‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 10 sur 18 · I.E nOI TEABACCHIO · texte numérisé non relu

I.E nOI TEABACCHIO

matériel, le pauvre Andrèssc vit retomber peu à peu dans sa première indigence. Il lui fallut une ;\me fortement trempée pour résister à la tentation d’échapper aux privations en se servant de l’or de üenner. Deux ans après les événements que je viens de raconter, sa femme lui donna un second enfant! mais sa santé s’était affermie, et la maladie ne se joignit pas à cet accroissement de famille et de besoins.

Un soir que, pour se reposer des fatigues de sa tournée quotidienne, Andrès causait avec sa femme au coin do foyer, le vieux valet vint annoncer d’un air inquiet qu’il voyait depuis quelque temps rôder autour de la maison un homme de fort mauvaise mine. Le garde prenait son fusil pour aller reconnaître ce visiteur importun, lorsqu’il s’entendit appeler par son nom. Il sortit sur le seuil de sa demeure, et trouva Ignaz Denner vêtu de son ancien costume gris, et portant sous le bras sa valise, comme à l’époque de sa première apparition. — « Andrès, » lui dit Donner, « j’ai besoin de l’hospitalité pour cette nuit, v — « Quoi, misérable I » s’écria le garde, a tn oses, malgré ta parole, reparaître dans ce pays, et devant moi? Mais tu viens sans doute chercher ton or et tes bijoux? Attends, je vais te restituer cet infernal dépôt qui m’a porté malheur; et puis, tu fuiras plus vile que lu n’es venu; car, par le sang du Christ, je jure que si dans trois jours, à compter de celte heure, je te rencontre sur les terres de monseigneur, je t’abats d’nn coup de fusil, ou je te livre à la justice I » En achevant ces mots, Andrès rentra chez lui ponr chercher la cassette ; mais à son retour Denner avait disparu. On eut beau fouiller les environs, on ne put savoir ce qu’il était devenu. Le pauvre Andrès comprit qu’après ses menaces, trop imprudentes, il avait tout à redouter de la vengeance du bandit. Chaque nuit il veillait, de concert avec son valet, pour se préserver d’une surprise. Rien pourtant ne justifiait ses appréhensions : la contrée restait calme, aucun méfait ne se commettait. Andrès, persuadé que Denner était revenu tout seul , crut néanmoins de son devoir d’aller faire un déclaration au tribunal siégeant à Fulda ; et quelque responsabilité que ses rapports forcés avec Ignaz Denner pussent lui faire subir aux yeux des magistrats, il loi semblait que sa conscience serait plus tranquille lorsqu’il aurait fait le récit fidèle de tout ce qui lui était arrivé. Mais au moment de son départ, il reçnt un courrier du comte de Dach

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qui le mandait auprès de lui dans le plus bref délai. Il partit sur-le-champ, fort iuquiet de ce qui allait lui arriver. Dès qu'il fut introduit en présence de son maître : — « Andrès, » lui dit le comte, « je t’ai fait appeler en toute liàte pour t’annoncer une bonne nouvelle. Tu te souviens de l’Iiôtelier chez qui ta femme Giorgina servait autrefois, à Naples, en qualité de fille de basse-cour. Cet homme est mort; mais à ses derniers moments il a fait pour Giorgina un legs de deux mille ducats eu réparation de scs grossiers traitements et de la vie dure qu’il avait fait mener à la pauvre jeune fille dont tu avais eu pitié. Je vais te donner un certificat pour que tu puisses aller, de ce pas, recevoir à Francfort, chez mon banquier, la somme qui te revient. »

Rien ne saurait peindre la joie du garde général ; il partit aussitôt pour Francfort, toucha les deux mille ducats, et fit quelques emplettes d'objets de parure pour sa femme, à laquelle il désirait causer à son retour une agréable surprise. Il acheta, entre autres choses, une aiguille d’or parfaitement semblable à celle que Donner lui avait donnée, puis il reprit à franc étrier le chemin de sa maisonnette, où il devait être si impatiemment attendu.

En arrivant, il trouva la porte principale fermée et barricadée. Il se mil à appeler de toutes ses forces sa femme et son valet. Personne ne répondit, ses dogues seuls poussaient dans l’intérieur des hurlements lamentables. Andrès eut l'instinct d’un affreux malheur. 11 frappa à la porte à coups redoublés en criant : — «Giorgina! Giorgina! » Une voix faible répondit à son appel ; c’était Giorgina qui montra sa tète à une étroite lucarne : — «O mon Andrès, » dit-elle, « c’est loi, loi si tard 1 Oh! pourquoi m’avais-tu ainsi délaissée! Pendant ton absence, bien des malheurs nous sont arrivés!... »

Lorsque la porte s’ouvrit , Andrès reçut dans ses bras sa femme pâle et désolée; il fut obligé de l’emporter sur son lit, car on eût dit qu’elle allait expirer de terreur et de désespoir. Un spectacle affreux l’attendait dans la chambre. Les murs et le plancher étaient souillés de taches sanglantes, et son plus

jeune fils était couché dans son berceau, le ventre ouvert!

Au même instant, Georges, son autre enfant, descendait l’escalier de l’étage supérieur en poussant des cris plaintifs. Les meubles étaient en désordre comme après un pillage; des dé-

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bris de vaisselle jonchaient le sol ; et, sur la grande table en bois de chêne qui occupait le milieu de la chambre, il y avait un réchaud, des flacons de diverses formes et un baquet à demi plein de sang.

Aiidrès prit dans ses bras son enfant assassiné; Giorgina lui apport^ en pleurant une nappe de linge fin pour lui faire un linceul, et ses malheureux parents allèrent tous deux lui creuser une fosse au fond du jardin; ils placèrent au-dessus de la terre une petite croix de bois. Quand ce triste devoir fut accompli, ils s’assirent en face l’un de l’autre, et pleurèrent longtemps sans pouvoir proférer une parole. Le jour suivant,' Andrës trouva la force de demander le récit du cruel événement qui venait de porter le deuil dans sa pauvre demeure.

Giorgina lui apprit que, peu de temps après son départ pour la résidence du comte de Bach , on avait vu un grand nombre de figures sinistres rôder à travers la forêt. Une nuit, elle avait clé réveillée en sursaut par des clameurs épouvantables, et le valet, stupéfait de frayeur, était venu lui annoncer que la maison était entourée de brigands, et que toute résistance était impossible. Bientôt une voix brève et forte appela Andrès ; et, comme on répondit qu’Andrès était absent, la même voix répondit : — « Ouvrez toujours, car il faut que nous fassions balte ici, et Andrès ne tardera pas à revenir. » Le valet fut obligé de céder à la force. Les bandits se précipitèrent confusément dans la maison, et saluèrent Giorgina comme la femme du sauveur de leur chef; ils la pressèrent ensuite de leur apprêter un bon repas, attendu qu’ils arrivaient, tous harassés de fatigue, d’une expédition des plus difficiles. Pendant qu’ils vaquaient çà et là au soin de leurs armes et de leurs moutures, le valet trouva le moment de s’approcher de Giorgina, et de l’informer, à voix basse, que les bandits venaient d’incendier le château du comte de Bach, et que ce seigneur avait péri luimême avec presque tous ses serviteurs. Giorgina pleurait comme une folle en songeant que son mari était peut-être an nombre des malheureuses victimes de ces monstres. Cependant les brigands, qui s’étaient mis à table, ne tardèrent pas à s'enivrer : leur orgie dura toute la nuit. Vers l’aube parut Ignaz Denner : en présence du chef on fit le partage du butin; puis la troupe se remit en marche par divers chemins, et Denner seul resta. — « Je suis fâché, » dit-il à Giorgina, « que notre

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arrivée inaüendue vous ait causé quelque épouvante. Votre tnari ne vous avait sans doute pas dit qu’il fait partie de ma compagnie d’indépendants; il était avec nous à la prise du château de Bach , et il a tué de sa main, dans le combat, son Ancien seigneur. A présent que nous avons réalisé un riche butin, nous allons nous séparer pour assez longtemps, aHn de mettre en défaut les limiers de la justice. Dites à Andrès qu’il ne doit pas s’attendre à nous revoir de sitôt. Mais vous avez

là, chère petite femme, un admirable enfant! » Et à ces

mots, üenner prit dans ses bras le plus jeune des fils du garde , et se mit à jouer quelques instants avec lui; puis il le rendit à sa mère eu ajoutant : — « Ce petit n’a-t-il pas tout juste neuf semaines accomplies? » — « Oui, monsieur, » répondit Giorgina. — « Eh bien, ma chère, » reprit Denner, « laissez-le-moi encore pendant que vous allez m’apprêter quelques rafraîchissements, car mes moments sont comptés, et U faut que je parte tout à l’heure. » .A peine Giorgina s’étaitelle éloignée pour exécuter les ordres du brigand , qu’elle sentit une odeur singulière se répandre autour d’elle. Elle se bâta de rentrer dans la chambre, mais la porte était barricadée en dedans : en prêtant l’oreille, elle crut ouïr des gémissements étoutrés. — « Ah! mon Dieu, » s’écria-t-elle, « on tue mon enfant. r> Le valet, accourant à sa voix, prit une hache et

brisa la porte l’enfant, tout nu, était couché sur la fable.

la gorge placée au-dess'us d’un baquet qui recevait son sang. La pauvre mère s’évanouit, tandis que le valet, la hache levée, assaillait l’odieux Denner. Quand elle reprit ses sens, la nuit était noire. Elle se souleva à tâtons; et, cherchant à se reconnaître dans l’obscurité, elle trouva sous la table le corps de ton enfant si cruellement mntilé, et un peu plus loin des touffes de cheveqx arrachées dans la lutte des deux hommes, et la hache toute sanglante. Saisie d’une horreur ineffable, elle retomba dans un évanouissement plus profond, dont elle ne ressortit que vers le milieu du jour suivant. Un silence fatal régnait autour d’elle; elle appela d’une voix faible son autre enfant, son petit Georges, qui lui répondit en tremblant, du fond d'une soupente à serrer le foin où il s’était caché pour échapper au brigand. Elle le pressa étroitement dans scs bras, et se traîna vers la porte de la maison, qu’elle ferma de son mieux, en attendant le retour de son mari. Le petit Georges

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lui raconta que, de la cacliette où il s'était blotti, il avait vu, par un trou percé sur la cour de la maisonnette, Ignaz Denner sortir chargé du cadavre d’un homme que plusieurs de ses compagnons avaient emporté dans la forêt...

A la fin de cette lugubre histoire, Giorgina, voyant que son mari avait rapporté un gros sac d’argent, s’écria en reculant : — « Ah ! mon Dieu, Aiidrès, le brigand disait donc vrai? Tu es un de ses complices?... » Mais le bon Andrès se hâta de la rassurer en lui racontant son voyage à Francfort.

