DOIS JUAN
Plusieurs fois déjà j'avais cru senti]- derrière moi une pure et chaude haleine ; j'avais cru entendre le frôlement d'une robe de soie. Je pensais qu'une femme était la: mais tout entier plongé dans le monde poétique, je ne voulais point me laisser distraire. Quand la toile tomba, je me retournai vers ma voisine... Non, nulle parole n'exprimerait ma surprise : je vis Dona Anna vêtue comme je venais de la voir sur la scène, et dirigeant sur moi son regard étiucelant et plein d'expression. Je restai muet en la contemplant, et sur sa bouche erra un léger et ironique sourire, dans lequel je crus voir se refléter ma sotte ligure. Je compris la nécessité de lui parler, et l'étonnement, ou pour mieux dire, l'effroi paralysait ma langue. Enfin ces mots s'échappèrent, pour ainsi dire à mou insu, de mes lèvres: » Vous ici? comment est-il possible? u Elle me répondit dans le plus pur toscan que si je ne parlais pas italien, elle ne pourrait avoir le plaisir de causer avec moi , car elle ne comprenait que cette langue. Sa parole résonnait comme un chant harmonieux , ses regards devenaient plus expressifs, et l'éclair qui s'échappait de ses longs dix allumait dans mon sein un feu subit, et faisait battre plus vivement toutes mes artères. C'était, sans aucun doute-. Doua Anna elle-même. Je ne m'arrêtai point à l'idée de discuter comment elle pouvait être à la fois sur le théâtre et dans ma loge. De même qu'un rêve heureux réunit les plus grandes impossibilités, et qu'une foi ardente s'élève dans les régions surnaturelles et domine les événements ordinaires de la vie, de même je me trouvai en présence de cette femme dans une sorte de somnambulisme tel, que 'si je l'avais vue au même instant sur le théâtre, je n'en eusse pas été surpris. Comment raconter l'entretien que j'eus avec elle? En essayant de le traduire, chaque mot me semble froid et pale, el chaque phrase trop grossière pour rendre la grâce et la légèreté de l'idiome toscan.
Tandis qu'elle me parlai! de son rôle el fa-Dan Juoii, il
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ine semblait que le génie de ce chef-d'œuvre se révélait à ma pensée pour la première fois, et que je pénétrais pointa première fois dans les merveilleuses régions d'un monde étranger. Elle me dit que la musique était toute sa vie, et que souvent en chantant elle sentait s'éveiller dans son ame des émotions inconnues que nulle parole ne pouvait dépeindre. «Oui, s'éeria-t-elle d'une voix enthousiaste el avec un regard étincelant, je comprends tout alors ; niais tout est froid et inanimé autour de moi, et tandis qu'on m'applaudit pour une roulade difficile, il me semble que des mains de fer saisissent mon cœur ardent. Mais vous, vous me comprenez, car je sais qu'il vous est ouvert, cet empire merveilleux, ce monde romanesque où résonnent les harmonies magiques.
— Comment, femme adorable, vous me connaissez? »
Elle parla d'un de mes opéras, et prononça mon nom.
La clochette du théâtre se lit entendre. Une pâleur rapide se répandit sur le visage de Doua Auna ; elle mit la main sur son cœur , comme si elle éprouvait une douleur subite, et murmura d'une voix affaiblie : a Malheureuse Anna 1 voici tes moments les plus terribles, o A ces mots, elle disparut.
Le premier acte m'avait ravi ; mais après cette étrange apparition, la musique produisit sur moi un effet inexprimable. C'était comme la réalisation longtemps attendue de mes plus beaux rêves, comme si tous les pressentiments de mon âme avaient été reproduits en accords harmonieux. Dans la scène de Doua Anna, je me sentis comme emporté daus une chaude et voluptueuse atmosphère; mes yeux se fermèrent involontairement, et je crus sentir l'impression d'un baiser brûlant sur mes lèvres; mais ce baiser était rapide et léger comme un son mélodieux.
