ÉPILOGUE
Le quai des Orfèvres, à la place de fiacres. Cinq heures du matin.
Le voyageur, cheminant à pied et apercevant un fiacre.
Après qu'on m'a eu fait, courir par toute la gare à la recherche du directeur général du service des réclamations, on m'a avoué que son bureau n'est ouvert que de trois à cinq du matin et qiiil était parti aller se coucher, voilà le français que l'administration fournit aux voyageurs,
aux Batignolles où il a ses appartements ! On m'a invité, d'un air aimable et dégagé, à venir à l'heure de son bureau ! Quand je suis enfin sorti dans la cour, tous les fiacres étaient partis. Enfin en voilà un! (ii y monte.) Quai d'Orsay, 36, et marchez bien !
LiE COCHER, grimpant sur son siège en clignant de l'œil.
Soyez tranquille, bourgeois, vous allez voir!
(A son cheval qui recule et tourne.) HuC doUC, rOSSC !
JLe voyageur, la tête voluptueusement renversée et les yeux
au ciel. — Eufiu me voilà arrivé à bon port. Ahl si jamais on m'y rattrape !
LiE COCHER, du haut de son siège, fouettant à tour de bras son cheval qui baisse la tête et recule. HuC doUC ! S . . . U . . .
d... D... de rosse! Hue donc! carcasse!
Le voyageur, mettant la tête à la portière. Ah mai S I
ah mais! par exemple, je veux descendre! J'en ai assez, moi !
Le cocher. — Laissez donc, laissez donc, faites pas attention, c'est un caprice, et je veux pas lui passer! Ah! n... d... D... ! Ah s... n... d... D...! Marcheras-tu? Attends! attends!
Il dégringole de son siège, se jette à la tête du cheval et lui donne de grands coups de manche de fouet sur le nez.
Le cheval, hennissant et se cabrant. Hîîîi !
Le voyageur. — Cocher! au nom de la loi je vous somme de me laisser descendre !
Le cocher, remontant sur son siège, rassemble ses rênes et fouaille son cheval, qui part, en ruant, au triple galop. AllonS
donc ! descendre ! Nous verrons ça , quai d'Orsay, 36!
Le fiacre, toujours à fond de train, parcourt avec une rapidité vertigineuse le quai des Orfèvres, tourne au Pont-Neuf et enfile an triple galop le quai de Conti, le quai Malaquais, le quai Voltaire. En arrivant au quai d"Orsay , il s'emporte et prend le mors aux dents.
Le cocher, se penchant avec un sourire vers le voyageur, qui, les deux mains crispées sur la portière, regarde dun air égaré courir les édifices et les parapets le long du paysage. Hein !
VOUS vousimag'iniezqu'iln'allaitpas, mon cheval! C'est une fameuse bête, allez, quand il s'y met!
Au haut de l'avenue de La Tour-Maubourg , un rassemblement se presse autour d'un fiacre renversé, d'où l'on extrait un voyageur heureusement intact.
Un quart d'heure après, devant la porte du n" 36 du quai d'Orsay, un voyageur en jaquette, gilet et culotte, gris de fer, moletières et bottines en cuir fauve, voile blanc autour du chapeau, sac et jumelles en bandoulière, faisceau de cannes et parapluies suspendu à l'épaule, sonne frénétiquement à la porte, qui s'ouvre.
Le portier, poussant un cri de joie. C'cst mOU-
sieur !
Le voyageur, se jetant au cou du portier stupéfait. Oui ,
mon cher Joseph, c'est moi! Que je suis heureux de vous revoir ! Je ne vous quitterai plus jamais, non jamais! Jean est-il là-haut?
Le portier. — Le voilà!
Le voyageur. — Bonjour, Jean. Jean, vous voyez bien tout ce que j'ai sur moi? Je vous le
donne, mais à condition que ça sorte tout de suite de la maison et que je n'en entende plus jamais parler, entendez-vous!
Il monte quatre à quatre l'escalier, entre dans la chambre où brille un feu clair, se déshabille en jetant en Fair tous ses vêtements, fait sa toilette, se rhabille, et s'asseyant dans un bon fauteuil ;
Faut-il que l'homme soit fou! Avoir un pareil appartement, quai d'Orsay, à Paris , et le quitter pour aller courir après le mal de mer, le naufrage, les cathédrales, les refroidissements, les brigands, les ours, la prison, les bielles cassées et le reste!
