MAITRE M4BTIN ET SES OUVRIERS
intelligibles; mois, à, l'expression pieuse de sa figure, on voyait ([u'elle priait, iillc laissa ensuite retomber son front sur les coussins, et, lorsque la nourrice emporta l'enfant, elle poussa un profond soupir, et mourut .
— C'est une merveilleuse histoire, dit le. conseiller; mais je ne vois pas comment cette chanson de votre aïeule a pu vous faire prendre la résolution de donner votre fille à un tonnelier.
— Quoi de plus clair cependant, répondit maître Martin, que ces paroles prononcées d'un ton inspiré par la vieille femme an moment où elle allait rendre l'âme? Le fiancé qui, avec sa maisonnette, apportera dans ma maison richesse, bonheur, trésor, n'est-ce pas l'habile tonnelier qui viendra faire chez moi son cliefrd' œuvre, sa tonne brillante? Dans quelle construction y a-t-il des flots odorants, si ce n'est dans la tonne? et lorsque le vin fermente, il murmure, bouillonne, ce sont les petits anges qui chantent dans les flots de joyeuses chansons. Non, non, ma grand'mère n'a pas pu indiquer un autre fiancé qu'un maître tonnelier, et il en sera ainsi.
— Mon cher maitre, reprit le conseiller, vous explique?, les paroles de votre aïeuleà votre façon. Pour moi, je n'admets pas une telle interprétation, et je persiste à soutenir que vous devez vous abandonner à la volonté du ciel et au penchant légitime qui se manifestera dans le cœur de votre fille.
— Et moi, répliqua maitre Martin avec impatience, je persiste à déclarer, une fois pour toutes, que je n'aurai pour gendre qu'un brave tonnelier. »
Paumgartner était prêta s'emporter contre l'obstination de Martin; mais il se domina, et, se levant de son siège, il dit : « Maître Martin, nous avons assez bu et causé, il serait inutile de prolonger la partie. »
En entrant dans le vestibule, ils aperçurent une jeune femme avec cinq enfants, dont l'aine n'avait pas plus de
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huit nus, el le dernier pas plus de six mois. I,a pauvre Femme pleurait et se lamentait. Rusa courut à sa rencontre et s'éeria : « Dieu du ciel ! Valentln est mort, et voilà sa femme avec ses enfants. »
— Quoil Valentin mort ! répliqua maître Martin ton! ému. Hélas I quel malheur I quel malheur I Figurez-vous, mon cher sire, que Valentin était le plus habile ouvrier de mon atelier, et un brave homme, et un zélé travailleur. It y a quelque temps qu'il se fit une blessure grave avec sa hache en travaillant à une grande tonne ; cette blessure ■ empira de plus en plus, la fièvre le prit, et le voilà qui vient de succomber à la fleur de l'âge, a
Maître Martin s'approcha de la malheureuse femme, qui fondait en larmes et se plaignait d'être condamnée â mourir dans la misère.
u Comment I s'écria Martin, quelle idée avez-vous donc île moi ? Votre mari s'est blessé dans mon atelier, et vous pensez que je pourrais vous abandonner! Non, vous êtes désormais des nôtres. Demain, ou quand vous voudrez, nous enterrerons votre pauvre mari, et alors vous viendrez avec vos enfants dans ma métairie, où j'ai ouvert un bel atelier, et où je travaille chaque jour avec mes compagnons. Vous prendrez soin de mon ménage, et j'élèverai vos enfants comme s'ils étaient les miens, et sachez aussi que je prends également votre vieux père dans ma maison ; c'était jadis un bon tonnelier, lorsqu'il avait de la force dans les bras. A présent, s'il ne peut plus manier les douves et les cercles, il peut encore se servir de son rabot. Enfin, il viendra avec vous dans ma maison. »
Si maitre Martin n'eût pas soutenu la pauvre femme, la douleur et l'attendrissement l'eussent fait tomber sur le carreau. Ses enfants aines s'attachaient au pourpoint du tonnelier, et les deux plus jeunes, queBosa avait pris sur ses bras, étendaient vers lui leurs petites mains, comme s'ils eussenl tout compris. Le vieux Pauingarrner dit en soii-
MA1TBE BfÀBTIN ET SES 0UVB1EBS. 2J3
riant, avec des larmes dans les yeux : « Maître Martin, on ne peut rester en colère contre vous. « Et il s'en retourna dans sa demeure.
GOMMENT LES DEUX JEUNES COMPAGNONS FRÉDÉRIC ET REXNHOLD FIRENT CONNAISSANCE ENSEMBLE.
Sur une verte pelouse ombragée par de grands arbres, était assis un jeu ne compagnon d'une ligure .agréable, nommé Frédéric. Le soleil était déjà couebé, et un crépuscule de pourpre éclairait l'horizon. Dans le lointain, on apercevait distinctement la célèbre ville impériale de Nuremberg étendue dans la plaine, et ses tours superbes dont les rayons du soir illuminaient les globes dorés. Le bras uppuyé sur un sac de voyage, le jeune compagnon jetait un tendre regard vers cette cité ; puis il cueillit quelques fleurs éeloses autour de lui sur le, gazon, et les effeuilla dans l'air ; puis il promena un regard. triste de côté et d'autre, et des larmes brillèrent dans ses yeux. Enfin, il releva la tète, étendit les bras comme s'il voulait saisir une image chérie , et chanta d'une voix harmonieuse cette chanson :
Je le revois, 6 ma douce pairie!
