres dépouillés par l'automne reprendront leur fraîche verdure; ces nuages lourds, qui fuient par troupes et s'en vont vers vous, avec nies pensées tristes comme eux, s'évanouiront au printemps, dans

MARGUERITE VIDAL. l5i

l'azur de notre beau ciel ; mais notre printemps , à nous , ne reviendra pas ; ce qui a été ne sera plus; tout restera vide et muet; partout où heurte ma pensée, elle ne trouve qu'isolement et que silence.

» Yous me parlez d'arrangemens pécuniaires... Oh ! par pitié , ceci est au dessus de mes forces; n'en parlons jamais , jamais ! Pendant le temps que j'ai passé à Montaux, j'ai été si heureux, si absorbé dans des... chimères aujourd'hui brisées, que j'ai eu le coupable égoïsme du bonheur; je ne me suis informé de rien. . . que de vous et d'elle. Et cependant , il doit être si bon , si consolant de donner, de soulager des misères , des souffrances ; car il en est partout, n'est-ce pas? Eh bien! mott ami, donnez à pleines mains , pour vous , pour elle et pour moi ! c'est encore un moyen de mettre on commun celte fortune que j'espérais... oh! non! grâce! ne parlons plus de cela !

- » Cependant , j'ai une demande à vous adresser : jusqu'à la fin , vous le voyez, vous aurez été mon bienfaiteur, mon appui. Je me souviens que, dans une de nos douces causeries du soir, vous m'avez raconté , qu'un peu après la terreur vous avez obligé le citoyen L..., aujourd'hui aide-de-camp du premier consul, ^ous serait-il possible de m'obtenir, par son crédit, un moyen de prendre du service en France, n'importe avec quel grade ? je ne serai pas difficile : sous-officier, moins encore s'il le faut , tout me sera bon ; je n'aspire pas à une grande fortune mihtaire; non, dans l'état actuel de mon âme, tout ce qui ressemblerait à de l'éclat me serait insupportable. Je veux payer ma dette à mon pays dans ces rangs pressés , obscurs , où l'individu s'efface sous l'uniforme, où l'on n'a d'autre responsabiUté et d'autre gloire qu'un peu de sang à donner... La vie d'un soldat, et puis... n'en demandons pas trop ; Dieu me punirait encore : il me laisserait vivre.

» Adieu, mon ami; j'aurais voulu que la lettre vous exprimât mieux ce que je ressens; j'aurais dû chercher à vous consoler de votre sacrifice; car, vous aussi... mais un poids trop lourd m'accable. Celle que Dieu a placée auprès de vous, vous consolera mieux que moi : vous ne la quitterez point.,.. Se séparer de Marguerite, peut-on en avoir le courage !.. Demandez-lui pour moi, pour ceux qui souffrent, un souvenir et une prière. Il doit y avoir, dans les prières d'un ange, un baume mystérieux tout-puissant qui guérit même ce qui semble incurable. Qu'elle prie donc pour les maux du corps et pour ceux

de l'âme. Dieu l'en récompensera, et moi moi, je ne suis plus bon qu

mourir. »

Bii&^»^*^

lî>2 MARGUERITE VIDAL.

Le 12 février 181&, au momeni où le général Bliicher cherchait à entrer dans Chàteau-Thieiry, un engagement terrible eut heu aux portes de la ville, ïour à tour vaiuciucurs, repousses, assaillaus, assaillis, les ennemis fmireut pai' être complètement culbutés, grâce surtout à l'héroïque effort du 32*^ régiment d'infanterie, qui, pendant doux heures, soutint seul le choc contre des milliers de Russes et de Prussiens. Si l'honneur de la journée resta aux Français , ils le payèrent cher. Le 32% entre autres , perdit la moitié de ses hommes et imc partie de ses officiers ; mais il préserva la ville, il sauva sou drapeau et ses bagages , et ce ne fut pas un des moins beaux faits d'armes de cette subUme campagne.

Vers le soir, et après que l'ennemi eut traversé la ville dans une confusion complète, nos blessés furent transportés en bon ordre à l'hospice, que l'on avait organisé en hôpital miUtaii'e. Le service en était fait, comme d'ordinaire, par les religieuses de l'ordre de Saint- Vincent-de-Paul, messagères de consolation et de paix au milieu des horreurs du carnage et de la guerre.

Le colonel Ravier, qui avait reçu, dès le commencement de l'action, une blessure grave, et qui n'en avait pas moins tenu bon jusqu'à l'entier épuisement de ses forces, s'était fait porter sur un brancard dans une des salles de l'hôpital : les chirurgiens manquaient ; une des sœurs s'offrit à faire les premières ligatures et à panser son bras, fracassé en deux endroits. Pendant l'opération, un sergent du 32* se présenta pour faùe son rapport ; car dans ces momens-là, tout marche de front : le combat, la blessure, le traitement, les ordies.

— Sergent, votre rapport ! cria le colonel Ravier, sans plus s'occuper de son bras que s'il s'était agi de son voisin.

— Colonel, l'ennemi est en fuite ; trois drapeaux pris ; la moitié des bagagages laissés sur la route. Prisonniers, quinze cents ; morts ou blessés autant.

— Et nous, quelles pertes?

— Soldats tués, deux cents ; blessés, trois cent cinquante ; sous-ofiiciers blessés, trente ; tués, dix-sept. Officiers blessés, qumze ; tués, dix.

— Les noms?

— Les sous-lieu tenans Perrin, Deshayes, Lorgillier; les lieutenans Mahé, Cardeuc ; les capitaines Destilly, Bernard ; le major Faël ; le commandant Pressaigne ; le lieutenant-colonel de Séranques. . .

— Quoi ! Séranques ! lui aussi ! blessé !...

— Mort.

Une exclamation d'une énergie soldatesque échap|)a au colonel Ravier ; en

même temps, la sœur de charité qui lui pansait le bras tressaillit légèrement: une faible rougeur monta à son front pâle conmie le marbre et sillonné déjà de quelques rides : ce mouvement fut remarqué du colonel.

— Pardon, ma sœur, lui dit-il, pour mes jurons de corps-de-garde: mais

que dial)Ie? ces gredins de Prussiens viennent de me tuer mon ami Sé-

ranques, le meilleur officier de mon régiment !..

Déjà la religieuse s'était remise de son trouble ; elle acheva l'opération d'une main aussi ferme qu'elle l'avait commencée.

Toute la nuit, elle demeura dans l'hospice, s'occupant sans relâche des pieux et pénibles devoirs de son ministère. Le lendemain matin, elle sortit. Un vieillard presque octogénaire, qui l'attendait depuis plusieurs heures, s'avança vers elle avec cette expression de contentement presque physique, particuhère à l'enfance et à l'extrême vieillesse: — Mon père, lui dit-elle, Edouard de Séranques nous a précédés ! »

Au mois de juin 1835 , et quelques momens avant le lever du jour, uu jeune homme à cheval, visiblement inquiet de son chemin, frappait à la porte d'une humble maisonnette située au bout de la grève solitaire et âpre qui s'étend à l'extrémité méridionale du Morbihan , entre Sarzeau et St-Gildas. Quelqu'un parut à la fenêtre , et une voix mâle et grave demanda ce qu'on voulait. — Excusez-moi, dit le voyageur ; je suis étranger au pays, je crains de ra'être égaré, et je voudi-ais savoh' le chemin du château de Quéroan 2 — Vous allez à Quéroan ? répondit vivement la personne qu'il interrogeait ; attendez un moment , j'y vais moi-même ce matin et nous ferons route ensemble.

Un quart d'heure après l^i porte s'ouvrit , et le jeune homme vit paraître le guide inconnu que le hasard lui envoyait si à propos : c'était un vieillard octogénaire , mais encore robuste , d'une grande taille et d'une allure presque martiale , bien que ses vêtemens indiquassent un prêtre. Il avait eu le ^emps de faire sortir d'une espèce de hangard attenant au rez-de-chaussée, un pauvre petit cheval breton qu'il équipa tant bien que mal et enfourcha bravement. Puis il fit signe à son compagnon de le suivre , et ils se mirent en marche.

La nuit avait été belle ; les étoiles , qui semblaient ruisseler dans l'espace , poïqmencèrent à trembler comme une lampe prête à s'éteindre , puis pâlirent et s'effacèrent insensiblement. Le ciel se teignit d'une nuance mate et grisâtre à l'ouest, mais qui se colqra et s'éclaira peu à peu aux points opposés. Une brume sillonnée de lames d'argenf^ s'éleva lentement comme un rideau qu'on replie , et dessina la ligne grandiose de l'Océan qu'elle estompait de ses changcans contours, et dont on entendait au loin le murmure monotone et

i68 . LES mois VELVES.

doux. Bientôt nne luenr plus vivo arliova de drgager les divers plans du paysage; une brise frairlie arriva du rivage, et notre voyageur se sentit saisir de ce frisson passager qu'apporte, niènu' en été, l'approche du matin. Enfin , ce niagnilique spectacle se termina par des magnificences plus grandes encore ; le soleil apparut royalement à l'horizon , semblable à un phaie immense allumé tout-à-coup par une main invisible. In rayon rapide , traversant le double azur des deux et de la mer qu'il saisit et enveloppa de ses flammes , confondit, un moment encore , ces lignes majestueuses que le jour avait séparées; et la nature tout entière , réveillée à la fois par ces flots de chaleur et de lujnicre , parut vouloir retremper, dans sa jeunesse immortelle, la fugitive jeunesse de l'homme.

In moment distrait de ses pensées personnelles par cette série d'impressions extérieures si puissantes sur les âmes romanesques , notre jeune cavalier put alors, à la faveur du jour, saisir d'un coup d'oeil ce qui l'entourait. Il voyait devant lui , à un demi-mille environ , le village du Bauzec, dont le clocher achevait de dégager sa svelte et fine silhouette à travers les dernières bouffées du brouillard. Avant d'y arriver, le chemin se partageait, et après s'être quelque temps perdu autour d'enclos à moitié écroulés , reparaissait à gauche , conduisant jusqu'à une petite colUne située entre le village et la mer, et qui profilait sur le ciel et l'Océan ses pentes douces et inégales dominées par un vieux château dont la façade mélancolique semblait contempler les flots. — « Voilà le château de Quéroan , dit le vieillard jusqu'alors silencieux. » Son compagnon tressaillit , et son regard se reportant vers ce guide étrange, se fixa sur lui avec une avide attention. Les trait rudes et énergiques de ce vieux prêtre , bien que profondément creusés par les rides , étaient encore pleins de vigueur et de vie ; il se tenait sur son misérable cheval avec une aisance singulière pour son âge et sa profession ; en s'approchant davantage , on pouvait remarquer une longue cicatrice qui ressortait comme un cordon noir sur la pâleur de sa tempe et de sa joue , et allait se perdre sous son rabat. En ce moment leurs yeux se rencontrèrent , et ils y lurent, d'une part, tant de respectueuse admiration, de l'autre , tant de bienveillante gravité, qu'ils se sentient irrésistiblement portés l'un vers l'autre, et qu'obéissant à ce mouvement involontaire , ils improvisèrent une présentation immédiate et directe.

— « L'abbé Gédouyn, recteur (1) du Bauzec, dit le vieillard en portant la main à son chapeau.

— Le vicomte Maurice d'Orgerès, officier de marine démissionnaire, dit le jeune homme en saluant avec émotion.

(1) Kecieur, curé. ' '^ ' '.

— Monsieur n'est par Vendéen ? reprit le prêtre après les premiers mots de politesse.

— Non , mon père , si ce n'est de cœur ; mais je suis adi'essé ici à une famille qui paraît vous être bien connue, les dames de Quéroan

— Si je connais les dames de Quéroan ! Et quel Vendéen ne connaît,

à trente lieues à la ronde, les trois veuves, les trois saintes du Morbihan?

En ce moment je vais leur dire la messe ; mais elles ne pourront pas vous voir aujourd'hui; c'est un des trois jours ; c'est le six juin »

Maurice leva de nouveau les yeux sur son compagnon comme pour l'interroger ; mais celui-ci se tut et parut se recueillir en lui-même pour répondre intérieurement à de lugubres souvenirs. Il y eut encore un instant de silence que Maurice respecta ; d'ailleurs , leur attention fut détournée par la rencontre d'un paysan breton portant le costume du pays dans toute sa pittoresqu(f exactitude , et qui s'ach'^'minait d'un air pensif et triste. Lorsqu'il se trouva près d'eux, il se découvrit respectueusement.

— « Eh bien ! père H u guet , comment allons-nous ce matin ? dit l'abbé Gédouyn avec bonté.

— Tout doucement. Monsieur le recteur, tout doucement

— Et Yvonne ?

— Hélas ! toujours de même ; bien triste ; les yeux rouges, toujours tournés vers la mer, comme si elle attendait quelqu'un.... Et vous savez qui elle

attend Avec cela, pâle, amaigrie à faire pleurer Elle, la plus fraîche

la plus gaie, la plus jolie fille du Bauzec! Ah ! Monsieur le recteur, si

j'avais su! si j'avais su! » Et le vieux paysan secouait tristement la

tête

— » Allons , reprit l'abbé , ne perdons pas tout espoir ; Jeannic reviendra peut-être , et alors

— Oh ! alors , qu'il vienne me demander mon Yvonne !.... je la lui donne

tout de suite Et il poursuivit son chemin , non sans avoir fait encore un

grand salut et un gros soupir.

— Pauvre homme ! dit le curé en s'adressant à Maurice ; toujours l'éternelle lutte entre le sentiment et l'intérêt, le bonheur et l'argent ! Jérôme Huguet est un riche cultivateur des environs ; il n'a qu'une lille , la sage et gentille Yvonne. Il l'adorait, ne lui refusait rien, jusqu'au jour où Yvonne, pressée par lui de faire un choix parmi nos jeunes gens , a avoué tout bas qu'elle aimait Jeannic Kerven , jeune pêcheur de la côte, aussi brave que beau , mais aussi pauvre que brave. Le père s'est mis en fureur; il a enfermé sa fille, lui déclarant qu'il la maudirait plutôt que de lui laisser épouser Jeannic. Yvonne résistait; elle pleurait, elle était malheureuse. Jeannic désespéré , mais toujours courageux et bon, a cru qu'en s'éloijrnant il prendrait pour lui les deux

parts (lu malheur, ol il est allé , h l'insu de ses pareils et de nous tous ♦ s'engager dans la marine. Au moment où la triste Yvonne allait peut-être fléchir son père , nous avons ap|)ris un matin que le bel amoureux était parti. Oh ! alors, Monsieur, on a bien pleuré h la ferme de Jérôme Huguet! Et celui-ci aurait bien donné sa fdle et la moitié de ses terres par dessus le marché pour

voir cette fraîche enfant reprendre un peu de ses vives couleurs Mais il

n'était plus temps , Jeannic naviguait déjà en pleine mer. Il y a long-temps que nous n'avons en de ses nouvelles ; nous savons bien que son vaisseau est attendu à Toulon d'un jour à l'autre, mais voilà tout

— Et à bord de quel vaisseau est-il embarqué?

— Le Duguesclin, capitaine Du Grail. »

Maurice fit un mouvement qu'il réprima aussitôt. Ce vaisseau avait été le sien, et le capitaine Du Grail était un de ses meilleurs amis.

Cependant l'abbé Gédouyn et le vicomte venaient d'atteindre l'embranchement du chemin ; ils avaient à leur gauche l'Océan, dont le bruit majestueux croissait de minute un minute et s'élevait comme la plainte de ces plages solitaires. Avant d'arriver au château de Quéroan, vers lequel ils se dirigeaient, il leur fallait longer ces enclos à demi ruinés que Maurice avait aperçus de loin, et où il vit alors, au milieu d'herbes marines et de mauves sauvages, une foule do croix de bois noir et quelques pierres tumulaires: c'était le cimetière du village. Jamais cadre ne fut mieux choisi pour ce mélancolique tableau. Cette grève aride, nue , sans végétation , sans accidens , où planaient d'un vol triste et lourd les grandes mouettes et les plaintives hirondelles de mer ; ce château noirci par le temps , d'où ne sortait aucun bruit , où l'on ne voyait aucun mouvement , aucune trace d'animation et de vie ; puis cette mer satlS limite , cet Océan , sombre comme la mort , infini comme l'éternité , tout ce pavsagc semblait palpiter d'une mystérieuse et funèbre poésie. Le vieux prêtre mit pied à terre ; Maurice imita son exemple , subjugué par un sentiment indicible. Ils attachèrent leurs chevaux au tronc d'un chêne rabougri et ëtttrèrentdans l'enceinte. Maurice, toujours guidé par son compagnon, arriva S un des coins du cimetière où une grille circulaire , des touffes verdoyantes d'églantiers et de scabieuses , trois croix de fer sur trois tombes de Itiarbfe gris annonçaient des souvenirs plus précieux et des morts plus illustres. L'abbé (Jédouyii étendit la main vers ce monument , et Maurice lut sur le premier tombeau :

Ici repose le comte All)ert de Quéroan , Massacré à Quiberon, le 29 juillet 1795. Priez pour sa veuve et pour son enfant!

Pnis sur le second :

LES TROIS VEUVES. i6^

Ici repose le comte Emmanuel de Quéroan , Fusillé au Loroux-Bottereau, le 20 avril 1815. Priez pour sa mère , sa veuve et son enfant !

Puis sur le troisième :

Ici repose le comte René de Quéroan , Tué au château de la Pénissière, le 6 juin 1832. Priez pour son aïeule, sa mère, sa veuve et son enfant !

Maurice et le curé s'agenouillèrent ensemble devant la grille et confondirent leurs prières ; en se relevant, le vieillard tendit la main à son nouvel ami, et s'appuyant sur son bras avec une tristesse affectueuse : « Maintenant , lui dit-il , vous connaissez cette famille ! Morts tous trois pour leur roi et leur Dieu ; l'aïeul, le père, le fils , trois générations , trois martyrs , trois anniversaires ! et morts dans mes bras, ou peu s'en faut! Mais du moins ils vivent là! — Et il montrait le ciel. — Et là aussi ! — Et il étendait sur sa poitrine une main osseuse et ridée.

— Mon père , lui dit Maurice , je suis bien jeune ; vingt-cinq ans à peine. Je n'a encore rien fait , et je me sens bien petit devant des tombeaux comme ceux-là et devant un homme tel que vous. Mais nous venons de prier ensemble ; i'arriVe de loin, et il n'y a pas encore un mois que cette main qui vient de presser la vôtre a été serrée par une main qui nous est auguste et chère. Je suis envoyé ici par une personne dont le souvenir doit être à la fois , pour les dames de Quéroan , une douleur, une consolation et une gloire ; et je comprends bien maintenant pourquoi elle m'a défendu de quitter de nouveau la France sans avoir vu cette Henriette qu'elle appelle sa sainte , cette Mathilde qu'elle appelle sa mère, cette Caroline qu'elle nomme sa sœur ! Je ne suis donc pas tout-à-fait indigne peut-être d'apprendre quelque chose de cette triste et belle histoire dont ces trois inscriptions viennent de me révéler les dates. Et de qui l'apprendrai-jo mieux que de vous?....

