LE DIABLE, LE BON GÉNIE, LAURENCE, CAMILLE
LàE DL\BLE, les mains sur les côtes, et soufflant sur la
nuque de Laurence. — Ff ff ff ! Ffffff ! ! Ffffff î î !
(Il se redresse et passe la main sur son front avec un geste
commun.) Ail! S... (11 lâche des jurons énergiques.) Jaiïiais je n'en viendrai à bout, donc? (Il se serre de nouveau les côtes, et souffle.) Ff ff f ! ! ! Ffffffff ! ! ! (Il s'arrache une poignée de poils et profère d'épouvantables blasphèmes.) Mais qu'est-ce qu'il y a donc? Est-ce que je serais devenu asthmatique, par hasard? Je parie que j'aurai pris chaud et froid en passant de l'atmosphère tiède de l'enfer à cette glacière. Brrrrr ! (ii frissonne.) Oh ! oh ! il faudra que ma bonne Proserpine m'applique un cataplasme de picrate de potasse entre les deux épaules. C'est qu'il ne faut pas plaisanter avec les refroidissements ! (Il a peur.) C'est pcut-être très mauvais pour moi de m'épouvanter ainsi. Mais, ma foi, tant pis, je suis d'une rage ! Depuis trente-six mille millions de milhards d'années que je fais mon état, jamais pareille chose ne m'est arrivée. C'est
inconcevable ! (Il souffle en s'enfonçant les griffes dans les flancs, et son pied fourché fait un double trou dans le parquet.) Ffffff! s... (Blasphèmes.) Ff fff ! (Nouveaux blasphèmes.) J'y
perdrai mes cornes et ma queue ou tu flamberas! Mais avez-vous vu une pécore pareille? On y a donc mis du silicate de potasse pour la rendre incombustible? Ah! elle a peut-être quelque scapulaire, quelque relique? (ii flaire.) Non.
Laurence, àcamiiie. — Marquis, voilà qui est étrange: je sens un petit veut frais sur ma nuque et sur mes épaules.
Camille, examinant le boudoir. — Pure idée, comtesse : par où voulez-vous que puisse entrer ici un vent coulis?
Le dl\ble. — Un petit vent frais! Un vent coulis! Attendez, attendez, mes petits anges, je vais vous apprendre à traiter par-dessous jambe
le souffle du diable! (Il souffle avec rage sur la nuque de Camille.) An ! an . (Les cheveux de Camille commencent à crépiter.) Fffff ! Ffffff ! (Des étincelles jaillissent.) Fffff ! Ffffff ! An ! enlin . (Une petite flamme bleuâtre voltige sur la tète de Camille et finit par s'arrêter sur la tempe gauche. Elle tremblote et semble prête à s'éteindre. Le diable souffle à petits coups, avec précaution.) Dc la mesure, de la prudence. N'allons pas tout perdre par trop de hâte, (ii continue à souffler.
•en écartant délicatement les mèches des cheveux. Peu à peu le feu gagne toute la chevelure, court le long du faux-col, puis descend les bords du gilet et arrive à la hauteur de la ceinture.) Ail ! VOllà
le grand sympathique et les hypocondres en feu. (11 se frotte les mains.) Nous pouvous abandonner Topération à elle-même. A l'autre, maintenant ! (u souffle sur la nuque de Laurence.) Ffffff! Fffff! ! Ff fffff ! ! ! (Légers crépitements dans les petits cheveux de la nuque. Pétillement d'étincelles. Laurence s'agite sur son sofa.) Victoire ! (Il s'arrête un moment et se mouche dans le flocon de sa queue.) Ce U aura
pas été sans peine, mais au moins quand on
réussit il n'y a que demi-mal. (Une petite flamme bleue voltige sur la nuque de Laurence.)
LiE BON GÉNIE, invisible, soufflant légèrement sur la flamme
«t l'éteignant. Pfttt !
Le diable. — Éteinte? Ah mais! ah maisi
Nous allons voir! Ffffff! (Latlamme se rallume.)
Le bon génie, éteignant la flamme. Pfttt !
Le diable, crispant ses griffes. Fffff ! ! ... S. . . (Blasphèmes. ) Fffff ! ! ! Ff ff ! ! ! (La flamme se ranime.) Ah ! ah !
Le bon génie, éteignant Ja flamme. Pf tt !
Le DIABLE, soufflantjusqukperdre haleine. Fffffff ff f ! ! !
(Il tombe épuisé, se relève sur une main et se mord jusqu'au sang ledoigt de l'autre main.)
Le bon génie, se dévoilant et le regardant d'un air de compassion ironique. — Tu n'y amveras pas , mon pauvre Satanas. Hé! hé! on se fait vieux, on n'a plus vingt ans ! Les meilleurs soufflets de forge finissent par se dessécher et se fendiller...
Le diable. — Le beau miracle ! Si tu la soutiens il est évident qu'elle ne tombera pas. Ce pauvre garçon qui se tord à ses pieds n'a pas plus de chances que s'il te faisait la cour à toimême. Tu lui souffles tout ce qu'elle répond, ce n'est pas bien malin. Ce n'est pas de franc jeu, ça : souffler n'est pas jouer.
Le BON génie. — Oh ! oh! monseigneur fait de l'esprit?
Le DIABLE. — On fait ce qu'on peut. Mais tu auras beau dire , tu ne te conduis pas en galant homme.
Le bon GÉNIE, piqué d'honneur et ne e laissant pas paraître
— En vérité j'admire ton effronterie. Pourrais-
tu me faire ramitié de me dire où et quand j'ai engagé avec toi le prétendu jeu dont tu invoques les prétendues règles? C'est-à-dire que tu fais ton vilain métier ici et que tu trouves mauvais d'y être gêné seulement. Voyez- vous ça? Mais tu devrais te considérer comme trop heureux qu'on tolère ton industrie ! N'as-tu point de honte, dis? Le diable. — Moi! Aucune. Nous faisons ce métier-là depuis des milliards et des milliards d'années; c'est pour moi une affaire de tradition de famille, et je t'assure que si j'avais pu avoir un père et qu'il eût pu mourir, j'aurais vénéré sa mémoire. Je sais bien qu'il est de certaines régions où l'on cherche à nous déconsidérer, mais malgré tout le mal qu'on dit de nous je vois que loin de baisser nos affaires augmentent tous les ans. C'est si vrai que si l'ami Caron n'avait pas remplacé sa vieille barque par un bateau-mouche à vapeur, on aurait été obhgé de recourir à l'industrie privée pour le transbordement des âmes en enfer. Vous nous mettez tout sur le dos : c'est bien commode, mais votre morale, entre nous, ne diffère guère de la nôtre : toute la différence est que nous n'avons ni préjugés ni principes et que tout le monde vient à nous, tandis que vous avez des préjugés injustes et des principes impraticables, et que tout le monde vous abandonne. Vous
avez des rois et des conquérants institués pour massacrer le monde ; vous patentez des médecins pour tuer les malades et rendre malades les gens bien portants; votre police tolère des établissements... que je ne nommerai pas; pour un oui ou pour un non vous tirez l'épée et vous égorgez votre meilleur ami. Pourvu qu'on se borne à tuer et à massacrer les gens, vous êtes d'une indulgence merveilleuse : s'agit-il de les aimer, vous devenez d'un rigorisme burlesque. Voyons, là, en amour, je te défie de me citer un seul cas oii un homme puisse toucher le petit doigt à une femme sans offenser la morale? Tout est défendu en amour : or, comme tout le monde aime, tout le monde est à nous. Ne t'en déplaise, nous ne sommes pas tolérés mais nécessaires et je ne vois pas pourquoi nous rougirions.
Le bon génie. — En attendant voilà un petite femme que tu ne peux pas parvenir à mettre à mal.
Le diable, d'un ton bourru. — Je crois bicii, vous êtes deux contre moi! C'est lâche.
Le bon génie. — Lâche ! Je te trouve plaisant, par exemple. Toi et l'homme, est-ce que cela ne fait pas deux?
Le diable. — Deux... deux... Il en meurt d'envie, la vertu ne l'embarrasse pas, lui; il
irait tout seul sans moi : de bonPxe foi, nous ne comptons que pour un, tandis que ta p.écore est non seulement vertueuse mais soutenue par toi. Du sang d'orgeat, par-dessus le marché.
Le box génie. — Qu'en sais-tu? Est-ce que tu ne la trouves pas assez charmante pour lui supposer les chastes ardeurs sans lesquelles la plus jolie femme n'est qu'une statue?
Le diable, à part. — Ah! ah! de l'orgueil de pédant! C'est une de ses élèves. (Haut.) De sorte que, si tu l'abandonnais, tu ne répondrais pas d'elle?
Le bon génie, k part. — Le drôle est aussi habile qu'impudent. Il mérite une leçon. Mais comment faire? Je tiens beaucoup à cette âme, mais beaucoup, beaucoup... Entre nous, elle est en danger. Je ne puis pas l'abandonner, je ne puis pas tout faire non plus, car elle n'aurait en effet pas grand mérite à se défendre... D'un autre côté je ne veux à aucun prix rester sous le coup des railleries de ce réprouvé, ni le laisser aller sans une bonne leçon.., (ii réfléchit un mo-
meut, puis tout à coup se frappe le front.) Parfait ! J'ai trOU-
vé! Je sauve deux âmes d'un coup, et le diable est capot! (iiaut.) Mon pauvre Satanas, tu te fais d'étranges illusions. ïu devrais pourtant te souvenir que c'est l'orgueil qui t'a perdu?
Le diable. — Je ne dis pas non : en attendant
je lui dois les seules jouissances de ma vie.
Le. bon génie. — Misérable! tu n'as donc aucun bon sentiment?
Le diable. — Mais si j'en avais l'ombre seulement je serais un diable manqué : tu rirais de moi tout le premier et tu aurais raison.
Le bon génie. — Sais-tu bien que tu me donnes une furieuse envie de mettre à l'épreuve cette fameuse capacité et de te montrer que tu n'entends rien à ton métier?
JLE diable, à part, ricanant et se frottant les mains.
Ah ! enfin ! Il y vient donc !
Le bon génie. — Voyons : tu prétends que si tu ne réussis pas c'est que je suis du côté de cette âme ?
Le diable. — Parbleu !
Le bon génie. — Eh bien, veux-tu faire une chose ? xMettons l'homme à la place de la femme : on ne peut pas être plus accommodant?
Le diable. — Hé! hé! voilà qui semble assez tentant... Mais je demande à réfléchir encore un peu...
Laurence. — Marquis, vous avez l'air tragique!
Camille, la regardant douloureusement. Je SOuffrC !
