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» Dans sa douleur profonde , Angola éprouva il une terreur secrète en songeant aux dernières émotions du vieillard. Elle se retraça la nuit affreuse où le chevalier lui était apparu avec l'inflexibilité du joueur le plus endurci, et elle trembla de le voir rejeter quelque jour son masque d'auge pour reprendre sou ancienne vie et sa ligure infernale. Ces pressentiments affreux n'étaient que trop fondés.
« Quelque terreur que le chevalier eût éprouvée en voyant au dernier moment le vieux Vertua repousser les pieuses paroles de l'Eglise pour ne songer qu'à sa funeste passion, il se sentit lui-même bientôt séduit plus que jamais par le jeu , et toutes les nuits il rêvait qu'ii était assis à sa banque, et amassait de nouvelles richesses.
« En même temps qu'Angéla , attristée par le souvenir des anciens égarements du chevalier, perdait peu à peu la confiance qu'elle lui avait témoignée naguère, il éprouvait, de son coté, de noirs soupçons, et il attribuait la réserve inaccoutumée de sa femme au secret qu'elle lui avait dérobé. Cette défiance réciproque enfanta de part et d'autre un malaise et un mécontentement qui se manifestèrent par des paroles désagréables dont Angéla fut blessée. Alors elle ' sentit se raviver dans son cœur l'image du malheureux Duvernet et toutes les pensées dont elle avait connu le charme dans sa jeunesse. Le désaccord des deux époux s' accroissant chaque jour, ie chevalier en vint à trouver sa vie si fatigante, qu'il tourna de nouveau ses vœux et «es regards vers le monde. Un homme acheva de donner une autre impulsion à son esprit : c'était un de ses anciens croupiers, qui sans cesse tournait en dérision l'existence obscure que le chevalier avait adoptée, et la résignation ■ivec laquelle il avait quitte pour une femme le monde le plus brillant. »
« Quelque temps après, la banque du chevalier Ménars reparut plus éclatante que jamais; la fortune n'avait point abandonné son favori. Chaque jour il comptait de nouvelles
victimes, et amassait de nouveaux trésors. Mais le bonheur d'Angéla avait passé comme un rêve rapide ; le chevalier In traitait avec une froide indifférence, souvent même avec mépris. Souvent elle passait des semaines, des mois entiers sans le voir. Un vieil intendant prenait soin des affaires de la maison , les domestiques ehangaient selon le caprice du chevalier, et Angola, étrangère dans sa propre demeure, ne trouvait aucune. consolation. Souvent, dans ses nuits sans sommeil , elle entendait la voiture du chevalier s'arrêter devant la maison, et le son de sa lourde cassette que l'on portait dans ses appartements ; elle entendait le chevalier murmurer quelques rudes monosyllabes, puis s'enfermer dans sa chambre; alors un torrent de larmes s'échappait des yeux de la pauvre femme , elle prononçai! avec angoisse le nom de Duvernet, et priait la Providence de mettre fin à ses douleurs. Un jour, un jeune homme de bonne famille, qui avait perdu toute sa fortune ou jeu, se brûla la cervelle dons le salon même où était établie la banque, du chevalier. Son sang et les éclats de sa cervelle jaillirent sur les joueurs , qui s'éloignèrent avec épouvante ;
'le chevalier seul garda son impassibilité, et demanda si c'était l'usage de quitter la banque avant l'heure ordinaire, pour un fou qui ne savait pas se conduire au jeu.
«Ce suicide produisit une grande sensation ; les joueurs
■ les plus déterminés furent indignés de la conduite du chevalier ; tout le monde se souleva contre lui. La police interdit sa banque ; on l'accusa d'user de supercherie au jeu, et son bonheur extraordinaire rendait assez plausible cette accusation. Il ne put se justifier, et l'amende considérable qu'on lui imposa lui enleva une partie de sa fortune. Il se vit injurié, méprisé, et il se réfugia dans les bras de sa femme, pour laquelle il avait eu si peu de ménagements, mais qui, en voyant son repentir, osa encore concevoir l'espérance qu'il renoncerait à s;i totale passion de joueur.