POST-SCRIPTUIVI
Au mois de juin suivant, le voyageur partait pour l'Islande et le Kamtschatka en passant par les îles Feroë.
Cela s'est passé le 2o juin 1836, et on en parle encore.
C'est en effet révénement le plus inouï dont les fastes de Rodez aient conservé le souvenir, et comme je suppose que vous ne connaissez pas cette étrange et effrayante histoire, je vais vous la raconter.
x\mans Carcanague, honnête et habile tailleur de la rue du Touat, était, comme beaucoup d'entre nous, un homme déclassé : et le pis, c'est que ce n'était pas chez lui l'effet des caprices de la fortune mais la faute de sa constitution.
La nature; en le mettant au monde, avait évidemment commis une erreur ou une vilenie, soit qu'elle se fut trompée en ajustant ensemble une àme et un corps de calibres différents, soit que, voulant à toute force utiliser une àme et
un corps dépareillés dont elle ne savciit que faire, elle eût eu l'indélicatesse de fourrer l'une dans l'autre, en disant comme les mauvais ouvriers : « Ma foi, tant pis! »
Et c'est ainsi qu'Amans Garcanague, bien que destiné de toute éternité à vivre dans le corps d'un tailleur, naquit avec Fâme d'un gymnaste.
Deux milJe ans plus tôt il se serait appelé Karkanagos, et la Grèce en délire l'eût vu, le front ceint des couronnes olympiques, parcourir en triomphateur la glorieuse arène au milieu des tourbillons d'une noble poussière et des acclamations des peuples.
Mais il était né trop tard, et il tirait l'aiguille, la tête basse, l'échiné courbée et les jambes en €roix.
Dire ce qui s'agitait de rêves athlétiques dans cette petite tête de tailleur serait chose impossible. A ses yeux l'homme se résumait tout entier dans le muscle, et pour le juger il ne regardait pas au visage mais aux biceps. Il ne passait pas une baraque d'hercules qu'il ne s'en fît le spectateur infatigable. Il assistait à toutes les représentations tant qu'il y en avait, et ne se possédait plus lorsqu'un de ces « messieurs hercules », comme il les appelait respectueusement, daignait accepter une bouteille devin de Marcil-
lac et trinquer avec lui de cette main formidable qui soulevait des « poids de cinquante » aussi facilement que lui son aiguille.
Amans Carcanague était resté garçon : il avait compris que ses goûts n'étaient pas compatibles avec les nécessités douceâtres mais inflexibles d'un petit ménage de marchand.
Il avait payé son tribut à l'amour, comme nous tous. Dans cette conjoncture mémorable de sa vie, s'il n'avait suivi que le penchant de son cœur il serait allé tout droit à la tente d'une jeune « Polonaise invincible, âgée de dix-huit ans », qui, habillée en hussard, faisait assaut avec le premier venu, soit au fleuret soit à l'espadon : mais il n'avait pas osé, et il avait déposé ses hommages aux pieds d'une Alsacienne de quarante-cinq ans, rousse et édentée, qui avalait de l'huile bouillante et du plomb fondu, et qui se faisait casser des pierres de taille sur le ventre. Après avoir accepté, non sans un pudique embarras, un grand nombre de petits verres, sa langue s'était déliée et elle avait laissé échapper le secret de son cœur : elle l'aimait, mais elle avait promis à sa mère mourante de n'épouser qu'un « artiste ». Sur quoi elle pleura, Carcanague aussi, et l'afl'aire ne put s'arranger.
Quoique jeune encore, Carcanague s'organisa
tout de suite pour l'âge mûr : il quitta sa pension, prit une bonne et fit son ménage chez lui. C'est dans cette situation paisible, au milieu des douceurs d'une santé florissante et d'un commerce fructueux, que vint éclater la catastrophe qui faillit lui coûter la vie et qui pendant quelques heures tint dans l'épouvante la placide capitale du Rouergue.
Carcanague habitait rue du Touat, vis-à-vis de la ruelle qui mène à la place du Chapitre, un logement de deux pièces au premier étage, ayant chacune une porte sur le palier et communiquant entre elles par une porte vitrée garnie d'un rideau. La première pièce, donnant sur la cour^ servait de cuisine et de chambre pour la bonne; dans la seconde, qui donnait sur la rue, le maître avait son lit et son banc.
