‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 58 sur 87 · MA1TUE MARTIN ET SES OUVRIERS · texte numérisé non relu

MA1TUE MARTIN ET SES OUVRIERS

propos ont cessé, tandis que nos verres restent pleins. Ne parlons plus de Rosa, ni de son mariage, et buvons à lu santé de votre liis, qui est, dit-on, un charmant gentilhomme, m

A ces mots, maître Martin prit son verre; Paumgartner suivit son exemple, en disant : « Terminons tous ces vains discours. À la santé du jeune seigneur 1 a

Spangenberg but comme eux , et dit avec un sourire forcé : « Vous pensez bien que je vous ai parlé en riant; car ce serait de la part de mon fils, qui peut se choisir une femme parmi les plus nobles familles, une grapde folle, que d'oublier son rang et sa naissance pour s'unir a votre lille. Cependant, maitre Martin, vous auriez pu me répondre d'une façon un peu plus amicale.

— HélasI monseigneur, répliqua le tonnelier, je n'aurais pu répondre autrement, dans le cas même où tout ce que vous avez dit en riant serait réellement arrivé. Pardonnez-moi ma fierté. Vous devez reconnaître vous-même que je suis le plus habile tonnelier qui existe au loin ; que Je m'entends à conserver le vin; que je suis toujours resté fidèle aux excellentes ordonnances de l'empereur Maximilien, dont l'Ame repose en Dieu; que j'ai horreur de toute méchante action, et que je ne brûle jamais, dans mes plus grandes tonnes, que ee qu'il faut rigoureusement de soufre pour les conserver. Vous devez reconnaître tout cela, mes chers sires, en goûtant mon vin. <>

Spangenberg s'efforça de reprendre un visage serein, el le conseiller changea la tournure de l'entretien ; mais de même que lorsque les cordes d'un instrument ont été mises en désaccord elles résistent à la main du maitre qui essaie d'eu tirer des sons harmonieux , de môme les trois vieillards tentèrent inutilement de renouer d'une façon agréable leur conversation. Le chevalier appela ses gens, et quitta d'un air de mauvaise humeur la maison de maître Martin, où il était entré avec joie.

LA PRÉDICTION DE LA GHAND'MÈKIi.

Maître Martin fut un peu troublé de la retraite du digne gentilhomme, et dit à Paumgartuer, qui, après avoir vide son dernier verre, se disposait aussi à s'en aller : « Je ne sais ce que signifiaient les paroles du chevalier, et pourquoi il a paru mécontent.

— Mon cher maître Martin, répondit le conseiller, vous êtes un brave et honnête homme, et vous avez raison d'apprécier ce que vous avez fait avec l'aide de Dieu, et l'honneur et les richesses que vous vous êtes acquis. Mais il ne faut point manifester ce sentiment par des paroles fastueuses ; c'est contre les principes d'un bon chrétien. Déjà , dans l'assemblée des maîtres, vous n'avez pas bien agi en vous plaçant au-dessus de tous les autres. J'admets que vous ayez mieux que vos confrères l' intelligence de votre art; mais, en montrant ainsi votre supériorité, vous ne pouviez qu'exciter la jalousie et le mécontentement. Ce soir vous mettez le comble à ce mouvement d'orgueil. Êtes-vous donc assez aveugle pour ne pas voir que le chevalier, en vous parlant comme il l'a fait, voulait reconnaître, par une plaisanterie, jusqu'où vous portez votre fierté et votre obstination? Le digne seigneur a dû être blessé en remarquant que vous ne considériez que comme un acte de busse avidité toute demande faite par un gentilhomme pour obtenir la main de votre illle. Tout se serait cependant bien passé si vous aviez pris un autre langage lorsque Spangenberg a fait mention de sou fils , si vous lui aviez dit : « Comment, mon digne seigneur ! l'honneur que vous me feriez en vous présentant avec votre lils ébranlerait nies résolutions les plus fermes: » alors le vieux Spangenberg, oubliant l'opinion que vous veniez d'exprimer, aurait repris sa bonne humeur et se serait retiré satisfait.

L'I J liZOd b'

MAITRE MARTIN lîT SES OUVRIERS. 23!»