Laurence. Qu'aveZ-VOUS? (Ellele regarde dans les
yeux et pâlit.) Yous plcurcz ! (A part.) Ciel ! voilà ce qne je redoutais!
Moment de silence. Camille mord son mouchoir et en arrache des lambeaux. Il se raidit et se tord par degrés sur sa chaise et tom'oe insensiblement à genoux. Il prend le bas de la robe de Laurence et le porte à ses lèvres. Laurence, immobile, les yeux baissés, tient en l'air l'aiguille de sa broderie; son sein se soulève, son cœur bat à coups précipités ; elle glisse uu regard rapide entre ses paupières à demi closes.
Le diable, au bon génie. Hé I hé I il 116 Vd pélS
mal, comme tu vois, mon jeune homme, hein?
Le box génie. — Mais nous tenons bon et il n'ira pas plus loin !
Le diable. — Ah! si je pouvais passer du côté de la femme, une seconde !
Le box géxie. — Il ne tient qu'à toi, j'en reste sur ce que je t'ai dit : donne-moi l'homme et prends la femme.
Le diable. — Mon bon ami, nous causerons de cela tout à l'heure : je veux voir d'abord si la belle est d'humeur à résister jusqu'au bout. Si elle cède, j'attrape deux âmes au lieu d'une, hé! hé!
Laurence, en proie à la pins violente émotion. Mar-
quis! monsieur! (Avec une nuance de tendresse.) Camille!
au nom du ciel, je vous en supplie, relevezvous, laissez-moi, laissez-moi !
Camille. — Non, je ne me relèverai pas! Vous m'avez foudroyé, vous le savez bien! Depuis un an je ne vis plus, je meurs, je meurs! Achevez-moi, écrasez-moi! Oui, je suis un insensé, oui! je suis un misérable! j'ai osé lever
les yeuxsurvous, j'ai osé espérer, espérer tout, entendez-vous! Ah! ne parlez pas, ne me dites rien ! Je sais, je vois : cet effroi, ce visage irrité, m'apprennent assez... Je sais bien, c'est delà folie, c'est une niaiserie d'enfant, à moi, moi qui ne suis dans vos mains qu'un roseau, qu'un roseau... vous me brisez, vous faites bien, c'est votre droit, je n'ai rien à dire. Pardonnez-moi... non, ne me pardonnez pas ! (ii éclate en sanglots, qu'il
étouffe en mordant son mouchoir.) lâchc ! lâche qUO jC SUIS !
Pardon! pardon! Ayez pitié de moi!
Laurence, qui s'est dressée comme une statue, les yeux hagards, les lèvres tremblantes. — Monsieur... au nom
du ciel... j'en appelle à votre honneur... je vous en supplie, épargnez-moi... cette scène... Je ne m'attendais pas... rien ne pouvait me faire supposer... Je ne crois pas avoir rien fait pour...
Camille, éclatant. — Rien fait! rien fait! Vous m'avez pris mon repos, mon bonheur, mon âme, tout! Vous m'avez abattu à vos pieds, et vous marchez sur moi, vous m'écrasez comme on écrase un brin d'herbe, sans y regarder, sans vouloir même le savoir. Que vous importe? Je ne suis pas le premier, je ne serai pas le dernier. . . (Laurence fait an mouvement pour parler, Camille l'arrête
d'un geste.) Oh ! uc parlcz pas, je sais bien ce que vous allez dire! Ce n'est pas votre faute, vous
n'y êtes pour rien, tant pis pour moi! Une femme ne peut pourtant pas se donner ainsi au premier venu qui la demande : c 'est clair, c'est juste... c'est la loi! Tu Tas voulu, pauvre fou, aime, roule-toi en te débattant à ses pieds... tu peux mourir si tu veux, mais tu n'obtiendras rien, rien que des regards de glace, que le mépris, que la haine !
Le diable. — Hé, hé! mon bon, que dis-tu de ce petit madrigal? N'est-il pas galamment troussé, dis?
Le bon génie, à part. — Cc jeune homme a reçu une éducation terriblement brillante ; c'est une riche nature. Quel feu! quelle âme et quel
fonds d'instruction solide ! (Haut, avec une sécurité affectée.) Mon cher Satanas, ou tu dis cela pour me tâter ou tu es aussi naïf qu'un bachelier. Tout ce que dit là ce jeune homme, ce sont pures phrases, et c'est vieux, vieux comme l'amour même. Les amoureux n'ont jamais rien inventé de neuf, et c'est toujours le même air qu'ils jouent sur la même mandoline. Voyons, là, de bonne foi, crois-tu qu'il suffise de dire à une femme : « Je vous prie de vous déshonorer, parce que cela me fera plaisir. Vous ne voulez pas? je vais mourir de chagrin et vous aurez commis un crime », pour qu'une femme ouvre immédiatement ses bras en disant : « Puisque
cela vous fait tant de plaisir, mettons que je n'aie rien dit, et embrassons-nous comme de bons amis » ?
Le diable. — Je ne dis pas que l'air soit nouveau, mais ce qui prouve qu'il est bon, c'est qu'on n'a jamais senti le besoin de le remplacer.
Laurence, en eiie-même. — 0 ciel! quel assaut! Celui-là parle un langage tellement nouveau que toutes mes idées en sont bouleversées. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi touchant, d'aussi déchirant. Un homme dans cette situation doit souffrir mille morts! Pauvre garçon, souffrir ainsi quand tout son crime est de m'aimer... Car il m'aime, cela est sûr... A quel rôle barbare le sort m'a-t-il donc condamnée, qu'il me faille rendre si malheureux un être. . . charmant. . .
qui m'adore... (Elle ferme les yeux et pousse un cri d'effroi.
Le bon génie, à part. — Elle approche de l'abîme. Elle l'a vu, et elle recule. Je suis très inquiet.
Camille, avançant son visage tout près de celui de Laurence
et la dévorant d'un regard ardent. Ah ! l'IlOlTeur VOUS
force à fermer les yeux ! (Elle les rouvre, mais se les couvre des deux mains en se rejetant en arrière.) Lst-CC dOllC
mon amour qui vous fait horreur, dites? N'estce pas plutôt le mal que vous me faites, n'est-ce pas plutôt votre dureté de cœur? Mais comment faites-vous donc, vous si bonne et si belle,
VOUS, un ange? Où avez-vous donc pris ce calme implacable d'un juge, du juge le plus froid et le plus sévère, et cette dureté, celte impassibilité... de bourreau... Oui ! vous êtes plus féroce que les lions et que les tigres ! vous êtes féroce comme les hommes seuls savent Têtre!...
Laurence, à part. — Mon Dieu ! mon Dieu ! venez à mon secours! Je suis à bout de forces Les sanglots que je comprime vont m'étoufîer, et si je pleure je suis perdue.
Le diable, à Camille. — Dis-lui que si tu étais femme à sa place et que tu visses un homme dans un pareil état, tu céderais : dis-lui ça, c'est très bon.
LaMU-iLE, prenant les mains de Laurence;, qui les lui abandonne.
— Oh! Laurence! Laurence! Que ne pouvezvous être dans mon cœur! Vous seriez épouvantée du mal que vous me faites. Et moi, moi, si je pouvais être dans le vôtre , si je devenais vous, grands dieux!
LaUREN'CE, en elle-même, avec un soupir. 11 CSt Certain qu'alors je n'aurais plus rien qui m'obligeât à résister. Je l'aime. Mon Dieu! protégez-moi,
je ne réponds plus de rien. (Le diable et le bon génie s'observent comme des joueurs à l'instant décisif d'une partie. Moment de silence. Laurence, à demi pâmée sur son fauteuil, crispe une de ses mains sur sa bouche pour contenir ses sanglots, son cœur bat et fait bondir son sein; Camille, à genoux, presse l'autre main sur ses lèvres et la dévore de baisers.)
Laurence, avec un geste de suprême énergie. Jainais
je ne céderai! jamais! jamais !
Le diable, à part. — Oli ! oh ! ça se gâte... Elle va m'échapper !
Le bon génie, à part. Elle CSt pCrdue. (Au diable.)
Eh bien, et notre marché? Qu'en dis-tu? Si je n'étais pas si bon prince j'aurais là une belle occasion de te montrer ton nez camus. J'espère que la leçon te servira. Mais vraiment tu mériterais que je te lisse le mauvais tour de t'offrir le marché de tout à l'heure ?
Le diable. — Tu changerais?
Le bon génie. — Si je ne te le propose pas, c'est pure pitié... ou mépris, si tu aimes mieux.
Le diable, à part. — Est-il bête ! (Haut). Si je te prenais au mot?
Le bon génie. — Tu n'oserais pas !
Le diable. — Je n'oserais pas? Eh bien, je fais mieux : je t'en défie !
Le bon génie. — Ah! par exemple, voilà qui est trop fort ! Tu m'en défies?
Le diable. — Oui, je t'en défie!
Le bon génie, après un moment de feinte hésitation.
Eh bien, tope !
Le diable. — Tope î
Le bon génie. — C'est fait. Troc!
Métamorphose à vue. Laurence devient homme et Camille devient femme.
Le diable, raide de surprise. Ah ! mais IlOIl, par
exemple! Je ne l'entendais pas comme cela! Je croyais qu'il s'agissait de les changer de sentiments et non pas de sexe.
Le bon génie. — Il fallait le dire. En attendant j'ai sauvé ma petite comtesse.
Le diable, ricanant. — Oui , jolimcut ! cu faisant d'elle un beau garçon éperdument amoureux d'une femme sans principe aucun, qui va se jeter dans ses bras avec tout l'entrain que le ci-devant marquis aurait mis à se jeter dans ceux de la comtesse.
Laurence, aux genoux de camiUe. — Yoilà le miracle accompli. Maintenant je peux tout vous avouer. Oui, j'allais céder; encore une minute... Séchez vos larmes. Vous m'avez fait un mal ! Oh oui ! maintenant que me voilà homme, je sens ce qu'on souffrirait d'un amour malheureux. Mais non, cher comte... c'est-à-dire, chère marquise, nous nous adorons; l'excès de votre passion nous a fait une position affranchie des règles et des entraves dont la pudeur charge l'amour, et nous pouvons sans remords et sans crainte nous abandonner aux bras l'un de l'autre. Comment vous dire tout ce que j'éprouve de délices à sentir mon cœur soulagé de l'affreuse contrainte qui Tétouffait, à pouvoir vous dire librement que je vous adore ! Et me sentir, avec
2i2 TROC.
cela, votre protecteur, votre ami! Savoir que nous allons marcher dans la vie, vous appuyée à mon bras, et moi, enivré d'une puissance et d'une ardeur inconnues, devenu ce que vous vouliez être pour moi ! Etranges et délicieux transports! Comment vous décrire ces sensations, ces élancements, que vous éprouviez tout à l'heure à ma vue, et que la vôtre maintenant fait tourbillonner dans mes flancs comme une tempête?
