A SAN-FRANCISCO
Le soleil inondait le golfe de ses rayons; Polyphème
LA TOISON d'or. 195
qui venait pour la première fois à San-Francisco contemplait avec étonnement, du haut de la colline qui domine la ville, cette magnifique baie qui, de l'aveu même des Anglais, pourrait abriter toute la marine britannique (ail the Rritish navy\ Les trois amis admiraient ces grandes falaises escarpées de couleur violâtre, ces dunes de sable mêlées de rochers épars et monstrueux, dont queUjues-uns s'a\ancent de plusieurs centaines de mètres dans la mer, granitiques géants qui semblent les sentinelles avancées de San-Francisco, et dont les blanchâtres sommets apparaissent de loin à l'œil ravi du navigateur comme les phares de la terre promise.
Quand ils eurent promené pendant quelques instants leurs regards sur cette nature puissante et capricieuse, sur ce paysage large et profond, ils pénétrèrent dans la ville encore silencieuse et s'arrêtèrent devant une mauvaise auberge, dont la porte et les fenêtres ouvertes laissaient voir à l'intérieur quatre murs dénudés, un gardemanger désert et un foyer éteint. A la rigueur, la posada de San-Pablo [on voit qu'il s'agit d'une auberge espagnole) aurait pu passer pour le temple de la Famine.
Les trois amis demandèrent à l'hôtelier, qui se faisait appeler don José , sous le prétexte qu'il était cousin de la reine d'Espagne et par conséquent d'une incontestable noblesse, s'il était possible d'avoir une chambre et s'il avait de la place pour remiser trois chevaux.
Don José, qui fumait tranquillement son cigarette,
releva la tète h. cette interrogation et répondit sans se déranger :
— Ma maison et mes écuries sont à la disposition de leurs excellences.
— Il nous appelle excellences, dit tout bas File-ton- Nœud à David, voilà un titre qui nous vaudra dix piastres déplus sur la note.
Les voyageurs descendirent de cheval et reconnurent avec stupéfaction que les écuries de don José se composaient d'une espèce de hangar ouvert, dans lequel il n'y avait ni râtelier, ni paille, ni litière, ni rien, en un mot, de ce qui constitue une écurie dans toutes les parties du globe.
File-ton-Nœud voulut faire quelques observations ; mais, sur un signe de David, qui vit bien qu'il n'y avait rien à obtenir de plus, il se contint et se contenta d'attacher Paméla à l'un des anneaux en fer scellés dans le mur.
Quand leurs montures furent en sûreté, nos trois amis ne poussèrent pas l'audace du paradoxe jusqu'à manifester la prétention qu'on leur servît à déjeuner ; ils coinprirenl que don José était trop bon genlilliuninie pour s'al)aisser à faire la moindre cuisine. Don José, en elTel, prèlail sou feu et son fourneau aux voyageurs qui apportaient avec eux des comestibles, mais pour rien au monde il ne s(; fut occuj)é des vulgaires (b'Iails du service; ce lier ib'sct'iiilanl de Pizarrc c'tMail encore une de ses pré-
LA TOISON d'or. 197
lenlions) consentait bien à louer sa salle et ses ustensiles de cuisine moyennant une piécette d'argent, mais il n'eût pas passé une assiette à l'un de ses hôtes pour un doublon.
Des hôtes mexicains tel est le caractère.
Quand les trois amis furent enfermés dans une misérable chambre, située à l'étage supérieur, David exposa le plan qu'il y avait à suivre.
— Je vais d'abord aller acheter un sac pour y placer nos lingots; après quoi, File-ton-Nœud et moi, nous irons par la ville pour louer une maison, car nous ne pouvons pas rester longtemps dans cette auberge où l'on est encore plus dénué de tout que dans la clairière. Pendant ce temps-là , Polyphème restera ici pour veiller sur le magot.
Quand David eut accompli son acquisition, chacun s'empressa de jeter dans le sac le contenu de ses pantalons.
— Il y a au moins pour soixante mille francs d'or, dit File-ton-Nœud en promenant un regard amoureux sur les lingots.
— Soixante mille francs, répondit David avec dédain, qu'est-ce que c'est que ça pour des hommes qui possèdent une mine de millions ? C'est tout au plus la dépense d'un voyage à San-Francisco.
— Comme tu y vas, interrompit Polyphèmc.
— Oh ! continua David, ne crains rien; je ne veux pas faire la noce : il s'agit de changer une partie de cet or en outils, en vivres, en tout ce qu'il faut, en un mot, pour pouvoir travailler proniptemeiit et tranquillement à la mine; je ne reviendrai plus ici dorénavant que lorsque je serai assez riche pour accomplir mon projet.
