QUI ONT ÉTÉ FAUSSÉES (P
La première matinée est de beaucoup la plus belle, car vous tenez toute votre fortune entre vos mains.
Par la suite, survient un souci, un spectre qui ne se laisse pas conjurer : c'est le spectre du retour, c'est l'ombre de la rentrée, la pensée d'être remis en cage pour douze autres mois, spectre qui fait sur le soleil d'été une tache de plus en plus noire, au fur et à mesure qu'approche la dernière journée de vacances. Mais la première matinée de ces dix jours n'a point de passé et dix jours paraissent l'équivalent de l'infini.
• Pour Hoopdriver, cette première matinée annonçait un beau jour plein de promesses magnifiques, car le ciel était d'un bleu foncé et profond, avec d'éblouissants entassements de nuages blancs, çà et là.
On eût dit que des faneurs célestes avaient ramené les nuages de la nuit dernière pour en faire des meules et en charger quelque charrette.
Il y avait des merles sur la route de Richmond et une alouette sur la lande de Putney.
L'air était rafraîchi par la rosée qui scintillait sur les feuilles et le gazon.
Hoopdriver avait déjeuné de bonne heure, grâce à la complaisance de Mrs Gunn !
Il avait roulé sa machine jusqu'à Putney Hill, et son cœur chantait dans sa poitrine.
A mi-côte, un chat noir aux ébats fantaisistes, rentra au logis d'un bond à travers la route, et disparut sous une porte.
Toutes les grandes maisons rouge brique derrière des massifs et des arbres variés avaient encore leurs volets fermés, et Hoopdriver n'aurait changé sa place avec aucun des êtres qui dormaient derrière, lui eût-on donné cent livres.
Il avait revêtu son complet brun de cycliste, un beau costume avec veste en norfolk, de trente shillings, et ses jambes — ■ ses jambes martyres — sous de gros bas à carreaux, minces aux pieds, épais aux jambes, étaient tout à fait consolées des cruels assauts qu'elles avaient enendurés.
Un emballage coquet en toile améri-
^ L'ÉTRANGE AVENTURE
raine, fixé derrière la selle, contenait ses effets de rechange.
Le grelot, le guidon, la lanterne, bien qu'un peu piqués de rouille, brillaient à éblouir, au clair soleil levant.
Au sommet de la côte, après une seule tentative infructueuse, Hoopdriver se mit en selle, et l'air imposant, conservant, en dépit d'une certaine vacillation, une réserve prudente dans son allure, décrivant même de belles courbes, il commença sa grande excursion à bicyclette le long de la côte sud de l'Angleterre.
Il n'allait pas vite, il n'allait pas droit.
Un critique exigeant eût trouvé qu'il ne montait pas bien, mais enfin il roulait avec ampleur, employant toute la largeur de la route et rasant même de temps à autre le trottoir.
Il n'avait encore rencontré personne, n'avait été dépassé par personne, car la journée commençait à peine... La route était libre, mais Hoopdriver comptait si peu sur son habileté, qu'il était décidé à descendre de sa machine dès qu'il apercevrait quoi que ce soit qui ne fût pas monté sur des roues.
Les arbres projetaient des ombres très allongées en travers de la route.
La lumière du soleil matinal était comme une flamme ambrée.
Au croisement des routes sur le haut de la côte de YVest-Hill, près de l'abreu voir, Hoopdriver tourna dans la direction de Kingston et se mit en devoir de gravir le petil bout de montée
I n garde-chasse de la lande, en jaquette de velours, homme matinal, remarqua la peine que prenait ce cycliste, tandis que la tête d'un voiturier se montra au de u de la < n te.
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— le cycliste sentit que la machine penchait fortement à droite. Le centre de gravité agissait déjà tandis qu'il combinait un plan d'action.
Il était encore indécis, quand la machine l'entraîna par terre; il se trouva à genoux sur elle et éprouva une vague sensation de brûlure au mollet.
Ce désastre advint à l'instant même où il arrivait devant le garde-chasse.
Quant à l'homme qui conduisait la charrette, il s'était approché pour contempler de plus près la catastrophe.
— Ce n'est pas comme ça qu'on descend, observa le garde-chasse.
M. Hoopdriver ramassa la bicyclette.
La poignée était faussée une fois de plus.
Il marmonna quelque chose à demi-voix, se voyant contraint de dévisser cette maudite mécanique.
— Ce n'est pas comme ça qu'on descend, répéta le garde-chasse après un silence.
