‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 70 sur 87 · LE CHOIX D'UNE FIANCEE · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UNE FIANCEE

prince ; puis, plusieurs colombes s'échappèrent de l'arche, et l'une d'elles, se posant sur le bonnet de martre de notre gracieux électeur, se mit à battre des ailes et chanta une ariette étrangère, bien plus belle que celles qu'on entendait chanter soixante-dix ans plus tard par le maître de chapelle Bernard Pasquino Grosso de Mantouc. Il y eut ensuite lin tournoi a pied où parurent l'électeur de Saxe et le comte de Barby, dans un navire couvert d'une étoffe jaune et noire , et portant un pavillon d'or. Derrière eux était l'enfant qui la veille avait joué le rôle de Cupidon, et qui reparaissait cette fois avec une longue robe bariolée, un bonnet jaune et noir et une grande barbe grise. Autour du navire, on voyait danser et sauter des gens de la noblesse , avec des tètes et des queues de saumon , de hareng et d'autres légers poissons. Le soirii dix heures, on lança un feu d'artifice qui représentait une forteresse assiégée par des lansquenets, qui étaient tous de bons chasseurs et se servaient de leur arquebuse en faisant mille drôleries , et l'on voyait jaillir et éclater dans les airs des hommes et des chevaux de feu , des oiseaux rares et d'autres bêtes extraordinaires ; cet amusement dura deux heures. »

Pendant que l'orfèvre faisait ce récit, le conseiller prive donnait tous les signes de l'intérêt le plus vif; il se frottait les mains, prononçait une exclamation , s'agitait sur sa chaise et vidait de temps à autre un verre de vin.

«Mon honorable professeur, s'écria-t-il enfin d'une voix de fausset qu'il prenait ordinairement dans l'exaltation de la joie; mon cher et honorable professeur, ce sont là d'admirables choses, et -vous les racontez comme si vous les aviez vues vous-même.

— Eh bien! reprit l'orfévré, pourquoi ne les aurais-je pas. vues moi- même'? »

Tusmaim, ne comprenant pas le sens de ces merveilleuses paroles, allait continuer ses questions, lorsque le vieil-

lard dit à l'orfèvre : u Vous oubliez les plus belles fêtes qui aient réjoui Berlin dans le temps dont vous faites un si grand «loge ; vous ne parlez pas de ces bûchers où coulait le sang des malheureuses victimes à qui l'on arrachait, par d'affreuses tortures, tout ce que la plus grossière superstition peut imaginer.

— Ah I dit le secrétaire privé , vous voulez sans doute parler , mon cher monsieur, de ces procès de magie et de sorcellerie qui furent faits dans l'ancien temps. Oui, c'était une mauvaise chose à laquelle nos lumières ont heureusement mis 'fin. »

L'orfèvre jeta un règard singulier sur le vieillard et sur Tusmann , et leur demanda , avec un sourire mystérieux , s'ils connaissaient l'histoire de l'argentier juif Lippold, telle qu'elle se passa en l'année 1572.

Avant que Tusmann eût répondu , l'orfèvre continua : « Ce Lippold, qui possédait toute la confiance de l'électeur et était chargé des finances du pays , fut accusé d'avoir commis de grandes friponneries ; mais, soit qu'il sût se justifier ou qu'il eût à son service d'autres moyens de prouver son innocence aux yeux de l'électeur, soit qu'il employât chez les gens en crédit des armes d'argent, bref, il fut déclaré innocent ; seulement une garde bourgeoise le surveillait encore dans sa maison, située rue de Stralau. Un jour, il eut une querelle avec sa femme, et celle-ci lui dit en colère : « Si l'électeur savait quel méchant coquin tu es et quel mal tu peux faire avec ton livre de magie , tu rôtirais bientôt. » Ces paroles furent rapportées au prince, qui fit faire de sévères perquisitions dans la maison de Lippold. On trouva le livre de magie, et comme il y avait des gens qui le comprenaient , on vit par la la scélératesse du juif. Il avait eu recours a de damnables pratiques pour séduire son maître et gouverner son pays. El fut exécuté sur le marché neuf; mais lorsque les flammes eurent consumé s«n corps et son livre, on vit sortir

