L'ARTISTE EN CAGE. — CARTER
L'esprit ûançais a fait cette fois à l'esprit des bêtes une politesse qui nous a coûté cher ; elles étaient venues le trouver et lui avaient dit, avec cette grâce qui caractérise les bêtes bien apprises: Puisque vous êtes notre aîné, veuille? nous traiter en frère ; composez-nous un drame qui ne soit pas assez spiiùtuel pour nous faire tort; que vos acteurs n'y disent pas trop de jolies choses : vos preuves sont faites depuis long-temps , on attend les nôtres ce soir. AUons, un petit sacrifice d'amour-propre et vous serez récompensé, foi d'animal ! — A quoi l'esprit français a répondu, après force révérences : Qu'à cela ne tienne, mes chères sœurs ! enchanté de vous rendre service ! Je vais, pour vous plaire, me faire drame du Cyrque-Olympique ; nous aurons d'abord nombre de coups de fusil qui prouveront que la poudre est depuis long-temps inventée, et des plaisanteries qui le prouveront encore mieux. Je vous servirai ensuite des tirades sur la gloire des armées françaises et nos succès à Alger en 18/jO; je les ferai même chanter en couplets de l)ravoure, pour qu'on puisse dire : C'est 'aux ! Joignez à cela un peu de comique, tel que j'en invente pour les chevaux de Franconi, des cntr'aclcs d(î trois quarts d'heure, et de farouches Bédouins perpétuellement viclimes du courage des soldats frrrançais !.. Voilà tout
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ce qui' je unis vous douiu'i do mieux en cv. gciiio, v,\ si vous n'êtes pas coutenles, mes cIkits sunirs, il faudra que vous soyez bien dilïiciles.
Tel est cependant le traité, ou, si vous voulez, le contrat qui nous a fait ms^er de si rudes lieures! Si les bries avaient eu plus de confiance en ellesmêmes, si elles n'avaienl pas cru avoir besoin, pour débuter dans le monde, du patronage d'un dramaturge moderne, leur succès et nos plaisirs auraient été plus com|)lels. Mlles ont agi, ces innocentes bétes féroces, comme ces charmantes jeunes femmes qui, n'osant pas ejitrer seules dans un salon, prennent i>our chaperon une de ces antiques et radoteuses douairières au nez crochu, aux robes zébrées et aux turbans fantasticpies. Vous Aoudriez dire un mot à la jeune femme: c'est le chaperon (jiii vous parle, et Uicu sait combien de temps ! Vous voudriez obtenir une valse : le chaperon vous offre sa tabatière et une place à son boston. Voilà ce qu'on gagne à se faire protéger.
On nous a donc entassés dans une salle où chaque coude et chaque genou étaient forcés de s'incruster dans le dos ou les côtes de son voisin, uniquement pour constater ce fait : combien l'esprit des bêles est supérieur à la bêtise des hommes; nous en sommes sortis parfaitement convaincus ; mais, voyez le guignon ! on a dépassé le but au lieu de l'atteindre. L'esprit s'est constaté pendant cinq minutes, la bêtise pendant cinq heures; la proportion n'y était pas!
C'est dommage, cependant; car cela est beau, effrayant, sublime!
Oublions un moment, si vous voulez, cette longue et fastidieuse épreuve; oublions cette mystification en six tableaux qu'on appelle le Lion du Désert; pauvre lion écloppé comme une majesté constitutionnelle! pauvre lion malade, auquel il ne manque plus (pie le fameux coup de pied que vous savez ! Voici Carter, il entre dans celte immense cage comme un roi dans sa salle des gardes ; il se fait bon prince ; il dit à chacun son mot ; une chiquenaude à la iwnthère, un petit soufllel au léopard, un regard h la lionne, un coup de houssine au tigre, h ce tigre énorme et inquiétant dont les caresses ne sont jamais de très bon aloi et dont la griffe amicale laisse toujours un peu de sang pour signature. Puis, de cette remuante et rugissante salle des gardes, Carter fait une chambre à coucher; de ce vieux li(m, il fait un matelas ; de cette lionne, un édredon ; de ce léopard, un oreiller ; de cette panthère, une esclave amoureuse demandant un baiser h son maître ; eide C(! tigre toujours morose, une farouche sentinelle veillant à sa porte. Il se roule, s'enfonce, s'enveloppe, s'entortille dans ce lit de griffes el de gueules ; il y disparaît tout entier, et l'on n'en voit plus sortir cjue sa tête, comme une tête de perdrix d'un immense pâté de Pithiviers ; pâté formidable, immangeable, et qui pourrait être très mangeur. — C'est là, c'est là seulement ce qui est vraiment digne d'admiration et d'intérêt. C'est le cinquième acte de Rodogiine faisant pardonner les quatre autres.