On a souvent remarqué que les grands événements sont précédés de certains signes précurseurs. Sans contester la valeur de cette observation, notre histoire pourrait servir à montrer que cela n'arrive pas toujours, car tout paraissait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, rue du Touat, à Rodez, le 25 juin 1836, à 8 heures 37 minutes du soir, lorsqu'un cri horrible partit de l'intérieur de la maison Carcanague, et qu'une femme échevelée et folle de terreur, dégringolant du haut en bas
de Fescalier, traversa la rue comme un trait, vint tomber de tout son poids sur le sieur Cuoc, gendarme en retraite, assis devant sa porte, et le fit tomber « les quatre fers en ]'air », ainsi que plus tard ce gendarme se plaisait à le répéter.
Cette femme était Mariette, servante de Carcanague.
Pendant que le gendarme en retraite essayait de se remettre sur ses pieds, la femme, en proie à une crise de nerfs, se débattait sans qu'on put la relever; et tandis que des âmes charitables s'empressaient autour d'elle, un rassemblement se formait, puis la foule commençait à grossir, et deux à trois cents personnes, se bousculant, se haussant sur la pointe des pieds et tendant le cou, se répétaient l'une à l'autre :
— Qu'es aco?
On arrivait à la maison de Carcanague par trois côtés : du côté de la place du Chapitre, du côté de la place de la Préfecture et du côté de la place de la Cité : devant, à droite et à gauche.
Or il advint que, dans la foule à gauche, ceux du premier rang, voyant que la servante de Carcanague s'était précipitée sur Cuoc et l'avait renversé, crurent que la servante assassinait le
gendarme, elle dirent à ceux qui étaient derrière •eux.
Dans la foule à droite, ayant vu le gendarme renversé près de la servante étendue, on pensa que le gendarme venait d'assassiner la servante.
Enfin, dans la foule de devant, on estima que ie gendarme et la servante venaient d'être assassinés tous les deux.
Chacun de ces trois bruits partit dans une direction différente : le premier, vers le quartier du Bourg; le second, vers le quartier de la Cité; le troisième, vers le Foirai : cinq minutes après, la ville entière savait les trois nouvelles ; dix minutes après, ayant parcouru toutes les rues, qui toutes mènent aux boulevards, les trois versions enfilaient le Tour-de-Yille et ne tardaient pas à opérer une triple jonction dont le résultat fut de jeter une confusion inexprimable dans tous les esprits et de surexciter l'émotion populaire.
Quelques instants après, le commissaire de police, informé que le gendarme Cuoc venait d'être assassiné par la nommée Mariette; le maréchal des logis de gendarmerie, informé que la nommée Mariette venait d'être assassinée par le gendarme Cuoc, se rendaient en toute hâte sur le lieu du crime, tandis que le procureur du
roi s'y rendait de son côté pour y procéder à la levée des corps de la nommée Mariette et du gendarme Guoc, assassinés tous deux.
Pendant qu'ils s'efforçaient de percer la foule pour arriver à la maison Carcanague, le gendarme Cuoc s'était relevé. On avait réussi à placer Mariette sur une chaise, et grâce à une grande potée d'eau qu'on lui avait jetée à la figure, elle ouvrit les yeux : mais tout aussitôt elle poussa un grand cri et s'évanouit de nouveau. On lui jeta encore un pot d'eau, puis deux, puis trois : au troisième, elle se dressa en joignant ses mains au-dessus de sa tête et s'écria :
— Mon pauvre maître î Et elle ne s'évanouit plus.
Alors, au milieu d'un silence où cent poitrines haletaient de curiosité et de terreur, elle prononça ces épouvantables paroles :
— Au secours ! mon pauvre maître vient d'être dévoré par le crapaud blanc !
Aces mots un rugissement d'horreur, poussé par six mille bouches, ondula sur la foule comme uue trombe de vent : les uns se précipitèrent pour s'enfuir, les autres se ruèrent pour voir, de sorte qu'après quelques minutes d'une inextricable mêlée les rues restèrent gorgées de la même foule s'agitant en vain pour s'échapper et poussant des cris de terreur.
Cependant un ^rand vide s'était fait devant la porte de la maison Cavcanague, et le gendarme Cuoc, qui seul avait conservé son sangfroid au milieu de cette foule éperdue, prit résolument Mariette par le bras en lui disant :
— Voyons, qu'est-ce que c'est?
— Je vous dis que le crapaud blanc a mangé mon maître !
— Yous avez perdu la tête, ma fille, dit Cuoc. Et il se dirigea vers la porte de la maison de Carcanague. Mais la pauvre Mariette s'accrochait à lui en criant :
— N'y allez pas! pour Dieu, n'y allez pas! vous seriez mangé aussi !
