‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 9 sur 18 · COPPELIUS · texte numérisé non relu

COPPELIUS

des silhouettes de fantômes grisâtres sur l’azur foncé do ciel.

— « Vois donc, » s’écria la jeune fîlle, « vois donc ce singulier buisson gris là-bas; on dirait qu’il se remue, et qu’il vient vers nous! » Nathanaël, doué d'une vue moins perçante, chercha machinalement dans sa poche la lorgnette de Coppola. Mais à peine l’eut-il braquée vers la plaine qu’il bondit comme on tigre en poussant un cri rauque et féroce : ülyrnpia s’était trouvée devant le verre de la fatale lorgnette. Nathanaël eut un transport au cerveau. 11 se prit à regarder Clara fixement; puis ses yeux roulèrent tout sanglants dans leurs orbites : — « Mannequin! mannequin d’enfer ! » s'écria-t-il, « retourne au diable

qui t'a créé! » Et alors il étreignit Clara avec une force

convulsive, et voulut la jeter au bas de la tour. La pauvre enfant, demi-morte d'effroi, se cramponnait à la balustrade avec l’énergie du désespoir. Lothar entendit heureusement ces cris de détresse ; soupçonnant un affreux malheur, il s’élança dans l'escalier tortueux de la tour; comme il arrivait sur la plateforme, Clara évanouie était suspendue par Nathanaël au-dessus d’un abtme effroyable. Lothar eut à peine le temps de retirer en arrière le corps de sa sœur, et, pour faire lâcher prise an malheureux Nathanaël, il lui asséna un coup furieux sur la tète qui le fit chanceler et tournoyer comme une toupie. Lothar descendit les marches du beffroi avec son précieux fardeau, que la vie semblait avoir abandonné. Quant à Nathanaël, il se mit à courir comme un énergumène tout autour de la plateforme, en faisant des sauts périlleux et poussant des hurlements sauvages qui attirèrent la foule frappée d'un stupide effroi. Au milieu des curieux parut tout à coup l’avocat Coppélius, qui venait d’entrer dans la ville. Quelques gens du peuple voulaient monter dans la tour pour s’emparer du fou dont l’exaltation faisait trembler. — « Bah! bah! » dit Coppélius; « laissezle donc, il descendra bien tout seul ! » Et comme il regardait, bouche béante, les évolutions de Nathanaël, celui-ci, qui venait de se pencher sur la balustrade, l’aperçut, le reconnut, et, en jetant un éclat de rire diabolique, il se précipita...

On le releva brisé. — Coppélius se perdit dans la foule. Quelques années après, Clara, qui avait quitté le pays après ce malheureux événement, fut rencontrée par Siegmund, l’ami de Nathanaël, dans une contrée lointaine. C’était une belle jeune femme ; elle était assise à la porte d’une maison de campagne

32i CONTES FANTASTIQUES.

fort srenante. Près d’elle, un homme d’ane physionomie doace et grave tenait sa main serrée en la regardant avec amour. . Deux jolis enfants jouaient à leurs pieds sur une pelouse émail* lée de bruyère fleurie.

LE ROI TRABACCHIO.

Sur les confins du domaine de Fulda vivait jadis, au bord d’un bois vieux comme le monde, un habile chasseur nommé Audrès. Cet homme, après avoir fait partie de la maison du comte Âloys de Bach, avait suivi son noble maître pendant ses longs voyages, et lui avait sauvé la vie avec un admirable dévouement lors d’une attaque de bandits sur les routes du pays de Naples. Dans une hâlellerie de cette ville, où ils firent quelque séjour, ils rencontrèrent une jeune fille de la plus rare beauté, qui n’était employée qu’aux travaux les plus grossiers, et que le maître do logis paraissai^traiter avec une grande dureté. Audrès, qui se piquait de galanterie, mit en œuvre toutes sortes d’égards pour adoucir, autant qu’il était en lui, la situation de cette pauvre enfant, qui, par gratitude, conçut bientôt pour lui un si vif attachement, que, pour ne pas être séparée de loi, elle consentit avec joie à l’accompagner en .Allemagne; et le comte de Bach, par aflcction pour son fidèle domestique, permit à la jeune Giorgina de prendre place à côté de son futur époux sur le siège extérieur de sa chaise de poste. Leur mariage fut même célébré avant de quitter l’Italie; et, quand ils furent arrivés sur les domaines de leur seigneur, Ândrès fut investi des fonctions de garde général des chasses dans les forêts de Fulda.