J'entends retentir gaiement le finale désordonné : Gin (a mensa é préparant. Don Juan, assis entre deux jeunes lilles, coquetait tantôt ave^ l'une, tantôt avec l'autre, et
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faisait sauter les bouchons des bouteilles pour donner une libre issue aux esprits chaleureux renfermés dans le cristal. C'était dans une chambre étroite, au fond de laquelle on apercevait, par une grande fenêtre gothique, les ombres de la nuit. Tandis qu'Elvire rappelait à l'infidèle tous ses serments, on voyait briller l'éclair, et on entendait les mugissements sourds qui annonçaient l'orage prêt à éclater. Enfin, on frappeavee violence; El vire et les jeunes filles s'enfuient, et, au milieu des terribles accords des esprits souterrains, te colosse de marbre s'avance et se pose en face de Don Juan, qui, près de lui, ne ressemble plus qu'ji un pygmée. Le sol tremble sous les pas du géant. Dans le vacarme de la tempête, au milieu des éclats de la foudre et des cris des démons, Don Juan prononce son terrible nom. L'heure fatale est arrivée ; la statue disparait, une vapeur épaisse inonde la salle; de cette vapeur sortent d'affreuses figures. On n'aperçoit plus que de temps à autre Don Juan luttant contre les démons. Tout à coup on entend le fracas d'une explosion ; Don Juan et les esprits infernaux ont disparu, on ne sait comment; Leporelto est évanoui dans un coin de la chambre. Quel bien-être ou éprouve à revoir alors les autres personnages qui cherchent en vain Don Juan! Il semble qu'on vient d'échapper à l'effroyable cohorte des démons. Dona Arma reparut; comme elle était changée ! une pâleur mortelle couvrait son visage, ses yeux étaient éteints, sa voix tremblante et inégale;mais elle n'en produisit qu'un plus ravissant effet dans le petit duo avec le doux fiancé, qui veut célébrer aussitôt ses noces, heureux d'être affranchi de son redoutable devoir de vengeance.
Le chœur avait parfaitement achevé l'œuvre, et je courus me renfermer dans nia chambre avec mon exaltât!» n Le domestique vint m'appeler pour souper; je le suivis machinalement. La société était nombreuse, et la repré- . sentation de Don Juan occupait tout le monde. On s'ac-
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corda généralemeHt ù louer le chant des Italiens et l'efTel de leur jeu ; mais quelques petites remorques, jetées çà et là d'un air malin, me prouvèrent que personne n'avait compris et ne soupçonnait le sens profond de ce chef-d'œuvre des opéras. Don bctavio avait beaucoup plu, Dona Anna avait semblé un peu trop passionnée. » 1 1 fallait, dit un des convives, savoir se modérer sur la scène, et ne pas produire de trop vives émotions. » En faisant cette observation, le ci'itique savoura une prise de tabac, et regarda d'un air d'intelligence et de satisfaction son voisin, qui déclarait que l'Italienue était du reste une très-belle femme, mais trop peu soigneuse de sa toilette , car, dans sa grandiscène, une de ses boucles de cheveux était tombée SOT son visage. Un autre se mit à entonner à voix basse l'air Fui ch'kan dal vino, et une dame dit qu'elle était peu satisfaite de Don Juan; qu'il lui avait paru trop som- ' J>re, et qu'il ne savait pas se donner un air léger et frivole. D'ailleurs on loua beaucoup l'explosion de la fin.
Fatigué de ces vains propos, je m'enfuis dans ma chambre.
DE LA LOGE DES ÉTBAKOEItS , H" 23.
Je me sentais à l'étroit, et la chaleur était extrême dans ma chambre. A minuit je crus entendre prononcer mon nom près de la porte tapissée. «Qui m'empêche, me dis-je. de visiter encore une fois le lieu où il m'est arrive cette singulière aventure? Peut-être la reverrai-je celle qui occupe ma pensée. 11 m'est facile dé porter là une petite table, deux flambeaux, une écritoire. » Le garçon vient me servir le punch que j'ai demandé. Il trouve ma chambre \ ide, la porte tapissée ouverte : il me suit dans la loge et me jette un regard équivoque. A un signe que je lui adresse, il pose le hol sur la table, et s'éloigne en me renardanl encore, une question sur les lèvres. Je m'appuie sur le bord de lit loge, cl je contemple celle salle déserte, dont
dor luxn. 421 l'architecture, éclairée a demi par mes deux flambeaux, présente des .reflets étranges et des ombres fantastiques. Le veutagifé le rideau de la scène. «S'il allait se lever, me disje, si Doua Anna (n'apparaissait encore dans su terrible
agitation Doua Anna ! j> Mon cri se perd dans les
profondeurs de la salle; mais il éveille les instruments de l'orchestre ; un son vague en sort : il me semble que j'entends murmurer ce nom chéri. Je ne puis me défendre d'une terreur secrète; mais elle produit sur moi une agréable émotion.
