‹ Contes fantastiques d'HoffmannChapitre 85 sur 87 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

Au nom du de) ! j'espère que ces attaques ne sont pas dangereuses. Iteverrons-nous bientôt la signora?

l'homme raisonnaiï le , prenant une prtte.

Difficilement, car la signora est morte, cette nuit à deux heures sonnant.

Le jour de In Saint-Michel, à l'heure où l'on sonnait les vêpres dans le couvent des carmélites, une belle voiture,' attelée de quatre chevaux de poste, roulait à travers les rues de la petite ville de L...., située sur les frontières delà Pologne, et s'arrêtait à la porte du vieux bourgmestre allemand. Les enfants, curieux, passèrent la tête à la fenêtre, taudis que la maîtresse de maison , se levant de sa chaise et rejetant avec humeur son ouvrage sur la table, disait au vieux fonctionnaire , qui accourait de la chambre voisine : .« Encore des étrangers qui prennent notre paisible maison pour une auberge; cela vient de ces ornements. Pourquoi as-tu fait dorer de nouveau la colombe de pierre quj est sur ta porte? »

Le vieillard sourit d'un air fin sans rien répondre. En un instant il s'était dépouillé de sa robe de chambre, et il avait endossé l'habit d'apparat qui était étendu sur une chaise. Avant que sa femme, surprise, eût eu le temps de lui adresser une question, il était il la portière dé la voiture, sa calotte de velours a la main, découvrant sa tête Manche, argentée par les rayons de la lune. Une femme d'un âge mûr, vêtue d'un manteau gris, descendit de voiture, et fut suivie d'une autre femme jeune , élégante, In figure voilée, qui entra d'un pas chancelant dans la maison , appuyée sur le bras du bourgmestre, et qui, après avoir franchi le seuil de l'appartement, tomba à demi inanimée sur un fauteuil que la femme du magistrat se hâta de lui apporter à un signe de son mari.

k La pauvre enfant! murmura dune vois plaintive la plus âgée des voyageuses., il faut que je reste encore quelques instants près d'elle. » En même temps, elle 6ln, il l'aide

de la fille aînée du bourgmestre, son manteau de. voyage, et se montra avec une robe de religieuse, et une croix étincelante sur la poitrine, qui la fit reconnaître pour une abbesse. de l'ordre de Clteaux.

[.a jeune femme voilée ne donnait d'autre signe de vie que par un profond soupir. Enfin, elle demanda un verre d'eau. La maltresse de maison apporta toutes sortes d'essences dont elle vantait l'efficacité, et pria la jeune femme de se débarrasser des vêtements épais qui l'empêchaient de respirer. Mais celle-ci, baissant la téte avec des signes d'effroi, repoussa cette prière, et usa d'un flacon d'eau de senteur sans soulever son voile.

« Vous avez, je l'espère, cher monsieur, dit l'abbesse au bourgmestre, tout préparé selon nos vœux.

— Oui, sans doute, répondit le vieillard ; j'espère que mon gracieux prince sera content de moi, ainsi mie la dame pour laquelle je suis disposé à faire tout ce qui sent en mon pouvoir.

— Laissez-moi quelques moments seule avec ma pauvre enfant, n reprit i'ahbesse.

La famille sortit de la chambre, et entendit l'abbesse parler avec vivacité et attendrissement à la jeune femme, et celle-ci lui répondre avec un accent qui pénétrait le cœur. Sans vouloir précisément écouter, la maltresse de maison resta à la porte de la chambre; les deux femmes parlaient en italien, et donnaient par là un caractère plus mystérieux et plus étrange à cette aventure. Le bourgmestre envoya sa femme et sa fille chercher des rafraîchissements, et rentra seul dans la chambre ; In jeune femme était debout devant l'ahhesse, la tête baissée, les mains jointes, et paraissait avoir repris plus de fermeté. L'abbesse ne dédaigna pas d'accepter les rafraîchissements qui lui étaient offerts, puis s'écria: a Maintenant il en est temps. » La dame voilée tomba à genoux, tandis que sa compagne de voyage lui posait les mains sur la tête, et priait à voix basse. Lors-

qu'elfe eut Oui sa prière, elle prit en pleurant la jeune femme dans ses bras, la serra sur son sein avec une douleur profonde; puis, ayant donné avec dignité sa bénédic- tic-n à la famille, elle se précipita vers sa voiture, à laquelle on venait d'atteler de nouveaux chevaux. Le postillon partit au galop, en faisant retentir sa trompette dans les rues.

