L'ARTISTE EN CRIME
i&ât
Il y a, (le par le monde, cinq ou six mille publicistes prêts à nous dire, jour par jour, et; qui se passe à lioyroulh ou à Astracan, à Tombouclou ou à Mostaganem : ils possèdent leur Orient sur le bout du doigt; l'Egypte n'eut jamais pour eux d'hiéroglyphes, et ils ne disent plus, comme au temps de xMontcsquieu : Comment peut-on être Persan? La Ciiiue môme a droit à leur affection la plus tendre, et, dernièrement, le rédacteur grave d'une revue grave, s'extasiait gravement sur la religion des Chinois, et proclamait le culte de Fô beaucoup plus raisonnable que nos superstitions catholiques. Grâce donc aux voyageurs et aux journalistes, qui, comme chacun sait, ne racontent que ce qu'ils ont vu et ne parlent que de ce qu'ils connaissent , nous pouvons avoir sur tous les points du globe des renseignemens précis. Un seul pays est excepté de celte attention, de cette étude, de cette bienveillance génériale: c'est tout simplement cette contrée sauvage et inconnue qui s'étend de Quimper à Fréjus et de Bayonne à Thionville ; ce sont ces grandes steppes intellectuelles , sociales , politiques , financières et artistiques qu'on nomme la province. Il y a là trente-un millions et quelques cent mille êtres vivans que les géographes appellent âmes par politesse , et qui peuvent penser , parler et agir, sans qu'on s'informe jamais ni de leurs idées, ni de leurs actions, ni de leurs paroles. .Si on leur donne des préfets, des magistrats , des gendarmes, c'est uniquement pour la forme, et pour qu'ils s'imaginent être administrés; dans le fait, ils n'ont et ne peuvent avoir qu'un fonctionnaire sérieux, le percepteur ; car, tout en s'occupant très peu de ce qu'ils veulent, de ce qu'ils disent ou de ce qu'ils font, on s'occupe très fort de ce qu'ils paient. Sous ce rapport même leur importance s'accroît à mesure que leurs charges augmentent,
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et plus le gouvernement auquel ils ont affaire est intéressé, plus ils deviennent
inti'ressans.
Je me trompe pourtant, et la province a un autre moyen de faire parler d'elle. Si personne n'y songe, tant qu'elle reste ce qu'elle doit être, une bonne et sage personne, une société de simples honnêtes gens, qui sont quelquefois des honnêtes gens fort simples , elle attire tous les regards dès qu'elle a l'honneur de produire un grand criminel. Qu'un Bourguignon ou un Provençal sauve un enfant à la nage, publie un bon livre, invente une charrue-modèle, concoure pour le prix Monlhyon ou envoie à son conseil municipal de bons et dévoués citoyens, il n'en sera pas plus question que du grand Namaquois, et c'est tout au plus s'il obtiendra les honneurs du canard dans le Journal des Villes et des Campagnes ; mais qu'il s'avise d'assassiner les auteurs de ses jours, de couper en morceaux un certain nombre de ses semblables, d'empoisonner un ou plusieurs membres de sa famille, il devient aussitôt plus important que s'il était Turc, Egyptien ou Chinois, k l'instant même les grands journaux s'en emparent ; leurs immenses colonnes, qui ne sont pas tout-à-fait celles de l'ordre social, se remplissent du récit tragique, des préliminaires, des détails, des plaidoyers et des débats. La France entière se presse aux portes et s'accroche aux fenê-. très d'un palais de justice. Le moindre témoin appelé dans l'affaire a le plaisir de voir son nom imprimé, publié, commenté, colporté à cent mille exemplaires , et son improvisation gasconne ou hmousine passée à l'alambic des sténographes, ni plus ni moins que le français de nos élus législatifs. Les peintres à la mode se chargent de conserver à la postérité les traits de l'illustre scélérat. Les féconds et spirituels romanciers en font une étude psychologicfue, une monodie intime, et nous racontent pathétiquement son âme mal comprise et surtout mal traduite. La ville où s'est accompli le magnifique forfait prend rang parmi les pays civilisés ; son existence est révélée à l'attention publique ; le compte-rendu de sa cour d'assises détrône le premier-Paris déloge les affaires de Suisse, éclipse les nouvelles d'Afrique, éteint les voyages princiers, jette notre politique dans l'ombre et notre diplomatie dans le clairobscur. On va à Lliçabide, à Peytel