‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 11 sur 18 · BERTHOLD LE FOU · texte numérisé non relu

BERTHOLD LE FOU

les traits d’une beauté terrestre; c’était bien la figure d’Angiola, mais privée de toute sa poésie. La belle Napolitaine avait beau poser dans tout l’éclat de ses charmes, le peintre ne parvenait à fixer sur la toile qu’un teint de cire, avec des yeux mornes et vitreux. Alors sa mélancolie le reprit avec des douleurs inouïes ; la perte de son talent le plongea dans une aifreuse misère qui s’augmenta encore par la naissance d’un fils. La misère entraîne, par une pente fatale, au crime ou à la folie. Berthold prit en aversion sa pauvre femme, qui pourtant ne se plaignait jamais; et comme la souffrance et les privations avaient fané ses attraits, — « Non, » se dit-il un jour, « ce n’est point là l’être idéal que j’ai vu ; cette maudite créature a pris un moment des formes célestes pour me séduire et m’entraîner dans ses pièges! Ce n’est pas une femme, c'est un démon !» Et le misérable, en proie à des accès de délire, se portait contre Angiola et sou enfant à des traitements si cruels, que les voisins s’en indignèreut et le dénoncèrent au magistrat. Berthold, prévenu qu’on allait l’arrêter, disparut de son gre* nier avec sa femme et son enfant. Ou ne put d’abord savoir ce qu’il était devenu. Quelque temps après, il vint à N..., dans la liaute-Silésie. Mais il était seul alors, et il entreprit de recommencer le tableau de la Vierge; mais il ne put parvenir à le terminer. Une maladie de langueur le conduisait au tombeau pas à pas. 11 lui fallut, pour exister et payer quelques remèdes, vendre ses derniers débris et même son tableau commencé, qui fut acquis à l’encan par un brocanteur.

La mort ne voulait pas encore de Berthold. Quand il eut recouvré quelque force, il s’en alla mendiant son pain de porte en porte, et payant sa chétive dépense par quelques barbouillages d’enseignes...

Ici finissait le manuscrit que m’avait remis le professeur Aloysius Walter. Je conclus que le malheureux Berthold, devenu fou de misère, avait assassiné sa femme et son enfant, pour se débarrasser de leur charge. Cependant, comme, après tout, rien n’autorisait une croyance aussi affreuse, j’éprouvais une vive curiosité d’interroger adroitement le peintre dans un de ses moments de bonne humeur auxquels il se livrait parfois quand sa besogne allait à souhait.

.Te retournai dans l'église ; il était, comme à l’ordinaire, perché sur son échafaudage, l’air sombre et préoccupé; il ébauchait sur la muraille des teintes de marbre rosé. Je montai à côté de loi, pour lui tendre officieusement les godets de couleurs; et comme il me regardait avec surprise, «Ne sois-je pas, » loi dis je à demi-voix, « votre compagnon de la nuit dernière, que vous avez accepté à la place de ce paresseux Christian? » A ces mots, je le vis contracter ses lèvres comme pour sourire. Ceci me paraissant de bon augure, je risquai la conversation sur le terrain des aventures de sa vie. J’arrivai, par de longs détours que je supposais fort adroits, jusqu’à la confldence si avidement espérée du fatal dénoùment, et, pour amener un aveu, je lui dis tout ù coup : — « C’est donc dans tiu accès de fièvre que vous avez tué votre femme et votre enfant?... »

La foudre tombant du ciel n’eût pas produit pareil etfet. Berthold laissa tomber ses pinceaux, et, après m’avoir lancé un horrible regard, il leva les mains au ciel en criant : — « Je suis pur du sang de ma femme et de mon enfant. Mais si vous dites un mot de plus, je me jette avec vous sur le pavé de l’église!... »

A celle menace, me sentant fort peu rassuré, et craignant que dans un accès de remords il ne voulût se tuer et m'eutratner dans sa tombe, je détournai rapidement l'entretien... — « Eh ! mon Dieu!» m’écriai-je avec toute l’assurance que je pus alTecter, « voyez donc, cher Berthold, comme celte vilaine couleur jaune découle le long du mur !... » Et, tandis que maître Berthold se retournait pour essuyer la couleur avec sa plus grosse brosse, je gagnai l’échelle, pour me mettre hors de portée des caprices périlleux du peintre des jésuites. Quelques heures après, je pris congé du professeur Aloysius Walter, en lui fai.«ant promettre de me tenir au courant par lettres de ce qu’il pourrait apprendre de nouveau sur le compte de Berthold.

Six mois après mon voyage, il m’écrivit : « Notre étrange artiste a fini les réparations de l’église, et mis la dernière main au tableau de la vierge Marie, dont il a fait une œuvre accomplie. Puis il a disparu; et, comme deux jours après son départ on a trouvé son chapeau et son bâton sur les bords de la rivière d’O...., tout le monde croit ici que le pauvre diable a mis fin à sa misère par le suicide. Priez pour lui. »

L’aspect des nombreux et brillants édifices de la résidence de V..., le luxe résultant des produits d’art et d’industrie de toute sorte dont elle s’enrichit chaque jour, en font les délices du flâneur, et la merveille admirée de tous les voyageurs. La rue bordée de splendides habitations qui conduit à la porte de ***, sert de passage continuel à l’élite des sociétés qui vont tuer le temps les unes chez les autres. Le rez-de-chaussée des maisons est occupé par d’élégants magasins; les étages supérieurs se distribuent en appartements confortables. C’est le quartier des gens de haute volée.

J’avais déjà plus de mille fois arpenté de haut en bas cette promenade, lorsque mes yeux s’arrêtèrent au hasard sur on bâtiment dont la bizarre structure contrastait fortement avec son voisinage. Figurez-vous un carré de pierres percé de quatre fenêtres formant un premier et unique étage, dont la hauteur ne dépassait guère l’élévation du rez-de-chaussée de magnifiques hôtels qui le flanquaient à droite et à gauche. Cette bâtisse, misérablement lézardée, était chargée d’un toit eu fort mauvais état, et presque toutes les vitres brisées étaient remplacées par des carreaux de papier gris ou bleu. Les quatre fenêtres étaient fermées. Celles du rez-de-chaussée avaient été murées, et près de la porte d’entrée, étroite et basse et sans serrure, on eût vainement cherché la moindre sonnette. Ce délabrement annonçait une solitude complète; celte masure avait l’air d’être abandonnée depuis cent ans. Une maison déserte n’est pas, après tout, chose bien surprenante ; mais dans un si riche quartier, sur un terrain qui pouvait rapporter à son propriétaire un revenu assez notable, certes il y avait de quoi donner carrière aux suppositions d’un flâneur, et je ne pouvais plus passer devant la masure sans échafauder à propos d’elle mille châteaux en Espagne.

Un beau jour, à l’heure où les élégants se coudoyaient comme une fourmilière, je rêvais, debout, appuyé contre un perron

qui faisait face à la maison déserte : an homme qae j’avais perda de vue depuis longtemps, vient tout à coup s’arrêter auprès de moi , et me tirer de ma préoccupation. C’était le comte P. , un rêveur pour le moins aussi fantasque et aussi curieux que je pouvais l’être. Il avait, comme moi, énormément réfléchi au mystère qui couvrait la maison déserte. Scs suppositions avaient dépassé les miennes, et il était parvenu à se créer lui-même là-dessus une histoire tellement extravagante, que l’imagination la plus hardie pouvait seule, à grand’peine, en admettre la réalité. Mais jugez du désappointement de ce pauvre comte, lorsque, aprèsavoir de son mieux dénoué son histoire, et de la façon la plus tragique, il apprit que la fameuse maison déserte était simplement l’offlcine d’un confiseur eh vogue dont la boutique était contiguë. On avait muré les fenêtres du rez-de-chaussée pour cacher aux passants l’aspect des fourneaux et des creusets; et les fenêtres du premier étage avaient été calfeutrées, pour préserver du soleil et des insectes les sucreries fabriquées qu’on y tenait en magasin. Ce maudit renseignement produisit sur moi l’effet d’une douche glacée; plus de rêve possible , plus de poésie ! c’était à faire crever de dépit un cœur sensible et prompt à s’exalter. Pourtant, malgré l’explication toute matérielle qui m’avait été donnée, je ne pouvais me défendre de regarder l’ex-maison déserte avec un vertige inexplicable qui me donnait le frisson. Mon esprit frappé repoussait avec colère cette idée de bonbons tenant la place de fantômes qui m'auraient si puissamment occupé ; et je ne désespérais pas de voir quelque jour le monde fantastique reprendre possession de cet habitacle. Le hasard devait bientôt, d’ailleurs, me relancer sur la voie des suppositions.

Quelques jours après la rencontre du comte P., passant vers l’heure de midi devant la maison déserte, je vis s’agiter doucement un rideau de taffetas vert qui voilait la fenêtre la plus rapprochée de la boutique du confiseur. Une main blanche et délicieusement faite, dont le plus joli doigt portait un superbe diamant, se glissa sous le rideau ; puis je vis apparaître un bras d’albàtre, orné d’un bracelet d’or. La main posa un flacon de cristal sur l’appui de la fenêtre, et se retira.

