‹ Contes et romans populairesChapitre 6 sur 57 · I II · texte numérisé non relu

I II

HUGUBS-LE-LODP.

id

t Ohl Fritz... Fritz.... quelle chance de l'avoir amené id I C'est la vieille qui doit être vexée... Hal ha! hal »

Je Tavoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m'en être jamais aperçu jusqu'alors.

« Ainsi, Sperver, repris-;je, le comte a bien passé la nuit?

— ^Très-bien !

— ^Alors^ tout est pour le mieux « descendons. »

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un escalier de précipices échelonnés les uns au-dessus des autres. En y plongeant le regard^ je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage ; j'y jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit gnome Knapwurst» dont la physionomie grotesque m'avait frappé la veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant : c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute> sombre^ poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à deux mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons» par les soins des anciens abbés, nonseulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles 'de l'Allemagne, mais^ encore toutes les chroniques du Schwartz- Wald) les recueils des anciens Minnesinger^ et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Outenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure. — Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge , et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux , la tête enfoncée dans im mortier de fourrure, l'œil gris^ le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l'hôte naturel, le famvAus^ le rat, comme rappelait Sperver, de ce dernier refuge de la Kîenee %u Nideck* ^

Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l'antique bibliothèque. Us y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ; depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à Tœuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.

Mes regards se portèrent naturellemeqt de ce côté.

Hugues P', la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d'un bois. Son œil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.

Près de lui, comme l'agneau près du fauve » une jeune femme, — l'œil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d'Heures, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, entourant sa pâle figure d'une auréole d'or, — m'attira par un grand caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez -vous le type wisigoth dans sa vérité primitive : front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.

« Que cette femme devait convenir à Hugues ! » me dis-je en moi-même.

Et je me pris à considérer le costume; il répondait à Ténergie de la tête : la main droite s'appuyait sur un glaive , un corselet de fer serrait la taille.

Il me serait difficile d'expnmer les réflexions qui m'agitèrent en présence de ces trois physionomies; mon œil allait de l'une à l'autre avec une ciiriosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.

Sperver , s'arrétant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifilet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.

« Est-ce moi que tu siffles comme un chien ? dit le gnome.

— Oui, méchant rat , c'est pour te faire bonneur*

—Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain , tu as beau faire , Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je t'en défie! »

Il lui présentait la semelle.

t Et si je monte?

HDGDES-LE-LOUP.

—Je f aplatis avec ce volume. »

Gédéon se mit à rire et reprit :

« Ne te fâche pas, bossu^ ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal , au contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe ? On dirait que tu as passé la nuit.

— C'est vrai, je l'ai passée à lire.

— Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?

—Non, je suis à la recherche d'une question grave ; je ne dormirai qu'après l'avoir résolue.

—Diable!... Et cette question?

— C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig de Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n'avait qu'une coudée de haut : cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très - honorablement au couronnement du duc Rodolphe. Le comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes : c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, Tépée au poing , et d'une voix retentissante il cria : t Vive le duc Rodolphe ! » ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain, s'il était de haut lignage, ou de basse extraction, chose du reste peu probable : le vulgaire n'a pas tant d'esprit. »

J^étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager : lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la droite de Hugues.

• Monsieur Knapwurst , lui dis-je d'un ton respectueux , auriez-vous l'obligeance de m'éclairer sur un doute ? »

Le petit bonhomme , flatté de mes paroles, répondit :

• Parlez , Monsieur ; s'il s'agit de chroniques, je suis prêta vous satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.

— Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.

— Ahl ah! fit Knapwurst, dont les traits s^animérent, vous parlez d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues! «

Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à Taise avec moi. Ses yeux brillaient , on voyait que les plaisirs

de la vanité dominaient le petit homme ; il était glorieux d'étaler son savoir.

Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne , il estimait et glorifiait ses vastes connaissances.

t Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut- Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels- Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup n'eut pas d*enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en Tan du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui. Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine^ l'aida de ses conseils. C'était une personne de grand courage. On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait ; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. H devait être pçndu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer axix créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaxix du comte qu'elle avait entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en 842 ; il en eut trois enfants.

—Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait Edwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?

— Aucun.

— En êtes-vous bien sûr ?

—Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu d'enfants ; Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

—C'est surprenant I

— Pourquoi ?

—J'avais cru remarquer quelque ressemblance...

— Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident. Tenez... voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier , elle représente Hans-Wurst , mon bisaïeul. H a le nez en éteignoir et le menton en galoche ; j'ai le nez camard et la bouche agréable ; est-ce que ça m'empêche d*être son petit-fils?

- Non^ sans doute.

--Eh bien ! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d'Edwige, je

HDGUES-LE-LODP.

ne dis pas le contraire , mais c'est Huldine qui est leur soache-mère. Voyez Tarbre généalogique ; voyez, Monsieur ! »

Nous nous séparâmes, Euapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.

€ (Test égal , me disais-je , la ressemblance existe... faut-il l'attribuer au hasard?... Le hasard... qu'est-ce, après tout?... un nonsens... ce que Thomme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose I »

Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige , cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.

Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux, nous étions en face des appartements du comte.

• Entre, Fritz, me dit-il, moi, je vais donner la pâtée aux chiens; quand le maître n'est pas là, les valets se négligent ; je viendrai te reprendre tout à l'heure. »

J'entrai, plus curieux de revoir mademoiselle Odile que le comte ; je m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de Talcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde I Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout stupéfait.

c Approchez, monsieur le docteur, me dit-il d^une voix faible , mais ferme , en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de vous ; j'étais désireux de faire votre connaissance.

— Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.

— Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

— C'est une erreur, monsieur le comte.

— Non, la nature nous accorde, pour deraière grâce, le pressentiment de notre fin.

— Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir 1 » dis-je en souriant.

II me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile pour le médecin , de son attitude dépend la force morale du malade ; le regard de celuici va jusqu'au fond de sa conscience : s'il y

découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu ; rabattement commence, les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection, le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.

J'aperçus seulement alors mademoiselle Odile et une vieille dame , sa gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté du lit.

Elles me saluèrent d'ime inclination de tête.

Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit.

• C'est elle, me dis-je, elle... la première femme de Hugues!... Voilà bien ce front haut, ces longs cils, ce sourire d'une tristesse indéfinissable.—Oh I que de choses dans le sourire de la femme I N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes , tant d'inquiétudes, tant d'anxiétés poignantes ! Jeune fille , épouse , mère, il faut toujours sourire, même lorsque le cœur se comprime, lorsque le sanglot étouffe... C'est ton rôle, ô femme! dans celte grande lutte qu'on appelle l'existence humaine ! »

Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit à dire :

« Si Odile , ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes vœux, je crois que mes forces reprendraient. »

Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait prier.