ou à madame Lafarge, comme on va aux eaux, aux bains de mer ou au Diable à Quatre. Les étrangers, les curieux , les oisifs, les femmes romanesques, toute cette foule civilisée qui ne ferait pas un pas pour connaître un établissement utile ou un homme estimable , afflue dans cette petite ville, achalandé ses auberges, décuple le prix de ses denrées; si bien que, pour la bagatelle d'un père égorgé ou d'un mari étranglé, tout un pays se trouve illustré, visité, parcouru, enrichi, et que, si la reconnaissance et la logique avaient le moindre empire en ce monde, les aubergistes, les débitans de flacons , les cafetiers, et, en général, tous les marchands de la
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ville, devraient élever à ces étranges bieiilaileurs un monument avec cette inscription : " Aii\ grands assassins la pairie rcconnaissanlc ! »
A parler st-ritusemenl, n'tt>t-ce pas là un singulier travers ? N'est-ce pas , comme dirait 31. Sainte-Beuve, tourner à l'Erosirate d'une façon fort peu rassurante pour la société, la famille, le repos de chacun , la vie de tous, les mœurs publiqiK's cl privées: pauvres lemjjies d'Ephése dont les destructeurs font de si scandaleuses fortunes! Quoi ! pour occuper de soi, chose si flatteuse ! pour faire du i)iuilen ce monde, chose si enviée ! pour devenir le héros d'un mois, à une époque où les grandes choses durent une semaine et les grands hommes un jour, il sullira de briser violemment l'ordre et de mériter un brevet d'invention dans le mal ! Ettout-à-coup une nation intelligente, inquiète, affairée, se détournera des graves questions, des grands inlérêls qui l'agitent, qui la divisent, qui la menacent peut-être, pour regarder attentivement et de tous ses yeux au fond de ce triste bocal des monstruosités morales qu'on appelle un procès criminel! Ayez, si vous le voulez , des Geoffroy Saint-Hilaire pour chacune de cesénormités ; livrez-la à la méditation de ces observateurs attentifs , naturalistes du monde moral, qui classent le vice et étiquettent le crime; mais qu'ils imitent l'illustre savant du Jardin-des-Planles; (}u'ils conservent soigneusement diins l'espril-de-viu de leurs statistiques leur assassinat phénoménal, leur meurtre à trois tètes et leur empoisonnement à six pattes ; qu'ils en fassent un rapport exact et discret à leurs collègues compétens , et que tout s'arrête là ; que le gros public qui fait les succès de vogue , ne coure pas à ce tribunal pour faire de cette sellette un théâtre, de ce crime un spectacle, de ce criminel un grand rôle ; ou bien alors vous encouragez par vos empressemens cet étrange et périlleux amour de destruction et de révolte, qui est un des démons familiers de l'àme humaine, et que nous n'avons rendu que trop puissant! El cela, dans ([uel temps , je vous le demande ? dans un temps où , de toutes parts , à vos pieds ce matin , à vos cùIl's ce soir, sur vos têtes demain, fourmillent des générations inquiètes, se pressant avec une aveugle ardeur aux avenues encombrées; âmes avides, ambitieuses, mécontentes de leur place an soleil, visant sans cesse au grandiose, à i'inallendu, à l'étrange , parce qu'elles ne sont ni assez fortes pour atteindre à ce qui est grand, ni assez pures pour se contenter de ce qui est bien ! Dans un temps où tout le monde se pose, se drape, se grandit, s'exagère, fait le beau, l'éloquent, le brave, monte sur un piédestal ou sur des échàsses ; où le charlatanisme est le roi du monde, où le gouvernement est un programme, l'industrie un prospectus, la littérature une réclame, le théâtre une affiche, le commerce une annonce! Eh bien ! vous aurez aussi le charlatanisme du crime , les fanfares et les trombones de cours d'assises, un Bilboquet tragique, un Frédi'ric-Lemaîlrc sérieux ! Quand im homme aura essayé de tout pour s'enrichir, pour s'illustrer, j)our être regarde au
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moins, et que sos ciïorts auront été vains , il lui restera ce dernier moyen de devenir quelque chose, de vons intéresser et de vons émouvoir; et, en vérité, il ne faudrait pas avoir le moindre arsenic dans sa poche , et sous sn main la moindre femme ou !e moindre mari , pour se refuser cette illustration , pour vous priver de ce plaisir !
