‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 2 sur 87 · IV NOTICE SUK HOFFMANN · texte numérisé non relu

IV NOTICE SUK HOFFMANN

au devoir qui lui était imposé , nmer devoir que l'on maudit si souvent, et que plus tard on regrette ; car, à travers ses rigueurs, on voyait briller comme à travers les brumes du matin ces doux rayons d'un ciel d'azur et ces cimes empourprées de l'immense horizon gai, plus tard, pâlissant et s'effacent à nos yeux fatigués.

Pour se consoler de ces fastidieuses obligations, Hoffmann allait chaque jour retrouver son cher Hfppel, et passait avec lui de longues heures à causer d'art, d'amour, de poésie, de tout ce qui émeut si vivement un cœur de dix-huit ans, de tout ee qui donne tant de vie à l'Aine, tant d'éloquence à la parole. Puis, lorsque, son ami le quittait, il suppléait à ces tendres entretiens par de longues lettres enthousiastes, tellesqu'on en écrit quand on a encore toute la plénitude de la foi, quand on n'a point senti passer sur ses sentiments affectueux le souffle mortel de la déception.

Bientôt Hoffmann quitta aussi Krruigsberg. Il fut envoyé à Glosait, auprès d'un de ses oncles, qui remplissait dan» eetteville les fonctions de conseiller de régence. Lu, comme à Kœnigsberg, les éludes judiciaires n'occupaient qu'une partie de ses jours; le reste du temps, il se laissait aller aux caprices de son imagination inquiète et maladive. Tantôt il recherchait avec ardeur les charmes de la musique, puis cette ardeur même le fatiguait, le trompait, et il écrivait à HIppel: « Je n'aime plus la musique. Ce que Jean Paul eu a dit est vnd : elle passe sur notre cœur comme la langue du lion, qui, en se tournant et se retournant sur la peau, Unit par faire couler le sang. La musique me rend aussi faible qu'un enfant; elle rouvre toutes les anciennes blessures. »

Il reprenait alors la palette , le crayon, et bientôt il retombait dans un nouveau découragement, et il écrivait avec une profonde tristesse : « Il y a des moments où je désespère de toute espèce de bien, où je me sens entraîné à travailler contre tout ce qui a l'apparence du bonheur. »

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Son oncle, appelé à occuper un poste important nu tribunal de lierlin, remmène avec lui. Hoffmann achève dan:cette ville ses études de jurisprudence, subit dignement sou examen, et part pour Poscn avec le titre d'assesseur.

Son entrée en fonctions s'annonçait sons d'heureux auspices. Il avait une tache facile à remplir, assez de loisirs pour pouvoir suivre ses penchants favoris, assez d'argent pour satisfaire à ses fantaisies.il aimait la ville de Posen, et s'y maria avec une jeune Polonaise. Mais voilà qu'un beau jour la folle idée lui vient de dessiner la caricature des principaux personnages de Posen, et de faire distribuer dans un bal masqué ses malignes esquisses. Cette plaisanterie de carnaval fut prise au grand sérieux par ceux dont elle compromettait la physionomie. Un haut fonctionnaire de Posen expédia une estafette à Berlin, tout exprès pour se plaindre de l'irrévérence du jeune magistrat, et Hoffmann, qui, par l'habileté dont il avait déjà fait preuve dans ses nouvelles fonctions, allait obtenir de l'avancement, fut envoyé à Plozk, petite ville de la Prusse orientale, silencieuse, et triste. Hoffmann se regardait là comme dans un lieu d'exil. Pour échapper à l'ennui de sa solitude, il composa plusieurs morceaux de musique, écrivit une comédie, et commença un journal de sa vie, qu'il continua scrupuleusement jusqu'en 1 8 1 5 . En même temps, il remplissait ses devoirs de magistrat avec une rigoureuse exactitude. Ses chefs se plurent à louer son zèle et son aptitude, et, deux ans après (1804), il fut envoyé, en qualité de conseiller de régence, à Varsovie.