— Cela est vrai, reprit le curé. Le comte Albert et moi, flous étions à peu près du même âge ; nous fûmes élevés ensemble , et le jour où il partit pour son régiment j'entrai dans les ordres. Il servit quelques années avec distinction. Quand il revint j'étais prêtre. Bientôt les guerres delà Vendée commencèrent. Le comte était fiancé à une jeune personne du voisinage qu'il aimait éperdûment. Un jour il vint chez moi : L'abbé, me dit-il, je me marie demain, et après-demain je pars pour Châtillon avec nos paysans ; veux-tu être mon

aumônier, demain pour me marier, après-demain pour venir te battre? J'acceptai avec transport. Le lendemin je vins au château de bon matin , comme

iOf LES TROIS VSUVES.

aujourd'hui: les fiancés m'attendaient. Ce fut unecérémonie étrange et sainte. La jeune comtesse était admirablement belle, et ses regards se tournaient avec une exaltation religieuse vers son mari, qui allait la quitter pour mourir peutêtre ; elle ne répandait pas une larme. Tous les gens de la maison assistaient au mariage, déjà armés pour le combat- Au moment 05 j'achevais de bénir les é(>oux, on entendit une fusillade lointaine. Albert pressa sa femme contre son cœur, me fit signe, et nous partîmes.

Je ne le quittai presque jamais pendant toutes ses campagnes; nous reçûmes plusieurs blessures en nous défendant l'un l'autre ; de temps en temps, il revenait passer quelques jours au château, auprès de sa femme : alors, c'était le bonheur du ciel , Monsieur ! Mais lorsqu'il fallait se quitter, elle n'essayait jamais de le retenir, même une heure: Va, mon ami, lui disait-elle, fais ton devoir; c'est encore m'aimer ! — A cette époque elle devint grosse, et accoucha d'un fils que nous appelâmes Emmanuel.

Vous connaissez les succès et les revers des armées royales ; aucun ne nous fut étranger. Lorsqu'arriva la fatale expédition de Quiberon, je me trouvai encore auprès d'Albert; il servait alors dans la légion de Sombreuil, dont j'étais devenu l'aumônier. Dans l'horrible nuit du 29 juillet, Sombreuil et lui se battirent comme des lions. Au plus fort de la mêlée, Albert m'appela et me dit : « L'abbé, je sens que cette nuit sera ma dernière ; si tu me survis, rapporte mon anneau d'alliance à ma pauvre Henriette. Dis-lui que je veux qu'elle vive pour notre fils: je te recommande mon Emmanuel; fais-en un bon chrétien comme toi, et un brave royaliste comme nous deux! » — Il s'élança alors avec Sombreuil contre la première colonne de Hoche qui refoulait les royalistes vers la grève; nous le suivîmes tous, et, au bout de cinq minutes, je le vis tomber mort.

J'échappai comme je pus. Blessé, traqué, poursuivi, je fis la route en me cachant de ferme en ferme, et j'arrivai au château dans un état affreux. En me voyant revenir seul, la comtesse comprit son malheur: je lui montrai l'anneau ; elle se leva toute droite, cria d'une voix forte et brève : Vive le roi ! puis s'évanouit...

Nous n'avions plus au monde qu'Emmanuel ; combien sa mère l'adorait, je ne saurais vous le dire : quant à moi, je l'aimais tant, que souvent je m'en accusais devant Dieu. Je lui appris ce que je savais ; un peu de latin, le catéchisme et l'exercice. A douze ans, Emmanuel maniait un fusil comme vous et moi ; l'âme de son père respirait en lui. Quand le soir, à la veillée , je lui racontais nos grandes guerres, les faits d'armes et la mort glorieuse du comte Albert, il ne pleurait pas, mais son cœur battait, ses narines se gonflaient, ses yeux lançaient des éclairs ; quelquefois sa mère s'en effrayait : d'autres fois elle le regardait avec orgueil et souriait «• travers ses larmes.

La vie active que menait Emmanuel développa ses forces ; mes récits agrandirent son cœur ; le malheur des temps mûrit sa raison : à seize ans, c'était un homme. Nous recevions souvent au château une parente éloignée, Vendéenne aussi, et qui avait une fille appelée Mathilde; Emmanuel et Mathilde s'aimèrent, Madame de Quéroan, ne voyant pas en ce moment de carrière possible pour son fils, consentit à les marier. C'était un couple charmant ; ils avaient dix-huit ans tous deux. Quand ils se promenaient sur la grève, les mains enlacées, on eût dit deux anges protecteurs des pauvres mariniers. Nos pêcheurs aimaient à les saluer avant de se mettre en mer ; ils disaient que cette rencontre leur portait bonheur. Jamais enfans plus purs ne sortirent des mains de Dieu pour le bénir et s'aimer, pour être tout entiers l'un à l'autre et tous les deux à lui ! Bientôt ils eurent un fils qui fut appelé René ; le bonheur revint habiter ce château. Quelque temps après arriva 181i, puis les Cent- Jours.

Un soir, j'étais dans ma chambre , Emmanuel entra tout ému et me dit : « Je pars demain ! J'ai appris qu'on se battait là-bas, du côté d'Angers, et que mon nom, mon épée, le nom et l'épée de mon père seraient de quelque poids auprès des nôtres ; je vous laisse ma mère et ma femme : dites-leur bien que tout ceci ne durera pas, que les périls ne seront rien, et que je reviendrai digne d'elles et de vous, mon brave ami!... »

J'essayai de le retenir, mais en vain ; il m'opposa une volonté inflexible : c'était une âme de feu dans un corps de fer ! Je comprenais d'ailleurs qu'il ne faisait que son devoir, et j'espérais qu'il ne courrait pas de bien grands périls. Le lendemain, quand j'annonçai son départ, les deux femmes échangèrent un regard où je crushre plus d'admiration que d'inquiétude, et plus d'inquiétude que de surprise. Nous priâmes pour le jeune soldat; puis je me déguisai, et je partis pour Angers afin d'être plus près de lui. J'appris qu'il avait rejoint les paroisses du Jaune et du Loroux-Bottereau, et qu'il se battait bien. Chaque jour on s'attendait à des événemens qui feraient cesser la guerre, lorsqu'un matin, le 29 avril, je vis arriver André, un de nos paysans qui l'avait suivi ; il était pâle, sanglant, en désordre ; il m'apprit qu'Emmanuel, emporté par sa bravoure dans une escarmouche périlleuse, avait été blessé, fait prisonnier, jugé militairement; qu'il devait être fusillé le soir même, qu'il avait obtenu la permission de me voir, et qu'il demandait h me cUre adieu,

» J'arrivai ; je le trouvai calme. lime serra la main et me dit qu'il regrettait de mourir sans avoir fait davantage. Puis il me parla de sa mère, de sa femme, de son enfant. A cet endroit, sa voix s'altéra un peu : nous ne pleurions pas ; chacun de nous deux avait peur d'attendrir l'autre. Je le confessai ; nous nous donnâmes du courage : j'étais bien plus pâle que lui ! Une heure après, on me fit sortir ; j'avais froid, je voyais trouble ; un bourdonnement bizarre se fai-

164 LBS TROIS VEITES.

sait autour de mes tempes : je cliancelais comme uu homme ivre ; je me croyais sûr que tout cela n'était qu'un rêve, et je pensais, comme il arrive parfois dans un rêve, que j'allais me réveiller.... Oh ! oui, je me réveillai !... Lorsque j'arrivai au château, sans lui, que je trouvai les deu\ femmes qui ne savaient rien, rien, et qui, tranquilles encore , presque souriantes, médirent: « Eh bien ! que savez-vous !... » Oh ! je me réveillai alors; la réalité m'apparut et m'écrasa, Je ne sais comment cela se fit, je ne leur dis rien et elles apprirent tout ! .Mais Dieu nous accorda la grâce d'être dignes encore cette fois de notre sainte cause. La mère jeta un regard sur son crucifix, la veuve sur son enfant ; nous serrâmes nos rangs contre la douleur, et nous fûmes assez forts pour vivre.

René grandit sous nos yeux; quand nos princes revinrent, les dames de Quéroan refusèrent de quitter le château qu'avaient habité les deux martyrs. Où seraient-elles allées d'ailleurs? Leur douleur et leur dévoûment étaientils de ceux qu'une faveur paie ou console ? Rester ici, prier, se souvenir, c'était là toute leur vie ; on me nomma recteur du Bauzec; on me donna même une croix que je ne porte pas: nous autres prêtres, nous n'en connaissons qu'une !... Ma vie se partagea entre le château, le village et mon presbytère; je devenais vieux ; je ne savais plus que chauffer mes mains glacées à ce foyer que j'aimais depuis cinquante ans, faire un peu de bien aux pauvres de ma paroisse et bercer le petit René sur mes genoux. Je ne lui parlai pas de guerres; ces souvenirs eussent fait trembler ma voix... Ici l'abbé Gédouin hésita un instant, puis il reprit: — Il faut que je vous dise tout: car aussi bien la mort est venue justifier et confondre tout dans sa glorieuse uniformité. René de Queroan ne fut pas d'abord ce qu'il aurait dû être, ce qu'avaient été son aïeul et son père... Y a-t-il dans certains noms consacrés par le génie je ne sais quelles affinités mystérieuses auxquelles n'échappent, ni les caractères, ni les idées? Notre René écoutait-il h son insu ces voix mélancoliques et trompeuses dont notre immortel compatriote peuplait, pour un autre René, les bois et les bruyères de Combourg? Ou plutôt était-ce déjà rinduence fatale de ce siècle malsain, destiné à amortir, à énerver l'âme, la conviction, la volonté au profit d'aspirations décevantes el de maladives rêveries ? Quoi qu'il en soit, à mesure qu'il avançait dans l'adolescence, je n'eus pas de peine à découvrir en lui le germe de toutes les incertitudes ; son extérieur même se ressentait de ces dispositions morales; bien différent d'Albert et d'Emmanuel, qu'on eût dit taillés dans le granit de nos montagnes ou le chêne de nos forêts, René était charmant, mais d'une beauté frêle, élégante, presque débile; ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux semblaient révéler un poète plutôt qu'annoncer un soldat ; et moi, je m'étonnais de tout cela plus que je ne m'en affligeais. Oui,

LES tROIS VEUYES. i6S

je vous l'avoue, sa grand'mère, moi , sa mère surtout, nous avions presque la faiblesse de nous réjouir en le voyant manquer de décision et de force ; nous pensions que, s'il ressemblait si peu à ceux que nous avions tant aimés, sa destinée serait ausi différente. Nous ne songions pas qu'à certaines époques et dan certaines âmes , l'enthousiasme d'imagination peut produire les mêmes effets que la force de caractère , et qu'un sentiment de chevaleresque honneur peut pousser aux mêmes périls que l'énergie des croyances.

Vers 1828, nous l'envoyâmes à Nantes pour terminer ses études; il passa un an au collège, et cette année dut contribuer encore à jeter dans ses idées ce vague , ces inquiétudes qui ne s'accordaient que trop bien avec son naturel rêveur et irrésolu. Ensuite il fit connaissance avec le monde ; il y fut reçu avec l'intérêt qui devait s'attacher partout au descendant d'une famille telle que la sienne. Aussi, contradiction bizarre et honorable ! à mesure que ses convictions se déconcertaient et s'affaibhssaient davantage, son culte pour les nobles souvenirs que réveillait son nom , ne faisait que s'accroître. Peut-être ce sentiment dut-il quelque chose de sa vivacité à une autre affection qui, vers cette époque , s'empara de son cœur et l'occupa bientôt tout entier. René rencontra dans le monde qui l'accueillait d'une façon si bienveillante, une jeune personne , héritière comme lui d'un nom illustré dans nos guerres , Caroline de la Ganric ; il l'aima, et il l'aima comme les hommes qui commencent à se détacher de ce qui discipline le cœur , c'est à dire avec passion. Cette alliance convenait à tous ; René avait à peine vingt ans ; son esprit avait autant de distinction que sa figure et ses manières ; et cependant la jeune fille hésita. Grâce à cette finesse d'aperçus particulière à son sexe, elle devina que bien des cordes, sacrées pour elle , ne vibraient plus dans l'âme de René. Elle a avoué depuis qu'elle ne le trouvait pas assez énergique , assez résolu , assez Vendéen : pauvre femme !....

Cependant le mariage se fit ; les jeunes époux vinrent habiter le château , et, après les événemens de juillet, ne le quittèrent plus. Je retrouvai encore le bonheur que j'avais goûté et perdu deux fois; la vue d'un Quéroan uni à une femme aimée ; et , au pied du lit nuptial , un berceau ; car, par une ressemblance que Dieu a permise , pour nous avertir sans doute , Caroline aussi eut un fils ; on l'appela Edgar : vous le verrez demain.

Quelquefois René semblait triste ; il regardait sa femme avec une expression presque douloureuse. On causait rarement pohtique ; lorsqu'on s'y trouvait entraîné , Caroline en parlait avec une énergie sublime ; on eût dit une jeune inspirée : alors son mari gardait le silence, attachait sur elle un regard profond et scrutateur et détournait l'entretien.

Au commencement de 1832, un changement étrange parut s'opérer en lui; nous le voyions recevoir des lettres ; il les lisait avec une attention inquiète e

n'en parlait h personne ; peu à peu ces lettres devinrent plus fréquentes et semblèrent l'agiter davantage. Un jour, au mois de mai , il faisait un temps affreux , nous entendions les vagues qui venaient se briser avec fracas à quelques toises à peine au dessous du château. Les cloches de Saint-C.ildas et du Bauzec sonnaient pour avertir et rappeler les pécheurs ; le vent se déchaînait avec furie à travers nos longs corridors. Les trois dames de Quéroan et moi nous étions réunis dans le salon ; le vieil André, devenu sonuuelicr de la maison, arriva tout effaré et nous dit que il/, le comte était sorti le matin et qu'il avait fait dire de ne pas l'attendre ; nous fûmes un peu inquiets , les bruits d'insurrection commençaient à se répandre; je regardai Caroline, elle était livrée à une émotion indicible. Était-ce frayeur, regret, enthousiasme? Cependant le soir arriva ; l'orage continuait toujours avec la même force; les dames de Quéroan étaient assises toutes trois , silencieuses , calmes en apparence; c'était un noble spectacle! L'aïeule filait : ses mains sèches, d'une blancheur presque diaphane , ne tremblaient pas en faisant tourner les fuseaux , seulement ses lèvres remuaient de temps à autre : elle priait. La mère regardait le feu d'un œil terne et fixe , parfois une grosse larme brillait au bord de ses paupièies , s'y retenait un instant , puis descendait lentement sur ses joues pâlies. Caroline me regardait, tantôt comme si elle eût voulu m'interroger, tantôt comme si elle avait eu ciuelque aveu à me faire ; son état tenait plus de la fièvre cjue de l'abattement ; une ardeur dévorante étincelait dans ses yeux. Je gardais le silence, tant j'aurais craint de troubler cette heure solennelle. Quand les raffales cessaient un moment, on entendait le balancier de la pendule ou la respiration paisible du petit enfant endormi dans son berceau. Tout-à-coup, il se fil un grand bruit à la porte du château: ce bruit nous entra dans le cœur ; nous nous Iciâmes tous les quatre et restâmes immobiles ; des voix confuses retentissaient dans l'cscaUer, dominées par celle de René qui donnait des ordres; chacun de nous leva les yeux au ciel avec une muette action de grâces. Une seconde après, la porte dû salon s'ouvrit et le comte parut. Non, ce n'était plus le mOmc lîommc î l'esprit chevaleresque et guerrier de ses ancêtres s'était soudainement réveillé on lui et l'avait grandi d'une coudée, ses traits rayonnaient d'un feu surnaturel, ses vétcmens étaient en désordre, l'eau de la pluie ruisselait dans ses cheveux. « Ma mère, ma grand'mère, ma femme, dit-il d'une voix forte, ce château va cette nuit servir d'abri à un hôte dont le nom doit être encore un secret pour tous, excepté pour

vous et pour toi aussi, mon vieil et bon abbé ! »

En même temps, nous vîmes entrer une jeune femme, en blouse grise, toute trempée par l'orage ; elle se mit à genoux devant la vieille comtesse, en lui demandant sa bénédiction. Puis elle embrassa les deux autres, et me serra vivement la main : elle n'était ni effrayée ni abattue, et cependant elle venait

LES TROIS VEUVES. i67

d'être poursuivie pcndaut toute la journée, et n'avait dû son salut qu'à René, qui lui avait servi de guide. Mais vous la connaissez. Monsieur ; vous savez quelle est cette bravoure, ce sang-froid au milieu du péril, cette bonne humeur toute française dans les momensles plus difficiles, cette âme à la fois virile et charmante, ce sourire plein de courage cl de grâce ! — «Ma chère Caroline, dit-elle, je vous félicite et vous remercie, votre mari est un noble cœur!» Alors Caroline regarda René avec une expression d'amour que je ne lui avais pas encore vue. — « Voilà ce qui me paie au centuple , lui dit-il tout bas. » Cette heure fut belle pour nous tous !

Le lendemain, de bonne heure, la fugitive repartit, et René voulut la suivre; sa femme n'eut de parole ni pour l'exciter ni pour le retenir : mais lorsqu'elle lui dit adieu en se jetant dans ses bras , le sentiment qui se peignit sur son visage ressemblait presque à de la joie!

Que vous dirai-je encore? Cette triste histoire touche à son terme. Nous restâmes quelques jours sans nouvelles, puis nous apprîmes que des tentatives mal concertées rendaient le succès de plus en plus douteux; on parlait de rencontres partielles , d'escarmouches sans résultats. Bientôt on commença à murmurer un nom , un nom sinistre , celui de la Pénissière. . . un siège... un assaut, du sang, des morts : ces runiems vagues et inquiètes qui précèdent et font pressentir une nouvelle terrible. A la fin , un soir, le marquis de Tregonce , ami , compagnon de René , enrôlé comme lui sous le môme drapeau , arriva au château de Ouéroan mais il arriva seul !