« Oui , reprit le malade , je renaltiais à la vie ; la perspective de me voir entouré d'une nouvelle famille , de serrer sur mon cœur des petits-enfants, la continuation de notre race, me ranimerait. »

A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.

La jeune fille ne répondit pas.

Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un œil suppliant, poursuivit :

« Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père ? Mon Dieu ! je ne te demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon enfant? Tu seras hbre de te prononcer. »

Il se tut.

Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille; tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent

HUGUEy-LE-LOUP.

engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences. Je souffrais, j'aurais voulu fuir; les circonstances ne le permettaient pas.

0 Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection. Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie !

—Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse ?

— Non, mon père.

— Alors, pourquoi te refuser à mes prières ?. . .

— Ma résolution est prise... c'est à Dieu que je me dévoue ! »

Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, conune la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.

Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante ; elle ne parut pas m'apercevoir.

« Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par rémotion, tu verrais périr ton père : il le suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas?

—La vie n'appartient pas à lliomme, elle est à Dieu, dit Odile; un mot de moi n'y peut rien.

— Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse , ne dit-il pas : « Honore ton père et ta mèrel »

— Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n'est pas de me marier. »

J'entendis grincer les dents du comte. H resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.

A Va- t'en, fit-il, ta vue me fait mal!... •

Et 8*adressant à moi, tout pâle de cette scène :

* Docteur , s*écria-t-il avec im sourire sauvage, n*auriez-vous pas un poison violent?... un de ces poisons qui foudroient comme Téclair?... Ohl ce serait bien humain dem*en donner un peu... Si vous saviez ce que je souffre!... »

Tous ses traits se décomposèrent, il devint livide.

Odile s'était levée et s'approchait de la porte.

■ Reste I hurla le comte, je veux te maudire!... »

Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.

« Monseigneur, m*écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en dépend !

— Eh I que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un couteau pour en finir! Donnez-moi la morti »

Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où , ne se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son enfant. Celle-ci, calme, pâle , se mita genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver, les joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds, et s'inclinant vers Odile :

« Oh! Mademoiselle, dit-il. Mademoiselle... le comte est un si brave homme 1 Si vous disiez seulement : « Peut-être... nous verrons... plus tard!... •

Elle ne^ répondit pas et conserva son attitude.

En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d'opium ; il s'affaissa, exhalant un long soupir , et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haie* lante. '

Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse : on eût dit l'image vivante du devoir accompli.

Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi :

* £h bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses- tu de cela? •

Je courbai la tête sans répondre : la fermeté de cette jeune fille m'épouvantait.

Sperver était indigné.

« Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du NidecK, ayez des châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du Schwartz - Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce : « Tu veux? Eh bien ! moi, je ne veux pas ! Tu me pries? Et moi je réponds : C'est impossible! » Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne vaudrait-il pas cent fois mieux être

HUGUES-LE-LOUP

Tenu an monde fils d'un bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz, allons-nous-en...Cela me suffoque... j*ai besoin de respirer le grand air! •

Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraioa dans le corridor.

n était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin^ au lever du soleil, s^était couvert de nuages ; la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes environnantes.

Nous allions descendre Tescalier qui mène à la cour d'honneur, lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie Offenloch.

Le digne majordome était tout essoufQé.

• Hé ! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable courez-vous si vite ?• . . et le déjeuner !

—Le ^éjeuner!. .. quel déjeuner? demanda

Sperver.

—Gomment, quel déjeuner? ne sommesnous pas convenus de déjeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz ?

— Tiens I c'est juste, je n'y pensais plus. » Offenloch partit d'un éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.

• Ha I ha ! ha I s'écria-t-il, la bonne farce ! et moi qui craignais d'arriver le dernier 1 Allons, allons, dépéchez-vous! Easper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre ; nous serons plus à l'aise. Au revoir, monsieur le docteur. »

Il me tendit la main.

< Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.

— Non, je vais prévenir madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite rhonneur de lui présenter ses hommages avant de quitter le château.

— Le baron deZîmmer?

— Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.

— ^Ah ! bon, dépêchez-vous.

— Soyez tranquille... le temps de déboucher les bouteilles, et je suis de retour. •

Il s'éloigna clopin-clopant.

Le mot « déjeimer • avait changé complètement la direction des idées de Sperver.

• Parbleu! dit-i) en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses de la salle d^armes, autour d'une petite table> on a l'air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens, Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les

meurtrières. Avant une demi-heure , nous au« rons un ouragan terrible. »

Il poussa la porte, et le petit Easper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver en avait fait son factotum ; c'est lui qui démontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.

« Easper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi. Hier, tout était bon : le chevreuil , les gelinottes et le brochet. Je suis juste ; quand on fait son devoir, j'aime â le dire tout haut. Aujourd'hui, c'est la même chose : cette hure de sanglier au vin blanc a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une odeur délicieuse. N'est-ce pas, Fritz?

— Certainement,

— Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras nos verres. Je veui t'élever de plus en plus, car tu le mérites I »

Easper baissait les yeux d'un air modeste ; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maître.

Nous prîmes place, et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de préparer lui-méîne sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus digne â table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Easper d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.

Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut; mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.

Nous nous levâmes. Le jeune baron vint à notre rencontre le front découvert : c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.

t Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays. Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne.

— ^Je le crois, Monseigneur, répondit Sper-

HDGUES-tE-LOUP.

Kiupwurst t'élait rcnU l u lecture. ( Pa{« 90.)

Ter en 8*11101013111, et je suis à vos ordres.

—Des (àrconetances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.

— Ce eera difficile. Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de neige.

— Je le sais... mais il le faut I

Un guide vous serait indispensable ; moi,

si vous le voulez, ou bien Sébalt-Erafti-le grand veneur du Nideck; il connatl à fond la montagne.

—Je vous remercie de vos oÉfres, Monsieur, et je vous en suis reconnaissant; mais Je ne puis les accepter. Des renseigûemenls me suffisent, "ê

Sperver s'inclina, puis s'approchant d'mie fenêtre, il l'ouvrit tout au large. Un coup de vent impétueui chassa la neige jusque dans le corridor, etreferma la porte avec fracas.

Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon fauteuil; le petit Easper s'était eS&cé dans un com. Le baron et son ■ écuyer s'approchèrent de la fenêtre.

• Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si le temps était clair, je vous inviterais à monter dana la unir des signaux, nous découvririons le Schwartc- Wald à perte de vue... mais k quoi bon ? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Alteoberg-. et phis loin, derrière cette cime blanche, le Waid-Hora Où l'ouragan se démine I£b bien I iliautiuar-

UUaUBâ-LB-LOUP.