Le temps qu'il passa dans cette ville peut être regardé comme l'époque la plus riante, la plus animée de sa vie. Il arrivait sans transition d'une froide, et monotone petite ville de province à une charmante capitale. Il trouvait la dés livres, des théâtres, des artistes, et ces illustres familles de gentilshommes, dont l'on a tant de fois et à si jusle titre vanté les mœurs élégantes e! l'hospitalité, et

beauté fies femmes du Nord toute la vivacité d'esprit ei l'enthousiaste elau des femmes du Midi. Il trouvait là ee qu'il n'avait pu voir encore ni à Kœnigsberg, ni à Pnscn. ni dans les roides et pédantes que s allures de Berlin, le mouvement, l'éclat, la variété d'action d'une grande ville. Pour comble de bonheur, il trouvait ià encore un ami, un sur et véritable ami, homme de cœur et de talent, M, Hitzig, qui occupe à présent de hautes fonctions dans la magistrature prussienne.

Au milieu de cette société varsovicnne, dont les révolutions, la guerre et la domination étrangère n'avaient pu amortir la gaieté naturelle, Hoffmann s'anime, s'exalte; il organise une société philharmonique, convoque les artistes étrangers, donne des concerts. Tour n tour chef d'orchestre, peintre et compositeur, c'est lui qui éveille, qui excite le zèle des musiciens ; c'est lui qui peint à fresque les murailles de leur salle de réunion; puis, quand il a Uni sa laborieuse journée de magistrat et d'artiste, il rentre avec joie dans sa demeure. Hitzig est là tout prés de lui; les deux amis ouvrent leur fenêtre, s'avancent sur le balcon, et passent de longues heures à causer dans le silence de la nuit. Quelquefois un autre poète vient se joindre a eux : c'est Zacharie Werner, l'enthousiaste, le mystique Werner, qui, après avoir écrit son drame de Luther, se convertit au catholicisme.

Toute la vie d'Hoffmann était ainsi parfaitement coordonnée. Fonctions honorables, confidences de l'amitié, charme de l'art, rien n'y manquait de ce qu'il fallait pour satisfaire aux rêves de son ambition et aux besoins de son cœur, rien, quand soudain une nouvelle sinistre retentit comme un coup de foudre dans le calme riant de cette poétique existence. La bataille d'Iéna a ébranlé l'Allemagne entière. Les Français victorieux poursuivent leur marche; ils s'avancent vers la Pologne, ils approchent : les voilà h Var-

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sovie, Les l'onct ici iiiui ires prussiens se retirèrent ; Hoffmann, qui aimait la capitale de la Pologne, voulut y rester. Il n'avait plus d'emploi, mais il se trouvait par hasard possesseur d'un certain nombre de ducats qui; su femme, plus que lui sans doute , avait pris soin d'épargner. Avec son insouciance, de caractère, c'en était assez pour lui faire oublier l'avenir. Il abandonna gaiement les affaires judiciaires, qui n'avaient jamais eu pour lui qu'un attrait fort modéré, et savoura avec délices les joies de son indépendance. Tantôt il s'en allait chanter, comme un enfant de. chœur, dans l'église des Bernardius; tauhit il organisait au palais Minszk. Il était, de plus, très-assidu au théâtre, et pour rien au monde il n'aurait voulu faire faute a un déjeuner d'amis ni se priver du plaisir d'assister à une parade militaire. Cependant, sou petit trésor, où il puisait chaque jour d'une main libérale, s'amoindrissait à vue d'œil. Pour en prolonger quelque peu la durée, il commença par quitter le splendkle appartement où il s'étail installé comme un grand seigneur, et se réfugia dans une mansarde ; puis il renvoya en Allemagne sa femme et une jeune nièce qu'il avait fait venir auprès de lui. Knfin, il tomba, de degré en degré, dans un dénûment absolu. Ses amis étaient partis l'un après l'autre; il se trouvait seul, sans ressources, dans cette, ville où il avait vécu d'une vie si douce ét si riante. Force lui fut alors de chercher un refuge ailleurs, et d'aviser à quelque moyen d'existence, et, dès ce moment, commença pour lui une époque agitée, vacillante, déplorable, une douloureuse série d'efforts infructueux, d'espérances déçues, de soucis écrasants, qui se prolongea pendant près de dix années. Il se retira d'abord à Berlin, essaya de vendre des opéras , des dessins , s'annonça comme peintre de portraits. Rien ne lui réussit. L'idée lui vint de demander une. place de. directeur de musique dans un théâtre. Ou lui en proposa une. à Ramberg, et le voilà parli avec les rêves dorés de l'espoir, les rhà-

VIII NOTiÇE Slill HOFFMANN. 1

teaux aériens qu'il construit daus sa jeune et légère imagination.