Quand la maîtresse de maison reconnut au large coffre qu'on avait apporté que la dame voilée se disposait à faire un long séjour dans sa demeure, elle ne put dissimuler sa curiosité et sa sollicitude; elle s'avança dans le vestibule - au-devant de son mari, qui venait d'accompagner la vieille dame, et lui dit : , /, - ■ ' * ;

« Au nom du ciel 1 quelle femme as-tu amenée dans In maison, car tu sais tout, et tu ne m'as prévenue de rien?

— Tu apprendr as tout ce que je sais moi-même, répondit le vieillard tranquillement. ,

— Ah ! ah I tu ne sais peut-être pas tout, reprit-elle d'un air plus inquiet; tu n'étais pas tout à l'heure dans la chambre. Au moment où l'abbesse est partie, la jeune ' femme, se trouvant sans doute trop gênée' par ses lourds vêtements, souleva le long voiie noir qui l'enveloppe de la tète aux pieds, et alors que vis-je? - - > ■ .

— Eh bien, qu'as-tu vu? dit le vieillard à sa femme, qui regardait autour d'elle toute tremblante, comme si elle apercevait des spectres.

— Non, s'écria la vieille femme, je ne pouvais reconnaître les traits de son visage sous son voile ; mais c'était la pa-. leur, l'affreuse pâleur de la mort, et, je te le dis, il est clair pour moi, clair comme le jour, que cette dame est en-;

ceinte, et que dans quelques semaines

, — Je le sais, femme, répondit le vieillard d'un air morose ; et pour que tu ne succombes pas à ton inquiétude et à ta curiosité, apprends en deux mots tout ce qu'il en est. Apprends que le prince Z..., notre puissant patron, m'e-

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cri vit', il y a quelques semaines, que l'abbesse du convcnl d'O.... m'amènerait une dame que je devais recevoir dans ma maison en silence et sans appareil. Cette dame, qui ne veut être connue que sons le nom de Célestine, doit attendre ici le jour de ses couches, et on viendra la chercher avec l'enfant qu'elle aura mis au monde. Si j'ajoute à cela que le prince m'a très-instamment prié d'avoir pour elle les plus grandes attentions, et qu'il m'a envoyé un beau sac de ducats que tu trouveras dans ma commode, j'espère que tu mettras fin à toutes tes inquiétudes.

— 'I! faut donc, reprit la vieille femme, que nous prêtions les mains aux péchés commis par les grands? »

Avant que le bourgmestre put lui répoudre, sn iille sortit de la chambre, et lui dit que la dame désirait aller se reposer dans l'appartement préparé pour elle.

Le vieillard avait fait décorer aussi bien que possible deux petites chambres à l'étage supérieur de sa maison, et ne fut pas peu surpris lorsque Célestine lui demanda s'il n'en aurait pas encore une dont les fenêtres donnassent sur le derrière de l'habitation. Il répondit d'abord négativement, puis ajouta qu'il possédait encore une petite chambre avec une fenêtre sur le jardin, mais que ce n'élait qu'une pauvre cellule, où l'on pouvait à peine mettre un lit, une chaise et une table.

Célestine demanda à la voir aussitôt, et à peine y futelle entrée qu'elle déclara que c'était là précisément ce qu'il lui fallait, et qu'elle ne la quitterait que lorsque son état la forcerait à en prendre une plus spacieuse. Le bourgmestre avait comparé cette chambre à une cellule, et le lendemain elle en avait toute l'apparence.