Je me maîtrise enfin, et me voilà disposé," cher Théodore, à l'indiquer du moins ce que je crois saisir dans le chefd'œuvre du grand maître et dans sa profonde conception; Le poète seul comprend le poëtè; l ame idéale peut seule pénétrer dans la nature idéale; l'esprit poétique qui n reçu la consécration dans le temple, peut seul comprendre les accents de l'enthousiasme. Si l'on considère le poémr de Don Juan sans y chercher une profonde signification, si l'on ne s'attache qu'ai? roman même qui en est le sujet, ou conçoit à peine comment Mozart a pu rêver et composer sur ce motif une telle musique.
Un bon vivant, qui aime outre mesure lcvin et les filles, qui invite de propos délibéré à sa table la statue de pierre du vieillard qu'il a tué en défendant sa propre vie, eu vérité, il n'y a rien la de très-poétique, et, à parler franchement, un pareil homme ne mérite pas que les puissances infernales se donnent la peine de venir le chercher; il ne mérite pas que la statue de pierre reprenne la vie et le mouvement, et descende de son cheval pour inviter ce pécheur à la pénitence, et que le diable dépêche ses meilleurs satellites pour le transporter dans l'antre monde.
Tu peux me croire, Théodore, la nature traita Don Juan comme un de ses enfants privilégiés: elle lui donna tout, ce qui élève l'homme au-dessus du vulgaire, audessus des labeurs, des calculs insipides,- et le rapprocha
île l 'essence divine ; elle le destina à vaincre, à dominer : elle lui douna une forte et majestueuse stature, un visage animé par l'étincelle d'un feu céleste, une àme profonde, une vive et rapide intelligence ; mais c'est une des suites affreuses de la tache originelle, que le démon conserve la puissance de leurrer l'homme par les efforts qu'il fait pour atteindre l'infini, de lui tendre un piège funeste dans le sentiment même de sa nature divine. Cette lutte du principe céleste et diabolique enfante la passion terrestre, et c'est la victoire dans cette lutte qui conduit à une vie surnaturelle. L'organisation physique et morale de Don Juan enflamma son ambition, et le désir insatiable, produit par l'ardeur de son sang, le lança à la recherche de toutes les joies passagères dans lesquelles il attendait en vain une complète satisfaction.
Rien en ce monde n'exalte autant l'homme que l'amour. C'est l'amour qui, par son influence mystérieuse et puissante, éclaire et trouble les éléments de notre nature. Peuton s'étonner que Don Juan ait eu l'espoir d'apaiser par l'amour les désirs qui l'agitaient, et que le diable ait pris ce moyen pour l'enlacer dans ses réseaux? C'est lui qui donna à Don Juan la pensée que par l'amour, par la jouissance des femmes, il trouverait sur cette terre la réalisation des promesses célestes que nous portons dans notre àme, et de cette aspiration infinie qui nous met en rapport immédiat avec les régions supérieures. Courant sans relâche dé beautés en beautés, jouissant de leurs charmes jusqu'à l'ivresse et jusqu'à la satiété, se croyant toujours trompé dans ses choix, et toujours espérant atteindre l'idéal de son bonheur, Don Juan devait enfin se trouver fatigué de. la vie réelle, et, comme il méprisait les hommes, il s'irrita enfin contre toutes les apparitions qu'il avait invoquées, et dont il était devenu le vain jouet. Chaque femme qu'il posséda it ne fut plus pour lui une joie sensuelle, mats l'objet d'une insulte effrénée à la nature humaine et a son créateur. Un
UÛN JUAN. -J2D amer dédain des points de vue ordinaires de la vie, audessus desquels il se sentait élevé, la dérision que lui inspirait le bonheur des idées bourgeoises, le portèrent à se faire un jeu cruel des douces et plaintives créatures, et à perdre sans pitié tout ce dont il se raillait. Chaque fois qu'il enlevait une fiancée chérie, chaque fois qu'il brisait par la violence la félicité de deux amants, il remportait un triomphe éclatant sur cette puissance ennemie qui l'emportait hors des limites étroites de la vie ordinaire, sur la nature et sur le créateur. Il voulait s'élancer plus loin encore hors de ces limites, et,, cette fois, il devait tomber dans l'abime. L'enlèvement de Dona Anna, av ec les circonstances qui l'accompagnèrent, fut la plus hauté tentative qu'il ait osé.
