‹ Contes et romans de l'Égypte chrétienneChapitre 9 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

sance et qui persécutent les chrétiens ? » Je lui répondis : « Grâce à la grandeur de tes prières, on a cessé de les persécuter; il n'y a plus d'hérétiques osant se montrer publiquement, et le gouvernement aujourd'hui, est entre les mains des chrétiens. » Il tut rempli d'une grande joie lorsqu'il eut entendu ces paroles, et il me dit : « Est-ce qu'il y a encore par le monde des saints qui font des prodiges et des miracles, qui ressuscitent les morts, qui ouvrent les yeux des aveugles, qui guérissent les maladies, ainsi que l'a dit notre Seigneur : Si vous avez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous direz à ces montagnes : Transportez-vous d'ici, et elles se transporteront. »

A peine eût-il dit ces paroles, que la montagne s'éleva de terre d'environ quinze hauteurs d'homme et voulut aller se jeter dans le fleuve. Il la frappa de sa main et lui dit : « Je ne te dis pas de te transporter : reste à ta place et sois tranquille. » Aussitôt je tombai de frayeur la face contre terre, et il me dit : « As-tu vu dans ta vie un prodige comme celui-ci ?» — Et je lui dis : « Non, mon père. » Alors il soupira, pleura, puis me dit : « Malheur à la terre ! elle ne con-

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tient plus que des chrétiens de nom et non d'action. Que Dieu soit béni qui a voulu m'envoyer en ce lieu de peur que je mourusse dans une terre souillée parle péché. »

Lorsque le soir fut venu, il me dit : « O mon frère Sérapion, le moment n'est-il pas arrivé? » Et je ne lui répondis point. Alors il se tint debout, étendit les mains vers le ciel et récita ce psaume : « Le Seigneur me garde et je ne manquerai de rien. » Il se retourna alors du côté de la grotte et dit :

« Prépare la table. » Aussitôt il me dit : « O mon fils, viens que nous allions manger la nourriture que Dieu nous a envoyée. » Je fus stupéfait et je restai à penser que je n'avais vu personne dans la grotte. Je trouvai une belle table toute préparée avec deux chaises d'or, du pain blanc comme de la neige, deux grands poissons rôtis au feu, de beaux légumes, des dattes, des olives, du sel, des fruits et des gobelets d'or remplis d'une eau plus douce que le miel. Lorsque nous nous fûmes assis, il me dit : « O mon frère, bénis la table. » — Je lui dis : « Excuse-moi, mon père, je n'en ferai rien. » — Alors il me dit : « Que le Seigneur la bénisse donc! » et je vis à droite sortir une flamme en la forme

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du signe de la croix. Et lorsque le saint eut dit ; « Enlève cela, mon fils ; » aussitôt la table, enlevée, disparut. Quand à moi, je n'avais jamais goûté de mets semblables à ceuxlà, et jamais bu de meilleure eau. Il me dit : « O mon frère Sérapion, vois comme Dieu aime ses saints; chaque jour, il m'envoyait un seul poisson, et aujourd'hui à cause de ton arrivée, il m'en a envoyé deux. Chaque jour, ô mon fils, il m'a ainsi envoyé une nourriture spirituelle et une boisson spirituelle. Je suis rtsté trente ans dans cette montagne sans y trouver une seule herbe, et je suis resté dans la faim, la soif et la nudité, si bien que, par faim, j'ai mangé de la poussière et que, par soif, j'ai bu de l'eau corrompue. Le soleil m'a brûlé le corps, et je me suis jeté à terre comme un mort : les Satans me combattaient, me jetaient la face contre terre et me frappaient. Dieu m'a béni; mais j'ai souffert à leur occasion pendant trente ans. Et je souffrais de la faim et de la soif, sans avoir de pain ni d'eau pour me consoler. Et il y a quatre-vingtquinze ans que je suis ici, sans avoir vu, d'autres créatures de Dieu que les Satans.

Et lorsque j'eus ainsi passé trente ans dans

le désert, Dieu ordonna à mon corps de laisser pousser du poil si bien que tous mes membres en furent couverts. Depuis ce temps, je n'ai plus vu les Satans s'approcher de moi; ni la faim, ni la soif n'ont prévalu contre moi ; je n'ai eu ni faiblesse, ni maladie, et voilà qu'au moment où je vais terminer mes jours Dieu t'a envoyé pour ensevelir mon corps de tes mains saintes. »

