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CHAPITRE VI

Des imaginations qui naissent dans le cœur de hoopdriver.

Au temps où se passe cette histoire, M. Hoopdriver était poète, poète bien qu'il n'eût jamais écrit un vers... Si je disais « romancier », « romancier d'imagination », ce terme conviendrait peutêtre mieux, dans l'espèce.

Comme c'est le cas de la plupart des humains qui accomplissent l'ordinaire trantran des affaires de ce monde, l'existence habituelle et positive de M. Hoopdriver était tout à fait dépourvue d'intérêt.

Il aurait pu s'adonner à la boisson, comme certaines gens le font dans les romans de M. Gissing (i), mais il savait que cette passion peut mener au suicide en moins d'une année... Et le bon sens naturel de M. Hoopdriver lui interdisait ce moyen de rompre l'apparente monotonie de son existence.

Je dis « apparente », car l'existence imaginative que s'était faite le romancier — puisque j'ai dit romancier — était tout autre. Elle était enjolivée des paillettes clinquantes de l'Illusion, de l'Espérance. Elle était multipliée par les innombrables avatars de sa personnalité, ses rêveries qui ne bâtissaient pas, sachez-le bien — un seul et continu roman, mais une série, une suite de nouvelles sans autre lien qu'un petit air de parenté entreleurs héros respe< tifs

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gence. Ce personnage était invariablement doué d'une volonté de fer.

Voilà pour la synthèse des héros. Quant aux contes, ils étaient dans un état de perpétuel flottement.

Par exemple, il suffisait que M. Hoopdriver tînt une cigarette à la main pour qu'il se crût être un homme des plus mondains, qu'il clignât malicieusement de l'œil en imaginant autour de lui une atmosphère de flirt et de plaisir pour qu'il devînt subitement fêtard. Vous eussiez pu voir M. Hoopdriver se dandiner par les magnifiques jardins d'Earl's Court, aux heures de la nuit proche.

Quels regards significatifs dont je n'ose préciser la signification !

Mais il suffisait aussi que M. Hoopdriver rencontrât là quelque prêcheur en plein air, le subtil fêtard disparaissait aussitôt pour faire place à un héros à l'âme blanche, à un homme encore pur et qui saurait parcourir les chemins les plus boueux sans s'y salir, un chevalier toujours brave et fidèle à sa foi.

S'il était à son comptoir et qu'il vît entrer dans le magasin quelque cliente accompagnée d'un gentleman coquettement ganté, en habit noir, avec boutonnière et monocle, faisant l'office de cavalier servant, aussitôt le commis évoquait des visions d'une simplicité digne des temps de Cromwell, il était un homme au mâle et clair langage, au caractère énergique, un silencieux qui irait en droite ligne à travers le monde.

Tel jour de fête, prédominait l'image d'un beau personnage oisif, au costume irréprochable, monté sur une machine parfaite, un personnage mystérieux, absolument dépourvu d'ostentation, mais marqué d'un signe qui ferait infailliblement reconnaître sa supériorité sur le commun des mortels, sa supériorité de «duc», pai exemple, de » duc toul reluisanl 0 excursionnanl incognito sur la cote Sud- Mais n'allez pas vous imaginer qu'il soit possible de transcrire toutes les histoires que M. I [oopdriver, en ses flâneries d'espi u . enfilait pat longues séries.

Si la < ho c en \ al. m la peine, je poui rais reprendre ce chapitre en m'appliquant

DE M. HOOPDRIVER ^

à taire de M. Hoopdriver, non un poète ou un romancier, mais un auteur dramatique, ses imaginations pouvant fort bien être des œuvres théâtrales autant que des romans. Et je vous aurais donné M. Hoopdriver, non comme un simple héros de ses propres œuvres, mais comme en étant à la fois l'acteur et l'auditoire, l'auditoire tout entier. Jugez quelle source de bonheur était pour lui chaque représentation ! Non, le terme d'auteur dramatique ne peut s'appliquer seul à M. Hoopdriver.

Evidemment, toutes les pièces que composa M. Hoopdriver ne furent pas représentées intégralement, certaines ne furent, pour ainsi dire, jamais jouées.

C'étaient, par exemple, les œuvres estompées au cours d'une promenade solitaire, pendant une course en tramway, ou bien les scènes à demi écloses derrière le comptoir quand le coup de feu se ralentissait, ou quand le travail mécanique de plier et de rouler occupait les muscles.

Ces pièces, ces rêves étaient des petites situations dramatiques, des dialogues serrés : M. Hoopdriver rentrait dans son village natal, en complet du dimanche, d'une bonne coupe. Il avait des gants fins et méprisait les apartés silencieux des voisins jaloux. Il jouissait de l'enchantement de sa vieille mère quand il lui apportait cette nouvelle : « une augmentation de dix livres d'un coup chez Androbus.