Célestine avait suspendu à la muraille une image de la Vierge, et placé sur la table un crucifix. Le lit se composait d'un sac de paille, d'une couverture de laine, et Célestine ne voulut avoir d'autres meubles qu'un escabeau de bois et une petite table. La maîtresse de maison, touchée de

LE VUEC. itl

l'expression dé douleur de l'écran gère, crut qu'il était de son devoir de chercher a la distraire; mars l'inconnue la pria, dans les termes les plus touchants, de ne point troubler la solitude où elle vivait en contemplation de la Vierge' et des saints. . ,

Chaque matin, au point du jour, Célestine se rendait au couvent des carmélites pour y assister à la première messe ; le reste du temps elle le passait dans sa chambre en exercices de piété ; car, chaque fois qu'on avait besoin d'aller près d'elle, on la trouvait priant ou lisant des livres religieux. Klle ne voulait d'autres aliments que des légumes, et d'autre boisson que de l'eau; et les instances réitérées du bourgmestre, qui lui représentait que, dans sou état, elle avait besoin d'une nourriture plus substantielle, la de-, ridèrent seules à prendre un peu de vin et de bouillon. Cette vie si austère, qu'elle semblait s'imposer comme une pénitence, éveillait une profonde pitié, en niènie temps que la noblesse de ses manières el la grâce de son maintien inspiraient le respect. Une circonstance particulière ajoutait à ces sentiments quelque chose de terrible; jamais la jeune femme n'avait enlevé son voile; personne a 'approchait d'elle que le vieillard, sa femme, sa (ilie, et ni l'un ni l'autre n'aurait pu reconnaître sa ligure Pourquoi donc ce voile sinistre'? L'imagination des deux femmes, occupée de ce mystère, inventa bientôt pour l'expliquer une histoire terrible. Elles supposèrent que les grilles du diable avaient déchiré le visage de l'étrangère, et que de là provenait son obstination à rester constamment voilée, Le bourgmestre eut beaucoup de peine à réprimer ces suppositions, et à empêcher qu'elle ne se répand issent dans le voisinage, où déjà on connaissait l'arrivée de l'étrangère dans sa maison. On avait remarqué aussi ses visites au couvent des carmélites, et bientôt on ne lu désigna plus que sous le nom de la femme noire, ce qui impliquait une idée d'apparition fantastique.

43S CONTES t'A NTAST1QUES:. '- '

Ko, hasard voulut qu'uu jour, lorsque ta fille du bourgmestre entrait dans la chambre de l'étrangère pour lui porter son repas, un coup de vent soulevât le voile épais; la jeune femme se détourna avec ia rapidité de l'éclair pour échapper aux regards de la jeune fille; celle-ci devint pale et tremblante, et raconta à sa mère .qu'elle avait vu une figure de. marbre, sur laquelle brillaient des yeux étlncelants.

Le bourgmestre accusa sa fille d'avoir été le jouet de son imagination. Cependant il ne laissa pas que d'en être frappé, et désira l'éloignement de cette femme, qui, malgré sa piété, jetait le trouble dans sa maison.

Peu- -de temps après, au milieu de ta nuit, il éveilla sa femme, et lui dit que depuis quelques instants il entendait des gémissements et un mouvement inusité dans la chambre de Célestine. La femme, pressentant ce qui arrivait, se leva à là hate, et trouva Célestine habillée,- couverte de son voile, à demi évanouie sur son lit, -et reconnut qu'elle était près d'accoucher. Tous les préparatifs nécessaires furent faits en un instant, et bientôt la jeune femme donna le jour à un beau et vigoureux garçon. Cet événement amena des relations plus amicales entre l'étrangère et la famille du bourgmestre. L'enfant semblait rapprocher Célestine du monde réel. L'état de la jeune mère ne lui permettait plus de continuer sa vie ascétique, et les soins dont elle avait besoin habituaient les dignes gens de la maison îi son aspect. La femme du bourgmestre, qui s'occupait surtout de la malade, oublia peu à peu les étranges idées qu'elle avait conçues. Son mari portait gaiement da us ses bras le jeune enfant, comme si c'eût été son petit-fils, et tous s'étaient tellement habitués à voir Célestine voilée, qu'ils n'y songeaient plus. Elle avait fait jurer à la sagefemme de ne pas soulever ce voile,, tpjclqtip chose qu'il arrivât, a moins d'un cas de mort. Cependant la femme du bourgmestre avait vu à découvert la figure de Célestine,