Cuoc était un vieux soldat, qui ne connaissait pas plus la peur que le crapaud blanc : il se débarrassa de Mariette, et en trois pas il fut à la porte, où on le vit disparaître, enjambant l'escalier quatre à quatre.
En le voyant faire, Mariette tomba à genoux les bras en croix, poussant de véritables hurlements et criant de toutes ses forces :
— Il va le manger ! il va le manger !
Puis, l'émotion lui coupant la voix, elle resta immobile, le doigt tendu vers la porte et les yeux démesurément ouverts. Alors il se fit dans cette foule un silence de mort, et tout le monde resta immobile.
Tout à coup on entendit partir de la chambre de Garcanague un cri tel que les oreilles humaines n'en avaient jamais entendu : ce n'était ni un hurlement, ni un rugissement, ni un beuglement, ni un coassement, et c'était à la fois tout cela. A ce cri Mariette se redressa comme un spectre :
— Entendez-vous? c'est le crapaud blanc qui crie !
Deux secondes après, un roulement désespéré de talons de bottes retentissait dans Tescalier, et le. gendarme Cuoc, non pas jaune mais vert, de terreur, venait s'affaisser devant la porte en criant d'une voix étranglée :
— Aux... ar...mes !...
A ce coup il y eut dans la foule un tel soubresaut d'épouvante que ceux du premier rang reculèrent de cinquante pas. En un instant une immense clameur roula jusqu'aux extrémités des rues, et dix mille poitrines poussèrent en même temps un même cri :
— LE G RAPAUD BLANG ! ! ! ! !
Aussitôt la foule disparut comme par enchantement: les maisons furent prises d'assaut, on ferma les portes et les boutiques, on ouvrit les fenêtres, et les rues, tout à l'heure pleines de monde, devinrent absolument désertes.
A ce moment on entendit, passant sm' le Tour-de-Yille, le bruit d'un tambour : c'était le tambour de la Société des Enfants de Mars qui battait le rappel ; un moment après, celui des pompiers traversait la place du Bourg^, ayant son uniforme déboutonné, un chapeau bourgeois et une épaulette : il battait la générale. Le sonneur de la cathédrale^, voyant cela, grimpa comme un fou au clocher et se mit à sonner le tocsin ; bientôt l'église de Saint- Amans le sonnait aussi.
A ce bruit les populations de la Mouline, du Monastère et de la Guioule, villages situés dans la vallée, se mirent en marche vers Rodez, pendant que la gendarmerie, les pompiers, les troupes de la garnison et la Société des Enfants de Mars, se rassemblaient à la hâte et se dirigeaient vers le lieu de l'événement.
Dans l'ignorance où l'on était de l'espèce de l'animal qui venait de dévorer l'infortuné Carcanague, on avait adopté un plan fort sage : c'était de s'avancer de tous les côtés à la fois jusqu'à la maison, de former autour de la porte un mur de baïonnettes, et de faire feu d'un seul coup quand la bête, qu'on supposait échappée de la ménagerie en ce moment stationnée au Foirai, se présenterait pour sortir.
Le gendarme Guoc, remis de sa peur, put de
sa fenêtre donner quelques renseignements sur la bête. Le capitaine des pompiers, appuyé des deux mains sur son sabre piqué en terre, se tenait au bas de la fenêtre et, le nez en Tair, la tète en arrière, on eût dit qu'il renversait son casque pour y recueillir le récit suivant :
— Je ne pouvais pas m'imaginer une pareille chose. Je suis entré par la cuisine, où je n'ai rien trouvé. La porte vitrée était fermée, et comme le rideau est en dedans, je n'avais pas pu voir d'abord. Mais le vent souleva un peu le rideau, et j'eus le temps de m'assurer qu'il n'y avait rien dans la chambre. Alors j'ouvrislaporte,etàpeine avais-je avancé la tête que je vis, dans le coin à droite, une bête épouvantable, toute blanche, sans poil à Texception d'une queue noire, courte, grosse comme la cuisse. Elle avait quatre pattes. Quant à la tête, elle était énorme, fendue au milieu et ne faisant qu'un avec le corps. Je n'ai pas vu les yeux. En m'apercevant elle a poussé un cri horrible et a essayé de sauter sur moi; j'ai pu heureusement me rejeter en arrière et refermer la porte. Quant à l'infortuné Carcanague, il ne restait de lui d'autre trace que ses habits, qui étaient à terre à côté d'une chaise renversée. Il est probable qu'il aura été dévoré au moment où il venait de se déshabiller pour se mettre au lit.