— Hein, maman, qu'est-ce que vous dites de cela ?

Ou bien encore M. Hoopdriver pensait aux premiers susurrements à la jeune personne à qui il avait quelques jours auparavant vendu ce satin... M. Hoopdriver la protégeait — celle-là ou quelqu'autre vague beauté — d'un insulteur grossier ou d'un chien enragé...

Il y a tant de gens qui sont poètes ou auteurs dramatiques à la façon de M. Hoopdriver, et sans que vous vous en doutiez !...

Ce gamin dépenaillé vend des allumettes dans la rue... vous croyez qu'il n'y a rien entre lui et l'immensité que le dernier degré de la misère ? rien que

quelques haillons et quelques faibles muscles ?

Cependant toute une armée de folles créations l'enveloppe, tout comme elle vous étreint vous-même, peut-être.

Ces rêves désordonnés entouraient M. Hoopdriver d'un réseau si serré, que les diverses piqûres de la Destinée ne l'émouvaient guère, ne lui faisaient que l'effet d'un léger chatouillement.

En somme, il en est ainsi de nous tous, tant que dure notre passage sur cette terre. L'illusion volontaire est l'anesthésique de la vie réelle. Le Destin peut alors, presque à notre insu, procéder à des opérations quasi-chirurgicales sur notre être...

Mais laissons là cette vivisection générale pour en revenir aux imaginations de M. Hoopdriver.

D'ailleurs nos observations ont été bien superficielles ; nous n'avons saisi que les lueurs les plus passagères, les plus fugitives de ces drames intérieurs ; nous avons seulement vu quelles formes prenaient les moindres faits dans le miroir magique de l'esprit de M. Hoopdriver.

Sur le trajet de Gueldford et pendant les rencontres ordinaires de la route, des cyclistes entre autres, les drames imaginés par M. Hoopdriver avaient d'abord mis en scène le gentleman tranquille que le lecteur connaît. Mais à Gueldford même, grâce à des stimulants plus variés, l'imagination de M. Hoopdriver se fit plus pittoresque.

Par exemple, la fenêtre de la maison de l'agent de locations servit de prétexte à une charmante petite comédie.

Vous allez voir comment naissaient l'auteur dramatique et l'acteur.

Voici : M. Hoopdriver entrerait pour demander des renseignements au sujet de cette maison annoncée à trente livres, et même, il tâcherait d'en avoir la clé.

Oui, cela devrait surexciter au plus haut point la curiosité du scribe.

Surtout si... M. Hoopdriver se mit l'esprit à la torture pour trouver un geste, une indication qui le ferait prendre...

pour un dynamiteur en quête de solitude ou pour tout autre intéressante et farouche espèce d'individu.

Puis, en possession de la clé de cette maison à vendre, M. Hoopdriver demanderait à l'explorer minutieusement. Il donnerait à entendre — mais obscurément — qu'elle pourrait lui convenir « pour ses projets particuliers » mais qu'il doit cependant consulter quelqu'un d'autre.

Quand M. Hoopdriver mit son plan à exécution, il fut un peu déçu. L'employé ne comprit rien à ses sous-entendus et n'éprouva à l'égard de M. Hoopdriver aucun autre sentiment qu'un peu de pitié, de cette pitié que l'on a pour un homme qui s'étant déjà marié jeune n'ose rien entreprendre sans consulter la terrible épouse qui, dans le ménage, porte les culottes.

Hoopdriver termina banalement sa mystérieuse démarche par l'achat d'un carnet et d'un crayon, achat qui donna naissance à cette suggestion : pourquoi M. Hoopdriver ne serait-il pas un artiste prenant des croquis ?

Quand il était plus jeune et qu'il se trouvait en compagnie, c'était une des façons de M. Hoopdriver, façon qui, je dois le dire, agaçait outre mesure un grand nombre de gens respectables.

Au temps jadis, M. Hoopdriver axait bien eu — du moins sa mère aimait à le proclamer — un « petit talent de dessinateur ». Un professeur consciencieux et d'esprit normalement borné, à qui fut confié ce talent naissant l'avait étouffé dans l'œuf, grâce à quelques premières leçons intelligenti

Mais .M. Hoopdriver savait au moins comment on tient un crayon et il figura d'une façon avantageuse, celte fois i î, dans quelque un des vieux coins de Gueldford. Et quand l'homme en mai ron, de li grande fenêtre du château <le Kent, l'aperçut debout dans une encoignure di poi te, < ai nei en main, activemeiii occup â reproduire l'imposante i.e ad» du donjon, i el homme >an doute \ iv( menl impre ionné quitta d'un coup bi m que la fem î re, «le manière à ne pas A • m liant légi r< m< rit, el

avec une al tention i <tr< me, il examina inateui à travers les jours des rideaux de dentelle.

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