‹ Contes et romans alsaciensChapitre 14 sur 62 · SENTINELLE PERDUE · texte numérisé non relu

SENTINELLE PERDUE

Ils étaient trente mille entre Kice et Savone, Au milieu des rochers que Mont-Albo couronne; Vainqueurs à Loano, décimés par la faim, La poudre leur manquait, les souliers et le pain.

Une nuit, à celte heure oii le silence arrive,

Quand des gardes du camp retentit le qui-vive,

Quand le chant du clairon pour la dernière fois

Éveille les échos endormis dans les bois.

Et que tout bruit s'éteint dans l'immense étendue;

A celte heure, un soldat, senlinelle perdue,

L'arme au bras, l'œil rêveur, embrassant du regard

Les feux de l'ennemi dispersés au hasard,

Songeait à la patrie!... Et par delà les cimes

Que la lune argenlait au revers des abîmes,

Il lui semblait gravir, sur les flancs d'un coteau,

Le sentier qui jadis le menait au hameau ;

Puis, arrivant soudain au seuil d'une chaumière,

Il voyait deux vieillards, assis à la lumière

D'un foyer tremblotant dans le sombre réduit;

El tous deux s'oubliaient au milieu de la nuit.

Tous deux, le front penché, poursuivaient ce long rêve

Qu'on appelle la vie, et que la mort achève !

Et la femme disait : « Voici bientôt un an

Qu'il n'est plus arrivé de nouvelles de Jean.

Nous a-t-il oubliés'? Que fait-il à cette heure ?

Dois-je encore espérer, ou faul-il que je meure

Sans re\oir mon enfant? Les riches sont heureux.

Ils gardent des enfants qui leur ferment les yeux!

Les pauvres, délaissés, meurent dans la souffrance... »

Et l'homme répondait après un long silence :

« Femme, pourétre juste, il faut sesouvenirl

Tu gémis de ton sort, tu devrais le bénir.

Quand je suivais mes bœufs, en sillonnant la plaine.

Par la pluie et les vents, respirant avec peine,

Et que je me disais : « Arrive la moisson ;

« Pour l'avoir, il faudra payer une rançon.

» Le moine et le seigneur sont maîtres de nos terres;

« Le vin, l'huile, le blé, la gerbe que tu serres,

« Le sillon que ta main féconde avec amour,

« L'herbe qui sur ta faux se penche tout le jour,

« L'arbre, le fruit, la fleur, et toi-même et ta femme,

« Le seigneur y prétend, le moine les réclame!

« Toi, tu n'es rien! Tu n'es qu'un manant, un vilain;

a Ton lot, c'est le travail, et le mépris ton gain.

a Dieu lui-même le veut! Dès avant leur naissance,

« Il donne aux uns la charge, aux autres la puissance. »

« Alors, les reins courbés, je sentais la sueur Descendre lentement de mon front sur mon cœur. Et le soir, en rentrant dans ma pauvre chaumière, Quand l'enfant accourait et me criait : « Mon père ! » Quand il me souriait et me tendait les bras, Tout mon corps frissonnait, je me disais tout bas : « Pauvre enfant, tu seras une béte de somme; « Ton père est un manant, il n'a pu faire un homme! » Ces temps sont loin de nous. A force do souffrir. Le peuple s'est levé pour vaincre ou pour mourir. Il a brisé ses fers. Une France nouvelle, La France des manants, a chassé devant elle Les mailres, les valets, les moines et les rois; Elle a fondé pour tous l'égalité des droits. Et tu gémis' ... Ton sort te paraît misérable! Femme, écoute... Avant tout, il faut être équitable : C'est nous, ce sont nos droits que le peuple défend.

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