C'éUJl Odile de Nideck. ( Pa|c 10.)

cher directement sur le Wa)ct:fIorn. Là, si la oeige Toos le permet, du sontmet de ce roc eo fonneâéiiiitre,qu'on appelle la Roche-Fendue, TOUS aperceyres,lrois crêtes : la Behrenkopr, le Geïerstein et le Trielfels, C'est sur ce dernier point, le plus à droite, qu'il faudra tous diriger. Un torrent coupe la vallée de Reetbal, mais il doit être couvert de glace. Dans tous les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, TOUS trouverez à gauche, en remontant la rive, une caveiae à mi-côte : la Roche- Creuse. Vous y p&aiierez la nuit, et demain, selon toute probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.

— je vous remercie, Monsieur.

— Si vous aviez la chance de rencontrer quel- {oe cbarbonnier , reprit Sperrer, il pourrait

vous enseigner le gué du torrent; mais je doute fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil. D'ici , ce serait trop difficile. Seulement ayez soin de conlourner la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas possible : ce sont des rochers à pic. ■

Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune baron, qui l'écoulait avec une attention singulière. Aucunobstacle ne paraissait l'effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.

An moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une édaircie dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des masses de neige et les retourne comme

HDGUE8-LE-L0UP.

uDe draperie flottante. L'œil alla plus loin : on aperçut les trois pics derrière TÂltenberg. Les détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis Tair se troubla de nouveau.

t C'est bien, dit le baron, j'ai vu le but, et, grâce à vos explications^ j'espère Tatteindre. •

Sperver s'inclina sans répondre. Le jeune bomme et son écuyer, nous ayant salués, sortirent lentement.

Gédéon referma la fenêtre, et s'adressant à maître Tobie et à moi :

t II faut élre possédé du diable , dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. Du* reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout à fait; celle du vieux aussi. Âh çà! buvons ! Maître Tobie, à votre santé! »

Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le l^aron de Zimmer et son écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et mademoiselle Odile, toute pâle, glisser un long regard vers le jeune homme.

« Hé! Fritz, que fais- tu donc là? s'écria Sperver.

— Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.

— Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l'écurie : de belles bêtes ! »

L*)s cavaliers partirent à fond de train. Le rideau se referma.

Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck était fort monotone; c'était toujoui*s le matin l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur la Peste- Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.

On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les écuries et le chenil ; les chiens commençaient à se familiariser avec moi. Je savais par cœur toutes les grosses plai-

santeries du majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte. La mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour ; j'aurais volontiers soufilé dans son cor pour me plaindre aux montagnes, et je tournais sans cesse les yeux vers Fribourg.

Cependant la maladie du seigneur Téri-Hans poursuivait son cours. C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver se vérifiait : parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:

c Elle vient I elle vient I •

Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux^ mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire restait invisible.

A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck était fou ; Tinfluence bizarre que la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.

Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que les foUes périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent plusieurs fois dans l'année : au printemps, en automne, en hiver, et que les autres ne «e montrent qu'une seule fois. Je connais à Fribourg une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le retour de son délire : elle se présente à la maison de santé. On l'enferme. Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scènes efirayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse : elle tremble sous la main du bourreau, elle est arrosée du sang des victimes, elle gémit à faire pleurer les pierres* Au bout de quelques semaines, les accès deviennent moins fréquenjts. On lui rend enfin sa liberté, sûr de la voir revenir l'année suivante.

c Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la Peste-Noire. Qui sait? — Cette femme a été jeune... elle a dû être belle. • Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille; et quant à mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup ter^ rible.

La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrité

fitlGUSS-LE-LOUt^.

le comte quHl supportait difficilement sa préeence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et s'étendait sur Fingratitude des enfants. Parfois même des crises violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au point que je me crus forcé d'intervenir. Tattendis un soir la comtesse dans Tantichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner le comte; mais ici se présenta, contre mon attente , une résistance inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à veiller son père comme elle Tavait fait jusqu'à ce jour.

• C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne saurait m'en dispenser.

—Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade, l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils puissent être, un honnête homme doit les remplir : votre présence tue le comte. »

Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits d'Odile.

A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le cœur; elle devint blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les mienS; semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.

c Est-ce possible?.* • balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur... n'est-ce pas, Monsieur?...

— Ouï, Madame, sur l'honneur ! »

n y eut un long silence. Puis, d'une voix étouffée :

• C'est bien, dit -elle, que la volonté de Dieu s'accomplisse I... • £t, courbant la tête, elle se retira.

Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte, dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Fribourg, que je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes réflexions. « Entres! •

La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil , en me faisant une profonde révérence.

L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup ; j'allais la prier de me laisser seul , mais l'expression médi tati ve de sa physionomie me surprit. Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle rouge et vert, elle baissait la tête en se pinçant les lèvres; et ce qui m'étonna le plus , c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de nouveau laporte^ pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.

t Que me veut-elle ? pensai-je en moi-même» Que signifient ces précautions? • J'étais intrigué.

« Monsieur le docteur^ dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi, je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai quelque chose de sérieux à vous apprendre. — Parlez, Madame, de quoi s'agit-il!

—Il s'agit du comte.

— Ahl

— Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé la nuit dernière.

— En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. »

Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir , et je remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.

t Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je ne suis pas une femme craintive ; j'ai vu tant de choses dans ma vie, et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne : quand on a passé par Marengo, Âusterlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a laissé la peur en route. — Je vous crois. Madame.

— Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça ; c'est pour bien vous faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se fier à moi quand je dis : t J*ai vu telle chose. •

— Que diable va-t-elle m'apprendre! me de* mandai-je.

^Eh bieni donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit : « Marie, il faut veiller le comte. » D'abord cela m'étonne. « Comment 1 veiller le comte? est-ce que mademoiselle ne veille pas son père ellemême?— Non, mademoiselle est malade, il faut que tu la remplaces.— Malade I... pauvre chère enfant I j'étais sûre que ça finirait ainsi. » Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulesvous? quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père ! Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends dans la chambre de monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se coucher. Boni me voilà seule. •

Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.

« Il était environ dix heures et demie» reprit-elle , je travaillais près du lit , et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que

HUGUKS.LE-LOUP.

faisait le comte : il ne bougeait pas ; il avait le i sommeil doux comme celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me sentis fatiguée. Quand on est vieille, monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgré 8oi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien; je me disais : f II va dormir d'un trait jusqu'au jour. » Vers minuit , le venj cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit élait noire comme une bouteille d'encre; finalement , je reviens me remettre dans mon fauteuil; je regarde encore une fois le malade , je vois qu'il n'a pas changé de position, et je reprends mon tricot; mais au bout de quelques instants, je m'endors... je m'endors... là... ce qui s'appelle... bien ! Mon fauteuil était tendre comme un duvet ^ la chambre était chaude... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte, les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre !

—Le comte?

—Oui.

—G est impossible... il peut à peine remuer.

—Je ne dis pas non ! mais je Tai vu comme je vous vois : il tenait une torche à la main ; la nuit était sombre et l'air si tranquille, que la flamme de la torche se tenait toute droite. •

Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.

• D'abord, reprit-elle après un instant de s'icnce, de voir cet homme, les jambes nues,, dans une pareille position, ça me produit un eilet... un effet... je veux crier... mais aussitôt je me dis : t Peut-être qu'il est somnambule ! si tu cries... il s'éveille... il tombe... il est perdu I... » Bon ! je me tais et je regarde, avec des yeux!... vous pensez bien!..* Voilà qu'il 1ère sa torche lentement , puis il l'abaisse... il .lu relève et rabaisse, enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal; ensuite il là jette dims les remparts, ferme la fenêtre, tire les rideaux, passe devant moi sans me voir, et se couche en marmottant Dieu sait quoi!

— Êtes-vous bien sûi^e d'avoir vu cela, Madame ?

—Si j'en suis sûre t...

—C'est étrange I

— Oui, je le sais bien; mais que voulez vous? c*est comme ça ! Ah 1 dame ! dans le premier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai revu couché dans son lit , les mains sur la poitrine, comme si de rien n'était, alors je me suis dit : « Marie- Anne, tu viens de faire un mauvais réve^ ça n'est pas possible autrement, > et je me suis approchée de la fenêtre;

mais la torche brûlait encore, elle était tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne, on la voyait briller comme une étincelle : il n'y avait pas moyen de dire non. »

Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence :

« Vous pensez bien , Monsieur , qu'à partir de ce moment-là je n'ai plus eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive. A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais que voulez- vous? j'étais inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru éveiller Ofl'enloch et je l'ai envoyé prés du comte. En passant dans le corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du Schwartz-Wald ; tenez, la voilà. »

Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche qu'elle déposa sur la table.

J'étais terrassé.

Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible", si épuisé , avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit? Les yeux tout grands ouverts , il me semblait assister à cette scène étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure, et je vis Marie Lagoutle q\ii s'était levée et se disposait à sortir.

« Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me prévenir et je vous en remercie. Vous n'avez rien dit à personne de cette aventure?

— ^A personne. Monsieur; ces choses là ne se disent qu'au prêtre et au médecin.

—Allons, je vois que vous êles une brave personne. »

Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.

« Eh ! Fritz ! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles!

—Allons... bon! me dis-je, encore du nouveau... Décidément le diable se mêle de nos affaires! •

Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent dans la tour.

La figure de Sperver exprimait une irritation

HDGDES.LE-LODP.

conteaue, celle de Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancoligue^ était maigre et sec comme un vieux brocai't; il portait la veste de chasse, serrée sur les hanches par le ceinturon, — d'où pendait le couteau à manche de corne^— de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, ]a trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il était coiffé d*un feutre à larges bords , la plume de héron dans la ganse; et son profil^ terminé par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil.

« Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses ! »

Il se jeta sur une chaise , en se prenant la tête entre les mains, d^un air désespéré^ tandis que Sébalt passait tranquillement sa tronâpe par-dfôsus sa tête, et la déposait sur la table, t Eh bien, Sébalt I s'écria Gédéon, parle donc! 3 Puis, me regardant, il ajouta :

c La sorcière rôde autour du château. • Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille; ces rapports, j'en ignorais la nature; il me fallait, à tout prix, les connaître.

c Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le veneur ; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire. » Sperver me regarda tout ébahi* « Ehl fit-il, Dieu le sait 1 — Boni A quelle époque précise arrive- t-elle en vue du Nideck?

—Je te Tai dit-: huit jours avant Noël, tous les ans.

— Et elle y reste ?

— De quinze jours à trois semaines.

— Avant on ne la voit pas? môme de passage , ni après?

— Non.

— Alors il faut s'en saisir absolument, m'é-

criai-je, cela n'est pas naturel I II faut savoir

ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle vient.

— S'en saisir I fit le veneur avec un sourire

bizarre, s'en saisir ! »

Et il secoua la tête d'un air mélancolique.

K Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute

ton conseil est bon, mais c'est plus facile à

dire qu'à faire. Si l'on osait lui envoyer une

balle, à la bonne heure, on pourrait s'en

approcher assez près de temps à autre, mais

le comte s'y oppose ; et, quant à la prendre

autrcxftent... va donc attraper un chevreuil

par la queue f Écoute Sébalt, et tu verras 1 »

Le veneur, assis au bord de la table , ses longues jambes croisées, me regarda et dit :

« Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du Nideck. La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à rien, quand une trace attire mes yeux : elle était profonde, et prenait le chemin par le travers; il avait fallu descendre le talus, puis remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n^en fonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup : c'était un creux profond, un véritable trou. — Je m'arrête... je déblaye pour voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire I

—En ôtes-vous bien sûr?

— Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi. Monsieur, j'ai toujours l'œil à terre, je reconnais les gens à leur trace... Et puis un enfant lui-même ne s'y tromperait pas.

— Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement ?

— 11 est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon \m peu long, le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied admirable ! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit celui de la Peste-Noire ! •

Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles d'un air mélancolique.

a Eh bien I ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience.

— ^Ah ! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la vieille au gîte, mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, é deux portées de carabine du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite : elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé du bois. Bon, je la tiens toujours ; mais voilà qu'en regardant par hasard un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m'arrête... Serait-ce Sperver? ou bien Kasper Trumpf?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon étonnement : ça n'était personne du pays ! Je connais tous les pieds du Snwartz-Wald, de Fribourg au Nideck.

Ce pied-là ne ressemblait pas aux nôtres. Il devait venir de loin. La botte , — car c'était une sorte de botte souple et fine, avec des

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éperons qui laissaient une petite raie derrière^ — la botte^ au lieu d'être ronde par le bout, était carrée ; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas. La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d*un homme de vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup d'œil ; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.

— Qui cela peut- il être ? »

Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.

« Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille ? demandai-je en m*adressant à Sperver.

—Eh 1 fit-il d*un air désespéré, le diable seul pourrait le dire. »

Nous restâmes quelques instants méditatifs.

« Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt ; elle remonte de Tautre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même : « Ohl vieille peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de chasseur ne serait pas tenable : il vaudrait mieux travailler comme un nègre I » Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufDlé, la neige me montait jusqu'aux cuisses : c'est égal, il faut que je passe ! J'arrive sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste ! Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche, les bottes du monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de Tiefenbach : mauvais signe. Je regarde de l'autre côté du torrent : rien ! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste. Où aller ? A droite , ou à gauche? — Ma foi ! dans l'incertitude, je suis revenu au Nideck.

—Tu as oublié de parler de son déjeuner, dit Sperver.

— ^Ah ! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu^elle avait allumé du feu... la place était toute noire. Je posai la main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin , mais elle était froide comme glace. Je remarquai tout près de là un collet tendu dans les broussailles...

—Un collet?...

— Oui, i) parait que la vieille sait tendre des pièges. On lièvre s'y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige, étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire cuire : elle s'était régalée I

—Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, dire que cette

vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans nos villages, tant d'honnêtes geos se nourrissent de pommes de terre! Voilà ce qui me révolte, Fritz... Ah ! si je la tenais!... »

Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée ; il pâlit, et, tous trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche béante.

Un cri, — ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver... ce cri qu'il faut avoir entendu pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre,— ce cri retentissait près de nous I II montait la spirale de notre escalier, comme si la bête eût été sur le seuil de la tour I

On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans l'immensité du désert ; mais si l'Afrique, brûlante, calcinée, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où pas une feuille ne murmure; et cette voix, c'est le hurlement du loup !

A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois : les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spits, les jappements criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des chenils ébranlés par la rage; et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours : c'était le chant de ce concert infernal !

Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la^ tour :

c Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés? » dit-il.

Mais le hurlement partait de l'intérieur.

Alors, se tournant de notre côté :

« Fritz I... Sébalt!... s'écria- t-il, arrivez!... »

Nous descendîmes les marches quatre i quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes. Là^ nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletante, les chiens s'enrouaient de rage , leurs chaînes s'entrelaçaient , ils s'étranglaient peut-être.

Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me précédèrent dans la galerie.

Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait

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plos rien... il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps ; un pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.

En courant vers les appartements du comte^ nous vlmsb toute la maison sur pied : les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant' :

« Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris? »

Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur de Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d*y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la téta renversée, la chevelure pendante, et remportait rapidement.

Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur Tépaule de la bonne femme m'apparalt comme Pimage touchante de Tagneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.

Enfin nous étions devant la chambre du comte.

Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.

Nous nous regardâmes en silence^ sans chercher à nous expliquer la présence d'un tel hôte ; nous n'en avions pas le temps , les idées s'entrechoquaient dans notre esprit.

Sx>erver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse â la main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le seuil, immobile, comme pétrifié.

Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un honmie : ses yeux semblaient jaillir de sa tête^ et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante.

Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d'horreur.

Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres I

Le loup... c'était lui!...

Ce front plat, ce visage allongé en pointe, cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues, cette longue échine maigre^ ces jambes nerveuses, la face, le cri, l'attitude, tout, tout révélait la bête fauve cachée sous le masque humain I

Parfois il se taisait une seconde pour écouter , et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage , en hochant la tête ;

puis il reprenait son chant mélancolique.

Sperver^ Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d'épouvante.

Tout â coup le comte se tut. Comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l'oreille.

Lâ-bas I . . . là-bas ! • . . sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le tumulte de la meute : la louve répondait au loup I

Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse :

« Écoute la vieille I •

Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait coçiprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz*Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.

En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria :

c Comte de Nideck^ que faites-vous ? »

Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourirv

La troisième attaque commençait : — elle fut terrible I

Le comte de Nideck se mourait I

Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort? Â cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour... que peut le médecin ?

Regarder, écouter et frémir I

Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort, elle s'y repose, elle y puise le courage du désespoir. Mais bientôt son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa ren^ contre, elle l'étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue fatale.

Et le malade, baigné de sueur froidOi l'csil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour luimême. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse; tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.

HUGUES-LE-LOUP

Et les assistants se regardent... Ils pensent : ■ Un jour, cette même lutte aura Ûeu pour nous. El la mort victoneuse nous emportera dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie... elle.-, l'àme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en s'écrianl ■ 1 J'ai fait mon devoir, j'ai vaillamment combattu 1 ■ El d'en bas, la mort, la regardant s'élever^ ne pourra la suivre •- elle ne tiendra qu'un cadavrel — 0 consolation suprême!... certitude de l'immortalité, espérance de justice, quel barbare pourrait vous arracher du cœurde l'homme I... ■

Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie commençait; le pouls brusque, inégulier, avait des défaillances... dee interrjplioos... puis des culuui-s soudaios.

Il ne me restait plus qu'à voir mourir eel homme... je tombais de fatigue; toutceqne l'art permet, je l'avais fait.

Je dis à Sperver de veiller... de fermer les yeux de son maître.

Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation involoniaire : < Comte de Nideck, que faites-vousî» et s'arrachait les cheveux de désespoir.

Je me rendis seul dans la tour de Huguf^i, ayant à peine eu le temps de prendre queli|iie nourriture; je n'en sentais pas le besoin.

Unbon feu brillait dans la cheminée. Je mi! jetai tout habillé sur mon lit et le sommeil ou tarda pas à venir : ce sommeil lourd, inquiet, que l'on s'attend à voir interrompre par de* gémissements et des pleurs.

UUGUËS-LE^LOUP.

Le comlc, en cbemise, dïboul tur ccUe fcnttn. iPit)[<^ IB.j

Je dormais aio^, la face tournée vers le Tuyer, dont la lumière ruisselait sur les dallas.

Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil cas, la Qamme, se ranimaiït pariBStauts, battait les murailles de sesgrajides ailes rouges et fatiguait mes paupières.

Perdu dans une vague sonmolence, j'entr'ouTris les yeux, pour voir d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.

Ia plus étrange surprise m'attendait i

Sor le fond de l'Âtre, à peine éclairé par quelques braises encore ardentes, se dét&cbait no pro&l noir : la silhouette de la Peste I

Elle était accroupie sur un escabeau, et se rhanffft't en sileace.

Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis quelques jours; je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte.

C'était bien elle : calme , immobile , les jambes recoguUlées entre ses bras, — telle que je l'avais vue dans la neige, — avec son grand cou replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.

J'eus peurl

Gomment la Peste-Noire étatt-elle là? Gomment avait-elle pu arriver dans cetlehai^ tour, dominant les abîmes?

Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse meparutjustiûél... La scène de Lieverlé grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un éclair I. .,

HUGUES-LE-LOUP

Je nie blottis dans l'alcôve, respirant à peine^ et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.

