ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE
Du temps que j'habitais Gerceau-la-Toupie, où le gouvernement m'avait confié les importantes fonctions de receveur de l'enregistrement, j'étais logé chez une vieille dame veuve d'un commis à cheval des contributions indirectes. Elle n'avait d'autre bien que sa maison, avec un petit enclos planté de mûriers. Quelques fleurs dans un jardinet, deux vignes grimpant à la façade et s'étalant sur une treille, quelques pêchers en espalier s'épanouissant sur les murs de droite et de gauche, tel était ce petit domaine.
L'été elle élevait des vers à soie, ce qui lui rapportait de quatre cents à six cents francs. Elle avait le privilège assuré de loger le receveur de l'enregistrement, par la raison que c'étaitl'usage; et « c'est l'usage », en province, constitue aussi
souvent une rente au bénéfice de certaines personnes qu'une servitude à la charge de certaines autres. Enfin elle parvenait à joindre les deux bouts grâce à une petite industrie de ménage que les dames peuvent exercer, dans quelques villes du midi, sans faire gloser le monde : elle faisait du vert-de-gris. Rien n'est plus facile : on achète des feuilles de cuivre rouge et on les met dans sa cave : le vert-de-gris se forme tout seul, et lorsqu^il y en a assez on le vend.
La vieille dame vivait ainsi à l'abri delà gêne. G^était une femme très comme il faut, grande, sèche; gracieuse, malgré cela, de cette grâce particulière aux vieilles familles nobles : et elle en était en effet d'une des plus anciennes maisons de la province.
Lorsque je la vis pour la première fois je ne pouvais comprendre qu'une femme aussi distinguée eût pu épouser un simple commis à cheval: plus tard je sus que c'était un mariage de dévouement. Son mari, lorsqu'on le lui avait présenté, était fournisseur aux armées et énormément riche; elle s'était sacrifiée pour tirer sa mère et ses sœurs de la misère où la Révolution les avait jetées. Deux ans après cette union son mari s'était ruiné, et il avait obtenu sa place, où il était resté jusqu'à sa mort.
Elle était d'une grande piété et, ce qui ne va
pas toujours avec ce genre de mérite, d'une bienveillance à toute épreuve : jamais elle ne disait de mal de personne. Après le bon Dieu, ce qu'elle aimait le plus au monde c'était son locataire : quel qu'il fût elle le qualifiait toujours de « charmant garçon, rangé comme une jeune fille ». Elle avait marié quatre de mes prédécesseurs, grâce à ses relations avec le clergé, et tous étaient parfaitement heureux.
Après son locataire venaient, dans l'ordre de ses affections, ses vers à soie, bonnes bêtes au demeurant mais qui lui donnaient parfois de grands chagrins, lorsque la muscardine, ce choléra des vers à soie, les enlevait par centaines et le cocon avec. C'était d'ailleurs une affection intermittente qui finissait avec la troisième mue ; et lorsque la bonne dame voyait ses élèves grimper aux branches, choisir leur place et disparaître peu à peu, comme dans un nuage, sous l'entre-croisement des fils de la soie, il lui semblait qu'on y enfermait une partie de son cœur pour jusqu'à la saison suivante.
Lorsque les cocons étaient recueillis et vendus, toute l'activité de cœur et d'esprit de la vieille dame se reportait sur son vert-de-gris : c'était sa troisième affection sur cette terre ; sa quatrième, en comptant le bon Dieu.
Elle descendait matin et soir à sa cave et
combinait tout le long du jour mille petits moyens de commère pour activer l'oxydation ; de temps en temps elle raclait ses plaques, que la nature, dans son infatigable et inépuisable bonté, ne tardait pas à recouvrir d'une nouvelle couche de vert-de-gris. Et la dame raclait de nouveau, et la nature oxydait encore : et ainsi, entre la nature généreuse et la dame reconnaissante, se continuait cet affectueux commerce de soins d'une part, de bienfaits de l'autre, qui dans la magnanerie, dans le jardin et dans la cave, faisait contribuer les trois règnes de la nature à la prospérité modeste de la maison.
M"*" Peyrus, ainsi s'appelait ma propriétaire, avait conservé toutes les habitudes de son monde et en était restée aux modes du temps de sa jeunesse. Elle faisait la petite voix lorsqu'elle abordait ou recevait quelqu'un, et tournait la tête de droite et de gauche en l'inclinant gracieusement, tout le temps que duraient ces préliminaires insignifiants qu'il est d'usage d'échanger au début de toute conversation; et jusqu'à ce que ce fût fini, elle souriait.
Elle se coiffait en coques, une de chaque côté de la figure, deux sur le plus haut sommet de la tête. Elle portait au cou un ruban de velours noir avec une croix d'or, comme Ketty dans Le Chalet. Jeuny Yertpré, qui avait créé ce rôle il
y a quelque cinquante ans, était son type. Cette actrice a passionné le monde, comme aujourd'hui fait Sarah Bernhardt. On avait dit à ^jme Peyrus, qui était alors M^'"" de la Roche-Sensenac, qu'elle ressemblait à Jenny Yertpré. Une fois mariée M""" Peyrus avait adopté la robe blanche courte, les manches à gigots, le petit tablier de taffetas vert à dents de loup, les mitaines de filet noir, et les souliers attachés autour de la jambe par des faveurs croisées formant des losanges dont la série se perd sous le jupon. Telle elle était encore, sauf la robe blanche, que la toile de Yichy avait détrônée peu à peu, et le tablier vert, qui était devenu noir.
« La société » n'est pas nombreuse à Cerceaula-Toupie. M""^ Peyrus, en y arrivant, était encore jeune et aurait aimé à voir un peu de monde, mais elle se sentait trop bien élevée pour frayer avec les gros bonnets du pays, gens d'ailleurs peu sociables : elle ne vit d'abord que le curé. Plus tard, lorsqu'elle fut devenue veuve, les familles nobles du voisinage lui firent quelques avances auxquelles sa pauvreté ne lui permit pas de se rendre : tout se bornait de sa part à aller diner une fois l'an au château de Mesnilfontaine, où, au dessert, le plus vieux gentilhomme portait la santé du roi. le plus jeune^ la santé de la reine, après quoi on se levait de
table et on allait faire un reversis dans le grand salon.
Ainsi se passait depuis bien des années la vie monotone de M"^ Peyrus, et elle aurait continué ainsi indéfiniment sans l'arrivée de M. Lecoq, buraliste des contributions indirectes à Cerceau-la-Toupie, homme exécrable sous tous les rapports, et qui n'avait pas peu contribué à abréger les jours de M. Peyrus par les désagréments dont il l'avait abreuvé dans leurs relations forcées de service. Lecoq était marié et il rendait sa femme très malheureuse.
Les deux dames ne se voyaient que politiquement, comme on dit, tant que leurs maris vécurent : il n'y avait en effet rien de commun entre elles deux que cette antipathie instinctive qui sépare les gens nés dans des conditions différentes et rapprochés de force par les hasards de la vie. Mais Lecoq et Peyrus étant morts dans le même mois, ce fut pour les deux veuves une occasion de se voir davantage.
M™'' Lecoq appartenait à celte variété si nombreuse de la race féminine que caractérisent une petite taille et un léger embonpoint : d'où, par une analogie naturelle qu'on peut appeler la loi de l'assortiment, toutes les formes et tous les traits de sa personne s'épanouissaient en un style mignard et fleuri. Petite tète, petites mains,
petits pieds, taille courte, hanches opulentes, figure ronde, petits yeux pétillants, lèvres sensuelles et carminées, le tout fort proprement enveloppé dans une peau fine et légèrement rosée, tel était son signalement. Je regrette d'être obligé d'ajouter que M""' Lecoq avait soixante-cinq ans, et ce premier aveu me met plus à Taise pour vous en faire un second : c'est qu'elle était sourde comme on ne Test que dans les vaudevilles.
Son mari lui ayant laissé une petite fortune, elle vivait de ses rentes sans rien faire. Elle était gourmande comme une chatte, et sa surdité ne lui permettant pas de se mêler aux conversations de ses voisines, elle avait imaginé un plan d'existence qui donnait ample satisfaction aux deux envies dont se composait le très simple mécanisme de son activité : l'envie de parler , l'envie de manger de bonnes choses.
