‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 69 sur 87 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans la nuit de l'équHwxe d'automne, !e secrétaire de la chancellerie Tusmnnn revenait d'un café où il avait la coutume de passer, chaque soir, quelques heures, et s'en retournait dans sa demeure. Ce secrétaire était en tout trèsponctuel et très-exact; il s'était habitué à ôter son habit et ses hottes juste au moment où les horloges des églises de Sainte-Marie et de Saint -Nicolas sonnaient onze heures, de sorte qu'au dernier retentissement de la cloche, il tirait son bonnet de nuit sur ses oreilles. Pour ne. pas être en retard ce jour-là, car les cloches commençaient à se mettre en branle, il accélérait sa marche tellement, qu'il avait l'air de courir, et il allait entrer de la rue Royale dans la rue de Spandau, lorsqu'un bruit siugulier, qui se lit entendre près de lui, l'arrêta sur place. Sous la lourde la.vleille maisonde-ville, il aperçut à la lueur du réverbère une longue ligure, enveloppée d'un manteau sombre, qui frappait à la porte de Warnatz le marchand de fer, se retirait, soupirait, et" levait les yeux vers les fenêtres écroulées de la tour.

» Mon cher monsieur, dit le secrétaire intime ù cet homme, vous êtes dans l'erreur; pas une âme humaine n'habite le haut de cette tour, et je pourrais même dire, pus un être vivant, si j'en excepte les rats et les souris et un couple de hiboux. Que si vous avez en vie de traiter quelque affaire avec M. Warnatz, vous devez revenir demain matin.

— Mon honorable monsieur Tusninnn;..

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— Secrétaire privé tic chancellerie depuis plusieurs années, » se hâta (rajouter Tusmann, quoique fort surpris d'être connu de cet étranger. Celui-ci ne fit point attention à ces paroles et continua : « Mon honorable monsieur Tusmann, vous vous trompez sur les motifs de ma présence ici, je ti'ai aucune affaire à traiter avec M. Warnntz. Comme c'est aujourd'hui L'équinoxe d'automne, je veux voir la fiancée. Elle a déjà entendu les battements de mon cœur, les soupirs de mon amour, et paraîtra bientôt à la fenêtre. »

Le ton de voix avec lequel l'inconnu prononça ces mots était si solennel, si bizarre, que le secrétaire de chancellerie, sentit une sueur froide ruisseler sur ses membres. Le premier coup de onze heures retentit au haut de la tour de Sainte-Marie ; au même instant, on entendit quelque bruit dans la tour de la maison-de-ville , et une figure de femme apparut à la fenêtre. Lorsque la lueur du réverbère éclaira cette nouvelle physionomie, Tusmann murmura d'une voix plaintive : « 0 Dieu de justice ! puissance céleste! que signifie ce mystère? >■

La ligure disparut au dernier coup de l'horloge, c'està-dire à la minute même où Tusmann avait l'habitude de tirer son bonnet de nuit sur ses oreilles.

Cette étonnante apparition semblait avoir mis le secrétaire hors de lui; il soupirait, gémissait, regardait la fenêtre, et se disait à voix basse ; « Tusmann, Tusmann, secrétaire privé de chancellerie, sois ferme, ne laisse pas troubler ton cœur, ne te laisse pas égarer par le diable.

— Vous me paraissez, très-ému de ce que vous avez vu, mon bon monsieur Tusmann, dit l'étranger. Moi , je voulais seulement contempler la fiancée; et vous, il parait que vous ave/, éprouvé quelque chose de singulier.

— Je vous en prie, je vous en prie, murmura Tusmann, ne me refusez, pas mon pauvre titre ; je suis secrétaire privé de chancellerie, et à l'heure qu'il est, un secrétaire fort

fcONTEB KAKTASTfQIJES.

trouble et très-abattu, t'ardorineis-moi , mon digne monsieur, si je ne vous donne pas le titre qui vous est du ; je ne le puis faire,. par mon ignorance complète de ce qui touche à votre respectable personne. Mais je vous appellerai monsieur le conseiller intime, car dans notre chère ville de Berlin il y a tant de gens qui portent ce titre, qu'en l'employant h tout hasard, on court peu risque de se tromper. Dites-moi donc, monsieur le conseiller intime, quelle tiancée vous espériez voir à cette heure tardive?