Dona Anna est , par les dons les plus brillants de la nature, placée comme contraste en face de Do» Juau. De même que Don Juan est primitivement un homme d'une beauté et d'une force merveilleuse, Dona Anna est une . femme divine, dont l'àme pure échappe à la puissance du diable. Les démons ne pouvaient atteindre qu'à sa vie terrestre, et lorsqu'une fois sa perte est consommée, la vengeance du ciel doit s'accomplir.
Don Juan invite en raillant à son joyeu.\ festin le vieillard qu'il a égorgé, et ce vieillard ne dédaigne pas de revenir à lui de l'autre monde , et de l'appeler au repentir. Mais déjà le cœur de Don Juan est tellement perdu, que la béatitude du ciel ne peut lui donner un rayon d'espérance et le sentiment d'une- meilleure vie.
Comme je te l'ai déjà dit, Dona Anna est placée comme, contraste en face de Don Juan. Elle était destinée à faire reconnaître à Don Juan la puissance d'une nature divine, à l'arracher au désespoir de ses vains efforts. Il l'a vue irop tard, il l'a vue à l'heure du crime, et il n'éprouve que la pensée diabolique de la perdre, lille n'est pas sauvée. Lorsqu'il parait, le crime est accompli : elle a senti éclater dans
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son eteur le feu de la sensualité, l'ardeur de l'enfer, et toute résistance lui était impossible. Don Juan seul pouvait produire en elle cet égarement voluptueux avec lequel elle se jeta dans ses bras et succomba aux ruses des démons. Lorsqu'il s'éloigne, elle ressent toutes les angoisses de sa chute. La mort de son père, tué par la main de Don Juan, son alliance avec le froid et vulgaire Don Octavio qu'elle croyait aimer, l'ardeur de la passion qui la dévore, puis l'élan impétueux de la haine , tout se réunit pour la torturer. Elle sent que la perte de Don Juan peut seule lui rendre quelque repos; mais, pour elle, ce repos sera la mort. Elle excite sans cesse son indolent fiancé a la vengeance ; elle poursuit elle-même l'infidèle, et lorsqu'elle le voit emporté par les puissances souterraines, elle redevient plus calme; seulement elle ne peut céder au désir impatient de son époux : elle lui dit : Lascia, o caro un anno encora, allô sfogo del cormio! Elle ne survivra pas à cette minée. Don Octavio ne serrera jamais sur son sein celle qu'une pieuse pensée a sauvée des griffes de Satan.
Ah ! comme je ressentais vivement au fond de l'ame toutes ces émotions dans les accords déchirants du premier récitatif et le récit de lu surprise nocturne. La scène même de Doua Anna au deuxième acte : Crudele, qui, considérée superficiellement, semble ne se rapporter qu'à Octavio, présente, dans des accords secrets, dans de merveilleux élans, toute l'agitation de son âme. Quelle pensée saisissante dans ces mots , que le poète a écrits peut-être sans en comprendre la portée :
tVirsc un iiiurm. il dch> encura senura Pina di me:
Deux heures sonnent, un souffle électrique glisse sur moi; je se/is l'odeur des doux parfums italiens qui nie tirent reconnaître hier la présence de ma voisine. J'éprouve un sentiment de bonheur que je ne pourrais exprimer que
OOS iUA^. .131 pur des sons harmonieux : le vent souille plus tort clans la salle, les cordes du piano de l'orchestre murmurent. Dieu : il me semble entendre, la voix d'Anna portée sur les ailes d'un orchestre aérien; il me semble l'entendre chanter : ,Vo« mi dir beW idol mio. Ouvre-toi, contrée lointaine et inconnue, royaume des urnes, paradis splcndidc, où une douleur céleste et indicible accomplit, comme une joie infinie, pour les eœurs enchanlés toutes les promesses de ce inonde. Laisse-moi entrer dans Le cercle de tes sublimes apparitions. Puissent les songes que tu envoies à l'homme, tantôt comme des objets de terreur, tantôt comme des messagers de paix, conduire mon esprit vers les régions éthérées quand le sommeil retient mon corps sous des liens de plomb.