Elle passait donc son temps dans sa cuisine, assise sur un de ces fauteuils de paille à marchepied dont les maîtres d'école se servent pour se tenir à la hauteur de leurs fonctions, parce qu'ils peuvent de là surveiller les marmots en les dominant. M™'' Lecoq, toujours tirée à quatre épingles, avec beaucoup de lingerie et de rubans, trônait sur ce fauteuil du matin au soir; et depuis le matin jusqu'au soir, à part
rheure des repas et d'une petite promenade, elle ne cessait de parler à sa servante. Ses discours étaient si variés, si bienveillants, si instructifs, si appétissants, que sa petite bonne, après en avoir eu la migraine pendant les huit premiers jours de son service, avait fini par s'habituer au bavardage de sa maîtresse. A force de faire de bons petits plats elle était devenue gourmande aussi, et se trouvait très heureuse de son sort.
M"^" Lecoq, qui, disait-on, avait eu dans sa jeunesse le cœur assez tendre^ avait senti le besoin de reporter sur quelque chose l'excédent d'affection, peu embarrassant d'ailleurs, que le trépas de M. Lecoq avait laissé disponible. Après de longues méditations elle avait choisi pour cet emploi un couple de serins. Chaque printemps elle se plaisait à voir renaître entre ces deux intéressants volatiles une tendresse que les barreaux de la cage resserraient sans la refroidir et sans en dérober le spectacle aux yeux des curieux bienveillants. En sa qualité de fine cuisinière, même, elle avait fait, sur le choix de la nourriture appropriée à cette phase enthousiaste de la vie des serins, des observations savantes qui se traduisaient par un régime sur la nature duquel je vous demande la permission de ne pas insister.
Telles étaient ces deux existences, petites et
médiocres au possible, que la mort de deux époux vulgaires et peu regrettés venait de mêler ensemble depuis une année à peine lorsque le hasard de ma carrière me fit locataire de
^£me PeyrUS.
Yous voyez d'ici ces créatures insignifiantes, et vous ne pouvez pas penser qu'avec ces deux marionnettes j'arrive à produire des effets bien dramatiques : n'y comptez pas. Je ne crée pas les personnages, je les fais voir tels qu'ils sont. Mais la nature humaine, dans ses inépuisables combinaisons, ne se répète jamais deux fois, et telle est sa variété infinie, que quiconque peut réussir à peindre fidèlement un seul de ses aspects est sûr de faire un tableau inédit.
Je n'ai donc aucun événement à vous raconter : il ne s'en passait pas dans ces deux maisons.
Mais la vie de l'âme, voilà le drame éternel, et, burlesque ou tragique, il se déroule aussi bien dans le cœur d'une portière de la rue Mouffetard que dans celui de Phèdre ou d'Hermione.
Mes deux héroïnes n'étaient pas, je le confesse, taillées dans le marbre pentélique : elles n'étaient pas non plus pétries de la boue du ruisseau. Si vous voulez absolument que je les classe, je conviendrai qu'à mes yeux elles occupaient, dans l'échelle de la nature humaine, un degré correspondant à celui qu'on pourrait
assigner, dans l'art de la statuaire, à ces têtes de carton peint dont les modistes se servent pour confectionner les chapeaux des dames. Mais qu'importe? tout est intéressant dans la nature : et n'avons-nous pas vu, de nos jours, l'Histoire de l'Invalide à la Tête de Bois passionner toute une génération et faire palpiter les cœurs depuis les solitudes glacées du pôle jusqu'aux déserts enflammés de l'Arabie?
Je soutiens donc que mes deux vieilles dames sont tout aussi présentables que Corinne et que Julie. A coup sûr elles sont moins ennuyeuses, et c'est déjà quelque chose.
Le moment est venu de vous faire un dernier aveu sur le compte de M'"" Peyrus : c'est que ma digne propriétaire était non moins sourde et peut-être un peu plus bavarde que M""^ Lecoq : toute la différence entre elles, c'est que jyjmc Peyrus avait une voix grave et nasillarde, tandis que M™"" Lecoq avait une voix flûtée et grasseyante. Le siège du caquetage était, chez la première, dans les fosses nasales; chez la seconde, dans la langue et les lèvres.
]y|me Peyrus palabrait. M'"' Lecoq jabotait.
Leur commune infirmité était devenue, grâce au hasard qui les avait réunies , un lien vraiment providentiel : car chacune d'elles, également hors d'état d'entendre ou de se taire, était
également intolérable à toute autre personne qu'un sourd, et également incapable de supporter les intervalles de silence auxquels les bienséances de la conversation normale condamnent à tour de rôle chacun des interlocuteurs.
Malgré les illusions que les sourds se font sur leur infirmité, les deux dames n'avaient pu se dissimuler, dès les premiers essais de conversation un peu suivie, qu'il ne fallait pas songer à s'entendre sérieusement.
Egalement convaincues de l'inutilité absolue de toute tentative dans ce sens, mais également convaincues aussi qu'il leur était impossible de vivre sans parler, elles avaient passé outre ; et peu à peu, par un accord tacite que la force des choses avait établi entre elles, elles en étaient venues à échanger dans leurs visites des séries do propos quelconques sur les deux ou trois sujets qui formaient le répertoire de leurs pensées.
Les gestes, les mines, dont chacune d'elles accompagnait son débit, leur servaient de renseignements vagues sur la teinte et le style du sujet traité par l'adversaire. Quant au sujet luimême^ il était déterminé de droit, pour celle des deux dames qui écoutait, par les quelques mots qu'elle parvenait à saisir à travers le murmure vague de la parole.
Il résultait de tout cela des colloques insensés ,
puisque le simulacre de conversation auquel se livraient les deux vieilles dames ne reposait que sur une hypothèse démentie par le fait de leur irrémédiable et infranchissable surdité. Colloques d'autant plus insensés que neuf fois sur dix ce qu'elles entendaient était entendu de travers.
Et pourtant, tout bien considéré, elles avaient raison. Le résultat était le même. Elles échangeaient des propos insignifiants , mais elles ne les entendaient pas : elles étaient ainsi garanties contre l'ennui réciproque qu'elles se seraient mutuellement causé. Mais elles parlaient, elles parlaient à volonté : elles avaient donc tous les avantages de la conversation sans en avoir à craindre les iaconvénients. C'est ainsi, par exemple, qu'elles ne craignaient pas de se faire les confidences les plus intimes, les plus délicates, sûres qu'elles étaient de ne pas pouvoir être trahies.
Je n'ai plus qu'à ajouter un renseignement utile, quoique d'une manière secondaire, à l'exposé des faits : c'est que la servante de M""" Lecoq avait dix-sept ans, qu'elle était blonde, jolie comme un cœur, et qu'elle se nommait Louison.
Maintenant que tous les éléments de l'expérience sont en place, nous n'avons plus qu'à mettre en mouvement les deux appareils psy-
chologiques dont nous venons de décrire les ressorts. Et il suffira pour cela de mettre en présence les dames Peyrus et Lecoq, car à peine se sont -elles aperçues que leurs langues se mettent en mouvement.
M™" Peyrus. — Bonjour, madame !
M"^ Lecoq. — Bonjour^, madame Peyrus.
^jme Peyrxjs. — Vous ètcs bien aimable d'être venue me voir.
M'"^ Lecoq. — Merci. Et vous-même?
^j^mc Peyrus. — Merci. Et vous-même?
M'"'' Lecoq. — Et M. Jules, comment va-t-il?
^j^me Peyrus, — Comment se portent le serin, la serine (somiauti, les serineaux, les serinettes?
^|me Le(;qq, — Tout ce que vous voudrez, combien en voulez-vous, de serviettes? Vous avez donc du monde à diner? Eh bien, je vous en enverrai une douzaine ce soir par Lonison.
^jme Peyrus. — Je vous remercie, mais aujourd'hui, vrai, je ne peux pas : je suis trop enrhumée. Je n'en suis pas moins bien sensible à votre aimable invitation.
M™*" Lecoq. — Louison? Ne m'en parlez pas. Cette petite me fera mourir de chagrin. Enfin je ne peux pas réussir à obtenir qu'elle compte jusqu'à deux cents pour me faire cuire mes œufs à la coque ; on...
M'^'' Peyrus. — J'en ai cinquante livres...
M™^ Lecoq. — ... dirait vraiment qu'elle fait exprès de les laisser durcir...