— Vous êtes, répliqua l'étranger en élevant la voix, vous êtes un singulier homme avec vos titres et votre rang. Si, pour connaître mainte affaire secrète, et pour donner maint bon conseil, on est conseiller intime, je puis, sans scrupule, prendre ce titre. Je suis surpris qu'un homme qui a lu , comme vous, tant de livres et de manuscrits, ne sache pas que lorsqu'un initié... entendez-vous, un initié vient dans In nuit de l'équinoxè frapper, à onze heures, au pied de cette tour, il voit apparaître à cette fenêtre la jeune fille

. qui, jusqu'à l'équinoxè de printemps, sera la plus heureuse fiancée de Berlin.

— Monsieur le conseiller intime ! s'écria Tusmann avec l'exaltation d'une joie subite, mon digne conseiller intime, cela est-il vrai î - •

— Sans aucun doute, répondit l'étranger. Mais que- faisons-nous là si longtemps dans la rue - ; Vous avez déjà passé l'heure où vous vous mettez au lit ; allons au nouveau cabaret sur la place Alexandre; c'est seulement pour vous en apprendre davantage sur la tiancée, et pour que vous repreniez le calme d'esprit que vous avez perdu tout à coup , je ne sais ni pourquoi ni comment. »

Le secrétaire privé était un homme extrêmement rangé. Sa seule distraction consistait à s'en aller chaque soir passer deux heures dans un calé, et à lire les feuilles et les brochures politiques eu savourant un verre de bière. Il ne buvait presque pas de vin ; le dimanche seulement, après

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le sermon, il entrait dans mie taverne et se faisait servir un verre de vin de Malaga avec un biscuit. L'idée de passer une nuit à table le faisait frissonner ; et on ne comprend, pas qu'il se soit laissé entraîner par l'étranger sans opposer la moindre résistance, et qu'il ait été ainsi sur la place Alexandre.

Dans la salle où ils entrèrent il n'y avait plus qu'un seul homme assis à une table, avec un grand verre de vin du Rhin devant lui. Les rides profondes de son visage annonçaient son âge avancé. Son regard était vif, pénétrant, et sa longue barbe indiquait un juif qui avait conservé fidèlement les coutumes de ses ancêtres. Il était vétu à l'ancienne mode, telle qu'elle existait vers lés années 1720 et 1730.

Mais l'étranger que Tusmann avait rencontré offrait un aspect plus singulier encore.

C'était un homme de haute taille, maigre mais vigoureux, et qui semblait avoir cinquante ans. Son visage avait pu être bien jadis ; ses grands yeux jetaient encore un éclat juvénil sous deux noirs sourcils. Un front ouvert, un nez d'aigle fortement arqué, une'bouche fine et un menton arrondi, tout cela n'eût pas fait distinguer cet homme entre cent autres. Mais tandis que son pourpoint et ses ■ culottes étaient taillés à la dernière mode, son manteau, sa barrette, son collet, dataient de la fin du seizième siècle ; et son regard étineelant comme un éclair au milieu d'une nuit profonde, et le son étouffé de sa voix, et toute sa nature enfin inspirait par sa présence un sentiment singulier et pénible.

L'étranger salua d'un air de connaissance le vieillard assis à table. ■

*( Vous voilà donc enfin! s'éeria-t-il-; êtes-vous toujours bien portant 1

— Comme vous voyez, répondit le vieillard d'un ton de grandeur ; bien portant et debout : quand il faut, actif et joyeux.

— C'est une question, c'est une question," répliqua l'étranger en souriant; et il demanda au garçon mie bouteille de vieux vin de France.

« Mon digne et respectable conseiller intime...» dit Tusmann ; mais l'étranger l'interrompit à la hate : « Laissons là, lui dit-il, tous les titres, cher monsieur Tusmann ; je ne suis ni eonseiller privé, ni secrétaire privé de chancellerie : je suis tout simplement un artiste qui travaille les nobles métaux, les pierres précieuses, et je me nomme Léonard.

— Ainsi c'est donc un orfèvre, un bijoutier , » murmura Tusmann à part. Il réfléchit alors qu'au premier aspect de l'étranger, dans la salle de la taverne, il eût dû voir (jue cet homme ne pouvait être un conseiller intime, car sou manteau et sa. barrette ne convenaient point à un personnage titré.

Léonard 'et Tusmann s'assirent prés du vieillard, qui les salua avec un sourire grimaçant.

Lorsque Tusmann eut, sur les instances de Léonard, vidé quelques verres de vin, ses joues pales se colorèrent, le sourire revint sur ses lèvres ; il promena autour de lui un regard satisfait, comme si les plus douces. images se présentaient à son esprit.