— 3Ionsieur le vicomte, continua l'abbé Gédouyn en pressant avec force le bras de Maurice, ce fut une nuit horrible ! J'avais vu bien des guerres et bien des larmes; j'avais vu tomber nos hommes par centaines et les bleus par milliers ; mais je n'avais rien vu de semblable à ces trois femmes tour à tour frappées dans toutes leurs tendresses, et toujours frappées par la même main. Le marquis de Trcgoncc entra, vctude deuil, l'air égaré, le visage baigné de pleurs ; il suffoquait! Moi, je compris tout de suite. Oh ! j'aurais voulu que mon vieux sang fût encore bon à quelque chose, et que chacune de ses gouttes pût racheter un jour de la vie de René. Nous nous regardions tous sans mot dire ; le marquis avait à la main une lettre cachetée de noir. Il la tendit à la grand'mère, qui eut le courage de la prendre, la lut d'un bout à l'autre, dit simplement : « Dieu l'a voulu ! » et la passa à sa belle-fille. Mais celle-là était la plus brisée ; elle laissa tomber sa main et la lettre avec elle. Caroline se jeta dessus avec une avidité terrible ;elle la saisit, la dévora du regard, et, arrivée à l'auguste signature qui la terminait: « C'est bien cela! dit-elle en proie à

une sorte de démence ; Caroline là-bas ! Caroline ici! Mort pour toutes

deux!... » Pendant qu'elle parlait, le courage, l'exaltation, la folie, le désespoir semblaient se disputer son âme et se pressaient sur son beau liout Puis

168 LES TKOIS VEUVES.

elle prit son enfant, remporta connue une lionne emporte ses petits, et alla s'enfermer dans sa chambre. Le marquis de Tregonce partit une heure après, conservant de celte scène désolée une impression (pii ne s'elîacera jamais !

Il y a aujourd'hui trois ans qu'il plut à Dieu de nous envoyer cette dernière épreuve. Nous avons comme cela trois jours dans l'année où ces dames ne voient personne (pie moi , et où je viens , de bon matin, leur dire la messe pour l'âme de ceux que nous avons perdus. C'est là noire seule consolation , prier ensemble pour eux , voir jouer le petit Edgar et entretenir dans nos cœurs la sainte flamme du souvenir. Elles vous recevront demain ; vous assisterez à une noble douleur, noblement souiïerte : vous verrez ce que la religion et la lidéhté peuvent donner de courage à de simples femmes. Depuis trois ans , chacune de leurs journées se ressemble ; pas nue plainte , pas une parole amère ne s'est échappée de leurs lèvres. Le iiremier nom qu'Edgar ait appris, après celui de sa mère (mais apprend- ou celui de sa mère ? ) c'est le nom de Hem*!.

Le vieux curé finit là son récit ; on entendit en ce moment la cloche

du château : c'est , dit l'abbé Gédouyn à Maurice , la messe que l'on sonne pour les geas du village ; voulez-vous venir l'entendre ? De cette façon vous pourrez voir nos saintes veuves aujourd'hui !

31aurice le suivit, et au bout de quelques minutes , il entrait dans la chapelle, déjà rempUe par les gens de la maison et les paysans du Bauzec. Depuis longues années , les dames de Quéroan y avaient mis tout leur luxe ; aussi son aspect , quoique simple , était admirablement en harmonie avec sa destination triste et pieuse. Les paiois, auxquelles un goût pur et sévère épargnait cet affreux badigeon que je critiquerais davantage si les néo-chrétiens le maudissaient moins souvent , avaient conservé leurs belles teintes , brunies par le temps , ce puissant artiste qui laisse plus de poésie à ce qu'il défait que les autres architectes n'en donnent à ce qu'ils font. A travers deux petites fenêtres taillées en ogives et garnies de vitraux de couleur, un rayon doré et adouci glissait jusque sur le missel entr'ouvert. Lu admirable tableau de l'école espagnole occupait tout le mur du fond : (juatre cierges brûlaient dans leurs chandehers d'or ciselé. Au bas des marches de l'autel , on voyait trois prie-Dieu recouverts de velours noir et encore vides. L'abbé Gédouyn , qui avait quitté Maurice à l'entrée de la chapelle, rentra alors, revêtu des ornemens sacrés auxquels sa haute stature , sa figure énergique , la cicatrice de sa joue donnaient quelque chose de plus solennel encore. En même temps, la foule s'ouvrit avec respect , et Maurice vit entrer trois femmes en grand deuil. Elles se mirent à genoux ; tous les fronts se courbèrent , et la messe conmiença.

En sortam, Maurice rencontra un valet de chambre , qui , averti par l'abbé

Gédouyn , vint respectueusement à lui , et le conduisit dans un appartement dont les fenêtres donnaient sur la mer, comme tout le reste de la façade. Il resta là quelque temps , perdu dans sa rêverie , suivant de l'œil le vol des goélands et les blanches voiles qui fuyaient dans le lointain. Chaque incident , chaque impression de cette matinée étrange lui revenait tour à tour ; il était dans un de ces momens où tout s'agrandit par l'àme , où elle se plonge avec un entier abandon en des horizons immenses comme celui qui se déroulait devant se^ yeux. Il songea à son pays , à sa belle Provence , à ses voyages , à ses parens qu'il avait perdus, à sa pauvre mère morte dans ses bras. Bientôt, son cœur trop plein eut besoin de répandre au dehors quelques unes des émotions qui l'agitaient. Il était seul , et pour tromper ces heures solitaires et silencieuses il entreprit d'écrire à un ancien camarade , à ce même capitaine Du Grail dont le nom, prononcé le matin par l'abbé Gédouyn , lui avait rappelé bien des souvenirs. On ne se gêne pas avec ses amis ; et comme un conteur n'en a pas de meilleurs que ses héros , puisqu'il est quelquefois seul à les aimer et à les connaître, nous Urons par dessus l'épaule de Maurice quelques passages de sa lettre :

« Que de fois, mon cher Edmond, avec la douce autorité d'un supérieur indulgent, vous m'avez grondé de mes idées romanesques ! J'étais, disiez-vous, un de ces marins à qui il faudrait, toutes les semaines, un combat ou une tempête, parce qu'ils trouvent trop fade, en temps ordinaire, de faire tout simplement leur devoir. Hélas ! cette disposition que vous m'avez reprochée à bord de notre Duguesclin, elle m'accompagne dans la vie, cet autre vaisseau si difficile à gouverner et désemparé si vite ! Depuis que l'irrésistible empire de mes convictions est venu me séparer de vous, je cherche en vain un aliment à l'activité qui me tourmente. Ce monde, tel qu'on nous l'a fait, ne m'offre rien qui suffise à l'énergie de mes désirs. Quelle est donc cette cruelle époque, qui nous brise nos épées dans la main, nos affections dans l'âme, et nous disperse, sans lien et sans but, trop purs pour faire le mal, trop déroutés pour faire le bien, trop inquiets pour accepter le repos? Isolé de tous et de tout, loin de mes amis, sans parens, sans état, héritier d'un grand nom qui est pour moi tantôt un poids importun, tantôt un aiguillon inutile, à quoi me rattacher? à quoi me prendre? Un moment j'ai cru être poète ; il me semblait que je n'avais qu'à redire ce que m'avait dit la grande voix des flots et des orages, ce que murmurait l'impatiente voix de mon cœur, et que c'était là la poésie ; mais je reconnus bientôt qu'écouter cette langue divine, ce n'était pas la comprendre, et que la comprendre même, ce n'était pas la parler ! J'ai essayé des voyages : curiosité banale où, entre l'agitation de l'arrivée et la mélancohe du départ , on ne trouve que dos sensations incomplètes, déflorées par les sots et mal défendues par les gens d'esprit

Ah! si j'étais encore auprès de vous, par ces belles nuits des tropiques, pendant nos heures de quart, taciturnes ou expansives, orageuses ou sereines, avec l'Océan sous nos pieds et le ciel sur nos têtes!... Mais non, tout cela est fini, effacé, perdu à jamais!...

» Toutefois, je le crois, il y aurait dans la vie quelque chose d'assez

grand pour ce cœur si avide, un sentiment capable d'assouvir ce que rien n'a pu satisfaire; mais le rencontrerai-je jamais? Est-il possible, et, s'il est possible, dois-je l'appeler ou le craindre?.... J'ai vingt-cinq ans, Edmond, et je n'ai pas encore aimé !....

» Coupable fou que je suis! Savez-vous d'où je vous écris cette sotte

histoire de mes tourmens imaginaires? Du fond d'un vieux château de Bretagne , posé comme un nid d'aigle marin à l'extrémité d'une grève désolée , incessamment battu par les vagues , et habité par trois femmes dont l'une est veuve depuis quarante ans , l'autre depuis vingt , l'autre depuis trois ! La guerre civile est venue , à des intervalles réguliers et comme échelonnés par la mort, leur prendre tout ce qu'elles aimaient au monde, et faire de leurs souvenirs une longue trace de sang et de larmes qui commence à Quiberon et finit à la Pénissière ! Elles sont là , toutes trois , inmiobiles et recueillies dans leur douleur ; chaque journée , chaque moment de ce lent et patient martyre retombe sur leurs cœurs goutte à goutte, et elles n'ont de paroles ni pour maudire ni pour se plaindre ! Quelques cloisons me séparent à peine d'un malheur si grand et si vrai ; dans quelques heures je m'inclinerai devant lui ; et moi qui n'ai encore ni vécu , ni combattu , ni souffert, j'ai le ridicule courage d'accuser ma destinée et de me faire l'historiographe de ma vanité mécontente ! ô Henriette ! Mathilde , Caroline ! nobles et vaillantes femmes ! combien vous auriez le droit de me mépriser !

» CaroHne !,.. je viens de la voir à la messe d'anniversaire; mais un gi'and voile noir me dérobait ses traits , et je n'ai pu remarquer que sa taille admirable !... Elle est bien jeune pour la souffrance ! Elle était mère à dix-neuf ans, veuve à vingt-un , et elle n'en a pas vingt-cinq... Que se passe-l-il en elle? Comment accepte-t-elle son sort? A.-t-elle réussi à combler l'abîme de sa douleur par sa douleur même ? Ce cœur si jeune s'est-il enseveli vivant dans ce tombeau devant lequel je me suis agenouillé ce matin ? Un monde étrange de sensations, de pensées, de souvenirs, de rêves ne vient-il pas l'assaillir pendant qu'elle est assise entre l'aïeiUe qui prie et la mère qui pleure , ses yeux errans sur la flamme du foyer ou sur l'azur monotone de la mer et du ciel ? — Secrets dangereux que je ne veux ni aborder, ni sonder, ni connaître. Ah ! celle-là du moins n'est pas une femme pour moi. En face d'une semblable destinée, l'homme le plus vulgaire rougirait de tout sentiment autre que le culte, l'abnégation et l'enthousiasme ; en éprouver un autre serait à la fois un

tel malheur, une telle folie el un loi crime, qu'il est bien heureux que ce soit impossible !

» Et maintenant, Edmond, je veux, eu finissant, vous adresser une requête : tout ce que j'ai vu et entendu ici m'a laissé une impression si profonde, que je ne saurais être indifférent , même à des détails accessoires. Un vieux curé vendéen qui m'a servi de guide, m'a appris par hasard, et sans savoir que je vous connaissais, que vous aviez parmi vos hommes un nommé Jeannic Ker- \en, dont l'absence fait aussi couler bien des plems ; mais ceux-là peuvent se tarir, et je veux vous associer à ma bonne œuvre. Je vous prie donc de prendre toutes les mesures nécessaires pour que Jeamiic Kerven obtienne son congé, et qu'aussitôt votre débarquement fini il puisse venir retrouver sa chère Bretagne et sa chère Yvonne, car il y a de l'amour là-dedans. Si, comme je l'espère , cette affaire peut s'arranger avec de l'argent , ne ménagez pas le mien : du moins mon rapide passage dans ce coin du monde consacré par tant d'héroïsme n'aura pas été tout-à-fait perdu, et j'aurai fait deux heureux, moi qui ai parfois l'orgueilleuse prétention de croue que je ne puis pas l'être. Comme je serai probablement loin d'ici quand Jeannic pourra revenir, et qu'il est très inutile de lui demander de la reconnaissance pour un étranger qu'il ne verra jamais, dites-lui que c'est par l'entremise de la comtesse de Quéroan qu'il obtient cette faveur. Vous ne mentirez point ; car ce sont les pieuses émotions éveillées en moi par le nom et la vue de cette héroïque femme , qui me donnent envie de faire tout de suite un peu de bien pour être un peu moins indigne de l'approcher et de la voir. . .

» Adieu, Edmond. Si ma lettre vous paraît folle, pardonnez en pensant que tout ce qui se passe en moi et autour de moi depuis quelques heures me semble un rêve. Quand je songe que je suis en France et en 1835, je me demande si je n'assiste pas à quelque chapitre oubhé d'un de ces beaux romans d'autrefois , où l'on aimait et où l'on se battait si bien ! Plaignez-moi , mon ami , de n'être pas venu dans ce temps là , moi qui ne me bats pas , mais qui vous aime!...

» Maïu-ice d'Orgerès. »

Le lendemain , les dames de Quéroan firent dire à Maurice qu'elles étaient prêtes à le recevoir. Il arriva au salon et y trouva toutes choses telles que l'abbé Gédouyn les lui avait décrites. L'ameublement même et les objets matériels s'accordaient avec le reste. Les rideaux et les portières , d'une épaisse étoffe de brocatelle , ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour. Sur la tenture vieille et assombrie se détachaient trois cadres d'or mat , et dans ces cadres trois portraits , d'une touche magistrale , représentant trois hommes dans la fleur de la jeunesse, ayant à la ceinture une écharpe blanche et à la main une

172 LES TROIS VKUVES.

épée ; dans les ciselures des cadres on lisait, gravé en lettres gothiques : Dieu et le roi \ Deux grands bahuts en chêne, merveilleusement sculptés, occupaient l'autre côté. Kn face de la porte, une immense cheminée, toute garnie en vieux cuir brun , arrondissait son ample foyer, pieux emblème de l'hospitalité et de la famille. Au-dessus, une haute et vieille pendule, posée sur son socle, marquait de son timbre régulier et sonore ces heures si lentes et si pareilles. Au miheu , une grande table en bois noir , à pieds tordus , recouverte jusqu'au bas par un lapis turc , étalait sur ses larges rosaces des ouvrages de femmes , des livres de piété et des jouets d'enfant. Tout autour étaient les trois veuves. La comtesse Henriette semblait parvenue à immobiliser tout son être : sous les ruches de son bonnet de deuil, dont la couleur et la forme n'avaient pas changé depuis quarante ans, ses cheveux, blancs comme l'albâtre, se collaient en bandeaux sur ses tempes décolorées ; ses grands yeux, entourés d'un cercle brun , avaient encore de l'éclat ; elle tenait entre ses mains , presque transparentes , un chapelet à gros grains dont elle murmurait les prières. A côté d'elle était son rouet , et tout auprès , sur une chaise , un volume de Bossuet et un paquet de cette grosse toile dont on fait des chemises pour les pauvres. Mathilde, sa belle-fdle, paraissait la plus abattue ; la douleur l'avait faite vieille avant l'âge. Ses cheveux, presque aussi blancs que ceux de sa belle-mère, étaient Hssés comme les siens et cachés à demi sous un voile de crêpe ; on eût dit que ses yeux avaient été rongés par les larmes , tant le bord des paupières était enflammé. Elle avait sur ses genoux le hvre de V Imitation, mais elle ne lisait pas ; elle soulevait et laissait retomber tour à tour l'invariable fardeau de ses pensées.

Il y avait dans la beauté de Caroline une expression idéale de douleur courageuse et passionnée qui l'embellissait encore et lui servait comme d'une auréole terrestre. Ses cheveux, d'un noir de jais, crêpés fort bas et descendant en boucles naturelles autour de ses joues d'une pâleur ardente et saine , étaient entremêlés de larges rubans bruns qui donnaient à sa coiffure une étrangeté pittoresque. Elle portait un col uni en simple toile blanche , et des manchettes pareilles sur une robe de drap noir boutonnée très haut , et qui se serrait ù peine autour de sa taille fine et souple. La vie débordait dans son regard, concentré sur un enfant de quatre ans qui jouait sur le tapis avec des cris et des rires , seuls signes de joie qui parussent possibles dans ce salon. Parfois une sorte de tressaillement nerveux la saisissait au milieu de cette contemplation acharnée : les angoisses de la femme étaient jalouses des jouissances de la mère !

En assistant pour la première fois à cette scène d'intérieur, toujours nouvelle et toujours la même , Maurice éprouva un sentiment d'admiration rehgieuse qu'il n'essayait ni de cacher ni de peindre , son émotion fut son inter-

prête; il apportait d'ailleurs aux dames de Quéroan la seule consolation qu'elles pussent goûter encore ; il avait à leur parler des nobles exilés de Gratz et de Gorilz, à leur donner des lettres, des médaillons, des dessins; précieuses offrandes , gages lointains, chères reliques ! Aussi l'accueillirent-elles comme si elles le connaissaient déjà ; elles ne se lassaient pas de l'interroger ni lui de répondre , et comme il n'avait à leur dire que de grandes et bonnes choses de Celui dont rien ne pouvait détacher leur cœur, elles écoutaient chaque détail avec bonheur, comme Maurice le racontait.

Quelques jours s'écoulèrent : RI. d'Orgerès annonça des projets de départ ; mais les trois femmes se réunirent avec une égale vivacité , et il céda sans peine. Bientôt une douce familiarité s'établit entre elles et lui ; sans qu'elles s'en aperçussent , sa présence jeta dans la douloureuse uniformité de leur existence une animation , un mouvement d'autant plus réel , qu'étant à peine sensible, elles ne pouvaient s'en effaroucher ni s'en repentir. Il faisait la partie d'échecs de l'abbé Gédouyn , et le soir il leur hsait les romans jacobites de Walter-Scott , IVoodsiock, Redgaundet, Les Puritains , Rob-Roy, les seules lectures mondaines qu'elles se permissent. Il y a dans le loyahsme un peu circonspect de l'illustre baronnet un art et un attrait indicibles , comme dans tout ce qui se laisse effleurer plutôt que saisir, deviner plutôt que voir. Il ouvre un champ plus Ubre aux commentaires de l'imagination , aux vagues sympathies qui entourent ses héros, à cette émotion, à cette poésie qui s'exhale comme un souffle ou un parfum du passé. Maurice, après avoir lu les pages où respirent ces figures si belles, AUce Lee si dévouée, Edith si pure , Diana Vernon si enthousiaste , ne savait trop s'il était ému de ce qu'il venait de hre ou de ce qu'il voyait. Intérieurement , et sans le vouloir , il comparait Carohne a AUce, à Edith , à Diana ; d'abord , en les comparant, il songeait à toutes , puis , peu à peu , les créations du romancier s'effaçaient de sa pensée et il n'y restait plus que Caroline. « Quel bonheur , répétait-il alors , qu'il soit impossible d'aimer cette femme ! » Et plus il le disait, plus il avait besoin de le redire.

