CHAPITRE X
Comment M. Hoopdriver arriva a Midhurst.
Mon oncle, qui était un penseur profond, m'a toujours assuré que les hommes sont les « seules » créatures dépourvues de raison.
M. Hoopdriver justifia cette observation en ce sens qu'après avoir fait nombre de détours pendant toute la matinée pour éviter l'homme en marron et la jeune dame en gris, il passa une bonne partie de l'après-midi à rêver de la jeune^dame en gris, et à envisager à un point (le vue optimiste les hasards favorables qui la lui feraient revoir.
Il était absolument convaincu de ce principe général qu'il y a\ ail dans leur cas quelque chose de •< savoureusemehl irrégulier - el il l'exprima une lois tout haut.
Vfais quoi ?
1 1 n'ai i i\ ail pas à s'en faire une idée.
Il récapitula les faits :
Miss Beaumonl frère el sœur l'ai ri t poui la querelle el les larmes, — < 'étaient là des matériaux bien embai
ra .mi i un jeune homme d'expé-
i i< qi e .m i limitée.
il n'\ ,iv. ut pas d'effort auquel il
m autant que « elui d'une déduc-
i ion. An boul de quelque temp . il renonça
DE M. HOOPDRIVER <g
chèvre-feuilles, des ronces tardives, mais les églantines étaient déjà passées.
Il v avait des baies vertes et rouges, des stellaires, des pissenlits, ailleurs des lamiers blancs, des ravenelles, des clématites grimpantes, des silenex, des lychnis.
Un champ de blé était magnifiquement orné de coquelicots, les uns écarlates, les autres pourpres, et des bleuets ouvraient çà et là leur prunelle d'azur.
Dans les sentiers les arbres formaient berceau, et des mèches de foin adhéraient encore aux haies sinueuses.
Sur une des grandes routes, il eut à se frayer, non sans danger, un passage à travers une douzaine de bœufs, gris et maussades.
Çà et là, il dépassait de petits cottages, de pittoresques débits de bière, ornés d'enseignes en couleurs criardes, bleu et rouge, puis une vaste pelouse, une
à toute tentative d'arriver à la vérité, et laissa libre allure à son imagination.
La reverrait-il encore ?
Pourvu du moins que ce ne fût pas en compagnie de ce « type » !
La vision qui lui parut la plus agréable fut celle d'une rencontre avec elle, d'une rencontre inattendue à la répétition annuelle de l'Ecole de danse « Do » dans un salon de Putney.
Il danserait plusieurs fois avec elle.
C'eût été un coup d'ceil charmant, car vous saurez que M. Hoopdriver était un danseur accompli.
Ou bien encore ce serait au magasin, dont elle illuminerait soudain le seuil, et il l'escorterait avec force révérences vers le comptoir des manchester.
Puis, il se pencherait sur le comptoir, murmurerait sous le couvert des propos relatifs aux marchandises étalées :
— Je n'ai pas oublié cette matinée sur la route de Portsmouth.
Et plus bas :
— -Je ne l'oublierai jamais.
ANorthchapel, M. Hoopdriver examina sa carte, tint conseil et réfléchit sur le parti qu'il devait prendre.
Petworth paraissait un bon endroit pour se reposer. Midhurst était évidemment trop près, et tout endroit situé au-delà des dunes, trop loin.
En conséquence, il zigzagua jusqu'à Petworth, faisant à chaque instant des arrêts, flânant, cueillant des fleurs sauvages, et se demandant pourquoi elles n'avaient pas de nom
— il n'en avait jamais entendu nommer une seule,
— les lâchant dès que paraissait un passant, et, pour tout dire, musant le nez en l'air.
Il y avait des vesces pourpres dans les haies, des reines -des -prés, des je vais retourner a la maison-, dit-elle brusquement (p. 44)
& L'ÉTRANGE AVENTURE
église, avec une centaine de maisons autour.
Ailleurs, il rencontrait un ruisseau caillouteux émergeant entre des bouquets de roseaux, des lysimaques, des myosotis, sous un dôme d'arbres.
Le ruisselet clapotait et éclaboussait de gouttelettes la poussière de la route.