Mon cœur lidélc ne t'a point quittée.
Leve-lol, rayon de pourpre,
Douée llcur d'amour,
Vers de pures diïlices.
Veui-tu t'élanccf, o mou âme ardente!
Sois l'ei'tiii: dans 1 fi douleur et d;ms la joie Crépuscule d'or, Rayon charmant, Sois mon messager;
Porte ù. celle que j'aime,
Mes soupirs el mes larmes ;
Si je venais à mourir.
Si elle l'interrogeait .
Dis-lui : sou rieur a sin e !>■'■ a son amour.
Après avoir chanté, Frédéric tira de son sac un morceau
de cire qu'il échauffa entre ses mains, et se mit a modeler une «elle rose épanouie avec toutes ses feuilk's. En travaillant ainsi, il murmurait encore quelques strophes de sa chanson, et, absorbé dans ses pensées, il ne remarqua pus le beau jeune homme qui, depuis longtemps debout derrière lui, l'observait dans son travail.
« Ah ! dit enlin le jeune homme, vous avez fait là, mon ami, une charmante œuvre d'artiste. »
Frédéric le regarda avec surprise, mais, en voyant son regard expressif et amical, il lui sembla qu'il le connaissait déjà, et il lui répondit en souriant : a Comment pouvez-vous, mon cher sire, taire attention à une bagatelle qui me sert de passe-temps en voyage?
— Vous donnez, continua l'étranger, le nom de bagatelle à une Heur si iidèlement imitée de la nature! vous devez être un artiste exercé, et je vous dois une double satisfaction. D'abord vous m'avez ému par votre chanson, et maintenant j'admire votre habileté de modeleur. Où comptez-vous aller aujourd nul?
— Le but de mon voyage, répondit Frédéric, est là sous nos yeux. Je rentre dans mon pays natal, dans la célèbre ville de Nuremberg. Mais comme le soleil est déjà couché, je passerai la nuit dans ce village. Demain au point du jour je poursuivrai ma route , et vers midi je serai à Nuremberg.
— Quelle bonne rencontre ! s'écria l'inconnu avec joie. Nous devons faire le même chemin, car je vais aussi à Nuremberg; je passerai la nuit dans ce village, et demain nous partirons ensemble. Maintenant causons un peu, u
A ces mots, Reinhold (ainsi s'appelait l'étranger) s'assit auprès de Frédéric , et continua : « N'est-ce pas, je ue me trompe point , vous êtes un habile fondeur? je le vois à ce que vous venez, de faire; ou vous travaille/, l'or et l'argent ? »
Frédéric baissa le» veux d'un air triste, et dii avec Im-
DigiiizM B/Coo
MA1THE HAATIN ET SES OUVRIERS. Ï4i
milité : « Hélas 1 mou cher sire , vous m'élève/, plus haut que je lie mérite, .le vous dirai franc lie ment que j'ai appris la profession de tonnelier, et que je vuis à Nuremberg travuillcr chez un maître célèbre. Vous allez bien me mépriser, à présent que vous savez que je ne puis ni modeler , ni fondre de belles statues, mais seulement placer des cercles sur des douves. »
Reinhuld, éclatant de rire , s'écria : « En effet, c'est fort plaisant; moi, je vous mépriserais parée que vous êtes tonuellerl et moi, moi-même je ne suis pas autre chose. »
Frédéric le regarda avec surprise, ne sachant que croire ; car le costume de Reiuhold n'annonçait pas un artisan en voyage. Son pourpoint de iin drap noir, garni de bandes de velours , sa fraise élégante , sa courte et large épée, sa barrette, sur laquelle flottait une longue plume, indiquaient un riche marchand, et cependant il y avait dans la physionomie, dans la tournure du jeune homme, un certain je ne sais quoi qui ne pouvait le faire considérer comme un marchand. • . ■
Reiuhold remarqua les doutes de Fréderie, et ouvrant son sac de voyage, il en tira son tablier, sa hache de tonnelier, et s'écria: «Regarde, mon ami, regarde; dp ut es -tu encore que je sois ton camarade"? Je vois que mon costume félonne ; mais je. viens de Strasbourg, où les tonneliers se vêtent comme des gentilshommes. A la vérité, j'avais bien comme toi quelque envie de faire autre chose ; mais à présent, je regarde le métier de tonnelier comme le plus beau de tous , et c'est là-dessus que je fonde de charmantes espérances. N'eu est-il pas de même de toi '( Mais il me semble qu'un nuage sombre s'est appesanti sur ta riante jeunesse, et trouble tes regards. La chanson que tu chantais tout à l'heure était pleine de douloureux désirs ; elle exprimait des sons qui retentissaient dans ma poitrine , et mon cœur devinait tout ce qui parait renfermé dans le tien. C'est une raison de plus pour que tu aies confiance en moi
et d'ailleurs ne serons-nous pas tous deux rie braves compagnons à Nuremberg? »
Beinhold passa son bras autour du corps de Frédéric et le regarda amicalement.