Et ceci est d'un effet bien plus sûr que cette manie de célébrité par le suicide, contre laquelle vous avez écrit de si bonnes et belles pages : l'homme découragé, le poète incompris, l'amant rebuté, l'artiste méconnu, qui, pour faire une fin brillante, se condamnent et s'exécutent eux-mêmes, n'ont pas le plaisir d'assister en personne à cette célébrité qu'ils poursuivent! Le drame dont ils sont les héros se noue et se rompt en même temps; ils n'occupent le monde que parce qu'ils en sortent, et leur seul moyen pour attirer les regards, c'est de les fuir. Ils font, à ce qu'il nous semble, une assez mauvaise affaire, et finissent en dupes parce qu'ils commencent en victimes ; mais le grand homme du Gode pénal a tout le temps de jouir de sa gloire, de savourer sa grandeur, de s'envelopper superbement dans la pourpre de son crime. Il y a donc tout à gagner pour lui, ce qui rend la chose plus séduisante, et tout à perdre pour ceux qu'il tue, ce qui la rend plus dangereuse ; car n'oublions pas que tout homme susceptible d'être tué, peut devenir, pour l'artiste en assassinats, un sujet magnifique, et que nous sommes tous exposés à être pour quelque chose dans sa gloire.
Mais peut-être n'y mettez-vous pas tant de malice ; vous cherchez des émotions, voilà tout. C'est possible, c'est probable même; mais voyez alors quelle inconséquence ! Lorsque parurent certaines productions de l'école moderne (et loin de moi l'idée de les défendre!) , vous n'eûtes pas assez de malédictions et d'anathèmes pour réprouver ces épouvantables abus de la vérité dans la laideur, de la poésie dans le mal ! Vous vous demandiez avec effroi si nous étions tout-h-coup devenus des Barbares, pour encourager ainsi l'art contemporain à ces atroces excès, pour en faire un bourreau et un boucher ! De quel droit, je vous prie, cette délicatesse ? Vous, critique spirituel et poli, qui avez fait entendre tant d'exclamations plaintives lors des tueries de la ToitrdeNesle, que pensez-vous de cet étrange Buridan, qui tue par passe-temps, pour le plaisir? Vous, femmes élégantes et délicates, qui avez usé tant de flacons et de mouchoirs devant les poisons des Borgia, que dites-vous de ce poison qu'on aspire, qu'on boit et qu'on mange pendant quinze jours, de ce cadavre infect qu'on exhume après huit mois, et dont la chimie incertaine se dispute les lambeaux? Ceci n'est plus le théâtre avec ses illusions, l'art dramatique avec ses ménagemens : c'est la vérité sanglante, nauséabonde ; c'est le vrai morceau de chair humaine, coupé, broyé, pétri devant vous, sans que vos yeux se détournent, sans que votre odorat se révolte, sans que votre cœur se soulève
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> oiis voyez donc (juc nos lundis dranialurgc's n'élaient pas si coupables , (pu' vous aviez tort de demander grâce pour vos nerfs, et que nos fables el nos romans sont de l'eau de rose auprès de ces vérités et de ces liistoires ! Et pour sortir bien vite de cet aiïreux inventaire de sang et de pourriture, sous un autre point de vue quelle inconséquence encore! Vous repoussez avec raison ces tristes inventions du paradoxe moderne ([ui poétisent le mal , exaltent le désordre, prêtent à la rébellion morale les séductions du génie, les prestiges de l'héroïsme, presque les palmes du martyre! Vous vous indignez, ou, ce qui vaut mieux