Tout aussitôt on vit paraître à la même fenêtre la figure de Mariette. Un peu remise de son épouvante, elle put de son côté donner quelques renseignements, non sans verser de temps en temps un torrent de larmes.
— J'étais dans ma cuisine, dit-elle, àlaver mes assiettes, et je me disposais à me coucher ensuite, lorsque j'entendis dans la chambre de mon maître quelques gros soupirs, puis des jurons. Je n'y fis pas grande attention. Un moment après j'entendis comme le bruit d'un corps qui se relève et qui retombe , et aussitôt la voix de mon maître criant au secours. Dans mon trouble je renversai ma lampe, et pendant que je cherchais mes allumettes sans pouvoir mettre la main dessus, les cris continuaient de plus en plus fort; enfin, ayant réussi à rallumer ma lampe, je me précipitai dans la chambre. Mon pauvre maître ! il ne restait plus de lui que ses habits , qui étaient renversés à terre avec la chaise où il les avait placés au moment de se coucher; et puis... et puis là... dans un coin... la bête ! la bête ! oh ! la bête !
Et elle s'évanouit.
— Mais, objecta le capitaine des pompiers s'adressant à Cuoc, si Carcanague a été dévoré, comment se fait-il qu'il n'y ait pas de sang sur le plancher?
— Nous avons un tapis rouge dans la chambre, répliqua Mariette qui venait de sortir de son évanouissement, et c'est ce qui aura empêché le sang- de paraître.
— A moins, insinua le lieutenant des pompiers, qui jusque-là avait gardé le silence, que le crapaud blanc n'ait léché le sang après... avoir fait le malheur.
— Lieutenant, dit le capitaine, votre observation manque pas de justesse.
Il devenait certain, par ces deux récits tellement concordants, que Carcanague n'était pas sorti de sa chambre, puisque personne ne l'avait vu sortir ; qu'il y avait dans la chambre un animal énorme, inconnu, que deux personnes avaient vu et dont on avait pu entendre les cris de la rue : donc, puisque Carcanague n'était pas sorti, qu'il n'y était plus, et qu'il y avait dans sa chambre un crapaud blanc, le crapaud blanc avait mangé Carcanague.
Il restait bien un point obscur, c'était de savoir comment ce crapaud avait pu traverser la ville et entrer dans la maison sans être aperçu : sur ce point l'enquête se faisait d'une fenêtre à l'autre, et on commençait à recueillir quelques déclarations qui, vagues d'abord, s'accentuaient peu à peu et semblaient promettre quelques éclaircissements, lorsque le capitaine de gen-
darmerie, qu'on avait fini par trouver, arriva sur les lieux.
Il s'informa en deux mots, écouta avec attention le récit que lui firent Cuoc et Mariette, après quoi, ayant tenu un instant son menton dans sa main, il s'écria :
— C'est impossible ! D'abord il n'y a pas de crapauds de la taille que vous dites; et puis une bête féroce, quelle qu'elle soit, n'aurait pas pu entrer dans la maison sans qu'on l'aperçût. Au surplus nous allons bien voir.
Et dégainant son sabre, il pénétra dans la maison, défendant à qui que ce fût de le suivre.
Quelques minutes se passèrent. On entendit fermer violemment une porte, et il apparut sur le seuil de l'escalier, l'air très sérieux :
— Maréchal des logis chef! Maréchal des logis!
— Présents, mon capitaine.
— Il y a quelque chose d'extraordinaire làhaut. Il est certain que cela a l'air d'un animal... Prenez vos mousquetons, mettez la baïonnette et armez. Yous Morin, vous vous tiendrez sur l'escalier, à la cinquième marche au-dessous du palier, la baïonnette en avant et le doigt sur la détente; vous, Schmidt, vous vous porterez derrière la porte vitrée : moi
j'entrerai dans la chambre. Maintenant, quoi qu'il arrive, rappelez-vous de ne pas ti^er avant le commandement de : Feu! Jusque-là vous ne bougerez pas, et si la bète arrive sur vous, contentez-vous de croiser la baïonnette.
Quand on vit qu'un homme comme le capitaine prenait de telles dispositions, on comprit que la chose allait décidément tourner au tragique, et cent voix s'écrièrent :
— N'y allez pas, capitaine !
Celui-ci se retourna, fit un geste de la main, et répondit :
— Soyez tranquilles, nous ne sommes pas des enfants.