Le bon GÉNIE, au diable. C'cst CC qui tC
trompe. Laurence parle en homme , c'est son rôle maintenant, et z/ le joue, ma foi, très bien. Mais tout n'est pas dit : qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, et Camille va lui parler en femme ou tu n'es qu'un sot.
Camille se jetant sur Laurence et l'emportant en triomphe
clans ses bras. — Je t'adorc ! jc t'adorc ! je t'adore ! Même à ce prix, vois-tu, pourvu que tu sois à
moi... (Elle le laisse tomber.) Ail! jC ll'ai paS la forCC
de VOUS porter.
Le diable, se tenant le ventre et riant à se tordre.
L'amour à bras tendu, pour commencer!
Le bon génie. — Peuh ! attendons un moment; c'est de la vitesse acquise, un dernier tour de sang... vois plutôt !
Camille s'arrête subitement et écarte d'un air égaré ses cheveux qui se sont dénoués et ilottent sur son front et sur ses épaules.
Laurence veut la prendre par la taille et la conduire vers la causeuse. Elle se dégage de son étreinte, le repousse et va se réfugier dans un coin du boudoir. Laurence s'approche d'elle d'un air suppliant et tendre. Au moment où il va la toucher, elle pousse un cri et tombe évanouie.
Le dl\ble. — Ah bon! des nerfs, maintenant? Peste soit de l'anicroche qui vient tout gâter au plus beau moment ! Mais patience, nous allons réparer cela.
Laurence, penché sur Camille, lui fait respirer un flacon de sels. Celle-ci revient peu à peu à elle, se remet, rougit, répare le désordre de sa coiffure et de sa toilette, et prend timidement la niaiu de Laurence en détournant les yeux. Moment de silence.
LaureiNxe. — Eh bien, chère marquise, êtes- Yous mieux?
Camille. — Oui, mieux, mon ami, très bien. Mais il faut vous en aller. Il faut me laisser seule. J'ai besoin de rassembler mes idées, de me recueillir : ce qui m'arrive est si étrange... Et puis... il y a bien longtemps qu'on vous a vu entrer... Les convenances, vous comprenez...
Laurenxe, ébahi. — Lcs convouances ! M'en aller!
Camille. — Mais certainement, mon ami ; une femme ae peut pas recevoir un homme pendant des heures.
Laurence, pâlissant. — Mais il me semble que notre position... Les lois ordinaires du monde ne sont pas faites pour nous, au contraire. Yous n'allez pas me traiter en homme, j'espère.
Camille. — Voulez-vous continuer à vous conduire on femme ?
Laurence, hésitant. — Mais alors à quoi servirait notre métamorphose?
Camille. — Vous voyez bien, c'est forcé, je ne puis pas plus oublier mon sexe que vous, le vôtre.
Laurence, mettant vivement la main à son cœur. Ail
mon Dieu ! est-ce que vous ne m'aimeriez déjà plus?
Le bon génie, au diable. — Tu vois, je te disais bien qu'il ne fallait pas te bâter de cbanter victoire : voilà la pudeur qui s'éveille.
Le diable, pouffant de rire. — La pudcur ! Pourquoi ne dis-tu pas « les saintes lois de la pudeur» ? Dis-le, je t'en prie! C'est si drôle! la pudeur! Quand la garnison des vertus d'une femme veut capituler, ce soldat-là sort comme les antres, seulement il sort le dernier: c'est là toute la différence.
Camille. — Yoilà bien les hommes! injustes et ingrats tout de suite.
Laurence. — Si vous m'aimiez, vous ne me refuseriez pas la seule preuve d'amour que je vous demande.
Camille. — Mais enfin que demandez-vous?
Laurence, embarrassé. — Mais... vous comprenez...
Camille, avec un grand sang-froid. — Noiî, je ne comprends pas. Précisez. Mettez les points sur les i. Allons !
Laurence, baissant les yeux. — Il est de ces choses... si délicates... qu'il est plus facile de les...
Camille. — ...penser que de les dire, n'est-ce pas? A votre point de vue, au point de vue du cavalier, c'est possible : mais au mien? Ainsi vous trouvez tout simple d'exiger, là, surl'heure, une chose que votre pudeur masculine ne vous permet pas même de nommer I
Laurence. — Ahî l'amour ne voit pas les choses sous cet aspect révoltant! Vous ne m'aimez plusl Et quand je pense que tout à l'heure, à la place où je suis, vous me disiez...
Camille, avec un regard de velours. Jc VOUS le di-
Sais à genoux... ^Laurence tombe a genoux.) Je VOUS le
disais en suppliant... (ii croise les mains.) et je ne cherchais pas dans la violence, dans les reproches, dans l'amertume, des arguments pour tourner en dispute ce qui ne doit être qu'une prière...
Laurence. — Pardonnez-moi...
Camille, se levant et frappant du pied. Oll ! leS pai'-
dons, voyez-vous, si vous le prenez sur cette note-là je ne vous vois plus de ma vie! Ne me dites pas de choses désagréables et vous n'aurez pas de pardon à demander.
Laurence. — Mais enfin que voulez-vous que je dise et que je fasse? Yous trouvez tout mal!
Camille, respirant avec coquetterie un bouquet de verveines et •considérant d'un air satisfait Laurence prosterné à ses pieds.
— Eh bien, taisez-vous et restez tranquille... Là... voyons, vous serez bien sage?
Laurence. — Je le jure! sur l'honneur! sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde! Que la foudre m'écrase...
Camille. — Assez de serments. (Somiant.) Eh bien,
je vous aime, là : êteS-VOUS content? (Laurence fait un soubresaut pour se lever.) Tout boau ! tOUt bcaU ! s'il
VOUS plait.
Laurence. — Mais comment m'aimez-vous?
Camille. — Ah! voilà... La question est de savoir comment vous prétendez que je vous aime.
Laurence, avec feu. — De toutes les façons ! Tout ! tout ! je veux tout!
Camille. — Ne pourriez-vous pas attendre un peu?
Laurence. — C'est impossible^ je n'ai pas une minute à perdre, sinon je meurs.
Camille. — Bon Dieu ! voilà la mort, à présent! Supprimons aussi la mort, s'il vous plaît, cette image est funèbre et peu propre à me disposer aux sentiments tendres. Je suis très poltronne.
Laurence. — Vous vous moquez de moi :
vous avez beau jeu!
Camille. — Et vous, sous prétexte de me faire la cour, vous cherchez à me plonger dans une affreuse consternation. Yous voulez me dominer par la terreur, ce n'est pas généreux.
Lauren'ce. — Vous cherchezàme rendre fou!
Camille, ingénument. — Moi? pas du tout : ne
m'aveZ-VOUS pas dit que c'était fait? (Moment de silence.) Ainsi VOUS voulez que je cède à l'instant?
(Laurence fait de la tête un signe d'assentiment.) VOUS 11 OSCZ
pas dire oui : vous sentez que ce serait un peu cru.
Laurence, éclatant. — Mon Dieu ! mon Dieu ! Faut-il que le sort m'ait jeté en proie aune femme telle que vous! Ma tête se perd! Tout à l'heure, il n'y a qu'un instant, là, ici même, vous m'adoriez, disiez-vous : et maintenant vous n'avez plus pour moi qu'orgueil, que dédain, qu'ironie ! Ah ! je suis bien malheureux ! 0 mon sexe, mon pauvre sexe, pourquoi t'ai-je perdu par un vœu téméraire! Yous seriez encore à mes pieds...
Camille. — Et moi, qu'ai-je gagné au change?
(Elle se regarde dans un miroir à main.) Je SUIS belle... je
suis belle... c'est vrai... Mais enfin mon sort dépend de vous maintenant : tandis que vous... vous êtes un homme! le monde est à vous! Et qui me dit que si je me livre vous ne m'aban-
donnerez pas? Et alors que deviendrai-je ? (p:iie
pleure.)
Laurence^ avec transport. — Yous abandonner! Ah ! chère marquise, vous ne le croyez pas, vous savez bien que non.
Camille, lui prenant la main et le regardant au fond de l'âme.
— Bien vrai ?
Laurence. — Bien vrai !
Camille. — Je vous crois. Vous m'aimerez, je vous aime : nous pourrons compter l'un sur l'autre; vous ne doutez plus de moi, n'est-ce pas? Yous savez bien que tout ce que je ferai, ce sera pour l'amour de vous ?
Laurence. — Oh oui !
Camille. — Eh bien, je vous aimerai, je n'aimerai que vous au monde...
Laurence. — Oh merci ! merci !
Camille. — Et vous ne me demanderez rien de plus. (Laurence bondit.) Yous mc laisscrcz purc, honorée, digne de vous.
LAURENCE,sedressantsur ses pieds. PlutÔt UC jamais
VOUS voir que de subir une pareille torture !
Camille. — Ainsi vous voulez un sacrifice entier?
Laurence. — Oui.
Camille. — Immédiat?
Laurence. — Oui, à moins que vous ne m'aimiez pas.
C-A3IILLE. — Et quelle opinion, voulez-vous bien me le dire, auriez-vous de moi si je me jetais ainsi à vous? Quel prix attacheriez-vous à mes faveurs? Dites? Vous vous taisez! Et le monde, de quel œil me verrait-il et comment y serais-je traitée? Comme une femme perdue. Répondez! mais répondez donc! Voyons, supposez que votre sœur se trouvât dans la situation oii vous me mettez : que lui conseilleriez-vous? Que feriez-vous au lâche, à l'égoïste implacable, qui, pour un moment de plaisir, n'hésiterait pas à jeter au vent l'honneur d'une femme?
Laurence, a une voix somde. — L'amour ne raisonne pas, et je vous aime...
Camille. — Eh bien soit, ne parlons plus d'honneur, ne pensons plus à Tavenir : je cède.
Que ferez-vous pour moi?
Laurence. — J'oublierai le monde entier, j'oublierai que j'existe, pour m'abîmer dans votre amour, pour respirer votre vie ! J'abandonnerai tout, je n'aimerai plus rien que vous sur la terre, et quand l'univers volerait en éclats, pourvu que je vous garde, je serai heureux comme au paradis! L'amour! mais c'est la vie! Hors l'amour tout est mensonge !
Camu.le, rêveuse. — Aimer... être adorée, toujours, toujours... oui, c'est le paradis...