encore, vous vous moquez de ces types orgueilleux et maladifs, enfantés par notre siècle, trop hautains pour se résigner, trop pressés pour attendre, trop grands pour le travail, trop vertueux pour le devoir ! Eh bien ! cette curiosité, cet intérêt dont vous entourez les suprêmes excès de ces déplorables esprits, n'est-ce pas un peu de cette gloire qu'ils veulent, un peu de cette grandeur qu'ils rêvent, quelque chose de cette palme sinistre dont la conquête les a séduits ? Cessez donc d'être les complices de ces sophismes que vous détestez ! Ne soyez plus pour rien dans ce cortège insensé qui s'attache à ces horribles triomphateurs et les suit jusqu'à leur sanglant Capitole! Puis, si vous ne savez plus où porter votre attention et vos regards, accordez-en un \)eu plus aux hommes et aux femmes dont l'ambition ne fut pas si haute, et qui se contentent d'être tout simplement d'honnêtes femmes et d'honnêtes gens; et croyez bien que, par le temps qui court, il y a aussi, parmi ceux-là, des héros et des martyrs inconnus, auxquels il a fallu plus de courage, plus de force, plus de vertu même, que pour égorger un parent ou empoisonner un mari !
C'est pourquoi, si j'avais le malheur d'être gouvernement, comme dit le gamin de Charlet, je voudrais ajouter au Code pénal un article ainsi conçu : « Tout homme prévenu d'un trop beau crime, sera jugé à huis-clos ; il sera défendu aux feuilles publiques d'en faire mention, sous peine d'amende. »
Et si j'avais l'honneur d'être journal, je voudrais n'entretenir mes lecteurs que de beaux traits, de bonnes actions, d'actes de vertu et de dévoùment. Je n'aurais pas beaucoup d'abonnés ; je ne pourrais pas j)araître tous les jours ; je serais peu amusant, i^eut-être, mais très édiliant à couj) sûr, et il y a tant de journaux qui ne sont ni l'un ni l'autre !
Un an après.
Pendant que je vous racontais l'histoire du crime en province, voici qu'il a écrit lui-même son roman : surtout ne crions pas trop fort ; n'imitons pas certains journaux dont la vertu effarouchée a fait, à ce sujet , une explosion d'autant plus terrible qu'on s'y attendait moins, d'autant plus forte qu'elle avait été plus long-temps contenue. Les saintes colères n'appartiennent qu'aux bonnes consciences, et pour avoir le droit d'être sans merci, il faudrait être sans reproche. Aussi , ces austères redresseurs de torts nous ont fait un peu l'effet de ces criminels qui se hâtent de dénoncer leurs complices pour faire croire à leur propre innocence, ou de ces prudes de médiocre aloi qui parlent bien haut des débordemens de leur prochain pour donner le change sur leurs équipées. Le courroux de ces don Quichotte impromptus a paru beaucoup trop bruyant pour ne pas être factice, et, quoi qu'ils en aient dit, le feuilleton, le roman, la littérature moderne ont dû reconnaître dans le fait de Marie Capelle ce type si souvent caressé dans leurs rêves , cette éternelle et j, paradoxale anti- thèse de la grandeur dans le mal, de la beauté dans le vice, de l'élégance dans le crime. Pour nous, écartons un moment tout accessoire personnel, et à propos de cet inconcevable testament d'un crime dont nous avons fait une célébrité, et d'une célébrité dont nous devrions nous faire un crime, essayons, s'il se peut, d'être journaliste sans parti pris, moraliste sans emphase et pessimiste sans pléonasme.
