BOUS
Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du revers de la maiD, reprît :
• Tu connais Nideck?
^Sans doute... de réputation... Que fais<tu
là?
*-Je suis premier piqueur du comte»
-Et tu viens de la part de qui?
--De la jeune comtesse Odile.
— Bon... quand partons-nous?
*-A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente *, le vieux comte est malade, et sa fille m*a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts.
—Mais , mon cher Gédéon , vois donc le temps qu'il fait; depuis trois jours il ne cesse pas de heiger.
—Bah I bah I Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons , et en route I Je vais faire préparer \m morceau. •
Il sortit.
f Ahl reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus. »
Puis il descendit.
Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dés mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tête, \m mouvement d'épaule. Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.
« Hé I je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux s'impatientent. A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe. <
— Conunent, ma valise ?
—Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c'est indispensable, je t'expUquerai ça tout à l'heure. •
Nous 4e8cendimes dans la cour de l'hôtel.
En ce moment , deux cavaliers arrivaient :
ils semblaient harassés de fatigue ; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise :
« Les belles bêtes!... des valaques... quelle finesse! de vrais cerfs. Allons, Niclause, allons donc, dépêche- toi de leur jeter une housse sur les reins ; le froid pourrait les saisir. >
Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à Tétrier; je découvris seulement la longue moustache brune de l'un d'eux, et ses yeux noirs d'une vivacité singulière.
Ils entrèrent dans l'hôtel.
Le palefrenier tenait nos chevaux en main ; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes.
Nous voilà partis.
Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d'ar* deur; nous volions sur la neige. En dix mi- ^ nutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Fribourg.
Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seuls compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix rauque : ■ Misère ! . . . misère!... misèrèt... •
Gédéon , avec sa grande figure couleur de vieux buis , sa peUsse de chat sauvage , et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freyschutx; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau Umpide sciutiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
« Hél h^! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une joUe matinée d'hiver !
— Sans doute, mais un peu rude.
— J'aime le iemps sec , moi ; ça vous rafraîchit le sang. Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en loute par un temps pareil, il ue sentirait plus ses rhumatismes. »
Je souriais du bout des lèvres.
Après une heure de course furibonde^ Sperver ralentit sa marche , et vint se placer côte i côte avec moi.
« Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.
— J y pensais.
HUaUES*LB-LOUP.
— D'autant plus qu*un grand nombre de médecins ont déjà visité le comte.
-Ahl
—Oui , il nous en est venu de Berlin , en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade ; de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines; et de Paris , qui se mettaient un petit morceau de verre dans l'œil pour observer sa physionomie. Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance.
— Diable I comme tu nous traites I
— Je ne dis pas ça pour loi, au contraire , je te respecte, et s'il m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour voir ce qui s'y passe.
— Ou'en sais-tu? »
A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
« Serait-ce un charlatan comme les autres? » pensait- il.
Pourtant il reprit :
« Ma foi , Fritz , si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à propos, caria maladie du comte est précisément à l'intérieur : c'est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines ?
— On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.
— ^Tu n'ignores pas , au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous reviennent à xûinute fixe.
— Ehl mon pauvre ttédéon, à qui le distu... ces maladies périodiques fout mon désespoir.
— Tant pis I... la maladie du comte est périodique^ elle revient tous les ans, le même jour, à la même heure; sa bouche se remplit d'écume , ses yeux deviennent blancs comme des billes d'ivoire ; il tremble des pieds à la tête et ses dents grincent les unes contre les autres.
— Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?
-»Non I Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus heureux du monde. 11 est puissant, riche, comblé d'honneurs. 11 a tout ce que les autres désirent. Malheureusement sa fille refuse tous les partis qui se présentent.
Elle veut se consacrer à Dicrtt, et ça le chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre.
—Comment sa maladie s^esl-elle déclarée ?
—Tout à coup, il y a dix ans.
En ce moment le brave homme parut se recueillir ; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra lentement, puis l'ayant allumé :
« Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier toute la journée dans les gorges du Rhéethâl, et nous étions rentrés, à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme celui-ci : froid et neigeu^T. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du Schwartz* Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et Ton n'entendait plus rien que le bruit des grandes bottes éperonnées du con^te sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se détacha : de blanches qu'elles étaient, les fenêtre? devinrent toutes noires de ce côté...
—Ces détails ont-ils du rapport avec la maladie de ton maître?