Lorsqu'il eut prononcé ces paroles il me dit encore : « O mon frère Sérapion, pardonne-moi si je t'ai causé quelque peine ce soir. • Nous fîmes alors la première prière et nous récitâmes les psaumes de la troisième heure. Il me dit ensuite : « Assiedstoi, mon frère, et quand tu auras enseveli mon corps, bouche l'entrée de la grotte, retire-toi en paix et ne passe pas la nuit ici. » Alors je commençai de pleurer, de verser d'abondantes larmes avec douleur de cœur, et je lui dis : « O mon père, je ne sais pas comment je suis venu ici et je ne saurai pas comment m'en retourner. » Il me dit ; «'Comment en ce jour de joie, toi, tu pleures? Dieu qui t'a gardé et conduit ici te dirigera et te fera retourner à ton monastère; mais ce n'est pas par le chemin que tu es

venu que tu dois t'en aller, ô mon frère ; car ce jour vaut mieux que toute ta vie précédente. Quant à moi, c'est aujourd'hui que mon âme arrivera devant l'habitation chérie, que je me reposerai dans le domicile des purs près des âmes saintes; aujourd'hui ce faible corps se reposera des douleurs et des maladies ; aujourd'hui nous arriverons à la terre de vie '. » Lorsqu'il m'eut dit cela, une lumière emplit la grotte plus forte que la lumière du soleil, l'orbe même du soleil s'y faisait voir a et la grotte était tout enflammée. Elle exhalait le parfum d'un encens agréable. Le saint me prit la main, me releva et me dit :

« Viens, la paix soit avec toi en présence de Dieu. Voici que déjà Michel et Gabriel sont arrivés. »

Il sortit hors de la grotte, se retourna et fit sur la grotte le signe de la croix en disant : « Reste en paix, ô temple qui m'as couvert dans cette solitude ; car ce corps, qui

1 . Ce pluriel doit s'entendre de Marc lui-même, de son âme et de son corps qui doivent être récompensés tous les' deux, quoique le corps reste en terre.

2 . Si je ne me trompe, ces paroles signifient que la lumière qui remplissait la grotte était venue sous un» forme ronde comme celle du disque solaire.

HISTOIRE DE MARC LE SALUTAIRE Jl

s'est caché en toi pendant sa vie, va quitter les peines du monde. Et toi, mon corps, maison de maladie et habitation de douleur, reste dans la paix du Messie pour lequel tu as enduré la faim, la soif et la nudité; il te revêtira de gloire au jour de son arrivée. Reste en paix, ô solitaire qui n'as pas eu de compagnon : repose en paix, ô domicile de mon âme. Reposez en paix, ô mes deux yeux, auxquels j'ai fait goûter les veilles de la nuit; reposez en paix, ô mes deux mains, qui vous êtes fatiguées à cultiver la vigne du Messie. Repose en paix, ô mon corps, car tu t'es attiré bénédiction en restant debout pour la prière. •

Lorsqu'il eut dit ces paroles, je me mis à pleurer : alors j'entendis une voix du ciel qui disait : « Apportez-moi le corps de celui qui s'est retiré dans le désert, amenez-moi le chrétien parfait. Viens, ô anba Marcos, recevoir la vie véritable, viens te reposer au pays de la vie. » Aussitôt il se retourna, me donna la paix et me dit : « Reste en paix désormais, mon frère Sérapion ! reste en paix, ô mon corps, et que tous les habitants de la terre demeurent en paix. Que la paix, la charité, la tranquillité régnent dans la

sainte Eglise de Dieu! O mon frère Sérapion, je t'en conjure au nom du Seigneur le Messie, fils de Dieu; ne perds rien de ce pauvre corps, pas même un poil, car ce poil, m'a été donné par Dieu pour me servir de vêtement.

Ne passe pas la nuit en ce lieu. » Et c'était la sixième heure de la nuit '. Alors je fis des génuflexions et j'entendis une voix qui lui disait : « Étends tes bras. » Je restai debout et je regardai en haut : je vis sortir son âme que les Anges emportaient revêtue d'un vêtement blanc : ils priaient avec elle, tandis quelesSatansétaient debout, tout préparés àla lutte. Et j'entendisune voix disant: «O enfants de l'injustice, fuyez de devant les enfants de la lumière ! * Et voici que les Satans s'écrièrent : « iPrenez-le, il nous a confondus. » Je vis alors à droite comme du feu qui se développait, puis je ne vis plus rien.

Je priai sur le corps jusqu'au lendemain.

Je le portai et le plaçai dans la grotte dont je bouchai l'entrée avec des pierres. Je fis encore une prière, puis je descendis de la montagne. J'implorai Dieu de m'envoyer une

1. Cest-à-dire minuit. Comme la suite le montre, la recommandation de ne pas passer la nuit dans la grotte devait s'entendre de la nuit suivante.

