‹ Contes et voyagesChapitre 12 sur 20 · LA. RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA. RENCONTRE

La position de John Marshall avait snbi qnelqnos modifications depuis le jour où les deux Parisiens avaient déserté le placer du San-Joaquin. L'hôtelier s'était bercé de la trompeuse espérance d'exploiter sur une vaste échelle le lavage de la poudre d'or, et, à cet effet, dès les premiers jours où le bruit des merveilles aurifères s'était répandu dans le pa} s, il avait embauché nn assez grand nombre d'ouvriers et d'Indiens qui de\aient travailler exclusivement pour lui ; mais peu à peu tout son monde l'avait abandonné. John, demeuré seul, n'avait trou\é d'autre moyen pour continuer à récolter de l'or, que de vendre à ses anciens journaliers des instruments et di's outils dont il avait faitxiine ample provision.

Jugeant parce premier essai que le commerce d'échange était presqu'aussi productif que l'exploitation des mines, il élargit le cadre de sa spécialité et courut de placer en placer, veiidant au poids de l'or de la farine de nuis, du bœuf séché, du rhum et de l'eau-de-vie. Il avait ainsi réalisé d'assez honnêtes bénéfices sans s'exposer aux rudes fatigues des mineurs.

Cependant, John Marshall n'était pas content. Il poursuivait toujours la pensée de faire une fortune considérable

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on quelques jours. Les nouvelles qui lui parvenaient de

droite et de gauche sur le bonheur de certains individus |

({ui, en peu de temps, avaient amassé des sommes fabuleu- j ses, entretenaient dans son esprit le désir de rejouer à cette bourse du placer. Ce jour-là, il était plus tourmenté que de coutume, il venait d'apprendre que trois cavaliers

étaient arrivés le matin à San-Francisco, et, chose inouïe, |

avaient payé toutes leurs emplettes avec des lingots d'un i

volume extraordinaire, tandis que jusque-là les mineurs i

les plus heureux n'avaient rapporté des placers que de la |

poudre d'or et quelques pépites en mince quantité. j

Surexcité par les bruits qui circulaient déjà sur les prodigieuses richesses des trois étrangers, John roulait dans l sa tête un nouveau plan pour la reconstitution d'un j)lacer, lorsque les deux amis se présenlèrenl lestes et pim- ' pants sur le seuil de son hôtellerie. \

L'Américain, qui ne s'attendait à rien moins qu'à leur ! visite, les contempla pendant quelques secondes comme s'il

cherchait à fixer un souvenir; puis il s'écria tout-à-coiip : !

— Dieu me pardonne, ce sont mes charpentiers !

— De qui parlez-vous, John, dit File-ton-Nœud en j jouant les façons du gentilhonnne, vous croyez encore à ; cette vieille plaisanterie, mon garçon. Apprenez que nous ; avons voulu nous amuser de vous un instant : nous ne 1 sommes pas des charpentiers, mais d'honnêtes milliuu- I uaires qui venons vous demander si vous avez été assez heureux pour faire terminer votre hangar. j

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— Ah ! vous êtes millionnaires ! s'écria Marshall en appuyant sur chacun de ces mots ; à d'autres, mes lurons, \ous ne m'y prendrez pas : si ce que vous dites était vrai , vous m'auriez déjà payé les cent quatre-vingt-dixsept piastres qne vous me devez.

— N'est-ce que cela, John, dit File-ton-Nœud en jetant sur la table une gigantesque bourse qui contenait de quatre à cinq cents piastres, fouillez dans ceci, mon ami, et prenez ce qui vous revient.

La façon dédaigneuse avec laquelle File-ton-Nœud avait laissé tomber la bourse frappa Marshall de stupeur ; il compta les cent quatre-vingt-dix-sept piastres et remit le reste de l'argent à File-ton-Nœud, qui lui dit avec le plus magnifique sang-froid :

— Est-ce que James n'est plus à votre service , John ?

— Pardon, votre honneur , répondit machinalement l'hôte foudroyé de la superbe insolence de son interlocuteur, et il appela le garçon du boardmg-house.

— Tiens, mon ami, lui dit File-ton-Nœud en lui mettant dans la main une poignée de piastres, voilà pour boire à la santé du seigneur David et à la mienne.

James reçut l'argent d'un air hébété.

— Ah çà, dit John de plus en plus étonné; c'est donc vous qui êtes arrivés ce matin à San-Francisco, et qui avez été acheter toute la cargaison d'un navire marchand?

— Cela pourrait bien être, répondit David,

— C'est donc vous, contiiuia l'Iiôle qui avez des sacs de lingols?

— En voulez-\ous un cchaulilluii, Jo'in? dil File-lon- Nœiid eu lui donnant une de ses pépites. .