Lejeune ménage eut grand’peine à s’y créer une existence supportable. Le pays était des plus misérables, et, outre la difficulté do s’y procurer la plupart des choses nécessaires à la vie, il fallait continuellement veiller contre les braconniers et les voleurs. Le modique salaire du garde-chasse sufiisait à peine aux premiers besoins, et les petites gratifications que lui rap-

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portaient ses droits sur les coupes annuelles de la forât, jointes au produit d’uu petit jardin souvent dévasté par les incursions des loups et des sangliers, ne le préservaient pas toujours des rudes atteintes de la misère. Et pourtant, malgré tant de privations et de petites souffrances, l’honnête garde-chasse accomplissait ses devoirs avec une rigoureuse fidélité. Mais Giorgina, dont l’enfance s’était écoulée sous un ciel plus doux, tomba malade de langueur et d’épuisement. Sa beauté se flétrit peu à peu, et la charmante Napolitaine devint en peu de temps une créature chétive, amaigrie et souffreteuse à l’excès. Souvent, pendant la nuit, des coups de feu faisaient gronder les échos des bois. Les dogues du garde-chasse faisaient retentir l’air de sauvages aboiements, et Andrès quittait sa couche en maugréant contre sa pénible destinée. La naissance d’un fils acheva d’affaiblir la constitution de Giorgina, et chaque jour, à dater de celte époque, elle se sentait descendre vers la tombe. Tout espoir de bonheur s'était éloigné de la maisonnette du forestier. Le chagrin sombre qui le minait semblait l’avoir privé de ses facultés. 11 passait la plus grande partie des nuits dans de cruelles insomnies; et le jour, exténué par la fatigue et l’anxiété, il sentait sa main trembler ; le plomb de sa carabine n’atteignait plus, comme autrefois, le gibier aux plus lointaines distances, et les hôtes de la forêt, traversant les taillis sous ses yeux, semblaient insulter, par leur sécurité, à son adresse déchue. Sans un vieux valet qui lui était fort attaché, il n’aurait pu fournir au comte les redevances de gibier qui lui étaient imposées.

Un soir d’automne, que la bise gémissait dans les feuilles mortes, assis près du grabat où sa femme se sentait mourir, le pauvre Andrès rêvait tristement à son avenir. Le vieux valet n’était pas revenu de la ville prochaine, où il était allé chercher des remèdes pour la malade. L’ouragan se roulait dans les profondeurs de la solitude, et les dogues, tourmentés par l’électricité de l’atmosphère, hurlaient par intervalles. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre auprès de la cabane. Andrès crut que c’était son valet qui revenait; il se leva pour aller ouvrir. Un homme drapé dans les plis d’un grand manteau gris, et les traits cachés sous un bonnet de fourrure, entra dans la chambre. — « Je me suis perdu dans ces bois sans routes frayées, » ditl’iucouuo; «voici l’orage qui descend des roches,

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tout à l’heure les raTîns seront noyés. Voulez-vous, mon brave homme, m’accorder un abri sous voire toit, pour attendre la fin de la tourmente?» — « Soyez le bienvenu, » répondit le garde; « mais je n’ai à vous oCFrir qu’une triste hospitalité. Voyez, j’ai une femme malade, et je manque de tout. Mon valet, que j’avais envoyé chercher quelques secours et un peu de provisions, n’est pas encore de retour. »

Cependant l’étranger s'était débarrassé de son manteau sous lequel il portait une petite cassette avec une légère valise. Il déposa ces objets sur une table, et plaça auprès une paire de pistolets et un poignard. — Andrès était retourné près du lit de Giorgina, qui restait immobile et comme privée de sentiment. — « Hélas! » s’écria-t-il en pleurant, « voici la dernière heure de ma pauvre femme !» — « Uassurez-vous, mon ami, » dit l’étranger, qui venait de s’approcher du lit de douleur, et qui avait pris la main de la malade pour lui tàler le pouls, avec l’expression d’un vif intérêt. «Votre femme est jeune, mais les privations la tuent; elle n’a besoin que de recouvrer ses forces par une nourriture vigoureuse. Je porte toujours avec moi une liqueur cordiale qui produit des efifets merveilleux; je suis arrivé à temps pour vous rendre un service signalé : laissez-moi faire. » A ces mots, il lira de sa cassette un flacon rempli d’une liqueur dorée, dont il versa quelques gouttes sur un morceau de sucre qu’il glissa entre les lèvres de la malade, puis il lira d’un autre flacon deux ou trois cuillerées de vin do Rhin qu’il insinua délicatement de la même manière, et il dit à Andrès de laisser reposer la mère et l’enfant, et d’attendre sans inquiétude le résultat de ce médicament naturel. Andrès restait en extase devant le .sauveur que le ciel venait d’envoyer dans son humble cabane. Dans l’effusion de sa reconnaissance, il se mit à !ui raconter tous les détails de sa misère. L’étranger Ini répondit que souvent la Providence venait au secours de ses créatures dans les moments les plus critiques, et qu’il ne fallait jamais désespérer de l’avenir. « Hélas! mon digne monsieur, » reprit le garde, « Dieu sait avec quel bonheur je saisirais une occasion de gagner quelque argent; mais que puisje faire dans ce désert, abandonnés, comme nous le sommes, de tout le monde? » L’étranger sourit à ces paroles d’Andrès, et il allait continuer la causerie, lorsque Giorgina sortit de son assoupissement. Elle paraissait admirablement réconfortée, et

