LE SOUS-PRÉFET
Le guichetier, apportant un pain de munition et une écuelle pleine de choux et de haricots nageant dans Teau chaude.
Yoici votre dîner. Vous avez là une cruche d'eau excellente. J'ai renouvelé votre paille et bien balayé et arrosé les dalles. Si vous désirez que
je jette de la poudre insecticide, c'est quinze sous. Vous serez très bien ici. Je suis fâché de n'avoir pu vous loger ailleurs que dans le cachot des condamnés à mort, mais je n'ai pas un coin de libre. D'ailleurs vous n'y resterez pas longtemps, car le gendarme qui vous a amené m'a dit qu'en vous arrêtant il était sur que ce n'était pas vous...
Le voyageur. — Alors je ne m'explique pas qu'il m'ait arrêté.
Le guichetier. — Il avait des ordres. On surveille la frontière, vous savez!
Le voyageur. — Si j'avais eu un passeport cela ne me serait pas arrivé.
Deux gendarmes, entrant dans le cachot. NoUS VC-
nons vous chercher pour aller devant le sous-
préfet, suivez-nous. (IIs remmènent.)
Un épicier, le regardant sous le nez. Oll ! oll I
Chœur de gamins. — Ohé î ohé î A-t-il l'air méchant, ce moineau-làl
Une jeune fille. — Tiens! qu'est-ce qu'on disait donc^ qu'il était beau et bien tourné!
Un monsieur. — Figure de scélérat vulgaire tout uniment.
Le premier gendarme. — Nous voilà arrivés. Entrez.
Le SOUS-PRÉFET, dans son cabinet où on a fait entrer le
voyageur. — Monsicur, jc suis désolé , désolé,
vraiment désolé ! Je ne comprends pas qu'on ait pu se méprendre à ce point. Yous êtes châtain, gras, un peu chauve, le teint clair et coloré, et celui pour lequel on vous a arrêté est un homme de six pieds, jaune, sec et grisonnant. (Aux gendarmes.) Yous pouvez sortir, monsieur est libre. (Au voyageur.) Mousicur, jc VOUS cu prie, disposez de moi. Je veux faire tout pour vous faire oublier ce désagrément abominable.
Le voyageur. — Monsieur le sous-préfet, je comprends très bien que dans les circonstances où nous nous trouvons on s'expose, en passant la frontière, à être pris pour un autre... Indiquez-moi le chemin le plus court pour me rendre à Tembarcadère du chemin de fer : c'est le plus agréable service que vous me puissiez rendre, et le plus pressé, car je viens de faire un voyage tellement accidenté que j'ai hâte, je ne le cache pas, de rentrer à Paris.