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« Le chevalier quitta Paris avec elle, et se rendit à Gènes, lien de naissance d'Angela.
a Là, il vécut pendant quelque temps assez retiré. Mais en vain essiiyu-t-il de jouir du repos domestique qu'il pouvait trouver auprès de sa femnie, sa passion se ranima, et le jeta dans une agitation incessante. Son mauvais renom l'avait suivi de Paris à Gènes; il n'osait établir une banque, quelque désir qu'il en' eût. ■ *■ ■
« Dans ee temps-là, un colonel français, forcé par ses blessures de quitter le service militaire, tenait la plus riche banque de Gènes. Poussé par un sentiment de. haine et d'envie, le chevalier s'y rendit, avec l'espoir de l'emporter, par les chances de sa fortune habituelle., sur son rival. Le colonel le reçut avec une gaieté qui ue lui était pas habituelle, et s'écria que le jeu allait offrir un nouvel intérêt, puisque le chevalier Ménars s'y présentait avec son étoile.
« En effet, dès les premières tailles, le chevalier gagna selon sa coutume; mais lorsque, Se fiant à sou invariable bonheur, il s'éeria : « Va, banque ! « il perdit d'un seul coup une somme considérable.
« Le colonel, qui d'ordinaire paraissait fort indifférent au gain et à la perte, saisit l'or du chevalier avec tous les signes de la joie la plus vive. Dès ce moment, la fortune abandonna complètement l'époux d'Angéla. il jouait chaque nuit, et perdait chaque nuit, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva réduit à une somme de 2,000 ducats en papier.
« Il avait couru tout le jour pour convertir ce papier en argent comptant, et n'était revenu que le soir chez lui. A l'entrée de. la nuit, il mit ses pièces d'or dans sa poche, et se disposa à sortir, lorsque Angéla, qui pressentait son malheur, se jeta au-devant de lui, s'agenouilla en pleurant à ses pieds, et le conjura, par la Vierge et les saints, de ne pas la plonger dans la misère.
« Le chevalier la releva, la pressa avec douceur sur son sein, et lui dit d'une voix sombre : » Angéla, ma bien-
a-1'0 OINTES FANTASTIQUES.
aimée Angéla, je i»' puis agir autrement, il finit que .je cède ii la puissance me subjugue ; mais demain... demain, toutes tes sollicitudes cesseront, ear, je te le jure nnr l'étemelle Providence qui veille sur nous, je joue aujourd'hui pour la dernière fois. Sois tranquille, mon doux enfant, dors, rêve une vie meilleure, cela me portera bonheur. »
» En disant ces mots, il embrassa sa femme, et courut a Iîi banque.
« Deux tailles, et le chevalier avait tout perdu, tout. Il resta immobile près du colonel, les yeux fixés sur la table de jeu, dans une sorte d'anéantissement.
h Vous ne pontez plus, chevalier? dit ie colonel en mêlant les cartes pour une nouvelle taille.
' u — J'ai tout perdu, répondit le chevalier en essayant de prendre l'apparence du calme.
.« — N'ave/.-vous donc plus rien'f reprit le colonel à la taille suivante.
« — Je suis un mendiant, s'écria le chevalier d une voix tremblante de colère, et les regards toujours fixés sur la table de jeu, ne remarquant pas que les joueurs gagnaient de plus en plus l'avantage sur le banquier. Le colonel continua paisiblement sa partie.
» — Vous avez une jolie femme, dit-il à voix basse au chevalier, sans le regarder, et en mêlant de nouveau les cartes.
« — Que voulez-vous dire par-là.! s'écria le chevalier avec emportement. .Le colonel lit son jeu sans répondre.
(i — Dix mille ducats pour Angéla 1 continua-t-il en se retournant à demi, tandis qu'il donnait les cartes à couper.
« — Vous êtes fou I s'écria le chevalier, qui, reprenant son sang-froid, s'apercevait que le colonel perdait de pins en plus.
■ u — Vingt mille ducats contre Angéla 1 dit le colonel a mux basse en suspendant un instant la taille. •>