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LE ROI TRABACCHIO.

sa première parole fut pour son enfnnt, qu'elle prit dans ses bras. Andrès, ravi jusqu’à l’enthousiasme, riait, pleurait, sautait, baisait les mains de l’étranger, et ne se sentait plus de joie. A cette heure-là rentra le valet chargé de provisions, que, sur l’ordre de son maître, il se mit à préparer pour l’étranger. Celui-ci, à son tour, composa de ses propres mains un bouillon pour Giorgina, dans lequel il mêla diverses substances qui devaient, disait-il, achever sa guérison.

Cependant la nuit s’avançait, et, quoique la tempête se fût dissipée, Andrès insista pour que l’étranger consentit à se reposer sur un lit de mousse et de feuillage, couvert de peaux de chevreuil. Quand le jour parut, Giorgina était au mieux; elle rendit, avec son mari, les actions de grâces les plus touchantes au bienfaisant étranger; mais celui-ci recevait leurs doléances avec une impatience visible, et, pressé de se retirer, il lira d’une bourse de cuir plusieurs pièces d’or qu’il voulut faire accepter à son hôte. — « Ah! monsieur, » s’écria le brave garde, « je ne veux point de votre or ; qu’est-ce que l’abri momentané que j’ai pu vous offrir, en échange du service inappréciable que vous nous avez rendu! Je n’oublierai jamais que ma chère femme vous doit la vie, et je ne demanderais au ciel que l’occasion de me dévouer corps et âme à votre service pour acquitter la dette de ma gratitude! Je ne veux point de cet argent qui ne m’est pas dû ; mais si vous daignez me laisser un souvenir de votre passage, je serais trop heureux d’obtenir de votre générosité quelques gouttes du précieux élixir que vous

possédez, afin de préserver ma Giorgina de toute rechute »

— (( Eh bien, » dit l’étranger, « puisque vous refusez un peu d’or que je suis assez riche pour vous donner sans qu’il m’en coûte rien, je veux en jeter le double sur les genoux de votre femme, afin qu’elle achète des nippes à son enfant pour le parer aux jours de fêle. » Giorgina vit aussitôt pleuvoir sur son lit une poignée de jolies pièces d’or, toutes luisantes des reflets du soleil levant; et elle les regardait avec des sourires joyeux, car jamais elle n’avait vu de si près pareille riche.«.se.

— « Vous serez peut-être surpris, » reprit alors l’étranger, « de trouver tant de libéralité dans un voy.ngeur à pied, dont l’humble extérieur annonce tout au plus un petit marchand forain. Mais vous savez qu’il ne fàut pas toujours juger les gens sur l’apparence. Je fais, tel que vous me voyez, depuis vingt