Frédéric lui répondit: a Plus je te regarde, bon camarade, plus je me sens attiré vers toi, et ta voix résonne dans mon cœur comme l'écho d'un esprit bienfaisant. Je veuxdonc tout te dire, non pas qu'un pauvre homme comme moi ait quelque important secret à confier, mais parce que le sein d'un ami iidèle s'ouvre à mes douleurs, et que , dès les premiers moments de notre connaissance , je te regarde comme un véritable ami. Je suis donc tonnelier, et j'ose me vanter de connaître ma profession ; mais, dès mon enfance , je me sentais porté vers un travail plus beau. Je voulais devenir un grand maitre en sculpture ou en ciselure, comme Pierre Fischer, ou l'Italien Benvenuto Cellini. Je travaillais avec ardeur chez Jean Holzschuer, le célèbre ciseleur de mon pays, qui, sans être lui-même sculpteur, me donnait cependant d'excellentes leçons. Dans sa demeure je voyais souvent maitre Tobie Martin, le tonnelier, avec sa fille, la charmante Rosa. Sans m'en apercevoir, je devins amoureux. Je quittai ma ville natale et m'en allai à Augsbourg, pour me perfectionner dans mon art; mais j'étais dominé par lesfeuxdcmon amour. Je ne voyais et n'entendais que Rosa, et toutes les tentatives qui ne pouvaient me conduire au bonheur de la posséder ne. me causaient plus qu'une amère répugnance. Je choisis la seule voie qui pouvait m'amener ù ce but. Maitre Martin ne veut donner sa fille qu'au tonnelier qui fera son chef-d'œuvre chez lui, et qui du reste pourra plaire à Rosa. J'abandonnai ma première profession, et je me consacrai à celle de tonnelier. Maintenant je vais à Nuremberg travailler chez, maître Martin ; niais en ce moment, où je vois ma cité natale devant moi. et où l'image de Rosa réparait si riante i\ mes yeu\ , je n'éprouve plus qu'une pensée de (rouble .
de crainte et d'anxiété, je ne sens plus que 1» folie de mon entreprise. Sais-je si Rosa m'aime, si elle m'aimera jamais?»
Reinhold avait écouté l'histoire de Frédéric avec une attention toujours croissante. 11 appuya sa tète sur son bras, et, mettant une de ses mains sur ses yeux, il demanda d'une voix sourde : « Rosa vous a-t-elle jamais donné quelque signe d'amour ?
— Hélas! répondit Frédéric, lorsque je quittai Nuremberg, Rosa était bien jeune; elle me voyait volontiers, il est vrai ; elle me souriait quand je dépouillais de ses fleurs le jardin de Holzschuer, pour lui tresser des couronnes; mais... — Alors tout espoir n'est pas encore perdu ! » s'écria Reinhold d'une voix si impétueuse, que Frédéric en l'ut effrayé. Aces mots, il se leva; son épée résonna sur ses lianes, et la lueur sombre de la nuit, tombant sur son visage pale, donna it ses traits, naguère si doux, une expression sinistre.
Frédéric lui dit avec angoisse : « Que vous est-il donc arrivé? » Il se leva aussi, et, en se reculant, frappa d» pied le sac de voyage de Reinhold, il en sortit un son musical ; Reinhold s'écria en colère : « Ne brise pas mon luth, méchant compagnon, b
L'instrument était attaché sur le sac. Reinhold dénoua la courroie, et en saisit les cordes violemment, comme s'il voulait les briser. Mais bientôt son jeu devint doux et mélodieux. « Allons, dit-il avec cordialité, allons, cher frère, dans le village ; je tiens là dans mes mains un bon moyen de chasser les mauvais esprits qui pourraient se trouver sur notre route et m 'atteindre, moi surtout.
— Qu'avons-nous donc, répondit Frédéric, à faire avec les méchants esprits? Ton jeu est agréable à entendre. Continue, je t'en prie. »
Les étoiles dorées brillaient sur l'azur du ciel , la brise nocturne murmurait dans le vallon embaumé, les ruisseaux soupiraient sons le feuillage mourant des urines ;
Frédéric et Reinhold descendirent dans la plaine eu jouant et en chantant, et leur chaut expressif et plein d'amour s'envolait dans les airs. Lorsqu'ils furent arrivés à leur gîte, Reinhold, rejetant avec vivacité son luth et son sac de voyage, pressa Frédéric sur son sein , et celui-ci sentit couler sur ses joues les larmes brûlantes de son jeune compagnon.
COMMENT LES DEUX JEUNES APPRENTIS FURENT REÇUS DANS LA MAISON DE MAITRE MARTIN.
