STRASBOURG
• La revendicutiun de nos droits reste u jun.uis ouverte , ,p,„e lîl.)
HISTOIRE DU PLÉBISCITE
17 janvier, sans réussir, à cause des renforts que de Werder avait reçus, çt du mauvais état des chemins, défoncés par la pluie et les neiges ; enOn l'arrivée de Manteuffel, avec ses soixante mille hommes, venant aussi de Paris, pour lui couper la retraite.
Alors nous comprîmes que les landwehr avaient eu raison de nous dire qu'il leur arrivait des renforts de Taris , et Georges, qui se connaissait à ces choses mieux que moi, perdit la grande confiance qu'il avait en Trochu :
« Ou bien, di.-ait-il, les Parisiens sont des lâches, qui ne veulent pas se battre, et c'est ce que je ne crois pas, car je les connais ; ou bien celui qui les commande manque d'audace.
Jusqu'à présent on a vu des armées de secours envoyées à ceux qui soutenaient un siège; aujourd'hui nous voyons ceux qui font le siège d'une ville, plus forte qu'eux en hommes, en armes, en munitions, détacher des armées entières pour venir écraser nos troupes de province ; ce n'est pas croyable. Les Parisiens demandent à faire des sorties, j'en suis sûr, surtout maintenant que la famine est venue... Eh bien, si l'on en faisait, les Allemands auraient besoin de tout leur monde là-bas, et ne pourraient pas venir accabler ici nos armées déjà trop faibles. »
Qu'on dise ce qu'on voudra, je crois que Georges avait raison !
La seule chose qui nous fit un peu de plaisir, vers la fin de ce terrible mois de janvier, ce fut d'apprendre que les francs-tireurs avaient fait sauter le pont de Fontenay, sur le chemin de fer entre Nancy et Toul. Mais notre joie ne dura pas longtemps : trois ou quatre jours après, des affiches posées à la porte de la mairie, nous annonçaient que les Allemands avaient brûlé le village de Fontenay de fond en comble, pour punir les habitants de n'avoir pas dénoncé les francs-tireurs; et que nous tous Lorrains, nous étions condamné.*, en raison de ce crime, à payer une contribution extraordinaire de dix millions à Sa Majesté l'empereur d'Allemagne !
En même temps, comme les ouvrieis français refusaient de travailler pour rétablir ce pont, le préfet prussien de la Meurthe écrivait au maire de Nancy :
« Si demain, mardi 24 janvier, à midi, cinq cents ouvriers des chantiers de la ville ne se trouvent pas à la gare, les surveillants d'abord et un certain nombre d'ouvriers ensuite seront saisis et fusillés sur place. »
Ce préfet s'appelait Renard, « comte Renard. »
Je dis ces choses, pourqu'on s'en souvienne quand le moment sera venu.
Mais tout cela n'était encore rien, auprès de ce qui nous attendait.
Un matin, les Prussiens m'avaient donné quelques sacs de grain à moudre; je ne pouvais refuser de travailler pour eux, car ils m'auraient accablé de coups, et peut-être remmené du côté de Metz.
J'avais longtemps parlé de neige, de glace, de la baisse des eaux de ma vanne, malheureusement le temps s'était mis à la pluie, la neige fondait, la vanne était pleine, elle 2 ou le 3 février, je ne sais plus au juste, à cause du trouble que me causa cette affaire, j'empilais les sacs dans mon moulin ; le père Offran m'aidait et Catherine aussi. Grédel en haut, après avoir balayé la maison et fait le feu dans la cuisine, s'habillait. 11 pouvait être huit heures du matin , quand , regardant par hasard dans la rue, où l'eau clapotait de toutes les gouttières, je vis Georges et Marie-Anne qui venaient.
Le cousin allongeait ses grandes jambes; sa femme courait derrière lui; plus loin, un landwehr arrivait aussi, les gens balayaient devant leurs portes, sans s'inquiéter d'éclabousser le monde.
Georges, en approchant du moulin, me cria :
« Tu sais ce qui se passe?
— Non! quoi?
— Eh bien, un armistice est conclu pour vingt et un jours; les forts de Paris sont rendus; les Prussiens peuvent brûler la ville, quand il leur plaira; ils peuvent envoyer toutes leurs troupes et leurs canons contre Bourbaki, car l'armistice ne s'étend pas aux opérations de l'Est. »
Georges était pâle, sa voix tremblait. Grédel, au haut de l'escalier, écoutait en se tortillant vite les cheveux sur la nuque.
V. Tiens, regarde, Christian, me dit le cousin, qui tenait un journal, lis-moi ça!... Toutes les troupes de Bourbaki et de Garibaldi sont livrées par cet armistice... MauteuUel, arrivé de Paris avec soixante mille hommes, occupe déjà leur ligne de retraite; les malheureux entre 'Werder et lui n'ont plus qu'à se rendre. Tous ceux qui se sont sauvés de Metz, de Strasbourg ou d'ailleurs, pour reprendre du service, seront fusillés; nos pauvres mobiles de Phalsbourg sont dans ce nombre: pas un n'en réchappera. »
Pendant que le cousin parlait, Grédel était descendue sans même prendre la peine de mettre des savates; elle se penchait derrière
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lui, pâle comme une morte, essayant de lire par-dessus son épaule, et tout à coup elle lui arracha la Gazelle. Georges aurait Lien voulu n'avoir rien dit, mais il était trop lard!