Au bout d'un mois il parla de nouveau de partir; ce jour-là les réclamations ne furent pas lout-à-fait égales. Les deux vieilles dames s'y opposèrent avec autant de force que la première fois , mais Caroline garda le silence ; seulement, aux premiers mots de Maurice, elle avait pâli légèrement, et lorsque , vaincu par des instances trop bien d'accord avec son propre désir pour qu'il lui résistât long-temps, il promit de rester encore quelques semaines , elle rougit un peu, et alla, jusqu'au dîner, s'enfermer dans sa chambre. M. d'Orgerès le remarqua et se sentit troublé. Le soir , en s'interrogeant avec sévérité, il reconnut que ce départ deux fois projeté, et peut-être si nécessaire, n'eût pu s'accomplir sans froisser jusqu'au vif les plus secrètes fibréis

17i LES TROIS VEUVES.

de son àino, cl que ces quelques semaines (ju'il venait d'accorder à ses hôtes, ou plutôt à lui-niènie, lui paraissait en ce moment renfermer toute sa vie.

Alors il fut saisi d'épouvante ; ce qui l'effrayait le plus dans ces irrécusables symptômes contre lesquels il se débattait encore, ce n'était point le malheur , ce n'était point la certitude de ne jamais trouver dans ce sentiment que déchiremens et tortures ; non , Maurice était trop généreux et trop jeune pour s'arrêter à cela. Mais près de ces cercueils à peine fermés, ressentir ce qu'il éprouvait lui semblait un sacrilège , de même que l'exjjrimer lui eût paru un blasphème. Oh ! il faut fuir , il faut s'arracher d'ici , pensait-il ; et , quelques heures après , il était au salon , reprenant ses causeries et ses lectures , se disant pour la centième fois, que là où il ne pouvait y avoir rien à espérer il ne devait y avoir rien à craindre , et s'enivrant d'une image chaque jour plus puissante et plus adorée.

Le péril était-il pour lui seul ? Caroline était-elle suffisamment armée contre ces inquiétudes du cœur, d'autant plus dangereuses qu'elle se croyait plus invulnérable ? Avait-elle assez aimé René pour que tout finît avec lui pour elle , et que pas une fleur d'affection et de jeunesse ne pût croître encore à travers les fentes de ce tombeau ? Peut-être lui suffît-il de savoir qu'elle était prête à mourir mille fois plutôt que de s'abandonner à ce qui n'était pas un souvenir ; mais qui peut répondre de ces mystérieux élans qu'il n'est donné à personne ni d'arrêter ni de définir ? Qui peut dire ce qui se cache de douloureux dans les âmes les mieux résignées ? Qui ne sait ce qu'il y a d'entraînement dans ces longs entretiens où, par une pente insensible, on passe des causeries aux confidences, et des confidences aux aveux ? Et puis, par un ingénieux caprice , deux cœurs qui s'entendent sur tout , ne cherchent-ils pas quelquefois , ennuyés d'être toujours d'accord, à s'élancer vers ces régions plus orageuses où ils sont sûrs du moins qu'ils trouveront quelque chose à se disputer ?

L'instant où Caroline pressentit qu'elle avait à douter d'elle-même, fut terrible ; pendant deux jours elle ne descendit pas au salon , et ces deux longues journées s'écoulèrent sans que Maurice la vit. Quand elle reparut , ce n'était j)lus la même femme ; ses mouveraens étaient brusques , son regard froid , sa parole brève, sa voix presque dure. M. d'Orgerès, trop loyal pour s'expliquer ces signes extérieurs et s'en réjouir, s'imagina qu'elle allait le prendre en haine. Pendant quelques jours, lui aussi s'exila; il erra sur ces côtes âpres et nues, en j)roie à d'affreuses incertitudes , honteux comme d'un crime sans nom, désolé comme d'un mal sans remède. Un soir, après une de ces courses, il entra dans une petite cabane au bord de la mer , où tout respirait la plus profonde détresse. Ln jeune garçon, aux traits hâves et chétifs, jouait avec les galets de la plage , dans une oisiveté maladive ; une femme , plus infirme que vieille et plus abattue qu'infirme , était accoudée sur sa porte; de

temps en temps elle essuyait avec son tablier de toile grise ses yeux obstiné- ; ment fixés sur la mer ; un homme de cinquante ans à peu près , au teint basané, au visage rude, assis sur le seuil auprès d'elle, raccommodait tristement de pauvres et vieux filets. Parfois une habitude machinale lui faisait commencer quelque chanson bretonne qu'il interrompait aussitôt pour retomber dans sa sombre rêverie. C'était la cabane et la famille de Jeannic Kerven ; depuis le , départ de leur fils aîné, dont la vue les réjouissait , dont la force et l'adresse jj était leur principale ressource, Pierre Kerven, sa femme et son plus jeune fils , n'avaient compté les journées et les heures que par leurs souffrances ; leur pêche ne suffisait plus à les faii'e vivre : un découragement immense , complet , désespéré, achevait de les livrer aux meurtrières atteintes de la misère : Il y a donc d'autres infortunés que moi ! pensa Maurice. Ah ! bien moins que moi pourtant ! — Mais il se reprocha vite cette pensée comme impie ; n'était-il pas le moins à plaindre, lui qui pouvait adouck le sort de Pierre Kerven , tandis que celui-ci ne pouvait rien pour le consoler ? Il dit aux pauvres pêcheurs de bonnes paroles. Sans leur donner positivement une espérance qui n'eût fait qu'accroître leur désolation si elle eût été déçue , il réussit à leur faire entrevoir de meilleurs jours. Il avait été marin ; il connaissait le langage qu'il fallait parler à ces natures fortes et grossières : il parvint à faire accepter à Pierre un secours suffisant pour le tirer de peine pendant quelque temps. Il promit de revenir : au moment où il le quittait en serrant sa main calleuse , il sentit tomber sur la sienne une bonne et grosse larme ; et soulagé par les consolations qu'il donnait, il se trouva moins malheureux.

En sortant, 3Iaurice rencontra une jeune fille d'une figure charmante, à laquelle ses yeux bleus et ses cheveux blonds ajoutaient même un attrait mélancolique ; elle s'avançait lentement sur le sentier qui menait à la cabane ; mais elle ne regardait ni h ses pieds ni autour d'elle ; elle aussi, une fascinalion invincible semblait attirer son regard vers cet Océan sans bornes où l'œil ne rencontrait que solitude et immensité. Maurice devina que c'était Yvonne :

— Ma chère enfant, lui dit- il en &' approchant, si Jeannic revient, si vous cessez alors de pleurer et de souffrir, priez pour ceux qui souffrent et qui pleurent !

— Jeannic ! répondit-elle ; Jeannic de retour ! ne plus pleurer ! ne plus souffrir !... Mais qui donc êtes vous ? vous dont les paroles sont si douces. Notre ange gardien à tous deux , n'est-ce pas ? — Et elle le contemplait avec une sorte d'adoration naïve. Maurice n'ajouta rien et s'éloigna.

Il retourna à Quéroan; il revit Caroline; tous deux se trouvèrent si changés qu'ils se firent pitié; quelque temps encore ils menèrent cette vie , se fuyant , se parlant à peine, évitant de se regarder, mais se pardonnant d'autant moins qu'ils se sentaient chaque jour plus faibles. Souvent Caroline prenait son fils Edgar dans ses bras , et, comme pour se sauver d'elle-même , le

17(5 lis TROIS VEUVBS.

pressait sur son sein avec tant do violence que l'enfant pleurait tout effrayé. Tantôt elle songeait h se confier aux deux autres femmes , tantôt à tout dire à l'abbc Gédouyn ; mais elle savait qu'on ne la comprendrait que tout juste assez pour la maudire ! — Elle luttait et se taisait.

Cependant, il y avait dans les manières de Maurice quelque chose de si sincère et do si vrai , que pou à pou Caroline se rassura; elle le jugea noble, énergique et bon , et se dit que lui aussi n'était sans doute pas moins convaincu qu'elle-même des inexorables obstacles qui les séparaient. Elle lui en sut gré ; ne pouvant rien contre un malheur irréparable, elle voulut du moins l'indemniser par une tendresse de sœur et se réfugier dans l'amitié, ce chaste abri des cœurs qui ne s'appartiennent plus et qui ont encore besoin de se donner. Sans qu'aucun mot, aucun signe indiquât ce changement, Maurice le devina, et les deux jeunes gens n'essayèrent plus de se tromper ni de se fuir. Il y eut alors pour eux quelques bienfaisantes journées ; grâce à cette intelligence secrète établie entre deux âmes qui se reflètent sans se trahir et s'avertissent sans se parler, tous deux savaient le mot qu'ils devaient taire, le regard qu'il fallait s'interdire , la ligne idéale qu'il ne fallait jamais franchir. Cette vie, comme toute vie d'immolation, avait ses austères et merveilleuses douceurs. La religion , cette sœur aînée du cœur de l'homme, n'a-t-elle pas répondu à ce mystérieux attrait , lorsqu'elle a fondé sur le sacrifice ses dogmes divins et consolans ?

Edgar lui-môme, cet enfant qui les séparait naguère, fut alors entre eux un Uen de plus. Parfois Maurice le prenait sur ses genoux et lui prodiguait mille caresses ; car c'est là une ravissante pudeur de ceux qui aiment , de chercher d'abord un être chéri en commun qui puisse leur servir d'intermédiaire, d'interprète et comme de passeport. Maurice était heureux lorsqu'il avait posé ses lèvres sur le frais visage d'Edgar et qu'il voyait ensuite la jeune mère embrasser son fils avec plus d'ardeur , cherchant peut-être sur son front et sur ses joues les traces fugitives d'un autre baiser. Ce furent là tous leurs aveux, comme ce fut tout leur bonheur.

Environ trois mois après l'arrivée de Maurice , ils étaient un jour , comme d'habitude , tous réunis dans le salon. Rien que- les personnages et les sentimens fussent en apparence les mêmes que trois mois auparavant , peut-être un observateur attentif eût-il découvert quelques légères différences. Notre héros venait de faire aux damos de Quéroan une de leurs lectures favorites. L'aïeule et la mère avaient l'air de porter, avec plus de sérénité , l'inaltérable deuil de leur destinée. Caroline semblait plus jeune , ses mouvemens étaient plus vifs, ses yeux plus brillans. Septembre avait, ce jour-là, ces beaux et tièdes rayons qui donnent du charme à la tristesse môme ; ils pénétraient à travers les tentures, faisaient reluire les noirs bahuts , égayaient la dorure de la

pendule et des cadi'es, et communiquaient à tout la chaleur et la vie. L'abbé Gédouyn seul était soucieux et regardait parfois , à la dérobée , Caroline et Maurice. La conversation, dans ses capricieux méandres, vint à tomber sur Yvonne, sur ses amours brisés, puis sur Jeannic et les pauvres Kerven. Maurice était retourné chez eux plusieurs fois et n'avait pas eu de repos qu'il ne les eût mis pour toujours à l'abri de la misère. Quoiqu'il leur eût demandé le secret , Carohne le savait, et elle se reprochait presque d'en être trop fière. — Pauvre Yvonne ! dit-elle , un sentiment de délicatesse bien honorable l'a empêché de s'adresser à nous lorsqu'éclala le refus de son père et le désespoir de Jeannic ! Elle n'osa pas nous demander aide et secours , parce qu'il eût fallu venir parler d'amour , de fiançailles et de mariage dans ce château et à

des femmes pour qui de tels mots — Une oppression douloureuse ne lui

permit pas d'achever, et tout le monde garda le silence.

En ce moment la porte s'ouvrit, et on vint dire à Caroline qu'une jeune fille demandait instamment à lui parler. — Qu'elle entre , répondit-elle. — C'était Yvonne, mais dans ses plus beaux habits , joyeuse, ses cheveux blonds soigneusement nattés sur son front charmant, des larmes de bonheur dans ses yeux ! Elle tomba à genoux devant Caroline, et lui dit, les mains jointes comme devant une sainte : « Oh ! Madame, soyez bénie, vous qui faites le bien !.. que Dieu vous console, vous qui consolez!... — Mon enfant, lui répondit la comtesse en la relevant, que voulez-vous dire? Vous savez tout le bien que je vous veux ; mais, hélas ! quel est celui que j'ai pu vous faire ? — Le plus grand de tous, le seul, Jeannic ! dit la jeune fille, qui prononça ce nom avec une expression magnifique de passion et de joie... Jeannic, qui est revenu hier ! J'étais là, comme toujours, dans le sentier qui va de la ferme à sa cabane. Je vois venir un homme. . . il s'avançait , les mains étendues vers moi. Je ne voulais pas croire d'abord... mais il avançait toujours... Un double cri est parti à la fois du fond de nos cœurs... c'était lui! lui!... mon Jeannic! L'on ne meurt donc pas de joie, puisque je ne suis pas morte ! Oh ! non, je voulais vivre, maintenant; je voulais venir ici, vous remercier à genoux!... — Me remercier, Yvonne, et pourquoi ? — Eh ! ne vous l'ai-je pas dit?... Parce que c'est grâce à vous, ma bonne dame, que Jeannic a son congé ; parce que son capitaine le lui a dit en lui annonçant qu'il était hbre ! — Moi ! ce n'est pas possible !... je ne comprends pas! » — Mais, en cet instant, Caroline regarda iMaurice, et elle comprit.

Un sentiment ineffable s'empara d'elle ; elle ne résista plus aux actions de grâce de la jeune fille, il lui semblait si doux de partager avec Maurice ! — Se penchant vers Yvonne : Je ne suis pas la seule que vous deviez remercier, lui dit-elle tout bas ; Monsieur a aussi beaucoup fait pour Jeannic et pour vous ! — Ah ! reprit Yvonne reconnaissant Maurice ; c'est l'ange gardien du sentier de

478 IKS TROIS VEL'VKS.

Kencn ! c'est lui qui m'a dit d'espérer ; son regard et sa voix m'ont i)orté bonheur. Qu'il soit béni comme vous ! — Et elle s'inclina devant lui , dans une attitude empreinte d'une grâce naturelle et suave comme elle-même.

Quand la gentille Bretonne fut partie, et avant les adieux de chaque soir, Caroline s'approcha de .Maurice : Monsieur d'Orgerès, lui dit-elle avec un sourire un peu factice, vous faites le bien avec autant d'habileté que de charme. Voilà que je suis forcée, sous peine d'ingratitude, d'être presque aussi reconnaissante qu'Yvonne... Vous avez vu avec quelle parfaite hypocrisie j'ai accepté des remercîmens qui ne me revenaient pas ; mais la bonne œuvre que j'ai inspirée et que vous avez faite nous mérite à tous deux une récompense , voulez -vous m'accompagner demain chez nos protégés ? — Maurice ne répondit rien , mais il frissonna ; et Caroline n'avait probablement pas besoin d'une réponse, car elle le quitta brusquement.

Le lendemain ils se mirent en route de bonne heure. Pour arriver à la ferme d'Yvonne, placée dans l'intérieur des terres, à une demi-lieue de la cabane des pêchem-s, ils avaient à contourner la colline que dominait le château, et à s'enfoncer dans un petit chemin qui n'était pas, comme le reste de la plage, dénué de végétation et de vei'dure. Des tamaris, des pruniers sauvages, quelques ormeaux, quelques aubépines aux baies rouges ou brunes bordaient ses sinueux contours et l'abritaient de leurs feuilles menues, reluisantes de rosée. Des deux côtés, des champs de blé noir et de sarrasin étendaient leur frais tapis, parsemé de petites fleurs roses ou blanches. Le temps était admirable ; le soleil d'automne se faisait aimable et doux, comme un ami que l'on va quitter : quelques feuilles déjà tombées et toutes humides frémissaient sous les pieds des promeneurs. Parfois , dans l'intervalle des haies et des bouquets d'arbres, ils apercevaient la mer qui prolongeait au loin sa nappe fumeuse et bleue, et dont la brise odorante et saine venait glisser sur leurs fronts. A peine avaient-ils fait quelques pas, que Carohne comprit qu'elle s'était trop confiée dans sa force ; le trouble de Maurice était encore plus grand que le sien. Ils essayèrent vainement d'aborder quelque sujet de causerie insignifiante ; leurs phrases entrecoupées, la voix secrète de leurs cœurs démentait chacune de leurs paroles. Ils ne savaient s'ils devaient s'éloigner ou se rapprocher, se taire comme des étrangers ou se parler comme amis. Enfin , ils arrivèrent à la ferme. Au dehors, sur un banc rustique qu'ombrageait une treille toute chargée de grappes rouges et vermeilles. Jeanuic et Yvonne étaient assis l'un près de l'autre , les mains enlacées , plongés dans leur bonheur comme dans un abîme profond et transparent dont leurs cœurs mesuraient l'étendue sans en trouver le fond ni en troubler la surface. Lorsqu'ils aperçurent Caroline et le vicomte d'Ogerès, tous deux, sans se quitter, s'élancèrent à la fois : leurs mains, leurs bouches, leurs regards, tout leur être débordait de reconnaissance

et de joie. 0 nos sauveurs! nos bons anges! disaient-ils; et ils pleuraient, et Caroline pleurait avec eux, sous les yeux de Maurice , non moins attendri qu'elle.

Yvonne s'empara de sa belle protectrice ; Jcannic et Maurice les suivirent. Elle leur fit voir avec l'empressement des gens beureux tous les détails de sa ferme, tenue avec une intelligence et une propreté merveilleuses. L'étable, la basse-cour, le colombier, le jardin, tout offrait cet arrangement, ces proportions attrayantes sur lesquelles l'esprit et les goûts élevés d'Yvonne avaient répandu une sorte de poésie. Les vaches blanches, tachées d'orange et de brun, la caressaient de leurs grands yeux doux efétonnés ; les poules se pressaient joyeusement autour d'elle ; les pigeons familiers voletaient sur son épaule. Tout cet ensemble était si champêtre et si riant, que Carohne s'y abandonna avec délices. Retranchée pendant si long-temps entre les sombres murs du château et l'austère horizon de sa douleur, elle se sentait renaître et vivre à ce double soleil, celui qui réchaulfait son front pâle, et le soleil de ses vingt ans qui se réveillait en elle. — Oh! vivre là de la vie d'Yvonne, inconnue, heureuse, aimée ! — Les deux pauvres fiancés étaient trop jeunes, trop étrangers aux événemens qui avaient porté le deuil et la mort dans la famille de Quéroan, pour se faire une idée bien exacte des barrières jetées pour jamais entre Caroline et Maurice. Ils voyaient seulement qu'elle était veuve, qu'il était libre, et qu'ils avaient vingt-cinq ans tous deux. Aussi, malgré leur délicatesse, ne songèrent-ils pas à contenir devant eux l'expression de leur félicité et de leur amour. A chaque instant, leurs sentimens se révélaient d'une manière exquise ou passionnée. Lorsqu'il fallut se quitter, lorsque madame de Quéroan et M. d'Orgerès eurent consenti à goûter des fruits cueillis par Yvonne et lui eurent offert, en retour, quelques légers présens apportés pour elle, Yvonne et Jeannic les accompagnèrent jusqu'au bout de l'avenue, et, n'osant pas aller plus loin, ils se pressèrent de nouveau à leurs genoux, leur souhaitant avec larmes tout le bonheur qu'ils donnaient aux autres: Dans l'effusion de sa reconnaissance , la jeune fille prit leurs mains et les porta à ses lèvres, par un mouvement plein d'une grâce pudique. Il y eut un moment où la main de Caroline, saisie par Yvonne, se trouva presque dans la main de Maurice. Ils tressaiUirent tous deux à ce contact rapide, à cette sensation soudaine, enivrante , terrible. Un dernier adieu fut dit, et ils se remirent en marche pour retourner à Quéroan.