Le lendemain matin, Frédéric, en s 'éveillant, n'aperçut pas son nouvel ami, qui s'était jeté la veille sur une couche de paille* à coté de lui ; et comme il ne vit ni sou luth ni son sac de voyage, il pensa que Reinhold avait pris un autre chemin. Mais en sortant de la maison, il le vit venir à lui, le sac sur le dos, le luth sous le bras, tout autrement vétu que la veille, li avait oté la plume de sa barrette, son épée, et, au lieu de son élégant pourpoint de velours, il portait une casaque ordinaire de bourgeois, d'une couleur sombre, a Eh bienl s'éeria gaiement Reinhold, à présent, me regardes-tu comme ton vrai compagnon? Mais, écoute : pour un amoureux, tu as bien longtemps dormi ; regarde comme le soleil est déjà levé à l'horizon. Hâtonsnous de partir. »
Frédéric était silencieux, concentré en lui-même, répondant à peine aux questions de Reinhold, et faisant à peine attention à ses plaisanteries.
Reinhold sautait gaiement de coté et d'autre, chantait, et jetait sa barrette en l'air ; mais à mesure qu'il approchait de la ville, il devint aussi plus silencieux.
Arrivés près de la porte de Nuremberg, Frédéric lui dit : « J'éprouve un tel saisissement, que je ne puis aller plus luin ; reposons-nous un instant sous ces [arbres. » Et il se jeta sur le gazon.
SI Ai TUE MAHTli* ET SUS (IL V Kl EUS. 24»
Beinbold s'assit près de lui, et lui dit : u Hier au soir, cher frère , j'ai dû te paraître bien singulier; mais lorsque tu me parlais <ie ton amour, lorsque tu te montrais si malheureux, il me passait par la tète mille soties idées qui eussent troublé ma raison, si ton chant et mon luth n'avaient chassé les méchants esprits. Ce matin, en me levant, aux premiers rayons du soleil, tous les fantômes avaient disparu, etje repris ma gaieté naturelle. Je courus hors de la maison, j'errai sous les arbres, et il me. vint mille pensées agréables. Je songeais au plaisir que j'avais eu a te rencontrer, et a l'affection que tu m'avais inspirée. Je me rappelai une histoire qui s'est passée en Italie, lorsque j'étais dans ce pays; je veux te la raconter, car elle montre <l'une manière fruppunte ce que peut la véritable amitié.
« Un prince, protecteur zélé des beaux-arts, offrit un prix considérable pour une peinture dont il avait désigne le sujet, trés-élevc, il est vrai, niais très-difficile à traiter. Deux jeuues artistes, unis l'un à l'autre par l'amitié la plus étroite, résolurent de concourir pour ee prix. Ils se communiquèrent leur projet, et réfléchirent ensemble aux moyens d'en vaincre les difficultés. Le plus âgé, qui avait une grande expérienee duns le dessin et la composition des groupes, eut bientôt conçu et dessiné son plan, tandis que le plus jeune, décourage de ses premiers essais, eut renoncé à l'entreprise si son ami ne l'avait soutenu par ses encouragements et aidé de ses conseils. Lorsqu'ils commencèrent à peindre, le plus jeune, qui était un grand maître en coloris, donnait sou camarade plusieurs indications excellentes, dont celui-ci sut profiter de telle sorte, que jamais le plus jeune n'avait dessiné si correctement, et que jamais l'aîné n'avait si bien employé la couleur. Quand les deux tableaux furent achevés, les deux artistes tombèrent dans les bras l'un de l'autre ; chacun d'eux était ravi du travail de son camarade, et le reconnaissait digne du prix. Ce ftil le plus jeune qui l'obtint ; alors il s'écria tout con-
fus : « Oh I pourquoi m'a-t-on donné ce prix / qu'est-ce que mon talent auprès de celui de mon ami? qu'aurais-je l'ait sans st-s conseils et son aide généreuse?
« — Et ne m'as-tu pas, reprit l'ainé , assisté aussi de tes conseils? Mon tableau n'est pas mauvais, il est vrai ; mais c'est toi qui as mérité la palme. S'efforcer franchement et noblement d'atteindre le même but, voilà le devoir de deux amis, et ie laurier du vainqueur honore le vaincu. Je t'aime encore plus ; car la victoire que tu as remportée ajoute à.ma réputation... » N'est-ce pas, Frédéric, le peintre avait raison? Un même but, une mémo ambition, doivent resserrer les liens de deux vrais amis, au lieu de les désunir. Une basse envie ou une haine funeste pourraitelle trouver place dans de nobles cœurs '?
— Jamais, répondit Frédéric, non jamais ! nous sommes devenus frères. Bientôt nous ferons tous deux à Nuremberg notre chef-d'œuvre, une belle tonne de deux foudres poussées sans feu ; mais que le ciel nous garde d'éprouver la moindre envie, si la tienne réussit mieux que la mienne !
— Ah I ah I s'écria Reinhold en éclatant de rire, tu feras, j'en suis sûr, un chef-d'œuvre qui plaira à tousles bons tonneliers, et pour ce qui concerne le calcul des dimensions, la courbure desccrcles, je suis ton homme. Tu peux aussi t'en rapporter à moi pour la qualité du bois. Fie-t'en à mes yeux pour trouver de belles tiges de chêne abattues en hiver, sans piqûre de vers, sans bandes rouges ou blanches et sans nœuds. Je t'aiderai de mon bras, de mes conseils, et n'en ferai pas moins mon chef-d'œuvre.