Cependant le neveu du comte de Bach ayant hérité du domaiue de Fulda, le garde général voulait se rendre auprès de lui pour l’informer de tout ce qui s’était passé, et lui donner sa démission, assez motivée par le malheur qui venait de le frapper. Mais ne pouvant se résoudre à laisser sa femme et son dernier enfant à la merci d’une nouvelle attaque, il songea à faire ce voyage dans un petit chariot sur lequel il placerait eu outre ses meilleurs etfets, afin de n’avoir plus à revenir dans cette habitation maudite. Trois jours après, comme il s’occupait des préparatifs de son prochain départ, il entendit un grand bruit de chevaux auprès de la maison. C’était le forestier du château de Bach, suivi d'une nombreuse escorte de cavalerie: un juge du tribunal les accompagnait. — a Nous arrivons à temps, p dit le magistral, « pour faire main basse sur ce scélérat qui allait s’échapper avec le fruit de ses brigandages. P Andrès resta muet de surprise , et Giorgina devint presque folle. Mais, sans leur donner une minute pour se justifier, les soldats les chargèrent de liens et les jetèrent sur le même chariot qu’Audrès destinait à son voyage. On priva Giorgina de son enfant , afin, disait le juge, qu’il ne fût pas élevé plus longtemps à une si coupable école. Le vieux forestier du cliàteau de Bach, s’approchant alors d’ Andrès, qui ne cessait de protester de sou innocence, lui dit avec une rude expression de pitié : — « Dieu veuille que tes protestations ne soient pas autant de mensonges. La justice aura bientôt mis an clair les charges qui pèsent contre lui ; et tant mieux si tu peux sortir de là blanc comme neige. Eu attendant, quoi qu’il arrive, je veillerai moi-même sur ton enfant et sur tout ce qui t'appartient, jusqu’à ce que les magistrats aient décidé de ton sort: plus tard, s'ils le condamnent, le reste les regardera. »

Quand le cortège fut arrivé à Fulda, ou déposa Andrès et sa

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femme dans des prisons séparées. Quelques jours après eut lieu. le premier interrogatoire. .\ndrès fit une relation fidèle de ses rapports avec Ignaz Deuner. Il s’accusa de sa timidité à l’égard de ce brigand, que sa seule faute était de ii’avoir pas dénoncé à la justice ; puis il prouva par le certificat de son voyage à Francfort l'impossibilité qu’il eût fait partie de la troupe qui avait pillé et incendié le château de Bach. En ce moment, la porte de la salle de justice s’ouvrit à deuv battants, et Ignaz Denner fut amené par les gardes. En voyant le pauvre Andrès ainsi terrifié, le chef de brigands poussa un rauque éclat de rire : — « Te voilà donc aussi dans de beaux draps!...» lui dit-il. <( Il parait que la vertu de ta femme ne t'a guère protégé!... »

Les juges ordonnèrent à Denner de répéter sa déposition en présence du garde de Fulda. Denner fit serment que depuis cinq années Andrès était l’affilié de sa bande, et que sa maison lui avait servi d’asile dans toutes les circonstances où il s’était trouvé serré de trop près par les soldats de police. Il ajouta qu’Andrès avait toujours touché, avec la plus grande régularité, sa part des prises, quoiqu’il n’eût agi de sa personne que dans deux expéditions, dont la dernière était le pillage du château de Bach. Les énergiques dénégations du garde général ne purent triompher de l’etTronterie de son accusateur, qui lui reprochait avec une amère ironie de renier ses amis à l’heure du péril, après avoir trouvé si doux de partager leurs jours de prospérité. Les juges ne savaient que penser en face de la défense d’Andrès, qui semblait si pleine de franchise, et le sangfroid du brigand qui persistait à l’accuser. La confrontation de Giorgina produisit une scène déchirante. Elle se jeta en pleurant dans les bras de son mari, et accusa hautement Denner du meurtre de son enfant; mais Denner eut la force de rester impassible devant elle, et se borna à répéter qu’elle était innocente, et qu’elle avait toujours ignoré le motif des absences de son mari. A la suite de cette séance, Andrès fut ramené dans son cachot pour y attendre la fin des débats.

Quelques jours après, le geôlier lui annonça que sa femme avait été mise eu liberté, faute de charges suffisantes, et que le neveu du comte de Bach avait bien voulu la recueillir et lui donner un asile dans son château. Cette nouvelle apporta quelque adoucissement au chagrin du malheureux garde. Ge-

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pendant son aflaire prenait une tournure de plus en plus alarmante ; il n’avait pu opposer que des protestations d’innocence aux cliarges élevées contre lui par la déposition de Denner. Le jour du sac du château de Bach, il reconnaissait lui-roênae son absence de sa maison, mais le banquier de Francfort ne se souvenait pas d’avoir compté à Andrès personnellement les deux raille ducats dont la quittance élaitsignéedu défunt comte de Bach ; le greffier de ce seigneur, qui avait écrit le certificat, était mort depuis cette époque, et aucun des serviteurs du comte n’avait eu connaissance de ce fait. Ainsi , ne pouvant prouver judiciairement son a/tét, Andrès allait subir sans merci toutes les conséquences de sa fausse position. Un incident qui acheva de l’accabler fut la déclaration faite sous serment par deux forestiers qui avaient vu Andrès au milieu des brigands à la lueur des coups de feu, pendant la nuit où fut pris le château de Bach , et qui assurèrent que leur seigneur était tombé sous ses coups. La conviction des juges se trouva établie; mais il fallait obtenir un aveu du coupable, et le tribunal décida qu’il serait appliqué à la question. Lorsqu’on le conduisit dans la salle destinée à ces cruelles épreuves, où les valets du bourreau préparaient avec un soin révoltant les instruments du supplice, .Andrès , déjà affaibli par le chagrin et les privations de la vie de prison qu’il menait depuis longtemps, renouvela ses serments; mais quand il se vil livré aux exécuteurs, et qu’il sentit les premières atteintes de la douleur, son courage s’éteignit, et il avoua tout ce qu’on voulut lui faire dire.

Ramené dans sa prison, on lui présenta, selon l’usage, un gobelet rempli d’un vin généreux pour le réconforter. La chaleur de ce breuvage lui porta à la tète, et il tomba dans une torpeur léthargique qui n’était ni la veille ni le sommeil, mais l’absence de toute faculté active.

' 11 lui sembla que des pierres se détachaient de la muraille de son cachot : une clarté rougeâtre étendit un reflet de sang parmi les ténèbres, et une figure qui offrait tout l’aspect d’Ignaz Denner se montra debout dans le vide formé par la chute des pierres. Cette espèce de fantôme avait des prunelles ardentes comme des charbons, des cheveux courts et hérissés sur le front comme des cornes; des sourcils noirs et épais formaient l’arc d’une caverne au-dessus de ses yeux, et son nez se recourbait comme un nez d’oiseau de proie. Roulé dans les plis

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d’un manteau couleur de feu, coilTé d’un tombrero espagnol orné d’une plume écarlate, il traînait à son côté une longue épée, et portait sous le bras gauche une cassette pareille à celle qu’Andrès avait jadis reçue en dépôt des mains d’ignaz Denner. — « Eh bien 1 » dit cet étrange personnage avec un accent lugubre et criard, «que dis-tu de la torture? C’est la juste récompense de ta lâcheté ; si tu n’avais pas trahi les secrets du chef des Indépendants, tu serais déjà hors d’ici, en lieu de sûreté, et nul mal ne le serait advenu. Aujourd’hui je viens, par pitié, t’otTrir de te livrer à ma discrétion. Si lu y consens, et si in veux avaler le contenu de ce flacon, plein d’un élixir composé avec le sang du cœur de ton enfant, tes plaies seront guéries sur-le-champ, et je te donnerai la liberté. »

Andrès resta muet d'eflroi. Il se crut en présence de l’ange de ténèbres, et pria Dieu intérieurement de le protéger contre les assauts de Satan. Alors le spectre, devinant sa pensée, s’évanouit avec un éclat de rire qui fil trembler la voûte du cachot, et Andrès ne vit plus nulle trace de cette apparition. Quand il fut à demi calmé, et qu’il chercha sur sa paille humide un peu de repos, il éprouva une surprise nouvelle en voyaut la paille s’agiter à l’endroit du chevet; il s’aperçut en même temps qu’une pierre avait été détachée et tirée en dessous; et, par cette communication improvisée avec l’étage inférieur, il entendit bien réellement la voix d’Ignaz Denner qui l'appelait. — « Que me veux-tu encore, odieux démon qui m’as perdu? Tu ne peux plus rien pour achever ma ruine ; laisse-moi mourir en paix !» — « Allons donc, » s’écria Denner, u du désespoir ! c’est la dernière ressource des lâches. Plus habile et mieux résolu que toi , j’ai réussi à dérober ma tête au gibet, et j’ai traversé de nouveau mille dangers pour arriver jusqu’à toi; je viens t’offrir le salut, non pour toi, que je méprise, mais pour ta pauvre femme, qui manquerait de pain et d’asile du jour où elle serait montrée au doigt comme veuve d’un supplicié. Prends cette lime et cette scie; avec la lime lu useras les fers en quelques heures; avec la scie tu détacheras la serrure de ton cachot; il ouvre dans une galerie souterraine; tu trouveras à gauche une porte ouverte ; cette issue te guidera saus encombre hors de la prison ; un peu plus loin lu trouveras un de mes compagnons déguisé en mendiant qui te conduira en liei} sûr. Adieu, et bonne chance I »

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^ Andrès prit les iastrumcnts que riuicien chef de bandits lui apportait, puis il remit la pierre à sa place, et attendit le jour. Quand le geôlier vint le visiter, il demanda avec instance qu’ou le conduisit devant un Juge pour y faire une révélation importante. En arrivant auprès du magistrat, Âiidrès lui remit la lime et la scie , et confessa la visite nocturne qu’il avait reçue d’Ignaz Denner. — «Quelque innocent que je sois des crimes qu’on m’impute, » ajouta-t-il, «je n’ai pas voulu devoir mon salut à une fuite honteuse. Que la volonté de Dieu s’accomplisse à mon égard! » Le tribunal, informé de ce qui venait de sç passer, fut touché de compassion pour Andrès. On essaya de nouvelles enquêtes, et, en attendant leur résultat, le prisonnier fut transféré dans une chambre de la prison où on lui accorda tous les adoucissements compatibles avec la gravité de sa situation. Les délais nécessités par les dernières investigations de la justice durèrent encore presque une année; on apprit quq la bande des Indépendants étendait ses ramifications jusqu’en Italie; et, comme l’innocence d’Andrès ne put être clairement établie, il fut enveloppé dans le même arrêt qui condamnait Ignaz Denner à la peine capitale ; mais, en considération de l’avis qu'il avait donné à temps du projet d'évasion de Denner, la sentence portait que son corps serait enseveli avec les prières de l’Église.

Le malin du supplice, Andrès, à genoux dans son cachot, priait Dieu de venir au secours de sa femme et de sou enfant, lorsqu’il vit la porte du cachot s’ouvrir, et le neveu du comte de Bach parut devant lui. — u. Andrès, » lui dit gravement le jeune seigneur, « lu vas mourir ; c’est l’instant d’avouer franchement tes crimes, afin que Dieu te fasse miséricorde. Dismoi donc s’il est vrai que tu as égorgé mon oncle et pris part au pillage de ses btens. Je promets de te pardonner, et de faire dire des messes pour le repos de ton âme. »

Andrès se mit à pleurer amèrement, et répéta qu’il était dans celte aflairc victime d’nne odieuse machination, et il jura son innocence sur l’espoir qu’il avait d’aller droit en paradis, après une si cruelle expiation des imprudences de sa vie. — « Mais, si tu es innocent, » reprit le comte de Bach, «il se passe donc ici je ne sais quoi de fantastique et d’épouvantable? J’étais porté moi-même à croire que tu ne pouvais t’être souillé du meurtre de mon oncle, que lu as servi si fidèlemeul pendant

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bien des années; et cependant, hier encore, Franz et Nikolaüs, les deux vieux chasseurs favoris de mon oncle, m’ont assuré qu’ils t’avaient reconnu parmi les brigands, et qu’ils t’avaient vu porter le coup mortel à ton malheureux maître... » Andrès ne savait que répondre ; il ne trouvait qu’une seule chosè à supposer : c'est que Satan lui-même avait revêtu sa forme pour le perdre; et il finit par se soumettre, laissant à Dieu seul le soin de le justifier tôt ou tard. Le jeune comte se retira fort ému, après avoir promis au pauvre condamné que sa femme et son enfant trouveraient toute leur vie un asile auprès de lui. Bientôt les cloches de la ville annoncèrent par un glas funèbre le moment de l’exécution. Les soldats vinrent chercher Andrès pour le conduire sur la place où l’échafaud était dressé. Le pauvre diable récitait ses prières à haute voix, et attirait la commisération générale. Mais Ignaz Dcnncr, dont la contenance orgueilleuse exprimait la profonde scélératesse, marchait au milieu des imprécations de la populace. Andrès, désigné ponr être exécuté le premier, monta d’un pas ferme les degrés de l’échafaud. En ce moment une femme poussa un cri perçant et tomba dans les bras des assistants. Le condamné tourna la tête, et reconnut Giorgina. — «Dieu tout-puissant,» s’écria-t-il, «sers-lui de père ici-bas, et daigne un jour nous réunir là-haut!» [Cependant le magistrat chargé de présider au supplice, craignant on mouvement parmi le peuple, fit signe au bourreau de se hâter; et déjà la corde était passée au cou du patient, lorsqu’un homme à cheval accourut à franc étrier, agitant sou chapeau et criant : — « Arrêtez, arrêtez, vous allez faire mourir on innocent!... »