Pendant les premiers instans , aucun des deux n'était bien maître de luimême ; Caroline avait machinalement abandonné son bras à M. d'Orgerès : leur cœur battait avec tant de force qu'il leur semblait qu'ils allaient mourir. Pas un mot ne fut échangé ; ils marchèrent ainsi , dans un complet oubli de tout, jusqu'au bout du sentier qu'ils avaient suivi quelques heures aupara-

\;inl. l.ÎJ, If c^icmin su arcoùvrail toiit-à-coiin, cl, :i nn il' se;; (h;l<)iirs, ils apcrcuii'nt tout le paysage: la plage "mio, la coiîiiie aride ; .ui liant, le cliateau de Ouéroan découpant sur l'horizon sa silhouette sinistre ; an bas, le cimetière avec ses murs h demi croûlans et les pâles et tristes plantes qui ci'oissàlent dans son enceinte. Le charme se lompil à l'instant ; la réalité, à laquelle ils avaient échappé depuis le matin , leur revint tout entière et pesa sur eux de tout son poids. Involontairement leurs bras se quittèrent ; ils marchèrent un moment côte h côte, et, h mesure qu'ils avançaient, ils se séparaient toujours un peu plus. Bien avant d'arriver, ils avaient rais entre eux presque toute la largeur du chemin ; la rougeur de leur visage, le feu de leurs regards, le battement de leurs cœurs, tout avait cessé. Au moment où ils allaient passer devant le cimetière, ils virent l'abbé Gédouyn qui en sortait, son bréviaire à la main ; il s'approcha d'eux, et, sans les regarder, il tira de son sein un papier décacheté qu'il remit à Caroline ; puis il reprit sa lecture et passa outre.

En arrivant au château, M. d'Orgerès et madame de Quéroan se quittèrent sans mot dire. Maurice monta chez lui; une heure après on frappa à sa porte. Un domestique entra ; il lui apportait une lettre que Maurice reconnut : c'était celle que le vieux curé avait donnée à Caroline. Elle avait écrit au crayon sur l'enveloppe : Lisez ! et au bas : Demain , à midi, dans ma chambre.

La lettre était h l'adresse de l'abbé Gédouyn. On voyait qu'elle avait dû être écrite quelques années auparavant; le papier avait jauni, les caractères étaient un peu eiïacés. Cependant Maurice put y lire ce qui suit :

0 Mon vieil ami, mon second père, je pars. On va se battre en Vendée, ef une honte immortelle me monterait au front à l'idée qu'il y a en Bretagne un Quéroan et que ce Quéroan ne se bat pas. Que sera cette lutte? Sera-t-elle longue, difficile, périlleuse? Je l'ignore ; mais je ne sais quel pressentiment mélancolique s'empare malgré moi de mon cœur. Le nom que je porte me semble marqué d'avance par le dévoilment, le courage et la mort ; le courage ne faillira pas, la mort faillira-t-elle ?

» C'est sous l'influence de ces idées , qui ne m'effraieraient point si je ne tenais pas à la vie par des liens trop adorés, que je vous adresse ces lignes comme à mon confident le plus cher. N'avez-vous pas deviné ce (pe j'ai encore à vous dire? Votre regard, que je surprends parfois fixé sui' moi, n'a-t-il pas pénétré mes secrets? N'importe ; dans le moment solennel où je me trouvé, tout se précise et s'agrandit.

0 Mon ami , ce n'est pas impunément que j'ai respiré l'air de ce siècle; ce n'est pas en vain que j'ai essayé de cette éducation moderne, qui, en échange d'idées qu'elle ne nous donne pas toujours, nous prend des croyances qu'elle ne vemi)lacera jamais. Eih et petit-fils d'hommes admirables qui ont troftvè

dans loùrs convicnons Ta source sacrée de leur héroïsme, i ai senti peu li peu ces convictions généreuses s énerver dans mon ame comme une upee inactîve et nég'.igL'c se rouille dans le foune:iu. Aujourd'hui, je le sens, je serais mieux fait pour aller rêver au fond d'un parc ou sûr quelque lagune endormie, que pour revêtir l'uniforme de mes pères, et suivre la trace de ces vaillaus Pen-kan-guers dont le nom fait tressaillir encore nos chênes et nos bruyères!... Si donc, privé du mobile qui les fit agir, je m'apprête à combattre comme eux, n'en faites honneur ni à mes sentimens ni à mes principes : ce qui me pousse en avant, c'est leur souvenir, c'est leur nom ; mais c'est surtout Caroline !

» Oui , c'est cette femme sublime , digne d'être la compagne d'un héros , et qui a dû se trouver tombée de bien haut , lorsque , mariée à un Quéroan , elle n'a vu auprès d'elle qu'un être chétif et indécis comme moi ! Situation étrange et cruelle ! Toute l'énergie qui me manquait , je l'ai tôut-à-coup trouvée pour aimer Caroline ; je l'aime avec une exaltation qui m'épouvante , et , chaque jour, je reconnais avec angoisse qu'un infaillible instinct l'a avertie de ma faiblesse et qu'elle ne pourra jamais ra'airaer comme je voudrais l'être. En vain je lutte contre cette idée qui me tourmente et me consume ; je le vois, j'en suis sûr, c'est là le secret de cette froideur qu'elle déguise inutilement et que je voudrais vaincre au prix de mille supphces et de mille morts. Voilà la pensée qui me tue , mais voilà aussi celle qui me sauve ; sans elle , j'eusse été, dans cette occasion décisive, indigne du nom qu'Albert et Emmanuel m'ont légué avec leur sang. Caroline ! Caroline ! c'est pour toi seule que je pars! Si je reviens après avoir bravement fait mon devoir, peut-être alors, n'est-ce pas, tu m'aimeras comme ton âme énergique peut aimer?... Et si je meurs de la mort d'un soldat, si je tombe au bord de quelque haie, avec ton image dans l'âme et ton nom sur les lèvres... oh! je te connais, noble femme ! tu prodigueras à ma mort ce que tu refuses à ma vie, et ton cœur viendra chaque jour dire à mou tombeau ce qu'il n'a jamais dit à René!....

» Et vous, mon vieil ami, adieu ! Quoi qu'il arrive, ne parlez jamais de ceci à (Caroline ; si je vis, peut-être saurai-je le lui faire entendre , et si je meurs, ma mort parlera mieux que moi et mieux que vous ! Adieu

>) RénÎê de Quéroan. »

Après avoir lu cette lettre, Maurice resta long-temps immobile, ta teté dans gos mains ; puis il se releva calme, sa résolution était prise. La soirée se passa comme h l'ordinaire, seulement Caroline ne parut point et fil dire qu'elle étai un peu soiiiïrante. M. d'Orgerès eut à soutenir la conversation avec la comlease Henriette, sa bellp-fille, et l'abbé Gédouyti ; il s'en tira avrr couran*. Ku

sortant, il prit le vieux curé à part et lui dit simplement : « Je pars demain à » une heure; en quittant ce pays pour toujours, je voudrais encore y laisser » quelques traces bienfaisantes. Voici un bon sur un banquier de Nantes; vous » en ferez l'usage qui vous conviendra ; je vous prie aussi de faire vendre mon u cheval qui me devient inutile puisque je compte m'en aller par mer ; c'est » celui que je montais le jour où j'arrivai ici et où je vous ai rencontré.... « Peut-i'lre madame de Quéroan l'achètera-t-elle.... Je désire qu'une partie » du prix en soit consacré aux frais de la noce de Jeannic et d'Yvonne, et que » le reste serve à faire apprendre im état au plus jeune fils de Pierre Kerven. » Puis il salua et rentra chez lui.

Il ne dormit pas ; au point du jour il alla chez les pêcheurs, annonça à Pierre et à Jeannic qu'il était obligé de partir le jour même, et leur demanda s'ils voulaient être à une heure au bas du château avec leur barque , prêts à le conduire au premier port où il comptait s'embarquer pour quitter de nouveau la France. « Partir, vous étiez si bien ici! » hasarda timidement Jeannic, — « Il le faut, » répliqua 31. d'Orgerès d'un ton qui n'admettait pas de réponse ; les pêcheurs promirent d'être exacts.

-Maurice était rentré bien avant midi; il s'enferma dans sa chambre et reprit l'habit de voyage qu'il portait le jour de son arrivée ; il voulut que pas un détail n'y manquât, depuis les guêtres rayées jusqu'au chapeau de paille. A midi, il se dirigea vers la chambre de Carohne; elle l'attendait debout sur le seuil; dès qu'elle l'eut vu paraître dans ce costume : « .Merci, Monsieur, lui dit-elle, >. vous m'avez comprise. Puis, pendant un moment plus rapide que l'éclair, elle le regarda avec une ardente et victorieuse expression de tendresse ; mais, redevenuc aussitôt maîtresse d'elle-même, elle prit son bras, l'entrahia jusque vers le lit où reposait Edgar, et, écartant le rideau de soie qui le couvrait, elle dit h Maurice : « Jlonsieur le vicomte, retournez en Allemagne, et annoncez " à Henri de France que, dans quinze ans, il y aura ici un soldat de plus, prêt » à se faire tuer pour lui!.., »

Maurice descendit d'un pas ferme, il trouva au salon les deux vieilles dames avec le curé qui venait de leur apprendre son départ. Elles lui exprimèrent des regrets sincères; mais cette fois c'était irrévocable; elles lui tendirent leurs mains qu'il baisa avec respect. « Où est donc Caroline ? dit l'aïeule ; ne vient- » elle pas faire ses adieux à notre hôte? — Madame la comtesse est tou- » jours un peu malade, répondit l'abbé Gédouyn; elle m'a prié de l'excuser » auprès de M. d'Orgerès. » Maurice s'inclina une dernière fois devant elles, puis il embrassa l'abbé qui répondit à son étreinte cordialement , mais sans émotion : il y a de certaines douleurs que ne comprennent pas certains hommes.

Tout était prêt ; on vint annoncer au vicomte que les Kerven l'attendaient,

LES TROIS VEUTES. 183

Il descendit lentement l'escalier, tournant la tête à chaque détour et espérant peut-être revoir un moment encore une personne qu'il n'aperçut point. Le temps était aussi beau que la veille, le ciel pur, la mer lisse comme un grand miroir. Quand 31. d'Orgercs entra dans la barque, les deux vieilles dames et le curé avaient ouvert une des fenêtres et, delà, saluaient le voyageur prêt à se lancer de nouveau sur cette mer sans horizon. La chambre de Caroline était au dessus du salon. Maurice crut voir remuer son rideau de mousseline. Peutêtre était-ce le souffle du vent qui glissait à travers la vitre entr'ouverte !

Bientôt les mariniers se mirent à ramer et la barque s'éloigna rapidement. Pour faire honneur à leur passager, ils y avaient mis leur plus belle voile ; long-temps les habitans du château purent voir cette voile blanche se dessiner sur la teinte assombrie de l'Océan ; long-temps aussi Maurice vit le blanc rideau se détacher vaguement sur la noire façade ; bientôt ce ne fut plus, de part et d'autre, qu'un point clair sur un fond sombre : fidèle image de ce doux rêve d'un jour dans une vie de sacrifices et de douleurs!

Le soir, les trois veuves se retrouvèrent , comme par le passé , seules avec le curé vendéen auprès du vaste et antique foyer de famille. Rien n'était changé autour d'elles; le léger sillon tracé un moment dans leur vie par l'arrivée et la présence de Maurice, semblait déjà s'être effacé; Caroliiie était tranquille ; Edgard jouait sur ses genoux. Quand on se sépara, l'abbé Gédouyn s'approcha d'elle et lui dit tout bas : « Bien, ma fille ! Demain nous irons prier ensemble sur le tombeau de René de Quéroan !

LE

LE

Par une fraîche et riante matinée de mai , la grille du château de Breuil s'ouvrit pour laisser sortir une chaise de poste prête à repartir pour Paris. Avant de monter en voiture, et pendant que les domestiques emballaient cette collection de suporfluités connues sous le nom de nécessaires, Ernest de Mérieux faisait encore un tour de parc avec la comtesse de Breuil, sa tante, propriétaire du château. La conversation paraissait fort animée, surtout de la part de la bonne douairière, que son neveu écoutait avec l'air d'un homme d'autant plus résigné à tout entendre, qu'il était intérieurement décidé à n'en fare qu'à sa tète.

— Oui, mon beau neveu, disait la comtesse, vous êtes un fou en trois lettres ; et si ces trois lettres-là sont un peu moins humiliantes que celles qui font un sot, elles sont tout aussi fâcheuses. . .

— Mais, chère tante...

— Il n'y a pas de chère tante ; vous avez vingt-huit ans, une tournure passable, d'assez bonnes manières, de la naissance pour un homme d'esprit, de l'esprit pour un gentilhomme, et% par dessus le marché, une jolie fortune, à laquelle mon testament ne gâtera rien : et que faites-vous de tout cela, je vous le demande?

— Eh! que voulez-vous que j'en fasse? Que je sois procureur du roi ou sous-préfet ?

— Se moquer n'est pas répondre ; vous savez bien que je n'exige pas que vous soyez ridicule ; vous savez bien que , lorsque vous avez fini votre droit , j'ai été la première à vous signifier que je vous renierais pour mon neveu, si

188 LE BOUOUKT i)K :ii\iu.i;ERnts.

vous I iillachiez au.v iiumuics <|i!i, pcuduiil, qiiin/.e auuécs, uni joui' la comédie, et qui ont commencé trop mal pour ne pas risquer de très mal linb'. Ce que je veux dire, Ernest, c'est qu'il faut cesser d'être inutile aux autres et à vousmême ; c'est qu'il faut vous marier, avoir des enfans dont vous ferez d'honnêtes gens, ce qui, si les choses continuent de ce train, les rendra fort remarquables dans leur temps!...

— Eh ! mon Dieu ! ma tante, je ne demanderais pas mieux ; mais vous me connaissez; j'ai le malheur d'être romanesque, et à force de vouloir cacher que je l'étais un peu, j'ai fini par le devenir tout-à-fail. Or, le roman a eu si souvent maille à pai'tir avec le mariage, que je les crois brouillés. Je vous avoue que j'aurais la plus grande peine à accepter un lien où je ne trouverais que les froides convenances de la fortune et du monde, et où l'on n'aurait consulte ni les sentimens, ni les caractères, ni ces sympathies antérieures qu* font que deux cœurs sont d'avance sûrs l'un de l'autre.

— Ah ! nous y voilà ! Les sympathies, les alïinités électives, n'est-ce pas ? Ces deux âmes qui passent leur vie à se courir après, et qui courent tant, qu'à la fin elles s'attrapent! Ernest! Ernest! dans quelle bibliothèque bleue avez-vous appris ces billevesées T Et quand serez-vous las de chercher le bonheur où il n'est point, de sacrifier à des chimères votre position, voire avenir, votre repos ? Croyez-en ma vieille expérience , le monde ressemble à un cheval bien dressé qui fait tout ce que veut un cavaUer raisonnable, mais ([ui se cabre et jette son homme à bas quand on lui demande l'impossible ; parcjonuez-. moi cette comparaison de sportman ou de maquignon, et renoncez enfin à poursuivre cette femme de vos rêves, cet être idéal qui n'a qu'un défaut ou un mérite, c'est de ne pas exister.

— Mais s'il existait? Si ce que vous traitez de chimère était pour moi uii« réaUté ?

— Comment ! il serait vrai ? Y aurait-il vraiment une femme à qui vou» auriez donné votre cœur? Pourquoi ne pas le dire tout de suite? Çl, s'il x a moyen d'aplanir les choses, nesuis-je pas là? Voyons, où est-elle cette femme?

— Je n'en sais rien.

— Mais est-elle libre? Est-ce une jeune personne, une veuve? Qu'est-fiïle, enfin?

— Je ne la connais pas.

— IMais où ^a^ez-vous rencontrée? Comment la reconnaître? Quelje figur» a-l-eUi" ?

— Je ne l'ai jamais ^ ue.

— Oh ! pour le coup, ceci est trop {'m\ ! Ou vous vous aniusez à mes dépens, ou vous Oies r^Uement plus fou fjuc je ne le croyais...

-r- ficou^'^-iuW' Vli*-''^ H'i^' ^l so\ez indulgente- roinni* toujours. yoM^

LK BOU^LliT DE JLiRGUERlTES. 189

VOUS souvenez peut-être que je vins vous voir, il y a trois ans, à la fui de l'été ?

— Oui, et jamais vous n'avez été si sombre, si rêveur, si mélancolique....