A Bamberg , nouvelles déceptions : mauvais acteurs . mauvais théâtre, point d'argent, peu de spectateurs, et un comité de direction composé d'un confiseur, d'un distillateur et d'un marchand de soie. Je laisse à penser ce que dut éprouver l'enthousiaste artiste sous une pareille tutelle, et quelle sollicitude dans les embarras pécuniaires, pour lui (pii aimait à bien vivre et à se réconforter de temps à autre avec une bonne bouteille de vin du Rhin.

Une princesse pour Inquelle il compose un poème lui envoie trente louis. Une autre fois il reçoit un petit héritage de cinq cents, écus. C'étaient là des trésors inattendus, des grâces providentielles qui ravissaient l'ame du pauvre Hoffmann, Il eut encore le bonheur de voir peu à peu son théâtre se relever de l'état de décadence dans lequel il était tombé, et obtenir les applaudissements du public, les suffrages des gens de goût. Un homme intelligent et actif en prit la direction, et Hoffmann le secondait vaillamment : il était tout à la fois chef d'orchestre, régisseur, compositeur, architecte et décorateur. Pour tant de foncT tions il recevait un traitement de cinquante florins (cent francs) par mois, et s'estimait heureux de sa fortune.

Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Le nouveau directeur, Holbein, quitta. Bamberg. Le théâtre auquel il avait donné une si soudaine impulsion retomba dans son premier état d'affaissement, et Hoffmann se retrouva bientôt triste et pauvre, si pauvre, qu'un jour il fut forcé de vendre sa redingote pour pouvoir dîner.

Cependant il était entré en relations avec Roeblitz, le directeur de la Gazette musicale de Leipzig. Il lui avait envoyé divers articles, que Rochlitz avait accueillis avec empressement. C'était un premier moyen de salut. Quelque temps après il s'en présenta un autre. Seconda lui offre la place de chef d'orchestre au théâtre de Dresde, dont il

même abandon, avec la même cordialité qu'à KœnisisbfrjLr. Quelle touchante consolation pour le «sur- attriste d'Hoffmann! Un ami d'enfance, que l'on retrouve tendre et fidèle après de longues années de séparation, est un messager, de paix dans lu lutte de la vie; avec lui on oublie les regrets et les anxiétés du présent. Le passé est dans son âme, le passé dans son regard et sa parole. Avec lui on retourne joyeusement en arrière , on retourne vers la source céleste des premiers rêves et des premières affections. Hoffmann était de nature à sentir vivement cette, émotion ; aussi ne s'éloigna-t-il qu'avec peine de son cher Hippel. Le hasard les avait réunis, la fortune les séparait : Hippel était attaché aux missions diplomatiques du chancelier de Hardcnberg; Hoffmann allait monter sur l'escabeau du chef d'orchestre. De tels contrastes se représentent souvent parmi ceux qui se sont le plus aimés. Heureux celui qui, dans les faveurs du sort, n'oublie point l'ami qui lui fut cher dans la médiocrité!

A Dresde, Hoffmann n'eut qu'une situation précaire; il arrivait là au mois de mai 1813, dans cette année de luttes héroïques et de deuil ineffaçable qui a vu nos glorieuses légions s'affaisser et tomber dans les plaines sanglantes de Leipzig. Napoléon était alors à Dresde avec son armée, avec son cortège de princes et de souverains, et au milieu des traités, des coalitions, des plans de bataille qui occupaient toute l'Europe, la cour de Dresde, cette loyale eour, fidèle à l'aigle de la France, donnait des fêtes pompeuses, et le théâtre se distinguait entre tous ceux de l'Allemagne par l'éclat de ses représentations. Un jour c'était Talinu qui montait sur la scène avec la troupe française, un autre jour on allait entendre l'opéra italien, et le lendemain le drame allemand, joué par les acteurs de Seconda.

Mais, six mois après, c'en était fait de toutes ces magui-

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