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Et, à ce propos, vous croyez peut-être que je vais vous dire coininc uiou grand confrère le feuilleton parisien : ceci est le dernier mot de l'art dramatique ; après Antony , Buridan , Marie Tudor , ces monstres à face humaine, qui étaient venus s'ébattre devant nous dans la cage du drame moderne, il ne nous restait plus qu'à transporter sur le théâtre de véritable bêtes féroces et d'en faire nos comédiens ordinaires ; après tous ces héros à crinières ébouriffées, nous ne pouvions plus inventer d'autre crinière que celle de ce lion , d'autre héroïne échevelée que cette panthère ! Allons ! courage ! transportons le Cirque et ses jeux sanglans dans la demeure de Corneille et de Racine ! La décadence est complète, le goût se déprave chaque jour; chaque jour il faut une plus forte dose d'alcool à ces gosiers auxquels suffisait autrefois le lait de poule de la trogédie classique ; la Uttérature se meurt ; l'ordre social se dissout , etc. , etc. , — et je pourrais même partir de là pour demander la réforme électorale.
A mon sens, un semblable spectacle, en exceptant la part qu'y ont prise les dramaturges de Franconi , peut bien prouver que les bêtes se civilisent , mais non pas que les hommes s'abrutissent. Ln opéra chanté faux , un drame joué à contre-sens, une comédie récitée sans verve et sans esj)rit, un de ces malheurs, en un mot , que nous rencontrons chaque jour , prouve bien plus contre la dignité humaine que le triomphe de cet homme , qui n'est, après tout , que le triomphe de l'intelligence sur la force. Toutes ces théories du goût qui se corrompt, des esprits blasés qui appellent sans cesse une émotion plus forte, des palais émoussés, des âmes endurcies, etc., ne sont autre chose qu'un paradoxe usé, ce qui est pire que tout, même qu'une vérité. L'homme est toujours le même , avec les mêmes goûts , les mêmes passions , le même penchant à rire de ce qui est ridicule , à s'émouvoir de ce qui émeut , à s'effi-ayer de ce qui est terrible. Quand viendra, pour jouer la tragédie , une artiste comme M"'Rachel, Racine et Corneille feront d'énormes recettes; si, au plus fort succès de Bércnice ou ù.' Iphigénie , on eût annoncé tout-à-coup aux courtisans de Louis W\ , un homme entrant dans la cage du tigre comme ils entraient à l'OEil-de-Bœuf , ils s'y seraient jetés en foule, et M'"" de Sévigné en eût écrit à sa fille une lettre plus stupéfaite encore que celle du mariage de Lauzun. C'est donc une erreur de ressusciter les vieilles histoires de dépravation et de décadence, à |)ropos d'un homme industrieux qui a découvert qu'on pouvait dompter un tigre comme un cheval, et dresser un lion comme un caniche; car, ne nous y trompons pas, ceci est une invention, et rien de plus ; une hivenlion comme la vapeur et le daguerréotype ; l'homme ne fait pas °de prodiges ; il fait des découvertes , et son grand art alors est de doimer à sa découverte l'apparence d'ini prodige. Ce qui est beau en ceci, c'est l'idée première, c'est le premier moment où un
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homme s'est trouvé seul , sans autre défense que sa suprématie intellectuolle , en face d'un de ces terribles hôtes si peu accoutumés à de pareilles visites. Fuis viennent l'imitation, l'exploitation, le charlatanisme, la mise en œuvre, le spectacle que l'on compose avec son idée ; misères que tout cela, boinies pour attirer la foule et ;j;ngncr ([uelque viufît mille livres de rente ! Ici donc, tout le drame a été dans cet avant-scène que])ersonnc n'a vu et qui a subi tant de commentaires, dans cette mystérieuse initiation aux fantasques instincts d'un élève qui pouvait avaler son précepteur à cha<iue coup de férule ; le reste n'est rien ; le drame visible fait avec ce drame inconnu ne nous en donne que la tisane, et (iart(T n'a plus qu'un moyen de devenir le plus grand poète dramatique de son temps; c'est de se faire dévorer.
Dans vingt ans nous ne prendrons pas la peine d'aller au bout de la rue pour assister aux gentillesses des bêles féroces. On se dira : Gustave a mis le collier de force à son tigre; les lions d'Krncst l'ont versé dans une ornière. £t cela paraîtra tout simple ; nous sommes à une époque de fusion et de pêlemêle : bourgeois et grands seigneurs , gens d'esprit et imbéciles , honnêtes gens et fripons , rois et sujets, hommes et femmes, tout finit par se ressembler et se confondre. Eh bien ! comme tout est en progrès, les hommes et les bètes apprendront k s'entendre mieux encore ; les bipèdes feront un pas , les quadrupèdes en feront deux, et nous voilà les meilleurs amis du monde. .N'avons-nous pas commencé par échanger uotre dictionnaire ? Vous savez tous comment l'on appelle maintenant ce beau jeune homme à la chevelure ruisselante, empaqueté dans un irréprochable paletot et fumant un cigare long comme une baguette de tambour? Ce n'est plus un petit-maître, ni un muscadin, ni un merveilleux, ni un élégant, ni un lashionable, ni un dandy : c'est un lion. Et cette femme, sa digne compagne, qui court les steeplcs-chases, saute les haies, boxe et savoure le cigarito? Ce n'est plus une amazone, c'est une lionne. Et ce petit jockey qui se perdrait au besoin dans une de ses bottes à revers ? C'est un tigre. Et cette beauté à la toilette compromettante, b'épanouissant dans celte calèche sans écusson? C'est une panthère. Et celte petite fdle débutant dans la carrière des pirouettes morales et physiques? C'est un rat. Et ce spéculateur, cet homme d'argent acharné à sa proie? C'est un loup-cervier. Et le porlrait d'une Jfenime à la mode fait par un honmie à la mode? Elle a de la race, elle est pur sang ou demi-sang, elle est bien jointée ; l'encolure est souple, les allures bonnes, le poitrail passable, etc. , etc. Vous verrez que tout BufTon y passera, et quand toutes nos maisons seront des ménageries, nul ne s'étonnera [)lus, n'est-ce pas, qu'il y ait des ménageries qui ressemblent à des maisons ?