La vieille ne bougeait pas plus que le mon- 'tant de la cheminée taillé dans le roc; ses lèvres marmolaient je ne sais quoi !

Mon cœur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de rimmobilitê de cette apparition surnaturelle.

Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un éclair : la brindille se tordit en sifflant., et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la salle.

Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique robe de brocart à fond pourpre tournant au violet, et roide comme du carton ; un lourd bracelet à son poignet gauche, ane flèche d'or dans son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.

Ce. fut comme une évocation des temps passés.

Cependant la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles : elle aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.

Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle se leva, et, lentement... lentement... s'approcha de mon lit, tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.

Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards !

Je fis un effort pour me lever, pour crier : pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souflle ne me vint aux lèvres!

Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourire étrange. J'aurais voulu me défendre, appeler.... mais son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'œil du serpent.

Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la durée de l'éternité.

Qu'allai t-elle entreprendre?

Je m'attendais à tout.

Subitement , elle tourna la tête , prêta l'oreille, puis, traversant la salle à grands pas, elle ouvrit la porte.

Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage. La volonté me mit debout comme un ressort. Je m'élançai sur les pas de la vieille, qui d'une main tenait sa torche haute, et de l'autre la porte toute grande ouverte.

J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous la voûte en ogive du château donnant sur la plaie-forme, j'aperçus, qui?

Le comte de Nideck lui-même I

Le comte de Nideck, — que je croyais mourant, — revêtu d'une énorme peau de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son front, les grifîes sur aes épaules, et dont la queue traînait derrière lui sur les dalles.

Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf 1ère-, gard terne, d'une fixité glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement : — le maître I

En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent, La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me jeter dans l'embrasure de la fenêtre..

Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes étaient expressifs : la vieille indiquait le lit!

Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds. Là, dans l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.

A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du lit, et y appuya le genou. Les rideaux s'agitèrent, son corps disparaissait sous leurs plis, je ne voyais plus qu'une de ses Jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite à gauche.

Vous eussiez dit une scène de meurtre I

Tout ce que la terreur peut avoir de plus afireux, de plus épouvantable, ne m'aui*ait pas tant saisi que la représentation muette d'un tel acte.

La vieille accourut à son toiur, déployant le sac.

Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Hais ce qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer : c'était la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.

Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.

La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac, ils les poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se dirigea vers la porte. Le drap trahiait derrière lui, la vieille le suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.

Je sentais mes genoux vaciller, s*entre- choquer; je priais tout bas i

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.

Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive de la tour, quand une citerne, large et profonde s'ouvrit à mes pieds ; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer, tournoyer autour du cordon de pierre, comme une luciole; elle devenait imperceptible par la distance.

Je descendis à mon tour les premières marches de Tescalier, me .guidant sur cette lueur lointaine.

Tout à coup elle disparut : la vieille et le comte avaient atteint le fond du précipice. Moi, la main contre la rampe, je continuai de descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre issue.

Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la base du donjon de Hugues.

Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui Tavait enseigné à la vieille? Je ne m^arrétai point à ces questions. La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de kimière comme en plein jour. A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à Tinôni.

L'air était froid, calme ; je me sentis réveillé, comme subtilisé par cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait lentement sur la colUne, à deux cents pas de moi. Elle se découpait sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.

Je les atteignis à la descente du ravin. I^ comte marchait lentement, le suaire li-ainait toujours... Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d'automatique.

Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l'Âltenberg, tantôt dans i ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au cœur.

J'aurais voulu retourner : une force invincible me portait à suivre le funèbre cortège.

A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz* Wald, j'eutends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise; je me vois suivre ces deux êtres silencieux, et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.

Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés. Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige. Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.

Je retourne brusquement la tête et je ne vois rien.

Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schn'éeberg, mais en hiver les torrents ne coulent pas, c'est à peine si un filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ; la solitude n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre : ce qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence !

Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc, i]s montèrent tout droit, sans hésiter, avec une certitude incroyable ; moi, je dus m'accrocher aux brous;* sailles pour les suivre.

A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice sans fond. A notre gauche tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs. — Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine, cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur œuvre sinistre avec l'impassibilité de l'automate, tout cela renouvela mes terreurs.

La nature elle-même semblait partager mon épouvante.

Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre, puis le long suaire flotta sur l'abîme, et les meiu'triers se penchèrent.

Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux. Je le vois descendre, descendre, comme -le cygne frappé à la cin^e des airs, l'aile détendue, la tête renversée, tourbillonnant dans la mort.

n disparut dans les profondeurs du précipice.

En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la voila lente-

ment de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent,

La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.

Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me précipiter dans l'abîme.

Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage. Je regardai... J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait jusqu'aux genoux.

Saisi d'horreur, je redescendis l'escarpement et me mis à courir vers le château, boulevei-sé comme si j'eusse commis un crime!...

Quant au seignetir du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine.

J*erraîs autour du Nideck sans pouvoir retrouver Tissue par laquelle j*étais sorti.

Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur ma tête ; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la foHe ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes perceptions.

Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire, sans en omettre un geste, une circonstance, le moindre détail^ qui s'échappe enûn et confie au torrent le secret de son meurtre : tout cela me torturait l'esprit, allait et venait sous mes yeux, et me produisait l'effet d'un cauchemar.

Je courais, haletant, égaré par les neiges^ ne sachant de quel côté me diriger.

Le froid devenait plus vif à l'approche du jour. Je grelottais... Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Fribourg, pour me lancer dans cette aventure hideuse.

Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.

Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petite cassine^ adossée contre le roc, prés du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché, peut-être endormi.

Je sonnai de nouveau.

A C% coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d'un accent furieux :

« Qui est là?

—Moi... le docteur Fritz!

— Ahl... c'est différent. »

Il rentra dans sa loge cherdier une lanterne, traversa la cour extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers la grille :

« Pardon, pardon, docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché là-haut, dans la tour de Hugues. Comment! c'était vous qui sonniez? Tiens I tiens ! C'est donc ça que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n'était sorti. J'ai répondu que non, et, de fait, je ne vous avais pas vu.

— Mais, au nom du ciel, monsieur Knapwurst, ouvrez donc 1 vous m'expliquerez cela plus tard.

— Allons, allons, un peu de patience. •

Et le bossu^ lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à Li tête.

« Vous avez bien froid, docteur, me dit alors le petit homme; vous ne pouvez entrer au château, — Sperver en a fermé la porte intérieure, je ne sais pourquoi, cela, ne se fait pas d'habitude , la grille suffit , — venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit; mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près. »

Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.

Nous entrâmes dans la cassinôy et, malgré mon état de congélation presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises, appuyée d'un côté contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s'ètayant jusqu'au faite.