]y|me Peyrus. — ... et ce qu'il y a de tout à fait extraordinaire, c'est qu'il n'y a pas là-dessus cent cocons jaunes...
M""^ Lecoq. — Oui, c'est justement ce que je lui disais encore tout à l'heure : « C'est extraordinaire devoir une fille intelligente comme vous ne pas pouvoir compter jusqu'à deux cents sans se tromper. » Et vous concevez que ça ne peut pas aller : autant de fois elle se trompe, autant de fois elle recommence , si bien qu'un jour elle a laissé mes œufs dix minutes dans l'eau bouillante. Ce n'était plus des œufs, ma chère madame Peyrus, c'était des billes de billards. Vrai, j'avais envie de m'en servir pour raccommoder mes bas dessus, pour lui faire honte.
jyjme Peyj^us. — Qu'ils diminuent dans l'eau bouillante? Pas du tout, pas du tout, ma chère madame Lecoq : ils gonflent, au contraire ! L'eau bouillante tue la chrysalide , pauvre bête ! et fond la gomme naturelle qui colle le fil, sans cela on ne pourrait pas dévider la soie.
M""" Lecoq. — Oh! il faut que je vous raconte... Vraiment c'est à ne pas le croire, comme ces petites bêtes s'aiment ! Enfin, depuis deux jours, ils s'embrassent, mais de vrais baisers, là, comme des personnes. Enfin, vous me croirez
si vous voulez, mais c'est au point que j'ai été obligée de couvrir la cage du côté qui fait face au fourneau, parce que Louison ne fait que les regarder. iDun air mystérieux.) Je suis sûre qu'avant un mois elle va pondre...
^jme Pjtyrus. — Comment? Pondre? Louison? Je crains, chère madame, de m'ètre méprise sur le sens de vos paroles. Serait-il possible que cette jeune fille, jusqu'à présent si pure et si chaste, eût tout à coup oublié ses devoirs? Pour moi j"ai peine à le croire et, (Baissantiesyeux.) à moins que vous n'ayez des raisons... des preuves... visibles... convaincantes... de... son état, je ne doute pas que vous n'ayez été abusée par des apparences trompeuses.
^1°"° Lecoq. — Des apparences trompeuses? Oh! pour ça il n'y a pas de danger, jamais elle n'a fait un œuf clair. Maintenant, vous savez, les petits ne viennent pas toujours bien : il y en a qui sont plus délicats que les autres; et puis enfin les accidents... Vous rappelez-vous ce petit qui est tombé dans le fromage à la pie? Ah ! ça me fend le cœur quand j'y pense! (EUe pleure.)
^£me Pi^YRus, pleurant. Pauvrc clièrc madame, vous en êtes donc bien sûre?
M"""" Lecoq. — Comment, si j'en suis sûre!
(Essuyant vivement ses larmes et parlant avec une extrême volubilité.) Ah ! qu'on a bien raison de dire qu'il ne
faut s'en rapporter qu'à soi-même pour le soin des enfants ! Car enfin, pauvres petits innocents, c'est comme des enfants, ces petits oiseaux à la mamelle. Il ne faut pas les perdre de vue une minute si on veut être sûr de les élever. Ah! c'est ime fameuse leçon pour moi, allez!
C'est cette malheureuse idée que j'ai eue de suspendre le nid en haut de la cage au lieu de le mettre au bas comme d'habitude. Car enfin moi j'avais cru bien faire en mettant le fromage à la pie au-dessous du nid, pour que les émanations fortifient les petits, n'est-ce pas? Est-ce que je pouvais mettre ça dans une soucoupe, pour que le mâle vienne patouiller là dedans avec son bec et ses pattes et aller tout saligoter dans la cage ? Est-ce que tout le monde à ma place n'aurait pas fait comme moi? Yous concevez bien qu'une fois tombé dans la tasse à café, le petit ne pouvait pas sortir. Il sera tombé la tête la première dans le fromage.
^jrne Peyrus. — Ah! excusez-moi, chère madame, j'avais mal entendu : je croyais que vous me parliez de vos serins ! Ah! par exemple , je ne sais vraiment où j'avais la tête! (Eiie rit.) Excusez-moi, chère madame, n'est-ce pas? Mais vous savez que j'ai l'oreille un peu dure.
M"' Lkcoq. — L'oseille aux œufs durs? Mais c'est très simple : vous épluchez votre oseille,
VOUS la faites blanchir, vous la pilez, vous la passez à la petite passoire, vous la mettez dans une casserole avec beurre, bouquet garni et un jaune d'œuf. Quand c'est cuit, vous posez dessus des quartiers d'œufs durs. Un peu de jus de rôti ou de poulet ne fait pas de mal.
-^£me Pi^YRLs. — Oh! je sais bien, chère madame, que vous avez l'esprit trop bien fait pour supposer que je veuille vous blesser. Allez ! je sais bien ce que c'est que les ennuis de bonnes, et feu M. Peyrus (devant Dieu soit son âme!) m'a donné plus d'un désagrément de ce côté-là. Mais ce qui est passé est passé : mal d'autrui n'est que songe, dit le proverbe, et ce proverbe a, ma foi, bien raison...
M™" Lecoq. — Dieu voit son âme... Dieu voit son âme... Sans doute : mais le passé, comme vous le dites fort bien, le passé...
^j[me p^YRus. — Oh! si! je vous assure que <^a peut passer : j'en ai vu des exemples; moimême... (Elle parle à roreille de M""' Lecoq, qui nentend pas un mot et qui fait de la tète des signes d'assentiment.)
M""" LeCOQ, montrant le plafond. Yoilà pOUrtailt
iin plafond que j'ai vu faire !
^jme Peyrus. — Je crois qu'il est sorti : il attend son inspecteur, qui doit arriver aujourd'hui. Le connaissez -vous? C'est un homme, oh! tout ce qu'on peut voir de plus distingué. Ma
foi, ils sont bien ensemble, et quand ils se promènent tous deux sur le champ de foire, on dirait deux princes.
M"'*' Lecoq. — Comment! il attend d'être nommé inspecteur? Mais il faut quil soit d'abord vérificateur! A propos, est-il rentré?
]y|me P|i^yj^]^;g — jyjes cocous ? Je vous demande bien pardon, chère madame, je n'y étais pas du tout, mais du tout, je croyais que vous me parliez de mon locataire.
M"'° Lecoq. — Croiriez- vous que l'autre dimanche, parce qu'il était arrivé cinq minutes en retard à la messe, la femme du maire le regardait avec un air de mépris?
jyjme Pj^yrus. — Mon vert-de-gris? Je vous demande bien pardon, chère madame, je n'y étais pas du tout, pas du tout : je croyais que vous me parliez de mes cocons. J'espère en avoir pour cinquante francs à la lin de l'hiver. J'ai mis des plaques dans le petit cellier là à côté, parce que j'ai réfléchi que je pouvais placer mes provisions dans l'office.
Ici les deux bonnes dames, excitées par ce petit caquetage préliminaire, s'assirent vis-à-vis l'une de l'autre, déployèrent leur ouvrage, et, les yeux baissés sur leur broderie, se mirent à parler toutes deux à la fois, d'où résulta le duo ci-après, que je transcris sans commentaires :
j^|me Peyrus. — Il est bien certain qu'il n'est M""*" Lecoq. — Vous savez bien François, le pas possible de voir un plus saint homme que messager pour Carsigny? Il paraît qu'il est du M. le curé : Monseigneur le lui a bien dit dedernier bien avec la cuisinière du sous-préfet. Il vant tout le monde le jour de la tournée pastolui a vu faire un gâteau au riz à la crème et à la torale : « Mon cher abbé, recueillez en ce beau confiture de groseille, avec des fruits confits jour le fruit de vos soins pour ces chers enhachés et de l'angélique, que c'est à se lécher fants : je vous bénis avec eux, et toute votre les doigts. Aussi j'ai pris la recette par écrit, et paroisse. » (Eiie pieuie.) Mon Dieu! qu'il est bon je l'ai chargé de m'acheter deux quarterons de et qu'il a l'air distingué. Monseigneur! Et quelle fruits confits assortis chez le pâtissier. Mon bienveillance! Quand on lui a eu dit que j'étais Dieu! je sais bien que je me prépare encore peutla plus ancienne dame de la congrégation du être un déboire avec cette petite Louison : mais Rosaire, croyez- vous que Sa Grandeur a daigné que voulez-vous? Tenez, Madame Peyrus, cette me donner sa croix à baiser ! Et concevez-vous fille-là me ferait mourir de chagrin", si je n'avais que le soir, après diner, Monseigneur est entré pas mes serins : mais ces petites bètcs me conso-
chez moi pour visiter mes vers à soie et qu'il a lent de tout. 11 n'est pas possible d'être plus aidaigné les bénir? Aussi vous avez vu quelle rémables et mieux élevés. Enfin il y a des jours coite! Et M. Jules, mon locataire, quelle tenue! qu'on croirait qu'il ne leur manque que la pa- Croiriez-vous que Sa Grandeur n'avait jamais vu rôle ! Aussi je veux leur acheter une cage toute travailler les vers à soie? M. Jules lui a tout neuve à barreaux peints en vert : c'est beaucoup expliqué, oh ! oui, avec une politesse, avec une plus gai, ça leur rappelle leur pays, pauvres petits grâce ! Enfm Monseigneur a dit k M. le curé qu'il chéris ! Croyez-vous que ça leur fasse beaucoup n'en revenait pas de voir un jeune homme si de peine d'être enfermés? Mais quand on aime, bien élevé et qui sait si bien expliquer les vers, madame Peyrus, on supporte tout, n'est-il pas En passant dans la cuisine, il a vu trois grands vrai? et avec plaisir, encore! Ah! j'ai un noubocaux de vert-de-gris...