Le diable, au bon génie. — Maintenant que la
petite tête a raisonné, voilà le petit cœur qui commence à déraisonner. Nous allons assister tout à l'heure à un tendre dénouement.
Le BON GÉNIE. — Patience! Tu devrais mieux savoir qu'en amour il y a loin de la coupe aux lèvres.
Le baromètre, baissant subitement. VaRIABLE.
Camille, agitant son éventail. — J'étoufle. Comte, ouvrez la fenêtre. (Laurence passe la main sous
le store pour Fouvrir.) Mais vitc ! levez douc lo store !
(Laurence met la main à droite.) Mais UOU ! à gauclie I à droite c'est pour baisser. (Laurence lève le store, qui fait
du bruit.) Ne faites donc pas tant' de bruit, allez
doucement! (Laurence va tout doucement.") PaS si doUCe-
ment, aussi ! Vous n'en finirez jamais ! (Laurence
accroche le store au treillage. Camille, impatientée, se lève, repousse Laurence, ouvre violemment la fenêtre et respire à pleins poumons.)
Vous êtes un maladroit.
Le BAROMÈTRE, baissant encore. TeMPÊTE.
Le ciel se couvre de nuages, le jour s'obscurcit, on entend gronder le tonnerre. Un violent éclair brille.
Camille, se reculant vivement et allant se jeter sur un sofa
— Comte, comte, fermez la fenêtre, vite! J'ai peur! J'ai peur! Ne me quittez pas. Mettez-vous
tout près de moi, là. (Elle se remet peu à peu.) AlloUS,
c'est passé, c'est fini maintenant. Je n'ai plus peur. Reculez-vous. Allons, causons de choses €t d'autres. Parlez-moi.
LAURE^XE. — Hélasl de quoi voulez-vous que je vous parle?
Camille. — Eli bieu, parlez-en. Par exemple, répondez à ce que je vous disais tout à l'heure...
Laurence. — Je ne peux vous répondre qu'une chose : je vous aime !
Camille. — En ètes-vous bien sur?
Laurence. — Comment! si j'en suis sur?
Camille, d'un air de curiosité. — Où l'avcz-vous appris?
Laurence. — Mais...
Camille. — Voyons, là, entre nous, vous êtes un amoureux bien frais émoulu, pour vous charger du bonheur d'une femme. Car enfin vous venez d'éclore, mon jeune coq, et malgré la scélératesse avérée de vos congénères, de vous au moins je peux répondre que vous êtes immaculé comme le plus virginal des lis.
LaURENXE, rougissant, et mordant ses lèvres. Jc 11 aU-
rais pas cru qu'une pareille objection put sortir de la bouche d'une femme...
Le box génie. — Tu vois, mon bon Satanas, elle se moque de lui.
Le diable. — Il y a commencement à tout, et nous ne savons pas si ce qu'elle dit là n'est pas pour faire claquer sa langue comme un gourmet à la vue d'un morceau de prince. Car il est gentil, mon petit comte, hé! hé !
Camille , crispant ses doigts et se tordant sur son sofa.
J'ai les nerfs dans un état! Yous disiez donc, comte, que vous me jugez digne de T honneur de votre couche... Du côté gauche, s'entend?
Laurence. — Ah! si j'étais riche, si j'avais une fortune à vous entourer d'un luxe digne de votre beauté, si la délicatesse ne me défendait d'aspirer à voire main !
Camille. — La main droite... Vraiment vous m'épouseriez?
Laurence, éperdu. — Ciel! ce serait le paradis! Yous avoir à moi, à moi seul, pour toujours! Pouvoir marcher le front haut et vous présenter au monde comme une souveraine! Recueillir sur votre passage les murmures d'admiration bouillonnant comme un sillage derrière vous, oh! ce serait à en mourir de joie! Et puis... et puis... après... plus tard... voir l'espérance nous sourire, et dans l'avenir, dans un nimbe d'or et de rose, un bel ange descendre lentement du ciel en nous tendant ses petits bras...
Le diable, crispant ses ongles sur ses cuisses. MlSé-
ricorde! si les bébés s'en mêlent^ nous voilà en plein ménage.
Le bon ange. — Tu ne connais pas cela, toi, réprouvé, ce qu'est l'instinct de la maternité chez une femme !
Camille, crispant ses matns. — Comte, je ne sais
pas... mais cette idée... Moi, votre femme! Vous,
mon mciri! (Elle part d'un éclat de rire nerveux, se renverse, fond eu larmes, et poussant un cri aigu, s'évanouit. Attaque de nerfs.)
Lauren'ce, affolé. — C'est à en perdre la tête. Mon Dieu! mon Dieu! comment! c'est cela, une femme? Quoi! j'ai été comme cela! Il faut être homme pour savoir ce que c'est que' cette bêtelà. Grands dieux ! moi qui voulais l'épouser ! Mais elle m'aurait rendu fou ou idiot avant un mois ! Une maîtresse, à la bonne heure... et encore... pourvu que cela ne durât pas trop longtemps. Ah! elle revient à elle.
Camille, affectueusement et d"un ton pénétré. Je SUIS
toute honteuse. Mepardonnerez-vous, mon ami? Je ne sais vraiment pas ce que j'avais... c'est cet orage qui m'a bouleversée...
Laurence. — Eh bien, oui, eh bien, oui, il faut vous calmer, il ne faut plus y penser... Je suis sûr que vous vous sentez la gorge serrée...
Camille. — Oui, j'ai une boule, là, qui m'étouffe.
JLaURENCE, versant quelques gouttes d'éther sur un morceau
de sucre. — Tcucz, croqucz ccla, cela vous fera du bien.
Le baromètre, remontant. PlUIE OU VENT.
Variable . Beau temps . (Le clel se découvre,le jour reparaît.)
Camille, respirant à longs traits. — Ah ! je me sens mieux. Cetétherm'afait du bien.
Moment de silence, Laurence regarde Camille, celle-ci se tourne vers lui, ils se prennent les mains, et peu à peu leurs yeux se remplissent de larmes. Enfin Camille éclate en sanglots et se jette au cou de Laurence en laissant aller sa tête sur son épaule. Ils restent ainsi embrassés, sanglotant tous les deux.
Camille, essuyant les yeux de Laurence avec son mouchoir de batiste et lui arrangeant les cheveux. AiiOIlS ! 116 plôll-
rez plus, je vous le défends. Yoyez,je ne pleure plus. J'ai été bien folle, bien cruelle. Méchant enfant, vous savez bien qu'on vous adore ! (EUe
penche sa tête vers lui et lui parle les yeux dans les yeux) VoilS
ne savez pas? Nous allons partir! Nous irons loin, loin^ Je ne sais où, au lac de Côme, en Norwège, en Orient, au Cachemire; nous oublierons le monde, et alors, là-bas, quand nous
serons bien loin, bien loin... (Elle lul donne au front no long baiser en le pressant dans ses bras. Silence.) Jln bien,
VOUS ne répondez pas?
Laurence, d'un air contraint. — Mais le monde... votre honneur. . .
Camille, se dressant. — Ah! vous y pensez maintenant! Moi j'allais l'oublier. Je vous remercie.
Laurence. — Mon Dieu, marquise, ce que vous m'offrez là...
Camille. — C'est vous qui me le demandiez à genoux !
Laurence. — C'est encore mon vœu le plus cher! Mais, pauvre comme je suis, comment voulez-vous que j'accepte une situation où ce
serait votre fortune qui me nourrirait? L'hon neur d'un homme...
CaJMILLE, respirant. Ah! c'cst bcaU ! c'cst
noble ! cela, comte, et je vous vois tel que je désire un amant. Mais qu'à cela ne tienne : je donne toute ma fortune aux hospices, et me voilà pauvre comme vous, n'ayant plus d'autre appui que vous dans le monde! Nous irons en Italie; vous travaillerez, nous partagerons gaîment le pain noir de la misère : avec vous toute mansarde me sera un palais. Vous deviendrez un grand peintre; moi je donnerai des leçons de français et de musique, et nous serons heureux! Youlez-vous?
Laurenxe. — Et si je meurs?
Camille. — J'irai me jeter dans le Tibre.
Laurence. — Et si je reste un artiste médiocre?
Camille. — Je travaillerai pour nous deux.
Laurenxe. — Yous êtes une noble femme, marquise, mais je serais un égoïste et un lâche si j'acceptais un pareil sacrifice, que je ne mérite pas. Pourquoi ne pas rester tout simplemeut à Paris^ où il ne tient qu'à vous de vivre dans cette atmosphère de luxe et d'inteUigence qui est le milieu nécessaire à votre beauté! (u regarde d'un air ravi le boudoir.) On est si bien ici pour aimer!
Camille, éclatant. — Egoïste et lâche^ oui, vous Fêtes! Ah! sans doute vous ne le méritez pas, ce sacrifice ! Je l'aurais fait d'un cœur léger, je vous jure, mais c'est vous qui ne voulez rien sacrifier. Yous trouvez bon, monsieur le grand seigneur, qu'une femme se déshonore pour vos plaisirs, mais encore la voulez-vous bien mise, parfumée, couverte de dentelles et de bijoux, et nichée dans un boudoir bien douillet^, bien voluptueux! Il vous faut une coupe d'or pour boire le plaisir : alors vous daignez la porter un instant à vos lèvres , sauf à la jeter par la fenêtre lorsque vous n'avez plus soif! Eh bien^ c'était une épreuve, entendez-vous? que je voulais vous faire subir. Je vous aimais, et si je vous résiste, ce n'est point par vertu mais par mépris et par dégoût. Laissez-moi! je vous défends de me revoir jamais!
Le diable, mettant la main sur Tépaule de Laurence.
Voilà un jeune mauvais sujet qui m'appartient. Je perds une femme, je gagne un homme : somme toute, le marché n'est pas mauvais....
(Aubon génie, qui apparaît.) Eh bicU, mOU boU^ te VOilà
fait au même! Imbécile! comment n'as-tu pas pris garde qu'en tout cas je gagnais une âme?
Le bon génie. — Mais tu n'as rien gagné du tout. Laurence est à moi : elle n'avait pas suc-
combé comme emm.e, // n'a pas réussi comme homme, et tu es capot !
Le diable, saisissant Laurence. C'est CC que
nous allons voir!
Le box génie, de même. Oui, c'est CC qUC UOUS
allons voir. (IIs se battent.)
L'inspecteur général du cœur humain, les séparant. — Qu'est-ce que je vois? Un bon génie se colletant avec ce réprouvé ?