Grédel, après avoir lu, les dents serrées, se mit cà courir comme une folle, en poussant des cris épouvantables :
« Oh! les gueux!... Oh! mou pauvre Jean- Baptiste!... Oh ! les brigands ! ... Oh ! mon pauvre Jean-Baptiste!... »
Elle avait l'air de chercher quelque chose poursûbattre. Etcomme nous restions là, tout bouleversés de ses cris, et que je lui disais :
« Grédel, au nom du ciel, ne fais pas un pareil scandale; les gens vont l'entendre jusqu'au bout du village!... »
Elle me répondit furieuse :
«. Taisez-vous!... Vous êtes cause de tout!...
— Moi? lui dis-je indigné.
— Oui, vous! fit-elle en me lançant uncoup d'œil terrible. Vous !... avec votre plébiscite ; eu trompant les gens, en leur promettant la pai.x!... Vous mériteriez d'être avec Bazaiue et les autres.
— Oh ! Grédel, Grédel, lui dis-je, épouvanté de l'entendre et de la voir ; Grédel, oses-tu parler ainsi à ton père? Tu sais bien que les gueux m'ont trompé moi-même!... »
Et ma femme criait :
« Seigneur Dieu, cette fille nous fera tous mourir. »
Elle s'était assise sur l'escalier. Marie- Anne, les mains jointes, disait :
« Il faut lui pardonner... la malheureuse perd l'esprit!... d
Jamais je n'avais eu d'humiliation pareille: ("■tre traité de cette façon par ma propre fille ! .Mais Grédel ne respectait plus rien; et le cousin Georges ayant voulu lui faire aussi des représentations, elle lui cria :
« Vous!... Vous!... un vieuï soldat!..vous n'êtes pas honteux de rester ici à lire des gazettes, au lieu d'aller vous battre!.. Les landwehr sontau<si vieux que vous, avec leurs cheveux gris et leurs lunettes; ils ne font pas de discours, ils marchent tous... C'est pour ça que nous sommes battus !... »
A la fin l'indignation me prit ; et je cherchais mon nerf de bœuf derrière la porte, pour tomber sur elle, quand par malheur un laudwehr entra, demandant si la farine était prête. Grédel le vit à peine, qu'elle poussa un cri tellement sauvage, que les cheveux m'en dressent encore sur la tête, et dans la même seconde elle empoigna la hachette; Georges eutjiiste le temps de l'attraper par le chignon, mais la hachette était déjà partie, en sifflant
dans l'air, et s'enfonçant à trois bons pouces dans le montant de la porte.
Le laudwehr, un vieux, avec de gros yeux, avait vu le fer briller près de sou oreille ; il avait entendu ce siftlement: et comme Grédel se débattait contre Geoi'ges, en criant:
« Ah ! le gueux, je l'ai manqué !... »
Il se mit à courir de toutes ses foices, remontant le village; moi, je courus sur l'écluse, croyant qu'il allait chez le maire, mais il se sauva beaucoup plus loin, et descendit la route du côté deWéchem.
Alors Grédel comprit pourtant qu'elle venait de faire un mauvais coup; elle monta dans sa chambre, mit ses souliers, prit son panier, entra dans la cuisine chercher du pain et un couteau, et puis elle sortit, courant sur l'autre pente de la montagne, pour gagner le Krapenfelz, on se trouvait encore notre vache, avec celle de plusieurs autres, sous la garde du vieux hardier.
« Voilà une vilaine affaire, dit Georges en me regardant; le landwehr va te dénoncer, ce soir les gendarmes prussiens seront ici. Ah ! mon pauvre Christian, je ne sais pas d'où celte fille l'est venue ; il faut que dans nos anciens, toutes les femmes n'aient pas été comme ta pauvre mère, ni comme la grand'mère Malhurine.
— Que voulez-vous, disait Marie-Anne, elle aime son Jean-Baptiste, n
Et je pensais :
« Plût à Dieu qu'il Peut déjà!... Ce n'est pas moi qui leur refuserai maintenant la permission de se marier, non ! s'ils étaient seulement déjà ensemble !...
Je songeais à la manière d'arranger cette vilaine affaire ; Georges disait qu'il fallait rattraper le landwehr, et lui glissertrois ou quatre pièces de cent sous, pour l'engager à se taire; les Prussiens se laissent attendrir par l'argent ; mais où le trouver maintenant? comment le rattraper? Je n'avais plus mes deux bons chevaux! Finalement, je laissai tout aller à la grâce de Dieu !
Une chose étonnante, c'est que ce landwehr n'ait jamais reparu chez nous. Le même jour, deux autres Allemands avec le lieutenant Hortig vinrent prendre livraison de la farine, sans me parler de rien. On aurait dit que rien ne s'était passé. Le lendemain, le surlendemain nous attendions encore dans la crainte, mais cet homme ne donna plus signe de vie. C'étaitsans doute un maraudeur, un de ces mauvais gueux qui se préseutaienl sans ordre, dans les maisons, pour toucher les réquisitions de toute sorte, qu'ils allaient
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vendre ensuite dans les villages vuisius ; cela s'était vu plus d'une fois chez nous depuis l'arrivée des Allemands. Voilà ce que je me suis dit plus tard; mais alors la crainte de voir revenir ce gueux avec les gendarmes, ne mu laissait pas une minute de repos; à chaque instant ma femme, sur la porte, criait :
0 Christian, sauve-toi... voici les gendarmes prussiens qui viennent. »
Elle me mettait dans des transes, à propos d'une vache, ou d'un juif enfourché sur son âne, qu'elle découvrait au loin sur la route.
