‹ Contes et romans de l'Égypte chrétienneChapitre 4 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

jets, bénissez-le, exaltez-le à jamais » '.

Ils continuèrent tous les deux à chanter jusqu'à l'heure de la prière. Le lendemain matin, le roi envoya chercher le saint Claude, et lorsqu'il le vit, il lui dit : • Sois le bienvenu, ô homme vénérable, intendant du château 1 je t'ai envoyé chercher ce jourd'hui afin que tu sacrifies. » — Le héros respectable, le saint Claude dit : « Une seule parole suffit à l'homme sage. » — Le roi répondit .

« Je jure par la grandeur de mon royaume que si tu m'écoutes, Claude, je ferai un jour de fête dans la ville en ton honneur, en celui des pauvres, des infirmes et de tous les besogneux, je te donnerai deux kantars d'or afin que tu les distribues entre les indigents et les prisonniers. » — « Garde tes honneurs pour toi-même, répliqua le saint Glaude ; tu ne feras pas présent à autrui des choses de ta maison, car je n'assisterai pas à ce vil sacrifice. » Le roi se tut et ne dit mot.

Le saint héros , le seigneur Claude le

1. 11 va sans dire que cette pièce ne se trouve pas dans le livre de Daniel : les premières et les dernières paroles seules sont empruntées au cantique des trois jeunes gens dans la fonrnaist.

guerrier sortit d'auprès de lui dans i'intention de ne plus retourner.

Le saint Claude avait une sœur qui avait embrassé la foi orthodoxe : elle suivait la voie de Dieu avec crainte. Elle se nommait Théognosta et avait pour mari un grand seigneur du palais royal, nommé Hadrichis.

Celui-ci alla informer sa femme de ce que le roi avait dit au saint Claude. Elle s'attrista beaucoup au sujet de son frère bien-aimé, le seigneur Claude.

Or, l'homme de Dieu, étant sorti du palais, se rendit chez le saint Victor et lui apprit tout ce qui lui était arrivé, a Je sais très bien, répondit alors le bienheureux Victor, que le roi fait tout son possible pour accomplir la volonté de son père Satan. » — L'autre reprit : « Je me rappelle les recommandations que m'a faites mon père spirituel ' : garde-toi bien, mon fils, ne laisse pas Satan te faire oublier le nom de Notre-Seigneur Jésus le Messie. » — Le bienheureux Victor soupira alors et dit : a Que c'est Yrai ce qu'a

i. On fait ici parler Claude comme s'il eût été un moine : c'est, je crois, une preuve que le récit est l'oeuvre d'un moine.

t le livre des Psaumes : La vie des homjustes et bons est bénie! Lorsque tu m*;is appris cette nouvelle, je me suis senti bien triste, surtout parce que mon père m'a tlit : Garde-toi bien de prononcer le nom de lésai le Messie, je ne veux plus l'entendre sortir de tû bouche. » Ils se mirent alors à se lamenter sur leur sort

Cependant, le roi fit appeler Romanos, père du saint Victor, et lui demanda conseil ii propos du saint Claude, comme Absalon à Achitophel. ■ Écoute-moi, ô roi, dit Romanas. Courage 1 ne t'occupe plus de Claude.

filais je t'en avertis, ne le fais pas mettre à mon ici, car les habitants de la ville se soulèveraient contre toi et te tueraient. D'un antre côté, si tu le laisses ici, il excitera tes ennemis à te combattre, il écrira au roi de Rome qui lui aussi viendra te faire la guerre. Si tu veux suivre mon conseil, exile-le en Egypte, car l'homme sage a dit : a Tue ton ennemi pour te débarrasser de lui. ■ — «Tu as raison, . répondit le roi; mais je crains que le roi de Rome ne l'apprenne et ne vienne me faire la guerre. Cependant, maigre ma crainte, je suivrai ton conseil ci je

Dès le lendemain matin, le roi fit venir le -saint Claude et lui dit : « Cesse de te rebeller et adore mes dieux. Sache que si tu ne jm'obéis pas, je t'exilerai dans le pays d'Egypte, et là tu mourras sur une terre étrangère. » — Le saint Claude répondit : « Voici mon corps entre tes mains. » En un mot, le roi continua longtemps d'insister, mais en vain. Enfin le roi lui dit : « Ecoute-moi. Va délibérer en toi-même jusqu'à demain : après ce jour, si tu ne m'obéis pas, je t'exilerai sans faute. » Le saint Claude sortit du palais royal et alla trouver le saint Victor qui l'attendait : tous deux se mirent en marche.