— Mais, Dieu du ciel I s'écria Frédéric, pourquoi restousuous ainsi à jaser sur notre chef-d'œuvre? Sommes-nous donc eu rivalité? Il s'agit de Rosa Comment en sommes-nous venus là? La tête me tourne.
— Allons! frère, dit Reinhold en riant, il n'était point question de Rosa; tu es un rêveur. Poursuivons notre chemin vers. la ville, n
MALTBE MÀBTIJV ET SILS OUVRIERS. 25V
Frédéric se leva et se mit en route tout troublé. Lorsque les deux compagnons furent entrés dans une auberge pour se laver et essuyer la poussière de leurs habits , Beinhold dit à son camarade : «En vérité, je ne sais chez quel maître je puis a! 1er travailler; je ne connais personne ici, et je pense, que tu pourrais me conduire avec toi chez maitre Martin ; peut-être pourrai-je travailler dans son atelier.
— Tu délivres mon cœur, répondit Frédéric, d'un lourd fardeau ; car avec toi j'aurai plus de courage pour vaincre mon embarras et mon anxiété. j>
Tous deux se dirigèrent alors vers la maison du célèbre tonnelier; c'était justement le dimanche où maitre Martin donnait son banquet de syndic. En entrant dans sa demeure, les deux com pu m ion s. entendirent le bruit des verres et la rumeur d'une société joyeuse.
x Ah 1 dit Frédéric avec timidité, nous arrivons dans un moment inopportun.
— Je pense, au contraire, répondit Reinhold, que c'est un très-bon moment; car dans un gai festin, maitre Martin doit être de bonne humeur el disposé à écouter nos
Bientôt maitre Martin , auquel les deux amis s'étaient, fait annoncer , arriva dans* ses habits de fête, le nez et les joues couverts d'un respectable vermillon. Kn apercevant Frédéric, il s'écria : « Est-ce toi , mon brave garçon? te voilà donc, de retour? à merveille ! Et tu t'es donc consacré à la noble profession de tonnelier? Il est vrai que messire Holzsehner fait une terrible grimace quand il est question de toi. II pense qu'on a perdu en toi un grand artiste, que tu aurais fait de jolies ligures, comme on en voit dans l'église de Saint-Sebald et à Augsbourg dans la maison de Fngger. Mais ce sont de vains propos , et tu as eu raison de prendre un bon métier. Sois mille fois le bienvenu. »
En parlant ainsi, maître Martin le prit par les épaules e!
lu serra avec joie sur son cœur, selon sa coutume. Frédéric se ranima à ce cordial accueil ; tout son embarras disparut. Il exposa librement sa demande, non-seulement pour lui, mais encore pour son ami Reinhold.
" Bien . répondit maître Martin, vous ne pouvez arriver plus à propos; car le travail augmente et j'ai besoin d'ouvriers. Soyez tons deux les bienvenus! déposez votre sac de voyage et entrez. Le repas est,'à la vérité, presque fini ; mais vous pouvez encore prendre place à table, et Bosa aura soin de vous. »
Maître Martin rentra avec les deux compagnons dans la salle. Là étaient les respectables maîtres de la corporation avec le digne Jacob Paumgartner, et tous avaient le visage enluminé. On venait d'apporter le dessert, et un vin généreux brillait dans les coupes. Dans ce moment chaque maître parlaità haute voixde choses différentes; tous croyaient se comprendre, et tantôt l'un, et tantôt l'autre, riait sans savoir pourquoi. Dès que maître Martin, prenant par In main les deux jeunes gens, annonça que tous deux, pourvus de bonnes attestations, allaient entrer dans son atelier, il se lit un grand silence et chacun regarda avecplatsir les deux beaux compagnons. Reinhold promenait autour de lui un regard presque orgueilleux, tandis que Frédéric baissait h-s yeux et tournait sa barrette entre ses mains. Maître Martin leur indiqua une place au bas bourde la table, et c'était précisément la meilleure ; car bientôt Rosa vint s'asseoir entre eux et leur servit dés mets choisis et un vin excellent. C'était une charmante chose à voir que cette jeune et gracieuse enfant assise entre ces deux jeunes gens au milieu de tous ces vieux maîtres à longue barbe : on eût dit une riante nuée du matin s'élevant sur un ciel sombre, ou troiB beaux arbres printnniers portant leur téte lleurie bu sein d'un gazon desséché.
Dans sa béatitude, Frédéric pouvait a peine respirer. Il jetait de temps a autre a la dérobée un regard qui trahis-
MAURE MARTIN ET SES OD.VfllEBB. 253
sait son émotion, puis baissait les yeux sur son assiette, et ne pouvait manger.
Reinhoid, au contraire, fixait ses yeux étineelants sur la jeune iillc, et il commença à raconter ses voyages d'une, façon si merveilleuse, que Rosa n'avait jamais rien entendu de pareil. Tout ce qu'il disait se représentait à la . il lie du tonnelier sous mille formes vivantes et variées^ Elle était tout yeux, tout oreilles, et ne savait ce qui se passait en elle, lorsque le jeune narrateur prit sa main, et la serra sur sa poitrine.