— De l'or pur ! s'écria Marshall qui contem[)lait le lingot, le retournait et le faisait miroiter au soleil. De l'or comme je n'en ai jamais vu, tant il est resplendissant. Mais vous avez donc trouvé un rocher d'or?

— Mieux que cela, répondit froidement David.

— Nous avons découNcrt, dit File-ton-Nœud, une rivière qui roule des masses de cailloux semblables à celuilà : on n'a qu'à se baisser et à remplir ses poches ; mais on a beau faire, on ne ramasse pas plus d'un million par jour.

— Que dites-vous là, votre honneur? répondit Joiin qui ne savait plus que croire de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait; vous vous moquez de la crédulilé d'un pauvre hôtelier.

— Impossible de ramasser plus d'un million par jour, répondit imperturbablement File-ton-Nœud .

— Ce que vous dit le s(Mgueur File-ton-Nanul csl de la plus grande exaclilude, dit David.

— Pardonnez, dil .lolin ([ui \oulait apitoyer les dnw Parisiens, si un pauvre hôtelier qui a perdu toute sa fortune dans ces derniers temps demande à vos seigneuries conunent elles ont fait pour découvrir tous ces trésors.

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— C'est noire secret, dit David, et nous ne le disons pas à tout le monde.

— Mais à un pauvre hôtelier...

— Nous verrons plus tard, interrompit File-ton- Nœud.

Les regards de John hrillèrent comme des escarhoiicles, puis, feignant tout-à-coup de s'être oublié, il s'écria :

— Mais à quoi pensai-je de laisser ainsi attendre vos seigneuries? la vue de ce lingot m'a tourué la cervelle. James! s'écria-t-il, Patrick, Wilherl'orce! toutes les casseroles sur le feu, toutes les broches en l'air, et le ineilleur vin sur la table. Allons , à l'ouvrage, mes dr(Mes, et ne faites pas attendre le déjeuner de leurs excellences.

— A qui en avez-vous, John? demanda David; nous venons vous voir, mais nous no déjeunons pas ici.

— Leurs seigneuries ne déjeunent pas chez moi, s'écria Marshall en jouant l'étonncment; leurs seigneuries ne dhient pas chez moi, ne soupent pas chez moi, ne couchent pas chez moi, mais vous voulez donc que John M.irshall, de la province Maryland, la patrie du tabac jaune, soit à tout jamais déshonoré!

— Écoutez donc, lui dit tranquillement File-iuu-Nujud, \()ns êtes un peu cher.

— Vous nous avez même pas mal étrilh's la dernière

fois, ajouta Da\id.

— Cent qllalre-^ingt-(lix-sepl piastres ! continua Fileton-Nœud.

— Et nous n'avions pas encore découvert la rivière aux lingots , dit David en éclatant de rire à l'aspect de la figure rembrunie de John Marshall.

— Allons, c'est fini, dit l'hôte ; je vois bien que je suis perdu dans voire esprit... C'est ce maudit hangar qui en est cause.

— Oui, dit File-ton-Nojud , j'avoue que le hangar vims a fait du tort ; mais à tout péché miséricorde. ('uiiune nous nous souvenons de votre dîner, nous ne vous gardons pas rancune de votre note. Aussi , quand nous retournerons à la rivière aux cailloux d'or, nous penserons à vous.

— Vous m'emmènerez? s'écria l'hôte.

— Nous vous emmènerons.

— Bien vrai ?

— Ah çà , John, est-ce que vous nous prenez pour des hôteliers de San-Francisco, que vous croyez à un piège?

— Non , excellence, non , répondit Marshall ; mais la joie... le plaisir.... le bonheur de vous voir... Enfin , crojcz que je \ous en aurai une reconnaissance éternelle.

— A bientôt! ajouta File- ton -Nœud, nous viendrons vous avertir de vous tenir prêt la veille de noire départ.

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El ils sorlirenl de l'hôtellorio.

— Hé ! votre honneur ! cria John, qui courut après File-ton-Nœud ; et votre pépite que vous oubliez...

— Gardez-la , John , répondit celui-ci; cela paiera les inlérèts des cent quatre-vingt-dix-sept piastres.

L'lii')le se confondait en remerchnents , en salutations, et se disposait à prendre congé de ses deux visiteurs , lorsque David, qui suivait depuis quelques instants du regard une litière dans laquelle il avait à peine entrevu une jeune femme cachée derrière des rideaux verts , lui demanda quelle était la belle Californienne qui se promenait de si bonne heure.

— Ce n'est point une dame de Californie, votre honneur, répondit Marshall , c'est la perle des deux Amériques, miss Anna Lawrence, la nièce du gouverneur, le Commodore Parker.