ans, le commerce des bijoux; et j'ai gagné une immense fortune dont je pourrais jouir en «raud seigneur, si l’habitude d’une vie errante et toujours active n’était pas devenue l’unique nécessité de mon existence. Celle cassette que vous voyez est pleine de joyaux du plus haut prix; il y a là-dedans des marchandises pour des sommes énormes. J’arrive de Francfort, où j’ai fait des affaires magnifiques, et la poignée d’or que j’ai donnée à votre femme représente tout au plus la millième partie de mes bénéfices. Je vais en ce moment de Francfort à Cassel; mais depuis Schuchlern, j’ai voulu prendre des chemins de traverse qui m’ont égaré. Le passage de cette forêt, que les voyageurs vulgaires redoutent beaucoup, m’a paru à cause de cela même, infiniment moins périlleux que la grande route, et désormais je compte y passer toujours; vous me reverrez, mes bons amis, deux fois par an : à Pâques, quand je vais de Francfort à Cassel; puis vers la fin de l’automne, quand je reviens après la foire de Saint-Michel, de Leipzig à Francfort, d’où je continue mon pèlerinage industriel jusqu’en Suisse et même en Italie. Chaque fois que je passerai ici, je veux m’y reposer chez vous, et je paierai largement votre hospitalité. J’ai, avant de vous quitter, un service à vous demander. 11 s'agirait de me garder celte cassette jusqu’à mon voyage d’automne. J’ai en vous la plus entière confiance, et je vous laisse ce dépêt comme entre les mains du meilleur ami. Le gardechasse du comte de Fulda ne peut être que le pins honnête homme du monde. Si vous êtes, outre cela, disposé à me rendre ou autre bon office, je vous prierai de me guider jusqu’à la sortie de la forêt, vers la roule de Hirschfcid; car je ne veux pas courir le risque de m’égarer une seconde fois : on ne trouve pas partout des gens aussi obligeants que vous; et d’ailleurs, puisque le pays n’est pas très-sûr, il est agréable d’être un peu accompagné. Comme forestier, les braconniers et les voleurs ne vous menacent point, ils savent que vous êtes pauvre ; mais un voyageur inconnu, et dont la mort peut être facilement cachée à tous les yeux, court d’assez gros risques. On me connaît en mille endroits pour un brocanteur de joaillerie, et j’ai ouï dire qu’une bande de brigands qui exploite les environs a mon signalement, et se ferait fête de ma capture. Voulez-vous donc m’accompagner jusqu’à la lisière des bois?... »

Andrès s’empressa de se rendre aux désirs de l’étranger ; il

LE HUI TRABACCIllO.

revèlit son unirornie de garde général, visita les amorces de son excellent fusil à deux coups, mit à sa ceinture un large coutelas bien aiguisé, et fit lâcher deux dogues de forte race pour compléter l'escorlc. Pendant qu'il faisait ces préparatifs, l’étranger avait tiré de sa cassette un collier, des pendants d’oreilles et des bagues dont il engagea Giorgina à se parer devant lui. La jeune femme, rougissant de plaisir, s'admirait dans un miroir de poche que l’étranger avait placé devant sa jolie figure. — a AhI mon Dieu, monsieur, » disait-elle, a comment pouvezvous tenter une pauvre forestière comme moi par l’appât de posséder de si belles choses! » — « Je suis ravi, » dit l'étranger, « que ces bagatelles vous causent quelque joie. Ces diamants sont purs comme votre beauté. Âcceptez-les en souvenir de moi. Audrès, » ajouta-t-il en se tournant vers le garde-chasse ébahi, s’il m’arrivait quelque malheur, et si vous ne me voyiez pas revenir à l'époque que je vous ai marquée, je vous constitue l’unique héritier des richesses que renferme cette cassette. Je n’ai ni femme ni enfants; il no me reste que des parents éloignés qui habitent le pays Valaisan, et dont je me soucie infiniment peu, car au temps où J’étais malheureux je n’ai trouvé près d'eux ni affection ni ressources. Si d’ici à trois années vous ne receviez pas de mes nouvelles, regardez cette cassette comroo votre bien; c’est un don que Je place sur la tète de votre enfant, auquel Je vous prie de faire porter le nom d'Ignaz, en souvenir de moi, car Je me nomme IgnazDenner. » Le garde-chasse ne savait comment témoigner sa reconnaissance pour les étranges libéralités de l'étranger. Giorgina lui promettait naïvement de ne Jamais l’omettre dans ses prières; mais il répondit que si la protection du ciel était chose recommandable, il se fiait davantage en sa force et dans la bonté de ses pistolets.

Le pieux Andrès goûtait mal cette manière de voir; mais il ne laissa échapper aucune observation qui pût mécontenter son hôte, et il se borna à lui faire observer que l'heure avançait, et qu’il était temps de se mettre en route, pour que sa Giorgina ne fût pas inquiète en attendant son retour.