fUn écrivain habile, pour lequel je professe une respectueuse déférence , a entrepris, dans une série d'articles fort remarquables, de remonter h la source du crime de madame Lafarge. Il en a cherché et trouvé l'origine dans l'atmosphère morale qu'a respirée l'héroïne du Glandier, dans les dangereux conseils que le roman a murmurés à son oreille , et, se servant d'une métaphore auss^' juste que saisissante, il a dit que madame Lafarge n'avait eu qu'à matérialiser le poison infiltré dans son cœur par une société corrompue et corruptrice. A cet éloquent réquisitoire fulminé contre notre époque, on a répondu par le nom des grands criminels qui ont vécu en d'autres temps. Que ferez-vous a-t-on dit, de la lîrinvilliers , de la Voisin , contemporaines de Corneille et de Racine, comme Marie Capelle est contemporaine de Victor Hugo et de Geor"-e ^ Sand? Accuserez-vousaussi leur siècle, le siècle de Louis XIV, celui que vous
vénérez entre tous ?.... etc...., etc Je trouve beaucoup de vrai dans la
statistique morale dressée par M. Nettement , et cependant quelque chose de
plausible dans la r^'ponse; il y a Ih, selon moi, une grande et décisive distinction à faire. I.e crime en lui-même, œuvre d'un hideux calcul ou d'un affreux désespoir, est de toutes les époques; il appartient à rimmanité tout entière co(nme un fatal et inaliénable héritage , et l'on relrouve sa généalogie dans la Ionique histoire de la perversité humaine, qui n'a accepté d'aucun temps ni dénunli ni lacune. iMais ce qui appartient franchement à notre siècle, ce qui doit en être la condamnation et la honte, c'est la mise en scène du crime , la Nak'ur romanesque et sociale accordée lout-à-c-oup à cette femme, parce qu'elle vole avec esprit, empoisonne avec élégance et éliquilte ses paquets d'arsenic de charmantes moqueries aux dépens de l'honnêteté limousine; c'est encore cet immense retentissement donné par la presse à une affaire de cour d'assises, et prodiguant aux grandeurs du crime quelque chose des magnificences de la gloire; ce sont, enfin, et surtout, ces étranges mémoires, plaidoyer posthume calonmiant les vivans au profit d'une morte ; livre d'autant plus perfide que le ton en est plus décent et la forme plus polie ; œuvre sans nom, dont la libre publication déshonore le pays qui la subit et le pouvoir qui l'autorise.
Voyez la Brinvilliers , la Voisin , puisque ce sont là des noms qu'on a rappelés le plus complaisamment. Elles se détachent, comme de pâles et sombres fantômes, sur le fond radieux du siècle qu'elles effrayèrent. Rien de ce qui les entoure ne les suppose ni ne les explique. On chercherait en vain dans celte littérature si correcte, dans cette poésie si pure, dans cette société si régulière, le germe qui, développé par une nature corrompue, est devenu le poison versé parleurs mains. Aon, elles nous apparaissent, dans leur individualité terrible, icomme de monstrueuses exceptions jetées par l'esprit du mal au siècle des Condé, <les Bossueletdes Fénélon, pour prolester contre l'héroïsme, le génie et la vertu. Aujourd'hui, au contraire, celle séparalion si tranchée, s'amoindritet s'efface; le crime et le vice n'ont plus leur case à part; ils tiennent, par mille affinités secrètes, à la sociélé qu'ils exploitent, aux livres qui les reflètent, aux paradoxes qui les accréditent. linUe eux et celte société, et ces paradoxes et ces livres, la transilion e.st insensible, la nuance à peine saisissable; tout cela vitdcplain-pied, tout cela respire je même air et s'étalç au même soleil. Le frippon, ï Industriel, j'invenleur de ban(iues fantastiques , le loup-ccrvior de bom-se et du télégraphe, se retrouve le soir au théâtre , le matin dans le feuilleton, débitant, en it^ij^ics fihoisis, ticti excentriques maxijnes et se jouant avec une grâce excpiise non seulement des principes les plus sacrés, mais des scntimens les plus naturels, il louche du pied aux journaux, du front aux ministères. Il compte dans le inonde , dans «la société, dans l'État. Le ci imiucl en grand, l'entrepreneur d'empoisomiemens romanesques el de tueries sentimentales , trouve dans les chefs-d'œuvre de nos romanciers et de nos poètes de glorieuses parentés et de ^ssmans jiaii^Uéles. Il se pose cji face <le tous comme la pcrsonniiicatiou hai-
SlLllOVRTIES DAftTJSTRS EN tPROV^^Î^CK . tfiflf.