Un lépreux les vit et s'écria tout à coup :

a O mes seigneurs, salut à vous, capitaines chéris : donnez-moi quelque chose à ma.nger. » Comme ils le virent nu, ils lui donnèrent chacun une chemise. Le lépreux tomba aussitôt à genoux et dit : « Mes seigneurs, vous m'avez fait une grande miséricorde, à moi qui suis bien malade! » Dès que les vêtements des deux saints martyrs eurent tour ché son corps, il se redressa comme s'il n'eût jamais été malade. Il se mit ensuite à courir après eux, car il craignait que la maladie ne le reprît dès que les deux saints se TOME II. s*

3o CONTES ET ROMANS D EGYPTE

seraient éloignés de lui. Ceux-ci le signèrent du signe de la croix sainte, lui donnèrent de l'or et lui dirent : a Va-t-en, crois en Dieu et nourris- toi du travail de tes mains. » Il prit congé d'eux et passa toute la journée à rendre grâce à Dieu. Le saint Claude envoya ensuite chercher Hadrichis, le mari de sa sœur, et lui dit : « Tu sais que tous mes parents sont morts et qu'il ne me reste que ma sœur. Je t'apprends qu'on va . m'exiler demain. Maintenant je te recommande, ô mon cher frère, de continuer à la traiter convenablement. Je te conjure, mon cher frère, de ne point l'attrister, car elle est devenue orpheline de père, de mère et de frère \ Réfléchis à cela, mon frère : je ne t'ai jamais dit un mot grossier. Traite-la avec la même pitié et miséricorde que tu ferais pour moi : elle va rester seule, malheureuse et orpheline. Je te conjure aussi de ne pas lui dire qu'on m'a exilé, ni toi, ni tes serviteurs, ni les miens. Si elle fait des interrogations à mon sujet, qu'on lui réponde que

i. Je conserve ici cet idiotisme arabe et peut-être copte, quoiqu'il ne soit pas de mise en français ; mais il fait mieux comprendre la naïveté du récit.

HISTOIRE DU MARTYR CLAUDE 3l

le roi m'a envoyé à la guerre : autrement, elle en mourrait. Je te prie enfin, continua le saint, de donner tous mes biens aux pauvres, aux malheureux et aux indigents. » A ces paroles du saint, Hadrichis, son beaufrère, s'écria : « Malheur à moi! mon cher frère, quelle triste nouvelle tu viens de m'ap* prendre l » Il se jeta ensuite à ses pieds pour les baiser, puis il s'écria de nouveau : « Mon malheur et celui de ta sœur sont vraiment grands! si elle apprend cette nouvelle, elle se jettera dans la mer sans aucun doute, »

Cependant le bienheureux Victor pleurait amèrement et abondamment, les yeux baissés à terre. Le saint, les voyant pleurer, se mit à pleurer aussi. Le saint Victor se jeta sur son cou, pleura tristement et dit : « Adieu, mon cher Claude; je suis devenu vraiment orphelin. La tristesse de mon cœur est doublée à cause de toi, Claude, qui vas me quitter, me laisser seul et orphelin. » Ces paroles étaient accompagnées de pleurs amers.

Ils passèrent la nuit sans boire ni manger.