La foule répondit par un hourra d’applaudissemenis; force fut au bourreau de suspendre son œuvre, carie peuple allait escalader l’échafaud , et les gardes ne pouvaient plus résister au flot qui les pressait. Le cavalier dont la venue avait produit une si vive sensation était le banquier de Francfort qui avait payé les deux mille ducats légués à Giorgina par l’hôtelier napolitain. Il déclara au magistrat qu’.\ndrès se trouvait en personne chez lui, à Francfort, le jour même du pillage du château de Bach, et qu’il existait des preuves de la vérité de ce fait. Aussitôt le magistrat fit surseoir à l’exécution, et les deux condamnés furent reconduits .à la prison. En y arrivant, Andrès trouva sa femme qui se livrait à une joie folle après tant

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de souffrances. Une heureuse providence avait ramené à Fulda, le jour même du supplice, le banquier de Francfort, qui, pendant toute la durée du procès, n’avaitpas cessé de voyager en France et en Italie. Il revenait chez lui par Vienne et Prague, lorsqu’il ouït raconter dans une auberge I hisloire du garde général du comte de Bach. Celle nouvelle l’avait frappé comme un coup de foudre, et il s’était hâté d’accourir pour empêcher, s’il en était temps encore, une déplorable erreur de Injustice. Le procès d’Andrèsfut révisé, et Donner lui-même, frappé de stupeur, et croyant qu’un pouvoir surnaturel s’était mêlé de toute celte aventure, confessa la fausseté de ses accusations. Andrès fut donc mis en liberté; car les juges pensèrent qu’il avait assez souffert pour expier sa présence au pillage de la ferme , et la faute qu’il avait commise en ne signalant pasDenner à la justice dès la première connaissance qu’il avait eue de .ses méfaits. Le comte de Bach , pour le dédommager de tant de peines, lui confia l’intendance de toutes ses chasses, avec un logement pour sa famille dans l’intérieur même de son château , qu’il avait fait splendidement reconstruire.

Pendant qu'i\ndrcs oubliait dans les bras de sa femme, de son enfant et de ses amis la cruelle épreuve à laquelle il n’avait échappé que par une espèce de miracle, l’instruction judiciaire s’armait d’une rigueur nouvelle contre Ignaz Denner. L’ancien chef de bandits, n’ayant plus d’espoir de salut, tant les précautions étaient multipliées autour de lui pour empêcher la moindre tenUitive d’évasion , voulut, pour dernier coup de théâtre , cfirayer le tribunal et les assistants par le détail circonstancié de toute sa vie. 11 révéla que dès sa plus tendrejeunesse il s’était lié d’un pacte criminel avec le diable. Cet aveu fit intervenir au procès la juridiction ecclésiastique. Voici les faits les plus curieux que j’ai recueillis dans les archives du clergé de Fulda au sujet d’Ignaz Denner.

Il y avait à Naples un vieux médecin nommé Trabacchio, que le vulgaire appelait le docteur Miracle à cause des cures prodigieuses qu’on racontait de lui. 11 semblait que cet homme étrange n’eût point d’âge, car on le voyait toujours marcher d’un pas leste et jeune, quoique les gens de la ville lui donnassent au moins quatre-vingts ans. Sa figure était d’une inqualifiable laideur ; il y avait dans son regard je ne sais quoi d’effrayant, et rien dans tout son extérieur ne s’accordait avec

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le bien qu’il faisait, car il n’était bruit que de son babilelé et de son dévouement. 11 donnait à ses malades des remèdes inconnus, et quelquefois il lui était arrivé de faire disparaître jusqu’à la moindre trace de. maladies incurables en fixant quelque temps son regard sur la partie du corps que le mal tenait envahie. Maître Trabacchio portait d’habitude par-dessus son costume noir on manteau rouge orné de broderies d’or, dans les plis duquel se glissait une longue rapière. 11 parcourait ainsi vêtu les rues de Naples, portant sous son bras une cassette pleine de remèdes, et cliacun sur son passage le saluait et se rangeait avec un respect craintif. Rarement osait-on recourir à lui, si ce n’est dans les cas extrêmes, et alors il allait gratis chez les plus pauvres gens. Le docteur avait eu plusieurs femmes choisies parmi les plus belles filles des euvirons de Naples ; elles étaient mortes successivement et à peu d'intervalle. De leur vivant il les tenait presque séquestrées, ne leur permettant d’aller à l’église que sous l’escorte d’une vieille duègne horriblement laide et rigoureusement incorruptible : aussi les don Juan les plus redoutés par les maris napolitains n’avaient jamais pu franchir le seuil de la maison de Trabacchio. Quoiqu’il fût appelé souvent auprès des personnages les plus opulents, il était cependant de notoriété publique que ses gains ordinaires n’étaient point en rapport avec l’opulence extraordinaire qui régnait dans sa demeure. 11 était généreux jusqu’à la plus insigne prodigalité, et chaque fois qu’une de ses femmes mourait, il donnait un festin funèbre dont le prix dépassait le double de ce qu’il pouvait gagner dans une année. Sa dernière femme lui avait donné un fils qu'il avait élevé dans le secret le plus absolu. On ne le vit qu’une seule fois , à l’àge de trois uns, assis à côté de son père, au festin qui suivit le décès de la dernière femme du docteur. Cette fois, Trabacchio annonça aux assistants que son voeu d’avoir un (ils étant rempli, il ne se remarierait plus. Dès lors il se mit à continuer son genre de vie mystérieuse, qui donnait lieu aux plus étranges suppositions ; mais lui ne se souciait d’aucune des choses qui se disaient sur son compte.

Certain jour, une aventure singulière arrivée à quelques jeunes seigneurs au retour d’une orgie, fit courir le bruit que le médecin Trabacchio était en rapport avec Satan. Ces messieurs s’étant égarés aux environs de la ville, grâce aux fu-

LG ROI TRABlCCniO.

mécs (la vin qui les avaient passablement aveaglés, se trouvèrent tout à coup au milieu d’un carrefour isolé auquel aboutissaient plusieurs chemins. Un bruit infernal éclata à leurs oreilles; ils virent gambader un coq énorme, couleur de feu, portant, au lieu de crête, une ramure de cerf immense, et secouant avec colère ses ailes étincelantes. Derrière le coq courait un personnage drapé dans un manteau écarlate, et d'une ressemblance frappante avec le médecin Trabacebio. L'un des jeunes seigneurs dit à ses amis : — « N 'avez- vous pas reconnu le docteur Miracle? » Celte effroyable vision les avait dégrisés, et ils conrnrent sur les traces du coq et du docteur, qui laissaient derrière eux un sillage lumineux comme du phosphore. Ils virent ces deux êtres fantastiques s’arrêter devant la maison de Trabacebio. Le coq s’éleva dans les airs et frappa du bec la croisée de l'étage supérieur qui donnait snr un balcon. Une voix fêlée cria du dedans : — « Entrez, entrez vile; le lit est tiède, et la bien-aimée s’impatiente! » A ces mots, l’homme au manteau écarlate s’éleva en l’air, en agitant ses jambes comme s’il eût gravi les barres d’une échelle invisible. A la hauteur de la fenêtre, il entra comme avait fait le coq, et la fenêtre se referma avec un bruit qui fut entendu d’un bout à l’autre de la rue; puis tout rentra dans le silence et les ténèbres, et les jeunes gens s’en retournèrent saisis d’effroi. Le récit qu’ils firent de ce qu’ils avaient vu éveilla les soupçons de l’inquisition, qui exerçait déjà depuis longtemps une surveillance secrète sur les habitudes de maître Trabacebio. On découvrit que fort souvent, en effet, le docteur avait chez lui des conférences intimes avec un coq ronge, et qu’il y était question de sciences occultes dont ils s’entretenaient dans un langage dontil n’existait point d’alphabet sur la terre.

Le saint office allait ordonner de poursuivre le docteur Miracle comme sorcier, lorsque la justice séculière le prévint en le faisant arrêter au sortir d’une de ses visites médicales. On n’avait point trouvé son enfant chez lui ; sa vieille servante fut mise au secret, et sa maison fut étroitement gardée. Le motif de cette mesure de rigueur n’était rien moins que la nouvelle qui s’était répandue d’un grand nombre d’empoisonnements commis à ISaples et dans les environs, et dont les médecins, jaloux des succès et de la clientèle de Trabacebio, n’avaient pas hésité à le soupçonner. Le soupçon se changea vite en

3i8 CONTES FANTASTIQÜBS.

certHode, lorsqu'on jeune homme, dont l’oncle venait de mourir empoisonné, se fut déclaré l’auteur de cet attentat, enajoutant à sa confession qu’il avait commis le crime au moyen d’une drogue que lui avait vendue le médecin Trabacchio.Les sbires delà police, qui depuis quelque temps observaient tout ce qui se passait aux alentours de la maison du docteur, surprirent un jour, dans les mains de sa vieille servante, un coffret dans lequel furent trouvées plusieurs fioles remplies de liquides vénéneux. Cette femme, soumise à la torture, avoua que depuis nombre d'années son maître préparait un poison subtil sous le nom d'aqua loffana, dont l’action était si rapide et si sûre d’échapper aux investigations de la justice, que les expériences qu'il en avait faites avec le plus grand secret, au profit de personnages considérables, lui avaient en peu de temps créé une immense fortune. Elle révéla en outre que le docteur Trabacchio entretenait des relations suivies avec les esprits infernaux , et que Satan lui avait apparu plusieurs fois sous différentes formes. Chacune de ses femmes loi avait donné un enfant, dont l’existence n'avait jamais été connue : dès que l’infortunée petite créature avait atteint sa neuvième semaine ou son neuvième mois, il l’égorgeait sans pitié; il lui ouvrait la poitrine pour en retirer le cœur, dont le sang distillé goutte à goutte avec des cérémonies magiques entrait dans la composition du fameux élixir au moyen duquel Trabacchio guérissait toutes les maladies. Bientôt après, Trabacchio faisait périr ses épouses par des moyens secrets qui ne laissaient sur leurs corps aucun signe de mort violente. Sa dernière jemme seule vivait encore, sans doute parce que son enfant avait échappé, par un singulier caprice, aux opérations hideuses de son père.