Le diable. — Monsieur Finspecteur général, voilà l'affaire. Ce jeune homme était une femme que cette jeune dame, qui était un homme, cherchait à mettre à mal. Ce génie^ quand il a vu sa pupille aux abois, m'a proposé de l'échanger contre mon galant : moi sans défiance j'ai accepté, et par un tour abominable et inattendu il les a changés de sexe. Mais il a bien été attrapé, et si mon galant est devenu une femme imprenable sur laquelle je ne prétends rien, sa pupille que voilà est à l'heure qu'il est un mauvais petit sujet, qui m'appartient en toute propriété, et que je réclame de votre justice.
L'inspecteur général, sévèrement, au bon génie.
Vous avez compromis votre caractère et votre administration en vous livrant à un jeu aussi scandaleux avec un ennemi de la morale et de la société.
Le bon génie. — Cependant, monsieur Fins-
pecteur général, j'ai sauvé une âme en péril de déshonneur, et le paradis comptera une femme honnête de plus.
L'inspecteur général. — Oui, mais à quel prix avez- vous sauvé cette âme? En la jetant à tous
'les périls de la masculinité! (Désignant Laurence.) Si
ce jeune homme n'a pas violé les saintes lois de la pudeur, c'est par hasard, par une circonstance
indépendante de sa volonté. (Laurence pleure à chaudes larmes. A Laurence.) YoUS u'êtCS paS houtCUX?
Laurence, se jetant à ses genoux. — Pardon ! grâce I Je suis si jeune, j'ai si peu d'expérience!
Camille, aussi à genoux. — Monsieur l'inspecteur général, grâce pour lui! Je mentais, je l'aime!
L'inspecteur général, pleurant d'attendrissement.
Allons, enfants, que tout soit oubKé, et que ce qui vient de se passer vous serve de leçon, (ii leur
rend leur première forme.) EmbraSSCZ-VOUS. Jc VOUS
marierai dimanche. (Hs s'embrassent.)
L'EXPOSITIOMANIE
Je suis épouvanté, je le dis bien haut, du développement insensé que prennent de jour en jour les expositions publiques. Cette manie de rassembler dans un espace limité des milliers d'objets pareils, loin de donner de la valeur aux choseS;, les efface et les noie dans la plus écœurante satiété. Tout cela a été fait pour embellir les demeures des hommes, pour leur rendre la vie douce, pour élever leurs pensées, et non pas pour figurer dans ces interminables galeries où circule niaisement une foule hébétée, avec des jacassements de perroquets idiots et des exclamations de canards prétentieux. J'en dis autant des musées.
Moi, si j'étais gouvernement, je commencerais par abolir toutes les expositions et tous les musées, par un décret ainsi conçu :
(( En ce qui touche les musées :
(c Considérant que les gens du pays n'y vont
260 L'EXPOSITIOMANIE.
jamais à moins qu'il ne fasse mauvais et qu'il n'y ait pas moyen de passer leur temps autrement;
« Considérant que, même alors, ils ne font aucune attention et ne comprennent rien à ce qu'ils voient;
(( Considérant que , dès qu'ils sont sortis des musées^ ils oublient ce qu'ils y ont vu;
« En ce qui touche les expositions d'objets d'art :
« Considérant que les expositions ont pour effet de pervertir le génie des artistes et d'affoler le goût du public;
(( En ce qui concerne les expositions de tous autres objets quelconques :
« Considérant qu'en réunissant temporairement dans un même local des produits utiles et agréables à la vie, on en suspend la jouissance au préjudice des possesseurs; qu'on fausse et qu'on violente l'esthétique sociale en la détournant sur un puéril plaisir de curiosité et en lui faisant perdre de vue la véritable poésie de ces produits, poésie qui ne peut s'en dégager que lorsqu'ils sont à leur place ordinaire :
« Arrête :
« Article premier. — Toutes les expositions sont et demeurent supprimées.
L'EXPOSITIOMANIE. 261
« Article 2. — Elles ne pourront jamais être rétablies.
« Article 3. — Quiconque aura exposé ou tenté d'exposer publiquement, fait exposer ou tenté de faire exposer publiquement un objet quelconque, sera puni des travaux forcés à temps.
« Article 4. — Tous les musées sont et demeurent supprimés.
« Article o. — Ils ne pourront jamais être rétablis.
« Article 6. — Un conseil supérieur des beaux-arts sera chargé de répartir entre toutes les communes de France les tableaux et autres objets d'art et de curiosité actuellement réunis dans les galeries publiques et privées.
« Dans chaque commune une commission distribuera ces objets entre un certain nombre de personnes réputées et reconnues aptes à les recevoir; ces personnes prendront le titre de « Cornacs d'Art » .
« Ces personnes s'engageront à les conserver, à forcer tous les passants et voisins de venir les considérer souvent, et à en expliquer les beautés aux visiteurs.
« Article 7. — A la fin de chaque trimestre, les visiteurs d'objets d'art seront tenus de se présenter devant le Cornac d'Art et d'y subir un
262 L'EXPOSITIOMANIE.
examen, afin que ce fonctionnaire s'assure qu'ils ont profité de ses leçons. »
Et n'allez pas croire à une boutade. Ceci est le résultat des très sérieuses et très pratiques réflexions que nous a suggérées le récit suivant, fait par un savant médecin de nos amis :
— Vous savez, nous dit le docteur, que parmi mes nombreuses spécialités figure le traitement d'une maladie que j'ai inventée et qui depuis mon invention s'est propagée d'une manière admirable pour la médecine : je veux parler de la folie analiénitique , la folie des gens qui ne sont pas aliénés et qui cependant font ou pensent des choses évidemment folles.
La notoriété modeste que je me suis faite dans cette spécialité me valut d'être appelé dernièrement au lit d'un malade qui m'était inconnu.
Je trouvai un homme d'âge moyen, de constitution assez forte, paraissant nerveux et bilieux. La face était rouge, marbrée de points blancs; le regard, anxieux; l'haleine, précipitée; le pouls, sec et irrégulier. En me voyant il me lendit vivement les deux mains et me dit :
— Docteur , guérissez-moi ! J'ai l'esprit plus malade que le corps.
— Oui, oui, je vous le promets! Mais que croyez-vous avoir?
L'EXPOSITIOMANIE. 263
— Je ne crois pas, je suis sur : j'ai une maladie qui n'a pas de nom dans le catalogue des misères humaines : j'ai l'EXPOSITIONI et si vous ne me traitez pas avec une vigueur désespérée, je sens que j'en mourrai!
Je l'invitai alors à se calmer, à rassembler ses idées et ses souvenirs, et à me raconter ce qui lui était arrivé et ce qu'il avait ressenti. J'ai été tellement frappé de ce récit que je suis sûr de vous le répéter dans ses moindres détails.
— Orphelin dès l'âge de trente-cinq ans, commença-t-il...
— Permettez, lui dis-je, vous avez assez de choses navrantes à me raconter sans encore aller remuer des souvenirs poignants qui ne serviraient qu'à vous exalter fâcheusement : je vois qu'à partir de cet âge tendre vous avez été allaité par un oncle ?
Il se mit à sourire d'un sourire céleste :
— Non , pas un oncle , un ange ! Il est au ciel, où il est monté par tendresse pour moi : un an ne s'était pas écoulé depuis mon orphelinat, qu'il me laissait une fortune invraisemblable et le goût éclairé des arts. J'ai juré de manger lune et de conserver l'autre en souvenir de lui !
— Du courage! mon ami. Songez que cette émotion peut vous devenir funeste !
264 L'EXPOSIÏIOMANIE.
— Je me rends maître de mon émotion.
Ce n'est pas la première fois que je vais voir une exposition de tableaux et de statues, comme bien vous pensez. Mais ce jour-là j'entrais au Salon plus rempli que jamais d'une pensée qui m'avait souvent obsédé lorsque je visitais des collections de peintures.
Vingt fois en effet je m'étais reproché ma froideur, mon indifférence, en présence de ces toiles oii un artiste a mis toute son âme, et dont le seul sujet suffirait, si nous avions un peu de cœur, pour faire naître en nous les émotions les plus violentes, les plus douces, les plus nobles, selon le cas. Comparant l'enthousiasme et les exclamations auxquels on se livre lorsqu'on disserte sur l'art, au silence et à l'insensibilité qu'on garde en présence de ces tableaux qui absents me passionnaient, je m'étais senti pris de remords et je m'étais juré de me monter de gré ou de force au diapason de chaque artiste et à la hauteur de chaque sujet. A l'aide du livret et d'après des renseignements que je tenais de personnes d'un goût sûr, je m'étais fait un choix et un itinéraire pour quatre ou cinq séances que je comptais consacrer à. l'examen du Salon.
Je vais tâcher de vous rendre compte de la
L'EXPOSITIOMANIE. 265
première, qui sera la dernière, et qui m'a mis dans i'état où vous me voyez.
Vous avez passé comme tout le monde par ce moment d'indécision qui vous fait tourner sur vous-même lorsque vous avez franchi pour la première fois le seuil du grand salon carré. On sait que là sont les grandes toiles, les favoris proposés et mis au premier rang pour que le public les regarde avant tous les autres. Un usage immémorial veut que le portrait du chef de l'Etat figure à l'endroit le plus apparent de cette première salle. Bien que la figure change souvent, le cadre reste, et grâce à Dieu on a toujours jusqu'ici trouvé quelqu'un à y mettre.
Mes yeux se fixèrent donc tout naturellement sur le portrait équestre de Princeteau. A mesure que je considérais cette figure, ces cheveux blancs, ce cheval de guerre, je sentais se ranimer tous les souvenirs de gloire et d'infortune qui unissent l'homme à la France.
En baissant la tête , mon regard rencontra la Charge du 9^ cuirassiers dans la rue d'un village. Grands Dieux! quelle confusion! quel cliquetis ! quel fracas! Jamais je n'avais vu les horreurs de la guerre dans une aussi effrayante réalité. Ils sont là, là, qui nous touchent, qui accourent au galop, se poussant, se pressant, sa
266 L'EXPOSITIOMANIE.
culbutant I Et tout à coup voilà ce torrent de fer, d'hommes et de chevaux, qui se brise et qui rebondit contre une barricade ! Les chevaux tombent, se cabrent, se renversent! En vain les officiers essaient, par des gestes désespérés, d'arrêter cette trombe vivante : vains efforts! les corps et les armes, les hommes et les chevaux, emmêlés, accrochés, broyés, tordus, écarielés , aplatis , s'amoncèlent dans cet étroit espace, tandis que de toutes les fenêtres et de tous les toits du village une effroyable grêle de balles hache cette masse vivante et la perce de mille trous par où le sang ruisselle ! Pauvres chers héros ! 0 les monstres ! ô les lâches ! qui les assassinent à bout portant et sans qu'ils puissent se défendre !