Le lendemain matin, le roi envoya chercher le saint Claude et lui adressa la parole en ces termes : « As- tu pris conseil de toimême, et as-tu ^résolu de te prosterner de-

fi

vant mes dieux? » — Le saint répondit : • Je ne me prosterne que devant Jésus le Messie, mon Dieu et celui de mes parents ». — Le roi reprit : • Je voudrais bien ne point t'exi- 1er, Claude ; mais voilà que tu m'obliges à le faire. • — Le saint Claude lui répondit :

« Fais vite ce que tu veux faire. » Le roi écrivit aussitôt une lettre, 'la remit à six soldats et leur ordonna d'emmener Claude en Egypte, de le remettre aux mains d'Arien, le gouverneur. Les gardes le conduisirent vers la mer, pendant que le saint Victor et un grand nombre d'habitants de la ville le suivaient pas à pas, tous pleurant et se lamentant. Le saint Victor qui n'avait alors que quinze ans n'eut à subir aucun mauvais traitement de la part du roi.

En ce temps vivait un prêtre aimant Dieu, nommé Fromentios, qui, apprenant cette nouvelle, se rendit à la hâte pour voir le saint Claude une dernière fois. Lorsqu'il le vit, il s'écria : « Sois victorieux de tes ennemis, toi à. qui la victoire a été accordée!

Prends courage, ô toi à qui la force a été donnée 1 Que tu es heureux, Claude, qu'it était bon le lait que tu as. sucé, toi qui es la lumière d'Anfioche, ô grand émir du roi su-

prême, ô homme respectable et élu qui es sorti d'une race vénérable! Qui habillera désormais ceux qui sont nus comme tu le faisais ?» A ces mots, il tomba aux pieds du .saint et se mit à les baiser en disant : « Je te confie a Dieu, ô mon seigneur et maître, Claude! Souviens-toi de moi, ô homme vé-r ridique et béni ! » Ensuite, dans sa douleur et sa tristesse, il leva les mains vers le ciel et dit : « Courage, en ce jour! Quelle religion et quel juge osent condamner à mort le héros et le cavalier, défenseur d'une ville ou plutôt d'une province ? David s'attrista pour avoir condamné Iphtarak et Jonathan » ; mais toi, mangeur de chair humaine *, tu as ordonné d'exiler et de tuer ce héros, d'éteindre la lumière d'Antioche, de déraciner le grand arbre qui projetait de l'ombre et enfin de briser la grande colonne. Tu es venu ici en étranger et tu oses chasser les habitants de la ville. »

En ce moment, l'un des eunuques du roi lui ôta la tête du tranchant de son épée. Le

' ]. Je ne sais à quel acte de la vie de David ces deux noms, sans doute corrompus, font allusion, ? , Cette expression arabe signifie calomniateur.

saint Victor ordonna à ses serviteurs d'emporter le corps du saint. lis accomplirent Tordre de leur maître. Une femme ayant dit à ses voisins : « Quel grand malheur voient aujourd'hui de frapper la ville 1 Le roi vient de décider l'exil du grand seigneur Claude, l'éloquent; » une autre femme aveugle s'écria : « Que ne puis-je trouver un homme qui ait la charité de me prendre la main et de me conduire à l'endroit où se trouve le grand émir, fils du roi, afin que je le pleure; car vraiment c'est une grande perte pour moi que son exil, puisque c'est lui qui s'oc* cupait de moi. » Et l'on dit qu'elle ajouta ces derniers mots : « N'avez-vous rien entendu dire au sujet du seigneur Victor, fils de Romanas ?» On lui répondit : « Nous n'avons rien entendu dire à son sujet. » — Elle reprit : « Le malheur qui me frappera sera grand si l'on exile le saint Claude ; mais le seigneur Victor me donne aussi à manger, vient au secours de ma faiblesse et de ma vieillesse. » Elle se retourna ensuite vers la femme qui lui avait appris cette nouvelle et lui dit : a Ma sœur, je te donnerai deux dinars, si tu me conduis où est ce saint afin que le pleure. » — Celle-ci répondit ; « Moi

tt^t

aussi je tiens à le voir avant qu'on l'exile. » A ces mots, elle prit la main de la femme aveugle et toutes deux se rendirent à l'endroit où se trouvait le saint Claude, Elles y trouvèrent une grande foule. En ce moment la femme aveugle s'écria : « Quel crime as-tu commis, mon seigneur, pour qu'on t'exile? »