• Le docteur Miracle, interrogé sur tous ces faits, loin de chercher à s’en défendre, se mit à raconter aux juges, avec un cynisme épouvantable, une foule de mystères plus horribles les uns que les autres, et n’oublia pas le moindre détail de ses entrevues avec Satan. Les prêtres qui faisaient partie du tribunal s’épuisèrent en vains efforts pour l’amener au repentir ; à foules leurs exhortations, Trabacchio ne répondait que par des ricanements et d’insolentes moqueries. 11 fut con<lamné au supplice du feu, avec sa vieille complice. Pendant leur procès, on avait visité de fond en comble l’habitation du docteur, et toutes ses richesses, placées sous les scellés, devaient être ré-

LE ROI TRABACCHIO.

parties entre les hospices. On s’étonna de ne trouver dans la bibliothèque aucun livre qui eût rapport aux sciences occultes, et, dans son laboratoire, aucun insirunnent dont l’usage ne fût point connu, et qui pût, à ce litre, être soupçonné d’avoir servi à des pratiques de sorcellerie. — On ne remarqua de singulier qu’un caveau, dont la porte était si arlislement fermée que les plus habiles serruriers qu’on chargea de l’ouvrir ne purent en venir .à bout. 11 fallut appeler, pour le démolir pierre à pierre, des maçons surveillés par des agents de justice. Mais, dès les premiers coups de pioche qui sapèrent la muraille, on entendit à l’intérieur du caveau un mélange confus de voix lamentables, comme si une lutte violente se fût agitée dans ce cloaque de mnlérices. Les maçons croyaient sentir des frôlements d’ailes fouetter leurs visages, et la galerie qui conduisait au caveau fut tout à coup remplie d’un vent glacé qui tourbillonnait en sifflant. Celte épreuve fut si forte qu’ils s’enfuirent en tremblant, et que nul n’osait plus s’exposer à retourner au funeste caveau. Quelques ecclésiastiques ayant voulu braver ce qu'ils atTectaieut d’appeler une terreur panique, furent si rudement éconduits qu’on ne vil plus d’autre ressource que dans les exorcismes d’un vieux dominicain de Palerme que les autorités de Naples firent prier de venir conjurer les démons du docteur Trabaccliio. — Lorsque ce religieux fut arrivé, il se rendit au caveau, suivi d’un petit nombre d’ecclésiastiques et déjugés qui s’arrêtèrent par prudence à l’entrée de la galerie. 11 s’avança vers la porte fatale en récitant une prière dont l’efficacité devait être immédiate. A son approche le bruit intérieur redoubla de violence, et, celle fois, il fallut reconnaître que c’étaient des voix infernales qui causaient cet étrange charivari. Le dominicain, sans s’effrayer, leva d’une main son crucifix, de l'autre aspergea d’eau bénite la porte du caveau, et s’écria : — « Qu’on m’apporte un levier! » L’n ouvrier le lui tendit à bout de bras en frissonnant : mais à peine cet instrument fut-il appliqué au bas de la porte qu’elle s’ouvrit toute seule avec fracas. Une flamme bleue et puante tapissait les p.arois du caveau, d’où s’échappait une vapeur brûlante; le moine voulut tenter d’y pénétrer; mais à peine eut-il posé le pied sur le seuil que le sol s’enfonça avec une commotion si terrible que toute la maison faillit s’écrouler ; des jets de flammes sauglantcs jaillirent de ce gouffre comme d’une bouche de

330 CONTES rANTASTIQlTïS.

l’enfer, et, relottibant en pluie de feu, forcèrent tons les assistants et même le vieux moine à fuir précipitamment pour n’être pas dévorés par cet incendie surnaturel. A peine eurentils gnsné la rue qu’ils virent la maison de Trabacchio toute en flammes. Une foule immense accourut à ce spectacle avec des cris de joie. Déjà le bâtiment ne reposait plus que sur les solives du premier éla^e, et toute cette masse embrasée menaçait de s’affaisser d’un moment à l’autre , lorsqu’on vit avec stopenr le fils de Trabacchio, enfant de douze ans à peine, traverser les flammes sur une poutre à demi calcinée, emportant sons son bras une petite cassette. Mais cette vision ne dura qu’un moment ; le vent, qui chassait aux yeux du peuple d’énormes nuages de fumée noire, ne permit pas de savoir ce qu’était devenu le pauvre enfant.

Quelques jours après cet événement, Trabacchio fut conduit au bûcher; et, comme le bourreau s’apprêtait à le lier an poteau, il lui dit avec un diabolique éclat de rire : — « Prends garde, ami, que ces cordes-là ne servent à te rôtir loi-même! » Le dominicain s’étant approché pour lui inspirer de pieux sentimeuts de pénitence et de résignation, — « Arrière, hypocrite,» s’écria le condamné, « arrière! Imagines-tu que je sois venu ici me taire griller pour rédifleation de cette stupide populace? Mon heure n’a pas encore sonné. » Cependant le feu venait d’être mis au bûcher ; mais à peine commençait-il à dévorer les matières inflammables amassées autour du patient, qu’il s’éteignit tout à coup sans qu’on pût en deviner la cause, car le temps était sec, et les bois résineux du bûcher lui offraient un vaste aliment. En même temps un cri moqueur éclata sur un tertre voisin du lieu de l’exécution, et la foule, ayant tourné ses regards de ce côté, aperçut avec consternation Trabacchio lui-mèrhe vêtu de son costume de médecin, avec son manteau écaplate frangé d’or, sa rapière au flanc, son chapeau à plumes couleur de feu , et sa fameuse cassette sous le bras. Les soldats coururent à sa poursuite , mais le docteur infernal disparut. Sa vieille servante fut ce jour-là la seule victime livrée à la vengeance populaire; elle périt au milieu des tourments en poussant d’horribles imprécations.

Or, il est temps de te dire, cher lecteur, qu’Igoaz Dernier n’élail autre que le flis du docteur, échappé par la puissance de son art magique à l’incendie de la maison. Elevé par son père

LE ROI TRABACCmO.

dans l’élude des sciences occultes, il y avait fait de rapides progrès; c’était lui qui, par ses conjurations, avait produit le phénomène du caveau qui avait si fort eiïrayé les gens de justice et le clergé ; et lorsque le moine dominicain détruisit le charme par la force de ses saintes prières, Ignaz Denner avait mis le feu à la maison, et s’était enfui dans les bois, où Trabacchio ne tarda guère à le rejoindre ; et tous deux se retirèrent à quelques lieues de Naples, daus les ruines d’un vieux monastère dont les fondations reposaient sur d’immenses souterrains qui servaient de retraite à une formidable troupe de brigands. Ces malfaiteurs accueillirent avec empressement les deux fugitifs. Trabaccbio les avait si souvent secondés par les secrets de son art merveilleux, qu’en récompense de ses services ils avaient voulu lui décerner la dignité de roi des brigands de toute l’Italie, avec uue autorité absolue sur toutes les affiliations que la bande principale s'était créées en Italie et jusqu’au fond du midi de l’Allemagne. Mais le docteur avait refusé cette brillante proposition , parce que l’accepter l’eût contraint de fixer sa résidence au chef-lieu des Indépendants, tandis qu’un horoscope savamment tiré lui imposait, sous peine des plus grands malheurs , uue vie toujours errante. Mais il promit néanmoins aux brigands de les assister constamment de sa longue expérience dans les sciences magiques. Ceux-ci fixèrent alors leur choix sur le fils de Trabaccbio, le jeune Ignaz Denner; et cet enfant, à peine âgé de quinze ans et revêtu du titre de rot des Indépendants, prit part dès lors à toutes leurs expéditions, dont le commândement lui étaitconfié avec uii succès régulier. Toute la vie d’Ignaz Denner, à dater de cette époque, fut uue suite de maléfices, de sortilèges et de combinaisons sataniques auxquels son père Trabaccbio, qui ne cessait d’exercer sur la bande une puissante influence, im-t primait de jour en jour une activité plus redoutable. Cependant , le roi de Naples ayant usé de moyens énergiques pour réprimer les excès de ces audacieux malfaiteurs, le hoi TrabacçHio, qui s’était fait délester de ses complices par de nombreux abus d’autorité, fut contraint de fuir pour se soustraire à leur vengeance. 11 se réfugia dans les montagnes de la Suisse, où il adopta le nom d’InsAZ Denxkr, et, sous le costume d’un humble colporteur, il se mit à parcourir les marchés et à faire toute» sortes de misérables trafics, jusqu’à ce qu’après être

Diyiîi':-^ ::y CjUOgIc

3ÔÎ CONTES FANTASTIQUES,

parvenu à se composer une bande particulière ‘des déserteurs de ta grande société des Indépendants il recommença l'exploitation des contrées voisines. — A l’occasion du procès d’Andrès, Ignnz Denner dit aux juges du tribunal de Fulda que son père Trabacchio l’avait visité dans sou cachot, et lui avait promis de le soustraire à la peine capitale. Du reste, il ajouta à celte révélation que la Providence divine, eu prenant Andrès sous sa protection spéciale,- venait de déjouer si victorieusement les artifices magiques de son père Trabacchio , que lui, Ignaz Denner, se sentait, tout disposé à se repentir et à faire amende honorable pour tous ses crimes passés.

Andrès, qui avait appris tous ces faits de la bouche du comte de-Bacli, ne douta plus un instant que ce ne fût le docteur Trabacchio lui-mème qui lui avait apparu dans sa prison pour lui faire contracter avec le diable en personne quelque engagement funeste. Cependant il ne pouvait encore s’expliquer clairement les motifs de la haine persévérante qu’lgnaz Denner semblait vouer à sa pauvre famille, ni l’intérêt que ce bizarre personnage avait trouvé dans le choix qu’il faisait chaque année de sa maison pour asile. — Quoi qu’il en fût , Andrès était rentré en paix avec lui-même et avec les événements ; mais il avait été trop rudement secoué par les orages de sa vie depuis quelques années pour retrouver aisément sa force primitive. Sa santé, ruinée par de longues fatigues, par les angoisses de la captivité, et par les effroyables atteintes de la torture, ne lui permettait plus guère de se livrer, comme autrefois, à l’exercice de la chasse. Giorgina, elle aussi, se fanait comme une pauvre fleur des champs; sa nature méridionale se consumait de langueur et s’étiolait de jour en jour. Tous les secours qui lui furent prodigués restèrent sans résultat, et elle mourut peu de temps après la mise en liberté de son mari. Rien ne saurait peindre l’excès du chagrin que ressentit le pauvre garde-chasse, et il ne fallut rien moins que les tendresses de l’amour paternel pour le rattacher à la vie. Peu à peu sa douleur devint moins cuisante, et, an bout de deux années, il se trouva à même de reprendre ses habitudes de forestier. Le procès de Trabacchio avait suivi le cours régulier de la justice ; le brigand avait été condamné à subir le supplice du feu.

Certaine nuit qu’Andrès regagnait sa maisonnette, accompa-

LE ROI TRABACCniO.

gné de son fils, il entendit, chemin faisant, des plaintes lamentables qui semblaient venir du fessé servant de limite à un champ voisin de la route. II s’approcha du côté d’où partaient ces sanglots, et trouva une espèce de mendiant couché sur les ronces, et qui paraissait en proie aux souffrances les plus aiguës. Le garde-chasse jeta de côté sa carabine pour secourir le malheureux que le hasard lui recommandait de protéger ; mais quel ne fut pas son effroi lorsqu’on examinant les traits de l’individu qu’il venait de tirer d’un si mauvais pus, il reconnut Trabacchio lui-même. Son premier mouvement fut un acte de répulsion haineuse ; mais Trabacchio le supplia d’un air contrit : — a Andrès, » lui disait-il, « quelle que soit ton aversion pour moi , voudras-tu livrer à une mort misérable le père de ta femme Giorgina, qui prie pour toi, à l’heure qu’il est, dans le ciel!..,» Andrès frissonna en l’écoutant parler ^ ainsi ; cette révélation du brigand produisait sur son esprit l’impression la plus vive ; un sentiment de pitié se glissa dans son àrae, il oublia le meurtrier de son enfant pour ne plus voir que le père de la femme qu’il avait tant aimée ; et, le chargeant avec effort sur ses épaules, il l'emporta dans son humble logis pour lui prodiguer tous les .secours qui étaient en son pouvoir. Le terrible Trabacchio, dans la nuit qui précéda son exécution, avait été saisi d’un transport de rage si violent que, dans les accès de son désespoir, il brisa les barreaux de son cachot. Ce succès réveilla toute son énergie. On l’avait enfermé dans une tour qui dominait les fossés de la ville ; il sonda du regard celte vaste profondeur, et, sans hésiter, il franchit d’un saut cette hauteur. La chute fut si lourde qu’il perdit connaissance. Quand il revint à lui, dans une profonde obscurité, il se trouva presque enseveli dans les broussailles et les hautes herbes; ses membres étaient meurtris, et, pendant son évanouissement, des insectes s’étaient abattus sur lui , et, par mille piqûres, l’avaient mis dans un état pitoyable. Lorsqu’après de longs efforts il parvint à se traîner assez loin du lieu de sa chute, il arriva près d’une mare creusée par les pluies, et trouva un ineffable bonheur à se désaltérer dans ce réservoir d’eau saumâtre. Ce Recours lui permit d’aller plus loin, et de gagner la lisière des bois de Fulda, à une médiocre distance du château de Bach. C’était ainsi qu’il était parvenu jusqu’au lieuoù Andrès l’avait recueilli à demi mort. L’honnête garde-chasse ne négligea aucun soin

354 flONTES TAMASTIQUES.

pour procurer un soulagement efficace à son dangereux Lôle, et avec des précautions si habilement ménagées que nul ne put, aux environs de la maison de chasse, soupçonner la présence d’un étranger.