— Pour venir chez vous, j'avais pris tout simplement la diligence ; vingtcinq parties de whist perdues de suite au Club , une intermittence prise k faux aux eaux de Baden , m'avaient condamné à une réforme momentanée, mais nécessaire, et forcé d'adopter ce mode de transport aussi économique qu'incommode ; je montai donc, par un beau soir, dans le coupé, où je me trouvai d'abord seul ; bientôt la nuit vint , une admirable nuit d'été, telle que l'eût choisie Shakspeare pour y semer les plus fantastiques de ses songes. L'extrême douceur du temps m'avait permis de baisser toutes les glaces, et je respirais avec déUces cet air tiède et pur que les citadins ne connaissent que par ouï due ; à la pâle clarté des étoiles, je voyais se dérouler et s'enfuir les mobiles aspects du paysage, comme les mille incidens de la vie qui se mêlent à son courant rapide, et sont fugitifs et changeans comme elle. La poétique étoile du soir parut au dessus des cimes lointaines et monta peu à peu dans le ciel, appelant à elle, comme un phare, les imaginations inquiètes. Le mouvement régulier de la voiture favorisait le vague de mes idées, et, quoique bien lom du sommeil, me berçait d'illusions charmantes. J'étais, en un mot, dans cette situation d'âme où l'on est plus prêt à recevoir et à garder les impressions soudaines et romanesques. Vers neuf heures, pendant qu'on relayait, dans un village près de Dreux, ma portière s'ouvrit et je vis qu'il m'arrivait des voyageurs. Je les maudis presque, tant je me trouvais bien avec mes,rêverics solitaires : le premier individu qui se présenta ne me fit pas changer d'avis ; c'était un monsieur très gros, très vieux et très décoré, qui monta en s'essoufïlant, s'installa en grommelant et refusa, avec une obstination significative, l'offre polie que je lui fis de lui céder mon coin. Il se retourna pour donner la main à une femme qui s'établit à sa gauche, et qu'à la vivacité de ses mouvemeus, à la souplesse de sa taille, je devinai être fort jeune. Sou cou et ses épaules étaient enveloppés dans une grande écharpe de soie noire ; une étroite capote de paille d'Italie, entourée d'une voile de blonde, m'aurait emj)êché de distinguer ses traits, quand même la nuit, tout-à-Iait sombre, m'eût permis là dessus autre chose que des conjectures. J'appris bientôt, par- quelques mots échappés à mes nouveaux compagnons, ce qui les avait forcés de monter, comme moi, dans un humble coupé. Ils allaient voir une proche parente, habitant un château quelconque à deux heues d'Alençon. Leur chaise de poste s'était cassée à l'entrée du village que nous venions de quitter; comme leur arrivée était annoncée et allciidue à heure fixe, que leur parente aurait pu ètn- iuquièlc, et qu'on leur douiaudait deux jours i)our réparer l'es- 8J«u endoniniajié , ils s'ctaieal bravement décidés à laisser à leur valet de

chambre voiture, malles et paquets, à profiter de la première diligence où ils trouveraient deux places, et c'était à ce très vulgaire incident que je devais, en ce moment, leur société. Quand nous eûmes bien constaté mutuellement que nous nous trouvions en bonne compagnie, la conversation s'anima peu à peu ; le monsieur décoré n'y contribuait que par quelques uns de ces lieux communs à l'usage des gens dits essentiels, et qui faisaient, sur notre causerie vagabonde et ses fugitives fantaisies, l'elfet d'un coup de fusil sur une volée de passereaux. Alais sa jeune compagne ! non, je ne saurais vous dire, chère tante, le prestige qu'exerça tout d'un coup sur moi, dans cette boîte roulante, à trente lieues de nos salons et de notre monde, cette grâce irrésistible, cet esprit sympathique et charmant ! Tour à tour gaie, piquante, sérieuse, mélancolique, sentimentale, notre conversation eflleura tous les sujets ; poésie, modes, musique, opéra, livres nouveaux, croquis rapides, commérages de bon goût; et toujours le trait le plus fm, l'idée la plus juste, l'aperçu le plus délicat, venaient à la rencontre de ce que j'allais penser ou dire. Jamais on ne s'entendit mieux ni plus vite que nous; jamais idées et sentimens ne firent plus promptement cause commune. Vous savez que, soit timidité, soit indolence, soit insuffisance, j'ai rarement de l'esprit; cette nuit-là, je crois vraiment que j'en eus et je sentais avec quelque bonheur que je n'étais pas trop indigne de mon admirable partner. Tout concourait à rendre l'impression plus profonde et plus complète ; le mystère de cette heure, l'attrait de l'imprévu et de l'inconnu, ma situation bizarre vis-à-vis de cette femme dont j'étais à la fois si près et si loin, qui me parlait presque à voix basse et que je ne voyais pas ; intimité de quelques heures, que le matin devait rompre à jamais ! C'était le plaisir du bal masqué, moins le masque, moins l'artifice, moins cette crainte horrible que l'on a toujours de donner le bras à quelque ignoble créature. Il n'y eut pas jusqu'à son pesant compagnon, qui, pour mon esprit exalté, ne prît en ce moment un rôle romanesque ! C'était sans doute un mari imposé, malgré les différences d'âge, par les convenances et les grands parens, et qui devait nous séparer dans la vie et dans l'avenir, comme il nous séparait réellement à celte place que j'eusse été si heureux do lui prendre en échange de la mienne ! Vous pensez bien que, malgré ma curiosité, j'eus encore assez de tact et de savoir-vivre pour ne faire aucune question. Tout ce que j'appris ou devinai ne fut que très hypothétique. Evidemment j'avais affaire à des personnes appartenant au meilleur monde, y tenant du moins par des amitiés et des alliances, habitant Paris par intervalles. Le mari (je m'obstinais à le regarder comme tel ) devait être un général de l'empire, ou peut-être un de ces grands propriétaires de département qui sont conseillers de préfecture ou maires de leur commune. Mais je me hâtais de laisser là mes suppositions pour me borner à écouter ou à répondre. Je m'enivrais de ce déhcieux en-

tretien avec mon adorable inconnue ; j'admirais avec quelle juste mesure l'esprit et le sentiment, si souvent ennemis, s'unissaient chez elle pour se faire encore mieux valoir; et à force de l'entendre, de la comprendre et de la deviner, la nuit n'était pas écoulée, que votre pauvre neveu, ému, étonné, effrayé de lui-même, put se dire avec un mélange de trouble, de peur et presque de honte : « iMon cœur bat !

Un peu avant cinq heures, au moment où le jour allait se lever, où déjà je voyais les étoiles pâlir et une raie lumineuse s'étendre peu à peu à l'horizon , mon voisin se pencha lout-à-coup hors de la voiture et cria au conducteur d'arrêter. Nous étions devant un chemin de traverse qui aboutissait à la grande route : « Louise, dit-il à la jeune femme, nous voici arrivés; nous entrerons à la première ferme qui est à cinq minutes d'ici; nous enverrons prévenir ma cousine , et ses chevaux viendront nous prendre. » Ces mots bien simples , ce dénoûment inévitable, me parurent , en ce moment, un malheur réel: il me sembla qu'on me réveillait d'un doux songe, qu'on me volait mon trésor avant que j'eusse achevé de le compter; cependant tout se fit en un clin d'œil. Le mari descendit le premier, en me marchant lourdement sur le pied et en me faisant des excuses que je fus bien tenté de lui rendre en injures. Sa femme le suivit lestement; elle me dit, en passant devant moi , un amical adieu auquel je ne sus rien répondre. Je la soutins un instant pendant qu'elle avançait vers le marche-pied une étroite bottine de satin turc qui l'ofîleura à peine, et disparut, comme un éclair, en touchant la terre. Puis ils s'enfoncèrent tous deux dans le chemin que masquait à demi une haie d'aubépines; je ne vis plus rien ; la diligence repartit au grand trot ; un quart d'heure après il faisait jour, et j'arrivai chez vous le soir même, fatigué, mécontent, me de ■ mandant parfois si j'avais veillé ou rêvé , sachant à peine ce qui se passait en moi-même, mais l'âme rcmpUe de cet idéal qui m'était apparu un moment et que je n'ai pu encore oublier...

— Et vous n'avez jamais rien su de plus positif?

— Impossible : ni le conducteur, ni le postillon ne connaissaient mes deux voyageurs qui étaient montés sans donner leurs noms ni leurs paquets. Lorsque je repassai par le village où nous les avions pris , personne ne put me répondre; on se souvenait bien d'avoir réparé une voiture, mais voilà tout; je ne pus même reconnaître le chemin où ils m'avaient quittes , et qui , la nuit surtout , ressemblait à tous les chemins possibles. Je renonçai donc à toute espèce de recherches , ne pouvant les appuyer sur rien. D'ailleurs, je déteste d'interroger ; j'ai toujours peur qu'on me dise, comme Arnal dans le Prédestiné : Monsieur est-il gendarme ? Je me suis donc résigné , et je n'invoque plus que le hasard : c'est, dit-on, le dieu des sots, et il doit être, à ce compte, bien puissant et bien occupé !

M* l.R feOlOlRT t»lî MAUf.fEfimS.

— Aîiisl, vhtis h'ilvoz pas d'autre doniif'c que ro noni Av halîlemf : toilrso!

— J'en ai bien encore une autre: un bouquet de marguerites que inoii héroïne avait h la main, et qu'elle laissa tomber dans la Toiture en s'en allant: à dessein ou par mégarde, je l'ignore ; mais je l'ai gardé comme une relique.

— Mon pauvre ïirnest, bien des femmes s'appellent Louise, et bien des marguerites fleurissent en été dans nos prairies. J'en reviens donc à mon dire, c'est une folie : et à quoi peut-elle vous mener ?

— A rien, je le sais ; mais si les folies menaient h quelque chose seraientelles des folies? et si elles cessaient de l'être auraient-elles autant de charmes? Laissez-moi donc vivi-e encore un peu avec mon idéal: un nom, un bouquet, un souvenir, n'est-ce pas souvent tout ce qui reste de nos plus doux momens en ce monde ? IMais adieu , chère tante ; voilà Jacques sur son siège et le postillon en selle : au mois de septembre, je vous reviendrai et vous me prêcherez encore !

— Hélas! mon enfant, je suis bien vieille pour que mes sermons convertissent ; je ne voudrais être un peu mieux écoutée que pour vous voir un peu plus heureux!...

Arrivez donc , arrivez donc, Ernest , disait trois mois plus

tard madame de Breuil à son neveu montant en habit de voyage le perron du château ; venez m'aider à faire les honneurs de mon humble manoir à mes brillans visiteurs ! Je veux que vous soyez récompensé du sacrifice que vous me faites eu venant passer chez moi un temps que me disputaient les eaux, la Suisse et la duchesse de M.... ]\lais, d'abord, allez vous habiller ; il est onze heures, nous déjeunons à midi : allez , et annez vous de toutes pièces, car vous trouverez à qui parler, je vous en avertis.

— Et qui avez-vous donc, chère tante?

— D'abord mon lidèle et vieux chevalier, l'excellent M. de Marvel ; ensuite les Prangy, qui arrivent de Goritz et auront d'admirables choses à vous raconter au sujet de qui vous savez ; le jeune poète de salon , Lucien d'Ervilliers , qui fait de si beaux vers auxquels je n'ai jamais rien compris et que je n'en admire que davantage ; la comtesse de Sauvray, aimable chanoinesse , qui a tant d'esprit qu'on lui pardonne d'être un peu bas-bleu et d'avouer trente-sept ans; et puis, et puis

— Et puis, qui encore?

— • Vt'À f\\\(ri\h Louise, niàdànio (î'Ar.'DrclÎps, ihie V-Tiarnianlo fïnuné '^è vingt-six ans, que vous ne connaissez pas , dont je vous ai souvent parlé , et dont il Faut bien vous garder de devenir amoureux , car vous perdriez votre temps et vos peines. Mais, j'y pense, cela se trouve bien: vous qui justement soupirez pour votre inconnue , votre héroïne de diligence , vous voilà protégé d'avance contre les charmes de notre jolie veuve !...

— Ah ! elle est veuve ?

— Oui, c'est tout une histoire. M. de Varny, son père, ami de ma famille, avait tout perdu pendant l'émigration. Rentré en France sous l'empire , il fit la sottise d'épouser une jeune personne belle et bien née, mais qui n'avait rien. Il mourut deux ans après, la laissant pauvre à faire pleurer, et avec une petite fille encore au berceau. En mourant , il recommanda ces chers objets de son affection à son meilleur ami, le marquis d'Aubrelles , qui , émigré comme lui, mais rentré plus vite et mieux servi par les circonstances, était redevenu un des plus riches propriétaires de Normandie. M. d'Aubrelles ne faillit pas à sa mission ; il entoura la veuve et l'orpheline des soins les plus délicats, les servant avec cette discrétion qui rend le bienfait plus doux en le déguisant davantage, et trouve moyen d'obliger toujours sans humilier jamais. La petite Louise grandit sous ce patronage affectueux et dévoué , et s'habitua à ressentir pour son bienfaiteur une sorte de tendresse filiale. Peut-être le marquis espéra-t-il un sentiment plus vif de la part do madame de Varny, Elle était jeune et bien belle encore ! 3Iais elle resta fidèle au souvenir de celui qu'elle avait aimé , et M. d'Aubrelles sut cacher ce que son cœur mêlait peut-être de personnel à sa généreuse conduite. D'ailleurs, la santé de la pauvre veuve allait toujours en déclinant. Vers 1822, elle se sentit tout-à- fait mal. l'n soir, M. d'Aubrelles était venu passer quelques heures auprès d'elle. Elle avait la fièvre ; une toux sèche et nerveuse soulevait de temps en temps sa poitrine; ses yeux, brillant d'un éclat maladif, se reportaient avec une expression mélancolique sur sa fille Louise , jeune et jolie enfant de treize ans , qui travaillait de toute son âme à un ouvrage de broderie. Bientôt Louise alla se couclier. M. d'xVubrelles, qui avait vu et compris cette scène muette , approcha sa chaise du fauteuil de la malade , et , prenant une de ses mains sèches et brûlantes , il lui demanda sa fille. Elle le remercia par un de ces regards dont les mères ont seules le secret. Mais le marquis dépassait de beau- Coup la cinquantaine , et, quoiqu'il eût encore une belle mine, de grandes manières, l'air noble et bon , madame de Varny s'eiïraya de cette union si disproportionnée. Tout en exprimant à son ami sa reconnaissance, elle lui demanda du temps, parla de l'âge de sa fille, promit de !a consulter, se tint, en un mot, dans des termes évasifs. Louise , dont la petite chambre touchait au salon, avait entendu la proposition de RI. d'Aubrelles. Quoiqu'h peine eu-

i94 LE BOUQUET DE MARGUERITES.

tréc dans l'adolescence, le malheur avait mûri sa raison et formé son cœur. Elle devina tout, l'état de sa mère, ses inquiétudes, son désir de la marier, le seul scrupulo (|ui l'arrt'tait, cl elle se traça toute sa ligne de conduite. Dès cet instant, clic montra au marquis tant d'empressement, une amitié si vive, elle parut si lieureuse de le voir, si attentive en l'écoutant, si triste quand il avait passé quelques jours sans venir; elle parla de lui avec tant d'enthousiasme, elle exalta si à propos ses généreuses qualités, son art de rendre heureux tout ce qui l'entourait, que sa mère même s'y trompa, et que l'année suivante, clouée sur son lit de souffrance et n'ayant plus que quelques jours à vivre, elle put, sans scrupule et sans crainte, placer la main de sa fdle dans celle de M. d'Aubrelles, les bénir tous deux de sa voix éteinte, et mourir tranquille sur le sort de son enfant. Louise et le marquis la pleurèrent ensemble; ce deuil partagé, acheva d'unir leurs cœurs et leurs destinées. Aussi, lorsque plus tard la loi de l'indemnité vint changer la position de mademoiselle, de Varny en lui rendant une partie de la fortune de son père, et que M. d'Aubrelles, toujours fidèle à son rôle d'abnégation et de dôvoûment, lui offrit de lui rendre sa parole et sa liberté, elle le regarda d'un air étonné, et lui demanda si, à ses yeux, une misérable question d'argent pouvait prévaloir contre leur pensée commune et le vœu d'une mourante. Trop heureux d'être convaincu pour être difficile h convaincre, M. d'Aubrelles n'insista pas, et, quelques mois après, il menait à l'autel, non plus une orphefine sans forlune, mais une héritière d'un million. La conduite de Louise avec son mari a été admirable. Quoique leurs fortunes réunies lui eussent permis de mener à Paris un fort grand train, devinant que le marquis, alors presque sexagénaire, s'arrangerait mal d'une vie mondaine et dissipée, elle s'installa dans son vieux château, déclarant qu'elle n'aimait au monde que la campagne. Elle fut châtelaine aimable, pieuse, d'une charité sans bornes, adorée, bénie à trente lieues à la ronde, et ne se déplaçant que pour aller passer à Paris quelques semaines ou visiter des pareus de M. d'Aubrelles, habitant une autre partie de la Normandie. Il y a deux ans que son mari est mort, lui laissant toute sa fortune. Elle l'a sincèrement pleuré, comme le meilleur et le plus sur des amis. Ce n'est que sur mes instantes prières qu'elle a consenti à venir chez moi pour se distraire un peu de son deuil. Vous la verrez dans une heure, Ernest, et je vous engage à vous meltre pour clic dans votre esprit des dimanches; elle en est digne, et je lui dis bien souvent qu'eUe est d'un très édifiant exemple, parce qu'elle rend la vertu amusante et l'esprit respectable : combinaison fort rare

— Et vous dites qu'elle s'appelle Louise? Que son mari était vieux? Qu'ils allaient quelquefois voir des parens en Normandie?

— Oh ! je vous vois venir ; voilà déjà votre imagination qui court les

champs ! Mais, épargnez-lui, je vous prie, cette promenade inutile. D'abord , je crois me souvenir que, l'année dont vous m'avez parlé, Louise et son mari n'ont pas bougé de leur château ; et puis, s'il y avait réellement quelque chose de fondé dans vos conjectures, si réellement la femme que vous allez voir était votre mystérieuse compagne de voyage, vous n'en seriez que plus à plaindre ; car, à vous parler franchement, je suis sûre que ma pauvre fUleule a, elle aussi, un amour en tète ; amour romanesque, secret, malheureux, traversé sans doute par quelque obstacle terrible ; elle ne m'en a pas dit un mot; mais je l'ai parfaitement deviné! Elle est triste, rêveuse, parfois inquiète; quand je lui parle de se remarier, elle me répond par un jamais ! accompagné de soupirs à fendre l'âme. Vous voyez donc, Ernest, qu'entre elle et vous la partie est égale, et que vous la trouveriez tout aussi inaccessible à vos amabilités, que vous seriez vous-même insensible à ses beaux yeux !

— Eh bien ! cela s'arrange à merveille, dit Ernest un peu piqué déjà sans savoir pourquoi ; il faut maintenant que, vous qui êtes si bonne et qui savez si bien tout dire, vous me rendiez auprès d'elle le même service que vous venez de lui rendre près de moi ; il faut qu'elle sache vaguement que mon cœur n'est plus libre, qu'il est occupé, comme le sien, par une image ineffaçable et toujours aimée ! De cette façon nous n'aurons plus à craindre l'un de l'autre aucune arrière-pensée ; nos relations seront bien plus franches, noti'e intimité bien plus agréable. . .

— Et votre amour-propre bien mieux à couvert, reprit en souriant la spirituelle douairière ; vous avez raison, et je me charge volontiers de ces préliminaires diplomatiques ; voyez , en effet, quel scandale cela serait: une jolie femme pouvant s'imaginer un moment que vous soupirez pour elle, sans être sûre d'être adorée !...