LK -,vœi;. 43« mais elle n'en voulait pus parler, et s'écriait seulement : « Hélas ! la pauvre jeune clame, il faut bien qu'elle se voile. » Quelques jours après, apparut le moine des carmélites qui avait baptisé le nouveau -né; il s'entretint seul avec Gélestine pendant plus de deux heures : on l'entendait parler avec chaleur et prier. Lorsqu'il fut parti, on trouva Gélestine assise dans son fauteuil, et tenant sur ses genoux l'enfant, qui portait sur ses petites épaules un scapulaire, et un Aynux Dei sur la poitrine. Des semaines, des mois s'écoulèrent, et la promesse que le prince avait faite au bourgmestre ne se réalisait pas ; on ne venait pas chercher la jeune femme. Elle eût été considérée comme line . personne de la famille, sans le voile fatal, qui arrêtait toute expansion amicale. Le vieillard se hasarda un jour à lui en parler; mais elle lui répondit d'une voix solennelle que ce voile ne tomberait qu'à sa mort. Il se tut, et désira de- nouveau voir arriver l'abbesse avec sa voiture.

Ou était au printemps; la famille du bourgmestre revenait Un jour de la promenade avec des bouquets de fleurs, dont les plus beaux étaient destinés à Cèles t lue. Au moment où ils allaient entrer dans la maison, un cavalier s'élança au galop, demandant le bourgmestre. Le vieillard se nomma, le cavalier mit pied à terre, attacha son cheval à un poteau, et s'élança dans la maison en s'écriant : « Elle, est ici 1 élle est ici 1 » On entendit une porte s'ouvrir, et Gélestine pousser un cri d'angoisse. Le vieillard courut près d'elle avec effroi. Le cavalier, qui était un officier de chasseurs de la garde française, décoré de plusieurs ordre?, avait enlevé l'enfant de son.berceau ; il l'enlaçait de son bras gauche, et de la main droite il repoussait les efforts de . Gélestine, qui voulait le lui reprendre. Dans la lutte, l'officier fit tomber le voile de la jeune femme, et l'on aperçut une ligure pale comme le marbre, et immobile, sur laquelle brillaient des yeux ardents. Le vieillard reconnut que Cclestine portait un masque très-mince, et adhérent à la peau.

« Femme terrible! s'écria l'officier, veux-tu que je partage ta folie?» Et en disant ces mots, il repoussait s' violemment Célestine, qu'il la jeta sur le parquet. Alors elle embrassa ses genoux, et lui dit avec l'accent de la plus profonde douleur : « Laisse-moi cet enfant. Oh! je t'en prie, au nom de ton salut, ne me l'enlève pas ; au nom du Christ et de la sainte Vierge, laisse-moi cet enfant, laissemoi cet enfant I »

Tandis qu'elle le suppliait ainsi, on ne voyait aucun muscle se mouvoir sur son visage; ses lèvres mêmes semblaient immobiles, et le vieillard et sa femme, et tous ceux qui les avaient suivis, étaient glacés de terreur.

« Non, reprit l'officier avec un cri de désespoir, non, femme inhumaine et impitoyable, tu as pu arracher mon cœur de mon sein, mais tu ne perdras pas, dans ton extravagance, cette innocente créature, qui doit guérir ma blessure. » ■ -

En disant ces mots, l'officier serra si fortement l'enfant dans ses bras, qu'il le fit pleurer. '

«Vengeance! s'écria Célestine d'une voix sourde; vengeance du ciel sur toi, meurtrier !

— Loin de moi, loin de moi, apparition de l'enfer 1 » reprit l'officier. Et repoussant par un mouvement couvulsif Célestine, il s'élança vers la porte. Le vieillard voulut lui barrer le passage, mais l'étranger, tirant un pistolet, et en tournant vers lui l'embouchure, lui dit :. n Cette balle traversera la tète de celui qui voudrait enlever l'enfant à sou père. » Puis il se précipita au bas de l'escalier, monta achevai, et s'enfuit au galop.