<i Mais, Frédéric, s'écria tout à coup Reinhoid, pourquoi restes-tu donc là muet et immobile ? As-tu perdu l'usage de la parole? Allons, buvoils tous deux a la belle et gracieuse demoiselle qui nous traite si bien. »
Frédéric saisit d'une main tremblante la coupe que Reinhoid avait remplie jusqu'au bord, et qu'il le força de vider jusqu'à la dernière goutte.
« Maintenant, à la santé de notre digne maitre! » dit Reinhoid en remplissant de nouveau le verre et en le présentant à Frédéric.
Alors la chaleur du vin monta au cerveau de Frédéric; son sang s'agita et bouillonna dans ses veines.
« Ah 1 murmura-t-il en rougissant, j'éprouve un bienêtre imprimable que je n'avais jamais ressenti, h
Rosa, qui pouvait donner à ces paroles une autre interprétation, lui sourit avec une admirable douceur.
«Chère Rosa, dit Frédéric, délivré de toute gène, vous ne vous souvenez saus doute pas de moi?
— Comment, eher Frédéric, répondit Rosa les yeux baissés, comment serait-il possible que je vous eusse oublié en si peu de temps? Lorsque je -vous vis chez le vieux Holzschuer, je n'étais encore qu'une enfant; mais vous ne dédaigniez pas de jouer avec moi, et vous saviez toujours imaginer quelque charmante récréation. .l'ai conserve,
254 CONTES FANTASTIQUliS.
comme un précieux souvenir, la jolie corbeille en liligrane d'argent dont vous me fi tes cadeau à Noël. »
Des larmes brillèrent dans les regards enchantés du jeune homme; il voulut parler, et ne put exhaler que comme un soupir ces'mots interrompus: «0 Rosa!... chère... chère Rosa 1...
■ ~r- J'ai toujours, continua Rosa, désiré cordialement de vous revoir; mais jamais je n'aurais cru que vous vous consacreriez à la. profession de tonnelier, quand je pense aux charmants ouvrages que vous faisiez autrefois chez maitre Holzschuer. C'est pourtant dommage que vous ayez renoncé à votre art !
— Ahl Rosa, dit Frédéric, c'est pour vous que j'y ai renoncé. » ■ .
A peine ces mots furent-ils. prononcés, que Frédéric, honteux et troublé, eût voulu s'abîmer sons terre. L'aveu Irréfléchi s'était échappé de ses lèvres. Rosa, comme si elle eut tout compris, détourna la tetc, et le pauvre compagnon chercha en vain quelques paroles.
Dans ce moment, Paumgartner frappa du manche de son couteau sur la table, et annonça que le digue maître chanteur, messire Volrad, allait entamer une chanson. .' Maître Volrad ; se, leva aussitôt, et commença, sur le mode de Jean Vogelgesang, une chanson si belle, que le . cœur de tous les assistants en fut réjoui, et que Frédéric lui-même sortit de son emharras. Après que le poète eut chanté encore plusieurs autres chansons sur d'autres modes, tels que le mode paridisîas oranger, il dit que si quelqu'un des auditeurs était exercé dans l'art admirable du chant, il devait faire entendre aussi sa voix.
A ces mots, Reinhold se leva, et répondit que, s'il lui était permis de se servir du luth a la manière italienne, il essaierait de chanter, en conservant le mètre allemand. Comme personne ne lui faisait d'objections, il prit son in-
MAITRE MAltTIIt ET SES OUVRIERS. 355
strunient, et, après quelques agréables préludes, il chanta la cJlflUSOn suivante :
Où eaL la source précieuse D'où couto un vin parfume?
. Sous un bois arrondi : On voit ses flots dorés.
On entend son doux murmure.
Qui protège avec soin La jolie source!
C'est le brave tonnelier.' Plaisir île l'amour.
Chaleur <lu bon vin, , Joie de la vie,
Voilà l'œuvre du tonnelier.
Cette chanson charme tous les auditeurs, et surtout maître Martin, dont les yeux pétillaient de joie. Sans luire attention à Volrad, qui disait que le compagnon avait imité te rhythme de Jean Muller, maître Martin se leva, et s'é-
■ cria eu balançant dans sa main la grande coupe destinée.
. à passer ii la ronde: « Viens ici, mon brave tonnelier et mailre chanteur, viens icil il faut que tu vides ce verre avec ton mailre Martin. »
Reinhold obéit. Lorsqu'il fut de retour à sa place, il dit tout lias à Frédéric, absorbé dans une profonde rêverie: a C'est à toi maintenant à chanter : chante ta chanson d'hier.
— Ps-tu fou 1 répondit Frédéric en colère.
— Nobles messires, et chers maîtres, s'éeria Reinhold en «'adressant à l'assemblée, voici mon frère Frédéric qui sait beaucoup de chansons plus belles ; mais son gosier est desséché par la poussière du voyage, et il vous montrera son admirable talent une autrefois. »
Tout le monde se mit alors à louer Frédéric, comme s'il eut déjà Chanté. Plusieurs maîtres prétendirent même que sa voix était plus agréable que celle rleReinhokl, et Volrad.
après avoir bu encore un grand verre, affirma que Frédéric reproduisait mieux les beaux modes allemands que Reinhold, dont le chant était trop italien. Mois maître Martin rejetant la tète en arrière, et frappant vigoureusement sur son gros ventre, s'écria : « Ce sont mes compagnons, les compagnons de Tobie Martin, maître tonnelier à Nuremberg 1 a
Tons les maîtres secouèrent la tète, et dirent en savourant les dernières gouttes de leur large coupe : « Oui, oui, maître Martin, ce sont de braves compagnons. »
Chacun se retira enfin dans sa demeure* et Reînhold et, Frédéric allèrent occuper deux agréables chambres que maître. Martin leur avait assignées dans sa maison.
