L'ARTISTE EN HAILLONS. —ROBERT-MAC AIRE
Après Carter, Robert-iMacaire ; après les spntillesses de la ménagerie civilisée, les politesses du bagne bieu appiis. Nous nous formons ainsi peu à peu une petite collection artistique, dramatique et littéraire, qui n'est peut-être pas de nature h ennoblir notre intelligence, à éclairer notre esprit, élever notre cœur ou fortifier notre raison, mais qui nous prépare d'excellentes connaissances, si jamais l'ordre de choses nous déporte au Sénégal ou à Rochefort, en qualité de journ;ilistcs récalcitrans; il est bon d'avoir des amis partout.
Ne trouvez-vous pas cependant (et ici pardonnez-moi de moraliser un peu; tant de grands docteurs sont devenus de déplorables saltimbanques, que le feuilleton, ce pauvre saltimbanque littéraire, peut bien se transformer en docteur pour cinq minutes), ne trouvez-vous pas qu'il conviendrait d'en finir avec les haillons et les gants jaunes de ce misérable héros? Ne trouvez- vous pas qu'il serait à propos que M. Robert-SIacaire , et son digne ami M. Bertrand, et le baron, son digne beau-père, ctEloa, sa digne femme, et tout ce monde nauséabond qui sent le rance et se remue dans la fange, sans nous en éi)argner les éclaboussures, montât dans une bonne voiture cellulaire, se dérobant pour jamais aux acclamations du peuple le plus spirituel et le plus poli de l'univers?
Voilà bien long-temps, ce me semble, qu'on nous en parle, qu'on les pose, qu'on les habille, qu'on les promène devant nous ! Voilà bien long-temps que nous connaissons les pièces de cet habit, le grincement de cette tabatière, les plis de cette cravate, le fond et la forme de toutes ces choses, même de ce chapeau qui n'a plus ni forme ni fond ! Tout cela n'était pas neuf la première fois, et est bien vieux aujourd'hui ! Mais c'est là une des tristes et humiliantes infirmités de la province ; un beau soir, quelque Parisien blasé, quelqu'auteur
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il bout d'invontions (Irainaliqiios, qiick|iio conK'dien fantasque, en quête d'une créai ion nouvollo, Ninincnt à s'éprendre de qucltiue idée bizarre; ils la ramassent n'importe où, dans le ruisseau de la rue, dans le préau delà prison , à la porte d'un tri|K)l ou d'un mauvais lieu ; ils la débarbouillant, cette intéressante or])licline, l'endoctrinent, la civilisent, la vêtissent, la lancent dans le monde ; et si ce monde qui s'ennuie de lui-même, décide , entre deux bàilleniens, que l'idée est originale et piquante, s'il bat des mains devant ce cynisme beau diseur qui s'étale et fait la roue devant lui, si sa corruption toujours incomplète, contrainte et timide s'extasie au tableau de cette dépravation hardie, naïve, pérorante, voilà un grand succès! Tout Paris y va ; les bons mots du héros sont dans toutes les bouches ; les élégans lui empruntent ses haillons, sa voix , sa langue, ou, pour mieux dire, son argot ; et, ])our dernier triomphe, le jour où tout Paris le sait par cœur, le jour où il n'a plus rien à en apprendre, et où un dégoût salutaire succéderait peut-être à une curiosité malsaine, arrive la censure pour supprimer la pièce, comme le guet, au moyen-âge , pour arrêter un duel quand le vainqueur essuyait son épée et quand le vaincu rendait l'Ame; arrive l'interdiction officielle, qui fait presque un martyr de ce héros dramatique. La police a mis six mois, im an, quelquefois plus, à s'apercevoir que la pièce blessait la morale. Que voulez-vous? La police et la morale mettent toujours beaucoup de temps à faire connaissance !
Alors, l'idée mise à la j)ortc de ce théâtre vide, arrachée à cette foule qui n'en veut plus, songe à faire sa tournée. Déjà Paris l'a oubliée pour quelque chose de plus original et de plus piquant encore : Robert-Macaire pour le Chourineur, par exemple; mais la province est là, bouche béante, attendant que Paris, qu'elle paie assez pour cela, lui envoie ses livres, ses modes, ses pâtes pectorales, ses drames et ses gouvernemens, avec la manière de s'en servir.
