‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 57 sur 87 · courus PAWTASTMîWES · texte numérisé non relu

courus PAWTASTMîWES

— Vous voyez, dit Paumgai'tner, que le noble seigneur de Spangenl>erg a les mûmes pensées que moi.

— Je vois déjà, reprit le chevalier, la belle F. osa (lancée à un patricien, avec un riche bandeau de perles dans ses cheveux blonds.

— Mes chers sires, répliqua Martin d'un air contristc, pourquoi parler toujours d'une chose à laquelle je ne songe nullement ? Ma Rosa vient d'atteindre ses dix-huit ans, et une. jeune créature comme elle ne peut pas encore penser à se fiancer. Qu'arrivera-Ml dans l'avenir? je ne sais, et je m'abandonne à la volonté du Seigneur ; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que ni un patricien, ni un autre homme, ue touchera à la main de ma fille, que celui que je reconnaîtrai comme un très-habile et très-laborieux tonnelier, à .supposer toutefois que ma fdle l'accepte ; car, pour rien au monde, je ne voudrais la contraindre à un mariage qui ne lui plairait pas. «

Spangenberg et Paumgartner se regardèrent avec surprise en écoutant ces paroles.

Apres un instant de silence , le conseiller dit à maître Martin : « Ainsi, votre fille ne doit pas choisir un époux hors des gens de votre profession ?

— Que Dieu l'en préserve ! répondit Martin.

— Mais, reprit le chevalier, si un brave maître d'un honorable métier, un orfèvre, par exemple, ou un artiste, demandait la main dé Rosa, et obtenait sou affection, que feriez-vous ?

— Montrez-moi, répondit Martin en rejetant la tête en arriére , montrez-moi, lui dirais-je, mon jeune compagnon, la tonne de deux foudres que vous avez faite pour votre chef-d'œuvre; et, s'il ne le pouvait, je lui ouvrirais amicalement la porte, et le prierais, d'un ton très-poli, de chercher fortune ailleurs.

— Cependant, continua Spangenberg, si ce jeune comrjipnnu wais disait : « Je m puis vous montrer l'ouï mgc

HA1TBB MA1IÏ1N HT SES OUV1UKHS. 235

que vous désirez ; mais, venez sur la place, et regarde/, eette belle maison dont les piliers s'élancent hardiment dans les airs, voilà mon chef-d'œuvre. »

— Hélas ! cher sire, s'écria Martin avec impatience, que de peines inutiles vous vous donnez pour me faire changer d'opinion I Je voua le répète, mon gendre sera de ma profession, car je regarde ma profession comme la plus belle qu'il y ait dans le monde. Croyez-vous donc qu'il suffise de poser des cercles sur des douves pour former une tonne ? Il faut avoir dans notre métier une belle intelligence , pour conserver et soigner le noble vin, ce don précieux du ciel, pour garder la force et la douceur de cet esprit-dé-vln ; et, quant à la construction même des tonnes, ne faut-il pas savoir calculer, mesurer ? Il faut que nous soyons arithméticiens et géomètres pour saisir les proportions de nos tonlies. Oui , le cœur me rit dans le ventre quand je place une belle tonne sur les tréteaux pour l'achever, quand mes compagnons lui donnent le dernier coup de hache el de rabot, et que j'entends les outils tomber en cadence : clip, clap, clip, clap. Oh ! c'est une délicieuse musique. Je suis fier lorsque je vois mon édifice achevé, et que je prends ma griffe pour le marquer du signe honoré de tous les tonneliers. Vous parlez d'architectes ? Sans doute une maison bien bâtie est une belle œuvre ; mais si j'étais architecte, et qu'en passant devant mon édifice il me fallût voir un taquin, un fainéant qui l'aurait acheté, et qui me regarderait du haut du balcon, j'en rougirais dans l'âme, et l'envie me viendrait de détruire mon ouvrage. Pareille chose ne peut m'arriver avec mes constructions. Elles ne renferment que le plus charmant esprit de la terre , le noble vin. Que Dieu bénisse mon métier 1

— Votre panégyrique, reprit Spangenbcrg, est parfaitement conçu, et l'eslime que vous témoigne/, pour votre profession vous lait honneur ; mais permettez- moi d'en revenir à mon idée : si un patricien se présentait et vous

demandait la main de votre fille ? Quand une demande semblable vous prend au collet, les choses se passent tout autrement qu'on ne se l'était imaginé.

— Eli bien I s'écria maître Martin d'un ton de voix emporté, que pourrais-je faire alors, sinon m'incliner poliment, et lui dire : n Mon cher seigneur, si vous étiez un bon tonnelier, soit. Autrement... »

— Écoutez encore , dit Spangenberg en l'interrompant : si quelque beau jour un jeune gentilhomme, monté sur un magnifique cheval, et suivi d'une brillante escorte, s'arrêtait devant votre maison et vous demandait la main de Rosaî

— Ah ! ah ! cria maitre Martin avec plus de violence encore, comme je courrais en toute hate fermer la porte à la clef et an verrou, et comme je lui dirais : « Passez, passe* votre chemin , mon noble gentilhomme. Des roses comme la mienne ne fleurissent pas pour vous. Ma cave vous plaît, mes ducats vous soudent, et vous prendriez volontiers la jeune fille par-dessus le marché. Mais poursuivez votre route, d

Le vieux Spangenberg se leva, le visage rouge, posa ses deux maius sur la table, et baissa les yeux ; puis il reprit : « Maitre Martin, encore une question. Si ce jeune homme était mon propre fils, si moi-même je m'arrêtais avec lui devant votre maison, nous fermeriez-vous aussi la porte? croiriez-vous aussi que nous venons pour votre cave et pour vos ducats ?

— Non, mon noble seigneur, répondit maitre Martin; je vous ouvrirais amicalement la porte; tout ce qui est dans ma demeure serait à votre disposition et à eelle de messire votre fils; mais, quant à ce qui regarde ma Rosa. je vous dirais : » Plaise au ciel que votre noble fils soit un brave tonnelier, personne ne me conviendrait mieux que lui pour gendre!...» Mais, cher sire, pourquoi me tourmenter pur ces étranges questions* Voyez comme nos joyeux

Page 1