djfiàe ces héros iiiîaginaires, comme un artiste intrépide et. vi-jii.tnaviiiiîaii'. an;ui-nième ,el sur la vie réelle, au lieu d'opérer dans un monde idéal (it sur des personnages inventés. [(Jette fois, c'est bien mieux encore ; le liéros et l'écri- ^î4«i,,.leicriine et la paraphrase, la réalité et le roman , tout cela se conlond et ne fait qu'un. Le poison et le livre partent de la même main , se servent l'un à l'autre de recommandation et de conmientairs, et cette main délaie et noircit les derniers restes de son arsenic, pom* écrire à sa façon les pièces justificatives d'un procès irrévocablement lini. Que dites-vous de ceci? — N'est-ce pas une innovation dans la nouveauté, un progrès dans le progrès même? Cette femme, qui ji'est plus une femme , cet être inqualifiable qui n'a plus d'autre i^om qu'u^ numéro, d'autre patrie qu'une cellule , d'autre droit que celui de we pas mourir , ce quelque chose accepté à grand'peine par une prison, comme un intermédiaire entre la vie qui n'en veut plus et la tombe esquivée, vous lui concédez le premier de tous les droits, le plus grand de tous les privilèges, celui de communiquer avec le monde par sa pensée , et cela pour démentir l'arrêt qui lui ôte tout le reste! Vous dites que celte femme est frappée de mort civile , et vous lui conservez le libre exercice de la vie intellectuelle ? Vous dites qu'elle ne peut plus franchir ce seuil, et vous permettez à la portion la plus coupable de son être, à cet esprit pervers qui a enfanté le crime , de se propager au loin pour réfuter la justice et calomnier l'innocence! Vous dites qu'elle jçi'a plus de nom, et vous souffrez que ce nom rayonne en tête de son livre pour en assurer le succès et en accélérer la vente ! Vous dites qu'elle ne peut plus posséder , témoigner, faire detesiament, et vous la laissez en possession ,4e ses mensonges, et vous la laissez témoigner de sou innocence , et vous la iaissez léguer au monde et à l'avenir cet héritage funeste , le doute sur la cJiose jugée! Quelle inconséquence ou plutôt quelle logique! car la société, piême dans ses apparentes contradictions, n'est jamais inconséquente; elle a (Compris qu'il y avait entre elle et la coupable je ne sais quelle solidarité mysitérieuse et terrible qui la condamnait à l'impuissance. Elle a douté de ses médecins, douté de ses magistrats, douté de ses juges, douté d'elle-même , et la jïiain lui a tremblé en s'appesautissant enfin sur cette complice qu'elle n'osait ni renier ni reconnaître. C'est là une condition des époques mauvaises; il s'y (étabht entre l'ordre et le désordre tant de compromis et de connivences, que p^s tard l'un se trouve désarmé vis-à-vis de l'autre ; qu'on ignore où commence celui-ci, où (iiiit celui-là; et que les garanties sociales et morales, au moment ,où on les invoque contre une de ces énormités qui donnent à penser au\ plus Irivoles, sont à bout de leurs ressources, incertaines d'elles-mêmes, ne sachant que faire pour réprimer , pour protéger et pour punir.
Oui, ce livre est bien de notre temps, et ne pouvait être que du nôtre. Ouvrez le premier volume, c'est une églogue mondaine ; ce ne sont que mignar-
2S0 SILHOl'ETTES D'aRTISTES EX PROVINCE.