L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les. jours, et de deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif était-elle entrée par cette petite porte?... Il eût été difficile de le dire.

Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un immense volume à majuscules peintes, à re-

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liure de peau blanche, à fermoir et coîns d'argent. Cela me parut avoir tout Tair d'un recueil de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont Tun de cuir roux et Tautre garni d'un coussin de duvet, où Téchine anguleuse et le coxal biscornu de Enapwurst avaient laissé leur emprunte, complétaient Tameublement.

Je passe Técritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six pipes éparses à droite et i gauche, et dans un coin le petit poêle de fonte i porte basse^ ouverte^ ardente^ lançant parfois une gerbe d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève la patte.

Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé qui repose la vue, et dont les vi£ux maîtres flamands ont emporté le secret.

c Vous êtes donc sorti hier soir, monsieur le docteur? me dit Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son volome, moi les mains contre le tuyau du poêle.

—Oui, d'assez bonne heure, lui répondis -je; un bûcheron du Schwartz-Wald avait besoin de mon secours : il s'était donné de la hache dans le pied gauche, n

Cette explication parut satisfaire le bossu ; il alluma sa pipe, une petite pipe de vieux buis , toute noire , qui lui pendait sur le menton.

• Vous ne fumez pas, docteur?

— Pardon.

•*-Eh bien ! bourrez donc une de mes pipes. J'étais là, fit-il en étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.

Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.

€ Vous aviez un chapitre à finir? lui dis-je en souriant.

—Oui, Monsieur, » fit-il de même.

Et nous rimes ensemble.

€ C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais interrompu le chapitre. »

Il y eut quelques instants de silence.

Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à double étage. Je trouvais à la figure de Enapwurst quelque chose de socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je réfléchissais au sort étrange de certains hommes :

« Voilà ce nain, me disais-je, — cet être difforme» rabougri, exilé dans un coin du Nideck,

comme le grillon qui soupire derrière la plaque de l'âtre, — voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades et des halali, le voilà qui vit seul, enfoui dans ses Uvres, ne songeant. qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour de lui, que le printemps, Tété, ITiiver, passent et viennent regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant, chauffant, engourdissant la nature!... Pendant que tant d'autres êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de l'avarice, espèrent, convoitent, désirent, lui n'espère rien, ne convoite, ne désire rien. Il fume sa pipe, et, les yeux fixés sur un vieux parchemin, il rêve... il s'enthousiasme pour des choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé, ce qui revient au même : c Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose! » Et il est heureux !.. . Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent leur trou dans la table, ses longs doigts s'implantent dans ses joues, ses petits yeux gris se fixent sur des caractères latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres, comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend sur son grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance. Oh I Dieu du ciel, est ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir? »

Et cependant la neige fondait autour de mes jambes, la douce haleine du poêle me pénétrait, je me sentais renaître dans cette atmosphère enfumée de tabac et de résine odorante.

Knapwtirst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau la main sur l'in-folio :

« Voici , docteur Fritz , dit-il d'un ton grave qui semblait sortir du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes !

— Comment cela, monsieur Knapwurst?

—Le parchemin, le vieux parchemin, dit-il, j'aime çal Ces vieux feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps écoulés, depuis Karl-le-Grand jusqu'aujourd'hui I Les vieilles familles s'en vont, les vieux parchemins restent ! Que serait la gloire des Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races fameuses?... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, leurs antiques prétentions ,

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leurs conquêtes accomplies, et depuis longtemps effacées ?... Que serait tout cela, sans ces parchemins? Rien ! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s^ils n'avaient jamais été, eux et tout ce qui les touchait de près ou de loin!... Leurs grands châteaux, leurs palais^ leurs forteresses tombent et s'effacent, ce sont des ruines, de vagues souvenirs I... De tout cela, une seule chose subsiste : la chronique^ Thistoire, le chant du barde ou du minnesingef, — le parchemin ! •

n y eut un silence. Enapwurst reprit :

t Et dans ces temps lointains, — où les grands chevaliers allaient gueio'oyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre> et quelquefois moins ; — avec quel dédain ne regardaient^ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire^ habillé de ratine, Técritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanon 1 Combien ne le méprisaient-ils pas, disant : t Celui-ci n*est qu*un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, nous sommes tout! » Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable traîner. la semelle^ grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait sui-vivre à la poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures! — Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait. »

En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.

Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres! Et puis, il disait vrai, ses paroles avaient un sens profond.

J'en fus tout surpris.

c Monsieur Knapwurst, lui die-je, vous avez donc appris le latin?

— Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité^ le latin elle grec; de vieilles grammaires m'ont suiB. C'étaient des livres du comte, mis au rebut ; ils me tombèrent dan» les mains, je les dévorai!... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna : « Qui donc t'a appris le latin» Knapwurst? —Moi-même, Monseigneur. » Il me posa quelques questions. J'y répondis assez bien. « Parbleu! dit-il, Knapwurst en sait .plus que moi, je veux en faire mon archiviste. » Et il me remit la clef des archives.

Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande : c Eh! que fais-tu donc là, Knapwurst? — Je lis les archives de la famille. Monseigneur. — Ah ! et ça te réjouit? — Beaucoup. — Allons, tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck? » Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je veux.

— C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?

— Oh! docteur Fritz, quel cœur! quelle franchise! fit le bossu en joignant les mains; il n'a qu'un défaut.

—Et lequel?

—De n'être pas assez ambitieux.

—Comment?

—Oui, il aurait pu prétendre 4 tout. Un Nideck! l'une des plus illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à vouloir, il serait ministre, ou feld-maréchali Eh bien 1 non ! dès sa jeunesse, il s'ebt retiré de la politique; — sauf la campagne de France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son compte, — sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation, simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses. »

Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je résolus d'en profiler.

c Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?

— Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme dépourvu d'ambition se présente dans une haute lignée, c'est un malheur : il laisse déchoir sa race. Je pourrais vous en citer bien des exemples I Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la perte des noms illustres. »

J'étais étonné ; toutes mes suppositions sur Texistence passée du comte croulaient.

c Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé de» malheurs !

— Lesquels ?

—Il a perdu sa femme...

— Oui, vous avez raison... sa femme... un ange... il l'avait épousée par amour... C'était une Zâan, vieille et bonne noblesse d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah ! tout fut épuisé pour la sauver. Ils firent ensemble un voyage en Italie ; elle en

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revint beaucoup plus mal, et succomba quel- i quessemainesaprès leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste là, ~ fit le bossu, en appuyant le doigt sur son cœur avec émotion, — vous comprenez... quelque chose qui saigne 1 Les vieilles blessures font mal, aux changements de.temps, et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand fherbe croit sur les tombes, et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre. Du reste, le comte n'a pas voulu se remarier; il a reporté toute son affection sur sa fille.