Lorsque Trabacchio eut recouvré de» forces suffisantes pour supporter une sorte d’interrogatoire, Andrès voulut savoir conament il était le père de Giorgina.

Le bandit lui raconta qu’il avait enlevé jadis, dans la campagne de Naples, une jeune fille dont il avait eu un enfant. — « Aujourd’hui, » poursuivit-il, « tu dois savoir, mon bon Andrès, qu’un des secrets les plus puissants de l’art magique de mon père le docteur, était la composition d’un élixir mystérieux dans lequel entrait comme ingrédient principal le sang distillé du cœur d'enfants âgés de neuf semaines, de neuf mois, ou dç neuf années, et qui devaient être volontairement confiés à l’opérateur par leur famille. Plus ces enfants peuvent se rapprocher par les liens de la nature au magicieu qui prépare l’élixir, plus sa vertu est efficace pour rajeunir les individus qui en boivent quelques gouttes , et pour coopérer à la formation de l’or artificiel. Or, tout plein de celte conviction, je voulais sacrifier à mes essais magiques la petite fille que ma femme m’avait donnée; mais je ne sais comment il se fit que ma femme eut quelque soupçon du projet infernal que je nourrissais : — Giorgina me fut soustraite avant ses neuf semaines d’âge accompli, e| ma femme disparut avec elle : plusieurs années s’écoulèrent de la sorte, avant que j’apprisse, par hasard, que ma fille était élevée dans une condition des plus infimes, au service d’un hôtelier napolitain, espèce de rustre avare et grossier. Plus tard, je fus informé de ton mariage avec Giorgiua , et du lieu que tu avais choisi pour ton séjour. Tu peux à présent t’expliquer clairement mon dévouement pour ta femme d’une part, et de l’autre mes cruelles tentatives contre la vie de tes enfants. Depuis que je suis tombé sous le joug de la justice, j’ai admiré la protection que Dieu avait daigné t’accorder; cette méditation m’4 conduit à un repentir sincère de tout le mal que j'avais commis. Je dois te dire maintenant que la cassette précieuse dont lu as reçu le dépôt de mes mains, il y a plusieurs années, est la même que je sauvai de l’incendie qui dévora la maison de mon père; c'est un don que je le fais avec bonheur; garde cette richesie pour la dot à venir du fils qui te reste. »

LB BOI TRABACCIIIO. 355

La conduite de Trabacchiu jetait le pauvre Andréa dans une étrange perplexité. Il se sentait ému de compassion pour un homme que le repentir semblait puritier peu à peu de ses souil-^ lares; cependant l’expérience du passé lui faisait uu devoir de ne pas se livrer trop aisément à une aveugle confiance, et il ré> solut de raconter secrètement au neveu du comte de Bach ce dernier épisode de ses aventures.

Plusieurs mois s’étaient écoulés sans que la présence du fils de Trabaccbio produisit la moindre gène dans la maison du garde, lorsqu’un malin le vieux domestique vint lui dire mystérieusement: «Mon cher maître, vous avez donné l'hospitalité à un mauvais compagnon , qui a commerce presque chaque jour avec l’esprit de ténèbres 1 Dieu nous garde I mais je vois cet étranger donner des audiences nocturnes à un personnage fantastique dont la laideur surpasse tout ce que l’imagination peut supposer. » 11 raconta même qu’il avait vu voltiger par la fenêtre une figure de tout point ressemblante à Trabaccliio, et vêtue d’un manteau couleur de feu. Andrès, en qui celte révélation éveillait une foule de souvenirs, renvoya le vieux forestier à son travail quotidien, et, courant à la chambre de Trabaccbio, le menaça de le faire enfermer dans la prison du château s’il ne renonçait complètement à ses maléfices. — « Eh! mon Dieu , » répondit Trabacchio, «c’est mon père qui me poursuit, et qui veut à toute force empêcher mon âme d’échapper à la damnation éternelle. J’ai résisté tant que j’ai pu , et je crois que son fatal empire sur ma destinée louche à sa fin. Je ne demande plus qu’à finir mes jours au sein d’une religieuse pénitence, et à me réconcilier parmes bonnes œuvresavec Injustice duTrès-llaut. » Cependant, malgré les protestations de Trabacchio, Andrès ne pouvait chasser de sou esprit de funestes appréhensions; souvent, tandis qu’il faisait à côté de son hôte la prière du soir, il se sentait pris d’un tremblement convulsif; parfois un vent violent ouvrait la fenêtre, et tourbillonnait dans la chambre, roulant avec rapidité les feuillets du livre de prières, ou bien nrrachantle rosaire des mains du pauvre .Andrès, transi d’effroi. Des voix stridentes et moqueuses interrompaient la prière, et des battements d'ailes heurtaient les vitraux à les briser; mais frabacchio prétendait que ces bruits étranges n'étaient que les plaintes de la pluie fouettant les fenêtres, ou les sifflements du vent d’aulomue à travers les bois dépouillés.

356 CONTES FANTASTIQOES.

— «Sainte Vierge ! » s’écriait Andrès, un soir que le vacarme avait redoublé , « le docteur Trabaccbio , votre père , ne nous tourmenterait pas de la sorte si vous aviez réellement renoncé à votre infâme commerce avec les esprits de l’abtme. Je ne veux plus vivre davantage avec vous sous le même toit. Il faut que vous alliez de ce pas établir domicile dans les plus solides cachots de ce château; vous y ferez de la sorcellerie tout à votre aise. » Trabaccbio supplia si humblement et avec tant d’instances le brave garde-chasse, que celui-ci lui accorda vingtheures de répit.

Le lendemain de ce jour-là, le ciel était pur et sans nuages; Andrès passa tout son temps à chasser dans la forêt , et il ne reprit qu’à la nuit tombante le chemin de sa maisonnette. A cette heure , un trouble indéfinissable attristait son âme. Les vicissitudes de sa destinée, la perte de sa femme, le souvenir de son enfant égorgé l’assiégeaient comme une hallucination douloureuse, et peu à peu, sans y prendre garde, il quitta les sentiers frayés, et s'égara dans les profondeurs les plus reculées de la forêt. Gomme il cherchait à retrouver sa route , une lumière blafarde apparut non loin de lui, flamboyant à travers les massifs de verdure, et se développant en manière de foyer. Le premier mouvement du garde-chasse fut d’armer les deux coups de sa carabine, et de se jeter dans le taillis pour aller reconnaître cette flamme étrange , qui présageait quelque aveuture fatale. En arrivant au lieu qu’elle éclairait, il reconnut la figure de Trabaccbio, avec son manteau rouge frangé d’or, son feutre espagnol paré de plumes de coq, et sa cassette magique sous le bras. Tout auprès du maudit sorcier, Georges, l’autre filsd’Andrès, était attaché sur on gril, et Ignaz Denner, à côté de Trabaccbio, levait déjà un large coutelas pour l’égorger. A ce spectacle, .\ndrès ne put retenir un cri d’horreur; la carabine s'abattit dans sa main, la halle siffla : Ignaz Denner tomba, le crâne brisé, sur le feu, que sa chute éteignit; quant à la figure du vieux docteur Trabaccbio, elle avait disparu comme par enchantement. Le garde , sans perdre une minute, coupa les liens qui attachaient son enfant, et l’emporta dans ses bras d’un pas rapide, jusqu’à la maison de chasse. En arrivant il réveilla son vieux domestique, et tous deux reprirent le chemin de la forêt, pour aller enterrer le cadavre d’ Ignaz Denner.

BERTHOLD LE FOD.

— « Que son sang , » dit Andrès , « ne retombe point sur ma (été ; Dieu m’est témoin que je ne l’ai frappé de mort que pour venger le meurtre d’un de mes enfants, et pour sauver les jours de l’autre. Maintenant, Je prierai pour son âme, et je planterai sur sa fosse une croix, en signe de miséricorde. » Mais le jour suivant, lorsque Andrès revint dans la forêt pour poser la croix de bois, il trouva la terre fouillée, et le cadavre n’y était plus. Nul vestige ne laissait supposer ce qu’il avait pu devenir. Andrès se rendit aussitôt chez le comte de Bach, pour lui déclarer ce qui était arrivé; ce noble seigneur le félicita d’avoir enfin délivré le pays d’un ennemi si dangereux, et Ht écrire rhistoiro de sa vie et de sa mort dans les arcliives du château.

Depuis la fin d’Ignaz Dcnner, Andrès ne pouvait plus fermer l’œil. Chaque nuit des bruits fantastiques épouvantaient ses longues insomnies; était-ce une influence occulte que le docteur Trabacchio exerçait encore sur sa destinée? nul ne saurait le dire. Mais un matin le garde des bois de Fulda se leva au chaut du coq; il alla chercher la cassette qu’Ignaz Denner lui avait remise en dépôt, et la jeta dans un torrent qui l’emporta dans son voile d’écume.

Après ce sacrifice d’un trésor maudit, il vécut heureux et paisible, et parvint doucement à la plus extrême vieillesse.

BERIUOLD LE FOI'.

Au terme d’un long voyage , cahoté dans une vieille berline où les vers ne trouvaient plus rien à ronger , j’arrivai devant l’unique hôtellerie de la bourgade de G.... Cette petite localité n’était pas sans charmes, et j’aurais pris goût à y faire quelque séjour, sans la contrariété que m’imposait un retard nuisible à mes intérêts; car la malheureuse berline en question était si délabrée, que les curieux de G..., accourus sur leurs portes,

me criaient aux oreilles, d’ane voix unanime, qu’il faudrait deux ou trois jours pour mettre mon piètre équipage en état de gagner du terrain. Comprenez-vous, ami lecteur, l’agrément d'un voyageur embourbé ? J'étais, quant à moi, doué ce jour-là d’une humeur massacrante, lorsque je me souvins tout à coup, par hasard, de certain personnage, dont un de mes amis m’avait entretenu quelques années auparavant. Ce personnage se nom? mait Aloysius 'Waller; c’était un homme d’esprit et d’excel» lentes manières, professeur d’humanités au collège des jésuites de G.... Je m’avisai, pour tuer le temps, d’aller faire visite à M. le professeur ; mais à la porte du collège, j’appris qu’il était occupé à faire son cours de philosophie ; il fallait revenir à une autre heure, ou faire une pause dans le parloir des étrangers. J’attendis. La galerie dont j’observai rarchitecture , mélangée du style roman et de celui de la renaissance , n’oifrait point à l’œil la sévère harmonie des constructions religieuses. Les portraits des dignitaires de la Société de Jésus, vêtus de leurs robes noires, contrastaient singulièrement avec les ornements grecs des pilastres et des lambris , où l’art du décorateur avait figuré des groupes de petits génies sautillants, des guirlandes de fleura et des corbeilles de fruits.

Lorsque maître Aloysius vint au-devant de moi, je couvris l’indiscrétion de ma visite du droit d’intimité de mon ami. dont le révérend père voulut bien se rappeler le nom. Ce jésuite était un parleur élégant, prêtre sans façons austères, et qui avait dù regarder plus d’une fois passer la vie mondaine à travers la fenêtre de son couvent. Il me conduisit dans sa cellule, chambre coquette, qu’un abbé de la régence n’eût pas voulu dédaigner ; et comme il devinait ma surprise à la vue de ces petites recherches de l’existence agréable dont le goût avait pu se glisser dans un lieu destiné à l’accomplissement de si graves devoirs, il se hâta de prendre la parole, — « Monsieur, » me dit-il avec un sourire fleuri, « nous avons, comme vous le voyez, banni de nos maisons la sombre poésie du style gothique. Le gothique appliqué aux édifices religieux attriste l’àme par de mystérieuses terreurs, au lieu de l’élever à l’espérance. Dieu, qui a fait la nature si belle et si riche aux yeux de l’homme, veut qu’on aille à lui par des sentiers d’amour, au lieu de se courber sous les voûtes arides de ces forêts de pierre et de fer que représentent les cathédrales du Nord, isi la vrajq patrie dq

BERTHOl.D LE FOU.

l’homme est au ciel, et si Dieu a semé le ciel des merveilles de 8à paissance, pourquoi ne nous serait-il pas permis de jouir en passant des fleurs qui naissent çà et là le long des routes de notre vallée d’exil ? Au reste, n’imaginez pas que cette richesse apparente de nos maisons puisse nous mériter une accusation de luxe et de prodigalité. Le marbre, en ce pays, coûterait des frais énormes; aussi avons- nous su nous contenter de revêtir en ituc nos humbles murs de pierre, et c’est la brosse du badigeonneur qui crée le plus souvent ces marbrures variées dont un puritanisme ignorant pourrait s’offusquer.» Tout en causant ainsi, le père Aloysius m’avait conduit à la chapelle, dont la nef était soutenue par une magniflque colonnade d’ordre corinthien. A gauche du grand autel se dressait un vaste échafaudage aur lequel un peintre s’occupait à réparer des fresques en vieux style français.