La femme du bourgmestre, pleine d'épouvante, monta près de Célestine pour lui porter secours ; elle la trouva au milieu de la chambre, les bras pendants, immobile et muette comme une statue ; elle essaya en vain de lu faire parler, et ne pouvant supporter l'aspect de son masque, elle la revêtit de son voile, sans queCélestine fit le moindre

mouvement. Elle était tombée dans un et.it complet d'insensibilité, et la pauvre vieille femme, en proie a la douleur et à l'angoisse, pria du fond du cœur le ciel de la délivrer Irientot de cette terrible étrangère; sa prière l'ut exaueée. A l'instant même, on entendit rouler dans la rue la même voiture qui avait amené Célestine. L'nbbesse en descendit avec le prince de Z..., le protecteur du bourgmestre. Lorsque le prince apprit ce qui s'était passé, il dit avec douleur : « Allons, nous arrivons trop tard ; il faut nous résigner à la volonté de Dieu. » On emporta dans la voiture Célestine, qui restait toujours immobile, muette, et ne donnait aucun signe de volonté. Le char s'éloigna rapidement, et le vieillard et sa famille respirèrent comme s'ils venaient d'être agités par un mauvais rêve. '■

Bientôt après les événements qui s'étaient passés chez le bourgmestre de L. .., on enterra à 0..., dans le cloître de Citeaux, une religieuse, et le bruit se répandit que cette- religieuse était la comtesse Hermenegild , que l'on croyait partie pour l'Italie avec sa tante, la princesse de Z... Dans le même temps, le comte Népomueène deC..., père d'Herinenegild, arriva à Varsovie, et donna, par un acte formel, tous ses domaines à ses neveux, les deux fils du prince 7...., ne se réservant qu'une petite propriété dans l'Ukraine. On lui demanda ce qu'il faisait pour sa fille; il leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes, et dit d'une voix plaintive : « Elle est pourvue, h II n'essaya ni de confirmer la mort d'Hcrmenegild dans le couvent d'O..., ni d'éclaircir la rumeur mystérieuse qui ta représentait comme une victime conduite précipitamment au tombeau. Plusieurs patriotes courbés, mais non subjugués par la chute de la Pologne, songèrent à faire entrer le comte dans une conspiration secrète qui tendait à rendre la liberté au pays; mais ils ne trouvèrent plus en lui cet homme enthousiaste de la liberté et des idées nationales, et porté a soutenir hardiment toute entreprise énergique. Ce n'était plus qu'un vieillard affaibli

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parla douleur, désireux d'éelumper à toutes les affaires et de s'ensevelir dans uue solitude profonde. Quelque temps auparavant, à l'époque où le premier partage de la Pologne soulevait une insurrection, le domaine héréditaire du comte Piépomucène avait été le rendez-vous secret des patriotes. Là, dans des repas solennels, les esprits s'exaltaient ù l'idée de combattre pour la délivrance de la patrie; là, Hermenegild apparaissait au milieu des guerriers enthousiastes comme un ange du ciel. Fidèle au caractère des femmes de sa nation, elle prenait part à toutes les délibérations politiques; elle examinait la situation des choses, et, à dix-sept ans, elle exprimait parfois une opinion contraire à toutes celles qu'elle entendait énoncer, et la soutenait avec une lucidité, une cl air voyance, qui ralliaient tous les suffrages. Après elle, personne ne montrait un talent plus distingué, une plus grande pénétration que ie comte Stanislas de 11.... C'était un homme ardent, généreux, âgé de vingt ans. Souvent Hermenegild et Stanislas s'emparaient seuls de la discussion, examinaient les projets, les admettaient, les rejetaient, en proposaient d'au- Ires, et le résultat de cette discussion entre la jeune tille et le jeune homme était admis par les auditeurs les plus expérimentés comme l'idée la plus sage et la plus praticable. Il était donc tout naturel de penser à unir ces deux jeunes gens, qui semblaient posséder entre eux le talent nécessaire pour sauver la patrie. D'ailleurs, au point de vue politique, l'alliance de leurs familles paraissait fort importante, car elles avaient été divisées par des vues différentes, comme cela est souvent arrivé aux nobles familles de Pologne. Hermencgild, pénétrée de cette pensée, accepta comme un don de la patrie l'époux qui lui était offert, et les réunions patriotiques se terminèrent dans le château de son père par des fiançailles solennelles. On sait que les Polonais succombèrent, que l'entreprise de Kosxiusko, appuyée sur une trop grande confiance et sur une