— Ainsi ce mariage a toujours été heureux ?

— Heureux 1 II était une bénédiction pour tout le monde. •

Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors cette scène noclume^ ces relations avec la Peste -Noire, ce simulacre épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupable^ à trahir leur passé, qu'était-ce donc?

Je m'y perdais !

Enapwurst ralluma sa pipe, et m*en offrit une que j'acceptai.

Alors le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque, étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d*un nuage de fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du grillon et de la bûche qui sifile dans la flamme.

Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.

« Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille? • me hasardai-je à dire.

Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque hostile :

« Je sais, je sais ! »

Je l'observais du coin de l'œil, pensant apprendre quelque chose de nouveau, mais il ajouta d'un air ironique :

c Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop bas, pour qu elle puisse jamais y monter.

— Sans doute, mais le fait est positif.

— Oui, que voulez-vous? c'est une lubiê, un effet de son mal. Une fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile repai*ait. C'est curieux. Monsieur, un amant de vingt ans ne serait pas plus enjoué, plus affectueux. Cette jeune fille fait sa joie, son orgueil. Figurez-vôus que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour lui chercher une parure, dès

fleurs, que sais-je? Il partait seul et rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il aime tant ! Aussi mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant lui, de peur de ces folies. Enfin, que puis-je vous dire?... Le comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et le meilleur maître qu'on puisse souhaiter. Les braconniers qui ravagent ses forêts, l'ancien comte Ludwig les aurait fait pendi'e sans miséricorde ; lui, il les tolère, il en fait même des gardes-chasse. Voyez Sperver : eh bien ! si le comte Ludwig vivait encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes au bout d'une corde, tandis qu'il est premier piqueur au château ! »

Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le front entre les mains et je râvai longtemps.

Enapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.

Le jour grisâtre pénétrait dans la cassine. La lampe pâlissait. On entendait 4o vagues ru^ meurs dans le château.

Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut sur le seuil.

La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma présence chez Enapwurst.

t Fritz, me dit-il d'im ton bref, je viens te chercher. »

Je me levai sans répondre et je le suivis.

A peine étions-nous sortis de la cassine^ qu'il me prit par le bras, et m'entraîna vivement vers le château.

t Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon oreille.

—Mademoiselle Odile !... serait-elle malade?

— Non, elle est tout à fait remise ; mais il se passe quelque chose d'extraordinaire. Figuretoi que ce matin, vers une heure, voyant le comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse ; au moment de sonner, le cœur me manque : c Pourquoi l'attrister? me dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt ; et puis l'éveiller au miUeu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de secousses, ça suffirait pour la tuer du coup 1 • Je reste là dix

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EUe kJuit duu Kt bru U Jeunt comleue ^nnoiiic. <Pt(e 31 .)

minnteB à réfléchir ; enûa, je prends tout but moi. Je rentre dans la chambre du comte, je regarde... personnel Ce n'est pas possible : un homme h l'agonie I Je cours dans le corridor comme un fou. Rien 1 J'entre dans la grande galerie. Rien ! Alors, je perds la tête, et me voilà de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je sonne ; elle parait en criant : > Hou père est mort? — Non... — U a disparu?— Oui, Madame... J'étais sorti un matant... Lorsque je suis rentré... — Et le docteur Fritz... oCt est-il 1— Dans la tour de Hugues. — Dans la tour de Hugues I * Elle s'envdoppe de sa robe de chambre, prend la lampe et sort. Moi, je reste. Un quart d'heure après, elle revient, les pieds tout couverts de neige, et p&le, pâle, euâu ça faisait pitié. Elle pose sa

lampe sur la cheminée, et me dit en me rt;v,iirdant : • C'est vous qui avez installé le docteur dans la tour T — Oui, Madame. — Halbeureui !... vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait. • Je voulais répondre. • Gela suffit... al ei fermer toutes les portes, et couchez-vous. Je veillerai moi-même. Demain malin, vous irez prendre le docteur Fritz, chez Kuapwurst, et vous me l'amènerez. Pas de bruit! vousu'uvot rien vu 1... vous ne savez rieu ! ■

—C'est tout, SperverT •

Il inclina la tête gravemeuL

• Et le comte!

— Il est rentré... IJ va bieul ■

Nous étions arrivés dans l'un tichambiii C'i déou frappa doucement à la pji te, puis \i -jv vi'ii, annonçant :

HUGUES-LE-LOUP

Li viciltr ïl lui le balaocèrpDl ui

> Le docteur Fritz I •

le fis un pas, j'étais en présence d'Odile- Sperver s'était retiré en fermant la porte.

One impression étrange se produisit dans mon esprit à la vuo de lajeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un buteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue robe de velours noir.

Elle était calme et fière.

Je me sentis tout ému.

• Monsieur le docteur, dît-elle en m'indiquaut un siège, veuillez vous asseoir, j'ai à TOUS entretenir d'une cbose grave. *

J'obéis en silence.

Elle s'assit à son tour et parut se recueillir.

■ La fatalité, Monsieur, reprit-elle ea fixant SOI moi ses grands yeux bleus, la fatalité ou la

Providence, je ne sais pas encore laquelle des deux, TOUS a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé l'honneur de ma famille. >

Elle savait tout.

Je restai stupéfait.

• Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul...

— C'est inutile, lit-elle, je sais tout... C'est aûïeux I »

Fuis d'un accent à fendre l'Ame ■-

• Mon père n'est point coupable ! • cria-t-elle. Je û-émis, et tes mains étendues :

• Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus belles, des plus nobles qu'il soit possible de rêver. •

Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée hostile i sou père.

HUGUES-LE-LOUP

En m'enteadaDt le défendre moi-même, elle s'afTaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.

a Soyez béni , Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à la pensée qu'un soupçon. . .

— Ah 'Madame, gui pourrait prendre pour des réalités les vaines illusions du somnambulisme?

— C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences... je craignais... pardonnez-moi... J'aurais dû me souvenir que le docteur Fritz est un honnête homme.

— De grâce, Madame, calmez-vous.

— Non , fit-elle , laissez-moi pleurer. Ces Immes me soulagent... j'ai tant souffert depuis dix ans!... Unt souffert!.. Ce secret, si longtemps enfermé dans mon âme... il me tuait... j'en serais morte.. . comme ma mère !... Dieu m'a prise en pitié... il vous en a confié la moitié... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi... •

Elle ne put continuer; les sanglots l'étouf- £tient.

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