dises, gazouillonient d'oisoaiiv ; naïfs baisers sur des joues fraîches et roses, tètes d'cnfans blondes et rieuses, petits an^es joignant leurs blanches mains: Pcrugin enjolivé par DubulTe , Bernardin de Saint-Pierre infusé dans Scribe. Cette longue et arrogante monodie qui doit finir au Glandier etàla cour d'assises, s'arrête coniplaisaniinent au bord des ruisseaux qui murmurent, sous les charmilles des jardins dont les feuilles jaunies bruissent sous les pieds des promeneurs , dans le salon où le piano redit les mélodies plaintives de Bellini et vie Sclud)ert. Tout cela est frais comme un tablier de pensionnaire , coquet comme une parure de mariée, ratissé comme les allées d'un parc. Çà et là la description cesse, l'enthousiasme des beautés champêtres fait silence , et alors ce sont de légers crayons , de vifs portraits nettement arrêtés , où l'intention perfide se cache sous la politesse factice delà forme, et la personnalité haineuse sous le voile transparent de l'initiale. On est attéré du singulier flegme de cette femme qui, du fond de son tombeau, reproduit avectantde bonheur les commérages du grand monde , raille avec tant de malice la simplicité des mœurs provinciales, saisit avec tant de verve les ridicules des petites villes. Mais cette malice et cette verve, cet élégant partage de femme innocente et calomniée ne sort jamais de certaines bornes ; c'est pourquoi Jules Janin, dans son éloquente philippique contre ces mémoires, n'aurait point dû les confondre avec ces informes essais, tachés de vin , de boue et de sang , écrits à la pointe d'un sale couteau sur la table d'un bouge , et qu'on nous a donnés pour les œuvres de M. Laccnaire ou autres criminels lettrés. Non ! c'était dépasser le but au heu de l'atteindre ; mais l'optimiste écrivain des Débats ne pouvait ou ne voulait pas toucher au vif et au vrai. Il ne pouvait ou n'osait pas dire que le livre de madame I.afarge n'est, après tout, qu'un livre de bonne compagnie écrit par une empoisonneuse , et que c'est ce contraste qui en fait le caractère décisif. Quand le crime reste effronté , cynique , quand il parle l'argot, quand il boit le vin bleu, quand il garde sa spécialité nauséabonde et grossière, il n'y a rien à dire. A chacun sa marque et sa place. Mais ici l'effronterie était pudique, la rouerie se faisait vestale , la scélératesse se parait d'une robe blanche et d'un bouquet d'oranger. Entre cette jeunesse où l'on vole, ce mariage où l'on tue et cette prison où l'on ment, il y avait des pages comme celle-ci :
«< Brise plaintive ! qui viens quelquefois pleurer avec ce monde , pourquoi vos gémissemens n'ont-ils pas réveillé un écho dans mon cœur ? Nuages qui portez la tempête , pourquoi ne pas avoir envoyé votre foudre pour réveiller mon sommeil , vos éclairs pour signaler l'abîme? Et vous, beaux astres qui vous allumiez dans la voûte éthérée, vous avez brillé sur moi, et pas une de ces étoiles filantes qui , pâles et prophétiques, glissent dans l'espace et tombent sur la terre, n'est venue donner sou présage de mort à la pauvre Marie!.. »
Ou bien encore :
« Il était huit heures du matin quand nous arrivâmes au haut de la descente de Saverne ; le soleil en se levant reflétait ses rayons chauds et pourprés sur les froides neiges des montagnes de la foret Noire. ïl faisait chatoyer leurs crêtes comme de pures opales sur la robe bleue du ciel ; les vapeurs du Rhin tremblaient à leur pied en fantasques nuages, et la mystérieuse flèche du clocher de Strasbourg dessinait sa grandiose fixité sur ce mobile horizon : nouvelle échelle de Jacob , elle semblait joindre le ciel à la terre , et porter jusqu'aux pieds de notre père céleste , la croix, symbole de toutes les douleurs et de toutes les espérances !....»