Après ces paroles, prononcées d'un ton décidé, David cl File-ton-Nœud emplirent leurs poches de cailloux d'or et sortirent pour aller à la recherche d'une maison, pendant que Polyphcme, passé à l'état de dragon des vieilles légendes, gardait le sac aux lingots.
Ils eurent bientôt trouvé ce qu'ils cherchaient : ce qui manquait à cette époque à San-Francisco et à Monterey, ce n'étaient pas les maisons, mais les habitants; les deux Parisiens firent prix avec un propriétaire et lui payèrent d'a\aiice la location à l'aide d'un de leurs précieux cailloux.
Celui-ci tira de sa poche une pierre de touche 'depuis la découverte de l'or la pierre de touche était devenue un uhjel indispensable), frotta sur la pierre siliceuse la pépite (jui laissa une trace jaune, et sans pousser plus loin son investigation, il empocha le lingot de l'air d'un homme (]ui vient de conclure un excellent marché.
— C'est une afl'aire faite, dit-il.
Daviîlui répondit qu'ils viendraient s'installer dans le
LA TOISON d'or. <99
courant de lajounu'e; puis il se dirigea du colé du port avec File-ton-Nœud.
Un brick caboteur, cbargé de marchandises, avait jeté l'ancre depuis quelques jours ; les deux amis se rendirent à bord, et se procurèrent , outre les ustensiles dont ils avaient besoin pour le travail de la mine, des hamacs de toile, des moustiquaires de gaze, des souliers, des selles, des vestes de flanelle blanche , des pantalons de coutil , des chemises, des ceintures , ou bandas en soie , pour retenir le pantalon, des couvertures de laine, des alfagoras, ou bissacs de fil qu'on attache derrière la selle , et dans lesquels on met les provisions. Ils achetèrent aussi des fusils, des pistolets, des couteaux longs , enfin tout ce dont ils pensaient avoir besoin. Leur équipement complet pouvait rivaliser avec celui des plus riches mineurs ; trois énormes caisses suffisaient à peine à contenir les objets qu'ils venaient d'échanger contre une faible partie des pépites qu'ils avaient prises dans la pensée de celle acquisition. Au moment où ils allaient quitter le navire , le patron leur demanda s'ils avaient encore beaucoup de lingots comme ceux qu'ils ^enaient de lui donner en échange de la marchandise.
— Oui, il nous en reste quelques-uns , répondit Fileton-Nœud.
— Voulez-vous les troquer contre de la monnaie blanche? dit le patron, qui songeait à réaliser un beau bénéfice.
— Ça clépond, iV'poiiflit David , qui dovina l'intontion de son intorloculcur.
— Donnoz, dit le patron. Voici des balances, nons allons peser vos cailloux, et nous estimerons la somme d'après le poids , déduction faite du quartz qui entre bien pour un tiers dans la composition de vos lingots.
Les pépites furent pesées l'une après l'autre.
— Il y a là - dedans beaucoup de fragments pierreux , reprit le patron en faisant sauter un des morceaux aurifères dans le creux de sa main. Je veux n'avoir jamais d'autre babitation ({uc le ventre d'un requin, si tout ce que vous avez là vaut plus de cinq cenis piastres.
— Ob ! s'écria File-ton-Nœud , (|ui ne pouvait supposer qu'une si petite (juaniité d'or pût représenter une sonune si éle\ée.
Da\id comprit, au contraire, à l'air faussement dédaigneux du négociateur, que les pépites valaient trois fois davantage , il fit signe à File-ton-Nœud de modérer son entbousiasine, et, s'adressant au patron :
— Nous ferons marcbé ailleurs, dit-il.
— Je vous en donne six cents piastres , répondit le patron.
— Allons donc, vous plaisantez, mon vieux.
— Sept CfMits.
— Mille, s'écria David, ou il n'y a rien de fait.
LA TOISON d'or. 201
-T- Mille piastres ! repartit celui-ci, mais vous ne savez donc pas que cela fait plus de six mille francs, arj^ent de France?
— Et vous ne savez don&pas, répondit David sur le même ton, qu'il y a dans tout cela pour plus de dix mille francs d'or, monnaie universelle?
— En voulez-vous huit cents piastres?
— Mille , pas un tlaco de moins , et vous me donnerez par -dessus le marché un paquet de j)'Kros de Havane.
Le patron se déhaltit encore pendant quelques instants et le marché fut conclu.
Quatre hommes de l'i-quipage portèrent les malles à la nouvelle maison ; après quoi , David et File ton -Nœud revinrent chercher Polyphème à l'hôtellerie de San-Pahlo.
— Mon cher ami, dit File-ton-Nœud en jetant au milieu de la chamhre sa sacoche de piastres, nous avions hèlement estimé nos cailloux à une soixante de mille francs, cela vaut plus du douhle.