veau plat...
A ce moment l'envie de rire, que je comprimais depuis quelque temps, fut plus forte. J'eus un mouvement qui me fit perdre l'équilibre et je tombai lourdement du haut de la table.
J'étais monté sur cette table afin de voir et d'entendre les deux vieilles dames à travers
une lucarne qui donnait du cellier dans la salle à manger.
Dans ma chute j ^entraînai Louison, qui était aussi sur la table, table si étroite que j'avais été obligé de la soutenir par la taille pendant tout le temps que dura le colloque des deux dames.
Cette double chute entraîna malheureusement un effet qui nous épouvanta tous deux, par la crainte des interprétations fâcheuses auxquelles aurait pu donner lieu notre présence simultanée et prolongée dans ce cellier obscur : cet effet fut que toutes les feuilles de cuivre déposées sur des tasseaux le long des murs tombèrent en imitant le fracas du tonnerre.
Un moment se passa, moment bien court, mais pendant lequel toutes les conséquences de cet accident se déroulèrent à mes yeux avec la rapidité de l'éclair. Je vis Louison déshonorée, ma réputation perdue, ma carrière compromise^ Cerceau-la-Toupie scandalisé, M""^ Lecoq en fureur. M"'"' Peyrus en larmes.
^^lmc Peyi-us teya ]a tète, et la tournant vers M°''^ Lecoq :
— Chère madame, lui dit-elle, est-ce qu'on n'a pas frappé ?
— Je crois que oui, dit M"^^ Lecoq.
M™' Peyrus posa son ouvrage, secoua son
tablier, rajusta ses coques, et se tournant gracieusement vers la porte, elle dit en faisant une petite révérence :
— Entrez !
Par une belle matinée de septembre 1873, le beau et puissant vapeur à aubes « Britamj », venant de Southampton à Jersey, déposait, le long ^Mpier de Saint-Hélier, d'abord les «Malles Royales » , puis une cargaison de voyageurs dont la plupart étaient des touristes venus là de tous les points de l'Angleterre, les uns pour visiter en courant les lieux d'excursion catalogués dans Murray, les autres pour y séjourner quelque temps et pour, sans trop se presser, jouir des « beautés » de Tîle, qui sont célèbres.
Parmi ces passagers trois personnages doivent appeler notre attention. Le premier s'appelait Tbomas Fairbull; le second, John Fairbull; le troisième, qui était une femme^, était connu à Londres et ailleurs sous les noms de Catherine Jenkins ou, familièrement, Kate Kin, selon le cas.
Thomas Fairbull était ce qu'on appelle un homme intéressant. Il était fils de ses œuvres. A quatorze ans il débarquait aux Indes ; à vingtquatre il en revenait riche; à trente il était très riche et se mariait ; à quarante il était opulent; à quarante-cinq, millionnaire, veuf et père d'un fils unique, John, son compagnon de voyage au moment où commence notre histoire.
Quant à Catherine Jenkins, je n'oserais pas dire que ce fût une aventurière, mais je suis obligé de convenir que c'était une intrigante. Il est malheureusement trop certain qu'elle appartenait à cette espèce d'échassiers, voisine des cigognes, qui chaque printemps s'envole par troupes de Paris, de Londres, de Bruxelles et de Vienne, pour aller s'abattre sur les villes d'eaux ou sur les grèves poétiques de Trouville, Biarritz et autres lieux.
Catherine, appelons-la une fois Kate, n'avait pas attendu d'être débarquée à Jersey pour se mettre en chasse. Après une rapide revue du personnel embarqué à bord, après avoir écouté chaque passager donner son nom et sa résidence à mesure que chacun payait sa place au lieutenant; ayant dûment jaugé et estimé du coin de l'œil les bagages des voyageurs, elle avait jeté son dévolu sur Thomas Fairbull, d'abord parce qu'il était en grand deuil, ce qui
signifiait héritage ou même veuvage, et puis parce qu'en sa qualité de père c'était lui qui devait diriger le voyage et tenir Targent.
Kate ne voyageait jamais sans deux chiens, tous deux exactement pareils, tous deux admirablement dressés. Il n'en paraissait jamais qu'un : l'autre était tenu caché ; il était destiné à remplacer son camarade en cas de maladie ou de mort.
On a vanté leschiens d'aveugle : qu'est-ce que c'est en comparaison des chiens de... sourdes à la voix de l'honneur? Ce qu'on apprend à ces petits animaux est quelque chose d'admirable : non seulement ils rapportent, mais ils arrêtent; ils sont, de plus, à la fois limiers pour découvrir le daim, chiens courants pour le ramener sur l'affût, chiens de garde pour empêcher les surprises, et chiens de correspondance pour porter les billets et donner l'adresse de leur maîtresse en faisant voir au monsieur leur collier où elle est gravée.
En conséquence de ses observations Kale lança son chien sur le fils Fairbull, calculant que c'était le plus sur moyen d'attirer le père. Kate se savait très adroite à ce coup-là : elle l'appelait « le carambolage ». Elle se vantait de n'en avoir jamais manqué un.
Mais cette fois-ci le chien eut beau s'escrimer,
il eut beau déployer toutes les finesses de son jeu, rien n'y fit. Le jeune homme se laissa agacer, caresser, lécher, sans jeter un regard sur l'inscription gravée au collier du toutou, sans paraître s'apercevoir qu'il appartînt à l'infortunée Kate, quoique celle-ci eût dix fois rappelé le -chien pour le prendre sur ses genoux.
Mais Kate n'était pas femme, fille, si vous voulez, à se décourager pour si peu. Elle avait, pour les cas désespérés, un dernier coup qui ne manquait jamais son effet : celui-là s'appelait « le coup du lapin » .
Elle mit son chien à terre, et le pinçant cruellement à un endroit qu'elle connaissait el où ce pincement avait pour effet d'exaspérer Azor, elle le poussa dans la direction du jeune homme en soufflant à l'oreille du chien ce seul mot :
Azor, hurlant de rage, se précipita sur le mollet gauche de John Fairbull et lui fit, à la hauteur du deuxième tiers inférieur du gras de la jamhe, une morsure cruelle.
John se dressa comme un ressort : il sautilla trois fois à cloche-pied en tenant dans ses deux mains le mollet endommagé. Ses lèvres se contractèrent dans un effort terrible comme pour articuler un son qui n'aurait pu sortir, et enfin, soulevant sa poitrine et ouvrant une
bouche énorme, il hurla, d'une voix qui n'avait rien d'humain, ce seul mot :
— Pppp.-.â... ppppàî!!
A ce cri Thomas Fairbull accourut auprès de son fils, tandis que de l'autre côté se précipitait Kate. La bonne créature, après avoir vigoureusement corrigé Azor, qui subit la correction en compère consommé, se roulant, se rasant, demandant grâce, fit mille excuses au père et au fils. Ce dernier ne répondit mot; quant au père, après avoir relevé le pantalon de son fils et s'être assuré que le mollet en serait quitte pour un bon pinçon, il remercia la dame de son repentir, et après quelques compliments qu'il serait trop long de rapporter ici, lui apprit que son fils John était sourd-muet, mais qu'on avait pu lui apprendre à dire « papa ».