Grédel, elle, resta huit jours au bois, sous le Krapenfelz ; les bûcherons lui rapportaient chaque matin ce qui se passait au village. A la fin elle revint toute riante; elle renlra dans sa chambre pour changer d'habits, et se remit à faire son ouvrage, sans nous parler de ce qui s'était passé. Nous n'avions pas envie non plus de la remettre sur le chapitre de Jean-Baptiste; mais elle-même, nous voyant toujours tristes, finit par nous dire:
<( Bah ! maintenant tout va bien... Tenez... regardez ça!... »
C'était une lettre de Jean-Baptiste Werner, qu'elle avait reçue sous les roches. Dans cette lettre, que je lus bien étonné, Werner racontait qu'il avait d'abord voulu rejoindre Garibaldi à Dijon; mais que, faute d'argent, il avait été forcé de s'arrêter à Besançon, où l'on oiganisait les volontaires des Vosges et d'Alsace; qu'à l'arrivée de Bourbaki, il était entré comme canonnier dans le 18' corps; qu'on s'était battu deux jours après à d'Esprels et à Villersexel, où beaucoup de Prussiens étaient restés sur place ! qu'il faisait un froid extraordinaire ; et que les Prussiens, repoussés par nos colonnes, s'étaient retirés de village en village de l'autre côté de la Lisaine, entre Montbéliard et le mont Vaudois ; que là Werder, derrière un grand ravin, avait des batteries de 24, bien couvertes, sur trois étages; que toute son armée et ses renforts étaient réunis et bien retranchés! que, malgré cela, Bourbaki voulant débloquer Beifort et descendre en Alsace, avait ordonné l'aitaque générale, et que tout ce pays, pendant trois jours, ressemblait à un grand incendie, à cause du feu épouvantable des batteries prussiennes et des nôtres; qu'on n'avait malheureusement pu forcer le passage ; et que l'épuisement des munitions, les fatigues, les grandes souffrances du froid et de la faim, parce qu'il n'existait pas de magasins d'habillements ni de vivres sur nos derrières, que toutes ces causes réunies nous avaient forcés de reculer, mais dans l'espérance de revenir
bientôt; quand tout à coup la nouvelle s'était répandue qu'une autre armée allemande marchait sur notre ligne de retraite, vers Dole, une armée considérable, arrivant de Paris! Qu'on s'était dépêché de se dégager le plus possible en gagnant Pontarlier ; mais que ces troupes fraîches avaient sur nous un grand avantage; que Werder aussi nous suivait; que nous allions être pris de tous les côtés autour de Besançon, et qu'alors Bourbaki, désespéré, avait voulu se brûler la cervelle, qu'il s'était blessé grièvement; que le général Clinchant ayant pris aussitôt le commandement en chef, tous ces malheurs ne nous auraient pas empêchés d'atteindre Lyon, à travers le Jura, si les maires de villages n'avaient pas fait publier l'armistice, moyennant quoi l'armée, se croyant couverte, avait négligé de garder sa ligne de retraite; qu'un grand nombre même avaient déposé leurs armes, en se retirant dans les villages; que les Prussiens s'étaient toujours avancés, et que le soij- seulement, lorsqu'ils occupaient tous les défilés, le général Manteufïel avait déclaré que l'armistice ne s'étendait pas aux opérations de l'Est, en sommant notre armée de dé^^oser les armes, comme celle de Sedan et de Metz !.. . mais que les soldats de la République n'avaient pas voulu se rendre; qu'ils s'étaient frayé un passage à travers les glaces, les neiges et des milliers de cadavres prussiens jusqu'en Suisse.
Jean-Baptiste W'erner raconlait en détail, dans cette longue lettre, tout ce qu'il avait souffert; les combats que le 18'' corps, chargé de proléger laretraile, avait livrés sur les rochers; au fond des précipices, dans tous les tournante oùl'enuemi s'était retranché pour nous arrêter, combien des nôtres avaient péri de fatigue, de froid et de faim!... et puis l'accueil admirable que les braves Suisses avaient fait à nos malheureux soldats: ils les avaient reçus, non pas comme des étrangers, mais comme des frères ; chaque ville, chaque village, chaque maison s'ouvrait pour eux avec attendrissement ; on comprenait que ce peuple suisse est un grand peuple, car la grandeur ne se mesure pas à l'étendue d'un pays, mais au sentiment d'humanité de ceux qui l'habitent, à l'ôlévalion de leur caractère, au respect qu'ils ont pour le courage malheureux, à leur amour de la justice et de la liberté. Toutes choses que les Allemands né peuvent pas comprendre.