—Laisse-moi finir... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté, les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un chasseur qui entend venir la béte. Moi je mo chauffais toujours, et je pensais : « Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt? • Car, pour dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois , j'y suisf... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures. — Au même instant, le comte tourne sur ses talons; il écoute^ ses lèvres remuent; je vois qu'il chancolle comme un homme ivre. Il étend les mains , les mâchoires serrées, les yeux blancs. Moi je lui crie : • Monseigneur,* qu'avez- vous? t Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe sur les dalles,, la facb contre terre. Aussitôt j'appelle au secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les jambes, moi par les épaules, nous le transportent sur
HUaUES-LE-LOUP.
lo lit qui se trouve près de la fenêtre; et | comme j'étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d'apoplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d'y penser ! »
Ici, Gédéon ôla sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d*nn air mélancolique :
« Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la têtel Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si Ton fait le moindre bruit, si Ton remue, il se retourne , il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir : t Va-t en! va-t*enl crie-t-il les mains étendues. Oh ! laisse-moi ! laisse-moi I n*ai-je pas assez souffert? » C'est horrible de l'entendre, et moi, moi, qui raccompagne de près à la chasse, qui sonne du cor lorsqu'il frappe la bête, mol, qui suis le premier de ses serviteurs, moi, qui me ferais casser la tête pour sou service ; eh bien 1 dans ces moments-là, je voudrais Téti^angler, tant c'est abominable de voir comme il traite sa propre fille 1 »
Sperver , dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fîmes un temps de galop.
J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible. C'était évidemment une maladie morale; pour la combattie, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l'existence.
Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu : triste disposition pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hottes aux angles de l'édifice. Ce n'était encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.
En ce moment Sperver ralentit sa marche et 8'écria :
« Frîlz, il faut arriver avant la nuit close... £n avant!... v
Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses naseaux dilatés deux jets do vapeur bleuâtre.
« Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris. Ne vois -tu rien, Fritz î... est-ce que?... •
Il ne termina point sa phrase et m'indiquant, à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige :
« La Peste-Noire! ■ fit- il d'un accent s: troublé que j'en fus moi-même tout saisi.
En suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celai d'un vautour.
Chose bizarre, un paquet de bardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.
« Ah çà! lui criai-je; que diable fais-tiiV C'est une plaisanterie?
—Une plaisanterie! non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet! Je ue suis pas superstitieux, mais cette rencontre me fait peur. •
Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.
t Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ii(. connais pas la première lettre ; eh bien ! apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend pas. Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme la Peste- Noire. Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; mais c'est ici, au Nideck, quelle le mérite surtout! t
Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
« Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y comprends rien.
—Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcièrj que tu vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal : c'est elle qui tue le comte ! •
—Comment est-ce possible? comment peutelle exercer une semblable influence?
—Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif.
e^est qu^au premier jour du mal, au moment oâ le comte est saisi de son attaque , vous n'afez qu'à monter sur la tour des signaux , et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tiefenbach et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles ; on dirait qu'il Tentend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit : « Gédéon, elle vient! » Moi, je lui tiens le bras pour Vempêcher de trembler; mais il répète toujours en bégayant, les yeux écarquillés : t Elle vient! ho! ho! elle vient!... » Alors, je monte dans la tour de Hugues ; je regarde longtemps... Tu sais, Fritz, que j'ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros : le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille : les attaques commencent; le comte crie !... Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne : alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau, il écume, ses yeux tournent. Oh! la misérable !... Et dire que je Tai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauyre comte m'a empêché de lui envoyer une balle. Il criait : « Non^ Sperver, non, pas de sang!..> Pauvre homme, ménager celle qui le tue, car elle le tue, Fritz ; il n'a déjà plus que la peau et les os! •
Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille, pour qu'il me fût possible de .le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible ? chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité? Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens avec l'ignorance universelle!
Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère, et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire , le prévenant que cela lui porterait malheur.
« Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu.
-^'est déjà beaucoup trop pour un honnête homme.
•^Hé ! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l'apoplexiCi ou de ne pouvoii* plus *!
dormir, fumer, avaler, digérer » étercuer, comme dans les autres maladies.
— Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
—Barbe grise tant que tu voudras , c'est ma manière de voir. J'ai toujours un canon de moA fusil chargé à balle au service do la sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion se présente*. • •
Il termina sa pensée par un geste expressif.
« Tu auras tort, Sperver, tu auras tort. Je suis de l'avis du comte de Nideck : « Pas de a sang! » Un grand poète a dit : — « Tous les « flots de l'Océan ne peuvent laver une goutte « de sang humain I » — Réfléchie à cela , camarade^ et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion. •
Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux braconnier, il baissa la tète et sa figure prit une expression pensive.
Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d'hiver j la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux, qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l'approche du gîte.
De temps en temps » Sperver regardait en arrière avec une inquiétude visible ; et moimême je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension indéfinissable, eu songeant à l'étrange description que le piqueur m'avait faite de la maladie de son maître.
D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec 'la nature qui Fentoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une forêt chargée de givre et secouée par la bise : les arbres.ont im air morne et pétrifié qui fait mal à voir.