Je restai là l’œil fixe, le nez au vent et les pieds cloués sur le pavé, faisant , il faut le croire , une figure si cocasse, qu’en moins de dix minutes une foule innombrable de badauds , et

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des plus happés, se pressait aatoar de moi, s’écarqaillant les yeax pour regarder du même côlé; mais il n’y avait plus ni main rosée, ni bras d’albâtre ; les curieux en furent pour leur impertinence, et je me dis, en m’éclipsant, que le peuple des villes ressemble, du petit au grand, à ces niais de certaine bourgade qui s’attroupèrent un matin devant une maison en criant au miracle, parce qu’un bonnet de coton venait de choir dn sixième étage sans se rompre une seule maille. Il y avait mille à parier que la main rosée et le bras d’albâtre appartenaient en légitime propriété à la femme, à la sœur ou à la fille du confiseur , et que le flacon de cristal contenait prosaïquement une mesure de sirop de groseiUe. Mais voyez comme un esprit inquiet, mais juste, sait arriver à son but par le chemin le plus court! l’idée me vint d’entrer chez le confiseur pour en tirer adroitement quelque confidence. Ainsi, tout en prenant un sorbet au chocolat, — a Monsieur, » lui-dis-je, a vous avez fait choix d’une belle place pour votre établissement , et je trouve surtout fort commode pour vous la jouissance de cette maison voisine où vous avez disposé votre laboratoire... » A* ces mots, l’Iionnète marchand me regarda d’un air surpris. — a Qui diable a pu vous dire, i> s’écria-t-il, a que la maison voisine fût à mon service? Je le voudrais, certes, de tout mon cœur; mais, en dépit de toutes mes démarches, l’aflaire ne s’est point conclue. Au reste, et toute réflexion faite, je n’en suis pas trop mécontent, car il doit se passer dans cette maison une inouïe de choses extraordinaires qui gêneraient singulièrement un locataire ami du repos. » Dieu sait, cher lecteur, combien je fus intrigué de ces paroles. J'essayai de faire jaser mon homme; mais tout ce que je pus apprendre de lui, à force de questions, c’est que la maison déserte appartenait â la comtesse S..., qui vivait dans ses terres, et qu’on n’avait pas vue à la résidence depuis quelques années. La maison avait , du reste, depuis un temps presque immémorial , l'aspect qu’on lui trouvait aujourd’hui, et personne ne paraissait se soucier d’y faire la moindre réparation pour la préserver d’une ruine imminente. Deux seuls êtres riiabitaicnt : un vieux domestique et un chien décrépit qui ne cessait d’aboyer. Les petites gens do quartier étaient convaincus que des revenants hantaient la masure; car à certaines époques, et surtout aux approches de la fêle de Noël, on y entendait des bruits fantastiques troubler

le silence de la Doit; parfois même le vacarme monfaitàan diapason élourdissant. Due seule fois la voix cassée d’une vieille femme avait essayé de glapir une espèce de chant de l’autre monde, où l’on distinguait à peine quelques monosyllabes français mêlés à nne langue inconnue. — « Tenez, monsienr, » me dit encore le confiseur en me faisant passer dans son arrière-boutique, a voyez ce tnyau de fer qui sort dn mur mitoyen; j’ai vu quelquefois, au plus fort de l’été, une fumée énorme en sortir, comme si l’on faisait à l’intérieur de la maisonnette un feu d’enfer. Plus d’une fois j’ai tancé le vieux domestique, qui nous menace à chaque instant de quelque incendie ; mais ce sournois prétend que c’est le feu de sa cuisine. Or, le diable seul doit savoir ce que mange un être pareil, car la fumée qui sort de son tandis répand de temps à autre une odeur qui n’est guère appétissante. »

En ce moment, la porte de la boutique ébranla en s’ouvrant nne clochette an timbre aigu. Le confiseur s’excusa do devoir qui l’appelait auprès d’une pratique, et comme je rentrais derrière lui, je reconnus, à on signe de tète qu’il me fit à la dérobée, le personnage dont nous venions de parler. Figurez^ vous, cher lecteur, un petit homme sec, avec une peau de parchemin jaune, on nez pointu comme une alêne, des lèvres tranchantes, des yeux vert-de-gris, un sourire niais, des cheveux poudrés et relevés en pyramide ; son costume se composait d’un large habit râpé, dont la couleur avait jadis imité le eafé-brùlé ; sa culotte collante s’adaptait sur des bas gris, et le personnage se terminait par des souliers carrés à boucles de similor. Du bout de ses manches sortaient deux poings robustes qui cadraient assez mal avec une voix grêle et pleureuse qui demanda des oranges confites, des marrons glacés, des massepains et d’autres friandises. Le confiseur s’empressa de le servir, et le vieux tira de sa poche une escarcelle de cuir rougeâtre et usé, d’où il tira une à une quelques pièces dë monnaie très-rognées, et à peu près hors de cours. Il paya en rechignant et murmurant des débris de phrases dénués de sens. — « Seriez-vous malade, mon cher voisin? » loi dit lê marchand; « vous paraissez tout chagrin; c’est l’âge, n’est-ce

pas? c’est l’âge i> — « Hoho! hoho! bobo! qui dit cela?

grommela d’un air courroucé le satanique vieillard en faisant une pirouette si lourde, que les vitraux du magasin tremblè-

rent dans leurs châssis, et qu’en retombant il faillit écraser la patte du chien noir qui l’avait accompagné, et qui poussa des cris aigus. — « Maudite bêle! » reprit le vieillard, en ouvrant son sac de bonbons pour jeter un massepain au toutou, qui se tut par gloutonnerie, et se posa sur son train de derrière avec la grâce d’un écureuil. — a Bonne nuit, voisin , » dit le vieux domestique après que son chien eut absorbé sa pitance, « bonne nuit, voisin; le pauvre vieux que l’âge a tout cassé vous souhaite bonne chance et longue vie ! » Et, en disant cela, il serra la main du marchand dans sa griiTe osseuse, et si fort, que celui-ci poussa un cri de douleur. — « Vous voyez, monsieur, n me dit le confiseur après le départ de son client, a voilà l’espèce de factotum du comte de S..., et le gardien de la maison déserte. Je lui fais de temps en temps sommation de cesser son tapage nocturne; mais il a réponse à tout : il attend, dibil, la famille de son maître, et cela depuis tant d’années, qu’il esta croire qu’elle n’arrivera jamais. Je n’en sais pas davantage, et j’ai bien l’honneur de vous saluer, car voici l’heure où nos belles dames assiègent ma boutique et se disputent les douceurs que j’invente chaque jour pour leurs jolies petites bouches. »

En quittant le confiseur, je me mis à chercher dans ma tète en rapport naturel entre le chant triste et singulier qui s’était fait ouïr dans la maison déserte, et le bras si charmant que j’avais entrevu sous le rideau de taffetas, et je me persuadai que, par une illusion d’acoustique, le confiseur avait pris pour un glapissement de vieille femme le chant doux, mais plaintif, d’une belle créature persécutée et captive de quelque odieux tyran. Je sougeai de nouveau à la fumée puante qui s’exhalait du tuyau, an flacon de cristal qui avait figuré sur l’appui de la fenêtre, et j’en conclus, sans plus chercher, que la belle inconnue dont mon imagination faisait les frais était victime d’un abominable sortilège. Le vieux domestique se changea pour moi en magicien déguisé; mon cerveau s’exalta, et des figures diaboliques vinrent assiéger mes insomnies. Par un ineffable enchantement , le bras d’albâtre s’unit dans ma pensée à une épaule de neige qne mes yeux croyaient voir; puis une figure d’adorable jeune fille surgit blanche et voilée de cette espèce d’iiallucination , et il me sembla qne la brume argentée qui me dérobait à demi l’éclat des traits de ce bel ange, s’échap-

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paît par ondées sans fin da flacon de cristal. Former pour la délivrance de cet être céleste les projets les plus fous, fut pour ma pensée délirante l’affaire d’un clin d'œil; et je faisais tout seul les exclamations les plus chevaleresques, lorsqu’il me sembla qu’une main de squelette me froissait l’omoplate , brisait en mille pièces le flacon merveilleux, et l’apparition s’évanouit, en laissant après elle l’écho mourant d’une douce plainte.

Le jour suivant, je courus de bonne heure me poster en face de la maison déserte. Des persicnnes avaient été ajoutées aux fenêtres depuis la veille. La maison avait l’aspect d’un tombeau. Je rOdai aux environs pendant toute cette journée; le soir venu, je repassai ; la petite porte sans serrure était entrebâillée, l’homme à l’habit café-brûlé avançait la tête au dehors. Je m’enhardis à lui parler. — « Le conseiller des finances Binder ne demeure-t-il pas dans cette maison? » lui demandai-je poliment. — a Non , » répondit le vieux avec un sourire défiant; « il n’y a jamais mis le pied, il n’y viendra jamais ; et, de plus, tout le monde sait qu’il habite assez loin de ce quartier. » En achevant ces mots, il relira sa tête et me ferma la porte au nez. Je l’entendis tousser, puis traîner ses pas lourdement avec un bruit de clefs, et il me sembla qu’il descendait dans l’intérieur par un escalier. J’avais observé par la porte entr’ouverte que le vestibule était tendu de vieilles tapisseries décousues, et garni de fauteuils antiques en étoffe écarlate.

