‹ Contes et voyagesChapitre 10 sur 20 · L ATTAQUE · texte numérisé non relu

L ATTAQUE

Les trois amis avaient quitté la mine vers le soir. Ils

voulaient voyager de nuit pour n'être point remarqués sur la route. Comme ils avaient à suivre le cours du Sacramcnto dans toute son étendue, ils devaient naturellement rencontrer un assez grand nombre de placers échelonnés sur leur chemin, et la prudence exigeait qu'ils se cachassent le plus possible aux regards pour ne pas stimuler la curiosité des chercheurs d'or, et surtout des Indiens qui joignent à la rapacité des nations civilisées la finesse et l'astuce des sauvages. L'embarras et même la souffrance que leur faisait éprouver le frottement du minerai aurifère enseveli dans leurs larges pantalons, les forçaient de modérer l'ardeur de leurs montures, ce qui n'était pas une mince occupation, car les chevaux californiens ne connaissent guère qu'une allure, le galop à fond do train. Polyphèmeet David, armés chacun d'un fusil à deux coups, tenaient la droite et la gauche, et File-ton- Nœud, chevauchant entre ses deux gigantesques amis, ne cessait de se plaindre joyeusement de la douleur que lui causait le frottement des pépites à chaque mouvement un peu brusque de Paméla.

— Gueux de métal! s'écriail-il, ([ui est-ce qui aurait dit qu'un jour l'or devait m'écorcherla peau?

— Parle plus bas, lui disait David, nous ne devons pas même confier notre secret à ces arbres.

Ils poursuivirent leur route sans encombre pendant plusieurs heures.

La nuit était magnifique, la lune répandait sur le

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paysage une clarté molle et tremblante, qui permettait aux nocturnes cavaliers de distinguer les objets comme en plein jour. Le silence de la solitude n'était troublé que par le frôlement des feuilles agitées par la brise et par le murmure du Sacramento, qui ronlc ses flots de cascade en cascade sur un lit de cailloux.

Les trois voyageurs se laissaient aller au charme de cette nuit tranquille et sereine; David surtout, dont la nature contemplative sentait plus vivement la grandeur et la quiétude de ce spectacle, poursuivait dans le recueillement de sa pensée le doux fantôme de son amour, qui lui apparaissait continuellement dans ses souvenirs comme le point lumineux qui devait éclairer sa vie.

Tout-à-coup, un cri se fit entendrea une centaine de pas.

— Who goes there? 'Qui va là) dit un homme qui apparut armé d'un fusil.

Les trois amis avaient arrêté leurs chevaux.

— C'est la sentinelle d'un placer, dit File-ton-Nœud, et il se hâta de répondre : Friend ! (ami).

Le factionnaire s'avança avec précaution, la main sur la gâchette de son fusil, au-devant des voyageurs, qui, de leur côté, s'étaient dirigés vers lui.

Il n'était plus qu'à quelques pas, lorsque File-ton- Nœud, qui venait de reconnaître dans la sentinelle un de ses malades du placer qu'il avait si miraculeusement guéris avec le remède de la tante Cadiche, s'écria, au grand étonnement de ses deux compagnons :

— It is you, my dear patient ; how do yoii do? 'C'est vous, mon cher malade; comment vous porlez-vous?)

— Le docteur File-ton-Nœud ! s'écria le factionnaire.

— Lui-même qui voyage au clair de la lune avec deux de ses amis.

— Ah ! docteur, reprit le factionnaire, venez-vous passer quelques jours au placer?

— Non pas pour le moment; je me rends à San-Fraucisco.

— Tant pis ! docteur, tant pis ! La colonie vous aurait reçu avec la plus grande joie; il n'est question que de vous au placer. Vous savez que je vous ai promis, lorsque vous nous avez quittés, de vanter partout le lalrut tlu docteur File-ton-Nœud de la Faculté de Paris : j'ai tenu parole, docteur; j'ai été hier à San-Francisco et j'ai raconté à une soirée que donnait le commodore gouverneur Parker, de quelle façon miraculeuse vous aviez sauvé une trentaine de malheureux rongés par la lièxre; c'est une cure qui vous fera beaucoup d'honneur, et si, on \otre qualité de membre de club philanlhro[ii(jiic de Philadelphie pour la propagation universelle de la pomme de terre, vous ne [)rofessiez un dédain profond des richesses, rien ne vous empêcherait de faire une furtune considérable en ('alifurnie.