« Maintenant , reprit Léonard , dites-moi , mon cher monsieur Tusmann, pourquoi vous vous êtes si singulièrement comporté lorsque la fiancée a paru ù la fenêtre de In cour, et quelle idée vous occupe à présent ? Nous sommes, que vous le croyiez ou non,' de vieilles connaissances, et devant ce brave homme vous n'avez nul besoin de vous gêner.

— 0 Dieu ! répondit le secrétaire privé de chancellerie . o Dieu!... Digne professeur, permettez-moi de vous donner ce titre, car, comme vous êtes, j'en suis sur, un habile artiste, vous auriez le droit d'être professeur à l'Académie des Beaux-Arts; ainsi, mon honorable professeur, coin-

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ment vous taire ce dont mon cœur t'St rempli? Je suis, comme on dil, sur un pied de pré tendant, et à l'équinoxe du printemps je solide à conduire dans ma demeure une heureuse petite fiancée. Pouvais-jc ne pas être vivement ému lorsque vous m'avez montré une fiancée heureuse? '

— Quoi! s'écria le vieillard d'une voix glapissante, quoi 1 vous voulez Vous marier ? Vous êtes déjà beaucoup trop vieux et trop laid. »

Tusman» fut si stupéfait de cette incroyable grossièreté du Vieux juif, qu'il neputprononcer un mot.

« Ne soyez pas fâché contre cet homme , dit Léonard , parce qu'il vous parle ainsi : il n'a pas la méchante intention que l'on pourrait lui supposer. Mais, je dois vous l'a-^ vouer franchement, il me parait que vous vous êtes décidé un peu tard à vous marier; vous devez avoir près de cinquante ans.

— Le neuf octobre, jour de Saint- Denis, répliqua Tusluann d'un ton un peu vif, j'atteindrai ma 48' année.

— Qu'il en soit ce que vous voudrez, continua Léonard, l'âge n'est pas le seul obstacle : vous avez jusqu'à présent vécu d'une vie simple et paisible de célibataire, vous ne connaissez pas la race féminine, et vous ne saurez comment vous tirer d'affaire.

— .Comment me tirer d'affaire? dit Tusmann. Ah ! mon . cher professeur, vous me regardez comme un homme singulièrement léger et sot, si vous pensez que je sois capabls d'agir en aveugle, sans conseil et sans réflexion. Je médite sérieusement chaque pas que je fais, et lorsque je me sentis atteint par les flèches de ce-dieu perfide que les anciens appelaient Cupidoii, toute mon intelligence ne dutelle pas être appliquée à me former d'une façon convenable pour mon nouvel état ? Celui qui doit subir uii examen diflicile n'étudie-t-il pas avec soin toutes les questions sur lesquelles il doit être interrogé? Kh bien , mon cher professeur, mon mariage est un examen auquel je nie prépare

et que. j'espère soutenir dignement. Voyez, voici le petit livre que je porte sans cesse avec moi et que j'étudie a chaque instant, depuis que j'ai pris la résolution d'aimer et de me marier. Regardez-le, et vous serez convaincu que je traite cette affaire à fond et que je ne suis point sans expérience, bien que le sexe féminin me s'oit resté, je l'avoue, jusqu'à présent complètement étranger. »

A ces mots, le secrétaire privé de chancellerie ouvrit un petit livre relié en parchemin, et en lut le titre, qui étaitaiusi conçu : « Bref Traité de la sagesse politique où l'on apprend « l'art de.se conduire et de-conduire les autres dans lesso- « ciétés humaines ; traduit du latin de maître Tomasius , « pour la plus grande utiljté de ceux qui veulent acquérir « la sagesse. Francfort et Leipzick, chez les héritiers de « Jean Gros, 1710. »

« Remarquez, dit Tusmann avec un sourire agréable , remarquez de quelle façon le digne auteur parle , au chapitre VII , du mariage et de la prudence d'un père de famine:

• . « § 7. Il ne faut point trop se lutter d'en venir lu. Celui h qui se marie à nn âge mûr est d'autant mieux avisé qu'il « est plus sage. Les mariages précipités engendrent la ruse « et la honte, et ruinent à la fois le corps et l'ame. » Quant au choix de la personne que l'on a l'intention d'aimer et d'épouser, voici ee qu'en dit l'excellent Tomasius :

<i§«.Lc terme moyen est le plus sûr. Qu'on ne prenne ii pas une femme trop belle on trop laide, trop riche ou « trop pauvre, d'un rang trop élevé et d'une condition h trop minime, mais d'une situation égale à la nôtre, et, « pour les autres qualités, le terme moyen est le meilleur, n ■ « D'après les conseils de Tomasius, continua Tusmann , je ne me suis pas borné à une seule conversation avec l'aimable personneque j'ai choisie: j'ai voulu en avoir plusieurs , parce que, comme le dit le g n de ce petit livre, on peut bien , pendant quelque temps , cacher- ses défauts et

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jouer la vertu, mais à ia longue on se montre tel que l'on est.