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du bûcher une grossi: souris : beaucoup de gens pensèrent <jue c'était le démon de Lippold. »

Pendant ce récit de l'orfèvre, le vieillard était resté les deux bras appuyés sur la table, le visage caché dans les mains, soupirant et gémissant, comme un homme qui ^éprouve d'insupportables douleurs. -

Le conseiller privé semblait au contraire peu attentif» cette histoire. Il avait le visage riant et l'esprit occupé de tout autre pensée. Quand l'orfèvre eut fini de parler, le secrétaire se tourna vers lui, et lui dit d'une voix doucereuse : « Mon très-digne et très-honorable professeur, étaitce vraiment mademoiselle Albcrtine Voswinkel qui nous regardait du haut de la tour avec ses beaux yeux ?

— Pourquoi ? répondit l'orfèvre, Qu'avez-vous do commun avec la charmante Albertine?

. — Ah! reprit Tusmann avec timidité, mais, mon Dieu, c'est précisément cette agréable personne que j'ai entrepris d'aimer et d'épouser.

— Monsieur, s'écria l'orfèvre, le visage rouge etlcs yeux ètincelants-, monsieur, je crois que vous êtes possédé du diable ou totalement fou : vous voulez épouser la jeune \l berline, vous, misérable pédant déjà usé par l'Age, vous qui, avec tout votre savoir d'école, et votre Tomasius, ne voyez pas à trois pas devant votre nez! Ne vous abandonne/, point à de telles pensées, ou je pourrais vous rompre' le cou dans cette nuit équinoxiale. »

Le conseiller privé était un homme doux, paisible, craintif même, qui ne pouvait répondre par une parole dure » une attaque. Mais l'apostrophe de l'orfèvre était trop violente, et comme, d'ailleurs, Tusmann avait bu plus de viu que de coutume, il se leva en colère, et répondit dlune voix glapissante : " Je ne sais quel droit vous vous arrogez de Oie parler ainsi, monsieur l'inconnu. Je crois que vous voulez vous moquer de moi par des jeux d'enfant, vt que vous osez prétendre vous-même a l'amour âe mademoiselle ■

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Albertine. Vous ave/, dessine son portrait sur le verre et au' moyen d'une lanterne magique que vous nichiez sous votre manteau) vous m'avez montré à la tour de l'Hôtel-de- Villecette agréable image; mais je connais loutesces ruses, et vous vous trompez si vous pensez m'abuser par ces fantaisies et m'étonrdir-par votre langage grossier.

— Prenez garde , dit l'orfèvre d'un air nonchalant, prenez garde! vous avez ici affaire à des gens assez curieux."

Au même instant la figure île l'orfèvre se changea en une i été de renard qui épouvanta tellement !e secrétaire prive, qu'il tomba à la renverse sur son siège.

Le vieillard ne parut nullement surpris de cette transformation de l'orfèvre : •< Voyez donc, dit-il, quelle plaisanterie! ce sont là des jeux stériles ; j'en connais de meilleurs, etquisont trop élevés pour toi, Léonard.

— Montre-les-nous, dit l'orfèvre, qui avait repris sa ligure humaine et s'était tranquillement assis a table. Montre-nous ce que tu sais faire.»

Le vieillard tirade sa poche un gros radis noir, en enleva proprement la pellicule avec sou couteau, le coupa par petites tranches, et les posa sur la table. .

Chaque fois qu'il frappait sur. ce radis il en sortait une pièce d'or retentissante, qu'il présentait à l'orfèvre, et dès que celui-ci la touchait , elle tombait eu étincelles. Le vieillard, irrité delesvoirse dissoudre ainsi, frappait de plus en plus sur le radis, et en faisait jaillir dans les mains de l'orfèvre de "nouvelles plaques.

Le secrétaire, épouvanté, s'arracha enfin a son étourdisseincnt, et dit d'une voix tremblante : « Mes honorables sires, j'ai bien l'honneur de vous saluer. » 'Puis, prenant sa canne et son chapeau , il s'élança hors de la taverne.

Dans la rue , il entendit les deux personnages mystérieux qui riaient au\ éclats. Son sang se glaça dans ses veines.

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