— Miss Anna La^vrence! s'était écrié David qui était devenu pâle d'émotion.

— Vous la connaissez, votre honneur? dit John Marshall.

— Ne vous trompez-vous pas ? reprit David ; vous avez bien dit miss Anna Lawrence?

— Miss Anna Lawrence, la fille de M. Lawrence, négociant à Mexico.

— Et depuis quand est-elle ici ?

— Depuis quinze jours, votre honneur.

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— Miss Annn ! miss Anna ! répcia David en joignant les mains.

— Conliens-toi , lui dit en franeais Filc-lon-Nœud. David , rappelé à la raison , salua l'iiùte et partit

brusquement, sui\i de File-ton-Nœud , qui, pour ne pas troubler ri\resse de son ami , ne lui adressa pas une parole.

En effet, le cœur de David débordait. Il ne pouvait comprendre comment miss Anna se trouvait à San- Francisco , mais il remerciait le ciel du fond do son (ànie de lui avoir fait rencontrer la femme qui vivait dans sa pensée, souvenir éternel , la jeune fille qui se penchait chaque nuit dans ses rêves , l'ange adoré du cottage Hamilton.

Lorsqu'ils entrèrent dans leur maison, Polyphème, qui avait préparé le déjeuner , et disposé la table sur laquelle fumait un magnifique rosbeef flanqué de ponnnes de terre, ailendait avec impatience ses deux amis.

— Arrivez donc ! leur cria-t-il ; voyez quel beau coup d'œil !

Polyphème portait encore son costume de la mine.

— Est-ce que tu vas garder éternellement tes vieilles loques? lui demanda David.

— Faut-il pas que je me melli^ en mirlillor pour te faire la pàh'e? n'iiundil celui-ci.

— Il ne s'agit [);\> uiui plus de faire la cuisine; un

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homme comme toi n'est pas un marmiton , reprit David ; rien ne nous empêche d'avoir des cuisiniers.

— Des cuisiniers ! s'écria Polyphème, étonné du ton que prenait Da\id, pourquoi pas des valets de chambre en bas de soie ?

— Eh bien ! après répondit celui-ci , quand nous

aurions des .domestiques en li\Tée , est-ce que nous ne sommes pas riches? est-ce que nous devons thésauriser et liarder comme des bourgeois? Nous sommes mis d'une façon dégoûtante, continua -t- il en jetant un coup d'œil dédaigneux sur ses nouveaux vêtements, qu'il trouvait superbes une heure auparavant. Des pantalons de coutil, des vestes de nankin , qu'estce que c'est que ça? Je veux que nous portions les habits les plus riches , nom de nom ! je veux des domestiques en culotte rouge, avec un galon d'or à leurs chapeaux et des bottes à retroussis jaunes ; je veux des chevaux de sang, des mules de prix, des palanquins dorés... tout le tremblement... Et il se mil à sauter autour de la chambre.

— Ça va, dit File-lon-Xœud, qui fut immédiatement à l'uni.sson de l'enthousiasme de son ami. Nous aurons des chasseurs grands comme des cathédrales, et des grooms de deux pieds de haut; s'ils ont plus de deux pieds et plus de six ans, à la réforme ! Nous aurons des nègres, des esclaves; combien ça coùte-t-il, un esclave? j'en veux un, et je l'appellerai Anaxagoras ; il paraît qu'ils

oui luus dos noms dans co geiirc-là : Aiiaxagoras, apportez les JjoUes à ce maître ! Ça sera un peu bon genre.

Et en disant ces mots, il exécutait des entrechats qui surpassaient de beaucoup les gambades de David.

Polyphème les regardait, les bras croisés, et il se demandait si les deux Parisiens n'étaient pas devenus fous. *

— Sur quelle herbe ont marché ces gaillards-là? dit-il tout haut.

— Sur l'herbe d'une belle dame, reprit File-ton-Nœud. David a retrouvé son archiduchesse; et voilà!

— Il fallait donc le dire tout de suite, s'écria Polyphème, qui, se laissant aller à la joie générale, ris({ua une pirouette qui fit gémir le plancher.

— Ainsi, c'est convenu, reprit David; à partir d'aujourd'hui, grand train, guides à quatre chevaux. Nous montons une maison, nous recevons, nous allons dans le monde, c'est indispensable. Nous serons ouvriers à la mine, et gentlemen à San-Francisco.

— S'il le faut absolument, et pourvu que cette mascarade-là ne dure pas longtemps... répondit Polyphème.

— Rapporte-t'en à moi ; et maintenant, à table ! servons-nous pour la dernière fois ; demain, nous aurons des laquais qui nous verseront à boire.

— Vive la vie ! s'écria File-ton-Nœud, en attaquant le rosbeef.

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