Quel charmant style ! Ne croirait-on pas lire un fragment des Lettres d'un Voyageur? George Sand , dans ses bons chapitres ; de Latouche , dans ses bonnes pages, ont-ils des échappées plus gracieuses? Et, en tout, n'est-on pas frappé, au courant du livre , de son extrême ressemblance avec un de nos romans? Tout y est : l'Iiéroïne belle, jeune, intelligente, passionnée, entourée d'êtres prosaïques qui ne peuvent la comprendre : la vie matérielle avec ses exigences , la vie morale avec ses devoirs , et , pour leur échapper , une orgueilleuse contemplation de soi-même , de poétiques rêveries sous un ciel sombre, d'ardentes et plainti'.es confidences aux nuages et aux étoiles; d'incroyables délicatesses unies à d'incroyables audaces; une sorte de pudeur dépravée ; du sang-froid pour empoisonner son mari , (le la rougeur pour l'embrasser; car, pour que rien ne manque à cette fidèle contre-épreuve qui serait la plus sanglante des satires , si elle n'était pas la plus menteuse des apologies, ce dernier ])aradoxe , celui qu'il est aussi embarrassant de définir que nécessaire de dénoncer , est là encore , là tout entier. Savez-vous ce qu'est cette prisonnière que vous appelez une Brinvilliers , une Borgia? C'est une Agnès, une naïve Agnès, croyant pieusement aux enfans par L'oreille, et dé- . fendant obstinément sa chambre contre tout empiétement conjugal. Tout-àl'heure elle combinait un vol avec une hardiesse sans exemple ; aujourd'hui elle tremble , la pauvre colombe effarouchée , pour un baiser de son mari. Tout-à-l'heure elle va, sans sourciller, remuer l'arsenic à pleines doses; maintenant l'idée d'un tète-à-tête avec M. Lafargc la fait frissonner de honte et frémir de peur. Plus tard elle paraîtra sans ])àlir devant la foule et devant ses juges. En ce moment, voilà qu'elle éprouve dos tressaillcmens de sensitive rien qu'en songeant à son époux qui est là, et à la nuit qui va venir; et elle s'arrange si bien dans ses résistances , ou dans son récit , que cette innocencelà paraît beaucoiq) mieux démontrée que l'autre , et qu'on se résigne à la voir •passer empoisonneuse en restant petite fille. La voilà bien, cette folle et ridicule manie qui fait le fond de tant d'hidianas et de Valcniincs, et qui , en déplaçant les notions du devoir, en corrompt le sentiment , met l'humiliation là où devrait être l'honneur, Thonneur là |où est la honte, prêle une espèce
'2ùZ MLHOUETTKS U AUTISTES EN PROVINCE.
de morale à riniinoraliU' , une toiiuc d'iniinoralité à la morale, et inspirant à certains Otros exceptionnels trop de vertu pour être tout bonnement des hommes et des femmes, leur donne tout juste assez de grandeur pour être des moustres! jNe reconnaissez-vous pas, dans ce dernier trait , le roman , le snpliisme, la triste |)oétique que nous avons inventée, poussés à leur limite extrême et impitoyablement reproduits dans le plus humiliant des miroirs? On a dit que la littérature était l'expression de la société ; cette fois la société et la littérature se sont si bien alliées , qu'on ne sait plus où est la copie, où est le module.
Mais finissons , car en voilà bien assez sur ce qui devrait désormais être voué h l'oubli , et d'ailleurs on ne peut parler d'un pareil livre qu'en restant en dehors ; l'honnêteté défend de l'analyser. Maintenant, si au lieu de vous fâcher, comme j'ai peut-être tort de le faire, contre cet ouvrage, contre le monde qui l'accueille, contre l'autorité qui le tolère, contre nous qui le lisons tout en le blâmant, et qui, en le critiquant, le ferons lire, vous me demandez simplement à propos de ces mémoires, comme ce géomètre, en voyant jouer Iphigènie : Qu'est-ce que cela prou\ c ? je vous dirai qu'il en ressort quatre vérités, ou, si vous voulez, quatre moralités aussi édifiantes qu'instructives, aussi concluantes que péremptoires, et dont chacune sert aux trois autres de justilication et de preuve : c'est d'abord, que madame de Léotaud s'est volé ses diamans à elle-même ; ensuite , que M. Pouch- Lafarge s'est empoisonné tout seul ; troisièmement, que l'héroïne du livre est devenue la femme Lafarge, sans cesser un instant d'être mademoiselle Capelle ; et enfin, que l'auteur de ces mémoires, ainsi que toute sa famille, a toujours professé un dé-
voûment profond , une admiration sans bornes, un véritable culte pour
madame Adélaïde.J
SltÈÔCÈTTÉS D'ARfrgfÉS ÉX fRoVlNCë.