‹ Contes et romans alsaciensChapitre 15 sur 62 · LA SENTINELLE PERDUE · texte numérisé non relu

LA SENTINELLE PERDUE

Bien d'autres, comme nous, ont là-bas leur enfant.

Celui qui no sait pas faire tic sacrifice,

Qu'il reprenne son joug, et que Dieu le maudisse 1

Car c'est la folle avoine, avide de terrain.

Qui profite de tout et ne rend pas un grain.

— Oui, dit la femme, un an!... Depuis toute une année. Je suis là, misérable, infirme, abandonnée...

Lui, peut-être il est mort, sans amis, sans secours.

Mon pauvre enfant, mon fils !... ma vie et mes amour?;

Que je portais aux champs en remuant la terre,

Pour le voir et lui rire, et qui me disait : «Mère,

a Lorsque je serai grand, je piocherai pour deux ;

« Tu ne feras plus rien, nous serons bien heureux!

i Mère, repose-toi. Laisse, que je t'embrasse! »

Il m'essuyait le front, et je n'étais plus lasse.

Et le soir il voulait porter seul les hoyaux.

a Je suis fort! « disait-il, courbant son petit dos.

Ah! c'était le bon temps! Que me faisaient la peine.

Les chagrins, les soucis que la misère amène.

Le moine et le seigneur qui nous prenaient le pain,

La souffrance du jour, la peur du lendemain?...

Le mépris des valets, notre cœur le surmonte;

C'est pour mon pauvre enfant que je buvais la honte !

La honte et les chagrins sont bientôt effacés.

Je le voyais grandir, n'était-ce pas assez?

Il prenait de la force, et les gens du village

Aux luttes de Saint-Jean admiraient son courage.

Ils disaient en riant : « Jeanne, réjouis-toi,

a La fille du bailli va couronner le roi... »

Comme tout me revient! Mon Dieu, quelle souffrance!

— Nous devons, dit le vieux, notre sang à la France. C'est notre mère à tous; elle a bâti sur nous

Sa force et sa grandeur, dont le monde est jaloux.

Les nobles autrefois allaient seuls à la guerre ;

Aujourd'hui je suis noble, et je défends ma terre.

Aurais-je moins de cœur qu'un prince ou qu'un baron ?

Ne serais-je Français et libre que de nom"?

Faudra-t-il envoyer un duc pour me défendre?

La servitude alors ne peut se faire attendre;

Celui qui me défend est déjà mon seigneur,

Il prouve assez son droit en montrant plus de cœur.

Grâce à Dieu, nous valons toute cette noblesse ;

Mon fils combat pour moi, je n'ai point de vieillesse.

Je me retrouve en lui, je suis aux premiers rangs;

Je frappe avec son bras les soutiens des tyrans.

Gémis, si tu le veux, cesse de te contraindre!...

Mais Jean fait son devoir, je ne saurais te plaindre.

S'il pouvait oublier ce qu'il doit au pays.

S'il reculait jamais devant nos ennemis.

S'il désertait nos droits, s'il reniait ses pères,

Alors je verserais des larmes bien amères...

Je serais dégradé!.... Mais c'est trop discourir.

Le vieux sang du vilain ne peut se démentir. »

Ainsi passait le rêve, et sur la plaine immense Le soldat écoutait au milieu du silence :

Tout se taisait au loin ; le ciel profond ot pur Reposait sur les monis sa coujiolc d'azur ; Les chevaux au [liquet hennissaient d'un ton grôle, Et le cri prolongé : « Garde à toi, sentinelle! » S'étendait dans la nuit, comme un dernier soupir De la brise qui tombe et semble s'assoupir.

Mais autour de ces feux où se gardait l'armée. Sous l'éclair de la flamme et la pâle fumée, Combien d'autres rêvaient, endormis sur leurs sacs, Ou debouts et pensifs dans l'ombre des bivacs ! Et combien revoyaient, au beau pays de France, Le chaume verdoyant où notre cœur s'élance, La ruelle où de loin on entend aboyer L'ami de la maison, le vieux chien du foyer,

La porte et son loquet, la petite fenêtre Qu'ombrage le vieux lierre, — où s'incline peut-être La grand'mère tremblante, appelant du regard L'enfant qu'il faut bénir, et qui viendra trop tard! Combien d'autres, perdus dans un rêve plus sombre. De ces temps malheureux voyaient repasser l'ombre, Où, durant leur jeunesse, éveillés un matin, Ils avaient entendu bourdonner le tocsin Sur la plaine et les monts, de village en village, Comme on entend la nuit s'élever un orage! Les Prussiens arrivaient !. . . On entendait des cris : « Aux armes, citoyens, il faut sauver Paris! »

Et l'on voyait courir, comme des fourmilières.

Les manants, les vilains sortant de leurs tanières,

La hache sur l'épaule, et brandissant leurs faux

X la rouge lueur des couvents, des châteaux!

Quel temps! quelle misère! et depuis que d'alarmes!,

Les Bretons soulevés, le pays tout en armes ;

L'Europe qui sur nous épuise ses soldats;

La tribune qui tonne au milieu des combats;

La patrie en danger, et la guerre civile

Qui marque les suspects, poursuit, condamne, exile,

'Immole à la vengeance, et non pas au devoir.

Les partis tour à tour renversés du pouvoir !

Que de crimes commis au nom de la justice!

Que d'esprits éminents dévoués au supplice!

Tout saigne et se confond dans un vaste tombeau ;

Le cœur de la patrie est aux mains du bourreau !

Il le fallait, hélas! Le soc impitoyable,

En creusant son sillon, enterre dans le sable

L'ivraie et le bon grain, le chardon et la fleur :

Tout périt, pour renaître ou plus grand ou meilleur!

Ne plaignons pas le sort du juste qui succombe.

Sa force et sa vertu renaissent de la tombe.

C'est au prix de son sang que la postérité

Doit recueillir un jour la sainte liberté.

Cela suffit. Qu'importe où sa cendre repose?

Il est beau de mourir pour une juste cause.

Le reste n'est qu'un songe, et c'est avoir vécu

Que d'affirmer le droit, même en tombant vaincu.

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