PAULINE DUBOURG, BLANCHISSEUSE, DISAIT LA BONNE AVENTURE
Il QUI MADAME I ...
.'Ki; (P. 40).
Mais, dans cette cruelle diatribe sur Chantilly, qui a paru dans le Musée d'hier, le critique, faisant quelques allusions désobligeantes au changement de nom du savetier qui chaussait le cothurne, citait un vers latin dont nous avons souvent causé. C'est celui-ci :
Perdidit antiquum litera prima sonum(i).
Je vous avais dit qu'il se rapportait à Orion, qu'on écrivait autrefois Urion ; et étant donnée la vivacité que nous avions apportée à la discussion, j'étais certain que vous ne l'aviez point perdu de vue. Il était donc manifeste que vous ne pouviez manquer d'associer les deux idées d'Orion et de Chantilly. J'en eus la preuve à l'expression du sourire qui vous passa sur les lèvres : vous pensiez à l'éreintement du pauvre savetier. Jusque-là, vous aviez marché le corps penché en avant ; mais soudain, je vous vis vous redresser de toute votre hauteur. J'étais sûr que vous pensiez à la taille chétive de Chantilly. C'est
(1) La première Lettre a perdu son ancienne prononciation.
à cet endroit que j'interrompis vos réflexions pour vous faire remarquer qu'en effet il était bien petit pour son rôle, — ce Chantilly, — et qu'il serait mieux à sa place au théâtre des Variétés.
Peu de temps après, nous parcourions une édition du soir de la Gazette des Tribunaux, quand les passages suivants appelèrent notre attention.
Meurtres Sensationnels. — Ce matin vers trois heures, les habitants du quartier Saint- Roch étaient tirés de leur sommeil par des cris terrifiants qui semblaient venir du quatrième étage d'une maison de la rue Morgue, que l'on savait être occupée en totalité par une dame L'Espanaye et sa fille, Mlle Camille L'Espanaye. Après quelque retard pendant lequel on essayait en vain de pénétrer par les moyens ordinaires, la porte fut ouverte avec une pince, et huit ou dix voisins entrèrent, accompagnés de deux gendarmes. Pendant ce temps, les cris avaient cessé ; mais au moment où les gens venus de l'extérieur montaient préci-
pitamment les premières marches de l'escalier, on distingua deux voix, ou un plus grand nombre, qui se disputaient furieusement et semblaient venir de la partie supérieure de la maison. Quand ils atteignirent le second palier, ces bruits avaient cessé également, et tout étrit redevenu parfaitement tranquille. La troupe des voisins se dispersa et courut en toute hâte de chambre en chambre. En arrivant à une grande pièce de derrière du quatrième étage (la porte, qui était fermée à clé, en dedans, f Ut forcée), ils se trouvèrent en présence d'un spectacle <pu frappa tous les assistants d'horreur et de stupéfaction.
Cette pièce était dans le plus grand désordre, — les meubles brisés et dispersés dans toutes les directions. Il ne restait plus en place que le bois du lit : la literie en avait été arrachée et jetée au milieu du plancher. Sur une chaise se trouvait un rasoir ensanglanté. Dans le foyer de la cheminée étaient jetées deux ou trois longues et épaisses boucles de cheveux gris, ement ensanglantées, et qui semblaient avoir été arrachées avec le « air chevelu. Sur 1<- plancher on trouva quatre napoléons, une bon. le d'oreille ornée d'une topaze, trois grandes cuillères d'argent, trois plus petites en métal d'Alger, et deux sacs contenanl près de quatre mille francs en 01 Les tiroirs d'un bureau qui se trouvait dans une encoignure, étaient ouverts et i iblement pillés, bien qu'un certain nombre d'objets y lussent demeurés mt;i, t. rn ) etil i offre de fer fui dé. ouvert
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qu'il avait fallu déployer pour le dégager. Sur le visage, on constatait de multiples égratignures, et sur la gorge des contusions noirâtres, et de profondes traces d'ongles, comme si la mort eût été due à la strangulation. Après avoir effectué dans toutes les parties de la maison une investigation complète, qui n'amena aucune nouvelle découverte, on pénétra dans une petite cour derrière la maison et l'on y trouva le corps de la vieille dame, avec la gorge si affreusement tranchée que, lorsqu'on voulut essayer de soulever le tronc, la tète s'en détacha. Le corps, ainsi que la tête, était horriblement mutilé; celle-ci conservait à peine apparence humaine.