Con^bien les Suisses nous ont envoyé depuis de .secours en argent, en vêlements, eu aliments, en semailles, pour nos pauvres compatriotes ruinés par la guerre! Il en avrivait à Saverne, à Phalsbourg, à la Petite-
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Pierre, partout... Ah! nous voyions alors que le ciel et la terre ne nous avaient pas abandonnes; nous voyions qu'il existait encore d'honnêtes gens, des cœurs vraiment républicains; que tous n'étaient pas nés pour les incendies, les pillages et les assassinats ; qu'il n'existe pas seulement des hypocrites en ce monde, mais de véritables chrétiens, inspirés par celui qui disait aux hommes :
« Aimez-vous les uns les autres; vous êtes tous frères! »
Ce n'est pas lui qui aurait inventé les bombes à pétrole, cl qui aurait dit que la force de la brute domine le droit, comme ces barbares de l'autre côté du Rhin.
Cette lettre de Jean-Baptiste Wernerme fit plaisir, je reconnus que c'était un brave garçon etuu vrai patriote; mais en attendant, la politique allait toujours son train; il s'agissait maintenant de nommer des députés à l'Assemblée nationale, qui devait décider de la paix, ou de la continuation de la guerre; l'armistice de vingt et un jours n'avait pas d'autre but, à ce qu'on disait.
Tous ceux qui ne tenaient pas à devenir Prussiens se mirent donc eu campagne, Georges et moi les premiers; moi surtout, car je me reprochais chaque jour d'avoir fait voter Taborainable plébiscite. Et la vieille comédie recommença du jour au lendemain; on ne trouvait plus de légitimistes, de bonapartistes, d'orléanistes, tous criaient :
« Nous sommes républicains... Votez pour nous !... »
Mais tlnns tous les pays où les Allemands venaient de passer, on se souvenait du plébiscite; le peuple commençait à se dire que cette indigne comédie nous perdait, et qu'il fallait juger des gens par leurs actions, et non par leurs paroles.
A Strasbourg, à Nancy, tous ceux qui voulaient rester Français, nommèrent de bons vieux républicains, qui partirent tout de suite pour Bordeaux. Gambetta fut nommé chez nous et dans la Meurthe; il fut nommé dans beaucoup d'autres départements, avecThiei'S, Garibaldi, Faidherbe, Chanzy, etc.
Ces élections nous rendirent encore une fois l'espérance ; nous pensions que tout s'était passé dans l'Ouest et le Midi comme chez nous.
Gambetta, qui ne perdait jamais la tête dans les moments dangereux et difhciles, avait déclarcque tous les ancien^ '"''iputés officiels de Bonaparte, tous les anciens ministres, sénateurs, conseillers d'État et préfets de l'Empire, ne pouvaient pas être nommés députés.
Geoiges trouvait cela très-juste :
« Quand un gueux mange tout son bien en débauches, on le fait interdire, à plus forte raison, disait-il, doit-on interdire des êtres qui nous ont ruinés de fond en comble, qui ont dévoré le bien de la nation et mis nos deux plus belles provinces en péril. Tous ces gens-là devraient être déchus à perpétuité de leurs droits politiques.
Mais Bismark, qui ne comptait que sur les anciens fonctionnaires de l'Empire, pour témoigner sa reconnaissance h ïhonnHc homme, au sujet de sa belle conduite à Sedan, et du cadeau de Metz, qu'il avait fait à Sa Majesté Guillaume, protesta contre la déclaration de Gambetta, disant que les élections ne seraient pas libres, et que la liberté lui tenait tellement à cœur, qu'il aimerait mieux rompi-e l'armistice que de gêner la liberté des élections.
« Comment, criait Georges, ce Bismark, qui, dans le temps, avertissait les députés prussiens de ménager leurs expressions vis-à-vis de la noblesse, a parce qu'il existe en Prusse « des peines contre les domestiques qui se per- (( mettent d'insulter leurs maîtres » ,ce même Bismark vient défendre ici la liberté, pour soutenir Bonaparte ! Quel défenseur de la liberté ! »
Malheureusement tout cela ne servait de rien, les Prussiens étaient déjà dans les forts de Paris, et les menaces de Bismark avaient plus de poids en France que les paroles de Gambetta.
Il fallut donc encore céder à Sa Majesté Guillaume, et beaucoup de nos députés lui doivent d'être à l'Assemblée nationale.
Ces défenseurs de la République, nommés grâce à Bismark, lui montrèrent aussitôt qu'ils n'étaient pas des ingrats, en sifflant Garibaldi, pour être venu d'Italie, vieux, infirme, ma- lade, avec ses deux fils, combattre les ennemis de la France et soutenir la justice, quand toute l'Europe nous abandonnait!
Garibaldi ne put pas même leur répondre ; ces représentants du peuple sifflaient et criaient trop fort! Il s'en alla tranquillement... Le dimanche suivant, je suis honteux de le dire, monsieur Daniel et beaucoup d'autres curés de notre pays prêchèrent que Garibaldi était une canaille... Je ne les accuse pas, je raconte : ils avaient reçu des ordres de leurs évêques. Le pauvre prêtre de campagne est dans la main de l'évêque, comme le fouet dans la main du roulier!... Je sais que plusieurs auraient mieux aimé se taire, et je les plains !
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Eufin, Bismark devait rire, il avait pins d'amis chez nous qu'on ne croyait.
Ensuite l'Assemblée de Bordeaux vota la paix, ce n'était pas difficile, moyennant la cession de l'Alsace et de la Lorraine et cinq milliards d'indemnité! Tout le monde am-ait pu faire la paix à des conditions pareilles.