Avant de quitter la maisonnette, Denner renouvela à Giorgina l’assurance qu’elle pouvait, sans aucun scrupule, user librement de ses bijoux. La jeune femme le remercia en rougissant de plaisir, et lui fit ses adieux, accompagnésde mille vœux pour sou heureux retour. Les deux hommes se mirent à mar-

cher d’un pas rapide ù travers les bois, qui devenaient de proche en proche plus fourrés et plus sombres. Les dogues aboyaient de temps à autre, courant en avant, et puis reveuant vers leur niaitre avec des signes de défiance et d'inquiétude. — « Cette partie de la forêt n’est pas sûre, » dit le garde; il apprêta les deux coups de son fusil et doubla le pas pour éclairer la marche de son hôte. Il crut entendre plus d’une fois des bruissements à travers les taillis ; puis à de longues distances il lui sembla voir bondir des formes vagues, qui pouvaient aussi bien appartenir à des démons qu’à des brigands. Son compagnon ne cessait de le rassurer contre toute crainte de danger. Un homme d’un aspect sauvage et armé jusqu’aux dents s’étant levé tout à coup d’un boisson, Andrès allait tirer dessus; mais l’étranger retint son bras, et l’homme de mauvaise mine, ayant fait un signe d’intelligence, rentra dans les taillis. Aucun autre incident ne signala leur route jusqu’à la sortie du bois. — « Je vous remercie de votre complaisance, » dit alors Denner au garde-chasse; « vous pouvez maintenant retourner chez vous sans nulle crainte. Je vous réponds que vous ne ferez aucune mauvaise rencontre; et si vous voyez surgir derrière les broussailles quelques figures rébarbatives, n’en prenez nul souci. » Andrès ne savait que penser du pouvoir occulte que son hôte semblait exercer sur les malfaiteurs. 11 se remit en route bravement, et arriva sain et sauf chez lui, où sa Giorgina l’accueillit avec toutes les expressions de la joie la plus vive.

Les libéralités du marchand étranger ne contribuèrent pas peu à changer la physionomie du petit ménage d’ Andrès. Ou se pourvut de bien des objets de première nécessité qui manquaient, et l’on y ajouta quelques objets d’agrément qui donnèrent à la maisonnette un aspect plus confortable. Les voleurs et les braconniers semblaient avoir abandonné le pays depuis le passage d’ignaz Dernier, et le garde-chasse, délivré de ses anxiétés continuelles, vaquait paisiblement aux fonctions de son emploi, et sa main était redevenue aussi sûre que son coup d’œil. L’étranger revint à la fête de Saint-.Michel, ainsi qu’il l’avait promis. Il p.assa trois jours chez le garde, paya généreusement sa modeste dépense, et partit en témoignant le plus vif intérêt aux jeunes époux. Giorgina, grâce à ses petits cadeaux, pouvait se permettre certains airs de coquetterie. Elle

LE ROI TRABACCmo.

confia à Ândrès qae rétrnnger lui avait donné une broche d’or d’un fin travail d’orfèvrerie, telle qu’en portent les jeunes filles d’Italie pour retenir les naltes de leur chevelure. Le garde, qui ne s’expliquait point quel motif caché pouvait faire agir ainsi l’étranger, fit quelques reproches à sa femme d’accepter de tels présents d’un inconnu. — « Je ne sais, » disait-il, « mais il y a en moi une voix secrète qui m’avertit sans cesse qu’uue malédiction mystérieuse est attachée aux cadeaux de cet homme. Depuis que nous le connaissons, nous jouissons d’un peu plus d’aisance, et je bois de temps en temps quelques gobelets de meilleure piquette; mais je n’en regrette pas moins, malgré moi, notre ancienne pauvreté. 11 me .semble qu’alors j’avais le cœur plus libre et la conscience plus légère. Je ne puis éprouver aucune sympathie pour ce singulier marchaud de bijoux; j’ai remarqué que son œil ne vous regardait jamais en face, et je me défie par instinct de celui qui n’a pas le regard franc. Dieu veuille que je me trompe, et qu’il n'y ait pas au fond de tout ceci quelque péril pour notre avenir et notre repos. »

Giorgina mil tout en œuvre pour dissiper les sinistres pressentiments de son mari, mais elle n’y réussit qu’à moitié. Ândrès ne parla plus de l’étranger; seulement il ne put se défaire d’un air préoccupé, défiant et triste.