On ne possède pas encore, croyons-nous, le moindre indicj pouvant donner la clé de cet effroyable mystère.
ha feuille du lendemain contenait ces détails complémentaires :
Le Drame do la rue Morgue. — De nombreux individus ont été interrogés au sujet de cette extraordinaire et terrifiante affaire (le mot affaire n'a pas, en français, la signification d'événement sans importance qu'il comporte chez nous); mais rien cependant n'a transpiré qui soit de nature à éclairer la justice. Nous donnons ci-dessous tous les témoignages matériels recueillis.
Paulin»' Dubourg, blanchisseuse, dépose
qu'elle connaît les deux d.luntes depuis
trois ans, ayant eu à laver leur linge peu danl i ette péi iode I i \ ieille dame et sa fille semblaient vivre en bonne intelligence, très affei tueuses l'une envers l'aune. ( 'étaient de trèa'bonn u payt s. Ne peut , [e , dire sur leui ge ire de \ ie ou leurs moyens d'exiaten* e * roil que Mme i di «it la bonne aventure poui \ i\ ie. Cette
dame était réputée I 010016 ,,\ .mi de l'ai
de i ôté. Va jam ti i rem ..une personne dans la maison quand elle venait i bon nei ou rapporter te linge I it ûr< qu'il n'j avait pa- de dom iti pi à demeure, il ne , nablait pa a> oii de meubles dan i la m. i ..iii. m. qu'au quati iôme ■
/'.,,. \l,<), au, mai. Iiun.l de lal-a. ,.l. DO >■
qu'il a vendu de petite ■ quantités de tabai i . i ,, Mme i i spanaye pendant près de quatn an i I il a< dan • l< voisina , toujours i. iid( , i a d( funte et la fille
L'AFFAIRE DE LA RUE MORGUE
occupaient la maison où les corps ont été trouves, et cela depuis plus de six ans. Auparavant, elle était occupée par un bijoutier qui avait sous-loué les chambres du haut à diverses personnes. La maison appartenait à Mme L.,. Elle eut à se plaindre de son locataire qui détériorait le logis, et elle vint occuper la maison ellemême, se refusant désormais à louer quoi que ce soit. La vieille tombait en enfance. Le témoin a vu la demoiselle cinq ou six fois en l'espace de six années. Elles vivaient toutes deux excessivement r e t i rées; on disait qu'elles avaient de l'argent.
Il a entendu dire par les voisins que Mme L... disait la bonne aventure; il ne le croit pas. Il n'a jamais vu personne franchir la porte à l'exception de la vieille dame et de sa fille, d'un commissionnaire, une ou deux fois, et d'un médecin quelque huit ou dix fois.
D'autres voisins confirment ces détails.
On ne connaissait personne fréquentant la maison. On ne sait pas s'il existe des parents vivants de
Mme L... et de sa fille. Les volets des fenêtres de devant étaient rarement ouverts.
Ceux de derrière étaient toujours clos, à l'exception de ceux de la grande pièce du cpiatrième étage. La maison était une bonne maison, — pas très vieille.
Isidore Muset, gendarme, dépose qu'il a été appelé vers trois heures du matin, et qu'il a trouvé vingt ou trente personnes à la porte de la maison, 's'efforçant d'y pénétrer. Il a forcé finalement cette porte avec une baïonnette, — et non pas avec une pince. N'a pas eu grande difficulté à l'ouvrir, en raison de ce que la porte est à double battant et que le verrou n'était mis