Cette phrase débitée tout d'un trait avait diversement agi sur les trois amis. File-ton-Nœud gardait avec la plus grande peine son sérieux; il se mordait les lèvres jus-

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qu'au sang pour ne pas échiter de rire. David, à qui le nom du commodore Parker avait rappelé qu'il s'agissait de l'oncle de miss Anna, sentait son cœur Lattre à fendre sa poitrine. Quant à Poh phème qui ne comprenait absolument rien au club philanthropique de Philadelphie et à la propagation des patates, il ouvrait un œil démesuré qui prenait de plus en plus les proportions d'une porte cochère,

— Que diable nous chante-t-il là ? demanda-l-il en français à File-ton-Nonid.

— Tais ton bec, répondit celui-ci ; et s'adressant en anglais à la sentinelle :

— Vous êtes bien bon de vous être souvenu de moi, pour le petit service que j'ai pu vous rendre à vous et à vos amis ; cela ne valait véritablement pas la peine d'en parler.

— J'admire votre modestie, docteur, vous êtes l'antipode de M. Templeton ; car j'ai vu ce Templeton que nous avions envoyé ' chercher sans pouvoir meltre la main dessus. Je l'ai rencontré chez le commodore gouverneur. Figurez-vous qu'il nous a dit que vous nous aviez guéris en dehors de toutes les règles de l'art; il a même ajouté... Mais je me tais... docteur; il faut pardonner à la jalousie.

— Dihs toujours, reprit Fiie-ion-Xieud.

— Eh hii^n, il a prononci' le mol de ch.-uialan ; mais je l'ai hii-n rele\t'^, je vous jure

— Il m'a troilc de charlatan? s'écria File-ton-Nœud, c'est très-bien ; le jour où je le rencontrerai, je veux que mon remède m'étouffe si je ne lui prouve pas qu'il n'est qu'un <4ne et un maroufle.

El, après que File-ton-Nœud eut serré la main du factionnaire, les trois amis se mirent en route.

— Prenez garde aux attaques! cria la sentinelle, les chemins ne sont pas sûrs ; tout le monde ne sait pas que vous êtes des agriculteurs qui méprisez la poudre d'or, et comme c'est précisément aujourd'hui samedi que l'on transporte à San-Francisco le gain de la semaine, vous pourriez faire de mauvaises rencontres.

— Merci, répondit File-ton-ÏNœud, nous tiendrons compte de votre avis.

— Si nous continuons à suivre le cours du Sacrameiilo, dit David quand ils furent seuls, nous ne manquerons pas de tomber de placer en placer et de sentinelle en sentinelle ; il nous faudra subir des interrogatoires qui n'en finiront pas. Je propose donc de couper par le premier sentier que nous trouverons. Qu'en diles- \ous?

— Comme lu voudras , répondit philosophiquement Polypbème.

Le conseil de David fui ad(q)lé.

La roule les conduisit pendant quelques milles à travers (le j)etiles montagnes coupées de \allées où domi-

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naient les cliènes verls, où s'élevaient de temps à autre quelques pins solitaires.

Au moment où ils gravissaient une chaîne peu élevée, ayant un bunqncl de bois à leur gauche, David, qui était de quel({ues pas en avant de File-ton-Nœud et de Polyphènie, aperçut, en totu^nant la tC-te, uu cavalier qui sortait du bois derrière eux. En moins d'un instant, un second cavalier se montra, et atanf que David eût pu donner l'alarme, ce cavalier, ([ui sr-iiiljlaii être nn Indien, se levant sur sa selle, lança son lass(j (jui, frappant juste au but, vint s'enrouler en sidlant autour de la tète et des épaules de File-ton-Nœud. David était aussitôt descendu de cheval ; il prit son fusil et envoya une balle à l'Indien au moment où celui-ci repartait au galop. La balle, en frappant le cheval à la tète, r.-irrèta presque sur place, et un instant après animal et cavalier roulaient ensemble, tandis que File-ton-Nœud, ne pouvant résister à l'impulsion inattendue du lasso, était lui-même jeté à bas de Paméla.