Le lendemain, vers midi, un pouvoir irrésistible me ramenant au même lieu , je vis , ou je crus voir , par la fenêtre dn premier étage, le rideau de taffetas vert à demi soulevé; puis on diamant scintiller, puis toute une ravissante personne, accoudée sur la saillie intérieure, me tendre les bras avec un air suppliant. Ne sachant si je veillais ou si c’était ou rêve, je cherchais du regard un endroit d’où, sans attirer l’attention de la foule, je pusse continuer mes observations. Un banc de pierre se trouvait de l’autre côté de la rue, juste en face de la maison : j’allai m’y asseoir. Je lève les yeux, je contemple : c’est bien elle, c’est la ravissante jeune fille que mou imagination avait si bien devinée; seulement sa pose est immobile, et son regard égaré ne se fixait pas sur moi. Je suis tenté de croire que mes sens sont abusés par une belle peinture. Tout à coup passe à mes côtés un colporteur de bimbeloteries qui me supplie de

lai achetèr quelqae objet pour lui porter bonheur , car il n’a, depuis le matin , rien vendu. Je le repousse d’abord avec dureté; mais il insiste, il étale à mes yeux sa marchandise; il m'offre un petit miroir de poche qu’il place devant moi à certaine distance et en telle direction que J'y aperçois avec une netteté exquise la croisée de la maison déserte et l’angélique figure de la jeune fille. Cet objet me tente si fortemeni, que je l’achète aussitôt sans discuter le prix. Mais à peine me suis-je mis à en faire usage moi-raème , qu’il me semble qu’un accès de catalepsie attache fatalement mes yeux au miroir sans qu’il me soit possible de les en détourner; je crois tout à coup voir les beaux yeux de ma divine inconnue s’interposer entre la glace et moi ; un sentiment de tendresse ineffable échauffe et

fait palpiter les fihres de mon cœur — « Vous avez là uu

charmant miroir de poche, » dit une voix tout près de moi. Je m’éveille comme d’un rêve , et grande est ma surprise de me voir entouré d’un cercle de gens que je ne connais nullement et qui me sourient d’un air équivoque, et comme s’ils regardaient on fou. Enfin la même voix répète : — « Vous avez là un miroir tout à fait merveilleux; mais pourrait-on savoir ce qui préoccupe si fort votre contemplation? seriez-vous en

commerce avec les esprits? » L'individu qui m’adressait

cette question me parut être un homme très comme il faut, vêtu avec une élégante simplicité; sa physionomie douce et honnête provoquait la confiance. Je ne pus me défendre de lui avouer sans détour ce que j’éprouvais, et de lui demander s’il n’avait pas lui-même observé cette admirable figure. — « Ma foi, monsieur, n me dit-il, «je crois avoir d’assez bons yeux, et Dieu veuille que j'use de lunettes le plus tard possible. J’ai vu comme vous la figure dont vous parlez, mais je pense que c’est un portrait à l’huile exécuté par un excellent artiste....» Je me hâtai de regarder de nouveau, mais le rideau venait de retomber derrière la fenêtre. — « Mon Dieu, monsieur, » ajouta mon interlocuteur, « le vieux domestique du comte S..., à qui appartient cette baraque , vient justement de décrocher ce portrait pour eu essuyer la poussière, et puis il a refermé la fenêtre. » — « En êtes-vous bien sûr? » m’écriai-je d’un air consterné. — «Comme de ma vie, » reprit-il ; « en regardant l’objet dans votre miroir, vous avez été déçu par une illusion d’optique ; et moi-même , quand j’avais votre âge et votre ardente

imagiaatioD, j'aurais pu m’y laisser prendre. » — « Mais j’ai vü remuer la main et le bras! » m’écriai-je de nouveau dans un étal de stupéfaction dilTiciie à décrire, v — «Je ne dis pas non, » reprit mon voisin en se levant avec on sourire; et, fixant sur moi on regard d’irouique politesse, il s’éloigna en ajoutant : — « Gardez-vous des miroirs que le diable a fabriqués. J’ai bien l’honneur de vous saluer. »

Comprenez-vous, cher lecteur, ce que je dus souffrir en me voyant ainsi mystifié et traité comme un visionnaire imbécile? Plein de colère et de honte , je courus m’enfermer chez moi , bien décidé à ne plus m’occuper de la maison déserte ni de mes absurdes écarts d'imagination.

Quelques affaires à régler qui employèrent plusieurs de mes journées contribuèrent assez à refroidir n>a cervelle. Seulement, durant les nuits, j’éprouvais encore par instants des surexcitations fiévreuses; mais j’y résistais sans trop de difficultés, et j'étais même parvenu à consacrer à mon usage vulgaire le miroir qui m’avait si bien attrapé, lorsqu’un matin, comme j’allais m’en servir pour ma toilette , la glace me parut ternie : je soufflai dessus et l’essuyai ensuite; et quand je voulus m’y regarder... — Obi je frissonne encore à ce souvenir I je vis à la place de mon visage celui de la mystérieuse inconnue de la maison déserte. Ses yeux étaient humides de pleurs, et me fixaient avec une expression plus déchirante que la première fois.

La sensation que j’éprouvai alors fut si violente, que tous les jours qui suivirent je ne faisais plus que passer et repasser devant la maison déserte. L’image de la jeune fille merveilleuse s’était emparée de toutes mes pensées; je ne vivais plus que pour le fantôme, et j’en vins à sentir des rapports physiques , mais invisibles, s’établir entre moi et cet être d’une nature inconnue. Je tombai peu à peu dans on état de langueur qui minait les organes de ma vie; c’était un mélange de douleur et de volupté qui m’épuisait sans que je pusse opposer aucune force à celle influence surnaturelle. Craignant de devenir fou , et trouvant à peine la force de me traîner, je me rendis à grand’peine chez un célèbre médecin très-expérimenté sur le traitement préventif des maladies mentales ; je lui racontai tout ce qui se passait en moi depuis un certain temps, et je le suppliai de ne pas m’abandonner dans un état pire que la mort, —

LE MYSTÈRE liK LA MAISU.N' DESERTE. 383

« Tranqaillisez-vous , » me (Ht le doctear ; « vous avez l’esprit malade, mais vous connaissez parfaitemeot la cause do trouble qui vous fait souffrir ; c’est déjà une bonne chance de prochaine gaérison. Laissez-moi d’abord votre miroir; reloarnez chez vous : livrez-vous à une besogne qui absorbe toutes vos facultés, et, après avoir travaillé courageusement , fatiguez votre corps par une longue promenade; puis le soir, voyez vos amis et divertissez-vous avec eux. Joignez à ce régime une nourriture forte, et buvez des vins généreux. Tout votre mal n’est que dans une idée fixe; parvenons à la chasser, et vous serez radicalement guéri. »

J’hésitais à me séparer du miroir. Le docteur le prit, souffla dessus, l’essuya et me le présenta en disant : — « Voyez-vous quelque chose? » — « Je vois mes traits, rien de plus, » lui répoudis-je. — « C’est bien , » fit le docteur; a eh bien , recommencez vous-même l’expérience. » Un cri s’échappa de ma

poitrine, et je devins très-pàle. — « C'est elle ! c'est elle ! » m’écriai-je. Le docteur reprit le miroir : — « Quant à moi, » dit-il, « je ne vols rien, absolument rien; mais je dois vous avouer qu’au moment de regarder j’ai senti un frisson involontaire. Ayez donc en moi pleine confiance. S’il y a un charme, il faut le rompre. Veuillez recommencer l’expérience. » Je soufflai de nouveau sur le miroir, taudis que le docteur plaçait sa main sur mon épine dorsale. La figure reparut, et le docteur pâlit eu observant l’effet que ce phénomène produisit sur mes organes. Il m’ôta le miroir, le serra dans une boite, et me congédia en me renouvelant les avis qu’il m’avait donnés, ajoutant que nous verrions un peu plus tard ce qu’il y aurait à faire.