Tout s'expliquait, rien n'était donc désespéré. Le « coup du lapin » avait porté, si bien qu'une heure plus tard Thomas Fairbull était sous le charme, et qu'en arrivante Saiut-IIélier il était absolument hébété et ne se défendait plus.
Kate, comme bien vous pensez, lui avait fait voir du chemin. Cette créature, bâtie pour les voyages de long cours, ne connaissait pas plus le mal de mer que les menues misères de la vie. Elle était fille d'une écuyère écossaise et de plusieurs matelots etquartiers-maitres des escadres
de S. M. B. C'était une coque de bois de teck gréée en sapin de Californie : ça allait, comme on dit, par tous les temps. Au milieu des honnêtes femmes qui de tous côtés « soupiraient » leur repas de la veille, laissant aller à vau-l'eau leurs cheveuxet leur toilette, la vigoureuse créature, fraîche comme la rose, n'avait d'autre souci que d'utiliser le roulis pour se donner des balancements de torse et de hanches qui plongeaient Thomas Fairbull dans un hypnotisme de plus €n plus profond.
Mais tout en jouant de la prunelle, tout en se rajustant des épingles derrière la taille, tout en €ambrant son pied, tout en grattant du petit doigt le bout de son oreille, tout en jouant avec ses petits cheveux, elle le confessait, et les désirs fous qu'elle irritait dans cette grosse chair rouge étaient plus puissants, pour arracher les aveux du patient, que toutes les tortures du moyen âge.
Il lui raconta sa vie. C'était une histoire bien simple, et cependant toute autre qu'une confidente de cette espèce en aurait été vraiment attendrie. Il avait passé quarante-cinq ans à travailler du matin au soir, aussi étranger au monde et à ses joies que la machine commerciale à laquelle sa vie était liée comme par un engrenage. La jeunesse, l'amour, le mariage, la richesse, avaient passé dans son
existence sans qu'il les sentit, sans le toucher, comme un rêve. La mort de sa femme, qu'il adorait sans l'avoir su. l'avait éveillé, et la douleur, dont il avait entendu parler sans l'avoir jusqu'alors jamais comprise, lui avait appris pour la première fois qu'il avait un cœur.
Kate, sans s'impatienter, et lui donnant la réplique par de jolis mouvements de tète, lui laissa raconter comment il avait senti l'amour paternel se glisser doucement à la place du chagrin, et l'affection pour la femme qu'il avait perdue se reporter tout entière sur le pauvre sourd-muet. Cela aurait été touchant si Kate ne l'avait trouvé un peu long- : mais elle le laissa aller tant qu'il voulut sur ce chapitre, et quand il eut fini, elle commença!
Elle divisa son opération en deux parties. Dans la première, elle fit faire à Thomas Fair^ hull son hilan. Il lui donna Tétat de son portefeuille, lui dit comhien il avait de maisons à Londres et à Calcutta, combien de bâtiments sur la mer; il nomma l'un après l'autre ses chevaux et ses domestiques, et Kate, presque épouvantée de l'énorme proie qu'elle sentait palpiter entre ses griffes, se disait déjà en elle-même :
— Comment ferai-je pour manger tout ça?
La seconde passe fut plus délicate mais terrible. Il s'agissait de révéler à Thomas FairbuU
la vérité sur lui-même : il s'agissait de lui dire :
— Yous n'avez pas eu de jeunesse. Ce besoin d'amour que les plus misérables peuvent satisfaire au moins un jour dans leur vie, vous l'avez étouffé jusqu'ici, mais maintenant c'est lui qui vous étouffe ! Et vous millionnaire, vous qui n'avez qu'à vouloir, vous n'osez pas! Ne voyez-vous pas que la vieillesse est déjà sur vos talons? Youlez-vous donc mourir sans avoir connu le plus doux des biens de la vie ? Yous ne le voulez pas? Hâtez-vous donc ! Une occasion perdue ne se retrouve jamais; et d'ailleurs, tel que vous êtes, croyez-vous en trouver beaucoup d'autres? A Londres vous pourriez craindre le scandale, mais ici, sur ce terrain neutre, autant en emporte le vent. Fou que vous êtes ! laissezvous donc aller dans ces beaux bras blancs qui s'ouvrent pour vous recevoir! Yous verrez comme c'est bon de sentir une tête blonde se pencher sur votre épaule !
Elle lui dit tout cela dans le langage muet de la tentation, plus puissant et plus irrésistible que toutes les combinaisons de la ruse féminine, et lorsqu'elle eut fini elle put se dire :
— Je le tiens!
En débarquant Kate fit semblant de vouloir loger dans le même hôtel que Thomas Fairbull. Elle consentit sans difficulté à monter dans le
même fiacre pour aller à « Impérial Hôtel » et y fit descendre ses bagages tandis que Thomas FairbuU s'y installait. Mais le soir à dîner l'infortuné apprit que « la dame » était partie vers trois heures avec ses bagages, en compagnie d'une de ses amies de Saint-Hélier, et que probablement elle était allée se loger dans une maison particulière.
Tout le reste fut à Favenant. Saint-Hélier est grand comme la main. Pendant trois jours elle se fit courir après, tantôt se laissant apercevoir en voiture, tantôt se dérobant sans laisser de trace. Le quatrième jour elle lui avoua son adresse; le cinquième, elle lui permit de venir chez elle ; le sixième, elle le reçut.
Elle était installée chez une respectable personne dont la spécialité lui était connue depuis longtemps, et qui faisait profession de loger décemment et fructueusement les jeunes personnes sans appui. Moyennant la promesse d'une forte rémunération en cas de réussite, cette bonne dame s'engagea à fournir tous les accessoires, figurants et compères, dont on aurait besoin.
Quatre jours d'un traitement judicieux avaient par degrés amené Thomas FairbuU à un tel état de congestion cérébrale, que l'urgence d'une conclusion devenait évidente : comme
une machine chauffée au rouge blanc, Thomas Fairbull menaçait d'éclater.
— Kate, dit la prudente hôtesse à sa locataire, croyez-moi, je me connais en apoplectiques, puisque j'ai fait presque toutes mes affaires avec des messieurs de ce tempérament : si vous tenez celui-ci encore trois jours à ce régime, il vous claquera entre les doigts !
Le lendemain, après une séance où elle lui promettait de co?<;'o?mer positivement sa/?«/nme, Kate consentit à aller avec Thomas Fairbull visiter les Caves de Piémont !
A l'instant précis oii Thomas Fairbull, à genoux aux pieds de sa bien-aimée, fourrait sa tête dans le licou qu'il avait eu tant de peine à obtenir et à l'aide duquel Kate devait le conduire à sa ruine, un quatrième personnage, destiné par la Providence à jouer un rôle inattendu dans cette histoire, débarquait ou plutôt, était débarqué, dans le plus grand mystère, sur le quai de Saint-Hélier. « Dans le plus grand mystère » est ici bien à sa place, car moi-même je ne pourrais vous dire quel était ce personnage, attendu qu'il était enfermé dans une grande caisse fort longue, que la grue à vapeur du steamer Courier^ arrivant de Granville, souleva du pont et déposa sur le quai.
Ne pouvant vous donneraucunrenseignement
sur le nouvel acteur qui vient d'entrer en scène^ mais qui va travailler consciencieusement, n'en doutez pas, pour mériter vos suffrages au moment où il s'agira de vous montrer ses petits talents, je vous demande la permission de revenir à Kate et à Thomas, comme ils s'appelaient déjà dans rintimité.
En sortant de cette entrevue décisive, au moment où, se retournant une dernière fois, il envoyait de sa grosse main rouge un baiser à sa « bien-aimée^ très chère et très jolie », Thomas Fairbull était le plus heureux des hommes.
Mais que devint-il, grands dieux! lorsqu'il se retrouva devant son fils, devant cet être dont l'innocence était pour lui le plus vivant des reproches ! Reproche muet, hélas ! mais plus éloquent que les sermons des pasteurs de l'Eglise anglicane tout entière.