Polyphème, qui n'avait compris le [)éril qu'en entendant siffler le lasso, avait aussitôt mis pied à terre, et comme David se mettant à l'abri de son cheval, il envoya une balle à l'ennemi. Son fusil coucha par lerre un de leurs agresseurs, un homme au teint bronzé, coiffé du sombrero mexicain. En un clin d'ieil, ils remisèrent leurs chevaux derrière des rochers (|ui les protégeaient contre les coups de l'ennemi, et de là ils aperçurent quatre

hommes, qui avançaient sur eux au galup de charge. Polyphème et David se couchèrent à plat ventre et rechargèrent leurs armes. David tira le [.remier, mais sans succès. Quatre coups de fusil lui répondirent aussitôt, et les balles sifflèrent au-dessus de sa tète et de celle de Polyphème. Celui-ci tira à son tour : on aurait pu croire que la halle s'était partagée en quatre pour frapper cliacun des bandits, car ils tournèrent bride aussitôt et se sauvèrent à fond de train.

Restés maîtres du lorrain, ils quillèrent leur abri et se mirent à la recherche de File-ton-Nœud qui gisait toujours par terre les bras et le col embarrassés dans le lasso que Polypbème eut bientôt coupé avec son couteau, lis relevèrent alors leur ami qui pouvait à peine se lenir sur ses jambes. En ce moment, nouvelle alarme causée par un grand bruit de voix; c'était une troupe de cavaliers qui accouraient à toute bride et semblaient venir du Sacram^înto. Pour le coup, nos trois voyageurs se croyaient perdus, lorsqu'ils rcconnureni que les nouveaux venus étaient un parti de mineurs du placer qu'ils venaient de quitter, lesquels en entendant les coups de fysil s'étaient élancés à leur secours. David et Polypbème se rendirent compte alors de la fuite précipitée des voleurs; c'était l'atrivée de ces défenseurs inallendns, bien plus (pic les Coups de fusil de Pol\plièine qui a\ait causé leur déroute.

File-lon-N(HU(l se retnuna a\ec joie au milieu de ses

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anciens malades; mais lui-mL'iiie aurait eu bien besoin, dans ecl inslani, de l'admirable remède de la tante Cadiclie, car il avait été renversé avec tant de \iulence qu'il n'était pas encore revenu à lui. Pendant qu'on lui faisait respirer des sels et qu'on le reconforlaii par des toniques, David et Pol\ plième, désormais rassurés sur le sort do leur jeune ami, retrouvèrent le cheval de l'Indien; le lasso était encore attaché à la selle qu'ils s'approprièrent sans scrupule de conscience. Quant au cavalier, il avait pu se soustraire à toutes les recherches, quoiqu'il dût être dans un assez piteux état, car David avait vu que, dans leur chute, le cheval a\ait roulé surlui. Le corps du brigand abattu par Polyphème gisait aussi par terre, ce n'était plus qu'un cadavre ; la balle avait traversé la poitrine et le cœur de part en part. Quelques mineurs, gens du pays, le reconnurent pour être l'un des soldats débandés de l'année californienne, un bandit de la pire espèce, allié depuis quelque temps à une troupe de maraudeurs dont l'industrie s'exerçait à dépouiller les marchands, les mineurs et les ranchcros qui passaient, sans être en force, à portée de leurs carabines. La bande avait quitté les parages de la côte, premier théâtre de ses exploits, pour venir chercher fortune dans le voisinage des mines, et, à en juger par ce que raconta un des mineurs, du nombre de vols commis depuis qu(dque temps dans le voisinag<\ leur campagne avait dû être très-productive.

Quand File-ton-XuMid fui ioul-à-fait remis de son aven-

ture, la gaîté lui revint ; il remercia les gens du placer et les assura qu'il n'oublierait jamais le service qu'ils venaient de lui rendre, ainsi qu'à ses deux amis. On lui répondit que c'élail un jn^Até pour un rendu, et qu'on se trouvait trop lieuroux d'avoir pu venir au secours d'un illustre savant français qui avait si généreusement sauvé la vie à toute une colonie de mineurs. David et Polyphcme purent juger en quelle estime particulière on tenait au placer le très-honorable (right honorable) docteur Filelon-Nœud. Tout leur fut offert, et l'on mit même à la disposition des voyageurs deux ou trois domestiques bien armés pour leur servir d'escorte jusqu'à San-Francisco

Les trois amis refusèrent toutes les offres qui leur furent faites, à l'exception d'une certaine quantité de carlouchesacceptéesavec reconnaissance; et, après l'échange de poignées de mains, les mineurs retournèrent au placer, et nos voyageurs, sans s'embarrasser cette fois de la dou- Iciu' que leur faisait éprouver le frottement des lingots, se lancèrent au galop dans la direction deSan-Francisco, oîi ils [larvinrent au point du jour.

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