Le cœur me battait un peu, le sang commençait à me monter à la tête, je cherchais quelque scène paisible où je pusse reposer mes yeux et calmer mon agitation...
Un paysage à T aspect doux et voilé attira mes regards : c'était un paysage de Corot. Une mare, des arbres grisâtres ayant pour feuilles des ombres de feuilles; un ciel maladif, des nuages problématiques, des terrains vagues... A mesure que je contemple ce tableau mélancolique , un sentiment indicible de faiblesse et d'humidité s'empare de tous mes membres; les
L'EXPOSITIOMAXIE. 267
terrains s'infiltrent, se ramollissent , se fondent en une boue noire et fluide; une sève limoneuse monte dans ces troncs d'arbre, gonfle Técorce, circule dans les feuilles qu'elle teint de sa couleur glauque et s'évapore en nuages glabres sur le lymphatique et pâle horizon. Le froid et le crépuscule me saisissent, la rosée gluante et glacée tombe sur mes mains et sur mon visage ; les miasmes paludéens me montent dans les jambes et se coulent par mon collet le long de mon dos. Je frissonne, mes joues se marbrent, mes yeux larmoient, mes dents claquent : j'ai froid, j'ai peur! j'ai la hèvre ! fuyons!...
J'ai fui. Ah! que bénis soient les peintres aimables qui savent trouver des sujets gracieux et les rendre gracieusement ! Petits Chats y ou F'dlftte et Chaton^ si vous aimez mieux. Mon Dieu! quels amours de petites bètes ! Oii est la fillette? où est le chaton? Ma foi, je n'en sais rien . tant l'un et l'autre sont également adorables.
— Oïl oï! oï ! oï ! Minette! Queu moumou , moumou, mou, donc! Yenez, venez, venez, mes petits chéris adorables! Rrrrroon ! rrôoon! C'est ça, c'est ça, ébouriffez vos petites moustaches, montrez vos petites quenottes pointues comme des aiguilles, roulez vos petites pattes de velours
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Manc. Voyez-vous ces coquins de petits yeux, comme c'est innocent et comme c'est malin! Miaou, miaou, miaou... fffftt! 0 petits museaux roses! vous en croquerez joliment, de souris, et même de gros rats, quand les crocs vous auront poussé!...
Ah! docteur, comme mon cœur s'épanouissait devant ce tableau du bonheu¥ et de l'innocence primitive, et que ne m'en suis-je tenu là!
Mais le désir de remplir l'engagement que j'avais pris avec moi-même ne me permettait pas de finir ainsi ma visite : reprenant ma tâche , je me trouvai devant La Rosée. Hélas ! d'autres émotions m'attendaient, plus redoutables que celles par lesquelles je venais de passer! 0 front candide et charmant , plus poh que le marbre, plus blanc queTivoire! 0 beaux yeux bleus oi^i l'innocence et l'ingénuité se peignent si doucement ! 0 cheveux qui ruisselez comme un fleuve d'or sur ces épaules adorables et frémissantes! Fraises des bois rougissant sur des seins déneige! Croupe voluptueuse! Pieds délicats! Jambes mignonnes! Bras aimantés! Et vous, lèvres roses où l'on voit déjà voltiger le souffle des baisers arrivant à tire-d'aile ! Quel poète pourrait vous décrire, quel rossignol pourrait vous chanter assez amoureusement! Et toi, toi que je n'ose nommer...
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— Passez à un autre tableau , dis-je à mon malade : pour celui-là je suis suffisamment fixé, et je diagnostique parfaitement les désordres de tout genre qu'il a pu susciter dans votre organisme.
Il me saisit la main, me la serrant à me broyer les doigts. Je lui fis prendre :
Eau de guimauve^ 30 grammes; Eau de fleur dorangei\ o grammes; Sucre de canne ^ lo grammes.
Il se calma et reprit :
— Le tableau de La Vierge, VEnfant Jésus et saint Jean, se trouva fort à propos sur mon chemin pour calmer ces honteux transports. Ah docteur! que la religion est une belle chose, et qu'il est doux, quand nous nous sentons près de succomber aux entraînements de la vie, de nous jeter dans ses bras ! Ce saint Jean, comme on voit déjà briller dans ses yeux le regard fulgurant de Tapôtre! Et Jésus, comme la divinité éclate sur ce corps glorieux ! Mais c'est à toi , Mère du Sauveur ; à toi , Vierge immaculée ; à toi, Reine des cieux...
— Tout beau, tout beau; voilà encore que vous allez vous exalter...
— Ne craignez rien. La vue de ce tableau m'avait donné des forces, et je pus examiner avec une fermeté inébranlable Prométhée en-
270 L'EXPOSITIOMANIE.
chaîné, Prométhée délivré, La Mort de Fiesque, sans rien perdre de l'esthétique de ces œuvres...
Devant La Mo?'t d'Abel, certes je compris dans toute son étendue la perte que la société de ce temps avait dû faire, et je ressentis toute l'horreur convenable pour le meurtrier; même je ne perdis pas de vue que ce meurtrier avait été d'autant plus coupable que la victime était son propre frère : mais enfin je sus me faire une raison, et plût à Dieu que j'eusse pu me maintenir au point où j 'étais parvenu à me mettre ! . . .
Je me trouvais devant le Taureau romain, (blette campagne imposante et sombre, ce groupe d'animaux puissants, me reportaient avec un indéfinissable sentiment de mélancolie vers les^ siècles où Rome était la maîtresse de l'univers. Je demeurai longtemps en contemplation devant cet horizon immense, et peu à peu je voyais s'ébaucher et se dresser lentement dans la brume les fantômes de tout un peuple de conquérants, d'artistes et de poètes.
Le Chaudronnier perplexe vint fort à point dissiper cette nuée de fantômes. Nous voilà dans la vie réelle, me disais-je : le peintre a voulu nous faire sourire, et moi je trouve cette scène navrante. 0 Pascal! ô Montaigne ! venez voir éclater dans ce tableau la vanité de la raison humaine et l'amertume ironique de la vie!
L'EXPOSITIOMAXIE. 271
En vain ce chaudronnier a passé de longues nuits à compulser tous les ouvrages anciens et modernes qui ont été écrits sur la Chaudronnerie; il a travaillé, il a vu ses cheveux blanchir, les soucis de l'étamage ont sillonné de rides profondes son front pensif, et à cinquante ans, devant un coquemar que quelques grains de cendre ont suffi à défoncer par des frottements inconscients et aveugles, lui, Fhomme de la situation, lui, le maître en casserole et le docteur en bouilloire, il doute :
Il ne sait pas !
J'avais besoin d'un peu de foi, d'un peu d'espérance... J'aperçus de loin un spectacle bien fait poiu' me rasséréner : Charles-Martel était occupé à sauver la chrétienté
Quelle œuvre! Où est le héros qui peut se vanter d'avoir rendu un pareil service à l'humanité? A mesure que je considérais la grande ligure du vainqueur d'Abdérame, je sentais monter à mon cœur des élans d'infinie reconnaissance. Je me mis à faire des signes de croix multipliés, à réciter des Pater et des Ave avec une effrayante volubilité. Je tâtais mon habit, mon gilet, ma cravate, mon pantalon; je pressais mon chapeau de chrétien sur mon cœur.
Oui! m'écriai-je en moi-même, oui! grand homme, c'est à toi que je dois ce que je suis !
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C'est par toi que je jouis de la connaissance du vrai Dieu! Sans toi, sans ta vaillance, je n'aurais sur la tête qu'une houppe de cheveux ; et c'est en turban, avec une veste m'arrivant à peine au milieu du dos, les jambes perdues dans des pantalons beaucoup trop larges, traînant un sabre embarrassant, et le ventre bourré de pistolets et de poignards, que j'admirerais peut-être à cette même place un tableau turc représentant Abdérame vainqueur de Charles- Martel !
Yous êtes tous des ingrats! m'écriai-je en montrant le poing au public. Et haletant, la tête en feu, j'allai m'asseoir
Combien de temps se passa-t-il, c'est ce que je ne saurais vous dire. Quand je revins à moi, j'étais au ciel. Oui, au ciel!
Blanche comme l'argent, transparente comme un nuage, svelte et légère comme un oiseau, Sélénè s'élevait doucement sur Tazur pâle de l'empyrée. La mélancolie et la grâce débordaient et se répandaient autour d'elle, et je me sentais enivré lentement d'un charme inexprimable. Tout mon être se fondait en une langueur divine, se berçait en des enchantements sans fin.
Oh! laisse-moi te suivre, laisse-moi m'envoler avec toi dans l'infini, loin des misères et
L'EXPOSITIOMANIE. 273
des doutes de la vie! Je veux quitter la terre, la quitter pour jamais! Les hommes sont trop
cruels, les femmes dépensent trop d'argent
Prends-moi! prends-moi dans tes bras ou laissemoi monter sur ton dos...
Et tout à coup, sans transition, je me trouvais sur un sentier, dans un bois. C'est Le Chemin du Lavoir! Les herbes ondulent, les feuilles frémissent^ les oiseaux chantent, et à travers la feuillée mêlée de rayons de soleil on entend le murmure d'un ruisseau bondissant sur un lit de cailloux. Les senteurs de la terre mouillée et les parfums des fleurs sauvages me remplissent d'un trouble exquis. Le sol fermente, les racines pompent, les bourgeons s'entr'ouvrent, les Heurs se déploient, la sève monte en jets puissants, la vie se gonfle, l'amour éclate !...
Emu, transporté, les cheveux au vent, je m'arrête. Que vois-je? Une Classe de Dessin à r École Cocïdnl...
Oui, je prendrai mon cœur à deux mains! Oui, je dompterai ces élans qui palpitent encore, et je lui dirai: Tais-toi, mon cœur, calmetoi, et bats doucement au spectacle touchant de l'enfance rassemblée par la main de la bienfaisance, dans un asile où la prévoyance ingénieuse....
Je ne me rappelle pas positivement la phrase,
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mais c'en était le sens, et elle me toucha au point que j'en avais les larmes aux yeux. Je pensais à ces enfants, et pour m'intéresser à eux davantage , je me plaisais à les supposer orphelins, et j'étais encore sous le coup de cette émotion lorsque j'aperçus la Judith de Gironde.
