‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 50 sur 87 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

« Le justicier avait compulsé toute la correspondance du père de son protégé sans y trouver aucun acte qui déterminât

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positi veinent ses relations avec mademoiselle de Saint- Val. Un soir, il était assis tres-soucieux dans la chambre à coucher du vieux Rodrigue, et travaillait à rédiger une lettre pour un notaire de Genève, qu'on lui avait recommandé comme un homme très intelligent, et dont il espérait obtenir d'utiles renseignements. Vers minuit, il entendit quelqu'un monter d'un pas lourd les escaliers avec un trousseau de clefs. Il se leva, s'avança dans la grande salle, et reconnut que quelqu'un approchait. Bientôt la porte s'ouvrit, et un homme en chemise, le visage pale, apparut, tenant d'une main un (lambeau, et de l'autre de grosses clefs : c'était l'intendant. V... Il se disposait à lui demander ce qu'il venait chercher si tard dans la nuit, lorsqu'il distingua dans les manières, dans la physionomie du vieillard tous les symptômes du somnambulisme. Daniel traversa à pas mesurés la salle et s'approcha de la porte murée qui autrefois conduisait à la tour. Là, it s'arrêta, poussa un profond soupir qui retentit dans toute la salle et fit frissonner le justicier. Puis, posant son flambeau et ses clefs sur le parquet, il commença à gratter à la muraille avec tant de force, que. le sang lui jaillissait des ongles, et, en même temps, il gémissait, comme s'il était en proie à une violente torture. Il colla ensuite son oreille contre la muraille pour mieux écouter, fit signe de la main, comme pour empêcher quelqu'un d'avancer, puis, reprenant son flambeau, s'éloigna d'un pas léger.

« V... le suivit , tenant également une lumière à la main. Daniel descendit l'escalier, entra dans la cour, se rendit à l'écurie, y prit une selle, une bride, lia fortement sur un cheval une courroie et des étriers, visita le mors, arrangea la' crinière, et conduisit le cheval hors de l'écurie en le frappant sur le dos et l'animant par un claquement de langue. Il resta quelques instants dans la cour, comme s'il attendait des ordres auxquels il promettait d'obéir, en faisant un signe de téte. !! reconduisit ensuite le cheval à

LU majorai. 315 l'écurie, lui ota sa selle, et le lia au râtelier. Puis il ferma la porte, retourna au château, et rentra dons sa chambre, dont il tira le verrou.

« V... se sentit vivement ému de cette apparition. Il lui vint l'idée qu'il s'était commis là quelque action atroce, et tout occupé de la situation de son protégé, il pensa cependant que cet événement pourrait le servir.

« Le lendemain, dès le matin, Daniel entra dans sa chambre pour une affaire domestique, V... le prit par le bras . et, le faisant asseoir familièrement, lui dit : « Écoute-moi, Daniel , il y a longtemps que je veux te demander ce que tu penses des embarras où nous a jetés le testament d'Hubert. Crois-tu que notre jeune homme soit vraiment le fils légitime de Wolfgang?»

« L'intendant, s'agitant sur sa chaise et évitant les regards du justicier, répondit d'un air contraint : « Bah I il se peut que cela soit et que cela ne soit pas. Que m'importe qui sera maître- ici?

« — Mais je pense, continua V... en se rapprochant de Daniel, que toi , qui étais le confident du vieux baron, tu dois connaître toute l'histoire de ses fils. Ne t'a-t-il point dit que Wolfgang s'était marié contre son gré ?

« — Je ne m'en souviens pas , répliqua Daniel en bâillant.

« — Tu as envie de dormir, mon vieux , ajouta le justicier. Aurais-tu par hasard passé une mauvaise nuit? , ;

« — Non pas, que je sache, répondit froidement le vieillard; mais je veux aller commander le dîner. »

« En disant ces mots, il se leva péniblement et bailla encore plusieurs fois.

a Asseois-toi donc encore , » s'écria V... en le prenant par la main et essayant de le faire asseoir. Mais Daniel resta debout devant la table et dit d'un air ennuyé : « Que me font le testament et cette discussion pour le majorât?

« — Eh bien I reprit le justicier, n'en parlons plus; eau-

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sons d'autre chose. Tu Milles, tu semblés fatigué, et je émis que tu as été en mouvement cette nuit.