Ignaz Dernier reparut à l’époque où l’enfant d’Aridrès venait d’atteindre neuf mois accomplis. Giorgina l’avait paré à la mode italienne, et l’enfant promenait autour de lui, pendant le repas, des regards animés d’une intelligence précoce. Ignaz Denner le considérait avec complaisance. — « Mes amis, « dit-il à ses hôtes, « votre enfant donne déjà des signes d’un bon avenir, et j’aurais à vous faire une proposition avantageuse pour lui comme pour vous. Vous savez que je suis riche et que je n’ai point d’enfants. Je me sens disposé à environner le vôtre d’une affection toute singulière. Confiez-lc-moi. Je le ferai élever à Strasbourg chez une dame respectable qui est de mes amis. Sa fortune est peut-être attachée au parti que vous allez prendre; mais il faut vous décider promptement, car je pars ce soir ; et si vous y consentez, j’emporterai l’enfant jusqu’au prochain village, où je me procurerai une chaise de poste. » A ces mots de l’étranger, Giorgina s’empara de son enfant, et le serra dans ses bras, les larmes aux yeux. — « Voyez, monsieur, » dit .Andrès, «voyez comm ema femme accueille votre projet;

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je partage son avis, et, sans douter le moins du monde de vqi bonnes intentions, je ne puis consentir à me séparer de notre bien le plus précieux ; quelque grands que soient les services que vous nous avez rendus, ils ne peuvent diminuer dans nos cœurs la tendresse dévouée que Dieu nous ordonne de garder à notre enfant. Ne nous taxez point d’ingratitude si nous refusons vos offres si généreuses ; car si vous étiez père vousmême, vous apprécierez toute la vérité de ce que je viens de vous dire... » — a Comme il vous plaira, » répliqua Ignaz Denner en jetant sur ses hôtes et sur l’enfant un regard oblique et sinistre ; « je voulais faire quelque chose qui vous fût agréable ; du moment que vous y trouvez à redire, n’en parlons plus. »

Au lieu de quitter ce soir la maison du garde, Ignaz Denner y passa trois autres jours; pendant tout ce temps, il s’abstint de ses galanteries ordinaires avec Giorgina, et suivit Ândrès dans ses excursions de forestier, en ayant soin de se faire renseigner exactement au sujet de toutes les affaires du comte Aloys de Bach. Plus tard, dans ses nouvelles visites, il ne parla plus de son projet de prendre avec lui le fils d’Audrès, mais U revint à ses manières cordiales pour Giorgina. Quelquelbia même il voulait jouer avec l'enfant; mais celui-ci poussait aussitôt les hauts cris, et paraissait éprouver pour l’étranger un sentiment d’invincible répugnance. Les visites d'Ignaz Denner se succédèrent pendant deux années; Andrès perdit peu à peu sa défiance, et s'habitua facilement à des rapports qui loi valaient sans cesse quelque profil, sans lui causer aucun désagrément.

Une nuit d’automne de la troisième année, notre homme fut réveillé en sursaut par des coups violemment heurtés à sa porte, en même temps que des voix inconnues l’appelaient rudement par son nom. 11 se leva en tremblant, et mit le nez à la fenêtre pour demander ce qu’on lui voulait. — « Ouvrez, Andrès, c'est un ami, » dit alors la voix d’Ignaz Denner, que le garde reconnut aussitôt. Il ouvrit sa porte, et comme Denner entrait seul, il lui en exprima sa surprise. Denner répondit en ricanant qu’Andrès avait rêvé ou qu’il avait pris pour des voix humaines les craquements des arbres de la forêt. Quand la torche de résine fixée à un crampon sous la haute cheminée éclaira toute la chambre, Andrès remarqua avec un étonnement nou-

LE ROI TRADACCtIIO.

veaa le singulier costume du marchaud d'orfèvrerie. Ignaz Denner portait, en place de sou ninnteau gris, un pourpoint de velours brun serré par une large ceinture écarlate d’où sortaient un poignard et deux pistolets. A son côté traînait un grand sabre ; sa figure avait quelque chose de plus rébarbatif qu’autrefois, elle s'encadrait d'une épaisse barbe noire avec de longues moustaches tombantes. — « Ândrès, » dit Denner en fascinant le pauvre garde de ses yeux flamboyants, « lorsque, il y a trois ans, je ramenai la femme de l’agonie, tu me disais que ton seul vœu serait de me payer un jour ce service par tous les dévouements dont un homme peut être capable. L’heure est venue d'acquitter ta dette. Prends les habits, les armes, et viens. A quelque pas d’ici tu sauras ce que j’exige de toi. » Le pauvre Andrès ne savait que penser d’une démarche aussi peu prévue. Cependant il protesta qu’il était prêt à tout faùre, excepté quelque chose de contraire à la probité et à la religion. — « Marche toujours, imbécile, » reprit Denner; et comme Giorgina, tout effrayée, hasardait quelques timides paroles -.--«Allons, ma belle enfant, » ajouta l'étranger, «dormez sur les deux oreilles jusqu’à demain ; je vous rendrai votre mari dans quelques heures, sain et sauf, et il ne vous reviendra pas les mains vides. » Andrès s’habillait avec lenteur et indécision. — « J’espère, » poursuivit Denner, « que tu vas tenir ta parole ; car il ne s’agit pas de reculer; chose promise, chose due ; et je n’ai pas compté sur toi inutilement. » Le gardechasse obéit en répétant toutefois qu’on n’obtiendrait rien de lui qui fût incompatible avec ses devoirs.