— Je le sais bien, répliqua M. Hoopdriver d'un ton aigre, déterminé à ne tenir compte à aucun prix de la nouvelle écorchure qu'il sentait bien au mollet.
Il déboucla la trousse afin d'en tirer une clef anglaise.
— Puisque vous savez que «c'esl pas comme ça qu'on descend, » pourquoi nous y prenez-vous comme ça? reprit le gardechasse comme pour engager une discussion amicale.
M. Hoopdriver saisit sa clef et l'approcha de la poigni e
II était vexé .
Ça, c'esl mon affaire, je suppose, dit-il, en ferraillant avec la clef.
( ei te extraordinaire dépense d'effoi ts lui Lu ait tremblei les mains d'une manière désolante.
Li irde-i li.i îse prit un air méditatif, en fai sanl toui uer sa canne dei rii re
son dos.
Vous avez cassé votre poignée.
I II ie ,\ ce moment la ciel laissa échappai r. I rou et M Hoopdi iver, exa ipéré, ne put contenir un juron grossier.
Ci 1 des affaires <|iu eau >ent bien du iM.ii. iiini.i 1 h. u itablemenl le garde»
DE M. HOOPDRIVER ^
L'APPRENTI A LA FIGURE ENLUMINÉE, AUX CHEVEUX ROU- GES, PORTE UN VES- TON TRÈS COURT, AVEC UN COL TRÈS HAUT (P. 8).
— Oui, bien du mal.
M. Hoopdriver donna à l'écrou un tour de travers, et se redressa soudain. Il tenait la roue d'avant entre ses genoux.
— Je serais bien aise, dit-il en accentuant chaque mot, que vous ne restiez pas ainsi à regarder.
Puis, de l'air d'un homme qui a prononcé un ultimatum, il replaça la clef dans la trousse.
Le garde-chasse ne bougea pas. A peine leva-t-il les sourcils, mais il regarda avec plus d'attention que jamais !
— Vous êtes un fameux sauvage, reprit-il lentement, pendant que M. Hoopdriver saisissait les poignées de sa machine, et se tenait prêt à y remonter dès que la charrette serait passée.
Un flot d'indignation méprisante grandissait lentement mais sûrement chez le garde.
— Pourquoi ne voyagez-vous pas sur
un chemin privé, ou chez vous, même, s'il n'y a pas moyen de vous parler ? demanda-t-il, voyant maintenant à qui il avait affaire. Est-ce qu'on ne peut pas risquer une remarque au passage, monsieur Susceptible ? Est-ce que je ne suis pas digne de vous parler ? Hé ! Est-ce que vous seriez devenu de bois tout à coup ?
M. Hoopdriver avait les yeux étroitement fixés sur l'horizon et semblait tout raidi d'émotion contenue.
Autant eût valu dire des injures aux lions de Trafalgar square. Mais le garde-chasse sentait que son honneur était en jeu.
— Gardez-vous bien de lui faire des remarques, à celui-là ! ciïa-t-il au charretier qui se trouvait alors à leur niveau. C'est sans doute un duc « tout reluisant ». Ça ne cause à personne au-dessous du rang de comte. Ça sort de Windsor. C'est pourquoi ça porte son arrière-train avec tant de fierté. De l'amour-propre ! Je crois qu'il en a une telle charge qu'il est obligé d'en mettre une partie dans ce paquet, de crainte d'en crever !
Mais M. Hoopdriver n'en écouta pas plus long.
Il sautillait avec ardeur le long de la route, faisant un effort convulsif pour se remettre en selle.
Il manqua la pédale une fois, et lança un second juron à la grande joie du garde. — Oh ! hisse ! oh hisse ! fit le garde. Un instant plus tard, M. Hoopdriver démarrait, et après une terrible embardée de la machine, se trouva hors de portée de la voix du garde-chasse.
M. Hoopdriver n'eût pas demandé mieux que de tourner la tête pour jeter un regard victorieux à son ennemi, mais d'ordinaire, toutes les fois qu'il essayait ce mouvement, il virait brusquement et perdait l'équilibre.
Il dut se borner à se représenter l'indignation du garde racontant l'aventure au charretier et il tâcha de mettre autant
de dédain qu'il put dans son allure en s'éloignant.
Il continua à rouler sinueusement sur la pente, le long de la mare, puis sur la petite montée qui gagne la crête de la colline d'où l'on descend ensuite dans la vallée de Kingston.
La psychologie du cycliste a ceci de spécial qu'il pédala d'autant plus droit, d'autant plus aisément que l'agitation qu'il ressentait encore distrayait son esprit de la crainte constante d'une chute, crainte qui l'avait jusqu'alors paralysé.