Ernest rougit, balbutia, et courut s'enfermer dans sa chambre. Eu s'habillant, il ne put s'empêcher de songer beaucoup plus qu'il n'aurait voulu à la jeune femme qu'il allait voir : une prude sentimentale ! pensait-il ; une héroïne du prix Monthyon ! renvoyée droit à la morale en actions, chapitre piété filiale! Et cette pauvre chère tante qui se figure que je vais en tomber subitement amoureux !.... Amoureux ! Puis-je l'être encore ? Et ne serais-je pas heureux de pouvoir le devenir, même au prix de quelques déboires ? Qui sait cependant si ce n'est pas elle ! Qui sait si je ne vais pas retrouver quelque trace, quelque trait qui me rappelle ma rencontre d'il y a trois ans ? Dois-je le désirer? Dois-je le craindre? Et en continuant ce monologue aussi compliqué que celui des Burgraves, Ernest bouleversait ses cravates et ses gilets ; car enfin, on a beau être à la campagne et n'avoir l'intention de plaire à personne, il ne faut pas être mis à faire peur, se disait-il.

Ml LE BOCQUBT DE MARGUERITES.

Au déjeuner, madame de Breuil présenta son neveu à toutes les personnes réunies en ce moment chez elle ; Ernest connaissait M, de Marvel, Lucien et les M>I. de Prangy ; mais il n'avait jamais vu ni madame de Sauvray, la chanoinesse, ni madame d'Aubrelles, et comme il s'était dit qu'il devait rester, à l'égard de cette dernière, dans la plus parfaite indifférence, il ne fit attention qu'à elle. Son premier aspect le fit tressaillir. C'était bien, autant du moins que son imagination la lui retraçait encore, la taille de son inconnue ; c'était la même soujilesse de mouvement, la même grâce dans les poses et les attitudes. Par un caprice du hasard , la mise même de madame d'Aubrelles , sa fraîche robe d'été de couleur claire qu'enveloppait une écharpe de soie bordée d'une fine dentelle noire, l'étroite bottine serrée autour de ce pied furtif et charmant qu'il croyait reconnaître, tout s'accordait avec ses souvenirs. C'est elle, se dit-il avec un trouble incroyable; mais elle parla; il lui sembla que ce n'était pas la même voix, et il fut dérouté. Il la regarda de nouveau, et il crut apercevoir d'autres différences. La personne qu'il avait sous les yeux était peut-être un peu plus grande que l'autre ; elle n'était pas coiffée de la même façon ; sa parole et ses manières avaient quelque chose de moins vif ; décidément ce n'était pas elle ! Puis, un mouvement, un mot, une inflexion nouvelle venaient encore le faire changer d'avis, et il retombait dans ses incertitudes. Cette alternative de doutes et de perplexités lui donnait un air si étrange et si effaré, que sa tante crut devoir lui faire signe de se maîtriser davantage. Alors Ernest se tourna vers madame de Sauvray, et engagea la conversation avec elle; c'était une personne assez laide, mais d'une taille encore jolie et d'une laideur spirituelle, à qui son titre de chanoinesse et ses trente-six ans très révolus épargnaient à la fois les inconvéniens mondains attachés à la seconde période des célibats féminins et les timides scrupules imposés à la première. On devinait sans peine qu'elle avait réellement un esprit fort distingué, mais qu'en vieillissant en'dehors des affections et des liens de la vie commune, cet esprit s'était maniéré, quintessencié et avait perdu de ses grâces naturelles. Peut-être ne le remarquait-on que parce qu'elle n'était plus jeune et n'était pas belle. Les hommes ne seront jamais bons juges de l'esprit des femmes, tant qu'ils les regarderont avant de les écouter.

Madame de Sauvray avait pris sous sa protection spéciale le mélancolique Lucien , jeune homme de vingt ans à peine , qui , tout en mangeant de bon

appétit une tranche de roast-beelF, paraissait passé à l'état chronique de saule pleureur. Lucien se dédommageait des rondeurs encore imberbes de son menton et de ses joues, au moyen d'une chevelure démesurément longue qui, roulée autour de sa face , le faisait ressembler h un ange de Fra-Bariholoméo ou du Pérugin. Il en était à cette phase de l'adolescence poétique , où l'on se croit seul propriétaire de ce fonds commun d'idées , de sentimens et d'images que possèdent par indivis toutes les âmes fraîches et neuves. Heureux âge ! l'oiseau qui s'envole, le nuage qui flotte et que frange d'or le soleil couchant, la brise qui courbe en frémissant la cime des peupliers et des aulnes , la femme que l'on aperçoit là-bas, dans cette allée sombre, et dont on suit la robe blanche à travers la sinueuse charmille, tout chante en nous, soupire, tout tout aime ; les douleurs mêmes ont du charme ; les blessures portent avec elles le baume qui les guérit ; le cœur ressemble aux enfans dont la bouche sourit déjà quand leurs yeux pleurent encore. Lucien avait d'amoureux regards pour madame d'Aubrelles ; il en avait pour madame de Sauvray ; et comme c'était, après tout , un beau et poétique enfant , toutes deux accueillaient ses empressemens juvénils avec une bienveilhince indulgente dont il ne songeait ni à s'enorgueillir, ni à se plaindre.

Le premier jour, Ernest fut horriblement maussade ; il y a quelque chose qui déconcerte même les hommes les plus spirituels, à tomber au milieu d'une société déjà formée qui , se voyant soir et matin depuis quelque temps, vous fait assister à la fin d'un conversation commencée la veille , vous parle d'une histoire qui a été racontée et que vous ne connaissez pas , rit de bons mots qui ont été dits et dont le sel vous échappe ; paraît, en un mot, si bien installée dans ses habitudes d'e«prit ou de ce qui le remplace, que vous êtes obligé de déranger les gens ou de rester à la porte. Ernest se ressentit d'abord de ce rôle assez sot. Il était en outre sous l'influence d'un sentiment bizarre , double, et où il avait déjà quelque peine à se reconnaître. Madame d'Aubrelles l'intéressait vivement ; sa figure , ses façons , son langage , cet indescriptible je ne sais quoi qui est souvent la plus grande séduction des femmes , tout en elle lui était sympathique : était-ce pour elle-même ? pour elle seule ? Etaitce parce qu'il ne pouvait la séparer de ce souvenir doux et importun qui dominait encore son cœur ou plutôt son imagination ? Tantôt il se croyait sur d'avoir retrouvé en elle la femme qu'il s'obstinait à aimer, et alors il avait envie de tomber à ses pieds et de lui jurer une éternelle tendresse ; mais, le moment d'après , lorsque quelque nouvel indice le replongeait dans ses doutes , il était forcé de s'avouer que madame d'Aubrelles ne lui en paraissait pas moins aimable. Ernest, comme tous les jeunes gens qui ne veulent plus être jeunes , avait la manie de prétendre analyser ses sentimens, croyant par là s'en rendre maître , et ne réussissant qu'à leur obéir moins

19S LE boi:qlf.t de marguerites.

naïvement , c'est à dire à être souvent moins heureux sans être jamais plus raisonnable.

Cependant il ne tarda pas à trouver chez madame d'Aubrelies tant de naturel et de grâce; elle fut si franchement accueillante , elle mit tant de tact et de diplomatie féminine h lui faire sentir, ou plutôt à lui laisser deviner qu'elle était , elle aussi , un peu au courant de ses affaires de cœur et qu'il n'avait à craindre ni malentendu ni surprise, qu'Ernest consentit enfin à s'abandonner au charme. Il se dit qu'il était bien sot de se donner tant de peine pour mettre son coeur d'accord avec sa mémoire , et qu'au lieu de se jouer à lui-même une mauvaise copie des Jeux de l'amour et du hasard, il n'avait rien de mieux à faire qu'à jouir loyalement de la société d'une jolie femme. Alors il redevint lui-même, c'est à dire homme d'esprit, et Louise, qui l'avait trouvé d'abord gourmé, guindé, glacé, lui rendit plus de justice. Ce qui faisait le principal mérite de l'esprit d'Ernest, c'est qu'il ne semblait jamais songer ni à se constater, ni à s'imposer, ni à se laisser définir. Il n'éblouissait pas par des mots à effet, il ne captivait pas l'attention par des récits adroitement apprêtés, il ne parlait pas de ses aventures , il ne faisait pas étalage; il était fin , léger, impalpable, un peu nuancé d'indolence ; on le goûtait avant de l'avoir remarqué et on en était i)resque séduit avant d'en être tout-à-fait sûr. On comprend que, pour une personne aussi naturelle et aussi vraie que l'était madame d'Aubrelies, ce genre d'esprit fut le plus attrayant et dut gagner encore au voisinage des phrases efllorescentes de Lucien , ou du spirituel pointillé de madame deSauvray. Ainsi, ce fut lorsque Ernest et Louise crurent bien prouvée pour tous deux l'impossibilité de s'aimer, qu'ils devinrent réellement aimables, et c'est à force de se croire inoffensifs qu'ils commençaient à être dangereux. Au bout de huit jours, Ernest reconnut ( dirai-je avec joie ? diraiie avec peine?) qu il fallait absolument que madame d'Aubrelies fût la même femme que son héroïne apocryphe, sous peine de mettre en contradiction ses sentimens et ses souvenirs. Dès lors sa fidéhté à son idéal ne fut plus pour lui qu'une affaire de conscience, une sorte de gageure avec lui-même, et l'on .sait que ces gageures-là ne se gagnent jamais.

Un soir, on vint à parler d'une troupe nomade qui donnait dans la ville voisine quelques représentations des chefs-d'œuvre de Rossini, de Meyerbeer et même de Mozart. Lucien proposa d'arranger une i)artie pour aller entendre le Don Juan, et comme on se récriait sur les chances probables d'une exécution plus que médiocre : — C'est possible, dit-il, mais qu'importe? Ces admirables opéras que nous savons par cœur, voulez-vous que je vous dise quel en est pour moi le plus grand charme ? Mon imagination, fécondée par le génie de ces grands maîtres, s'empare de leurs œuvres, les commente, .se les redit à elle-même sous mille formes et en cent façons, se crée, en un mot,

LE BOliytET UE MAUGUEUITES. 19U

un type de Oon Jiian, d'Anna, d'Arnold, d'I^lvirc, (|iii vit, (lui chante en elle et lui donne d'aimables et poétiques compagnons. Eh bien ! chaque fois que j'assiste à un de ces harmonieux poèmes, mon type chéri se réveille en moi ; il me pousse au devant de ces doux airs , de ce sublime travail d'orchestre , de ces figures inconnues et cependant aimées! Le mérite des chanteurs n'est plus que secondaire ; mon idéal me parle et je lui réponds: le reste n'est que l'accompagnement et rien de plus !

— Oui, dit Ernest, mais encore faut-il que l'accompagnement soit juste ; permettez-moi, mon cher , d'achever votre pensée , qui est du reste tout-àfait digne d'un poète. Cet idéal, dont vous parlez , existe bien pour moi dans ces partitions immortelles; il se réveille dans mon âme à chacun de leurs mélodieux appels, i^'ais pour sortir de ces secrètes régions, pour prendre une forme et une vie, il est très gêné, je l'avoue, quand il ne rencontre au delà de la rampe quun malotru qui chante faux ou une virtuose édentée dont la voix s'éraille à chaque note. Il aime à planer un moment sur les flots agités et profonds de l'orchestre, puis à se poser , comme un oiseau fatigué , sur les blanches épaules de la MaUbran, sur le front inspiré de Lablache ou sur les lèvres enchanteresses de Rubini, lorsque Vil mio tesoro jette sa triomphale cadence à la salle émerveillée. Mon système à moi est un peu plus humain, un peu plus matériel que le vôtre ; mes ans en sont la cause !...

— L'idée de Lucien, reprit madame de Breuil, serait très agréable aux impressarii; elle les dispenserait de payer 80,000 francs par an Vîit de poitrine des ténors et le si bémol suraigu des cantatrices. Ciiaque dilettante arriverait avec son idéal qui lui chanterait à l'oreille, et à sa guise, pendant qu^ou ferait écorcher par le premier venu, Meyerbeer et Rossini.

— Et comme tout se tient, dit à son tour madame de Sauvray, en transportant ce système du domaine de l'art dans celui du sentiment , il serait très commode pour nous autres femmes : nous n'aurions besoin ni d'être jolies ni de nous mettre en frais pour plaire ; chaque homme serait tenu de se faire dans son âme une image idéale et chérie à laquelle il prêterait généreusement toutes les beautés, toutes les séductions possibles, et nous ne serions pour lui que le prétexte, l'occasion de se retrouver en face de cette image ! C'est elle qu'il aimerait en nous! c'est nous qu'il aimerait en elle! Ce serait charmant!

— Il y a là, dit Ernest, comme dans toutes choses , un peu de vrai et un peu de faux ; mais supposez qu'un homme d'imagination rencontre par hasard sur son chemin une femme inconnue ; que , grâce à des circonstances exceptionnelles et qui ajoutent au mystère et au piquant de l'aventure , il se sépare de cette femme sans savoir qui elle est, sans l'avoir même assez bien vue pomla reconnaître, mais l'àme remplie de son souvenir ; supposez que cet homuie,

'2lR) LK BOUQUET I)K MARGUERITES.

un |)eu romancs(iue, s'attache h ce souvenir, qu'il en fasse ce type de perfection et (lo charme long-temps rêvé et vainement poursuivi; puis, (|u'au hout d'un certain temps, un autre jeu du hasard le mette en face d'une fennneqni réunisse vraiment en elle tout ce que son imagination a pu prêter à son inconnue ; qu'il ait alors le temps d'apprécier chacune de ses grâces, les séductions de son esprit, les qualités de son cœur ; supposez enfin que, par une combinaison bizarre ( nous sommes ici en plein roman ) , il ne sache pas si cette femme qu'il a sous les yeux, — et Ernest regardait Louise, — est ou n'est pas celle qu'il a autrefois rencontrée, si ce qu'il aime ou croit aimer est la réalité ou le souvenir, s'il est en un mot fidèle ou non à cet idéal dont nous parlons ; ne sera-t-il pas à la fois le plus à plaindre et le plus heureux des hommes? Ignorant s'il doit désirer d'être détrompé ou achever de se convaincre ? S'il doit se souvenir ou oublier ? Parler ou se taire ?

— II s'en tirera en déraisonnant , comme nous faisons depuis un quart d'heure, dit gaîment madame de Breuil ; mais Ernest avait eu le temps de remarquer le trouble de madame d'Aubrelles ; quand il avait fait allusion à une rencontre romanesque et fugitive, une rougeur soudaine s'était répandue sur ses joues; ses yeux avaient brillé d'un vif éclat, et , à son insu, malgré elle peut-être, avaient rencontré ceux d'Ernest. Pour se remettre de son émotion et se donner une contenance, elle prit un livre placé près d'elle , et qui était justement un volume de poésies fraîchement éclos de la cervelle de Lucien ; ses doigts, qui tremblaient encore, en feuilletèrent quelques pages ; puis s'arrètant à une pièce intitulée : Elle, avec de gigantesques majuscules ; « Monsieur Lucien, dit-elle, vous nous apprendrez à quelle belle dame vous aviez dédié ce doux soupir de votre muse , » et elle lut les vers suivans, empreints de ce mysticisme amoureux et désespéré, mis à la mode par les poètes néo-catholiques, martyrs crucifiés de la croyance et de l'amour , qui ne mettent sur la croix que le sens commun et leurs lecteurs :

Je veux, je veux l'aimer ! — Mais mon âme est trop lasse ; Tant de soucis rongeurs y laissèrent leur trace, Qu'un amour jeune et frais ne ])eul plus y germer ! Mon Dieu ! pour ranimer cette mourante aurore. Oh ! je veux te prier et te prier encore : Dis-moi comment l'on aime, ô toi qui sais aimer !

Mais à quoi bon l'aimer! Peut-être cette femme N'aura que des inépris pour les accens de l'âme

LE BOUQUET DE MARGUERITES. SWl

OÙ parlent vainement l'amour et le désir :

Mon Dieu ! pour affronter ce tourment qui dévore,

Olî ! je veux te prier et te prier encore :

Dis-moi comment l'on souffre, ô toi qui sais souffrir !

On dit que pour calmer ces douleurs meurtrières, Une larme glissée aux bords de nos paupières Est un baume puissant qui peut tout réparer : Mon Dieu ! pour obtenir ce secours que j'implore, Oh ! je veux te prier et te prier encore : Dis-moi comment l'on pleure, ô toi qui sais pleurer!

Mais si tout est perdu, désir, larme, parole, Si rien ne l'attendrit, si rien ne me console, S'il faut vivre loin d'elle ou près d'elle languir. Mon Dieu! pour repousser ce fardeau que j'abhorre, Oh ! je veux le prier et te prier encore : Dis-moi comment l'on meurt, ô toi qui sais mourir !

Le tout était un peu lugubre et le dernier hémistiche rappelait un peu trop Lamartine, ce qui n'empêcha pas ces vers de produire un certain effet; les Prangy, bons et simples gentilshommes, applaudirent de confiance ; madame de Sauvray dit que c'était admirable ; M. de Marvel se réveilla d'un léger somme, et voyant les dames s'extasier, il en fit autant. Ernest aurait bien voulu dire comme Alceste : « Quoi! vous avez le front de trouver cela beau ! 11 eut l'esprit de se taire; seulement, lorsque madame d'Aubrelles eut de nouveau demandé à Lucien pour qui il avait fait ces vers, et que celui-ci, après avoir un peu hésité, eut répondu naïvement: « Pour toutes les femmes ! » Ernest s'avança vers le fauteuil de Louise et lui dit à voix basse : « A l'âge de Lucien, on fait ces vers-là tout haut, pour toutes les femmes. Au mien, on s'approche timidement d'une seule, et on lui dit en prose, et bien bas, qu'on l'aime ! » — Louise rougit encore, et cette fois ne répondit rien.

Ernest rentra dans sa chambre, ivre de joie: c'est elle ! c'est bien elle ! se disait-il ; je le crois j'en suis sûr... je le veux... Et pouvais-je m'y tromper? Le cœur se trompe-t-il? Ainsi donc Louise et mon inconnue, c'est une seule et même femme! L'idéal et la réalité, pour moi ce n'est plus qu'un ! — Puis une autre pensée lui vint : — Mais elle ! m'a-t elle reconnu ? Elle aime ailleurs, m'a dit ma tante: un amour mystérieux comme le mien... Qui

sait ? Sic'iHail moi qu'elle aimàl sans le savoir, comme c'était clic que j'aimais saus m'en douter! Oli ! alors ce serait à devenir fou de bonheur !... Demain, demain je saurai tout. Aujourd'hui je sais que j'aime Louise, et que tout ce qui n'est pas elle n'est plus rien !....