Une Charlotte Gorday juive, comme Charlotte Gorday était une Judith chrétienne ! Quelle femme et quelle pose! Comme elle est capable de tout, celle-là, et quelle horreur invincible glace l'amour qu'allait faire naître sa beauté! Cruelle Judith, femme adorable! Malheureux Holopherne, heureux amant! Parle, victime décapitée dans un intérêt respectable, regrettestu ta tête? La regretterais-tu, si l'on t'apprenait que ta mort était le prix de ce que t'a donné la plus belle femme du plus beau peuple de la terre? Non, tu ramasserais ta tête, tu la recollerais tant bien que mal sur tes épaules, et tu dirais, n'est-ce pas que tu le lui dirais? Recoupez-la-moi encore!...
J'avais mal à la tête. Je chancelais, j'entendais siffler des bourdonnements étranges ; mes yeux commençaient à se troubler, à papilloter; les cadres s'élargissaient et se rétrécissaient tour à tour; il me semblait voir les feuilles des arbres frémir et les pointes des herbes onduler dans les paysages. Par degrés, les pupilles des
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personnages commençaient à remuer et à se tourner vers moi. les bouches, à ricaner. Un brouillard magique m'enveloppait, je ne sentais plus le sol sous mes pas, et il me semblait que des mains puissantes me poussaient par les épaules, tandis que d'autres mains, saisissant mes cheveux et me rejetant la tète en arrière, me forçaient à lever les yeux pour regarder...
Et alors, à mesure que ma course furieuse s'accélérait;, il me semblait que c'était moi qui étais devenu immobile et que je voyais défiler, avec une rapidité de plus en plus vertigineuse, des milliers de tableaux, marchant en lignes profondes comme des régiments dont la perspective se prolongeait à Finfini et oii les personnages grandissaient, grandissaient, grandissaient, en se livrant de minute en minute à des mouvements de plus en plus désordonnés!...
Pour comble d'épouvante, tous les bruits qui aient jamais étourdi l'oreille humaine roulaient, grondaient, éclataient et retentissaient, accompagnant d'un fracas épouvantable l'effrayant défilé de ces tableaux fantastiques I Et chaque toile, en passant, me jetait son nom au milieu d'un bruit ou d'un cri propre à son sujet :
— Hîî han I hîî han ! Nous sommes les A7îes à r Abreuvoir !
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— Psch... Psch... Flac! Patatras! Pouffî Rrrrr! Nous sommes Les Brisants du Stang !
— Tch, tch, — tch, tch! Je suis Le Chemin de fer de Manet !
— Boûm ! boûm! Brrrrpatatata! Nous sommes I^es Canons de Bayart !
— Grrr! grrr! Nous sommes les lions et les tigres de Doré, et nous prenons notre dessert, en nous pourléchant sur un dallage, à la lumière de la lune bleue et sous l'aile des anges verts ! . . .
C'était affreux! Un pyroscaphe colossal arrivait à toute vapeur sur moi, tantôt plongeant sous les lames, tantôt s'élançant à mille pieds dans le ciel !
Du fond de l'horizon. Le Cheval de Troie venait à sa rencontre, galopant sur la mer, franchissant les lames monstrueuses, et laissant à chaque bond s'échapper de ses ouvertures naturelles des pétarades de guerriers qui tombaient à la mer et se transformaient en Bretonnes noyées ou en Ophélias jaunes et violettes !
Puis un vent glacial soufflait tout à coup, la mer se solidifiait et se brisait en blocs monstrueux qui s'entre-choquaient avec un fracas épouvantable, broyant des navires et des hommes dont les éclats et le sang jaillissaient en gerbes, mêlés aux fragments de la glace pulvérisée ! Et cela criait :
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— Je suis La Baie de Melmlle /...
Et alors les montagnes de glace devenaient charbons ardents ; l'eau se transformait en flammes; les flammes remplissaient le grand salon, débordaient sur les escaliers, et je me trouvais échoué dans le jardin, au milieu des bustes, des statues et des groupes, de l'exposition de sculpture.
Là m'attendait une scène plus efl'ra vante encore peut-être! Les guerriers, les fantômes, les généraux debout ou à cheval, desceudaient de leurs socles et se mettaient à marcher avec des tintements de bronze et des grincements de pierre !
Les Sphinx, les Chimères, les Victoires, battaient des ailes, voltigeaient en décrivant de grands cercles, etfracassaientle vitrage qui tombait en une épouvantable grêle de verre cassé !
Les femmes nues, les courtisanes haut-troussées. formaient des sarabandes en se livrant à toutes sortes de gestes licencieux. Les sirènes se débattaient et frétillaient sur le sable, souffletant de leurs queues les lions et les che\tiux qui venaient les flairer par curiosité.
Et puis alors le peuple des bustes et des médaillons commença de remuer si furieusement ses têtes innombrables qu'elles se détachèrent et tombèrent à bas de leurs piédouches. Pareil-
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les à un torrent de boules de quilles, elles roulaient de droite et de gauche, et on voyait sortir de terre des maquettes de toutes sortes, en terre, en cire, en fil de fer, en gutta-percha, en bois articulé, et chaque tête se juchait sur ces petits corps, et les petites jambes trottinaient et sautillaient sous le poids monstrueux de ces têtes, pliant, s'aplatissant, se faussant, se cassant, et gigottant piteusement en l'air chaque fois que la tête les renversait sous son poids.
Tout à coup un grand mouvement se fit, et un buste vint se placer en tête : son nez, dont la volute hardie rappelait les circonvolutions savantes d'un cor de chasse, lança sous les voûtes des accents plus formidables que le son de la trompette de Jéricho !
A ce signal, ce peuple de marbre, de plâtre, de bronze et de terre cuite, se rangea par longues files : le buste à la trompette se mit en avant, et derrière lui, en tête du cortège et suivie de tous les bustes et de toutes les statues, une femme en plâtre d'une grandeur démesurée, couverte de longues draperies, s'avança, tandis qu'un cercle se resserrait lentement autour de moi!
Le colosse tenait à deux mains une énorme couronne d'immortelles qui me parut devoir peser plusieurs centaines de kilogrammes, et il
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marcha vers moi^ faisant mine de me la poser sur la tête !
Ah docteur I A ce moment je poussai un cri si terrible que le cercle des statues recula d'effroi! J'étais près de la porte de sortie. Je fis un bond prodigieux et je me trouvai accroupi sur la vasque de cette fontaine de granit qui, comme vous savez, n'a pas pu s'en aller de là depuis l'exposition de 185o.
Là je repris mes sens.
Alors, grâce à l'obligeance d'un gardien de l'Exposition qui voulut bien m'approcher une écbelle, je pus descendre^ et ayant pris un fiacre, je rentrai chez moi où je me suis mis au lit...
— Ici, ajouta le docteur, le malade s'endormit et je me retirai sur la pointe du pied en recommandant de ne pas le réveiller.
Le lendemain je retournai le voir, et je le trouvai déjeunant de bon appétit.
Quand je voulus lui reparler de sa maladie, il tomba de son haut et me soutint qu'il ne m'avait jamais dit un mot de tout cela, de sorte qu'à l'heure qu'il est je ne sais pas qui a rêvé, de lui ou de moi...
Je n'étais pas encore au milieu de Favenue que je vis arriver, dégringolant par sauts et par bonds à travers le pré, deux grandes fillettes découplées comme des garçons et escortées de trois ou quatre chiens de chasse qui bondissaient et aboyaient. En arrière, bien en retard, Georgeot, le dernier petit, qui soufflait, suait, butait, tombait tous les cinq pas, se relevait avec une infatigable persévérance, cherchait à rattraper ses sœurs et, faute de mieux, me faisait des signes de bienvenue avec son mouchoir.
Les deux fillettes sautèrent d'un seul bond à mon cou et y restèrent suspendues un moment, tandis que les chiens frétillaient autour de nous et me léchaient les mains.
J'arrivais pour l'heure du dîner. Comme par enchantement je fus débarrassé de tout mon petit bagage, appréhendé au corps par les deux
fillettes et assis de gré ou de force devant la table, où tout fumait déjà.
Le dîner, vigoureux et succulent, fut arrosé avec autant d'abondance que de cordialité.
Après une séance d'au moins une heure on se leva, ces dames se mirent au piano, les enfants allèrent à la ferme voir rentrer les bestiaux, et nous nous mimes, Léon et moi, à fumer un cigare au balcon en admirant le beau pays dont les lignes s'étendaient à perte de vue.
— C'est délicieux, lui dis-je, cette vie de campagne! Quelle charmante propriété ! Comme ce petit château a l'air aimable et hospitalier! Que nous sommes fous de préférer l'existence étroite et échauffée de Paris à cette vie large et fraîche de la campagne! Quel bon temps je \'ais passer ici, et comme je vais bien dormir!
Léon sourit imperceptiblement et me dit :
— Bah! on ne dort pas mieux ici qu'à Paris... Mais puisque nous avons fini nos cigares, allons retrouver ces dames.
A notre entrée on riait, et on riait encore quand dix heures vinrent à sonner.
Alors Léon se leva et fit un signe à sa femme et à ses enfants, qui se levèrent aussi.
— Nous nous couchons ici à dix heures, heure militaire, me dit-il. Un usage immémorial dans cette maison veut que toute la famille,
chandelles allumées, accompagne le nouveau venu jusqu'à sa chambre aux sons d'une musique suave, afin de le préparer, parles douceurs de l'harmonie, à celles d'un bon sommeil. Tienstoi droit, qu'on commence la cérémonie.
A ces mots on prit les bougeoirs, la famille défila successivement devant moi en me faisant une révérence ou un salut, et chacun me chanta un couplet [de Monsieur Pantalon. Léon commença :
Ah ! monsieur Pantalon !
J'aurais voulu vous satisfaire :
Mais dès qu'il s'agit de vous plaire, Ici tout marche à reculons...
Bonsoir, monsieur Pantalon!
Bonsoir, monsieur Pantalon!
Après quoi, processionnellement et chantant le refrain en chœur, on me conduisit à ma chambre, qui était située tout au bout de la maison, au rez-de-chaussée, au fond d'un grand corridor. On me salua profondément en riant à gorge déployée, et j'entrai dans cette chambre d'ami qui pendant un mois allait me donner l'hospitalité.
A peine eus-je posé mon bougeoir sur la commode que mon premier soin fut...
Comment dirai-ie cela?
Je ne trouve pas de rédaction... mais je suis sûr que vous me comprenez.
Connaissez- vous ce système de fermeture qui consiste en un rideau formé de lames de bois glissant dans une coulisse? Cela ne va jamais : les moins redoutables sont ceux qui ne peuvent pas se fermer, mais la plupart ne peuvent pas s'ouvrir.