— Pour avoir ces relations, reprit l'étranger, ou, comme vous le dites, ces entretiens avec les femmes, il me semble qu'afin de ne pas être trompé, il faut déjà avoir une assez, grande expérience.

. — Ici, répondit ïusmann, le grand Tomasius vient encore à mon secours, car il m'enseigne comment on doit entamer une conversation sérieuse avec les femmes et comment on y mêle d'agréables plaisanteries. Il faut, dit ce savant auteur, au chapitre. V de son ouvrage, se servir de la ■ plaisanterie comme un cuisinier se sert de sel, ou, pour mieux dire, comme on se sert d'une arme, non pour attaquer, maïs pour se défendre. ■

— Je vois, dit l'orfèvre, que f«n-ne peut vous mettre en défaut, vous êtes préparé à tout événement, et je parierais que vous av ez déjà gagné par votre conduite l'amour de la daine que vous avez choisie.

— Je m'efforce, dit Tusmann, de le gagner par des complaisances et des soins respectueux, car c'est là le signe le plus naturel de l'amour. Mais je ne pousse pas le respect trop loin, bien persuadé, ainsi que Tomasius nous l'enseigne, que lesfemmesne sont ni de bons ni de mauvais anges, mais de simples créatures humaines, et des créatures plus fragiles de corps et d'esprit que nous.

— Qu'une mauvaise année vous accable 1 s'écria ie vieux juif en colère , vous qui , par votre bavardage infatigable, venez ici troubler le repos dont j'espérais jouir après avoir achevé mon grand œuvre.

— Taisez-vous, vieillard! s'écria l'orfèvre d'une voix élevéc. Soyez content qu'on vous permette de rester ici, car, avec vos façons brutales, vous êtes un hôte désagréable qu'on devrait mettre à la porte. Ne vous laissez point troubler par cet homme, mon cher monsieur Tusmann; vous êtes partisan de l'ancien temps, vous aimez Tomasius.

Pour moi, je \uis encore plus loin, je n'aime que le. temps auquel se rattache une partie de mon costume. Oui, digne secrétaire, ce temps-là valait mieux que celui-ci, et c'est de cette époque que datent toutes les magies que vous avez vues aujourd'hui à la vieille maison-de-ville.

— Comment cela, mon digne professeur ? dit le conseiller privé.

— Autrefois, continua l'orfèvre, il y avait fréquemment de joyeuses noces à I'h6tel-de- ville , et ces noces avaient un autre aspect que celles d'aujourd'hui. Alors , unè heureuse iiancée regardait par la fenêtre, et je dois vous avouer que notre chère ville de Berlin était dans ce temps-la plus animée, plus riante que dans ces temps-ei , où tout est modelé- d'une façon uniforme , -où l'on cherche dans l'ennui même le plaisir de s'ennuyer ; alors, il y avait des fêtes tout autres que celles d'aujourd'hui. Je rappellerai seulement celle qui fut célébrée eu l'an 1581, lorsque Pélecieur Auguste de Saxe fut amené de Cologne, avec son épouse, son fils Christian et une magnifique escorte de gentilshommes. Les bourgeois de Berlin, de Cologne et de Spandau étaient rangés sur deux lignes depuis la porte de Copenick jusqu'au château. Le lendemain, il y eut un superbe tournoi où l'on vit apparaître l'électeur de Saxe, le comte Joste de Barby, avec plusieurs autres hommes de la noblesse, portant des armures dorées, de hauts casques, des cuissards, des brassards ornés de têtes de lions, et sur les jambes un vêtement couleur de chair, pour imiter le costume des anciens guerriers païens. Des chanteurs et des joueurs d'instruments étaient cachés dans une arche de Noé très-bien dorée, et sur cette arche on voyait un petit enfant vêtu d'une étoffe de soie couleur de chair, avec des ailes, un are. un carquois et les yeux bandés, comme on peint Cupidon.

« Deux autres enfants, couverts de belles plumes blanches, avec des yeux d'or et des becs comme des colombes, conduisaient l'arche, où la musique résonna à l'arrivée du

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