Et faisant un signe de tête à Morin et à Schmidt , il rentra dans la maison le sabre à la main. Au bruit de leurs pas on put les entendre monter, s'arrêter sur le palier, puis se poster comme il avait été ordonné.
Il y eut alors un moment d'angoisse indescriptible : on ne respirait plus, on haletait.
Combien de temps dura cette angoisse, c'est ce qu'on ne saura jamais, personne n'ayant eu l'idée de regarder à sa montre pour compter ces moments solennels. Quelques minutes se passèrent donc.
Tout à coup on entend un fracas épouvantable dans l'escalier, et le maréchal des logis chef
s'élance dans la rue, fait deux pas et, incapable d'aller plus loin, s'arrête, les deux mains sur les cuisses, les jambes ployées, le dos arrondi; sur ses talons, Schmidt sort à son tour, regarde un moment les habitants ébahis et, se tenant le ventre, renversant la tête en arrière, s'arrête aussi ; enfin parait le capitaine : il écarte les jambes, se prend les côtes à deux mains, se penche en avant : et alors tous trois partent d'un formidable éclat de rire.
Ce que voyant, les autres gendarmes se mettent à rire, puis les pompiers, puis la troupe, puis la Société des Enfants de Mars, puis, de fenêtre en fenêtre et de maison en maison, la ville entière : et on entendit ce jour-là ce qu'on n'entendra plus jamais : dix mille âmes riant à gorge déployée, sans savoir de quoi.
Un quatrième personnage parut sur le seuil de la maison Carcanague.
C'était Carcanague lui-même, en chair et en os, et en caleçon.
Un cri d'étonnement partit de toutes les bouches. Il resta un moment tout interdit; puis, ne sachant comment se tirer de cette situation, il salua et remonta son escalier.
Les troupes rompirent les rangs, on rouvrit portes et boutiques, on redescendit dans la rue, et le capitaine d'un côté, Morin et Schmidt de
l'autre, expliquèrent à la foule, au milieu de nouveaux éclats de rire, ce qui s'était passé.
En ouvrant la porte de la chambre, le capitaine avait vu en effet une grosse bête blanche qui s'agitait et se débattait sur le tapis. Mais elle ne paraissait pas très agile , et le capitaine eut le temps de l'observer. Elle poussait des cris rauques et plaintifs. Le capitaine s'était alors avancé d'un pas, et la bête ayant fait un saut de carpe, il avait vu une tête humaine entourée de quatre membres comme plantés autour. Il avait appelé les gendarmes, et tous trois avaient reconnu que le crapaud blanc n'était autre que le sieur Amans Carcanague, sauf ce détail qu'il avait les cuisses accrochées par-dessus les épaules, de sorte que les jambes se trouvaient placées de chaque côté du cou. Ils l'avaient décroché, remis sur ses jambes, l'avaient aidé à se rhabiller, et il leur avait raconté ce qui suit :
— J'avais vu, la veille, au cirque, un clown se disloquer et faire la grenouille. J'ai voulu en faire autant : à cet effet je me suis déshabillé tout nu pour être plus souple, et j'ai réussi à faire passer mes jambes par-dessus mes épaules : lorsque j'ai voulu me dégager, je n'ai pas pu : alors la peur m'a pris, j'ai voulu appeler au secours, mais j'ai eu une crise de nerfs qui m'a
serré la gorge et m'a fait pousser ces cris qui ont effrayé Mariette.
C'EST ARRIVÉ. Et voilà comment, dans cette vallée de larmes, la Providence permet quelquefois que le tragique tourne au burlesque, pour faire rire un moment la pauvre humanité.
Comédie amoroso-philosophique en un acte.
« L'homme est de feu, la femme est d'étoupe. Le diable vient qui souffle. »
Vieux dicton.
Un bouiioir de satin bleu pâle capitonné. Tapis de grèbe. Fenêtre voilée d'un store de taffetas vert d'eau, représentant, en grisaille légère rehaussée de quelques blancs, une fontaine jaillissante où viennent s'abreuver des colombes. Jardinière à treillage doré dans l'embrasure, encadrant de plantes grimpantes l'ouverture delà fenêtre. Chaises, poufs, tabourets, fauteuils, causeuse ; point de pendule, point de cheminée, point de tableaux : des glaces et des miroirs de toutes formes inclinés sous tous les angles. Pour entrée et pour sortie, deux portières donnant sur deux longs corridors : en résumé, tout ce qu'il faut pour écrire.