COMMENT ON TROISIÈME COMPAGNON' SE PRÉSENTA A MAITRE MARTIN , ET CE QUI EN ARRIVA.
Lorsque les deux compagnons eurent passé quelques semaines dans l'atelier de maître Martin, celui-ci remarqua que Reinbold n'avait point son pareil pour ce qui concernait les proportions, les courbures et les cercles, mais qu'il n'en était pas de même quand il s'agissait pour lui de manier la hache, ou le nn'illet. Reiuhold se fatiguait alors bien vite, et semblait peu disposé à continuer son ouvrage. Frédéric, au contraire, usait de ces instruments sans se lasser. Ils se distinguaient du reste l'un et l'autre par l'honnêteté de leur conduite, et Reinbold en particulier par sa gaieté et sa bonne humeur. Ils n'épargnaient pas leur gosier, surtout en présence de la belle H osa, et chantaient ensemble d'une voix harmonieuse maintes chansons fort agréables; et si Frédéric, en regardant Rosa, se laissait aller a des accords mélancoliques, Reinbold entonnait aussitôt une chanson légère qui commençait par ces mots : « La tonne n'est pas la lyre, la lyre, n'est pas la tonne, »> laquelle chanson égayait tellement maître Martin, qu'il laissait tomber
HÀlfAE MAKTIN ET SES OUVHIEBS. 257
son rabot, et se tenait le ventre en éclatant de rire. Du reste, les deux compagnons , et surtout Reinhold, s'étaient parfaitement insinués dans les bonnes grâces de leur patron, et l'on pouvait remarquer que Rosa cherchait sonvent un prétexte pour venir dans l'atelier et s'y arrêter plus longtemps qu'elle n'en avait autrefois l'habitude.
Un jour, maître Martin entra tout pensif dans l'atelier où il avait établi son travail d'été. Reinhold et Frédéric venaient d'achever un petit tonneau. Maître Martin se plaça deviint eux, les bras croisés, et leur dit : « Je ne saurais vous exprimer .mes chers compagnons, combien je suiscontent de vous ; mais je me trouve à présent, dans un grand embarras. On écrit des bords du Rhin que la vendange sera cette annt'e meilleure que jamais. Un savant a prédit que la comète que nous avons vu briller au ciel fécondait le sol de ses rayons merveilleux. Toute la chaleur qu'elle renferme, et qui durcit les métaux, se répandra à la surface de la terre, et remplira d'une nouvelle séve les ceps altérés, qui porteront alors une quantité de grappes. On ne reverra une telle constellation que dans trois cents ans. Nous allons donc avoir force travail; voilà' que le digne évéque de Bamberg me commande une grande tonne. Nous ne pourrons jamais en Unir, et il faut que je me procure' un vigoureux compagnon ; mais je ne voudrais pas prendre le premier venu, et pourtant j'ai le feu sous les ongles. Si vous connaissiez un bon ouvrier (pic vous aimeriez a mus associer, dites-le-moi, je te ferai venir, dùt-il m'en coûter une' bonne somme d'argent. »
A peine maitre f&nrtin avait-il dit ces mots, qu'on jeune homme d'une haute taille et d'une forte structure entra en s' écriant d'une voix retentissante : « Oh I oh ! estce ici l'atelier de maitre Martin ?
— Oui, vraiment, répondit le tonnelier en s'avançait! vers le nouveau venu ; mais vous n'avez pas besoin de crier commfc si vous vouliez tout massacrer, et de frapper
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•l.'.ti * . CONTES FANTASTI(fUËS. '
de cette sorte siir les tonnes. On ne se présente pas-ainsi chez les gens.
— Ah ! s'écria l'étranger, vous êtes sans doute maître Martin lui-même, avec ce, ventre arrondi, ce double menton, ces jeux étincelants et ce nez rubicond? Vous voila tel qu'on vous a décrit. Salut à vous, maître Martini
— Eh bien I que voulez-vous de moi? demanda le tonnelier avec aigreur.
— Je suis un compagnon tonnelier, et je voudrais savoir si .on peut trouver de l'ouvrage chez vous? »
Maitre Martin recula de deux pas en arriére, et mesura le Jeune homme des pieds à la tète, tout étonné de voir apparaître un compagnon au moment même où il désirait l'avoir. L'étranger le regarda hardiment, et, lorsque maitre Martin l'eut observé avec sa large poitrine, ses muselés vigoureux, ses forts poignets, il se dit : Voilà précisément l'homme dont j'ai besoin, et il lui demanda ses certificats de corporation. *
« .le ne les ai pas sur moi, répondit le jeune homme ; mais je vous les procurerai eu peu c'e temps, et je vous donne nia parole que je puis travailler loyalement. Cela doit vous suffire. » .