A mesure que nous avancions , les chênes devenaient plus rares; quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des sapinières, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute masse noire piquée de points lumineux.
Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.
« Nous y sommes! » s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
Il saisit le pied de cerf, et le son dair d'une cloche retentit au loin.
Après quelques minutes d'attente, une lau-
HUGUES-LE-LOUP
terneapparut dans les profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, et fourré comme un chat.
Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un i^ve des Niebelungen.
Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la nuit.
« Est-ce toi, Sperverî fit-il d'une voix enrouée.
— Ouvrîras-tu, Knapwurst? s'écria le piqueur. Ne sens-tu pas qu'il fait un froid de
loup?
— Ahl je te reconnais, dit le petit homme. Oui... oui... c'est bien toi... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens I »
La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre^ me salua d'un : « WUkom^ her docler (soyez le bienvenu, monsieur le docteur), » qui semblait vouloir dire : « Encore un qui s'en ira comme les autres ! • Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux.
En suivant Sperver, qui montait Tescalier d'un pas rapide, je pus me convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était une véritable forteresse taillée dans le roc; ce qu'on appelait château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, répé* talent au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure ; il tournait tantôt à droite , tantôt à gauche. Je le suivais hors d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier^ et me dit :
« Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
— Bon ! fais ce que tu jugeras nécessaire.
— Tu trouveras là notre m^ajordome, Tobie Ofienloch, un vieux soldat du régiment de Nideck ; il a fait jadis la campagne de France sous le comte.
— Ti-ès-bien !
— Tu verras aussi sa femme, une Françaisot nommée Marie Lagoutte, qui se prétend de bonne famille.
—Pourquoi pas î
— Oui; mais, entre nouS| c'est tout bonnement une ancienne cantinière de la grandearmée. Elle nous a ramené Tobie OfTenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par reconnaissance; tu comprends...
—Cela suflit. Ouvre toujours, je gèle. »
Et je voulus passer outre; .mais Sperver, entêté comme tout bon AUemand, tenait â m'édiûer sur le compte des personnages avec lesquels j'allais me trouver en relation. U poursuivit donc en me retenant far les brande* bourgs de ma rhingrave :
« Déplus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf, le sommelier; Chi'istian Becker; enfin, tout notre monde, à moins qu'ils ne soient déjà couchés I •
Là-dessus, Sperver poussa la porte» et je restai tout ébahi sur le seuil d'une salle haute et sombre : la salle des anciens gardes du Nideck.
Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice; à droite, une sorte de buflet en vieux chêne bruni par letemps; — surlebuffet, un tonneau, des verres, des bouteilles ; — à gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les difierents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge ; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.
Je vis tout cela d'un coup d œil ; mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.
Je reconnus le majordome à sa jambe de bois : un petit honune, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses , le nez rouge et mamelonné comme une framboise mtlre; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bour* relet sur la nuque, un habit de peluche vertpomme, à boutons d'acier larges comme des écus de six livres; Ja culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d'argwt. Il était en train de tourner le robinet du tonneau ; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil conmie des verres de montre.
Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stofi" à grand? ramages, la figure
HDGUE8-LE-L0UP.
longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient Torgane ol&ctif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que le troisième clignait de Tœil d'un air malin , et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
• Combien de cartes? demandait-il.
— Deux, répondait la vieille.
—Et toi, Christian?
—Deux....
— Ha! haï.... Je vous tiens!... 4 Coupez le roi! coupez TasI... Et celle-ci, et celle-là... Ha! ha I ha 1 Encore une cheville, la mère ! Ça vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France I
—Monsieur Christian, vous n*avez pas d'égards pour le beau sexe.
—Au jeu de cartes, on ne doit d*égards à personne.
—Mais vous voye« bien qu'il n*y a plus de place !
— Bahl bahf avec un nez comme le vôtre, il 7 a toujoura de la ressource. •
£n ce moment Sperver s'écria :
« Camarades, me voici f
— Hé! Gédéon... Déjà de retour? •
Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre. Tout le monde se tourna de notre côté.
• Et Monseigneur va-t-il mieux?
— Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu !
—C'est toujours la même chose?
— A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de rœil. •
Sperver s'en aperçut.
• Je vous présente mon fils : le docteur Fritz, du Schwartz-Wald , dit-il fièrement. Ah I tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille. Si l'on m'avait écouté plus tôt... Enfin, il vaut mieux tard que jamais. •
Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s'adressant au majordome :
« Allons donc, monsieur Offenloch, allons donc, s'ôcria-t-elle , remuez-vous, présentez un siège à monsieur le docteur. Vous restez là , bouche béante comme une carpe. Ah I Monsieur... ces Allemands !... •
Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.