Là-dessus, nos pauvres députés d'Alsace et de Lorraine, déclarés Allemands par des Français, protestèrent :
« Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée nationale, une déclaration affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces provinces, leur volonté et leur droit de rester françaises.
a Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force à la domination de l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.
« Nous déclarons encore une fois nul cl non avenu un pacle qui dispose de nous sans noire consentemenl.
« La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous cl à chacun, dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.
« Au moment de quitter celle enceinte, où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés
n Nous vous suivrons de nos vœux, et nous attendrons, avec une confiance entière dans l'avenir, que la France, régénérée, reprenne le cours de sa grande destinée.
« Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affeclion filiale, jusqu'au jour ou elle viendra y leprendre sa place. »
Voilà ce qu'ils dirent !
M. Thiers leur demanda s'ils connaissaient un autre moyen de sauver la France; aucun ne répondit. Malheureusement il n'en existait pas; après la capitulation de Paris, il fallait sacrifier un bras pour sauver le corps.
La moitié des députés s'inquiétaient déjà d'autre chose : la paix faite, ils ne pensaient plus qu'à nommer un roi et à décapitaliser Paris, — comme disaient leurs gazettes, — pour le punir d'avoir proclamé la République? Tous ces gens, qui s'étaient présentés devant
les électeurs en faisant des professions de foi républicaines, étaient des royalistes.
Gambetta, ayant opté pour le Bas-Rhin, sortit de la Chambre avec nos députés ; d'autres vieux républicains, siffles d'une manière indigne chaque fois qu'ils ouvraient la bouche, donnèrent leur démission.
Paris s'agitait, on craignait un soulèvement.
Vers ce temps, dans les premiers jours du mois de mars 1871, comme déjà les percepteurs, les contrôleurs, les gardes généraux et d'autres fonctionnaires prussiens venaient remplacer les nôtres ; qu'on nous annonçait que la langue française serait abolie dans nos écoles, et que les braves Alsaciens qui désiraient s'engager dans les armées du roi de Prusse, obtiendraient toutes les facilités désirables; qu'ils pourraient même entrer dans la garde de Sa Majesté impériale et royale; vers ce temps, un vieux camarade du cousin Georges, Nicolas Hague, maître sellier, homme riche et jouissant d'une belle réputation dans son état, vint le voir de Paris.
Nicolas Hague avait acheté beaucoup de vignes en Alsace; son intention, avant la guerre, était de se retirer chez nous dès qu'il aurait liquidé ses afTaires ; mais après toutes les cruautés que les Allemands venaient de commettre, voyant notre pays entre leurs mains, il ne songeait plus qu'à revendre ses vignes, ne tenant pas à vivre au milieu de ces barbares.
On pense si Georges et Marie-Anne reçurent bien ce vieil ami ; tout de suite il eut sa chambre en haut, et s'établit là comme en famille.
C'était un homme de cinquante ans, les oreilles rouges, les joues et le menton entourés d'un collier de barbe, un large gilet de velours, garni de chaînes et de breloques en or sur le ventre, enfin un véritable Alsacien, plein de bon sens et d'expérience.
Sa femme, native de Bar-le-Duc, et ses deux filles étaient alors chez leurs parents ; elles se reposaient des souffrances et des inquiétudes du siège ; lui ne cherchait qu'à se défaire, avec le moins de perte possible, de ses propriétés ; il regardait comme la plus grande des hontes et le plus grand des malheurs de mettre au monde des enfants destinés à recevoii- des soufflets en l'honneur du roi de Prusse.
Je me souviens que le deuxième jour de son arrivée, étant à dîner ensemble chez le cousin, après nous avoir exposé sa manière de voir, Nicolas Hague nous raconta toutes les misères du siège de Paris. Il nous dit que pendant ce long hiver, — où l'on voyait chaque
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jour devant les boulangeries et les boucheries, des lilos de vieillards à peine vêtus, et de pauvres femmes tenant leurs enfants tout bleus de froid dans leurs bras, attendre durant des trois et quatre heures, à la pluie, cà la neige, nu vent, un petit morceau de pain noir ou de carcasse de cheval, qui souvent n'arrivait pas ! — jamais il n'avait entendu un de ces malheureux dire" qu'il fallait se rendre ; mais que des officiers supérieurs et des officiers d'état-mnjor déclaraient sans honte, dès les premiers jours du siège, que Paris ne pouvait tenir! Et que ces gens, si fiers autrefois de leurs grades, de leurs épaulettes, de leurs titres, seuls chargés de nous défendre et de représenter l'honneur de la nation, décourageaient par ce moyen ceux qui s'étaient reposés sur eux, et dont ils avaient mange le pain durant des années, eu parades inutiles, en lëtes insolentes à Saint-Cloud,àCompiègne, aux Tuileries et ailleurs.
D'après Nicolas Hague, tous nos malheurs, depuis Sedan jusqu'à la capitulation de Paris, venaient du mauvais vouloir des étals-majors, des comités et de tous les anciens fonctionnaires bonapartistes, qui savaient très-bien que si la République chassait les Prussiens, personne au monde ne pourrait la détruire ; et comme ils n'eu voulaient pas, ils agissaient en conséquence.