Allons, prends ta besace, Jlobert-Macaire , tu la remplaceras, chemin faisant, par la valise de quelque complaisant voyageur! Demande un passeport à quelque haut personnage, ton ancien ami , et commence ton pèlerinage ; c'est maintenant à notre tour de jouir des grâces de ta personne, des beautés de ta théorie S0ciale, des mosaïques de ton pantalon garance, et du bandeau de soie noire qui cache ton œil à l'admiration des nôtres. Mais, hélas! tout cela a perdu le piquant, l'attrait, le prestige des premiers jours! De tout cela il ne reste plus qu'une pauvre brochure enfumée , bien étonnée du bruit qui s'est fait autour d'elle, et la l'rovince, cette sage et honnête personne, qui n'a souvent d'autre bien que sa sagesse et d'autre esprit que son honnêteté, feuillette vainement ces pages , auxquelles elle est assez heureuse pour ne rien comprendre. Pour elle ces pages n'ont point de sens, et une innocente élève du Sacré-Cœur, lisant Lélia, ne serait pas plus dépaysée ; pour elle un voleur est toujours un voleur, un homme de mauvaise mine, à la voix rauque, abruti
par le vice, et plus familier aux jeux de mains qu'aux jeux de mots : pour elle le gendarme même n'a pas perdu son prestige, et quand elle le voit passer en belle tenue, dans la grande rue et sur la grande place, elle est prête à croire au gendarme : Ah ! laissez-lui sa foi et son ignorance , ces deux bonheurs des intelligences modérées ! ne cherchez pas à en faire une rouée de cette respectable mère de famille ! n'essayez pas de l'initier aux impurs secrets de cet esprit, de cette élégance, de ces mœurs étranges, qui ne seront jamais ni ses mœurs, ni son élégance, ni son esprit! et surtout ne lui redites pas trop qu'il peut y avoir des voleurs spirituels, grands parleurs, habiles h duper leur monde, haut placés dans les bureaux d'entreprises industrielles ou autres, et d'une éloquence très propre à toucher les fonds les plus secrets de nos âmes et de nos bourses , car elle finirait par le croire !
Et puis cela est bien humiliant pour notre époque, pour cette majestueuse période de quinze années qui commença où vous savez, que tant de livres aient été écrits, tant de pièces jouées, que tant d'hommes inventifs se soient attelés au chai' dramatique et Httéraire , et qu'après tout nous n'ayons pu mettre au monde et populariser qu'un seul type, Robert-Macaire ! Je me trompe, il y en a eu un autre, effacé aujourd'hui, mais qui a vécu assez long-temps pour avoir droit à notre souvenir : c'est Mayeux. Ainsi (ô néant des vanités humaines ! ) nous qui devions enfanter de si grandes choses, nous dont l'éducation intellectuelle était l'orgueil de nos maîtres, nous qui nous sommes regardés un moment comme les rois de la pensée et qui avons eu pour courtisan Chateaubriand lui-même , nous qui parlions de refaire toute la littérature, toute la philosophie, toute la politique, toute la société contemporaine, voilà ce que nous avons inventé: Robert-Macaire et !\Iayeux ! La double facétie de la difformité du cœur et de la diiïormité du corps ; l'étalage effronté, cynique, goguenard du vice se pavanant au lieu de rougir, de la laideur coquetant au heu de se taire! Le vêtement pailleté de la civilisation, de la raillerie, du paradoxe, jeté sur une épaule marquée et sur une épaule de travers! le voleur systématique et le bossu symbolique ! Quels dignes héritiers , quels nobles descendans de cette belle race littéraire dont le blason est une de nos gloires ! Il me semble les voir entrer, tout souillés des immondices du carrefour, dans cette calme et imposante galerie qui contient tous nos portraits de famille, à nous, écrivains grands et petits, de toutes les classes et de tous les styles. Qu'en diricz-vous, fines et railleuses créations de Rabelais , chefs-d'œuvre de gaîté, de bon sens et de verve, joyeux ébats de l'esprit moderne débarrassé de ses langes? A'ous murmureriez tristement que ce n'était pas la peine de nous apprendre à avoir de l'esprit et à parler notre belle langue, pour que cette langue et cet esprit se missent, après trois cents ans, au service de ce paradoxe ignoble et rabougri ! — Et Alceste, Tartufe, Harpagon, ces types immortels