• Permettez, Monsieur...
— Vous êtes trop bonnei ma chère damet
— Donnez, donnez toujours». • Il fait un temps. .. Ah ! Monsieur, quel pays!...
— Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus ma\ reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige, nous arrivons ,à temps — Hél Kasper! Kasper!. .. •
Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée :
• Me voici!
— Bon I tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues... tu sais?
—Oui, Sperver, tout de suittN
— Un instant. Tu prendras, e:\A passant, la valise du docteur; Enapwurst te ?a remettra. Quant au souper...
— Soyez tranquille, je m'en charge.
— ^Très-bien, je compte sur toi. »
Le petit homme sortit^ et Gédéon, après s'être débarrassé de sa pelisse, nous quitta pour aller prévenir là jeune comtesse de mon arrivée.
J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
t Otez-vous donc de là, Sébalt, disait^lle au grand veneur; vous vous êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez- vous près du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes... C'est cela. •
Puis, me présentant sa tabatière :
<t En usez-vous?
— Non, ma chère dame, mercL
— Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac j vous avez tort : c'est le charme de Texistence. »
Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants :
t Vous airivez à propos : monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une attaque fiirieuse^ n'est-ce pas, monsieur OfTenloch ?
—Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
— Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas; car il ne se nourrit pas. Monsieur. Figurez -vous que je l'ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.
—Et sans boire un verre de vin, ajouta le majordome, en croisant ses petites mains re* plètes sur sa bedaine. »
Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
Aussitôt maître Tobie Offenloch vint s'i seoir à ma droite et me dit :
HDGUES-LE-LOUP.
Nom mtiimes pr^piUmmcnl dam la tour, (face i
• Moasieur le docteur, crorei-moi, ordonoei-lui une bouteille de markobruuaer par jour.
—Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre homme est maigre à faire peur.
—Nous avons du markobrOimer de soixante ant, reprit le majordome, car lee Français ne l'ont pas tout bu, comme le prétend madame OfTenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner da boire de temps en temps un bon coup de johannisberg : il n'y a rien comme ce TÎD-là, pour remettre un homme sur pied.
— Dans le temps, dit te grand veneur d'un air mélaocolique, dans le temps, monseigneur faisut d«az grandes chasses par semaine : il
se portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.
— C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
— Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux sufSraieDt. Il faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures du bon Dieu comme les hommes. •
U y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'euteudais le veut fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtriâres avec des sifflements lugubres.
Sébalt avait rais sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec
HUaUËS^LS-LOUP.
Ucftrïé! s'écrie Speiret. (Pige IS.i
un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après a^oir pris une nouvelle prise, arraugeiût son tabac dans sa tabatière, et moi je rètlécbissais à l'étrauge inOrmitè qui dous porte à D0U8 poursuivre réciproquemeot de conesils.
En ce moment, le majordome se leva.
■ Monsieur le docteur boira bien un verre Je vin? dit-il en s'appuyant au dos de mon fauteuil.
Je TOUS remercie , je ne bois jamais avant
d'aller voir an malade.
Qnoil pas même un petit verre devint
Pas même un petit verre de vin. ■
Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris,
• Uonsiwi le docteur a raison, dit-elle, je
suis comme lui : j'aime mieux buire en mangeant, et prendre un verre de cognnc aprâs. Dans mon pays, les dames prenoeoL leur cognac; c'est plus distingué que le kii-sclil •
Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entr'ouvrit la porte et me &t signe de le suivre.
Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, j'entendis la femme du majordome dire à son mari :
■ Il est très-bien , ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier ! >
Sperver paraissait inquiet, il ne disait rien; j'étais moi-môme tout pensif.
Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement démon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de
to
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Marie Lagoutte : pauvres petits êtres. inoffensifs , vivant, comme rornilhomyse, sous Faile puissante du vautour.
Bieplôt Gédéon m'ouvrit une' pièce somptueuse, tendue de Velours violet pavillonné d*or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas : on eût dit Tasile du silence et de la méditation. '
En entrant, Sperver souleva un flot de lourdes draperies qui voilaient une Je^fl^re en ogive. Je le vis plonger son regard dan^raibîme et je compris sa pensée : il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.
Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais , au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature y assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade : c'était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude iéveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits , rappelaient ces créations mystiques du moyen âge , que Tart moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schw^artz- Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
A mon approche, Odile s'était levée.
« Soyez le bienvenu, monsieur le docteur, • me dit-elle avec une simplicité touchante ; puis m'indiquant du geste Falcôve où reposait le comte : « Mon père est là. »
Je m'inclinai profondément , et sans répondre, tant j'étais ému, je m'approchai de la couche du malade.
Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La lumière , tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.
Dès le premier instant , je fus saisi de l'étrange physionomie du seigneur de Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que venait de m'inspirer sa fille , je ne pus m'empêcher de me dire : « C'est un vieux loup! »
En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face; l'étroitesse du front au sommet , sa largeur à
la base ; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de TobII terne et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires osseuses : tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les aflBnilés animales me traversèrent l'esprit.
Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade : il était sec, nerveux ; la main était petite et ferme.
Au point de vue médical, je constatai un pouls. dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.
Que faire ?
Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse ; de l'autre, Sperver, chenîhant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, épiant mes moindres gestes... m'imposaient une contrainte pénible. Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.
Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours, s'accélérait, et devenait haletant. Le cauchemar oppressait évidemment cet homme : épilepsie ou tétanos, qu'importe?... Mais la cause... la cause... voilà ce qu'il m'aurait fallu connaître et ce qui m'échappait.
Je me retournai tout pensif.
«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
— La crise d'hier touche à sa fin, Madame, n s'agirait de prévenir une. nouvelle attaque.
— ^Est-ce possible, monsieur le docteur? »
J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
« Des étranger I v dit Sperver.
Il y eut un instant de silence.
« Allez voir ! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri. Mon Dieul comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles circonstances?... C'est impossible! »
Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans l'ombre et dit à voix basse :
a Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer, demande asile au Nideck... Il s'est égaré dans la montagne.
— C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prévenir le majordome de recevoir M. le baron de Zimmer. Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul Tempéche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille nos
gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient. ■
Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c'est que Taccomplissement des devoirs de l'opulence élève Tâme.
Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinctioû d'Odile de Nideck, son profil d'une pureté de ligues qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques, ces idées me passaient par Tesprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.
c Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
—Oui, Madame, t
La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions.
Odile s'était retournée.
t Vous le voyez , Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde.
— C'est vrai , Madame, répondîs-je, les âmes d'élite appartiennent à toutes les infortunes : le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain , chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous I v
Odile baissa ses longues paupières , et Sperver me serra doucement la main.
Au bout d'un instant elle reprit :
• Ah ! Monsieur, si vous sauviez mon père I. .. — Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire,
Madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour
— L'espérez- vous ?
— Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je vais y réfléchir. •
Oûile , tout émue , m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi nous traversâmes Tanlichambre, ou quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se relourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules :
• Voyons, Fiilz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux , je suis un homme, moi, tu peux tout me dire : qu'en penses-tu?
— Il n'y a rien à craindre pour cette nuit.
— Bon, je sais cela, tu Tas dit à la comtesse; mais demain?
— Demain?
— Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que la ne puisses pas empêcher l'attaque de reve-
nir, là , franchement, Fritz, penses-tu qu'il on meure?
—C'est possible, mais je ne le crois pas.
— Ehl s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c'est que tu en es sûr! 9
Et me prenant bras dessus bras dessous, il m'entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule , les bottes molles à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert-pistache à brandebourgs , le colbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.
t Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce , sont nos gens de Fribourg. Ils nous ont suivis de près,
— Tu ne te trompes pas : ce sont bien eux; Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la Wallenstein. •
Ils disparurent dans une travée latérale.
Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes , basses , en ogive, en plein cintre, que sais-je?cela n'en finissait plus.
« Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits, la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s'est fait protestant. Voici la salle d'armes. •
Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement
Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche :
c Prends garde à la lumière, dit-il. Attention! »
En même temps il poussa la port^ et l'air froid du dehors entra dans le couloir. Li flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
f Ah! ah! ah 1 s'écna le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc... Ne crains rien... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour. »
Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
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La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu se dire : « Que font -ils donc là-haut, dans les nuages? Pourquoi se promènent -ils à celte heure? »
« La vieille sorcière nous regarde peutêtre , » pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me n:is à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m'indi^uer la route et marchait a grands pas.
Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux : quel bonheur de se retrouver à Tabri d'épaisses murailles!
J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m'écriai :
« Dieu soit loué ! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
— Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Confemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en Tair : un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds, j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien compris mes ordres, v
Il disait vrai, ce brave Gédéon : « Viandes froides et vins chauds, • car, devant laflamme, uue magnifique rangée de bouteilles subissaient l'influence délicieuse de la chaleur.
A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit i
• Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps, mettons-nous à Taise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D^abord, tes bottes doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussure; c'est mon principe. Voyons» assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes... Bien... je la tiens... En voilà une!... Passons à l'autre. .. C'est cela!... Fourre tes pieds dans ces sabots , ôte ta rhingrave , jette-moi cette houppelande sur ton dos. A la bonne heure ! •
n en fit autant, puis d'une voix de stentor :
« Maintenant, ~ Fritz, s'écria-t-il , à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand : — € Si c'est le diable qui a fait la soif, à coup sûr c c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin ! »
Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine :
« Nous avons des bois ! nous avons de hautes bruyères ! nous avons des étangs î ■
Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait :
« Nous avons aussi des coteaux , verîs au printemps, et pourpres en automne!... A ta santé, Fritz!