C'est là que Hoopdriver descendit, cédant à la tentation d'ôter souliers et bas, ces bas quadrillés si chics, et dont les carreaux étaient tout souillés et assombris par la poussière, afin d'agiter ses maigres pattes dans l'eau bavarde et joyeuse.
11 s'assit tout d'abord dans l'attitude d'un homme qui fume une cigarette, car il redoutait que la jeune dame en gris n'apparût tout étincelante au tournant du chemin.
D'ailleurs Le parfum de la jeune dame en gris se mêlait à tout. 11 s'unissait à celui des fleurs, il donnait à tous ces charmants détails une saveur grâce à laquelle
second jour fut tout différent du premier; Hoopdriver était dominé par une impression d'attente, d'anxiété, de regret qui ne voulait point le quitter.
Ce lut seulement à nue heure avancée de cette Longue soirée qu'il se mit, brusquement mais vivement, à regretter sa fuite loin de ces deux toui i I
Il commençai à avoir faim, ce qui produit toujours un effet curieux sur 'la nuance des émotions que non-, éprou-
L'homme en marron était une brute sinistre, Hoopdriver s'en avisa toul .1 ( oup.
Quanl à la jeune fille, elle éprouvail
un < li i-i m /i ieUX, et Lui, qui aurait pu
lui venir en aide, il a\ ail 1 édé à son pre mil 1 mouvemenl , pi i > son pai ti... 1 elui de '< qui •!
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mit à pédaler de toutes ses forces, mais il s'était perdu dans un fouillis compliqué de routes, et comme la nuit allait venir, il se retrouva non point à Petworth, mais à Easebourne.
— Je commence à avoir faim, dit-il, en s'informant auprès d'un garde-chasse du village d'Easebourne. — Midhurst à un mille, et Petworth à cinq !
Merci, je choisis Midhurst.
Il entra dans Midhurst par le pont qui est près du moulin, en haut de la rue du Nord.
Une petite boutique frappa son esprit avec sa joyeuse enseigne qui représentait une théière, avec sa brillante vitrine de tabacs, de confiseries et de pâtisseries pour les enfants.
Une vieille petite dame, proprette, au regard vif, lui fit bon accueil, et bientôt il s'attablait devant un somptueux souper: (lu saucisson et du thé.
Il y avait à la Théière un registre de visiteurs plein des remarques les plus plaisantes et les plus flatteuses au sujet de la petite vieille.
Vers, prose, s'alignaient dans ce recueil, et il les parcourait tout en mangeant.
Parmi les choses facétieuses, il s'en trouvait d'excellentes.
Quant aux vers, il y en avait aussi d'agréables à lire, même en mangeant du saucisson.
M. Hoopdriver eut une vague idée de dessiner « quelque chose » car il s'était lait déjà une opinion sur la petite vieille et il se la représentait d i ou vranl son dessin et s'écriant :
Ah ! mon I )ieu, un de ces messieurs du Punch!
I.a pièi e avait une alcô\ e close par des i idéaux, et une i ommode i ai elle de> ail sei vii de ' hambre .1 ci iu< hei ,
La I'.m 1 1'- pi un ipalc en - 1 ait d< corée di - ei tincats de ociéti s de secours mutuels, de livres à reliure donc, de poi 1 rail -, de suppoi 1 • pout le bouilloii d'une quant it< di joli objet i décoi atifs fait ave< de la laine
Elle ' tait \ raiment très 1 onfortable, ..in - hambre ' I .1 fem tre vitrée était divisée en petits compai timents, pai des
DE M. HOOPDRIVER €
lames de plomb sertissant des carrés de verre bombé.
Elle laissait apercevoir le coin in presbytère et un chaînant horizon de collines en silhouette sombre sur le ciel :répusculaire.
Quand le saucisson fut fini, ïoopdriver alluma une ciga- •ette « marque Hareng-saur », :t s'en alla flâner dans la ue obscure
Et dans la rue, entre les liaisons de briques de teinte ombre s epandait une teinte L'un bleu indécis, avec une ueur d'un jaune vif envoyée >ar quelque fenêtre, et des aches de lumière verte et rouge quand i boutique d'un pharmacien éclairait la oute.