— Adressez-moi vos reproches, dit Martin, jf; lésai bien mérités; mais, lorsque le vieux chevalier se mit à me. faire une proposition si folie, il me semblait qu'on me prenait à la gorge, et je ne pouvais répondre autrement.

— Et puis, continua Paumgartner, quel singulier projet de ne vouloir donner votre fille qu'à un tonnelier! Vous voulez , dites-vous , confier au ciel sa destinée future , et vous vous opposez avec un caprice terrestre aux décisions de la Providence, en fixant d'avance le cercle étroit dans ' lequel vous choisirez votre gendre. Une telle volonté peut vous causer de grands chagrins, à vous et à Rosa. Renoncez donc, maître Martin, à ces enfantillages indignes d'un, chrétien; laissez le ciel inspirer a votre fille les sentiments qu'elle doit avoir.

— Ahl mon digne sire, répliqua maître Martin d'un ton humble, je vois combien j'ai mal fait de ne pas vous dire tout. Vous pensez que la haute estime que j'ai de mon métier est la seule cause de la résolution que j'ai prise de ne marier Rosa qu'avec un tonnelier ; il y a encore un autre motif singulier, mystérieux. Je ne puis vous laisser sortir sans que vous sachiez tout. Je ne veux pas que vous me gardiez rancune jusqu'à demain. Asseyez-vous et aeeordezmoi, je vous prie, encore quelques instants. Voyez, voyez ! il nous reste une bouteille de vieux vin que le gentilhomme mécontenta dédaigné. Goûtez-le avec moi. »

Le conseiller fut fort surpris de ces instances, peu habituelles à maître Martin, et il lui semblait que le tonnelier avait sur le cœur un poids dont il voulait se délivrer. Après que Paumgartner ffe fut assis et eut bu un verre de vin, maître Martin commença de la sorte : « Vous savez que ma brave femme, après m'avoir donné Rosa, mourut des suites de ses couches. Ma grand' mère vivait encore, si l'on peut dire qu'une femme vit quand elle est sourde, aveugle, à peine capable de parler, paralysée de tous ses membres, et gisant jour et nuit sur son lit. Ma Rosa venait

d'être baptisée, et la nourrice la tenait sur ses genoux dans la chambre où était ma grand' mère. J'étais si triste lorsque je regardais cette jolie enfant, et si joyeux et si ému, qu'il m'était impossible de travailler, et je me tenais près du lit de la vieille femme, qui me semblait heureuse d'être délivrée de toutes les sollicitudes terrestres. Pendant que je contemplais sa figure pale, elle se mit à sourire d'une façon singulière, et il me parut que ses rides s'effaçaient, que ses 1 joues reprenaient les couleurs d'un autre âge. Elle se leva tout à coup, comme animée par une force surnaturelle , étendit ses bras si longtemps paralysés, et dit d'une voix douce et sonore : « Rosa ! ma chère Rosa 1 »

<< La nourrice se leva et lui porta l'enfant, qu'elle berça sur son sein. Figurez-vous mon étonnement, et je pourrais dire mon effroi, lorsque la vieille se mit à chanter d'une voix joyeuse cette chanson, à la manière de Jean Rerckler, hôtelier du Saint-Esprit à Strasbourg :

Petite fille aux joues fraîches .

Rose, écoute mes paroles, Qu'elles éloignent de toi le souci cl la douleur ! Sois fidèle à Dieu , évite la légèreté , Et tous les vain» désirs!

11 te viendra une riante maison Arrosée par des ilôts odorants ; De jolis petits anges y chaîneront gaierneni Les sentiments pieux et l'amour fidèle Celui qui te donnera cette maison, Tu le recevras avec londressc.

Il fera ton fiancé chéri; Sa maison dans la tienne Apportera richesses, bonheur, trésors Jolie petite fille aux yeux clairs, Prêle l'oreille aux paroles vraies Et jouis de la hénédirlion de Dieu !

« Après avoir achevé cette chanson, elle posa l'enfant avec précaution sur la couverture ilu Hl, et, lui mettant sa main tremblante sur la tète, elle murmura tics paroles in-

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