— A la tienne, Gédéon ! •
C'était merveille de nous voir; nous nous admirions l'un l'autre.
La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient; et dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, on hymne étrange, désolé, qu'il chante loi-sque les escadions de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'étemelle bataille!
Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d'un vieux vin de Brumberg, la mousse frissonnait siur ses larges bords ; il me le présenta en s'écriant :
t Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck. Bois jusqu'à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende 1 •
Ce qui fut fait.
Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante :
t Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck mon maître ! •
Il le vida gravement à son tour.
Alors une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.
Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.
C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre. Tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit, un lit & ras de terre, ayant, je crois, une peau d'ours pour couverture ; et , dans cette grande
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niche, une autre plus petite, ornée d une sta- | luette de la Vierge, taillée dans le même bloc de granit et couronnée d^une touffe d*herbes fanées.
« Tu regardes ta chambre, dit Sperver.
Parbleu I ce n'est pas grandiose, ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes id dans la tour de Hugues; c^est vieux comme la montagne, Fritz, ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre.
— C'est égal, tu m'as fourré là dans \m singulier trou, Gédéon.
—11 ne faut pas t'y tromper, Fritz, c'est la salle d'honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arnve ; tu comprends, la vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux 1
—Oui cela, Hugues?
*-Eh 1 Hugues-le-Loup I
— Comment, Hugues-le-Loup î
—Sans doute, le chef de la race des Nideck, un rude gaillard , je t'en réponds I — Il est venu s'établir ici avec une vingtaine dereiters et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher , le plus haut de la montagne. Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi ! ils ont dit : t Nous sommes les maîtres ! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon , nous tombons dessus comme des loups; nous leur mangeons la laiii« sur le dos, et si le cuir suit la laine, tant mieux! D'ici, nous verrons de loin : nous Terrons les défilés du Rhéethal, de la Stein* bach^ de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz - Wald. Gare aux marchands I v Et ils l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Hugues-le-Loup était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la veillée.
-^Knapwurstî
— Le petit bossu... tu sais bien... qui nous a ouvert la grille. Un drôle de corps, Fritz, toujours niché dans la bibliothèque.
—Ah 1 vous avez un savant au Nideck ?
—Oui, le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille. Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque ; on dirait un gros rat. Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes. C'est lui qui t'en débiterait, Fritz. Il appelle ça des chroniques!... ha! ha! ha! » '
Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants sans trop savoir pourquoL
« Ainsi , Gédéon , repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues... de Hugues-le-Loup?
—Je te l'ai déjà dit, que diable!... ça t'étonne ?
—Non!
—Mais si , je le vois dans ta figure , tu rêves à quelque chose. A quoi réves-tu?
— Mon bieu... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne ; ce qui me fait réfléchir, c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigeuses du Wald-Hom , les gorges du Rhéethal ; toi qui n'as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck, courir les sentiers du Schwartz- Wald, battre les broussailles, aspirer le grand air, le plein soleil, la vie libre des bois, je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge : voilà ce qui m'étonne, ce que je ne puis comprendre. Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est faite. •
L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu'il- plaça sur son brûU-gueule ; puis, le nez en l'air, les yeux fixés au hasard, il répondit d'un air pensif •
" t Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d'un rocher!— Oui, c'est vrai, j'ai aimé le grand air, et je l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d'être ballotté par le vent, j'aime à rentrer maintenant dans ma caverne, à boire un bon coup.. . à déchiqueter tranquillement un morceau de venaison, et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir , il m'a rencontré au clair de lune et m'a dit : « Camarade qui chasses tout seul, viens chasser avec moi ! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien î chasse, puisque c'est ta nature; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la montagne, je m'appelle Nideck! •
Sperver se tut quelques instants, puis il reprit :
« Ma foi ! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement avec un ami ma bouteille d'affenthàl ou de... •
En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et prêta l'oreille.
c C'est im coup de vent, lui dis-je.
—Non, c'est autre chose. N'entends- tu pas la griffe qui racle?... C'est un chien échappé.
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Ouvre, Lieverlé I ouTre, Blitz ! » s^ëcria le brave l^omme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu*an danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose , la barbe et les joues , avec de petits cris de joie attendrissants.
Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi :
« Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'ai* mer ainsi ?. . . Aegarde-moi cette tête, ces yeux^ ces dents, v
Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant^avec effort , car le chien redoublait ses caresses :
« Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi? »
Et Gédéon alla fermer la porte.