« On crie maintenant beaucoup contre le général Trochu, dit-il, principalement les bonapartistes, qui lui reprochent, au fond du cœur d'avoir plutôt soutenu la France que leur dynastie. Ils rejettent sur lui tous nos malheurs, et bien des républicains sont assez simples pour les écouter. Mais quand on pense que cet homme est arrive dans le dernier moment, lorsque tout était déjà perdu, que les Prussiens s'avançaient à marches forcées sur Paris, que Mac-Mahon abandonnait la capitale, par ordre de V Empereur, pour aller à Sedan, l'aire écraser là-bas l'armée qui devait nous couvrir; quand on se rappelle que dans ce moment Paris n'avait pas d'armes, pas de munitions, pas de vivres, pas de troupes; que tous les environs : hommes, femmes, enfants, se sauvaient eu ville; que les voitures de meubles, de foin, de paille, encombraient les rues; et que dans cette confusion abominable, il fallait mettre de l'ordre, armer les forts, organiser la garde nationale, rationner les habitants, etc.; et puis exercer à manier un fusil tous ces milliers d'hommes qui ne savaient pas même se tenir en rang, leur apprendre à marcher et finalement les emmener au feu ; quand on se rappelle ces
choses, il faut bien reconnaître que pour un seul c'était trop, et que si des fautes ont été commises, ce n'est pas au général Trochu qu'il faut s'en prendre, mais aux misérables qui nous avaient mis dans cette position . Oui, la première chose, c'est la justice! Il est bien clair que si le général Trochu avait eu sous ses ordres de véritables soldats, commandés par de véritables officiers, il aurait pu faire de grandes sorties, percer les lignes, ou retenir au moins les Allemands autour de la place. Mais comment voulez-vous que moi, Nicolas llague, maître sellier, Claude Frichot, l'épicier du coin, et deux cent mille autres pareils, qui ne comprenaient pas même les commandements,commentvoulez-vous que nous nous soyons aussi bien battus que de vieilles troupes? La bonne volonté ne nous manquait pas, ni le courage non plus ; mais à chacun sou luélier. Je ne parle pas de nos fusils à piston, de nos fusils à tabatière, ni de cent autres choses semblables , qui vous découragent , quand on sait que les autres sont bien armés et soutenus par une artillerie terrible. Trochu pensait bien sûr à tout cela ; et pour ma part, je crois que ni lui, ni Jules Favre, ni Gambelta,ni personne de ceux qui se sont déclarés républicains au 4 septembre, ne peuvent être accusés de nos malheurs, mais Bonaparte seul et sa mauvaise race ! »
Enfin, après avoir entendu les explications de Nicolas Hague, voyant que nous avions été livrés par les égoïstes, — comme le cousin Jacques Desjardins nous l'avait prédit quatre mois avant ! — mais que la République subsistait, et qu'on allait sans doute fyiie justice de tous ceux qui nous avaient mis dans ce triste état; que ce serait d'ailleurs le seul moyen de nous relever et de prendre un jour notre revanche, j'avais résolu de vendre mon moulin, mes terres, tout ce qui me restait au pays, pour aller m' établir en France, car la vue de Placiard et des autres fonctionnaires prussiens , qui fraternisaient ensemb'e et criaient : « "Vive la vieille Allemagne ! » cette vue me tournait le sang; je ne pouvais y tenir.
Le cousin Georges, à qui je parlai de cela, me dit:
<( Alors, si tous les Alsaciens et les Lorrains parlent, dans cinq ou six ans notre pays sera donc prussien ! Au lieu d'aller eu Amérique, les Allemands viendront ici par centaines de mille ; ils trouveront chez nous, presque pour rien, des champs, des prés, de la vigne, du houblon, des forêts magnifiques, enfin les ' meilleures terres, les plus grasses et les plus
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On comprenait que ce peuple suisse est un peuple... (Page 120).
riches du centre de TEai-ope... Comme Bismark et Guillaume se feraient du bon sang, s'ils nous voyaient déguerpir!... Non, moi je reste!... Cela ne veut pas dire que je veuille être Prussien, au contraire. Mais dans ce traité de paix si mal fait, il se trouve pourtant deux bons articles : le premier dit que les Alsaciens et les Lorrains, résidant en .VlsaceLorraine, pourront opter jusqu'au mois d'octobre 1872 pour la nationalité française, à condition de prendre un domicile en France ; — le second dit que les Français pourront conserver leurs immeubles en Allemagne.
« Eh bien, moi, j'opte tout de suite pour rester Français, et je prends domicile à Paris, chez mon ami Nicolas Hague, qui sera bien content de me rendre ce service. Je ne tiens pas à deve-
nir bourgmestre, conseiller municipal, ou quelque chose de ce genre ; il me suffit d'avoir de bonnes terres, un bon commerce, une maison agréable. Oui, je vais opter tout de suite ; et si tous ceux qui peuvent prendre un domicile en France font comme moi ; eh bien, nous aurons des autorités allemandes, c'est vrai, mais la terre et les gens resteront Français ; la terre et les gens font tout !