Chaque fois que le pauvre sourd-muet, avec son air de; simplicité angélique, lui disait :
(( Pppp à pppà ! » le cœur du tendre
père se tordait de honte, de remords, mais surtout de tendresse, et alors c'était des angoisses, c'était des combats! Seul avec son fils, Thomas se sentait redevenir pélican : dans ces moments il aurait saigné son cœur pour nourrir de son affection cet enfant qu'il aimait mieux que lui-même : mais dès que Kate paraissait,
le pélican repliait ses ailes, prenait quatre pieds et deux cornes, et devenait taureau! Et puis parfois, dans des rêves apocalyptiques, Thomas Fairbull voyait le taureau et le pélican se livrer des batailles en piétinant sur le corps de son fils !
Ceci vous représente le combat de Famour paternel avec la passion charnelle ou, plus simplement, la lutte du bien et du mal. C'est émouvant !
Le sourd-muet était donc un obstacle, et Kate, qui s'en apercevait bien, savait que, même pour un rendez-vous avec elle, Thomas Fairbull ne consentirait jamais à laisser son fils seul à l'hôtel pendant une journée.
Ce fut là que la logeuse se distingua. Avec un vieil officier destitué pour indélicatesse, une banqueroutière portugaise et trois filles des rues, elle avait composé une « famille respectable )) qu'elle convoquait en séance dans une des chambres meublées de sa maison toutes les fois que Kate donnait elle-même séance à Thomas Fairbull. Le jour de la partie aux Caves de Piémont, cette honorable famille avait invité le sourd-muet à une matinée dansante que les « demoiselles » de la maison donnaient à leurs amies, et, sur le conseil de Kate, Thomas Fairbull, que cette combinaison soulageait d'un grand poids, avait accepté pour son fils.
papa::! 145
Ici, dans Tordre des convenances littéraires, se placerait avec avantage une description pittoresque et sentimentale des Caves de Piémont. Ces grottes réunissent tout le confortable et tout l'agencement qu'onpeut désirer : Vénus et l'Amour semblent avoir « ménagé ces asiles » aux amants en quête d'un endroit pour nicher.
Il faudrait n'avoir jamais hi V Enéide ni Télémaque pour ignorer à quoi servent les grottes. Kate, sans connaître ces estimables ouvrages, avait assez d'expérience pratique pour compenser ses insuffisances littéraires. Elle connaissait les Caves de Piémont, elle savait qu'on y trouvait en tout temps de l'obscurité et |du sable sec, et elle n'en demandait pas davantage.
Vers deux heures quarante- cinq minutes « de relevée », Kate, tendrement suspendue au bras de Thomas FairbuU, entrait à petits pas sous l'arcade de la Grande Grotte. Elle tourna d'abord à droite pour visiter une grotte voisine où tombe une cascade et où passe le câble télégraphique, puis revint peu à peu vers la Grande Grotte, et après avoir folâtré et sautillé de droite et de gauche parmi les rochers, elle se retira insensiblement vers le fond, où la voûte s'abaissait en tournant un peu. Alors, se plantant toute droite sur une place couverte de sable bien doux, elle y marqua l'empreinte d'un de
ses pieds mignons, et penchant la tête avec un sourire plein de promesses, elle pointa son doigt sur l'empreinte en disant à Thomas Fairbull :
— Là!
Au moment où... tout paraissait perdu; au moment où l'Amour Paternel et la Pudeur, tout meurtris d'avoir été foulés aux pieds, allaient sortir désespérés de la grotte, bras dessus bras dessous, comme des vertus qu'on vient de casser aux gages et qui vont chercher une autre condition, un cri, un cri rauque et guttural, un cri menaçant et lamentable comme les accents de la trompette du jugement dernier, éclata du côté de l'ouverture de la caverne et alla se répercuter en grondant jusque dans ses dernières profondeurs :
PpPPP. . . AAA. . . PPPA !
A ce cri, Thomas Fairbull, foudroyé, pâle de remords, se dressa sur ses pieds, et regardant avec horreur la vile créature couchée devant lui et muette elle-même d'effroi, prit sa course à travers les rochers et les flaques d'eau et s'enfuit en criant :
— Oh! mon pauvre John, « papa » ne t'abandonnera jamais !
Un choc épouvantable le renvoya à dix pas en arrière : un homme, courant aussi vite que lui, se précipitait dans la grotte.
Tous deux, à peine raffermis sur leurs jambes, coururent de nouveau l'un sur l'autre, et le nez en avant, l'air égaré, se prenant la main, s'écrièrent en même temps :
I L'avez-vous vu?
( L'avez-vous-vu?
Ils restèrent une seconde en arrêt, puis ils reprirent, d'une voix altérée :
( Il a dit papa!
) Il a dit papa !
\ C'est mon fds!
I C'est mon phoque !
\ Tous êtes fou !
( Yous êtes fou !
\ Allez au diable !
( iVllez au diable !
Et chacun ayant donné à l'autre un bon coup de poing, ils se séparèrent, Thomas FairbuU grimpa comme un fou le long de la falaise et l'homme s'engouffra dans la Grande Grotte comme un ouragan.
Thomas FairbuU fit atteler la voiture, partit au galop pour Saint-Hélier, prit son fils, fit ses malles et s'embarqua le soir même pour Southampton. Quant à l'homme, on l'entendit tournoyer quelque temps dans la grotte en criant comme un possédé, puis des cris aigus de femme commencèrent à dialoguer avec lui, et enfin certain
beuglement d'un timbre indéfinissable vint compléter un trio véritablement phénoménal.
La scène qui suivit fut digne de cette ouverture à grand orchestre. Au seuil de la grotte, l'air vainqueur et inspiré, les cheveux ébouriffés et les habits en morceaux, l'homme apparut, tirant de la main droite un phoque et de la main gauche une femme : le phoque, par la nageoire, comme un enfant qu'on ramène à l'école; la femme, par les cheveux, comme une victime qu'on traîne à l'autel.
Là il s'arrêta, et mettant le pied sur la jupe de Kate pour l'empêcher de se relever, il passa lestement un nœud coulant à la queue du phoque, attacha de l'autre bout un des pieds de Kate, et alors, sûr de sa double capture, se répandit en invectives contre la malheureuse, l'accusant de lui avoir volé son gagne-pain et lui promettant qu'il la ferait pendre.
Elle eut beau faire, il lui fallut monter, accouplée avec le phoque, jusqu'à l'auberge. Là tout s'expliqua et l'innocence de Kate fut établie.
L'homme raconta alors que son phoque, phoque savant qui disait u papa », s'était échappé à Saint-Hélier du Swimming Bat/i où il l'avait mis en pension, et que grâce à de bons renseignements et à d'activés démarches, il avait pu enfin retrouver « son poisson ».
On réintégra le phoque dans une caisse pleine d'eau de mer, et comme Kate n'avait pas d'autre moyen de transport pour retourner à Saint- Hélier, elle dut se résigner à profiter de la charrette qui remportait l'amphibie. Heureusement il faisait nuit.
Le soir de ce jour mémorable, chacun était rentré à sa place : Kate, dans son hôtel garni ; Thomas Fairbull, dans le sentier de la vertu ; le sourd-muet, dans ses droits à rafîection de son père, et le phoque, dans sa baignoire.
A une époque où tous les esprits sainement démocratiques se préoccupent à si juste titre duproblème insoluble de l'instruction des classes laborieuses, un grand enseignement doit jaillir de cette histoire : car on y peut voir comment, réduit pour toute instruction à savoir dire «papa», un simple phoque a pu sauver la vertu, confondre le vice, protéger la faiblesse, rendre un gagne-pain à son maître, et enfin s'arracher lui-même aux égarements de la liberté.
LA CABINE ENCHANTEE
Partez, muscade !
AMaréville toutes les cabines se ressemblent : elles sont en planches, peintes en jaune avec barres bleues pour imiter le coutil. Le baigneur et la baigneuse s'appellent Pichard et ils ont deux enfants.
Gaston s'étant, ce jour-là comme les autres, borné à pousser sa porte en sortant, ne s'étonna pas de la trouver ouverte lorsque, après plus d'une heure de pleine eau au large, ranimé d'ailleurs par une brise assez fraîche, il arriva tout ruisselant, tout violacé, et sauta d'un bond dans ce qu'il crut reconnaître pour sa cabine. Il referma vivement la porte.