Je n'avais jamais vu de béte aussi terrible que ce Lieverlé ; sa taille atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d*attaque, au front large, aplati, à la peau fine : un tissu de nerfs et de muscles entrelacés ; l'œil vif, la patte allongée ; mince de taille, large du corsage , des épaules et des reins , mais sa«)s odorat. Donnez le nez du basset à de telles bétes, le gibier n'existe plus I
Sperver étant revenu s'asseoir passait la main sur la fête de son Lieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement.
Lieverlé semblait le comprendre.
« Vois-tu , Fritz , ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de mâchoire. C'est ce qu'on appelle une béte parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon Lieverlé : il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir... j'en frémis I Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos. »
Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
t Regarde, Frilz^ cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la cuisse et qui va jusqu'à la poitrine : c'est un sanglier qui lui a fait çal Pauvre bétel... il ne lâchait pas l'oreille... nous suivions la piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps, je le roule dans mon manteau et j'arrive ici. J'étais hors de moi 1 Heureusement les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah X diable I ilhurlaitl... il souffrait!.. . mais,
au bout de trois jours, il se léchait déjà : un chien qui se lèche est sauvé 1 Hein, Lieverlé, tu te le rappelles î Aussi , nous nous aimons , nous deux! •
J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme, pour ce chien, et du chien pour cet homme ; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond de Tâme. Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans les yeux.
Sperver reprit :
« Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir; ime corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé, attrape! »
Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit :
« Fritz, s'il te tenait par le fond de la culotte, tu n'Irais pas loin !
— ^Moi comme un autre, parbleu ! •
Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant. U se mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'œil avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent : Lieverlé aimait la moelle !
« Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui reprendre son os, que dirais- tu?
—Diable I ce serait une mission délicate. »
Alors nous nous mimes à rire de bon cœur. Et Sperver, étendu dans son fauteuil de cuir roux, le bras gauche pendu par-dessus le dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une bûche qui pleurait dans la ilanune, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.
Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu :
« Écoule, Sperver, repns-je, tu ne m'as '^as tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château , c'est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme. ■
Gédéon fronça le sourcil , une larme voila son regard; il se rediessa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce : • « Eh bien ! oui, dit-il, c'est vrai , ma femme est morte!... Voilà ce qui m'a chassé des bois. Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche -Creuse sans grincer des dents. J'ai déployé mon aile de ce côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut ; et quand, par hasard, la meule tourne là-bas, je laisse tout aller au diable ! je rebrousse chemin... je tâche de penser à autre chose. »
Speryer était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne; je me repentais d avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner.
Étrange impression ! an mot, un seul, nous avait jetés dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.
Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous fit tressaillir.
Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de devant'; mais, la tête haute, Toreille droite, l'œil étincelant, il écoutait... il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.
Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles: pas un bruit, pas un soupir; au de- ^ hors, le vent s'était calmé ; rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.
Tout i coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix sec, rauque, épouvantable ; les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.
Lieverlé, la tête basse, semblait regarder à travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu'à le\ir racine , laissaient voir deux rangées de dents blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois il s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d'entamer le granit.
Jfous l'observions sans rien comprendre à son irritation.
Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous flt bondir.
t Lieverlé ! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu? Est-ce que tues fou î »
n saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.
« Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. Allons , couche-toi, ne m'agace plus les nerfs. »
Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s'ouvrit, et le gros,rhonnôte Tobie Offenloch, son falot de ronde d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie , apparut sur le seuiL
• Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé I que faites- vous donc là?
—C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un tapage !••• Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur. Je vous demande pourquoi ?
— Parbleu 1 il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l'escalier de la tour, • fit le brave homme en riant.
Puis déposant son falot sur la table :
« Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d*une faiblesse 1 Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la jambe, voyez : ses dents y sont encore marquées 1 une jambe toute neuve ! Canaille de bête I
— Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien , ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde au cou.
— Hé ! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi, — quand ils approchent, j'ai toujours la canne haute et la jsMnbe de bois en avant, — c'est pour la discipline : les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château. »
Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d'un ton de confidence :
« Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.
—Ah bah!
—Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de monseigneur.
— Alors, rien ne vous presse?
—Rien ! absolument rienf
^Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides ! »
La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage ! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.
« Ce sera pour une autre fois^ dit-il en se relevant. Ce qui est différé n'est pas perdu I »
Il prit sa lanterne.
• Bonsoir, Messieurs.
—Hé ! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble.
— Volontiers,Sperver, volontiers ; nous irons dire un mot en passant à maître Trumpf le sommelier, il est en bas avec les autres; Knap« wurst leur raconte des histoires*
aUGUES-LB-LOUP.
n pcose que uU pourra le guérir, (Paie IS-
— C'est cela. Bonne nuit, Fritz.