A partir de ce jour, je me livrai tout entier à une multitude de distractions, et je menai une vie bruyante, tout à fait propre à dompter mon esprit à force de lassitude physique. — A quelques soirs de là, me trouvant dans une réunion des plus joyeuses, on vint à causer de sciences occultes, de. phénomènes magnétiques, et l’on raconta sur ce sujet les anecdotes les plus surprenantes. On passa en revue toutes les expériences recueillies sur les rêves, les hallucinations, les extases, et l’on en vint à se demander très-sérieusement s’il ne pouvait pas se faire qu’une volonté existante en dehors de notre vie fût douée, dans de certaines conditions, d’un pouvoir réel sur nos facultés, pouvoir qui aurait son plein exercice sans l’aide d’aucun

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contact matériel. — « Mais. « dit an des causeurs, « admettre une pareille thèse nous conduirait tout droit à recoonailre comme vérités les sorcelleries du moyen âge, et toutes les superstitions dont une philosophie éclairée par le progrès des sciences a depuis longtemps fait justice. »

— « Mais,» dit à son tour un jeune médecin, « faut-il, sous prétexte de sagesse et de philosophie éclairée, nier l’existence de faits constatés? La nature n’a-t-elle pas des mystères qu’il est interdit à nos faibles organes de sonder et de comprendre? Et de même qu’un aveugle reconnaît au bruissement des feuilles, au murmure de la source qui fuit, le voisinage d’une forêt ou d’un ruisseau, ne pouvons-nous pressentir certaines choses de l’existence par la communication invisible que certains esprits ont le don d’établir avec les nôtres?... » A ces mots, j'entrai en lice. — « Vous admettez donc, » dis-je au jeune médecin, « l’existence d’un principe immatériel doué d’une puissance qu’en certaines conditions notre volonté ne saurait repousser? » — « Oui, » répondit-il, « c’est un fait que prouvent les observations recueillies par les hommes les plus sérieux sur les sujets soumis au magnétisme. » — « En ce cas, » repris-je, «il faut aussi reconnaître comme possible l’existence de démons, d’êtres malfaisants, armés d’une nature supérieure à la nôtre? » — « Ce serait aller trop loin, » répliqua le médecin en souriant. « Je ne crois pas aux possédés. Mon opinion est uniquement qu’il peut exister, dans la chaîne des êtres, certains principes immatériels capables d’exercer sur d’autres une action irrésistible. Mais je ne base celte idée que sur de simples observations, et je crois que les organes faiblement constitués ou débilités par quelque excès de la vie sont seuls exposés à subir cette espèce de phénomène, » — « Monsieur, » dit alors un homme d’àge mùr qui n’avait pas encore parlé, « s’il existe, comme vous eu convenez à moitié, des puissances occultes et ennemies de notre nature, j’en conclus, d'après vos explications, que ces puissances u'exisleut que par la faiblesse de notre esprit. Si des organes incomplets ou si des facultés débilitées par un excès ou une souffrance peuvent seuls être assujettis à ce phénomène physiologique, j’en conclus que ce phénomène n’est autre chose qu’un accident maladif de notre esprit, et que par conséqent il n’existe pas en dehors de nous des puissances douées d’une action réelle,

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intermédiaire entre Dieu et nous. El maintenant voici mon opinion personnelle, relative aux maladies mentales qui nous soumelleut à des liallucinalions passagères. Je pense qu’en raison du trouble qu’elle exerce sur les plus délicates fibres de noire organisme, la passion ou plutôt le mal d’amour est la seule affection de notre âme qui puisse produire des désordres dans la vie réelle, et offrir l’exemple d’un pouvoir exercé d’uue manière irrésistible par un individu sur un autre. J’ai fait à ce sujet dans ma propre maison une observation dont les détails sont tout un drame. — Quand l’invasion française parcourait nos provinces, à la suite du général Bonaparte, je logeai chez moi un colonel des gardes du vice-roi de Naples; c’était un officier d’une remarquable distinction; mais tout, dans ses traits, décelait les ravages d’un profond chagrin ou d’une maladie récente. Peu de jours après son arrivée, je le surpris en proie a des paroxysmes de douleur qui me (ireiil pitié. Sa poitrine était suffoquée par des sanglots qui lui ôtaient l’usage de la parole; il fui obligé de se jeter sur un lit de repos; peu à peu ses yeux perdirent le regard et ses membres le mouvement; il devint roide comme une statue. De temps eu temps il éprouvait des spasmes convulsifs, mais sans pouvoir bouger de place. En médecin que je me hâtai d’appeler le soumit à l’influence magnétique, ce qui parut lui causer quelque soulagement; mais il fut obligé d’y renoncer, car il sentait qu’il ne pouvait assoupir le malade sans éprouver au dedans de soi une sensation de souffl'aDce accablante et qu’il ne pouvait expliquer. Cependant au sortir de son accès, l’ofiicier, dont il avait par ses soins gagné la confiance, lui raconta qu’au milieu de ces crises il voyait apparaître l’image d'une femme qu’il avait connue à Pise, et que ce fantôme était doué d’un regard qui pénétrait jusqu’à son cœur, comme la brûlure d’un fer rouge; il n’échappait à cette douleur fantastique que pour tomber dans une espèce de léthargie, à la suite de laquelle il resseolait des migraines intolérables et une prostration complète de tous ses organes, comme s’il eût abusé des voluptés sensuelles. Du reste, il ne voulut jamais raconter ce qui s’était passé autrefois entre lui et la femme de Pise. L'ordre ayant été donné à son régiment de se porter à l’avant-garde, il se fit servir à déjeuner pendant qu’on préparait ses bagages. Mais à peine eut-il porté à ses lèvres uu dernier verre de madère,

qu'il tomba mort en poussant un cri étouffé. Le médecin jugea qu’il avait été frappé d’apoplexie. — Deux ou trois semaines après cet accident, je reçus une lettre à l’adresse du colonel. Je l’ouvris, dans l’espoir d’y trouver quelques renseignements sur la famille de mon hôte : la lettre venait de Pise, et ne contenait que ces mots sans signature : a Pauvre ami, aujourd’hui, 7j.... ,à midi, Antonia est morte en croyant embrasser ton ombre!... » C’étaient justement le jour et l’heure de la mort du colonel. Tâchez d’expliquer cela. »

Je ne saurais, cher lecteur, vous peindre l’elTroi qui me saisit en reconnaissant tout à coup l’analogie qui existait entre mes sensations internes et celles qu’avait éprouvées le colonel. Du nuage passa sur mes yeux; un tintement d’oreilles, lugubre comme on son de cloche, m’empécha d’entendre la fin du récit; et, mon imagination s’exaltant tout à coup jusqu’au délire, je sortis en courant de la chambre, pour aller à la maison déserte. 11 me sembla, de loin, voir des clartés se jouer derrière les persiennes fermées; mais quand je fus tout près, je ne vis plus rien. Mon hallucination croissant toujours, je me jette contre la porte, elle cède, et me voilà sons le vestibule, pris à la gorge par une vapeur chaude et âcre... Soudain j’entends un cri de femme à deux pas de moi, et je ne sais comme il se fait que je me trouve subitement au milieu d’un salon resplendissant de lumières, et décoré dans le goût moyen âge avec un grand luxe. Des aromates brûlants dans des cassolettes embaumaient l’air de senteurs divines qui ffotlaient vers la voûte en nuages azurés. — « O sois le bienvenu, mon fiancé! car voici l’heure de l’amour !... » dit tout haut la voix de femme que j’avais déjà entendue, et j’aperçois seulement alors une jeune femme en parure de mariée, qui venait à moi les bras ouverts; mais quand je la fixai, c’était une figure jaune et affreusement crispée par la démence. Je reculai saisi d'effroi, mais la femme s’approchait toujours, et je crus voir alors que ce visage si laid n’était qu’un masque de crêpe sous lequel se dessinaient, avec une ineffable suavité, les traits enchanteurs de mon idéal. Déjà ses mains touchaient les miennes, lorsqu’elle tomba par terre en gémissant, et j’entendis derrière moi grommeler : — « Hu, hul au lit, au lit, ma gracieuse, ou gare les verges 1 » et , le geste suivant la parole, j’aperçus en me retournant le vieux domestique, l’homme à l’habit café-

LE MYSTÈRE bE LA MAISON DÉSERTE. 38?

brûlé, qui faisait (ouraoyer eo sifflant de longaes verges de bouleau dont il s’apprêtait à houspiller la pauvre femme éten* due à terre tout éplorée. Je me jetai au*devant pour arrêter son bras; mais lui, me repoussant avec une force que je ne lui supposais pas, se contenta de me dire : — « Eli I ne voyez-vous pas que sans moi cette folle vous aurait étranglé? Sortez! sortez d’ici plus vite que vous n’y êtes entré! »

A ces mots, le vertige me saisit de nouveau , je m’élançai hors du salon, cherchant à tâtons une issue pour sortir de cettê fatale maison. J’entendis, à peine dehors, les cris de la folle se mêler au bruit des coups que le vieux ne lui épargnait pas. Je voulais revenir à son secours, lorsque le sol manqua sous moi, et je tombai de marche en marche au bas d’un escalier qui aboutissait à un cabinet dont ma chute enfonça la porte. Au lit défait, à l’habit café-brûlé qui traînait sur une chaise, je devinai le bouge où logeait le domestique. J’avais à peine repris mes sens, quand j’entendis des pas lourds faire de nouveau trembler l’escalier. C’était le vieux, de retour de son exécution nocturne. — « Monsieur, » s’écria-t-il en se jetant à mes genoux, « qui que vous soyez, gardez, je vous en conjure, on silence absolu sur tout ce que vous avez vu ici ; la moindre indiscrétion me perdrait, moi, pauvre vieillard qui ne saurais plus où gagner le pain de mes derniers jours. La folle vient d’être châtiée d’importance, et je l’ai bien attachée dans son lit, Tout est calme à présent. Allez donc aussi vous reposer chez vous, mon brave monsieur ! Dormez bien , et tâchez d’oublier cette nuit. »

Cela dit, le vieillard prit une bougie, et, m’invitant à passer devant lui, me fit remonter â pied l’escalier que j’avais descendu sur le dos, et me poussa hors de la maison, dont il ferma la porte au verrou. Je courus m’enfermer chez moi dans un état de stupeur difficile à décrire, et rêvant. Dieu sait comme, à la singularité de la rencontre que j’avais faite; il me fallut des efforts presque surnaturels pour chasser de mon esprit les fatales hallucinations qu’y avait produites le maudit miroir enchanté.