Quand ils lui eurent raconté leurs acquisitions de la matinée , ils se disposèrent à payer leur hôletelier gentilhomme de la dépense qu'ils n'avaient pas faite chez lui, et à transporter les lingots dans leur nouvelle habitation.
Poljplième mit le sac sur ses épaules. David alla détacher les chevaux, el File-ton-Nœud donna généreuse-
ment cinq piaslres u don José, qui les ensevelit nvec indifférence dans les [irolondeurs de son gousset.
File-lon-Nueud, qui élail toujours généreux, lui ollVil en outre un des cigares que venait de leur donner le patron du bâtiment.
A la vue du cigare , les yeux de riiôtelier mexicain s'illuminèrent, il s'en saisit précipitamment , l'examina , le flaira, et s'écria en donnant tous les signes de la plus vive satisfaction :
— Un puro ! un vrai puro de Havane ! Ah ! excellence, c'est le plus beau cadeau que j'ai jamais r.'çu ; voilà plus de vingt ans qu'il ne m'est arrivé d'en fumer un seul. Cher petit puro, ajoutait-il en le respirant, et eu se livrant à toutes sortes de démonstrations extravagantes, quelle bonne journée va passer, grâce à toi, don José y Perrazo y Morillo y Quirino y Uriago y Nasario y Baradero.
File-ton-Nœud avait rejoint ses deux amis , pondant que l'hôtelier débitait sans respirer la litanie de ses noms. il ne pouvait assez admirer le caractère de cet homme, que la vue de l'or ne faisait pas sourciller , et qui s'oiithousiasmait à l'aspect d'un cigare.
La maison qu'ils avaient louée était spacieuse et assez bien disposée, elle ne brillait pas précisément par l'ameublement, quelques chaises et une table constituaient le luxe des chambres, dont les murs étaient détrem|)és à la chaux ; c'était cependant une des maisons les plus bel-
LA TOISON d'or. 203
)es de San-Francisco , dont les liabitaiils , siirtoul nvaiif la conquête des Américains , ne connaissaient pas les plus élémentaires notions du confortable.
Ils commencèreut par donner à manger à leurs chevaux, puis ensuite ils examinèrent avec une joie naïve les objets qu'ils avaient achetés au port. File-ton-Nœud ne se contint plus à la vue de tant de richesses ; il se dépouilla immédiatement de ses vieux vêtements, endossa un pantalon de toile, une veste de nankin , chaussa des escarpins , et remplaça son couvre-chef bossue, écrasé, défiguré , par un élégant chapeau de paille de planteur; en un instant la chrysalide du Sacramento se transforma en un brillant papillon.
— Plus que ça de genre! s'écria-t-il,en portant les deux mains à son gilet, si je ne fais pas une Californienne aujourd'hui, j'aurai du malheur.
David, séduit par la bonne façon de File-ton-Nœud, s'empressa de suivre son exemple.
Quant à Polyplième qui pensait au solide, il ajourna ses projets de toilette et se prépara à faire la ciiisine.
David et File-ton-Nœud , enchantés de se voir si magnifiquement vêtus , attendaient avec iiiipatience que le déjeuner fût prêt, pour aller ensuite faire un tour par la ville; File-ton-Nœud, qui ne pouvait rester en place, se prélassait de chambre en chambre, essayant des poses, risquant quelques gestes hasardés et contrefaisant les dandies qu'il avait autrefois aperçus sur les boulevards
parisiens ; il montrait à David comment il se présenterait dans un salon quand il irait dans la haute, comment il saluerait, comuioiil ii domierait la main aux dames, le tout entremêlé d'entrechats et d'expressions d'un pittoresque échévelé.
— Grenouille, va! dit Polyplième, qui pour le moment s'occupait à éplucher des pommes de terre, je parie qu'avant longtemps ça sera aristocrate.
— Jamais! dit File-ton-Nœud en continuant ses pirouettes, on est millionnaire, maison a mangé de la vache enragée dans son bas-âge, et on s'en souviendra.
— A la bonne heure, mon garçon, ajouta le forgeron, quand la fortune vient à nous, il ne faut pas la rudoyer, mais ça ne fait jamais de mal de la partager avec les autres.
— On se conformera à la consigne, vieux prédicateur, répondit File-ton-Nœud; puis, s'arrêtanl tout-à-coup au milieu de sa répétition de belles manières, il dit à David :
— Et John Marshall, à qui nous devons cent quatrevingt-dix-sept piastres, si nous nous donnions le plaisir d'aller le rembourser pendant que Poiyphème prépare le fcslin?
— Ça va, dit David.
Et ils se rendirent aussitôt au boarding-hoiise de l'Américain.
LA TOISON d'or. S05