— Bonne Quil, Oédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal.
—Sois tranquille. — Lieverlè !... pstt! •
11b sortirent. Comme ils traversaient la plate -forme, j'entendis l'horlc^e du Nideck sonner onze heures.
J'étais rompu de fatigue.
T,e jour commençaità bleuir l'unique fenêtre du d(ûyoo, lorsiiue je tus éveillé dans ma niche
de granit par les sons lointains d'une trompe de chasse
Rien de triste, de mëlancobque, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière note surtout, cette note prolODgôe, qui s'étend sur la plaine immense, éveillant au loin, bien loin, les échos de la monlagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le cœur.
Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des Ages féodaui. La vue de ma chambre, de celte vome basse, sombre, écrasée, antique repaire du loup de Nideck , et plus loin celte petite fenêtre à vitraui de plomb, en plein
HUGDES-LB-LOUP.
Son rceard me paralysait. (Pa|e U.]
cintre, plus large que haute, et profondément enclavée dans la mur, ajoutait encore à la séivérité de mes réâezionB.
Je me levai bruâquement, et je courus ounir la fenêtre tout au large.
Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au levra du rideau pourprede l'horizon : des montagnast... des montagnes!... et puis detmontagnesl... — Qots immobiles qui s'aplanissent et s'efhcent dans les brumes loinlaines des Vosges; — des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons comblés de' neige, ku bout de tout cela, naCnît
Quel enthousiasme serait A la hauteur d'un semblable tableau I
Je restais confondu d'admiraUon. A chaque regard se multipliaient les détails : hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain ; il suffisait de regarder puur les voir I
J'étais làdepuis un quartd'heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule; je me retournai, la Qgure calme et le sourire silencieux de Oédéon me saluèrent d'un :
' Goudm tâg\ Frilzl •
Puis il s'accouda près de moi, sur la pïerra, fumantson bout de pipe. — D étendait la main dans l'inSni et me disait :
■ fioDJonr,
« Regarde, Fritz, regarde... Tu dois aimer ça, fils du Schwartz-Wald ! Regarde là-bas... tout là-bas... la Roche-Creuse... La vois- tu T Te rappelles-tu Gertrudeî... Oh! que toutes ces choses sont loin ! »
Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre ?
Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l'horizon, me disait :
«Ceci, c'est le Wald-Hom! ça, leTienfenthal ! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach ; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l'épaule du Harberg : un froid manteau pour l'hiver! — Et là-bas, ce sentier, il mène à Fribourg; avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver. »
Ainsi se passa plus d'une heure.
Je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Quelques oiseaux de proie, Taile écbancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon ; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
Du reste, pas un nuage : toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.
• C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver^ un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe d'Allemagne. Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!... — Pauvre Sébalt! il se consume depuis la maladie de monseigneur^ il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation : tous les matins, au lever du jour, il monte sur TAltenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir! »
Sperver, avec ce tact de Thomme qui sait admirer, n'avait pas interrompu ma contemplation ; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regai'dai dans Tombre de la tour :
• Fritz, me dit-il, tout va bien, le comte n'a pas eu d'attaque. •
Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
« Ah! tant mieux... tant mieux !
— C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
—Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!
— Eh I qu'importe I tu étais là !
— Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je n'ordonne rien au malade?
— Ça fait que tu lui portes bonheur. »
J^le regardai dans le blanc des yeux, il ne nait pas.
t Oui^ reprit-il sérieusement, tu es un porte-
bonheur^ Fritz ; les années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu empêches tout cela, tu arrêtes lemal. C'est clair!
— Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est très-obscur.
— On apprend à tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y a des portebonheur dans ce monde, et des porte-malheur aussi. Par exemple, ce gueux de Enapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il m'arrivera quelque chose : mon fusil rate , je me foule le pied , un de mes chiens est éventré... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la chose, j'ai soin de partir au petit jour, avant que le drôle, qui dort comme un loir, n'ait ouvert rœil ; ou bien je file par la porte de derrière, par une poterne, tu comprends!
—Je comprends très-bien; mais tes idé^ me paraissent singulières, Gédéon.
— ^Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne garçon ; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour être joyeux... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est positif... je l'ai toujours dit, et la preuve... en veux- tu la preuve?...
—Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus cachées dans ma personne.
— Eh bien! fit-il en me saisissant au poignet, regarde là-bas! •
Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
« Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu?
— Parfaitement.
— Regarde autour, tu ne vois rien?
— Non.
—Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuire des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde : partie la vieille coquine! Tai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne, rien! rien! Elle t'avait senti ^ c'est sûr. »
Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent ému :