J A quelque temps de là, je rencontrai datis un salon le comte P,.., qui me prit à part pour me dire en riant qu’il était sur la piste des révélations auxquelles devaient donner lieu les mys-* tères de la maison déserte. Le souper, qu’un domestique vint

388 rONTES PA,NTASTIQUE9.

annoncer, ne me laissa pas le tempâ d’écoater la narration qu'il allait me faire. J’offris la main à une jeune fille pour nous rendre dans la salle à manger, avec le cérémonial à l'usage do grand monde. Jugez de ma surprise lorsqu’on fixant mes yeux sur ses traits je reconnus la figure de l’èlre idéal que me présentait la glace de mon miroir, lorsque je l’essuyais après l’avoir ternie d’un souffle. Comme je lui exprimais la pensée que je l'avais rencontrée quelque part, elle me répondit avec aisance que rien n’était plus invraisemblable, attendu qu’elle venait d’arriver à V... pour la première fois de sa vie. Elle avait accompagné sa réponse d’uu coup d’œil si charmant que j'eu restai tout électrisé. Nous conversâmes longuement; j’apportais dans l’échange de nos causeries une certaine hardiesse d’expressions qui ne paraissait pas lui déplaire, et elle y mêlait, de son cèlé, un sel exquis. Quand vint l’heure du champagne, je voulus remplir sou verre; mais le cristal anglais, choqué par mégarde, rendit un sou aigu et triste. Je vis aussitèl le front de ma jolie voisine se couvrir d’une pâleur mortelle, et il me sembla que je venais d’entendre le fausset criard de la mystérieuse vieille de la maison déserte. Dans le cours de la soirée, j’épiai l’occasion de rejoindre le comte P.... J’appris de lui que la belle personne qui m’avait si fortement occupé était la comtesse Edwiue de S..., et que la sœur de la mère de celte jeune femme était séquestrée comme folle dans la maison déserte. Ce jour-là même la mère et la fille avaient visité cette infortunée recluse. Le vieux domestique ayant été subitement frappé d'une grande indisposition, ces dames avaient admis dans leur triste secret le docteur K..., dont le talent renommé devait tenter tous les efforts les plus décisifs pour essayer la guérison presque inespérée de la pauvre malade. En ce moment le docteur K..., qui passait justement auprès de nous et que j’avais consulté sur les remèdes qui pouvaient combattre mes hallucinations, s’arrêta pour s’informer de ma santé, et j’en obtins, par mes instances, quelques renseignements sur l’histoire de la femme captive dans la maison déserte.

Angélika, comtesse de Z..., nous dit le docteur, était à trente ans dans tout l’éclat de sa beauté, lorsque le comte de S..., plus jeune qu’elle de bon nombre d’années, en devint éperdument amoureux, et mit tout en œuvre pour se faire accueillir dans sa famille. Mais lors d’un prochain voyage qu’il

fit an château de Z... pour demander en mariage l’objet de sa brûlante passion, il rencontra Gabrielle. la sœur d’Angélika. Cet incident bouleversa toutes ses sensations et changea subitement tous ses projets. Angélika, dès ce moment, perdit tous les charmes dont elle lui avait tout d’abord semblé revêtue, et Gabrielle, au contraire, s’embellissait devant lui de tout ce que sa sœur ne possédait plus. Ce fut Gabrielle qui fut demandée en mariage au lieu d’Angélika. La pauvre sœur délaissée ne se plaignit pas ; son oruueil loi faisait envisager sa position d’une façon très-consolante. — « Ce n’est pas, » se disait-elle, a ce jeune godelureau qui me délaisse, mais c’est moi qui ne veux plus de lui. » Cependant elle avait cessé tout à coup de se montrer dans le monde, et on ne la rencontrait plus que rarement dans la partie du parc de son père la plus sombre et la moins fréquentée.

Certain jour que les serviteurs du château de Z... venaient de donner la chasse à une horde de bohémiens voleurs qui depuis quelque temps désolaient la contrée par le pillage et l’incendie, ils ramenèrent avec eux dans la cour du manoir une charrette sur laquelle ils avaient soigneusement garrotté leurs prisonniers. Parmi ces figures de bandits, la physionomie la plus remarquable était celle d’une vieille femme maigre et décrépite, affublée plutôt que vêtue de haillons de couleur écarlate, et qui, debout sur la charrette, criait impérieusement qu’elle voulait mettre pied à terre. On desserra les liens qui la retenaient, et on lui permit de descendre. Le comte de Z..., informé de la capture qui venait d’être faite, avait quitté ses appartements, et s’occupait de faire disposer les caves du château pour servir de prison aux maraudeurs que le sort avait fait tomber entre ses mains, lorsque tout à coup la comtesse Angélika s’élança dans la cour tout échevelée, et, tombant à ses genoux avec des prières et des sanglots, implora la grâce des bohémiens, et, tirant de .sa robe un stylet, déclara qu’elle se tuerait sur-le-champ s’il était fait le moindre mal à ces pauvres gens, dont elle soutenait l’innocence de tout délit. —

« Vivat ! ma toute belle, » lui cria la vieille; « je savais bien que tu serais pour nous un avocat sûr il’ètre exaucé 1 » Et comme Angélika, épuisée par l’explosion d’énergie qui venait de lui échapper, était tombée évanouie, la vieille, brisant les liens qui la retenaient, se Jeta à genoux près d’elle, en lui prodi-

390 ! CONTES FANTASTIQCES.

guant les soins les plus ardents. Elle sortit de sa gibecière an flacon rempli d'une liqueur au fond de laquelle semblait nager un poisson doré; et aussitôt que ce flacon fut posé sur le sein d'ÂDgélika, la belle jeune fille rouvrit les yeux, se leva d’un bond comme si une vie nouvelle circulait dans ses veines, et^ après avoir embrassé étroitement la vieille bohémienne, elle l’entratna précipitamment dans l’intérieur du château. Le comte de Z..., que sa femme et sa flile Gabrielle avaient re> joint, contemplait celte scène étrange avec une sorte de surprise mêlée d’effroi. Les bohémiens étaient restés impassibles. Ils furent mis au secret dans les souterrains dn château.

Le jour suivant, le conseil de justice fut assemblé, et les bohémiens, conduits en sa présence, subirent un sévère interrogatoire, à la suite duquel le comte de Z... déclara lui-même à voix haute qu’il les reconnaissait innocents de tous méfaits et de tous brigandages commis sur son domaine. On leur rendit la liberté, et des passe-ports leur furent accordés pour continuer leur voyage. Quant à la vieille femme aux haillons d’écarlate, elle avait disparu sans qu’on pût savoir de quel côté «lie s’était dirigée. Chacun fli ses réflexions et bâtit mille hypothèses pour expliquer la conduite du comte de Z.... On di-7 sait que le chef des bohémiens avait eu avec le comte un long entretien nocturne, dans lequel des révélations extraordinaires s’étaient mutuellement échangées.

Cependant le mariage de Gabrielle allait se conclure. La veille du jour fixé pour la cérémonie, Angélika fit charger sur une voilure tout ce qu’elle possédait, et quitta le château, accompagnée dans sa fuite d’une seule femme qu’on prétendait ressembler beaucoup à une bohémienne. Le comte de Z..., pour éviter un scandale, imagina de donner à cet événement un motif plausible, en faisant publier que sa fille, affligée d’un mariage qui excitait sa jalousie, avait sollicité de lui la donation d'une petite maison située à W où elle avait déclaré

vouloir se retirer et finir ses jours au sein de l’isolement le plus complet.