Là-dessus, sans attendre la réponse du maitre, il rejeta sa barrette et son casque de voyage, ota sa casaque, prit le tablier, et dit : « Voyons, maitre Martin, montrez-moi ce que je dois faire. »
Le tonnelier, très-choqué des façons un peu rudes de l'inconnu, réfléchit quelques instants, puis il lui dit : « Eh bien 1 montrez-nous que vous êtes tin bon ouvrier ; faites le trou de bonde à ee tonneau qui est sur l'établi. »
Le jeune homme, accomplit cette tache avec une force, une, célérité et une adresse remarquables; puis il s'écria en riant à haute voix, ; « Doute/- vous maintenant, maitre Martin, que je sois un habile ouvrier? Mais, ajoula-t-il en se promenant de long eu large dans l'atelier, et eu me
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suraiit du regard les pièces de bois et les outils, avez-vous rfè bons ustensiles? Qu'est-ce que ce maillet? elest sans doute pour amuser vos en faute ; et cette petite hache, c'est bon pour des apprentis. » Kn parlant ainsi. il jetait en l'air le lourd maillet que Keinhold pouvait à peine manier, et la huche avec laquelle maître Martin travaillait lui-même. Puis il roula comme des balles légères de larges tonnes, et, prenant une des plus grandes douves qui n'étaient pus encore travaillées ; » Qu'est-ce que cela? s : éeria-t-i! ■< si c'est de bon bois de chêne, cela doit se rompre comme un verre. » Il lança contre une pierre la douve, qui se brisa en deux morceauv.
« Mon cher compagnon , dit .maître Martin, voulezvous jeter hors de l'atelier celte tonne de deux foudres, ou détruire tout mon établissement? Vous pourriez vous servir de cette poutre, et, pour que vous ayez une hache qui vous convienne, j'enverrai chercher à l'Hotel-de-Ville l'épée de Roland, qui a trois aunes de longueur.
— C'est ce qu'il me fuudraït, » s'écria le jeune hommrav ec un regard etincelant; puis, baissant aussitôt les yeux, il dit d'une voix plus douce : « Je pensais, maître Martin, que vous aviez besoin de quelque vigoureux compagnon pour vos travaux. Peut-être ai-je trop fait -parade -de ma force; mais donnez-moi du travail, je suivrai bravement vos instructions. » t
Maître Martin regarda le jeune homme en face, et se dit que jamais il n'avait vu un visage plus honnête, et plus noble. Il lui semblait même que cette figure lui rappelait vaguement un homme qu'il aimait et estimait depuis longtemps ; mais il ne put se rendre compte de ses souvenirs, et il céda aux vœux du jeune homme, tout en le priant de se procurer au plus tôt les certificats de sa corporation, - ■ .
Reinhold et Frédéric posaient pendant ce temps les cercles de leur tonneau. Kn travaillant ainsi, ils avaient COU-
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tume d'entonner Une ohanson à la manière d'Adam Puschinnnn. Le nouveau compagnon, nommé Conrad, s'écria : « Qu'est-ce que ce miaulement? On dirait que les souris sifflent dans l'atelier. Voulez-vous chanter? chantez donc de façon a fortifier le cœur et à égayer le travail : je vais vous en donner l'exemple. » A ces mots, il entonna une fanfare de ehusse, avec des cris de hallali et de hussal et il imitait l'aboiement des chiens, le cri des chasseurs, d'une voix si sonore que les grandes tonnes en retentissaient, et que tout l'atelier en était ébranlé. Maitre Martin se couvrit les oreilles avec les deux mains, et les enfanta de Marthe, qui jouaient dans l'atelier, se cachèrent, effrayés, sous les cuves. Au même instant Rose entra, très-surprise de ce \acarme. Dès que Conrad l'aperçut, '1 se tut aussitôt, puis, «'approchant d'elle, et la saluant avec grâce, il lui dit d'une voix douce : « Ma belle demoiselle, que! rayon charmant a pénétra dans ce hangar lorsque vous y êtes entrée! Si je vous avais vue plus tôt, je n'aurais point blessé vos oreilles par cette sauvage chanson de chasse; et vous autres, s'écriu-t-il en se. tournant vers maître Martin et ses deux compagnons, cessez donc cet affreux bruit de vos ustensiles. Aussi longtemps que la charmante, demoiselle nous gratifie de sa présence, il faut que le. maillet et la bâche se reposent : nous ne devons entendre que sa voix mélodieuse, et nous courber humblement devant elle comme des serviteurs , pour recevoir ses ordres. »
Beinhohl et Frédéric se regardèrent, tout étonnés; mais Martin partit d'un éclat de rire et s'écria : «Allons! Conrad, il. est clair que vous étés le plus grand fou qui ait jamais porté le tablier de compagnon D'abord, vous arrive/ ici comme une espèce de géant farouche, pour tout briser ; puis vous beuglez de façon à nous déchirer les oreilles; et, pour terminer toutes ces extravagances, vous traite/, ma petite Rosa comme une noble demoiselle, et vous lui parlez comme un gentilhomme amoureux.