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el siiblimos d'une littérature à .son apogée! .le crni.s voir Alcoslc montrera Philiutc les uouveau-vcuus en iiii disant : « lih ! biou , n'avais-Jo pas raison ? voilà ce que les hommes deviendront un jour ! » el Pliilinte lui-même ne pluvS savoir que lui répondre, et Harpagon, effrayé, mettre ses mains sur ses poches et courir à sa chère cassette , plus compromise que jamais ; et Tartufe se plaindre doucereusement de n'être pas venu dans un temps où le vice fêté n'a qu'à s'épanouir au grand soleil, el où on lui eût épargné sa haire, sa disciplme, et surtout la tirade de l'exempt ! — Et Dorante , Araminte , Silvia, ces caprices coquets et maniérés, mais charmans encore ! comme, à l'arrivée de ces hôtes de mauvaise, mine ils détourneraient vite leurs têtes élégantes et poudrées ! comme leurs nerfs délicats seraient agacés par ces grosses voix, par cette odeur de cabaret, par cette terrible friperie ! Avec quel courroux ces belles et sentimentales marquises, ces gracieux petits-maîtres demanderaient à Lafleur ou à Dubois comment ils ont laissé monter cette canaille ; et quand ils apprendraient que ce sont là leurs descendaus et leurs héritiers, que c'est à ce degré qu'est descendue toute cette élégance, tout cet esprit, toute cette grâce, toute celte sensibilité raisonneuse et musquée, quelle surprise pour eux et quelle honte pour nous ! — Mais je m'imagine que le plus choqué de tousserait Figaro; Figaro, le leste et adroit avantcoureur des idées nouvelles, l'étincelant diseiu' de bonne aventure révolutionnaire; Figaro ne voudrait jamais reconnaître ces derniers enfans! — Allons donc ! dh-ait-il, ne me parlez pas de ce peuple ni de cette révolution dont vous sortez ; ce ne peut être que la fille bâtarde et rachitique de la mienne ! La mienne est terrible; la votre est ignoble. J apprenais à mon peuple h réclamer ses droits et à détruire les privilèges ; vous apprenez au vôtre à voler les foulards et à tricher les actionnaires. Laissez-moi mi;s ruines ; elles sont plus nobles que vos guenilles ! Si vous êtes l'emblème de votre époque, de votre gouvernement, de vos gens d'esprit, de vos ministres, tant pis pour eux ! J'aimerais mieux reprendre ma savonnette etmes rasoirs, qu'occuper la moindre ou la plus grande place dans cette société- là ! Et maintenant, allezvous en bien vite, mes chers amis, sans quoi je vais crier : Vive le roi ! vive la noblesse ! vivent les abus ! vive l'ancien régime ! et leur demander pardon, chapeau bas, des sottises que j'ai fait faire, el des mauvais ganieinens qui .se réclament de moi ! — Voiià comment seraient accueillis les arrivans, et voilà l'humiliation que nous aurions à subir, nous, leurs introducteurs, nous qui, après tous les héros de bon goût dont la place est marquée dans notre histoire intellectuelle , pièces d'or frappées par le génie ou le talent à l'effigie de leur époque, n'avons su émettre dans la nôtre que ce sale et misérable billon : au physique , iMayeux ; au moral, Robert-Macaire ! Et encore ne croyez pas que vous ayez inventé celui-là, car je no veux pas
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mémo vous laisser ce triste et dernier lioiincur! Le voleur sémillant, facétieti\, amusant, trop amusant peut-être, nous l'avions déjà, et inventé par un homme plus spirituel h lui seul que tous nos dramaturges ensemble ! Vous souvenezvous encore (car on nous apprend tant de choses que nous pourrions bien oublier les anciennes), vous souvenez-vous d'un certain auteur intitulé Lesagc, et d'un certain livre appelé Gii Blas, source éternelle de bonne el franche poésie comique? C'est là qu'on vole avec grâce, c'est là qu'on rencontre d'adroits fripons qui prennent des détours si ingénieux et si subtils, qu'on n'a pas le courage de leur en vouloic ! Scipion, Ambreise de Laméla, don Raphaël, excellentes figures qui font rire sans remords ! La seule histoire de Samuel Simon vaut Robert-lMacaire tout entier ; et puis , quelle différence ! comme ce s voleurs cherchent peu à s'ériger en système ! comme on les force de se plier à nos manières et à notre langage, au lieu de nous initier à leur langage et à leurs manières ! Comme la morale reprend vite ses droits ! Comme le San-Benitn de l'inquisition où se cachent les pâles visages d'Ambroise et de Raphaël, fait justice de leurs triomphantes bouffonneries ! Comme dans tous les linéamens de leurs physionomies joyeuses, le crayon de l'artiste a glissé avec finesse, au lieu de s'écraser sur la pierre et de pousser au noir! Comme, en un mot, Gil Blas est un livre de bonne compagnie, même quand il pciîit des gens qui n'en sont pas, et comme Robert-Macaire ast un ouvrage de mauvais ton, même quand il est toléré par la bonne cora])agnie !
C'est pourquoi tant que Paris ne nous enverra pas de meilleurs livres à admirer, de meilleurs drames à applaudir cl de meilleurs exemples à imiter, nous resterons honnêtes gens, ainsi qu'il convient à de bons provinciaux qui n'ont rien de mieux à faire ; nous relirons Gil Blas, comme il sied à des hommes de goût qui n'ont rien de mieux à lire ; et nous laisserons Robert- Macaire à ces esprits malheureux et blasés qui ont besoin, pour se dérider un peu , qu'on les amuse aux dépens de la morale, de l'honneur, de la probité, de la piété fdiale, de l'autorité paternelle, des affections saintes de la patrie et du foyer domestique : inaliénable patrimoine de l'humanité , nobles et précieux papiers de famille qu'une civilisation en délire peut renier un jour, mais qu'elle ne remplacera jamais !