« Est-ce que les anciens préfets et sous-pré- {ets de l'honnéle homme n'étaientpas des intrus chez nous, comme ceu.x-ci? Est-ce qu'ils s'inquiétaient d'autre chose, que de nous faire payer ce que leurs chambres avaient voté, et puis de nous faiie nommer pour députés, des compères qui voteraient toujours ce que voudrait rEmpereur? Est-ce qu'ils se souciaient
HISTOIRE DU PLEBISCITE
de nous, de notre commerce, de notre industrie, autrement que pour en tirer le plus clair de nos bénéfices, pour eux, leurs amis, leurs connaissances et tous les défenseurs de la dynastie du parjure?
« Ces nouveaux préfets, ces kreiss-director, ces bourgmestres, nommés pour défendre chez nous la dynastie prussienne, ne nous gêneront guère plus que les autres. Dans les premiers temps, ils essayeront la douceur; et puisque nous avons pu vivre et rester Français avec les préfets de Bonaparte, nouspourrons vivre etrester Français avec ceux de Frédéric-Guillaume. « Pourvu que le plus grand nombre opte comme moi, voilà le principal! Pourvu que les Placiard et autres maires de l'Empire, maintenus en place par les Prussiens, ne puissent pas détourner les gens d'opter, en leur faisant peur d'être mal vus, ou même d'être expulsés; pourvu que ces gueux ne retardent pas de jour en jour ceux qui n'osent se décider ; car une fois le délai passé, ceux qui n'auront pas opté pour la France seront Prussiens ; leurs enfants, qu'ils le veuillent ou non, appartiendront à Guillaume; leurs fils serviront et recevrontdessouflletsà l'àgede vingt ans, au proiitdelavieilloAUemagne; etceux quisesont déjà sauvés eu France seront forcés de revenir, ou de renoncer pourtoujonrs à leurshérilages. « Tout ce que je souhaite ^maintenant, c'est que les journaux français, qui disent tant de choses inutiles, ne manquent pas de prévenir les Alsaciens et les Lorrams de ce qui les menace, et de leur dire que s'ils optent pour la France, leurs personnes et leurs biens seront garantis par le traité; et que s'ils négligent de le faire, leurs biens et leurs personnes tomberont sous la loi prussienne. Ils feraient même très-bien d'indiquer où et comment ou opte, et de donner un modèle très-simple et trèsclair de celte déclaration. Ainsi tous les intéressés seraient prévenus, et ces journaux auraient rendu le plus grand service à la France. « Quant à moi, je reste! Je suis ici sur ma terre, je l'ai achetée; je l'ai payée du fruit de mon travail. Je payerai mes contributions; je ne dirai rien, pour qu'on ne puisse pas me vexer, ni me chasser; je vendrai le plus cher que je pourrai mes récoltes aux Allemands ; je ne donnerai d'ouvrage qu'à des Français; el si la République s'affermit, comme je l'espère, car maintenant le peuple voit ce que les monarchies nous ont valu; si la nation fait ses affaires elle-même, sagement, avec bon sens, modération, ordi-e et réflexion, elle se relèvera vite, elle redeviendra puissante, Eu]dix ans, lout sera réparé : nous aurons des électeurs
intruits, des armées nationales, des administrations honnêtes, des intendances et des états-majors tout autres que ceux qui nous ont perdus...
« Alors, que les Français reviennent; ils nous trouveront, comme avant, heureux de les embrasser et de marcher ensemble.
u Mais s'ils continuent leurs vieilles histoires de coups d'État et de révolutions; si les aventuriers, les jésuites et les égoïstes se coalisent encore une fois contre la justice, s'ils recommencent leurs abominables farces de plébiscite et de constitution par oici et par non, la baïonnette sur la gorge des gens, avec des électeurs dont la moitié ne savent pas lire; s'ils veulent que toutes les places soient données par protection et recommandation, au lieu d'être honnêtement gagnées au concours; s'ils repoussent l'instruction primaire et le service militaire obligatoire; s'il leur faut, comme par le passé, un peuple ignorant et des armées remplies de mercenaires, afin que les fils des nobles et des bourgeois puissent rester tranquillement chez eux, pendant que les pauvres diables travaillent comme des bêtes de somme, ou vont se faire tuer sur le.i champs de bataille, pour des choses qui ne les regardent pas; enfin, s'ils renversent la République et rétablissent la monarchie, alors, malheur à nous! La pauvre France, déchirée par ses propres enfants, finira comme la Pologne; ce sera la perte de toutes les conquêtes de 89; la Suisse, l'Italie, la Belgique, la Hollande, tous les peuples libres du continent suivront notre sort; les larges pieds plats des Allemands couvriront l'Europe; et nous autres, malheureux Alsaciens et Lorrains, nous serons forcés de courber la tête sous le joug, ou de partir pour l'Amérique ! »
Ce discours de Georges me fit réfléchir, et je résolus d'attendre !
Beaucoup d'Alsaciens et de Lorrains ont fait les mêmes réflexions ; et voilà pourquoi M. Thiers a eu raison de dire que la république est la forme de gouvernement qui nous divise le moins; c'est aussi la seule qui puisse nous sauver. Toute autre forme de gouvernement, sur laquelle légitimistes, orléanistes et bonapartistes ne pourraient jamais s'entendre, achèverait de nous détruire. Si par hasard l'un de ces partis parvenait à nieltre son prince sur le trône, le lendemain tous les autres se réuniraient pour le renverser, el les Allemands, profitantdenosdivisions,s'empareraient delaFranche-Gomté et de la Champagne.