[1 se coucha, ne dormit point, et, le lendemain en s'habiliant, il ne s'occupa ni de son gilet ni de sa cravate.

Pour profiter des premiers beaux jours de septembre, les hôtes du château de Breuil avaient projeté une promenade générale aux ruines de Cernic : il y a toujours, à deux lieues de tous les châteaux , des ruines classiques qu'il est de rigueur d'aller voir. Mais cette fois il s'agissait d'un si charmant paysage , le temps était si beau, un si bon déjeuner devait être porté aux promeneurs, que tout le monde voulut en être. Il fut convenu que Lucien , les Prangy et deux ou trois nouveau-venus , iraient en chasseurs, partiraient de bon matin et rapporteraient au rendez-vous commun tous les perdreaux du pays. M. de JMarvel , avec mesdames de Breuil et de Sauvray, devait former l'arrièregarde et arriver prudemment en calèche. Ernest , qui avait eu soin de se poser en ennemi juré de la chasse , fut choisi pour accompagner à cheval madame d'Aubrelles qui raffolait de ce noble exercice. Ils partirent au petit pas, côte à côte, et forcés , quand le chemin se resserrait , de se rapprocher au point que le voile vert de Louise venait effleurer le visage de son compagnon. Jamais elle ne lui avait paru si belle ! son élégant habit d'amazone dessinait à ravir sa fine taille, qui, plus souple et plus droite que le jonc, s'inclinait se redressait ou se cambrait sur la selle. L'animation du départ , l'heure matinale, un peu de trouble, d'embarras peut-être, relevaient les couleurs de son teint parfois un peu pâle, et donnaient à son regard une expression qui eût fait perdre la tète à un homme plus raisonnable que notre amoureux. Ils traversaient le bois de Chayles, attenant au parc de Breuil. Le soleil, voilé jusque là, avait fini par se dégager, et ses rayons, brisés parles branches d'arbres ou tamisés par leur feuillage , venait mourir doucement sur le front des deux promeneurs ; une légère brise s'était levée , et glissant , comme un sylphe invisible , à travers les massifs et les clairières , berçait de son insaisissable murmure les amoureuses pensées. De temps en temps , une goutte d'eau , reste de la rosée du matin , et qui tremblait comme une perle à la pointe des feuilles humides, se détachait, semblable à la dernière larme d'un cœur joyeux

OU consolé. Comme Ernest et Louise avaient beaucoup de choses à se dire , comme il avait préparc d'avance l'adroit et délicat interrogatoire à l'aide duquel il devait achever de tout savoir, ils restèrent long-temps sans parler, et Ernest ne trouva pas à dire un seul mot. Cette situation devint si embarrassante , ce silence si expressif, que, pour s'y dérober, madame d'Aubrelles partit tout-à-coup au galop ; Ernest la suivit, et, pendant quelques minutes, ils coururent de front. Louise montait une jument anglaise, nommée Linda, fine et ravissante bête, un peu ombrageuse , assez difTicile et qui s'animait par la vivacité même de ses allures. Bientôt Ernest s'aperçut qu'elle n'en était plus maîtresse et Linda ne tarda pas à s'emporter tout-à-fait. Alors , enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, il le lança fond de train, au risque de se casser le cou; un moment, un seul moment, il dépassa d'une tète la jument emportée. Il profita de cet instant rapide; avec une agilité dont il ne se fût jamais cru capable, il sauta à bas, saisit d'une main la bride de Linda, et, de son autre bras, arrêta Louise que la secousse avait fait chanceler et qui serait tombée sans doute. Tout cela fut plus prompt que l'éclair. Lorsque le danger iut passé, ils se regardèrent ; Ernest était le plus pâle des deux! Ce ne fut pourtant qu'au bout d'un moment qu'il s'aperçut qu'il s'était légèrement foulé la main qui avait saisi la bride. Quoique ce ne fût presque rien, Louise exigea qu'il redescendit de cheval; elle examina la main brûlante qu'Ernest lui laissa prendre, et qui eût volontiers payé , au prix de vives douleurs , le bonheur d'être ainsi pressée. Tout ce mouvement ne put se faire sans un peu de désordre. Madame d'x\ubrelles sentait le regard ardent du jeune homme fixé sur elle ; elle n'osait lever les yeux, balbutiait sans savoir pourquoi , ouvrait la bouche pour le remercier, craignait d'en trop dire et laissait tout entendre en ne disant rien. A la fin , comme Ernest souffrait un peu , ils convinrent de laisser leurs chevaux à un pavillon de chasse appartenant à madame de Breuil et qu'ils apercevaient à quelques pas ; puis ils continuèrent leur route à pied, Ernest se faisant un peu plus malade qu'il n'était, pour avoir le droit de s'appuyer sur le bras de sa charmante compagne. Ce fut un moment enchanteur ! L'émotion qu'ils venaient de partager, le trait de dévoûment d'Ernest, l'isolement et le silence répandus autour d'eux, tout concourait à en augmenter le charme.

— Ne montez jamais à cheval qu'avec moi, lui dit-il d'une voix tendre et presque tremblante.

— Avec vous ? Est-ce donc sans péril ? répondit-elle.

Et elle sentit, à la douce pression du bras malade que le péril n'était pas fini.

Lorsqu'ils eurent dépassé la lisière du bois de Chayles, un site ra\issant se déroula tout-à-coup à leurs regards. A droite, la vallée, avec ses massifs d'or-

meaux, son village aux grises toitures, la fine aiguille de son clocher, s'abaissait par ondulations insensibles jusqu'à la rivière du Vèze, dont ils apercevaient la ligne sinueuse et argentée à travers les saulées qui couvraient ses bords. A droite , une colline aux pittoresques contours découpés çà et là par des plans rougeâtres et crayeux, montait jusqu'aux ruines de Cernic, dont la masse encore imposante semblait dominer la contrée. Devant eux, une de ces grandes prairies du Nord, qu'on dirait des tapis de velours vert, étendait ses pentes douces et fleuries jusqu'au pied de la colline ; un tiède rayon de soleil égayait tout ce paysage, en relevait vivement chaque détail et adoucissait sa lumière dans les lointains qu'il teignait d'opale et d'or. A la vue de cette belle prairie, Louise battit des mains avec une joie d'enfant :

— Oh ! des marguerites ! s'écria-t-elle ; mes fleurs préférées ! mes bonnes amies ! et quittant le bras d'Ernest, elle se mit à courir, cueillant çà et là les plus fraîches et les plus belles.

— Quoi ! vous aimez les marguerites? lui demanda Ernest, plus ému, plus heureux que jamais.

— Oh ! à la passion , et il est bien rare , quand je le peux , que je perde l'occasion de m'en faire un bouquet !

Puis elle se reprit tout-à-coup ; un nuage passa sur son beau front :

— Je les aime, dit-elle avec une teinte de tristesse: devrais-je les aimer ? devrais-je vous le dire? Il y a, de par le monde, un de ces bouquets qui m'embarrasserait beaucoup si (jueU/u'un me le rapportait aujourd'hui.

— Vous croyez? Eh bien! pour conjurer ce souvenir, cueillons-en un autre.

Au bout d'un moment les fleurs furent cueillies.

— Voulez-vous , reprit Louise avec un enivrant sourire , que nous les Interrogions ensemble ?

— Je veux bien ; mais auparavant interrogez celles-ci ?....

Et il tira de dessous son habit un bouquet de marguerites tout séché, mais dont quelques fleurs conservaient encore leurs feuilles...

— Ce bouquet! quel est-il?. .. Le mien?... Serait-ce possible?... Quoi! il y a trois ans, cette nuit-là.... c'était vous! vous, Ernest ! Et ce souvenir qui nous séparait....

— Achève de nous unir, s'écria-t-il en tombant à ses pieds ; et maintenant, par pitié, Louise, pas un mot, pas une explication de plus! car si je me trompais, si nous étions abusés tous deux par quelque illusion trop chère, s'il fallait renoncer à cette certitude, à ce bonheur.... oh! je ne vous accuserais pas, mais je serais trop malheureux !

— Soyez tranquille: ai-je donc envie d'être détrompée ? murmura Louise. En ce moment ils entendirent le bruit de la calèche qui arrivait, en sil-

lonnant, au petit trot, le sable des allées et du chemin. iMadanie de Breuil les aperçut, comprit, en les regardant, que son vœu le plus cher était réalisé, et leur dit avec un accent charmant de gaîté et de bonhomie :

— Eh bien ! mes enfans! qu'avez-vous demandé h ces fleurs et que vous ont-elles répondu ?

— Elles nous ont dit un secret, répliqua Ernest.

— Et lequel ?

— Celui d'être heureux !...

Et il porta à ses lèvres la main de Louise qui ne la retira pas.

Ce fut un beau moment dans la vie de madame de Breuil, que celui où elle put recevoir les compUmens de ses amis et voisins, au sujet du mariage de son neveu, Ernest de Mérieux, avec madame d'Aubrelles. Elle avait, pour la circonstance, ouvert son grand et antique salon parfaitement restauré dans le goût de l'époque, et où les provinciaux émerveillés s'extasiaient devant les bahuts sculptés, les crédences aux fines ciselures, les di'essoirs en vieux chêne, le cuir doré des tapisseries et les portraits de famille peints par Rigaud et Largilhère, qui déployaient une fière mine dans l'ovale de leurs cadres. La bonne dame faisait les honneurs de tout cela, d'un air triomphant et radieux qui la rajeunissait de dix ans ; on allait signer le contrat ; le mariage était fixé au lendemain : le notaire était présent et les parens arrivaient.

Ernest et Louise, tout occupés l'un de l'autre , accueillaient les arrivans avec cet air confiant qui veut dire : Souriez à notre bonheur ! Ernest était bien heureux! il aimait, et en pénétrant dans les plus mystérieux replis de son âme, il se trouvait parvenu à celte plénitude de sentiment et de jouissance intimes qu'il avait bien souvent désespéré d'atteindre. Aussi, comme il avait fait fête autour de lui ! avec quelle prodigalité joyeuse il avait appelé toutes les gloires, tous les caprices, toutes les spécialités de la mode à concourir à cette délicieuse merveille qu'on appelle une corbeille de mariage, premier don qui précède celui de la main, et que n'accompagne pas toujours celui du cœur ! Tous les regards des assistans finissaient par se concentrer sur cet élégant assemblage de jolies choses, et après s'être demandé laquelle était la plus belle, de la fiancée ou de la corbeille, les complimenteurs finissaient par dire qu'elles semblaient faites l'une pour l'aulie. Ce n'est pas moi, pauvre ermite de province, qui vous dirai tout ce qu'y admiraient les

i»M» LK mUQUKT IHi .<HAR(;L'EniTRS.

connaisscui's ot surtout les connaisseuses ; toutes ces étolFes légères , souples , aéiiennes, «iiix mille nuances, aux mille formes et aux mille n(>ms ; ces mouchoirs aux folles i)ro(leries; ces cliàles que l'Inde envoie ou (|ne la France imite; ces chapeaux qui ont le secret de faire ressortir la beauté et supporter la laideur; ces bijoux travaillés par des mains savantes; ces hrillans qui éblouissent l'œil sans avoir besoin de le tromper ; ces frêles éventails, ces albums gaufrés, ces odorans sachets, tout ce que peut rêver une femme élégante quand elle a tout et veut encore désirer quelque chose. Au milieu de ces charmantes richesses, un seul objet faisait contraste par sa simplicité toute champêtre ; c'était un gros bouquet de marguerites fraîchement cueillies ; chacun le remarquait, et faisait là dessus ses commentaires. Les beaux esprits prétendaient que les futurs époux voulaient interroger chacune de ces fleurs, pour avoir le plaisir de s'entendre redire ce qu'ils s'étaient déjà si bien dit. Tout-à-coup le notaire, M. Célestin Gobillot, homme jeune encore, d'une figure honnête , d'un teint fleuri et d'un embonpoint déjà respectable, dit en s'approchant de la corbeille et en regardant les marguerites sous ses lunettes d'or.

— Voilà un bouquet qui me rappelle la seule aventure romanesque qui me soit arrivée dans ma vie. J'étais à Gisors, premier clerc de l'étude de M" Brichard ; j'allai un soir à une fête de village qui jouissait d'une grande célébrité dans les environs. Je m'étais mis dans mes plus beaux habits , et je m'acheminais gaîment au rond-point de la forêt de Franville où se donnait le bal champêtre. Lorsque j'arrivai, il faisait tout-à-fait nuit; le temps, fort beau jusque là, se gâta tout-à-coup ; une horrible raffale de vent, mêlée de grosses gouttes et de coups de tonnerre , vint enlever la tente qui protégeait les danseurs et éteindre presque toutes les lumières ; ce furent des cris, un tumulte, une frayeur inimaginables. Chacun se sauvait à droite et à gauche ; une vraie déroute. Ce qu'il y eut de pis, c'est que quelques jeunes gens , assez élégans du reste, mais très mal élevés et à moitié ivres, voulurent profiter de l'occasion pour faire du scandale. A l'extrémité du rond-point , deux de ces vauriens poursuivaient une jeune dame qui paraissait fort belle et qui fuyait en jetant des cris de frayeur, tandis qu'un troisième avait une vive altercation avec le papa ou le mari de la dame (je n'ai jamais su ce qu'il était) , homme âgé et d'un air très respectable, qui les appelait canailles, mais qui n'était pas de force à lutter contre eux. J'avais un bon rotin , le pied et la main lestes. En peu d'instans je fus près des deux hommes qui étaient au moment d'atteindre la belle éplorée ; j'assénai plusieurs coups sur la tête et les épaules de ces impertinens qui, après quelques flic flac de cette nouvelle danse, s'enfuirent sans demander leur reste. Je laissai la jeune dame pour aller délivrer son vieux cavalier ; ce fut l'affaire d'un moulinet , et le drôle qui le retenait s'en-

LE BÔCQITET DE MAllGOERITEé . 207

fuit avec la main pendante et endormie. J'étais maître du champ de bataille. Le vent et la pluie redoublaient de force ; la pauwe dame était évanouie ou à peu près ; je la pris dans mes bras, je dis au vieux monsieur de me suivre, et j'emportai le tout dans la petite maison du garde, à cent pas de là. Quand nous y fûmes, point de lumière ; la dame ouvrait à peine les yeux, le monsieur avait un peu perdu la tête ; je lui offris de me mettre en campagne pour tâcher de leur trouver une voiture ; il accepta, me dit qu'il attendait la sienne qui n'était pas arrivée encore, et me pria d'en chercher une. J'allai, je courus de côté et d'autre ; mais ce fut comme un fait exprès , je ne rencontrai que des fuyards ou des voitures pleines. Enfin, au bout d'une heure, essoufflé et ruisselant de pluie , je revins à la maisonnette ; bernique ! je n'y trouvai plus que le garde ; il me dit qu'après mon départ plusieurs personnes appartenant à la même société, étaient arrivées tout en émoi; qu'on avait entouré la jeune dame toujours un peu souffrante ; qu'ensuite un beau carrosse était venu, qu'on l'avait mise dedans, et fouette cocher ! Le vieux monsieur, en montant en voiture, avait recommandé au garde de m'attendre, et le chargeant de mille excuses et de mille remercîmens pour moi, lui avait dit son nom pour me le redire. Mais l'imbécile l'avait si bien oublié et l'estropia si fort, que je ne pus rien y comprendre. Seulement je trouvai par terre un bouquet de marguerites que j'avais remarqué à la ceinture de ma belle dame; je le ramassai, et je l'ai précieusement gardé jusqu'au jour de mon mariage, où j'en ai fait le sacrifice sur l'autel de l'hyménée, entre les mains de madame Gobillot!....

Pendant cette histoire, Ernest jeta les yeux sur sa future; elle rougit, pâlit, regarda le notaire avec une certaine émotion , puis se tourna vers son fiancé , d'un air qui exprimait à la fois un peu de confusion , un peu de reproche et beaucoup d'amour. Ernest comprit tout , et il allait s'approcher de Louise pour lui expliquer leur double méprise et ce qui l'avait causée , lorsque madame de Breuil , qui peut-être en savait plus qu'elle n'en avait eu l'air, courut au notaire en s'écriant : Allons , Monsieur, le contrat ! le contrat ! ce sera la meilleure des histoires ! On s'aperçut alors qu'il manquait encore pour signer le cousin de madame de Breuil : C'est égal , signons toujours , dit-elle , puis elle ajouta : Le vieil avare! il aura voulu venir par la diligence, et qui sait à quelle heure ces maudites voitures passent ici ?...

— Ne dites pas trop de mal des diligences, repartit madame de Sauvray, la pauvre chanoinesse , qui faisait au milieu de ces apprêts de noce une assez triste figure; le hasard m'obligea, il y a trois ans, de voyager toute une nuit de cette façon avec mon oncle de Lancy, et je me souviens d'avoir eu pour compagnon de voyage un des jeunes gens les plus spirituels que j'aie jamais rencontrés. Il y eut tout de suite entre nous une sympathie, un charme d'in-

208 LE BOUQUET DE MÀRGUERITBt.

limité, et de Sa part un empressement dont j'eus le bon esprit d'attribuer une partie à l'obscurité ; mais enfui je ne lui en sus pas moins de gré ; car, grâce à lui, ces heures dont je redoutais l'ennui et la fatigue, ont compté parmi les plus agréables de ma vie. C'est au point que j'y ai pensé souvent , trop souvent peut-être , et j'aurais fini par donner trop de place dans mon cœur à mon aimable inconnu , si je ne savais que la pauvre Louise de Sauvray est condamnée à vieillir sans aimer !

Et en finissant sa phrase mélancolique , la chanoinesse suspendit aux corniches un regard auquel Lucien répondit par un de ces soupirs qui n'attendent qu'un carré de papier et une écritoire pour se convertir en élégies.

Cette fois ce fut Ernest qui tressaillit et madame d'Aubrclles qui devina ; un instant après , elle se trouva près d'Ernest et lui dit :

— Il paraît qu'il y a eu deux bouquets et deux Louises : M'en aimez-vous moins ?

— Oh ! bien davantage, ou du moins bien mieux : Et vous?

— Je vous le dirai demain, répondit-elle; mais sa rougeur, son regard et son sourire avaient déjà répondu.

En ce moment, madame de Breuil , qui venait de signer, présenta la plume à son neveu, en lui disant tout bas :

— Eh bien ! mon pauvre Ernest, qu'avez-vous fait de votre idéal?...

— Je l'ai changé contre le bonheur, reprit-il en lui montrant madame d'Aubrelies , et je ne me plains pas du marché.

Page 1