— « Eh bien ! maître Berlhold , » fit Aloysius , « comment va la besogne? » Le peintre tourna à peine un regard sur nous et

se remit au travail en murmurant presque à voix basse :

«Mauvaise besogne! des lignes confuses, un embrouillamini de figures d’hommes, d’animaux, de singes, de démons! Misérable fou que je suis!...» L’accent plaintif avec lequel le peintre laissait tomber ces paroles me causa un serrement de cœur; j’étais sans doute en face d’un pauvre artiste ignoré dont on exploitait le talent pour un morceau de pain à peine suffisant. Cet homme-là portait sur ses traits quarante années d’âge ; et malgré le délabrement de son costume, il y avait dans toute sa physionomie une singulière noblesse d’expression que ni l’àge ni le chagrin n’avaient pu altérer. Je fis sur son compte quelques qneslions à mou guide. — « C’est, » me répondit Aloysius, « on peintre étranger qui se présenta chez nous au moment où nous songions à faire réparer notre église. Cette circonstance fut pour lui et pour nous une bonne fortune, car le pauvre diable était dénué de tout, et nous aurions difficilement trouvé, même à grands frais, un homme anssi capable que lui d’entreprendre avec succès un pareil travail. Aussi avons-nous pour lui des égards tout particuliers : outre son salaire, il a place à la table des supérieurs. C’est une faveur dont il n’abuse point. Je n’ai jamais vu un homme aussi sobre ; c’est presque un anachorète. — Mais venez donc regarder un peu quelques tableaux de prix dont nous avons orné les bas-côtés de la nef; à l’exception d’une

toile daDominiquin, ce sont les chefs-d’oenvre de maîtres inconnus de l’école d’Italie; mais vous conviendrez, j’en suis sûr, que le nom n’a pas toujours besoin de signer une œuvre pour lui donner valeur, et que nous possédons ici de quoi faire envie aux plus riches amateurs. » Le père avait raison; il me sembla même que la toile du Dominiquin était inférieure aux autres tableaux. L’un d'eux était soigneusement voilé. J’en demandai la raison. — «C’est,» me dit Aloysius, «ce que nous avons de mieux ; nous devons cet ouvrage à un jeune artiste qui peut-être n’eu fera plus d’autres...» Et sans me donner le temps d’insister, il m'entraîna comme pour éviter une nouvelle question sur le même sujet.

Nous rentrâmes dans les bâtiments dn collège, et l’obligeant professeur me proposa d’aller visiter, ce même jour,, la maison de plaisance des pères. Nous revînmes assez tard de cette excursion. Un orage allait éclater , et j’étais à peine de retour à mon hôtellerie que la pluie commença comme un déluge. Vers minuit seulement le ciel se purifia; les étoiles s’allumèrent dans l’azur humide, et, penché sur la margelle de ma fenêtre, j’aspirais avec délices les émanations de la terre. Peu à peu mes sensations devinrent si excitantes, que je ne pus résister à l’envie d’aller flâner aux environs en attendant le sommeil. Je repassai devant l’église des Jésuites : une clarté pâle tremblotait à travers les vitraux, je m’approchai; la petite porte latérale n’était point fermée ; je me glissai derrière un pilier, et de là j’aperçus un cierge allumé devant une niche sur laquelle était tendu un filet ; dans l’ombre il y avait un homme occupé à monter et descendre les degrés d’une échelle. Je reconnus Berlhold, qui traçait en noir sur le mur intérieur de la niche toutes les lignes d’ombres projetées par le filet. Un peu plus loin, sur un grand chevalet, se trouvait le dessin d’un autel. Je compris aussitôt l’ingénieux procédé dont se servait Berlhold. Ayant à peindre dans la niche un autel en saillie, sur une muraille cintrée au lieu d'une surface plane, il avait appliqué un filet dont les carrés uniformes portaient des ombres courbes sur la concavité de la muraille; et, par ce moyeu, l’autel dessiué dans la perspective s’olTrait à l’œil eu saillie.

Pendant ce travail, qui absorbait toutes ses facultés, Berthold paraissait tout autre que je ne l’avais vu. Son visage était animé, ses regards exprimaient une satisfaction sans mélange ; et quand

BERTHOLD LE FÜU.

il eut achevé de tracer sur le mur les ombres du filet, il s’arrêta quelques instants devant cette ébauche, et nonobstant la sainteté du lieu se mit à fredonner le refrain d’une ariette assez gaillarde; puis comme il se retournait pour détacher le filet, qui tomba à terre, il m’a|)ercut immobile à la place que je n’avais pas quittée. — « Hé da ! hé da ! » s’écria-t-il, «est-ce vous, Christian?....» Je crus alors devoir m’approcher pour excuser mon indiscrétion, tout eu faisant à Berthold les compliments les plus élogieux sur l’art exquis avec lequel il s’était servi du filet. Mais sans répondre un seul mot à mes gracieusetés, — U Christian, » reprit-il avec maussaderie, « est un mauvais paresseux dont Je lie puis rien faire; il devait venir passer avec moi toute celte nuit, et je gagerais qu’il est allé se cacher dans quelque coin pour y dormir à l’aise, sans souci de ma besogne. Demain, au jour, je ne pourrai guère peindre dans celte niche ; et pourtant je ne puis plus travailler seul à présent... » J’offris alors mes services. — « Pardieu ! » reprit Berthold en riant, et laissant rudement tomber ses deux mains sur mes épaules, « pardieu ! c’est bien dit; et Clirislian, demain, fera une bizarre figure en voyant qu’on peut se pas.ser de lui. A l’œuvre donc, beau compagnon que le hasard prèle à l’artiste; à l’œuvre, et occupons-nous tout d’abord à dresser un échafaudage. » — Aussitôt fut fait que dit, grâce à la dextérité de Berthold et au zèle que j’apportai dans mes fonctions d’aide improvisé. Je ne pouvais trop admirer la précision , la hardiesse de touche et la sûreté de main qui menaient grand train la besogne de l’artiste. — « .Maiire, » lui dis-je, «on devine, à vous voir, que vous n’ignorez aucun des secrets de votre art; mais n’auriez-vous jamais exécuté des peintures d’un autre genre que les fresques? L’histoire et le paysage sont en première ligue dans le dornaino de la peinture ; l’imagination les enrichit de tous ses prestiges, et la froide sévérité des lignes mathématiques n'arrête pas à chaque pas l’essor de l'artiste, comme dans cette animatioufactice que vous donnez à la pierre par les illusions de la perspective. » Berthold, en m’écoutaul, venait de quitter ses crayons; il appuya sur sa main son front brûlant, et me répondit d’une voix lente et grave : — « Ne profanez point la sainteté de l’art, en établissant parmi ses œuvres variées ces degrés d’infériorité qui dégradent les humbles sujets d'un despote. Le véritable artiste u’est pas toujours celui qui, franchissant les limites que

trace la règle, va se perdre dans les sphères de l’inconnu. 11 est dangereux de tenter une lutte avec le Créateur. Souvenez-vous, mon ieunc ami, de la fable de Promélhée. Ce grand artiste du monde ancien avait dérobé le feu du ciel pour animer des hommes d’argile; mais vous savez quel fut son châtiment. Dieu ne laisse pas impunément pénétrer le mystère de sa puisJ^ ce.» — « Mais, Berthold,)) répliquai-je, «quelle témérité si conoahle pouvez-vous trouver dans la reproduction du beau et de la vie extérieure par la peinture, la sculpture et les entres arts d’imitation ?» — « Ce ne sont, en vérité, que des feux d’enfant, » reprit le peintre avec un sourire amer ; « c’est one niaiserie pitoyable que de s’imaginer que l’on crée quelnue chose en barbouillant, avec des brosses trempées dans des ffodets à couleur, des carrés de toiles de toute dimension. Pauvres fous sont ceux qu’absorde un pareil travail 1 Mais quand Pâme de l’artiste quitte ses régions terrestres pour s’élancer vers le monde idéal; lorsque, nouveau Prométhée, il lente d’emprisonner dans l’œuvre de ses mains quelque étincelle ravie au monde des esprits, c’est alors qu’une force irrésistible « trahie sur les écueils, et par un mirage funeste le démon de Vor-'iieil lui fait voir au fond d’un abîme le reflet trompeur de l’étoile que son œil imprudent cherchait au ciel. » Berthold fit pause, passa sa main sur son front comme pour écarter un imaae- puis, relevant sou regard, il reprit la parole : — « De nuoi vais- je m’aviser! » dit-il, « ne ferais-je par mieux de Poursuivre ma tâche, au lieu de discuter à propos de si vaines subtilités’ Voyez, mon ami, voyez ce travail; la règle a conduit chaque trait; aussi, quelle netteté 1 quelle exactitude! Tout cela rentre dans le calcul géométrique, dont l’esprit de Vhomme peut exercer l’application. Tout ce qui franchit cette mesure tout ce qui s’élève au fantastique est un don spécial de Dieu ou une hallucination de l’enfer. Dieu nous a communiaué les secrets de l’art en proportion des besoins qu’éprouve notre pauvre humanité. Ainsi, la mécanique produit le mouvement et la vie pour créer des moulins et des horloges, ou des métiers à faire de la toile. Tout cela est dans la règle, parce nue tout cela est utile. Ainsi, tout récemment, le professeur Alovsius soutenait que certains animaux avaient été créés pour en manger certains autres, et il prenait pour exemple le chat dont l’appétit vorace pour la souris empêche celle-ci de

DERTHOLD LE FOC.

ronger tout notre sacre et toute notre chandelle. Ma foi, le ré* véreud père a raison. Je dis, moi, que les hommes ne sont, malgré leur vanité, que des animaux plus habilement organisés que d’autres pour créer des produits variés dont la contemplation délecte le maître inconnu de tout ce qui existe. — Mais voilà bien assez de métaphysique. Holà! compagnon, passezmoi mes couleurs; j’ai mis hier bien du temps à combiner leurs nuances, et je les ai numérotées avec soin pour que l’illusioa des flambeaux qui éclairent mon travail de nuit ne me fit pas commettre quelque erreur. Donnez-moi le numéro un. »

Je m’enpressai d’obéir. Berthold me fit passer en revue tous ses godets que je lui tendais l’un après l’autre; besogne assez fastidieuse, et qui ne m’eût guère préservé de l’envie de dormir si l’artiste n’avait entremêlé son travail d’une dissertation des plus originales, et dont loi seul faisait tous les frais, à propos de toute sorte de questions qu’il abîmait sous un feu roulant de paradoxes plus étranges les uns que les autres. Quand sou bras fut lassé, plus tôt que sa langue, il descendit de son échafaudage.