Aussitôt des écailles tombèrent de ses yeux : elle vit la lumière. La foule s'écria d'une seule voix. « Il est unique le Dieu du ciel, Jésus le Messie ! »

On conduisit alors le seigneur saint Giaude dans la barque. Le saint Victor, après lui avoir baisé le cou, les yeux et les mains, se mit à pleurer et dit i « Adieu, mon cher frère Claudel adieu, ami de mon âme! adieu* joie et consolation de mbn cœur. » Le saint lui fit ses dernières recommandations pour sa sœur, lui donna tous ses biens pour les distribuer entre les pauvres et les malheureux* Sa sœur n'avait rien appris de ce qui était airivé à son frère. Dès que la barque se mit en mouvement, le saint Victor s'écria de nouveau : « Adieu, mon cher frère Claude 1 » Celui-ci, de son côté, lui répondit de la barque : « Je te confie à Dieu, mon cher frère Victor ! n'oublie pas l'engagement

conclu entre nous, ne néglige pas ma sœur. »

Le bienheureux Victor continua de crier après la barque jusqu'à ce qu'elle se fût éloignée et que tous les deux ne s'entendissent plus l'un l'autre. Les serviteurs du saint Vie* tor arrivèrent à la hâte, l'enlevèrent de vive force et le portèrent chez lui tout triste. Là, il tomba évanoui. Sa mère, le voyant en cet état, déchira ses vêtements, se mit à pleurer et dit : « Que t'es-t-il arrivé, ô lumière de mes yeux? » Lorsque les serviteurs lui eurent appris ce qui venait d'arriver, elle se jeta sur le cou de son fils et se lamenta*; mais lui, il ne put se lamenter, tellement il était triste. Son père Romanos, au retour du palais, le vit en cet état et demanda des explications. On lui apprit tout ce qui avait eu lieu. « Pourquoi, mon fils Victor, reprit le père, t'attrister au sujet de Claude ? » Victor ne répondit point. Romanos dit alors à Marthe, son épouse : « Si tu aimes ton fils, recommande-lui de ne plus invoquer le nom de Jésus le Messie. Tu comprends, ajouta Romanos, que si le roi n'a pas eu pitié dé, Claude qui est issu 'de famille royale, à plus forte raison il ne nous épargnera pas. i> — — Marthe, la mère, lui dit : « Va-t-en loin de

m^Wf

HISTOIRE DU MARTYR CLAUDE 3y

moi, n'attriste pas mon fils qui est encore jeune. » Elle se retourna ensuite vers son fils et se mit à le prier de prendre un peu de nourriture; mais il refusa de manger et de boire quoi que ce fût.

Quant au brave saint Claude, on le conduisit à Alexandrie, on remit les lettres au gouverneur. Celui-ci, dès qu'il eut laissé tomber son regard sur le saint, fut dans une grande admiration de la grâce divine qui habitait en lui ; il dit : « En vérité, il est grand le saint Claude ! mais aussi la lettre du roi est digne d'attention. » Us naviguèrent ensuite en remontant le Nil jusqu'à la ville d'Antinoë. Là ils ne trouvèrent pas le gouverneur qui était brouillé avec sa femme à cause du frère de celle-ci, le saint Coluthos ', qu'il avait fait tuer. Pour cette raison, elle ne le laissait pas habiter à Antinoë, tant elle le couvrait d'injures et de reproches. Ils remontèrent donc vers El-Qoussyeh et Assiout d'après le conseil des habitants d'Antinoë. Là, ils trouvèrent Arien et lui remi-

i. Ce saint est aussi l'un des plus célèbres en Egypte et on Ta doté de toute une légende dont il ne reste malheureusement plus, je crois, qu'une analyse»

Page 1