Après les épousailles, le comte S... se rendit avec sa jeune femme à D..., dans un domaine où, pendant une anuée, ils jouirent ensemble de la félicité la plus parfaite : puis tout â coup la santé du comte fut ruinée subitement sans qu’on pùt en deviner la cause; une souffrance intime semblait user les

LE MYâTÈAE DE LA MAISON DÉSERTE. 391

organes de sa vie ; il se refusait à tous les soins, et sa femme ne pouvait obtenir de lui la confession du mal caché sous lequel il s’épuisait de langueur. Enfin, après une longue résistance, il finit par céder à la volonté des médecins, qui lui près* crivaient un voyage de distraction. Il se rendit à Pise, 6a>* brielle, qui était près de donner le jour à un enfant, ne put le suivre dans cette excursion. Peu de temps après sa naissance, une petite fille qu’elle avait mise au monde disparut sans laisser aucune trace, et sans qu’on pût faire planer sur qui quecé fût le soupçon du rapt. Sa désolation faisait pitié à voir, lorsque arriva, pour surcroit de douleur, on message de son père; le comte de Z..., qui l’informait que le comte S..., que tout le monde croyait à Pise, venait de mourir à W..., dans la petite maison solitaire où s’était retirée Angélika, et que celle-ci venait de tomber dans une démence effrayante, contre laqnellè les médecins avouaient que toute leur science resterait sans puissance. r

La pauvre Gabrielle revint auprès de son père. Une nuit qu’elle rêvait tristement à la double perte de son époux et de son enfant, des sanglots frappent son oreille. Elle écoute : ce faible bruit semble provenir d’une pièce contiguë à la chambre k coucher; elle se lève avec inquiétude, prend une veilleuse et ouvre doucement la porte... Que voit-elle, grand Dieul la bohémienne aux haillons d’écarlate assise à terre, l’œil terne et fixe ; dans ses bras s’agite un enfant qui pousse de petits cris. L’instinct maternel ne trompe guère les femmes. La comtesse Gabrielle a aussitôt reconnu son enfant; elle s’élance avec une énergie irrésistible, arrache l’enfant des bras de la vieille sauvage ; celle-ci veut résister, mais cette violence achève de briser ce qui lui restait de forces, elle retombe lourdement pour ne plus se relever. La comtesse pousse des cris d’épouvante : les valets sont sur pied, tout le monde accourt, mais il n’y a plus là qu’un cadavre à rendre à la terre. Le comte de Z... se transporte à la petite maison de VV... pour questionner Angélika au sujet de l’enfant perdu et retrouvé. En présence de son père, la pauvre folle semble recouvrer quelques instants de lucidité ; mais bientôt le mai reprend son funeste empire : Angélika recommence à divaguer, ses traits se déforment et pren? neut une odieuse ressemblance avec la figure de la vieiUa bohémienne. Elle pleure, elle sanglote ; puis, avec des accents

39Î eoîrrES pantastiqüis.

de voix raoqae et frénélique, elle presse les assistants de s’éloigner et de la laisser seule.

Le malheureux père fait croire an monde que la folle est enfermée dans un de ses châteaux ; mais la vérité est qu’Angélika n’a point voulu quitter sa retraite ; elle habite seule la petite maison où le comte S... est venu mourir auprès d’elle. Le secret de ce qui s’est passé en dernier lieu entre ces deux êtres est resté impénétrable.

Le' comte de Z... est mort. Gabrielle est venue à W... avec Edwine, pour mettre ordre aux arrangements de famille. Quant à la recluse de la maison déserte, elle est à la discrétion brutale du vieux domestique, devenu maniaque à force de solitude et de sauvagerie.

Le docteur K... termina son récit en disant que ma présence inopinée dans la maison déserte avait produit sur les sens émoussés d’Angélika une crise dont le résultat pourrait bien rétablir l’équilibre de ses facultés. Du reste, l'image si délicieusement belle que j’avais vu se refléter dans mon miroir de poche était celle d'Edwine, qui au moment de ma contemplation curieuse visitait l’asile d’Angélika. Peu de jours après ces événements qui avaient failli déranger ma cervelle, un sentiment de noire tristesse m’obligea de quitter pour longtemps la résidence de W.... Cette bizarre influence ne se dissipa entièrement qu’après la mort de la folle.

Sur les grèves solitaires d’un lac du Nord, on voit encore les ruines d’un vieux manoir qui porte le nom de R....sitten. Des bruyères arides l’entourent de toutes parts. L’horizon se ferme d’un côté par des eaux calmes, profondes, et d’une teinte plombée; de l’autre s'élève un bois de pins séculaires qui allongent leurs bras noirs dans la brume, comme des spectres. Le ciel, toujours en deuil, n’abrite que des oiseaux funèbres. Mai.sà un quart de lieue de ce morne paysage, les aspects changent : un gai village surgit tout à coup dans des prés fleuris. Au bout du

LA PORTK MURÉE. 393

Millage verdoie an bois d’aunes non loin daqnel on montre les premières fondations d’un château qu’un des seigneurs de R....sitlen se proposait d’ériger dans celle oasis de ualure plantureuse; mais les héritiers de ce seigneur ont oublié l’édilice commencé, et le baron Roderichde R., quoiqu’il se fût résigné à partager avec les chats-huanis le donjon patrimonial, ne s’était nullement occupé de mener à Tin l’habitation de plaisance projetée par ses ancêtres. Il s’était borné à faire réparer les parties les plus délabrées du vieux chàleau , pour s’y claquemurer tant bien que mal, avec une poignée de domestiques aussi taciturnes et aussi peu communicatifs que leur maître. 11 tuait le temps à chevaucher deçà et delà, sur les rives du lac; et bien rarement se montrait au village de ses vassaux, où son nom seul servait d’épouvantail aux enfants. Sur la tour d’observation, Roderich avait fait pratiquer une sorte de belvédère garni de tous les instruments d’astronomie qu’on connaissait alors. C’est là qu’il passait souvent des jours et des nuits, en compagnie d’un vieil intendant qui partageait toutes ses bizarreries. ün lui attribuait dans le pays des connaissances magiques fort étendues, et quelques-uns allaient jusqu'à dire qu’il avait été chassé de la Courlande pour s’ètre permis ouvertement des rapports illicites avec le maliu esprit.

Roderich avait un amour superstitieux pour la masure seigneuriale de sa famille; il eut l'idée de constituer celte pro priétéen majorai, pour lui rendre son importance féodale. Mais ni Hubert, ni le fils de ce Roderich, ni le possesseur actuel de ce majorai, qui portait le même nom que son grand-père Roderich, ne voulurent suivre l’exemple de leur parent; et, au lieu de résider comme lui dans les ruines de R....sitten, ils s’étaient établis dans leurs domaines de Courlande, où la vie était plus facile et moins sombre. Le baron Roderich prenait soin de deux sœurs de son père, vieux débris de noblesse, auxquelles il donnait l’hospitalité. Ces deux dames n’avaient pour les servir qu’une domestique âgée; toutes trois occupaient une aile du chàleau. Les cuisines occupaient le rez-de-chaussée; une espèce de pigeonnier délabré servait d’habitacle à un chasseur infirme qui faisait les fonctions de gardien. Le reste des valets logeait au village avec .M. l’intendant. Chaque année, vers les derniers jours d’automne, le chàleau sortait du silence lugubre qui pesait sur lui comme un froid linceul. Les meutes de chiens

394 CONTES TANTASTIQUES.

ébraolaient ses vieux murs de longs aboiements, et les amis du baron Roderich fêtaient joyeusement les chasses de leur hdte, qu ileur faisait abattre force loups et sangliers. Ces galas duraient six semaines, pendant lesquelles le majorât ressemblait à une hôtellerie ouverte à tout venant. Du reste , le baron Ro> derich ne négligeait pas ses devoirs de suzerain. 11 rendait la justice à ses vassaux , secondé dans cette partie de ses attributions par l’avocat V.... Sa famille exerçait, de père en fils, et de temps presque immémorial, la charge de justicier de R....sitlen.

En l’année 179 — , le digne avocat, dont la tête blanchie comptait déjà plus de soixante hivers, me dit un jour avec un sourire de line houhomie : — « Cousin (j’étais son petit-neveu, mais il m’appelait cousin à cause de la conformité de nos noms de baptême), — cousin, j’ai envie de te mener à R....sittcn. Le vent du nord, le froid des eaux et les premières gelées donneront à les organes un peu de cette vigueur qui rendrait ta santé plus solide. ïu me rendras, là-bas, plus d’un service en rédigeant les actes de justice qui foisonnent chaque année davantage ; et tu apprendras, pour ton agrément personnel, le métier de franc chasseur. »

Dieu sait si la proposition du grand-oncle me rendit joyeux! Dès le lendemain nous roulions dans une bonne berline, chandement équipés d’amples fourrures, à travers une contrée qui devenait à chaque pas plus agreste, à mesure que nous avancions vers le nord, à travers les grandes neiges et d’interminables forêts de pins. Chemin faisant, le grand-oncle me racontait des anecdotes de la vie du baron Roderich (le créateur do majorai). Il me disait avec des images pittoresques les habitudes et les aventures du vieux suzerain de R...silten; et il se plaignait de voir ce goût de la vie sauvage accaparer toutes les pensées du titulaire actuel du majorai, jeune homme qui jusque-là s’était montré d’humeur fort douce et de santé frêle. Du reste, il me recommanda de prendre mes aises au château. 11 finit par me décrire le logement que j’habiterais avec lui , qui touchait d’un côté à l’ancienne salle des audiences du seigneur, et de l’autre à l’habitation des deux dames dont j’ai déjà parlé. Nous arrivâmes ainsi, en pleine nuit, sur le territoire de ll...sitten.

Le village était en fête. La maison de l’intendant, illuminée

LA PORTE MURÉE. 39o

de bas en liant, retentissait du bruit des danses, et l’unique auberge de l’endroit était encombrée de gais convives. Bientôt nous nous retrouvâmes sur la route, déjà presque impraticable et noyée sons la neige. La bise faisait gémir les eaux du lac et craquer avec des bruits sinistres les branchages des pins; et an milieu d’une espèce de mer blanche se découpait en noir la silhouette du manoir, dont les herses étaient baissées. Uu silence de mort régnait au dedans; pas une clarté ne s’échappait de ses croisées taillées en meurtrières.