Ignaz Denner l’entraîna par la main, sans répondre un seul mot; ils s’enfoncèrent tous deux dans les taillis, marchant d’un pas serré jusqu’à une éclaircie du bois, où Denner donna un coup de sifflet qui fut répété par tous les échos. On vit aussitêt sortir de toutes parts, comme par enchantement, une multitude de figures sauvages qui se formèrent en cercle à une certaine distance, à la lueur de flambeaux de résine dont la clarté rougeâtre faisait étinceler d’un éclat sinistre les canons de carabine.

Une de ces figures, s’approchant d’ignaz Denner, désigna Andrès en disant : — « !N’est-ce point là, capitaine, le nouveau compagnon que vous vouliez nous amener? » — a C’est luimême, » répondit Donner; « ne perdons pas une minute, et

niarclioDs! p Rien ne saurait peindre la stupeur du pauvre garde-chasse ainsi pris au piège. Il éclata en reproches amers contre la trahison d’Iunaz Denncr. Mais le chef des bandits ne répondit à ses plaintes que par un éclat de rire, et la menace d’envoyer une partie de la troupe incendier sa mai.eou et tuer sa femme et son enfant, s’il hésitait encore à obéir. Andrès, ne voyant d’autre parti possible que la soumission, se résigna, non sans se promettre d'épier la plus prochaine occasion de s’évader, pour aller livrer à la justice les repaires de ces malfaiteurs. Denner lui fit entendre d’ailleurs que sa participation aux opérations des bandits ne serait que momentanée, et qu’il fallait qu’il continuât ses fonctions de garde général des chasses du pays de Fulda, pour servir avec plus d’efficacité les intérêts de ses nouvelles connaissances.

Le projet le plus immédiat du chef de la troupe était de cerner et de mettre au pillage la ferme d’un riche propriétaire située à l’entrée de la forêt, à une assez grande distance du village. On se mit en marche avec ordre et sans bruit, et parmi des sentiers détournés où l’on n’avait nulle chance de rencontrer quelque obstacle. Arrivée au lieu de son expédition, la bande se partagea en deux moitiés : la première bloqua les issues de l’habitation, l’autre força les portes et s’occupa du ravage intérieur. Andrès, avec quelques hommes sûrs attachés à le surveiller, fut placé en vedette. Il entendit bicn- Idt le bruit de la résistance désespérée que le brave fermier opposait aux assaillants ; plusieurs coups de feu furent échangés, auxquels succéda un grand silence, interrompu seulement par le mouvement des meubles que l’on traînait dehors pour les briser et les piller plus à l’aise. Mais un des valets du fermier, qui avait profité du premier désordre de l’attaque pour s’échapper, avait couru au bourg pour chercher la force armée ; tout à coup le tocsin sonna, et les habitants de la contrée accoururent de toutes parts vers le lieu du désastre. Un combat terrible s’engagea entre les paysans et les bandits. A la lueur des coups de feu qui formaient un roulement lugubre, Andrès reconnut dans la mêlée des forestiers à la livrée du comte de Bach. Les brigands, serrés de près, durent songer à la retraite après une assez longue défense. Ils se replièrent du côté où Andrès faisait sentinelle. Dentier combattait à leur tête avec un courage digue d’une meilleure cause ; chaque coup de sa

LE ROI TRABACCHIO.

carabine conchait un homme dans la poussière ; mais il finit par tomber lui-mème, atteint d’une balle partie au hasard. Les forestiers du comte de Bacli allaient s’empcircr de loi, lorsque Andrès s’élança comme entraîné par un pouvoir irrésistible, et l’emporta dans ses bras à travers la forêt, avec une rapidité prodigieuse. Lorsqu'ils furent assez loin pour ne pa.s craindre d’èlre poursuivis, Denner pria Andrès de le jeter à terre sur le gazon. Il se sentait blessé au pied; mais lorsque Ândrès visita la plaie, il reconnut que ce n’était que l’égrutignure produite par une balle morte. IJn simple pansement suffît pour aider Denner à se .soutenir, appuyé sur le bras d’Andrès, dont il dirigeait la marche à travers les taillis, jusqu’è un carrefour qui avait été désigné pour servir de point de ralliement en cas d’échec. Il fit entendre alors un sifflement prolongé auquel répondirent d’autres sifflets, et peu d’instants après tous ceux qui n’avaient pas péri dans le combat se trouvèrent réunis autour de leur chef. En apprenant le dévouement d’.Andrès, ils le comblèrent de félicitations que celui-ci recevait avec une morne stupeur, et comme un homme écrasé par le rôle que la force venait de lui faire jouer.