trop haute opinion d une fidélité chevaleresque, échoua malheureusement. Le comte Stanislns f à qui sa carrière militaire, sa jeunesse, sa force, assuraient un rang dans l'armée, combattit avec un courage héroïque. II n'échappa qu'avec peine à une captivité honteuse, et s'en revint grièvement blessé. Hermencgild seule l'attachait à la vie. Auprès d'elle il espérait trouver une consolation et reprendre un nouvel espoir. Dès qu'il fut rétabli de ses blessures, il courut au château du comte Népomucùnc 1 pour y éprouver une douleur plus cruelle. Hermencgild le reçut avec une amère ironie : a Est-ce donc là, lui dit-elle, le héros qui voulait mourir pour son pays ? » Dans son exaltation, elle semblait le regarder comme un de ces paladins des temps fabuleux, dont l'épée pouvait anéantir des armées. Toutes les protestations de dévouement à la patrie, toutes les prières de l'amour le plus ardent, furent inutiles : Hermencgild déclara qu'elle ne donnerait sa main au comte- Stanislas que lorsque les étrangers seraient chassés de la Pologne.

Le comte s'aperçut trop tard que la jeune fille ne l'avait jamais aimé, et que la coudition qu 'elle lui imposait ne pourrait peut-être jamais s'accomplir. II quitta sa fiancée en lui jurant une fidélité éternelle, s'engagea dans l'armée française et alla faire la guerre en Italie.

On dit que les femmes polonaises ont des caprices de caractèreparticuliers. Unsentiment profond, une frivolité légère, un dévouement stoique, une passion ardente, une froideur glaciale, tout se réunit dans leur âme et présente a la surface des mouvements inconstants comme le jeu des ondes au fond d'un ruisseau.

Hermencgild vit sans s'en émouvoir son fiancé partir; mais, quelques jours après, plie se sentit agitée par des désirs impétueux, tels que l'amour le plus violent peut seul en produire. Le tumulte delà guerre était apaisé, l'amnistie, venait d'être proclamée; plusieurs officiers polonais

sortirent de prison. Les compagnons d'arjnes de Stanislas reparurent l'un après l'autre nu château du comte. On parlait avec une profonde douleur de. ces jours d'infortune, du courage des vaincus, et surtout de celui de Stanislas. 11 avait ramené au combat ses bataillons dispersés ; il avait enfoncé avec sa cavalerie les légions ennemies. Les chances du combat étaient encore indécises ; une halle l'atteignit, il tomba de cheval , baigné dans son sang , en s'éeriant : « Pologne ! Hermenegild ! »

Chaque mot de ce récit pénétrait dans le cœur de la jeune fille comme un coup de poignard. « Non, se dit-elle; je ne savais pas que. je l'aimais d'un amour si incomparable. Quelle folie m'a aveuglée - ; Comment ai-je pensé que je pourrais vivre sans celui qui est toute ma vie? Moimême je l'ai envoyé à la mort; il ne reviendra pas. Hermenegild poussaitainsi des accents de désolation. La miit, agitée par ses sollicitudes, elle errait dans le parc , et comme si leveni eut du porter ses plaintes à son bien-aime absent, clic s'écriait : « Stanislas 1 Stanislas I reviens: c'est moi, c'est ta fiancée qui t'appelle. Ne m'entends-tu pas î Reviens, sinon je meurs de désespoir. »

L'exaltation d' Hermenegild touchait à un état de folie et lui lit commettre, mille extravagances. Le comte Népomucène, très-inquiet de voir sa fille dans cette situation, eut recours aux remèdes de l'art, et décida un médeeîn à passer quelque lemps dans son château. Mais malgré tous les moyens employés par l'homme de la science, il paraissait fort douteux que la jeune comtesse se. rétablit jamais complètement. Après des intervalles de calme, elle éprouvait tout à coup les paroxysmes les plus étranges. Une circonstance singulière vint changer soudain sa situation.

Hermenegild avait une petite poupée habillée en hulan comme son bien-aimé. Elle lui donnait les noms les plus tendres, cl un jour elle la jeta au feu , parce que cette poupée ne voulait pas chonfer la chanson polonaise : Po-

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