— « Holà! Franz! Franz! » criait mon grand-oncle, « holà! debout! La neige glace en tombant du ciel, et un feu d’enfer nous ferait grand bien!... » Un chien de garde répondit d’abord à cet appel; puis un peu de mouvement se Ht entendre; le reflet d’une torche agita les ombres, des clefs grincèrent lourdement dans les serrures, et le vieux Franz nous salua d’un : — « Bonjour, monsieur le justicier; soyez le bienvenu par ce temps diabolique ! » Franz, accoutré d’une livrée dans laquelle son corps chétif dansait trop à l’aise, faisait une figure des plus comiques en nous recevant au débotté. Une honnêteté niaise était empreinte sur ses traits ridés; mais, .somme toute, sa laideur était presque compensée par l’empressement de son accueil.— « Mou digne monsieur, n dit Franz, « rien n’est préparé pour vous recevoir : les chambres sont gelées et les lits ne sont pas garnis; et puis le vent carillonne de tous côtés à travers les carreaux cassés : c’est à n’y pas tenir, même avec du feu!... » — a Comment, vieux maraud! n s’écria mon grandoncle en secouant le givre attaché au poil de ses fourrures, « comment, toi le gardien de cette baraque, ne veilles-tu pas à la réparer en temps utile? Ainsi, ma chambre est inhabitable? » — « Mais, à peu près, » reprit Franz en saluant jusqu’à terre, car je venais d’éternuer avec fracas ; « la chambre de monsieur le justicier se trouve, à l’heure qu’il est, jonchée de décombres. Il y a trois jours que le plancher de la salle d’audience s’est écroulé par suite d’une secousse épouvantable.» Mon grandoncle allait jurer comme un damné, mais il se retint tout à coup, et, se tournant vers moi en renfonçant ses oreilles sous son bonnet de renard, — « Cousin, » dit-il, a nous ferons comme nous pourrons, et tâchons, avant tout, de ne plus risquer une seule question à propos de ce maudit château; on serait capable de nous apprendre des choses mille fois plus

décourageantes. — Or çà (poorsuivil-il en s'adressant de nouveau à Franz] , ne pouviez-vous nous tenir en état quelque autre chambre?» — «Vos désirs, monsieur, ont été prévenus,» répliqua vivement le vieux serviteur; et, marchant aussitôt devant nous pour nous indiquer le chemin, il nous conduisit par un petit escalier roide dans une longue galerie où la clarté d’une seule torche prêtait aux moindres objets des formes fantastiques. Au bout de cette galerie qui se contournait en formant des angles multipliés, il nous fit traverser plusieurs salies humides et démeublées; puis, ouvrant une dernière porte, il nous introduisit dans un salon où pétillait un grand feu de cheminée. Cette vue réjouissante me mil en belle humeur; mais mon grand-oncle s’arrêta au milieu de la pièce, et, promenant autour de lui un regard agité de quelque inquiétude, il dit d’une voix grave et presque émue : — « Est-ce donc cette salle qui doit servir désormais aux réceptions? » Franz fit plusieurs pas vers le foud de la pièce, et aux lueurs du flambeau qu’il portait, je distinguai sur la muraille une haute et large tache blanche qui offrait les dimensions d’une porte murée.

Cependant Franz se hâtait de préparer tout ce qui nous était nécessaire. Ce couvert fut dressé diligemment, et, après un souper confortable, mon grand-oncle mit le feu à une jatte de punch dout le contenu devait nous procurer avec sa dernière goutte les prémices d’un paisible et long sommeil. Quand sou service fut achevé, Franz nous quitta discrètement. Deux bougies et le feu mourant dans la cheminée faisaient chatoyer de mille capricieuses façons les ornements gothiques de la salle où nous étions. Des tableaux représentant des chasses et des scènes guerrières étaient appendus aux parois, et les crépitations vascillantes du feu semblaient faire mouvoir les personnages de ces peintures. Je remarquai des portraits de famille de grandeur naturelle, et qui conservaient sans doute les traits des membres les plus notables de la lignée des féodaux de R...sitlen. Les vieux bahuts appuyés contre les lambris noircis par le temps faisaient ressortir avec plus de caractère la tache blanche dont l’aspect m’avait d'abord frappé. Je supposai tout simplement qu’il y avait eu là jadis une porte de communication murée plus lard sans qu’on eût pris souci de cacher ce travail de maçon sous une couche de peinture analogue à la décoration de la chambre. Au reste, mou imagination s’occupait bean-

L\ PORTE MLRRE.

coup plus de toute sorte de rêves que de la moindre réalité. Je peuplai le cliàlcau (rappariiinus surnaturelles dont je me prenais à avoir peur moi-même, linfiu le hasard on l’à-propos voulut qu’à cette heure je trouvasse dans ma poche un livre dont les jeunes sens d’alors étaient inséparables : c’était le Visionnaire de Schiller. Cette lecture décupla l’activité de mon imasination. J’étais plonsé déjà dans une demi-hallucination produite par les scènes qui passaient sous mes yeux, lorsque des pas légers, mais également cadencés, me semblèrent traverser la salle. Je prête l’oreille, un gémissement sourd se fait entendre, se tait, puis recommence : je crois ouïr gratter derrière la tache blanche qui figure une porte murée... — Plus de doule, c’est quelque pauvre animal qui se trouve enfermé là. Je vais frapper du pied le plancher, et ce bruit cessera, ou bien l’animal captif poussera quelque aboiement... Mais, ô terreur! on continue de gratter comme avec une espèce de rage ; mais nul autre signe de vie n’est donné; déjà mon sang se fige dans mes veines; les idées les plus incohérentes viennent m’assaillir, et me voilà cloué sur ma chaise, sans oser faire un mouvement, lorsque enfin la griffe mystérieuse cesse de gratter et les pas recommencent. Je me lève comme par ressort, j’avance vers le fond de la chambre à peine éclairé par un tlamheau mourant; tout à coup un courant d’air glacé passe sur mes joues, et dans le même instant la lune, perçant un nuage, éclaire d'un reflet qui tremble un portrait d’homme en pied à face rébarbative; puis des voix qui n’ont rien de la terre murmurent autour de moi ces jiaroles pareilles à des sanglots : — tt Pas plus loin ! lu vas tomber dans l'ablrne du monde invisible! » .\lors un bruit de porte qui se ferme avec violence fait tressaillir la salle où je suis; j eniends distinctement courir dans la galerie; puis le pas d un cheval résonne sur les pavés de la cour; la herse se lève, et quelqu’un sort, puis rentre presque aussitôt... Tout cela est-il bien réel, ou n’est-ce qu'un rêve de mon esprit en délire ? Pendant que je lutte contre mes doutes, j’entends mon grand-oncle soupirer dans la chambre voisine. S’éveille-l-il ? Je prends la bougie et j’entre : il se débattait contre l’angoisse d’un songe cruel. Je saisis sa main, je l’éveille; il pousse un cri étouffé; mais aussitôt, mereconnaisgant, — U .Merci, cousin, » dit-il. « Je faisais un mauvais rêve à propos de ce logement et de certaines vieilles ciioses que j'ai

vues s’y passer. Mais, basl! il vaut mieux se reudormir que d’y penser plus longtemps. » A ces mots, il s’enveloppa dans sa couverture, ramena le drap sur son visage et parut se rendormir. Mais, quand j’eus éteint le feu et gagné mon petit lit,j’cU’ tendis le digne grand-oncle murmurer tout bas des prières, et machinalement je fis comme lui.

Le lendemain, de bonne heure, nous entrâmes en fonctions. Vers midi, mon grand-oncle se rendit avec moi chez les dames auxquelles Franz fut envoyé pour nous annoncer. Après une longue atleiite une vieille bossue en robe de soie couleur feuille morte vint nous introduire. Les deux châtelaines, vêtues à la mode do temps passé, mé firent l’efTet de deux pantins ; elles me regardèrent avec une surprise qui m’eût fait éclater de rire à leur nez, si mon grand-oncle ne s’était empressé de leur dire, avec sa joyeuseté ordinaire, que j’étais un jeune légiste de ses parents, venu pour faire son stage à R....sitten.La figure des deux antiquailles féminines s’allongea de manière à prouver qu’elles accordaient peu de confiance à l’avenir de mes débuts. Cette visite, en somme, me causait des nausées. Tout entier sous l’impression des incidents qui avaient agité ma nuit, j’étais on ne peut plus disposé à voir des sorcières sous les oripeaux dont les deux dames de R....sitten étaient pailletées comme des bannières d’église. Leurs figures fantasques, leurs petits yeux bordés de rouge sanglant, leur nez pointu et leur accent nazillard ne pouvaient appartenir légitimement qu’à des échappés de l’autre monde.