MM . les députés de la droite devraient bien y penser! 16
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C'est poui' relever les affaires de la nation, et noa celles d'un parti, qu'ils sont à Versailles; c'est pour rétablir la concorde dans notre malheureuse patrie, et non pour y semer des divisions. Je m'adresse à leur patriotisme, et si cela ne suffit pas, à leur prudence. De nouveaux coups d'État nous précipiteraient dans de nouvelles révolutions, de plus en plus terribles. La nation, qui veut lapais, le travail, l'ordre, la liberté, l'instruction et la justice pour tous, est lasse de se voir toujours déchirerpar desempereurs et des rois;elle pourrait s'exaspérer contre ces pêcheurs de trônes en eau trouble, et cela deviendra épouvantable I
Qu'ils y pensent; c'est leur devoir.
Et tous ces princes aussi, tous ces prétendants honteux, qui ne craignent pas de venir nous diviser, au moment où l'union peut seule nous sauver; quand l'Allemand occupe toutes les places fortes de la frontière, et qu'il guette l'occasion d'arracher un nouveau morceau de notre patrie ! Ces hommes qui se glissent dans l'armée par la faveur; dont les mauvaises gazettes empêchent la reprise du commerce, dans l'espoir de dégoûter le peuple de la République! Ces princes qui donnent, un jour, des paroles d'honneur, qu'ils retirent le lendemain, et qui n'ont pas honte de réclamer des milhons, au milieu de la ruine générale. Oui, tous ces gens-là doivent se conduire autrement, s'ils ne veulent pas qu'on se rappelle leur père Louis-Philippe, intriguant avec les bonapartistes, pour détrôner son bienfaiteur Charles X ; et leur grand-père Philippe-Egalité, intriguant avec les jacobms et votant la mort de Louis XVI pour sauver sa fortune, pendant que son filsintriguait à l'armée du Nord avec le traître Dumouriez, pour marcher sur Paris et renverser les lois établies.
Le temps des intrigues est passé !
Mon Dieu, Bonaparte en a dépouillé bien d'autres que ces princes d'Orléans; i) a fusillé, déporté, ruiné de fond en comble des pères de famille par milliers; leurs femmes et leurs enfants ont tout perdu! Eh bien, pas un d'entre ces malheureux ne réclame un liard ; ils seraient honteux de demander quelque chose à la patrie dans un moment pareil ; les princes d'Orléans, seuls, réclament leurs millions.
Franchement, ce n'est pas beau!
Moi, je ne suis qu'un simple meunier; j'ai gagné par mon travail la moitié de ce que je ])0ssède ; mais si ma petite fortune et ma vie pouvaient rendre l'Alsace et la Lorraine à la France, je les donnerais tout de suite; et si ma personne était une cause de trouble, de
division, enfin un danger pour mon pays, je quitterais le mouhn bâti par mes anciens, les terres qu'ils ont défrichées, celles que j'ai acquises à force d'économie et de travail, et je m'en irais I... L'idée que je sers mon pays, que je l'aide à se relever, me suffirait... Oui, je m'en irais, le cœur gros, mais sans tourner la tête!...
Et maintenant, finissons cette histoire du Plébiscite :
Jacob est revenu se remettre au moulin ; Jean- Baptiste Werner est aussi revenu me demander Grédel en mariage. Grédel y consentait de bon cœur; ma femme etmoinousleur avons donné notre consentement des deux mains.
Mais la dot ?.. . Voilà ce qui touchait Grédel . . . Ah ! c'est qu'elle ne voulait pas entrer en ménage sans avoir ses cent louis!... Il me fallut donc vider de nouveau la vanne jusqu'au fond, rentrer dans la vase et me remettre à piocher la terre.
Grédel regardait l'ouvrage; et quand le vieux coffre reparut, avec ses cercles de fer; quand je l'eus posé sur le bord, et qu'ayant ouvert le cadenas rouillé, les écus en bon ordre brillèrent à ses yeux, alors elle s'attendrit : tout était bien ! Elle voulut même m'embrasser et se pendit au cou de sa mère.
Les noces de Grédel et de Jean-Baptiste ont eu lieu le 1" juillet dernier; malgré les misères du temps, elles furent joyeuses.
Comme la fête allait finir, et qu'on débouchait encore deux ou trois vieilles bouteilles, en l'honneur de M. Thiers et de tous les braves gens qui veulent aider ce grand pati-iote à fonder la République «n France , le cousin Georges nous déclara que Jean-Baptiste Werner était son associé pour le commerce des pierres de taille. Il en faudra; les bombardementset les incendieson Alsace donneront longtemps de l'ouvrage aux architectes, aux carriers et aux maçons; c'est un grand commerce.
Le cousiu déclara de plus que lui, Georges Wéber, fournirait l'argentnécessaire; que Jean- Baptiste ferait les grandes courses, soit pour la vente, soit pour l'exploitation des carrières, et qu'ils partageraient les bénéfices par moitié.
M. Fingado, notaire, assis au bout de la table, tira l'acte de sa poche et nous en donna lecture, à la satisfaction générale.
Maintenant donc tout est en ordre, et nous tâcherons de regagner par le trawiil, l'économie et la bonne conduite, ce que Bonaparte nous a fait perdre avec son plébiscite !
Mon histoire est finie; que chacun en tire les réflexions et les enseignements qu'il pourra.