Tant il est vrai que, dans notre malheureux siècle, tout s'en va! Les bêtes même s'en vont ! Il nous restait encore ce préjugé du lion qui rugit, du tigre
qui dévore, de la hyène ([ui déchire. On nous en avait compté de si belles histoires ! Nous avions si souvent tressailli d'un si délicieux effroi en lisant quelque sauvage épopée dont ils étaient les sanguinaires héros ! Et maintenant voilà qu'on étouffe la voix du lion, qu'on lime les dents du tigre, qu'on réprime chez la hyène ce tic implacable qui survit à la faim ! Ah ! qu'avez-vous fait de mes pauvres bêtes féroces, de cette poésie du désert et de la forêt , de ces formidables cris qui retentissent la nuit dans le lointain , pendant que le voyageur inquiet se serre autour d'un grand feu qui le réchauffe et le rassure ? Et que nous restera-t-il maintenant à raconter à nos enfans ? — Grand-père, nous diront-ils, contez-nous une de ces sombres histoires de revenans qui font tant frémir ! — Hélas ! mou bel enfant , nous sommes devenus des gens trop civilisés pour que le revenant soit encore possible ! ta nourrice même n'y croit plus ! Les vieilles abbayes, les cloîtres aux noires arcades, les châteaux gothiques aux longs corridors, tous ces mystérieux asiles de l'àme en peine qui revient soupirer parmi les vivans, tout cela n'est plus, tout cela est devenu fabrique, usine, manufacture ! An lieu du murnmre du vent qui s'accorde si bien avec les gémissemens du fantôme , il n'entendrait plus que le grincement des roues, la scie stridente, ou le marteau de l'entrepreneur retombant lourdement sur les dernières pierres du passé, comme les leçons de la réalité sur nos dernières illusions ! Plus de revenant aujourd'hui, mon bel enfant ! Dors bien vite, car je n'ai rien à te dire. — Alors, grand-père, une histoire de voleurs, de ces gens qui vous arrêtent dans un bois et vous conduisent ensuite dans une caverne ! — Hélas ! mon fds , le bois et la caverne, aujourd'hui , c'est le monde, c'est le salon, c'est la Bourse, c'est le gouvernement, c'est le ministère ! Pour te conter une histoire de voleurs , il faudrait te faire toute notre histoire politique, industrielle et morale, et celle-là ne t'amuserait pas; elle est déjà bien assez triste pour nous, vieux enfans, qui sommes forcés de la savoir ! — Alors, au moins, une histoire de bêtes féroces, de ces animaux qui vous croquent comme je croquerais une dragée ! — Hélas ! mon fds, nous venons de voir un homme qui , avec une houssine et un regard , fait de ces animaux ce qu'il veut! Le tigre cause familièrement avec lui ; le lion lui ôterait son chapeau, s'il en avait un; la panthère lui demande humblement pour son déjeuner une douzaine de biscuits à la cuillère, trempés dans une bavaroise ; un de ces jours la hyène ouvrira une souscription pour les agneaux orphelins dont elle dévora les parens dans le temps de ses erreurs. Que veux-tu que l'on raconte désormais de bêtes aussi progressives ? Dors , mon bel enfant, et rêve, si tu peux, de revenans, de tigres et de voleurs; car, moi, je n'ai plus rien à t'en dire; il n'y en a plus.
Pauvres bêtes ! — Mais, du moins, quand nous les aurons bien humiliées ; quand nous aurons décidé que sa majesté dévorante, le lion, ne règne pas et
4|f, «HIHOIBTTES D'aRTI»TE5 EN PROVINO.
iw gouverne pas (l;i\ama;j;(' : quand la (riii(ino aura donné un coup de patte au tif]^e qui ne le lui rendra point ; quand nous les aurons attelés à notre brouette dramatique ; quand nous en aurons fait des pères nobles, des jeunes premiers et des inçjénues; quand nous leur aurons tout enlevé, même leurs noms, même la chose la plus simple, l'envie de nous manger, il leur restera nne consolation, c'est de se civiliser encore un peu plus, de perfectionner leurs éludes, et d'en apprendre assez pour entendre ce qu'on dit autour d'elles et pour lire ce qu'on écrit à leur propos. Heureuses bêles! el^es seront bien vengées !
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