« — Qu'ai-je été cette nuit? demanda le vieillard immobile.

« — Vers minuit, je travaillais prés delà grnndè salle; je t'ai vu entrer, le visage pale, marcher vers la tour, gratter à la muraille avec tes deux mains , et gémir comme si tu éprouvais une grande souffrance. Es-tu donc somnambule, Daniel?»

« Le vieillard retomba sur sa chaise sans prononcer une parole ; sa respiration élait embarrassée et ses dents claquaient l'une contre l'autre.

<i Oui, continua V... après un moment de silence, c'est une singulière chose que le somnambulisme; le lendemain on ne se souvient plus de ce qui nous est arrivé dans cet état. J'avais un ami qui se promenait régulièrement comme toi la nuit au temps de la pleine lune. Quelquefois il s'asseyait à sa table et écrivait des lettres. Il répondait à toutes les questions, et disait même malgré lui ce qu'il n'aurait pas voulu révéler dans le jour. Une force irrésistible l'obligeait à parler. Je crois que si un somnambule avait commis quelque mauvaise action, on la lui ferait avouer dans son sommeil. Heureux ceux qui ont comme nous une bonne conscience 1 Nous pouvons être somnambules sans crainte, nous n'avons aucun crime à révéler. Mais, dismoi, Daniel, que veux-tu donc faire dans la tour astronomique? tu veux sans doute aller travailler avec le vieux Rodrigue? La nuit prochaine, je te demanderai cela. »

« Daniel tremblait de plus en plus, tous ses membres étaient agités par une violente convulsion, et ses lèvres ne

proféraient que des sons inintelligibles. V sonna; des

domestiques entrèrent dans la chambre et emportèrent le vieillard inanimé dans son lit. Bientôt il s'endormit d'un profond sommeil. Lorsqu'il se réveilla, il demanda du vin, puis s'enferma seul dans sa chambre.

«V.,.. avait réellement résolu d'interroger Daniel dans son somnambulisme. Il se rendit a minuit dans la grande salle, espérant que l'intendant, poussé par la nature même île sa maladie, y viendrait malgré lui. Toutàcoup il entendit une rumeur bruyante ; il courut au bas de l'escalier et vit un tourbillon de fumée qui s'échappait de la chambre de Daniel. Ou emporta l'intendant à demi mort et on le mit dans un autre lit. Les domestiques racontèrent qu'ils avaient été réveillés à minuit par un bruit sourd; ils peusaient que le vieillard avait besoin d'eux, et comme ils si> disposaient à se rendre vers lui , le gârdien de la cour annonça que le feu venait d'éclater dans îa chambre de Daniel. Les gens de la maison se précipitèrent de ce côté et tentèrent vainement d'ouvrir la porte. On brisa alors la fenêtre basse; on arracha les rideaux enflammés, et on trouva l'intendant étendu sur le parquet et évanoui. Il tenait à la main le flambeau dont la flamme avait atteint les rideaux ; des lambeaux d'étoffe en feu lui avaient brûlé les sourcils et une partie des cheveux, et on remarqua avec surprise que laporte était fermée en dedans par deux lourds verrous qui ne s'y trouvaient pas la veille. V... reconnut par la que l'intendant avait voulu s'enlever la possibilité de sortir, mais qu'il n'avait pu résisler à son aveugle impulsion.

«Le vieillard tomba gravement malade; il ne parlait plus, prenait peu de nourriture, et semblait accable par une affreuse pensée. T.e justicier le croyait perdu, et comme il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour son protégé, il se disposait à quitter le château, l.a veille de son départ , en rassemblant tous ses papiers, il aperçut un petit paquet qui lui avait échappé. Ce paquet était scellé de la main du baron Hubert, et portait cette inscription : « Pour être lu après l'ouverture de mon testament. >< Le justicier allait ouvrir ce papier qu'il retrouvait d'une façon si inexplicable, lorsque Daniel entra. Il déposa sur la table un carton

noir qu'il tenait à la main, et, tombant à genoux : » .le ne Voudrais pas, dit-il d'une voix sourde, mourir sur l'éeliafaud. » Puis il se leva péniblement, et s'en alla.

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