L’aube du jour commençait à percer les ombres, et l’éclat des cierges pâlissait. Je jetai un dernier regard sur la peinture de Berthold; c’était, en vérité, quelque chose d’admirable : — « Vous êtes, » lui dis-je, « un homme étrange; et votre travail d’une nuit est mille fois plus parfait que le fruit des longues séances de nos premiers maîtres. Mais on sent, à regarder votre œuvre, qu’une fièvre ardente a mené votre pinceau; vous tuez vos forces.... » — « Ehl bon Dieu, » s’écria Berthold» « ces heures de travail qui emportent mes jours sont les seules heureuses que je compte dans ma triste vie. » — « Quoil » repris-je, « seriez-vous tourmenté par quelque chagrin, ou poursuivi par le souvenir de quelque malheur?.... »

Berthold serra, sans mot dire, tous ses ustensiles: puis il éteignit les cierges qui l’avaient éclairé, et, revenant à moi, il me serra la main fortement, et dit avec un regard fixe et d’un© voix que l’émotion faisait grelotter: — «Pourriez-vous vivre une seule heure sans souffrir si vous aviez l’àme chargée da souvenir d’un crime ineffaçable? » Je me sentis glacé d'effroi sous cette parole qui m’ouvrait des révélations à perte de vue à travers la vie de cet homme. Les premières lueurs du soleil levant animaient son visage d’un reflet rougeâtre, qui en faisait ressortir avec plus de fascination la pâleur de spectre. Je n’osai

36i ' CONTES PANTASTIOrES,

le questionner davanlose, et il sortit de l’église en chancelant comme un homme ivre, par une petite porte qui communiquait avec les cours du collège.

Lorsque je retrouvai le professeur Aloysius Walter, je me hâtai de lui raconter mon aventure de la nuit passée, dont l’émotion était encore empreinte sur tous mes traits. Il m'écouta d’un air froid, et finit par se moquer de ce qu’il appelait mon impressionnabilité. Cependant, comme je le pressai vivement, car il me semblait plus instruit qu’il ne voulait le paraître à propos de tout ce qui touchait Berthold, — « Mon Dieu, » me dit-il, « cet homme qui vous parait, à l’heure qu’il est, si mystérieux, est un être fort doux, bon travailleur et d'une conduite très-réglée; mais il se peut qu’à ses bounes qualités il joigne un esprit faible. Autrefois il a joui d’une certaine réputation comme peintre d’histoire; mais depuis qu’il s'est fourré dans la cervelle je ne sais combien de billevesées métaphysiques qui n’ont pas le sens commun, le voilà réduit au pauvre rôle de barbouilleur de fresques. C’est ainsi que finissent, d’une manière ou d’une autre, tous ces esprits inquiets qui s’ctrarouchent à mesurer les hauteurs de l’intelligence. Mais puisque vous tenez à savoir quelque chose de sa vie intime, venez à l'église pendant que Berthold se repose de sa nuit de travail ; je veux , avaul tout, vous montrer la préface de mon récit. »

Le professeur Aloysius me conduisit alors en face du tableau voilé que j’avais remarqué la veille : c’était une composilion dans le genre de Baphaël, Marie la Vierge et Élisahetli assises dans un jardin, avec Jésus et Jean qui jouaient à leurs pieds avec des fleurs. Sur le sccoud plan, de côté, ou voyait Joseph en prières. Nulle parole ne saurait exprimer la grâce ravissante et le cachet tout céleste de celte peinture. Malheureusement, l’œuvre était inachevée. La figure de la Vierge et celles des deux enfants étaient seules finies ; mais celle d’Élisabeth semblait attendre les derniers travaux de l'artiste; l’homme en prières >n’élail qu’ébauché. — « Ce tableau, » me dit le père Aloysius, « nous fut envoyé, il y a quelques années, de la Haute-Silésie ; un de nos pères, qui voyageait dans celte contrée, l’avait acheté, par hasard, dans une vente à l’encan ; et, quoiqu’il ne soit pas terminé, nous l’avons fait placer dans ce cadre, en place d’une toile assez médiocre qui le déparait.

BEIITHOLD LE FOÜ. 365

Lorsque Berlhold vint ici pour travailler aux fresques, il aperçut ce tableau, poussa un cri et s'évanouit. Nous ne pûmes obtenir de lui la révélation du motif qui l’avait si fort impressionné. Mais, depuis lors, il ne passe jamais dans ce bas-côté, et Je suis le .seul à qui il ait confié que celte toile est son dernier onvrat;e en peinture. J’ai plusieurs fois tenté, mais sans succès, de le décider à finir ce tableau; il a toujours repoussé mes instances avec des mouvements de répulsion singulière; et il a même fallu, pour le distraire, pendant qu’il travaille ici, d’une cruelle aneoisse qui paraît ne le quitter jamais, il a fallu faire voiler ce cadre dont l’aspect lui causait, même de loin, des syncopes effrayantes. » — « Pauvre infortuné! » m’écriai-je avec un profond .sentiment de pitié. — « Je ne le crois guère à plaindre, » reprit gravement le père Aloy- .sius. « Cet homme, j’en suis sûr, a été lui-même son propre démon ; car l’histoire de sa vie ne l’excuse point. Berlhold a fait ici la connaissance d'un jeune étudiant; et dans un épanchement d’amitié, il loi a confié la plupart des secrels de sa vie. Ce jeune homme en avait rédigé une espèce de mémoire, que j’ai surpris en inspectant ses papiers; car dans nos maisons, il n’est permis ni possible de rien cacher. J’ai gardé ce manuscrit, et ce soir, non-seulement je vous le confierai, maisjeserai même enchanté de vous eu faire don, quoique je ne suppose pas que vous y trouviez un intérêt bien puissant. »

Voici, cher lecteur, ce que contenait le manuscrit :

« ... Laissez votre fils suivre la fantaisie qui le pousse vers l’Italie. Sa main est assez exercée, son imagination assez ardente pour que l’étude des grands modèles de l’art lui soit profitable. Dresde a été le berceau du peintre, il est temps que Rome soit l’école où s’épureront ses jeunes inspirations ; il faut qu’il aille vivre de l’exii-lence libre de l'artiste, au sein du pays où fleurissenl toutes les conceptions du génie de l’homme. Il faut au peintre le sol classique des grands maîtres, comme à l’arbuste la chaude influence du soleil pour développer son feuillage et dorer ses fruits mûrs. Votre fils porte en lui le feu sacré; laissez-le prendre un noble essor vers l’avenir. »

Ainsi parlait un jour le vieux peintre Sléphan Birkner anx parents de Berlhold. Ceux-ci vendirent tout ce qu’ils possédaient pour garnir la valise de leur fils du modeste bagage dont il aurait besoin; et bientôt le Raphaël en herbe se vit an

366 CONTES FANTASTIQCE3.

comble de ses vœux. Ses premiers essais avaient de préférence cultivé le paysage; mais quand il se trouva dans Rome, au milieu des réunions d’artistes et d'amateurs, il entendit répéter à satiété que le genre historique était le seul qui méritât le nom d’art, et que tout le reste ne sigiiifiait rien. Ces opinions exaltées, au milieu desquelles vivait le jeune Berthold, jointes à l’etfet magique que produisait sur lui la contemplation des fresques du Vatican, chef-d’œuvre de Raphaël Sanzio, décidèrent sa nouvelle vocation. 11 se mit à copier en petit les œuvres des meilleurs maîtres, et ne manqua point d’encouragements au milieu de ce travail aride; mais il était sans cesse poursuivi par cette pensée que l’artiste n’existe que par l’originalité et la vie qu’il imprime ù ses œuvres. Essayait-il d’ébaucher une création, il sentait sa force défaillir; l’idée entrevue on instant fuyait tout à coup dans un brouillard lointain dès qu’il croyait la saisir, et il ne retrouvait sur ses toiles que des traits sans caractères et des drames immobiles. Le résultat de ces luttes infructueuses fut de jeter Berthold dans une mélancolie sauvage ; il s’en allait tout seul, chaque jour, loin de la ville, dans des lieux déserts, et là il se remettait, en cachette, à dessiner des points de vue; et son chagrin s'accrut de voir qu’il avait même perdu beaucoup de sa facilité en ce genre ; il en vint à douter de sa vocation et à désespérer de son avenir. Il écrivit à Birkner une lettre fort triste; mais le vieil artiste se souvenait d’avoir traversé bien des jours d’angoisse et de découragement. — « Prends patience, mon enfant, » réponditil à Berthold; « celui qui, pleiu d’une aveugle présomption, s’imagine qu’on avance dans la carrière des arts de progrès en progrès, est Jin pauvre fou dont il n’y a rien à espérer. Laisse la routine aux timides, franchis d’un pas les voies communes, et quand tu le seras créé une route où nul ne te suivra, quaud tu auras enfanté une œuvre libre, dégagée des entraves de la règle ordinaire, ta place sera fixée, et tu verras venir à toi, d’un pas égal, la gloire et la fortune. »

Lorsque Berthold reçut la lettre de Birkner, une idée soudaine traversa son esprit comme un éclair. La réputation do paysagiste allemand Philippe llackert était à son apogée, et les peintres d’histoire eux-mêmes, tout envieux et exclusiüs qu’ils pouvaient être, reconnaissaient sans hésitation la portée de son talent. Berthold résolut de se rendre à Naples pour y

BERTnOLD LE FOU.

devenir l’élève d’an maître si distingné. Hackert l’accneillit avec cette bonté qui est le caractère du vrai génie, et son jeune compatriote profita si bien de ses leçons, qu’il ne tarda pas à rivaliser avec lui. Seulement le pauvre Beribold ne se dissimulait pas qu’il ne surfil point de rendre exactement des détails d’arbres, de feuillage et de perspective, ou de fondre avec science les teintes d’un ciel frangé de brumes chaudes et dorées; il comprenait qu'à ses paysages manquait ce je ne tait quoi qu’on admire dans les scènes de Claude Lorrain et les déserts si beaux de Salvator Rosa. Berthold se demandait chaque jour si la réputation de maître Hackert n’était pas au-dessus de sa valeur, et si les leçons du maître ne feraient pas faire fausse route à l’élève. Cependant il combattait avec soin ces doutes* qui lui semblaient coupables, et se condamnait résolument à marcher sur les traces de son modèle. Il arriva qu’un jour Hackert exigea qu’au milieu de ses propres compositions, Berthold fit exposer en public un paysage d'assez grande dimension, Qdèlement copié d’après nature. Toutes les personnes qui visitèrent le musée furent d’un avis unanime sur l'exquise perfection des toiles exposées à leur critique. Un seul homme entre deux âges, et singulièrement costumé, se distinguait par son silence de la foule des badauds qui prodiguaient l’éloge à plein gosier. Berthold, qui le suivait du regard, observa qu’arrivé devant son paysage l’inconnu avait secoué la tête d’un air peu flatté, et passé outre assez dédaigneusement. Vexé, malgré sa modestie naturelle, de celte sorte de dépréciation, Berthold alla se placer au-devant de celui qu’il regardait comme un adversaire, et lui dit d'un ton ou perçait sa mauvaise humeur : — « Voudriez-vous, monsieur, m’indiquer ce qui vous choque dans cette composition, afin qu’à l’aide de vos avis je puisse la eorriger? » L’inconnu fixa Berthold d’un œil pénétrant, et se contenta de lui répondre : — «Jeune homme, il y avait en vous l’étoffe d’un grand artiste!.... » Cette parole glaça le paavre élève de Hackert; il ne trouva rien à répliquer, et resta longtemps cloué à la même place. Maître Hackert le retrouva encore tout étourdi de l’apostrophe. Mais lorsque Berthold lui eut dépeint le personnage, — « Ah, pardieu! » s’écria le peintre, « n'est-ce que cela qui le chagrine? eh bien ! vile, console-toi; car l’homme qui vient de le parler est un vieux grondeur que nous sommes habitués à voir rôder périodiquement aux alen-