Pour conduire honnêtement une bicyclette, il faut avoir le même levier que pour mener à bien une intrigue d'amour. Ce levier n'est autre que la foi en soi-même.
Soyez persuadé que vous pouvez accomplir une chose, la voici faite. Ayez de l'incertitude, vous y useriez votre vie sans résultat.
Peut-être vous imaginez- vous que maintenant qu'il roulait, Hoopdriver nourrissait de la rancune ou du remords à l'égard du garde-chasse, de la rancune pour ce persistant conseiller, ou di remords à cause de son ridicule accès de mauvaise humeur. Non point, Hoopdriver avait le cœur vide de ces deux sentiments. Il se livrait tout entier à l'extraordinaire allégresse éclose en lui depuis le matin.
La pensée qu'il était en vacances avait repris tout son empire avec un redoublement de force.
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§► L'ÉTRANGE A VEh 1 I TRE
rustres lui-même l'avait remarquée. Combien il se sentait loin du rayon des « articles de Manchester » !
Le commis de nouveautés Hoopdriver, le pauvre petit rouage commercial, avait disparu pour faire place à un gentleman, à un homme de plaisir voyageant avec un billet de banque de cinq livres, deux souverains et quelques pièces d'argent réparties habilement sur divers points de sa personne.
A tout prendre, il valait bien un duc, bien qu'il ne fît pas précisément partie de la pairie. Involontairement, en songeant à son argent, la main droite de Hoopdriver lâcha la poignée et se porta à son gousset.
Il fut immédiatement rappelé à la réalité par une soudaine déviation de la machine vers le cimetière qu'il côtovait.
— Brrr ! J'ai passé bien près de cette moitié de brique. Est-il possible qu'il y ait dans ce monde des brutes assez malfaisantes pour mettre des obstacles pareils sur la route. On devrait faine un procès à quelques-uns de ces idiots; les autres se tiendraient pour avertis.
La boucle de la trousse ne frottaitelle pas contre le pare-boue! Comme les roues ronflaient joyeusement !
Dans le cimetière régnait une paix profonde et un grand silence, mais la vallée s'éveillait et les fenêtres grinçaient en s'ouvrant à grand bruit.
Un chien blanc sortit d'une de ces maisons e1 aboya derrière le cycliste.
Hoopdriver atteignit, presque hors d'haleine, le bas de la côte de Kingston et poussa de l'avant.
Arrivé au milieu de la montée, il dépassa une tapageuse voiture de laitier.
Deux hommes en guenilles et portanl des paquets le croi sèrenl rapidement
Hoopdrivei fut com aincu que c'étaient des cambrioleurs qui partaient chargés de li m butin.
En .11 1 1\ anl au haul i le Kingston, I toop drivei < ommença à éprouve] une « ,-> laine lourdeur dans le genou, mais il remarqua en même temps qu'il allait plus droit que jamais.
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|>JE M. HOOr DRIVER <§
Hoopdriver le dépassa, bouleversé jusqu'au fond de l'âme de sa témérité. Puis il descendit la côte jusqu'à Kingston, au bruit métallique de la clef anglaise qui battait contre la burette à huile, dans la trousse. Il dépassa, sans subir aucune mésaventure, la carriole d'un fruitier et une charrette de briqués qui se traînait lourdement.
Et à Kingston, Hoopdriver vit un spectacle qui devait lui donner une sensation exquise.
Deux jeunes gens, bâillant, vêtus de vieilles jaquettes noires, avec de sales foulards blancs autour du cou, s'empressaient pour décrocher les volets, apportaient planches, caisses et cartons pour disposer l'étalage.
C'était justement son occupation de la veille, à lui, Hoopdriver ! Mais aujourd'hui n'était-il pas un duc, un duc tout reluisant ? N'apparaissait-il pas sous cet aspect au commun des mortels ?
Puis il tourna l'angle de droite, fit tinter furieusement sa clochette, et enfila la route de Surbiton.
Vive la liberté ! vivent les aventures !
De temps à autre, il assistait au réveil d'une maison qui, ouvrant ses volets, le regardait passer curieusement, tandis qu'à sa droite, sur un mille et plus, la Tamise scintillait au soleil. Vous auriez pu alors parler à Hoopdriver de la joie de vivre !
Et pourtant, une sensation de crampe d'abord furtive mais qui s'accentuait rapidement, gagnait les genoux et les mollets de notre héros et s'imposait à son attention.