HISTOIHE DE MAHC LE SOLITAIRE t3

aide pour me faire sortir de ce désert pénible. Comme ie soleil allait se coucher, voici que les deux frères qui m'étaient apparu prés d'anba Jean me dirent : « Tu as bien enseveli ce saint homme, ainsi qu'il en était digne. Maintenant lève-toi et marche a la fraîcheur de la nuit, car pendant le jour tu ne pourrais marcher. » Je marchai avec eux jusqu'au lendemain matin. Et lorsque le matin parut, ils me dirent : u Va en paix, et prie pour nous, u Et lorsqu'ils m'eurent quitté, je regardai autour de moi, je mt: retrouvai debout à la porte de la cellule d'anba Jean. Il me dit : « Tu es arrivé en bon état, mon frère Sérapîon ? ■ Lorsque je fus entré dans sa cellule, je lui racontai tout ce qui précède, et il me dit : « En vérité, nous sommes des chrétiens de nom et non d'actions 1 mais nous avons confiance en la miséricorde de Dieu à qui la gloire, la puissance et la louange, maintenant, en tout temps et dans tous les siècles des siècles : Amen. «

Est achevée et finie l'histoire du saint stïba Marcos de Tarmak et d'anba Sérapion qui se rendit prés de lui et enterra son corps pur. Dans la paix du Seigneur : Amen.

HISTOIRE DON ANACHORETE

Nous commençons à copier avec l'aide et sous sa bonne direction la vie d'un anachorète qui fut unique dans son adoration et sa dévotion. Que sa prière soit avec nous. Amen.

il y avait un prêtre qui allait souvent vers ce pieux vieillard pour lui rendre visite et faire la prière avec lui. On jour un homme alla .ver le vieil anachorète et lui dit :

« Le prêtre qui vient te visiter et qui fait la prière avec toi est un pécheur. » Le doute entra alors dans le cœur du solitaire au sujet de ce prêtre et, lorsque celui-ci vint selon son habitude, le solitaire ne lui ouvrit point sa porte. Le prêtre se retira sans que le vieillard le sût. Une voix se fit alors entendre tout à coup disant: a Assurément, les hommes sont gouvernés par quelqu'un de

HISTOIRE D'UN ANACHORÈTE j5 t

plus--ba£ que moii * Le vieil anachorète dit à ce propos : « En entendant cette voix, je fus stupéfait et je tombai la face contre terre comme un mort. Je vis alors un songe, comme si je me fusse trouvé dans un grand jardin contenant tout ce que Dieu a créé d'arbres fruitiers. Je vis dans ce jardin une sakyeh * et tous ses ustensiles en bois incrusté d'or pur. Je vis que l'eau qui montait de cette sakyeh rassemblait à l'eau du Jourdain. Je me disposai à en boire, car j'avais grand soif. Lorsque je fus sur ie point de boire, je vis que celui qui prenait soin de la sakyeh et arrangeait les petits canaux pour l'écoulement de l'eau, était un homme lépreux et que les vers sortaient de son corps.

Lorsque 'j'ai vu ce spectacle, je n'eus plus envie de boire. Alors une voix se fit entendre qui disait : » O un tel, as-tu vu la beauté de ce jardin et de ces arbres? As-tu

< t. La sakyeh est une machine hydraulique consistant «en une roue à laquelle sont rattachés des pots de terre. ,La roue est mise en mouvement par un chameau, une vache ou un âne, les pots descendent au niveau de l'eau se remplissent et viennent se déverser dans un réservoir d'où l'eau s'échappe en $)e petits canaux.

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contemplé cette roue incrustée d'or? • —Je répondit: • Oui. ■ —La voix me dit encore:

€ Et cet homme qui arrange la terre, as-tu vu le malheur dont ii est accablé ? ■ — Je répondis : • Oui. » — La voix reprit : • Son malheur et l'état où il se trouve nuisent-ils en quelque chose aux arbres et à la beauté de ce jardin? » — Je répondis : a Non. » — La voix me dit : « 11 en est ainsi du prêtre qui fait l'offrande ; si c'est un pécheur, son péché ne diminue en rien l'honneur dû au corps du Seigneur, car la vertu divine agit toujours dans la Messe : les supplications avec lesquelles il célèbre la messe sont toujours les mêmes, ainsi que les prières des saints pères qui ont établi et exigé la bonne conduite que l'on devait tenir. Le magicien qui récite des formules magiques contre les insectes et les vipères les fait sortir malgré eux. Ne sais- tu pas que ce magicien est un homme pécheur, qu'il n'a aucune puissance sur la moindre chose, que tout arrive par la vertu de l'incantation et des paroles qu'il récite et non en vertu de sa propre puissance, puisque c'est une chose qui dépend des heures et des étoiles qui peuvent faire pour le magicien ce que peuvent faire

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