Le soleil, au dehors, était aveuglant; c'était en juillet , vers quatre heures et demie au plus. Les yeux de Gaston, éblouis par Téclat du soleil et par le miroitement de la mer, ne lui
152 LA CABINE ENCHANTEE.
permirent pas d'abord de distinguer les détails de la cabine, mais au bout d'une minute il y vit clair et s'aperçut qu'il s'était trompé : il était dans une cabine de dame.
Son premier mouvement fut de s'en aller : il se tourna vers l'entrée, fit un pas, allongea la main vers la serrure.
Mais le diable, qui suivait du coin de l'œil cette petite scène, jugea qu'il était temps d'intervenir pour tirer de cette innocente méprise une tragédie à mettre Maréville sens dessus dessous, et il fit que Gaston, arrêtant son bon mouvement, fut pris d'une irrésistible curiosité et se retourna pour voir.
Il passa donc en revue, d'un coup d'œil furtif et rapide, les nuages roses et blancs de mousseline et de batiste qui flottaient suspendus aux parois de la cabine comme des vapeurs embaumées. Il froissa d'une main palpitante la fine chemise garnie de dentelles, la robe aux plis extravagants et aux boulons fantastiques; il décrocha le mignon chapeau de matelot avec son poisson d'émail irisé frétillant dans un bouquet d'algues vertes et d'actinies roses; il flaira deux bas de soie havane rayés de brun, qui embaumaient l'iris, et il baisa une paire de bottines de peau de daim fauve. Et puis, ce qui acheva de lui tourner la tête, il vit sur une tablette
LA CABINE ENCHANTEE. 153
un gros peigne à démêler en écaille blonde, une large brosse à tète en ivoire, et pas de fausses nattes !
Il y avait encore deux ou trois cheveux couleur d'or moulu, qui étaient restés entrelacés dans les dents du peigne.
Cet examen dura bien deux minutes au plus, et Gaston, honteux de son indiscrétion maintenant que sa curiosité était satisfaite, mit le pouce sur le loquet et entre-bâilla la porte pour regarder s'il pouvait sortir sans être vu.
Mais il se hâta de refermer la porte : une baigneuse arrivait courant du bord de Feau et se dirigeait du côté de la cabine tout en faisant des signes à la femme Pichard, qui se mit à courir aussi pour venir lui ouvrir la porte.
Au bruit de la clef entrant dans la serrure, Gaston sentit ses jambes se dérober sous lui. En quelques secondes, avec une rapidité foudroyante, sa pensée parcourut toutes les résolutions à prendre :
S'élancer comme un boulet, tête baissée, renverser les deux femmes, aller en courant se jeter à la mer, prendre le large, nager jusqu'en Amérique et ne plus revenir jamais;
Tomber à genoux, le menton en avant, la paume des mains tournée vers le zénith, et demander pardon en sanglotant;
154 LA CABINE ENCHANTEE.
Se coucher à la renverse et faire le mort;
Se cacher et attendre les événements.
La clef fit un demi-tour, et pendant que la baigneuse, les yeux encore éblouis par le soleil, se retournait vers la porte et la refermait, Gaston s'était mis à quatre pattes et s'était fourré, comme un chien en faute, sous la banquette qui garnissait le fond de la cabine.
Heureusement pour lui le miroir était au-dessus de la banquette , les brosses et les peignes étaient sur des encoignures à droite et à gauche, de sorte que la baigneuse, venant se placer tout naturellement devant la glace, regardait son propre visage et ne voyait pas qu'un homme était à ses pieds.
Elle commença par s'essuyer la figure et le cou, puis elle déboucla une ceinture de cuir verni qui lui serrait la taille, après quoi elle desserra la coulisse de sa blouse.
Gela fait elle dégagea un bras, puis l'autre, et la lumière discrète de la cabine éclaira le torse le plus divin que jamais la nature, dans son inépuisable magnificence, ait amoureusement modelé pour l'admiration d'un artiste et pour les délices d'un amant.
Mais, que les dames se rassurent et que les hommes s'arrachent les cheveux, la pudeur de la belle baigneuse ne courait en ce moment
LA CABINE ENCHANTEE. 155
aucun risque : l'infortuné Gaston, affolé de peur, faisait comme Fautruche en détresse : il cachait sa tète ! Il collait sa figure contre le plancher, et du magnifique spectacle qui se développait dans la cabine il ne voyait rien !
Ayant quitté son costume de bain, la dame le poussa du pied dans le coin à gauche de la porte, jeta une serviette à terre, mit son corset et son pantalon, s'assit sur la banquette et commença de mettre ses bas tout en cherchant de l'œil ses bottines. Il v en avait une à gauche, vers le coin de la porte : elle l'attira du pied, la chaussa, croisa sa jambe et boutonna.
L'autre manquait. La dame se leva, et du bout du pied chaussé elle écarta le costume de bain pour voir s'il n'aurait pas entraîné et couvert la bottine.
Oh ! ici le courage me manque
Au surplus tout valait mieux pour Gaston que cette angoisse.
Elle se baissa un peu et tendit la main pour atteindre sa bottine : au lieu de bottine elle saisit un pied d'homme!
Un cri affreux voulut sortir de sa gorge mais ne put pas, et elle s'évanouit, murant de son corps inanimé la cachette où Gaston agonisait.
Alors il tourna la tête, vit ce corps abandonné, ces cheveux épars, ces beaux yeux
11)6 LA CABINE ENCHANTEE.
fermés, et écartant délicatement ce gracieux obstacle, il sortit de dessous la banquette, et tout aussitôt, s'agenouillant à côté de l'évanouie, il lui fit, d'un bras et d'une jambe convenablement disposés, un de ces fauteuils pour malades que tout le monde a vus comme moi dans le cinquième acte des mélodrames.
Après quelques minutes qui lui parurent des siècles, Gaston vit enfin ses deux belles paupières se soulever languissamment. Elle poussa un profond soupir, porta la main à son front et dit :
— Oii suis-je ?
Mais elle vit Gaston, et son visage prit une expression de terreur.
— Au nom du ciel, dit-il, madame, au nom de votre honneur, ne criez pas ou vous êtes perdue ! Je suis au désespoir de ce qui vous arrive par ma faute et je suis prêt à tout faire pour vous sauver. Je vous en supplie, écoutez-moi, et nous verrons à trouver un expédient pour nous tirer de cette situation.
* Il lui raconta tout. Elle reprenait ses sens par degrés; ses yeux marquèrent d'abord l'attention, puis la confiance dans la sincérité du coupable.
Quand il eut fini elle le regarda d'un air de désespoir à fendre un rocher, et passant des
LA CABINE ENCHANTEE. 157
larmes à des sanglots qu'elle contenait avec des efforts déchirants, elle lui dit :
— Ainsi, monsieur, parce qu'il vous a plu de donner satisfaction à votre insultante curiosité, me voilà perdue, déshonorée à tout jamais! Et moi, moi qui n'ai rien fait , moi qui ne sais pas seulement votre nom, je traînerai toute ma vie l'opprobre qu'il vous aura suffi d'une minute pour attacher au mien !
A ces mots Gaston sentit toute l'étendue de cette faute qui, par ses conséquences, prenait de minute en minute les proportions d'un crime. Il tomba à genoux aux pieds de sa victime et lui demanda pardon. A travers ses paupières humides elle laissa tomber sur lui un de ces regards qui dans un moment de danger peuvent donner à l'homme la puissance d'un dieu I
La pauvre enfant, agenouillée et les mains jointes, le regardait de l'air le plus suppliant du monde, et la confiance, cette confiance de l'être faible qui attend son salut de l'être fort, brillait doucement dans ses beaux yeux.
Ses yeux, j'ai oublié de vous le dire, étaient couleur de pensée, comme il arrive parfois si heureusement chez les blondes qui ont la peau très fine et très blanche.
Ici Gaston donna la mesure de ce qu'on
138 LA CABINE ENCHANTEE.
pouvait attendre de son sang-froid et de sa lucidité dans le péril :
— Avant tout, madame, nous allons commencer par nous rendre compte de ce qui passe dehors. Je ne sais pas encore de quel moyen nous pourrons essayer pour supprimer ma personne d'entre ces maudites planches^ mais dans les conjonctures désespérées la première chose à tenter est celle qui parait la plus simple, et je veux voir si je ne pourrais pas tout uniment ouvrir la porte et m'en aller.