Lorsque toute sa troupe fut ralliée, Ignace Denner procéda au partage du butin, puis il dit à Andrès : — «Tu peux retourner auprès de ta femme et de ton enfant, puisque tu n’as pas assez de bon sens pour faire ta fortune en restant parmi nous. Dès demain nous aurons quitté la contrée, et lu ne seras pas inquiété à cause de nous: mais il est juste qu’avant de noos séparer tu touches ta part des profils de l’expédition. Prends donc cette bourse et ne m’oublie pas, car l’an prochain nous nous reverrons. « — Dieu me garde, » s’écria Andrès, «de prendre ton or maudit; tu m’as entraîné par violence au milieu de tes complices, et je n’accepte pas la responsabilité de les forfaits. Je pars, et je garderai le secret de ce qui s’est passé entre nous; mais je te jure que si un seul meurtre, un seul vol se commet sur les terres de Fulda, je révélerai tes repaires à la justice du district. » Eu l’entendant parler ainsi, les bandits voulaient se jeter sur lui; mais Denner les contint : — « Lais.sez, » leur dit-il, « laissez en paix cet imbécile. Va-t’en, mauvais compagnon, et tâche de n’efTectuer aucune de tes sottes menaces, si tu tiens au salut de la femme et de ton enfant; car je .saurais tirer la plus cruelle vengeance de ta moindre indiscrétion, et

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je ferais en sorte, si (u me trahissais, de te créer un compte difflcile à régler avec la justice. Du reste, je veux bien ne pas te cacher que, faute d’y trouver un profit suffisant, je vais m’éloigner de ces forêts. »

A ces mots, et sur un signe du chef, deux brigands prirent Andrès par dessous les bras, et le conduisirent assez loin, par des sentiers qui se croisaient en tout sens.

11 arriva chez lui fort tard, exténué de lassitude, et trouva sa femme en proie à la plus vive anxiété. Il se contenta de lui dire que, chemin faisant, Ignaz Denner s’était dévoilé à lui comme un profond scélérat, et que toute relation était à jamais rompue entre eux. — a Mais là cassette, qu’en ferons-nous? » s’écria Giorgina. L’embarras d’Andrês fut extrême ; après avoir pesé tous les partis qu’il pouvait prendre, il s’arrêta à l’idée de garder fidèlement ce dépôt, pensant que tôt ou tard Denner ne manquerait pas de le faire réclamer.

Le siège de la ferme avait répandu l’effroi dans la contrée. Au premier coup de tocsin, le neveu du comte de Bach, qui se trouvait par hasard avec une escorte de chasseurs au bourg de Fulda, s'était mis à la tête des paysans. Trois des bandits, grièvement blessés, avaient été transférés dans la prison; on espérait en obtenir des renseignements sur leurs complices; mais le matin du troisième jour , le geôlier, faisant sa ronde, les trouva percés de coups de poignard dans leurs cachots; nul ne put expliquer le mystère de ce tragique dénoùment. Du reste, la bande avait disparu sans laisser nulle trace. Cependant des piquets de cavaliers fouillaient dans toutes les directions la forêt de Fulda; leurs haltes avaient lieu chez le garde général. Andrès tremblait à chaque instant qu’on n’amenât Denner ou quelqu’un de ses compagnons, qui, se voyant pris, s’aviserait de l'accuser de complicité. Les alarmes d’une conscience troublée ne lui laissaient plus de repos ni jour ni nuit. Mais toutes les recherches furent sans résultats; ou ne put se mettre sur la piste des hardis malfaiteurs qui avaient rançonné le pays, et Andrès resta bientôt convaincu que Denner avait tenu sa parole. 11 serra avec soin l’aiguille d’or avec la cassette et le restant de l’argent qu’il en avait reçu, ne voulant rien garder d’un bien dont la possession lui causait des remords cuisauts. Mais comme il arrive presque toujours que la vertu ne se conserve en cette vie qu'aux dépen.s du bonheur

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