‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 83 sur 87 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

Le vieux père a payé de sa vie la folie qu'il a eue de combattre dans l'obscurité contre ce terrible adversaire. Don Juan et Leporello s'avancent et causent ensemble sur le devant de la scène. Don Juan rejette son manteau , et apparaît avec un magnifique costume de velours brodé en argent : une noble et majestueu stature, seun visage mâle, des yeux pénétrants, des lèvres mollement dessinées. Le mouvement de ses sourcils donne parfois à sa physionomie une expression diabolique, qui éveille une terreur involontaire sans altérer la beauté de ses traits. On dirait qu'il doit exercer une magique puissance de fascination , que les femmes qu'il regarde ne peuvent plus s'éloigner de lui, et doivent subir cette force mystérieuse qui les conduit dans l'abîme.

Long et maigre, revêtu d'une veste rayée de rouge et de blanc, et d'un petit manteau rouge, la tête couverte d'un chapeau blanc à plume rouge, Leporello court autour de son maître. Son visage offre un singulier mélange de bonhomie , de ruse , d'ironie et d'audace. On voit que ce vieux coquin mérite d'être le valet complaisant de Don Juan. Ils ont heureusement pris la fuite en escaladant la

muraille Des flambeaux Dona Anna et DonOcta-

vio paraissent ; un petit homme pincé, attifé, maniéré, de vingt-un ans au plus. Comme fiancé d'Anna, il demeurait sans doute dans la maison pour qu'il ait pu être appelées! promptement. A la première rumeur qu'il a entendue , il aurait pu accourir et peut-être sauver le père ; mais il fallait d'abord qu'il fit sa toilette , et d'ailleurs il n'aime pas à s'aventurer dans les ténèbres : Ma quai mai t'offre, o Vei spectacoto funesto ogli occhi meî! Dans les accents déchirants, affreux de ce duo et de ce récitatif, il y a plus que du désespoir. Ce n'est pas seulement l'attentat de Don Juan, la mort du vieillard, qui peuvent produire des accords pareils, c'est une lutte intérieure, une lutte épouvantable.

J22 COPiTRS FAIS'TASTIQURS.

La maigre et longue Doua Elvira , portant encore les traces d'une beauté remarquable, mais d'une beauté fanée, vient se plaindre du perfide Don Juan , et le malin Leporello remarque très-judicieusement qu'elle parle comme un livre : Parta corne un libro stampato. En ce moment je crus entendre quelqu'un derrière moi. On pouvait facilement avoir ouvert la porte de la loge, et s'être glissé à place du fond. Ce fut pour moi une pénible découverte. J'étais si heureux de me trouver seul dans la loge, de jouir sans trouble de ce chef-d'œuvre, de m'abandonner à toutes mes sensations ; un seul mot , un mot vulgaire m'eût arraché douloureusement à l'enthousiasme poétique et musical que j'éprouvais. Je résolus de ne faire aucune attention àmon voisin, d'éviter chaque mot, chaque regard, et de me plonger dans les charmes de cette représentation. La tete appuyée sur ma main, tournant le dos au nouveau venu, je continuai à regarder : la pièce se déroulait avec un ensemble parfait. La petite Zerlina , folâtre et amoureuse, consolait par ses charmantes chansons le pauvre et naïf Mazetto. Don Juan exprimait le trouble de son âme et le mépris qu'il portait à ses semblables, qui n'étaient pour lui qu'un objet de plaisir, et accentuait avec vigueur cet air brusque et coupé : Fin ck'han àal vino. Le jeu de ses muselés était plus vif.

Les masques parurent ; leur trio était une prière qui s'élevait en accords vers le ciel. Puis voilà que le fond du théâtre s'ouvre, la joie éclate, les coupes résonnent l'une contre l'autre ; on voit tourbillonner gaiement les paysans et les masques de toutes sortes, attirés par la fête de Don Juan. Puis les trois masques conjurés pour la vengeance s'approchent. Tout prend un caractère solennel jusqu'à ce qu'on se mette à danser. Zerlina est sauvée, et Don Juan s'avance bravement, l'épée nue, contre ses ennemis. U fait sauter le glaive des mains de son rival, et se fraie un chemin au milieu de la foule en désordre.

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