Le meuble auquel j'avais affaire appartenait à une troisième variété, celle qui ne s'ouvre ni ne se ferme. Après un quart d'heure d'efforts j'étais parvenu à hausser le maudit rideau jusqu'au tiers de l'ouverture : là il se faussa définitivement, et j'eus beau faire, je ne réussis, après de nombreuses tentatives, qu'à une chose : ce fut d'arracher le bouton qui me resta à la main et que je jetai de rage.
J'eus un mouvement de découragement et je me laissai aller les reins contre la commode.
Mes deux talons glissèrent et je me trouvai assis sur des carreaux rouges aussi luisants que du marbre. Je me relevai prestement et je reconnus, non sans chagrin, que mes deux mains étaient bardées d'un encaustique du plus beau rouge, et qu'en outre j'avais l'air, vu de dos, de m'ètre assis sur un as de cœur.
Mais au demeurant le mal n'était pas grand, et comme j'ai un bon caractère je me contentai
de rire de cette seconde mésaventure; tirant ma malle au milieu de la chambre, je me disposai à placer mes affaires dans les tiroirs de la commode. Il y avait deux chaises dans la chambre, j'en prends une : le dossier me reste dans la main.
— Diable! me dis-je, le mobilier laisse un peu à désirer...
Enfin je rapproche les deux chaises, je mets ma malle dessus, je Touvre, et je cherche de quoi étaler mes affaires avant de les enfermer.
C'est alors que mes yeux s'ouvrirent et que ma situation m'apparut dans toute son horreur !
Il y avait dans celte chambre : un guéridon à dessus de marbre; une commode; une console; un secrétaire; une table de nuit; quatre étagères; une cheminée, et dans cette immense pièce il n'y avait pas de place pour poser une épingle. Je me trompe : il y avait une pelote, brodée en perles d'acier, représentant une rose en acier! et oii une lance n'aurait pas pénétré.
Partout où on avait pu trouver un pouce carré de place horizontale, on avait rangé, soit dans des boîtes de carton agrémentées de papier doré, soit sur des ronds de chenille ou de laine, tout ce que la petitesse d'esprit ou le mauvais goût ont pu jamais inventer de mesquin, de bête,
d'irritant, d'exaspérant! Je tournais autour de la chambre, les dents serrées, les mains en avant, prêt à balayer d'un revers toutes ces petites horreurs.
La cheminée! en plâtre, avec peinture ayant la prétention d'imiter le marbre. Un devant de cheminée en papier noir verni, avec tableau à encadrement doré au milieu, représentant une chasse au lion en lithographie coloriée, grands dieux! et un lion qui avait l'air d'un singe malade!
La tablette, juste assez large pour supporter une pendule en porcelaine, avec globe, représentait Malek-Adel à cheval et brandissant son sabre de porcelaine! A droite et à gauche, deux vases de fleurs en porcelaine, sous globe aussi. Plus deux chandeliers en gros verre fondu, dans un style moyen âge de 1832. Et puis, entre les chandeliers et la pendule, deux petits bonshommes en coquillage, mari et femme.
Maintenant, sous les globes, devant, dessus et derrière, sur le marbre de la console et de la commode, sur les étagères, sur le secrétaire, partout : des échantillons absurdes de minéraux ; des fleurs sèches prétendues conservées dans d'afi'reux petits pots pleins de sable ; des flacons en forme de Turcs et d'odalisques ayant un bouchon pour cou et des épaules pour goulot;
des nids d'oiseaux et des fleurs de chardon pétrifiées ; des papillons piqués sur un bouchon; des paons, des cerfs, des colombes, enverrefilé; et puis, trônant au milieu de ces infamies comme un roi au milieu de ses sujets, Fœuf d'autruche, agrémenté d'un gland en or faux et bourre de soie I
Les murs^ les murs mêmes, étaient couverts d'obj ets dont Tassemblage paraissait calculé pour mettre le comble aux tortures des malheureux enfermés dans cette chambre et pour les pousser au désespoir!
On voyait là des cadres d'insectes, des pancartes pour idiots et gâteux, telles que les « Principaux Grands Hommes », les « Monuments les plus élevés du monde » , les « Pavillons de toutes les nations du globe », les « Maladies du Cheval », les «Traits Remarquables de l'histoire de France » . Un bouquet brodé en soie floche sur parchemin faisait pendant à un calvaire en papier tortillé, avec des rochers de liège et de petits morceaux de miroir imitant des lacs. Il y avait de grandes gravures, des dessins d'écoliers représentant des dieux, des bergers et des Romains, le tout dans de grands cadres peints en vert clair. Enfin, placée au milieu du grand panneau, comme pièce principale, Corinne au cap Misènel
Je me laissai tomber sur un fauteuil : j'étais anéanti.
Quoi! me disais-je, voilà donc ce qu'ils ont su m'offrir pour y passer un mois de cette vie de calme et de recueillement que je suis venu chercher ici! 0 aveuglement du propriétaire! 0 crétinisme redoutable des champs ! voilà donc où l'on tombe ! Et Léon, lui l'homme du monde exquis, lui le dilettante en toute chose, ne s'aperçoit pas qu'il m'assassine en m'enfermant dans ce pandémonium de l'imbécillité campagnarde !
Ayant un peu soulagé mon cœur par ces paroles remarquables, je me mis en devoir de ranger mon linge dans la commode.
J'attaquai le premier tiroir. Il résistait. Je m'aperçus que la serrure était fermée : je fis tourner la clef, qui poussa un cri rauque et strident et se força si bien que je ne pus jamais l'ouvrir. •Le second tiroir, après une faible défense, consentit à sortir, mais du côté droit seulement et en s'enfonçant d'autant du côté gauche. J'y mis de la douceur, de l'adresse, et je réussis à faire sortir le côté gauche et rentrer le côté droit. Alors, impatienté, je poussai des deux mains et il s'enfonça si également qu'il ne pouvait plus sortir du tout. C'en était trop! Saisissant les deux poignées, je donnai une si
vigoureuse secousse que le tiroir s'élança d'un bloc et me tomba sur les tibias en même temps que je tombais moi-même en arrière.
Vraiment! m'écriais-je furieux, il n'est pas permis de recevoir de la sorte ses amis! Voilà donc l'hospitalité! De bons meubles pour soi, et pour les amis tout ce qui est laid et hors d'usage !
Je ne tardai pas à avoir honte de ce que je venais de dire, et l'amitié, reprenant le dessus, me souffla de bonnes paroles.
Au fait, me disais-je, je suis peut-être injuste. Ne serait-ce pas moi qui suis régoïstc? J'oublie que cette maison est un vieux patrimoine où des générations se sont succédé, laissant aux survivants des souvenirs qui se seront accumulés et qu'on aura rassemblés dans cette chambre où le dernier aïeul a peut-être passé une partie de sa vie, et on en aura fait la chambre d'ami, comme pour y donner rendezvous à toutes les affections...
Je commençai donc à regarder d'un autre œil cette pauvre vieille chambre, et j'en fus même récompensé en découvrant la porte d'un cabinet de toilette que j'avais pris pour un placard. J'y trouvai une toilette modeste mais complète, et soulagé par cette heureuse découverte, je résolus de me coucher et de remettre mon installation au lendemain.
La Rochefoucault a dit que rien ne rafraîchit le sang comme une bonne résolution : je me répétais mentalement ces paroles en me dirigeant vers mon lit, lorsque je butai contre un objet rond et élastique; grâce au dossier du fauteuil, je réussis à rester sur mes pieds, mais un craquement lamentable m'apprit que le dossier du vieux meuble s'était brisé sous mon étreinte. En même temps je sentis quelque chose d'accroché à mon pantalon : je regardai, c'était une peau de panthère aux trois quarts pelée et qui servait de descente de lit. J'avais buté contre la tête, qui était rembourrée mais en aussi lamentable état que le reste, car il y manquait un des deux yeux de verre, qu'on avait remplacé par un bouton de soie jaune avec une tache d'encre, et ce qui m'accrochait le pantalon, c'était l'arceau en fil de fer sur lequel on avait tendu jadis du drap écarlate pour imiter la langue : mais il n'y avait plus que des débris de drap, et l'arceau délivré, formant crochet, avait happé mon pantalon au passage.
Ce dernier incident, sans me faire perdre tout à fait ma sérénité croissante, me confirma dans la résolution de me coucher au plus vite, et me déshabillant rapidement, je me jetai sur mon lit.
C'était la dernière épreuve : elle fut terrible.
Le taquet qui soutenait le sommier du côté
droit de la tête céda, et le lit, basculant suivant une diagonale, s'enfonça en penchant à droite, tandis qu'à gauche mes pieds se relevaient d'autant. Voulant essayer de rétablir les choses, je défis les draps et les couvertures d'un côté tandis que l'autre côté restait pincé entre le lit et le sommier.
Après quelques moments d'un désespoir morne, comme je vis qu'il était bientôt minuit, je me dis qu'il serait bien égoïste à moi de réveiller toute une maison pour un lit détraqué, d'autant que je ne savais à quelle porte frapper pour appeler à mon aide, et prenant mon courage à deux mains je m'enveloppai comme je pus dans l'informe paquet des draps et des couvertures et je m'endormis profondément.
Le lendemain lorsque je m'éveillai, un rayon discret de soleil brillait par les trous des contrevents. Je sautai à bas du lit, j'ouvris ma fenêtre, et respirant avec délices l'air du matin embaumé de l'odeur saine de l'étable et des senteurs de foin, je me mis à écouter les roucoulements des pigeons, les cris des coqs et le chant des oiseaux, mêlés aux tintements de la sonnette des bœufs qui s'en allaient par paires au travail.
A ce tableau touchant de la nature j'oubliai toutes mes misères de la soirée et de la nuit; je me rappelai avec attendrissement cette arrivée,
cet accueil si simple et si affectueux, et repentant des mauvaises pensées qui m'avaient un instant traversé le cœur, je me dépêchai de m'habiller pour aller retrouver les enfants que j'avais vus courir vers la ferme.
Au moment oii je passais devant le salon, la porte s'ouvrit, une main m'attira, et un spectacle moitié comique et moitié touchant m'apparut.
Les trois enfants tenaient chacun une couronne, leur mère me présentait, sur un plateau d'argent, une jolie clef en fer ciselé.
— Nous avons voulu t'éprouver^ me dit Léon en riant, tu as galamment supporté l'épreuve. Yiens prendre possession de la chambre des vrais amis : tu l'as bien gagnée!
Les enfants vinrent me poser les couronnes sur la tête, la femme de Léon me remit la clef, et on me conduisit à la chambre que j'avais méritée par ma constance dans les terribles épreuves de cette nuit.
Ci'était la plus belle du château.
J'v suis resté trois mois.