‹ Contes fantastiques (volume 2)Chapitre 16 sur 21 · V HOMME ET LA FOURMI · texte numérisé non relu

V HOMME ET LA FOURMI

regardèrent avec surprise, s'éparpillèrent devant lui, et le laissèrent passer. Il chercha de nuit un lieu solitaire; les anciennes histoires racontent qu'une femelle lui fut donnée dans son sommeil; une race entière sortit de lui, et cette race, jalouse et craintive, tant qu'elle étoit foible, se parqua dans ses domaines et disparut longtemps.

Un jour enfin, l'espace qu'elle occupait ne suffit plus à la nourrir. Elle fit des sorties fugitives autour de ses enceintes pour surprendre l'oiseau dans son nid, le lièvre dans son gîte du soir, le chevreau sous ses buissons, le chevreuil sous ses grands ombrages. Elle les emporta palpitants au fond de son repaire, les égorgea sans pitié, et mangea de la chair et du sang.

Les mères s'en aperçurent d'abord. On entendit pour la première fois dans la forêt un bruit immense de géraissements qui ne pouvoit se comparer à rien, car on ne connoissoit pas les tempêtes.

L'homme étoit doué d'une faculté particulière, ou, pour s'exprimer plus justement. Dieu l'avoit frappé, entre toutes ses autres créatures, d'une infirmité propre à sa malheureuse espèce. Il étoit intelligent. Il pressentit bientôt que les animaux irrités deviendroient dangereux pour lui. Il inventa des pièges pour traquer les imprudents et les maladroits, des amorces pour duper les foibles, des armes pour tuer les forts. Comme il tenoit surtout à se défendre, il s'entoura de palissades et de remparts.

Le nombre de ses enfants s'accroissant de jour en jour, il imagina d'élever leurs demeures audessus de la surface des basses terres. Il bâtit des étages sur des étages, il construisit les premières maisons, il fonda la première viUe, que les Grecs ont appelée Biblios, par allusion au nom de Biblion, qu'ils donnoient au livre, et il est pro-

bable qu'ils firent ainsi pour représenter par un seul mot Forigine de toutes les calamités du monde. Cette ville fut la reine des peuples.

On ne sait rien d'ailleurs de son histoire, si ce n'est qu'elle vit danser les premiers baladins, approvisionner la première boucherie, et dresser le premier échafaud.

Les animaux s'effrayèrent en effet des accroissements de cette espèce ennemie qui avoit inventé la mort ; car, avant elle, la cessation de l'existence ne passoit que pour ce qu'elle est réellement, pour un sommeil plus long et plus doux que l'autre, qui arrivoit à son terme, et que chaque espèce alloit goûter à son tour dans un lieu retiré, au jour marqué par la nature.

Depuis l'avènement de l'homme, c'étoit autre chose. L'agneau manquoit au bêlement d'appel de sa mère, et, quand elle cherchoit à retrouver sa trace aux débris de ses toisons, elle flairait du sang sur les herbes à l'endroit où il avoit cessé de les brouter.

Elle se disoit : l'homme a passé là.

On s'assembla pour remédier aux malheurs qu'amenoit avec lui ce nouvel hôte de la création, destiné par un instinct fatal à en troubler l'harmonie. Et comme les idées les plus indulgentes prévaloient toujours dans le sage conseil de ces peuples innocents, on avisa d'envoyer vers l'homme des ambassadeurs choisis parnii les plus intelligents et les plus graves, l'éléphant, le cheval, le bœuf, le faucon et le chien. On chargea ces notables personnages d'offrir au nouveau venu la domination de la moitié du monde, sous la condition qu'il s'y renfermeroit avec sa famille, et qu'il cesseroit d'épouvanter le reste des êtres vivants de son aspect menaçant et de ses sanglantes excursions.

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