Mais Gaston, appliquant son œil au trou de la serrure, vit un spectacle ou plutôt une scène qui ne lui laissait aucun espoir de ce côté-là : il se rassit sur la banquette en faisant à sa compagne de captivité un hochement de tète désolé, et après avoir regardé un instant dans le vague, il se remit brusquement, et pointant son doigt sur le pied gauche de la jeune femme :
— Chaussez votre second pied, lui dit-il. Elle se regarda alors, et honteuse de l'état où
elle se trouvait, elle saisit sa jupe pour la passer. Elle était adorable avec son corset bleu, son pantalon court et sa chemise fermée à col de matelot et à manchettes à revers : c'était plus que ravissant, et elle était toute rose de pudeur.
— Madame, lui dit Gaston avec autant de
LA CABINE ENCHANTEE. 139
respect que de fermeté, il faut rester comme vous êtes. Telle que vous voilà vous avez un peu l'air d'un garçon : cela ne suffit pas, il en faut prendre les façons et vous montrer leste et décidée si vous voulez que je vous sauve.
Comme vous voyez, l'histoire, à l'intérieur de la cabine, commençait à prendre d'assez vives couleurs, et cependant ce n'était rien encore en comparaison de ce qui se passait au dehors ou plutôt autour de la cabine, que des groupes, en apparence postés par le hasard, cernaient et gardaient à vue, c'était évident.
Il y avait en ce moment à Maréville uno plumassière en retraite de la rue Saint-Denis, qui avait été épousée on ne savait comment par un vieux beau aux abois, et qui s'appelait la baronne de Longuépine. Méchante comme la gale, curieuse comme un espion, elle passait sa vie à semer de mauvais bruits sur le genre humain et à récolter des scandales.
Au moment où la femme Pichard revenait d'ouvrir la porte à la baigneuse (cabine n° 13), la baronne de Longuépine, sous prétexte de demander des nouvelles de la pêche, venait s'approvisionner de cancans du jour. Les deux enfants de la femme Pichard, un petit garçon et une petite fille, qui l'aidaient dans le service des cabines, arrivèrent à ce moment; remplissant
160 LA CABINE ENCHANTEE.
d'eau chaude un bain de pieds qu'à Maréville on prend toujours en sortant de la mer, elle leur dit :
— Allez porter cela à la dame du n° 13, vous savez, celle qui est arrivée avant-hier?
— Mais, m'man, répondit la petite fille, c'est pas une dame qui est au n° 13, c'est un môssieu.
— Bêtel je viens d'ouvrir moi-même à cette dame et elle est entrée devant moi !
— C'est pourtant bé un môssieu qui est entré dans la cabine, dit à son tour le garçon; j'étais avec ma sœur et je l'ai vu entrer.
— Eh bien, il se sera trompé et il sera ressorti tout de suite.
— Non, il n'est pas sorti, parce que nous sommes restés assis tout près, et nous avions la figure tournée de son côté.
— Eh bien! voilà qui est drôle, par exemple, reprit la mère : est-ce qu'il y aurait du mélange de sexes dans la cabine n° 13? Il ne manquerait plus que cela! Mais nous allons bien voir!
A mesure que ce colloque déroulait devant elle ses perspectives scandaleuses, la baronne de Longuépine, ouvrant ses narines et tendant ses grilles comme un chat à l'odeur d'une souris, machinait silencieusement son plan de campagne.
LA CABINE ENCHANTEE. 161
Elle feignit d'abord de vouloir retenir la femme, lui représentant que le mieux était de fermer les yeux, de ne pas avoir Tair de s'en apercevoir, et de tâcher d'attirer les promeneurs à l'autre bout des cabines afin que le pauvre couple put s'esquiver inaperçu : que la charité chrétienne bien entendue le conseillait, l'ordonnait peut-être...
— Vous en prenez bien à votre aise, répliqua la femme en élevant la voix ; quand on m'aura retiré mon établissement, c'est pas vous qui me le rendrez, pas vrai? Attendez, je m'en vais leur en faire voir, moi, à ces tourtereaux de mer! Je vais leur apprendre, moi, à nicher dans mes cabines ! Allez chercher monsieur le maire et le garde champêtre, dit-elle à ses deux enfants.
A ces mots la baronne partit comme un trait pour aller répandre ces précieuses nouvelles. Un grand nombre de curieux se dirigea avec elle vers la cabine n*" 13. Elle était si transportée que de joie elle avalait sa salive :
— Pauvres gens, disait-elle, savez-vous que c'est peut-être un cas de galères ! Après ça, ma foi, tant pis pour eux, Maréville est perdu, ditelle au propriétaire des trois plus beaux* chalets de la plage, s'il peut s'y passer impunément de tels scandales !
Un mouvement général de bras et de têtes
162 LA CABINE ENCHANTEE.
dirigés vers le grand escalier du remblai annonça l'arrivée du maire.
Bientôt on le vit paraître à gauche de cette ligne, qu'il parcourut rapidement pour venir s'arrêter à quelques pas en avant de la cabine n° 13.
Jamais Maréville n'avait assisté à pareille scène. Les curieux, ne gardant plus aucune mesure, formaient un demi-cercle et concentraient avidement leurs regards sur la porte oii dans quelques secondes allait apparaître la victime dans tout l'éclat et dans toute la nudité de son déshonneur et de sa honte. C'était un de ces petits tableaux de mœurs oij l'humanité se montre si lâche et si cruelle qu'on lui tordrait le cou avec une douce joie!
Le maire fit alors un signe au garde champêtre, et celui-ci, dépliant avec respect un paquet enveloppé de papier gris, en tira une écharpc tricolore à franges d'argent que le maire passa derrière ses reins.
Il en ramenait les deux bouts pour les croiser, lorsqu'un petit bruit sec sortit de l'intérieur de la cabine.
C'était le verrou qu'on venait de tirer.
Le maire, excellent homme au fond, laissa tomber les deux bouts de son écharpe : le cœur lui manquait en pensant à la pauvre patiente dont le supplice allait commencer...
LA CABINE ENCHANTEE. 163
Une minute au moins se passa. On n'entendait plus que les vagues, qui semblaient gronder des malédictions mêlées à des cris d'âme en peine.
Un autre bruit se fit encore entendre : on ouvrait le loquet.
Le pauvre maire eut un éblouissement et détourna la tète, mais tous les autres, allongeant le cou, firent un pas.
La porte s'ouvrit lentement, lentement, et la baigneuse, belle comme le jour, brillante comme une fée, apparut sur le seuil, où elle s'arrêta un instant à considérer le tableau.
C'était horrible. Les vilains sentiments qui les possédaient avaient véritablement décomposé tous ces visages : à voir cette troupe altérée de scandale, on eut dit une meute de chiens prête à s'élancer sur une pauvre biche aux abois.
La baigneuse promena sur les groupes un regard d'un inexprimable mépris, un long soupir s'épanouit et souleva son corsage, ses paupières s'abaissèrent avec une langueur divine, et elle descendit sur le sable.
— Quelle audace ! s'écria la baronne en toisant sa victime.
Et elle se précipita dans la cabine, pour voir r homme!
16i LA CABINE ENCHANTEE.
Elle recula d'horreur et de surprise : I'homme n'y était pas !
Ses joues devinrent vertes, ses lèvres, couleur d'ardoise, et elle demeura un moment suffoquée par le dépit et la rage !
La belle baigneuse, voyant tout le monde se ruer sur sa cabine, parut fort étonnée et demanda ce que cela signifiait : mais personne n'osait répondre et elle se tournait vers le maire pour lui demander des explications, lorsque les deux enfants, traînés à la course par la femme Pichard, furent amenés et répétèrent au maire leur déclaration.
Mais aussitôt leur père survint, et sans paraître au courant de ce qui se passait, dit à sa femme d'un air très inquiet :
— Dis donc, Marie, tu n'as pas vu le monsieur du n° 3? Tout le monde est sorti de l'eau depuis longtemps;, il s'est mis à la mer il y a au moins deux heures, et ses habits sont encore dans sa cabine. Yoilà une demi-heure que je le cherche, je me suis avancé dans l'eau jusqu'à plus de cent mètres, et il n'y a personne. Pourvu
•qu'il ne soit pas arrivé un malheur!
— Ah! mon Dieu! lui dit la femme, quelle journée! Comment était son costume?
— Rouge, avec de larges bordures noires, et un bonnet rouge et noir sur la tête.