3C8 CONTES FANTASTtOtîES,

tours. C’est un Grec n6 à Malte : il est aussi riche que bizarre, et se conii.ait passablement en peinture; mais les oeuvres qu’il s'est avisé (le produire lui-mème ont un cachet si singulier, qu’on ne saurait l’attribuer qu'à sa manie d’aiguiser à tout propos les paradoxes les plus exagérés. C’est un système déplorable qui lui a faussé le jugement et le goût. Mais Je me soucie, en vérité, tout aussi peu de son blâme que de ses éloges. Ma réputation est trop veille pour essuyer un échec par ses caprices. » Itertbold oublia bientôt l’espèce d’avertissement du .Maltais; il se remit au travail avec une ardeur nouvelle; et, pour doubler le succès qu'avait obtenu son grand paysage , il résolut d’en exécuter le pendant. Hackert lui fit choisir pour sujet de composition un des plus beaux sites de Maples, éclairé par le soleil levant, pour contraster avec le premier paysage, qui offrait une scène du soir. Or. un matin que Berlhold, assis sur un chapiteau ruiné, terminait à larges traits sou esquisse, il entendit une voix près de lui s'écrier : — ((C’est bieni c’est parfait de dessin 1 » il leva les yeux et rencontra ceux du Maltais. « Vous n’avez oublié qu’une seule chose, » continua celui-ci; « tenez, ce mur, tapissé d’une vigne vierge, est percé d’une porte entr’ouverte; il serait prodigieux de rendre habilement l'ombre de celle porte enlr’ouverte. » — (( Vous raillez, monsieur, je le vois fort bien, » dit Berthold avec un accent de dépit; « mais sachez que les moindres détails ne sont pas à négliger dans un paysage soigneusement fait. Je sais, au reste, que c’est chez vous un parti pris de vous moquer de ce genre de composition : ainsi, je vous prie, pour couper court k toute discussion innlile, de me laisser en paix à mon travail. » — « Jeune homme, » reprit l’étranger, (( votre assurance me platt et vous sied bien : mais souvenez-vous de mes premières paroles : oui , il y avait en vous l'étolfe d’un grand artiste, mais vons faites complètement fausse route. Je ne suis l’ennemi d’aucune branche de l’art; le paysage et l’histoire exigent à on égal degré des qualités spéciales. Le but du peintre est toujours le même : saisir la nature sur le fait pour la reproduire au moment où se manifeste le mieux sa corrélation avec le monde infini, telle est la mission de l’art; mais l’imitation servile ne remplira jamais cette condition. Une peinture copiée ressemble à la transcription d’un texte en langue étrangère, pour laquelle un copiste ignorant se verrait obligé de calquer les caractères

BERTHOLD tE FOIT.

de mots qo’il ne saaroit pas lire. M.iis l’artiste véritable, c’est-àdire l’iioinme qui sent, attire à lui le sourde divin, s’en pénètre par tous les pores, et donne une vie mystérieuse aux scènes qu’il étale sdr la toile. Voyez les tableaux des vieux maîtres : certes, en les admirant, le spectateur n’examine pas servileineutsi lesTenillesdupin ou du tilleul sontbiendifTéreiiciées par tous les détails de leurs tissus; c’est l’aspect de l’ensemble qui le touche et le séduit. Le menu détail, à ses yeux, n’est plus de l’art, c'est de l’imitation sans coloris, c’est du mécanisme privé de mouvement. Au reste, mon ami, je ne cherche pas à vous détourner de ce que vous croyez être votre vocation. J’ai deviné en vous le foyer du génie, et J’ai voulu l’embraser d’un feu réel... Adieu I »

Une révolution subite .s’opéra dans la pensée de Berthold depuis les paroles qu'il avait entendues de la bouche do Maltais. Henunranlà la direction qu’il avait suivie jusqu’alors, il quitta son matire, et se livra sans réserve à toutes les habitudes vagabondes d’une vie sauvage. Cherchant à briser par la fatigue du corps les angoisses de son esprit, il errait du matin jusqu’au soir par les plaines et les montagnes. Cet exercice forcé dissipant peu à peu les vapeurs qui l'obsédaient, il retrouva le calme qui l’avait fui depuis si longtemps.

Dans une de ses excursions, il se lia avec deux jeunes artistes venus de Dresde comme lui. L’un d’eux, qui se nommait Florentin, s’occupait beaucoup moins d’études sérieuses que d’enrichir son portefeuille d’une foule d’agréables croquis pleins d’esprit et de mouvement dramatique, malgré la rapidité de leur exéculion. F.n parcourant ces dessins, Derthold sentit son àme s’illuminer d’une clarté qu’il n’avait jamais entrevue. Le faire pittoresque de Florentin plaisait singulièrement à son intelligence avide de connaître et de réaliser la vérité artistique. Il se mit à copier avec un vif attrait les esquisses de son ami et réussit assez bien à les reproduire, quoiqu’il lui fût encore impossible de leur donner la vie et l’animation de l’original. Ce que lui avait dit le .Maltais lui revint en mémoire, et il le raconta à Florentin. — «Je suis de son avis, » répondit Florentin ; « je crois que pour arriver à produire la ressemblance artistique, il faut d'abord se familiariser avec les types qui reviennent le plus fréquemment sous nos yeux. Résigne-toi à dessiner des figures, jusqu’à ce que lu aies acquis assez d’assu-

rauce pour saisir leurs Iraits au vol. Tu passeras de là plus aisément à la reproduction des autres objets, et les difficultés gui l’affligent maintenant s’évanouiront peu à peu. » Berlliold profita des conseils de son nouvel ami, et ne tarda guère ^ s’en trouver bien. Mais l’ardeur qu'il apportait à son travail lui causa une exaltation fébrile au sein de laquelle il arrivait à n’enfanter que des figures bizarrement variées a l’infini; le type qui reposait au fond de sa pensée se traduisait sur la toile par une sorte de silbouelte mouvante dont il ne pouvait parvenir à fixer les traits. Désespéré de ce surcroît d’activité, qui faisait courir sesmains malgré sa volonté, il Jeta de côté crayons et pinceaux, et reprit sa vie errante.

Non loin de Naples s’élevait la maison de plaisance d’un riche seigneur qui se déclarait le Mécène des peintres étrangers, et surtout des paysagistes. Derthold était ailé plusieurs fois visiter ce beau domaine, d’où le regard embrassait le magnifique panorama de la mer et du Vésuve. Un jour que, penché sur une balustrade de marbre au fond du parc, il se livrait à ses stériles aspirations vers la gloire, il entendit un léger frôlement parmi les feuillages, et presque en même temps une femme d’une admirable beauté parut devant lui comme par enchantement. Un frisson parcourut les veines de Berthoid en face de cette apparition, qui réalisait pour lui l’idéal de beauté que scs rêves avaient jusque-là vainement poursuivi. Il tomba à genoux, les mains tendues vers l’être surnaturel qui venait de lui sourire : un nuage passa sur ses yeux... C)uand il reprit ses sens, l’apparition, ange, femme ou démon, s'était évanouie. Mais à sa place, Bertbold aperçut Florentin. — « Ah ! mon ami, » s’écria-t-il, «je l’ai trouvée enfin, je l’ai vue et presque touchée , la céleste inconnue qui fai.sait délirer ma pensée!... » A ces mots, il s’échappe avant que Florentin ait pu lui faire une seule question, il court, il vole, et, rentré dans son atelier, il jette sur la toile les Iraits qui ont si fort ému sou âme. Cette fois, guidé par l’enthousiasme, sa main ne s’égare point; l'esquisse se complète, et Berthoid reconnaît son idéal. Depuis ce jour il n’est plus le même homme. La joie du succès a versé dans tousses sens une vie nouvelle. Sun esprit, purifié de ses découragements, se rattache avec vigueur à l’étude des modèles; de la copie des chefs-d’œuvre il passe à l’invcutiou, et les résultats qu’il obtient ne sont pas moins heureux : décidément

BfcRTIIOLD LK KOC.

il excelle à peindre la figure. Le paysage fut abandonné, et llackerl oublié fut lui-mènie obligé d’avouer que son élève avait enfin rencontré son unique vocation. Dès lors la fortune vint au-devant de Berthold. On lui commanda des tableaux d’église, et les grands seigneurs se disputèrent ses ouvrages à prix d’or. Dans tous les sujets de fantaisie qu’il exécutait, Berthold reproduisait toujours les traits de sa merveilleuse apparition. Ou trouva que cette figure offrait la ressemblance frappante de la princesse Angiola T...; et les médisants ne se gênaient guère pour dire à qui voulait l'entendre que le jeune peintre à la mode était éperdument amoureux de celle belle dame. Berthold s’irritait souvent contre ces plaisanteries, qui semblaient rabaisser son idéal aux mesquines proportions d’un être mortel. — « Croyez-vous, » disait-il, « qu’il puisse exister, sous le ciel, une aussi parfaite créature? Non, c’est dans l’infini que mon regard a entrevu cet auge d’un monde ignoré, c’est de cette heure d’extase que date ma vocation de peintre ! »

Lorsque l’armée française, parcourant l’Italie, de victoire eu victoire, sur les pas du général Bonaparte, arriva aux portes de Naples, un mouvement révolutionnaire, causé par l’imminence du danger, bouleversa toute la ville. Le roi et la reine se retirèrent devant la sédition. Le vicaire général du royaume conclut avec le général français une capitulation honteuse, à la suite de laquelle les commissaires de l’armée ennemie vinrent lever des contributions énormes. Le peuple se souleva, les maisons des nobles soupçonnés de trahison furent pillées aux cris de Viva la sauta fede! Moliterno et Bocca llomana, qui dirigeaient la, municipalité, firent de vains efforts pour s’opposer à l’anarchie. Le duc délia Torre et Cjemeiis Filomarino, deux patriciens détestés, venaient de servir de victimes à l’insurrection, et rien ne permettait de prévoir la fin de celle réaction populaire. — Berthold, échappé, presque nu, de sa maison livrée aux flammes, se trouva entraîné par une foule de populace armée qui se portait avec des hurlements effroyables au palais du prince T.... Bien ne résistait à ces furieux. En peu d’instants, le prince, ses domestiques et quelques amis qui s’étaient joints à lui furent égorgés sans pitié, et l'incendie acheva ce que le fer avait commencé.

Berthold, toujours entraîné par le flot des pillards, avait traversé plusieurs salles du palais, qu’une fumée noire emplissait

déjà ; il voulait fuir et ne trouvait point d’issue, lorsqu’un cri de détresse vint frapper son oreille. 11 s’élance de ce côté, brise une porte, et voit une femme qui se débat sous le stylet d’un lazzarone. Grand Dieu ! c’est la princesse ! c’esl la céleste apparition dont Bcrihold n’avait joui qu’une seule fois. Une force surhumaine exalte le courage de l’artiste épuisé; après une courte lutte, il terrasse le lazzarone et l’égorge avec son propre poignard ; puis, enlevant d’un bras nerveux la belle Angiola. il traverse de nouveau toutes les salles du palais que le feu dévore, il arrive aux portes, il fend la foule, qui s’écarte devant son arme fumante, et, après avoir longtemps marché au hasard, il gagne un quartier de la ville que l’émeute avait rendu désert; il dépose au coin d'une masure son précieux fardeau, et, brisé par tant d’émotions, tombe sans connaissance auprès d’Angiola.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, la belle princesse, à genoux à ses cdtés, baignait d’eau son front noirci par le feu et par une poussière sanglante. Berthold croyait rêver, mais Angiola lui dit : — tt Mon ami, mon sauveur, je te reconnais, tu es Berthold, le célèbre peintre allemand; tu ne m’avais vue qu’une seule fois, et tu m’as aimée de tant d’amour que mes traits se reproduisaient sous tes pinceaux dans toutes tes œuvres. Alors une grande distance nous séparait, et je ne pouvais être à loi; mais aujourd’hui, dans Naples incendiée, il n’y a plus ni patriciens ni séparations voulues par l’orgueil du rang. Viens, Berthold, fuyons, allons chercher un asile dans ta patrie; je suis à toi pour toujours !... »

L’artiste était hors de lui; tant de bonheur inespéré dépassait ses forces; mais l’amour fait des miracles, et après bien des peines les deux fugitifs parvinrent à s’échapper de la ville sans être reconnus ni poursuivis. Ils gagnèrent, de proche en proche, le midi de l’Allemagne, où Berihold espérait se créer par son talent une vie heureuse et riche pour Angiola. Arrivé dans la ville de M..., il résolut d’établir d’un seul coup sa réputation par un grand tableau d'éclise. 11 choisit pour sujet la vierge Marie et Elisabeth ayant à leurs pieds l’enfanl Jésus et saint Jean. Cette composition était fort simple ; mais cette fois l’artiste ne retrouvait plus sa puissance. Ses idées étaient redevenues confuses; il ne faisait qu’effacer et recommencer sans plus de réussite. La figure de la Vierge avait malgré lui

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