Le soir de ce premier Jour, comme j’étais avec mon grandoncle assis dans notre chambre, les pieds sur les chenets et le menton enfoncé dans ma poitrine , — « Quel diable t’a donc ensorcelé depuis hier ? » s’écria l’excellent avocat. «Tu ne bois ni ne manges, et tu as toute la mine d’un fossoyeur... » Je ne crus pas devoir cacher au grand-oncle ce qui causait mon malaise. Eu m’écoutant, il devint très-sérieux. — « C’est bien étrange, » s’écria-t-il, « j’ai vu en rêve tout ce que tu viens de me dire là. J’ai vu un hideux fantôme entrer dans la chambre, se traîner jusqu’à la porte murée, et gratter à cette porte avec une telle fureur que ses doiuts étaient en lambeaux ; puis il descendit, fil sortir un cheval et le ramena aussitôt... C’est alors que tu m’as éveillé, et que, rendu à moi-même, j’ai surmonté l’horreur secrète qui naît toujours des moindres rap-

LA PORTE AltIRÉR. 399

porU avec le monde invisible. » Je n’osai pas qaeslionner le vieillard. Il s’en aperçut. — « Cousin, w me dit-il, « as-tu le eour.nge «l’ailendre, à côté de moi, les yeux ouverts, la prochaine visite do fantôme? » J’acceptai résolument cette proposition.— «Eli bien donc à cette nuit, » poursuivit-il. «J’ai confiance dans le pieux motif qui m’engage à luller contre le mauvais génie de ce chàtean. Quel que soit le résultat de mon projet, je veux que tu sois présent à tout ce qui se passera, afin que tu puisses en rendre témoignage. J'espère, Dieu aidant, briser le charme qui tient éloignés de ce domaine les héritiers de R....sitten. Mais, si je succombe dans mon entreprise, je me serai du moins sacrifié à la plus sainte des causes. Quant à loi, cousin, tu seras présent , mais aucun péril ne te menace. L’esprit malin n’a pas de pouvoir sur toi. »

Franz nous servit, comme la veille, on excellent souper et nne jatte de punch ; puis il se relira. Quand nous fûmes seuls, la pleine lune brillait do plus vif éclat ; la bise sifflait en tourbillonnant dans les bois, et de minute en minute les vitraux criaient, ébranlés dans leurs châssis de plomb. Mon grand-oncle avait posé sur la table sa montre à répétition. Elle sonna minuit... Alors la porte s’ouvrit avec bruit, et les pas que j’avais ouïs la nuit dernière recommencèrent à se traîner sur le plancher. Mon grand-oncle devint pâle, mais il sc leva sans faiblir, et se tourna vers le côté d’où venait le bruit , le bras gauche appuyé sur la hanche, la main droite étendue, dans une attitude héroïque. Des sanglots se mêlèrent au frôlement des pas. puis on entendit gratter avec force contre la porte murée. Alore mou grand-oncle s’avança jusque-là, et d’une voix haute il cria : « Daniel I Daniel ! que fais-tu ici à cette heure? » Un cri lamentable répondit à cette parole, et fut suivi du bruit d’une lourde chute. — « Demande grâce, au pied du trône de Dieu,» reprit mon grand-oncle d’une voix qui s’animait de plus en plus; « et si Dieu ne te pardonne point, va-t’en de ces lieux, où il n’y a plus de place pour lui !... »

Il me sembla qu’alors un long gémissement se perdit au dehors parmi les grondements de l’orage ; mon grand-oncle revint à pas lents jusqu’à son fauteuil. Il avait l’air inspiré; ses yeux étincelaient comme des étoiles; il se rassit devant le feu, et, les mains jointes, le regard au ciel , il parut prier. Après quelques instante de silence, — « Eh bien , cousin, » me dit-il,

400 eOîiîES FANTASTIOI'K».

que penses^tu de tout cela? » i'aisi de crainle et de respectée m’agenouillai devant le vieillard et je couvrais ses mains de larmes. Mais lui me prit dans ses bras, me serra étroitement sur son cœur et ajouta : — « Allons reposer ranintenaiit , le calme est désormais rétabli près de nous. » Kn elTcl, rien ne troubla plus mes songes, et dès les jours suivants je parvins à m’égayer franchement, et, plus d’une fois, aux dépens des vieilles baronnes qui, malgré leurs ridicules, n'en étaient pas moins d’assez bonnes créatures.

Peu de temps après notre installation , le baron Roderich arriva lui-même àR....sitten avec sa femme et ses équipages, pour l’époque des chasses. Les invités aflluèrent de tous côtés au château, qui prit un air de fête bien différent de la physionomie qu'il gardait pendant le reste de l’année. Lorsque le baron vint nous voir, il se montra tout d’abord contrarié du changement de logement que M. le justicier V... avait subi. En regardant la porte murée, son regard devint sombre, et il passa la main sur son front, comme pour en écarter un .souvevenir pénible. Il gronda rudement le pauvre Franz de nous avoir choisi un domicile aussi délabré, et pria mon grand-oncle de se faire servir sans nulle gêne, et d'user de tout au château comme de son |)ropre bien. Je remarquai que les procédés du baron avec son justicier n'étaient pas seulement fort polis, mais qu’il s’y mêlait quelques signes d'une sorte de respect filial qui pouvait faire supposer entre eux des rapports plus intimes que le monde ne les voyait. Quant à moi, je n’étais nullement compris dans ces témoignages de cordialité. Le baron affectait de jour en jour .à mon égard des manières plus hautaines, et sans l’intervention protectrice de mon grand-oncle, notre mésintelligence aurait pu se traduire par quelque scène d’aigreur, ou même de violence.

La femme du baron Roderich de R....silten avait produit sur moi, de prime abord, une impression qui ne contribuait pas peu à me faire supporter avec patience les brusqueries du châtelain. Séraphine offrait un délicieux contraste à côté de ses vieilles parentes, dont j’avais les regards fatigués. Sa beauté, rehaussée par toutes les séductions de la jeunesse , avait un cachet d'idéalité surprenant. Elle m'apparut comme un ange de lumière, pins capable que tous les exorcismes possibles de chasser à jamais les mauvais génies qui hantaient le château.

LA PORTE MVRÊB. 401

La première fois que celte adorable personne voulut bien m'a> dresser Ih parole pour me demander si je me plaisais dans la morne solitude de lt....sillen, Je fus tellement saisi du clia me de sa voix et de la céleste mélancolie qui régnait dans ses yeux, que je ne trouvai pour lui répondre que des monosyllabes sans suite qui durent me faire passer à ses yeux pour le plus timide ou le plus sot des adolescents. Les vieilles tantes de la baronne, me jugeant de fort peu de conséquence, s’avisèrent de me recommander aux bontés de la jeune dame avec des airs de bienveillance si pleins d’orgueil, que je ne pus m’empècber de leur décocher quelques compliments qui toucliaieut de fort près au sarcasme. Dès ce moment, à la douleur que m’avait fait ressentir ma position d'infériorité vis-à-vis de la baronne, je sentis qu’une passion brûlante s’animait dans mon cœur; et, quelque persuadé que je fusse de la folie d’un pareil sentiment, il me fut impossible d’y résister; ce devint bientôt une espèce de délire, et, durant mes longues insomnies, j’appelais Séraphine avec des transports de désespoir. Lue belle nuit, mon grandoncle , éveillé en sursaut par mes monologues extravagants, nae cria de son lit : — « Cousin, cousin, est-ce que tu perds le sens commun? Sois amoureux tout le long du jour, si cela te plaît; mais il y a temps pour tout, et la nuit est faite pour dormir !... » Je tremblais que mon oncle n'eût ouï le nom de Sérapbine s’échapper de mes lèvres, et qu’il ne m’adressât quelque chaude mercuriale; mais sa conduite en cette circonstance fut pleine de réserve et de discrétion ; car, le jour suivant , comme nous entrions dans la salle où tout le monde était réuni pour l'audience de justice, il dit à haute voix : — « Plaise à Dieu que chacun ici sache veiller sur soi prudemment!» Puis, comme je prenais place au bureau à ses côtés , il se pencha vers moi pour ajouter : — « Cousin, tâche d’écrire sans frissonner, afin que je puisse déchiffrer sans user mes yeux ton griffonnage judiciaire. »

La place à table du grand-oncle était marquée chaque jour à la droite de la belle baronne, et cette faveur faisait bien des jaloux. Je me glissais ici et là, selon les occurrence.s, parmi les autres convives, qui se composaient fréquemment d’officiers de la garnLson voisine, auxquels il fallait tenir tète pour boire et jaser. Un soir le hasard me rapprocha de Séraphine, dont j’avais toujours été tenu à longue distance. Je venais d’offrir

mon bras à sa dame de compagnie pour passer dans la salia à manger; et, quand nous nous retournâmes pour saluer , je remarquai en tressaillant que j’étais tout près de la baronne. Un doux regard me permit de m'asseoir ; et tant que dura le repas, au lieu de manger, je ne fis qu’entretenir avec la dame de compagnie une conversation dans laquelle tout ce que je trouvais à dire de tendre et de délicat s’adressait droit à la baronne, que mes regards ne quittaient pas. Après le soupert Sérapiiine, en faisant les honneurs du salon, s’approcha de moi, et me demanda gracieusement, comme la première fois, si je me plaisais au château. Je répondis de mon mieux que, dès l’abord, ce sauvage domaine m’avait offert un séjour asseE pénible; mais que, depuis l’arrivée de M. le baron, ce triste aspect avait bien changé, et que si j’avais un vœu à former, ce serait uniquement de me voir dispensé de suivre les chasses. — a Mais, » dit la baronne, « n’ai-je pas oui dire que vous éliet musicien et que vous faisiez des vers? J’aime les arts avec passion, et je suis d’une certaine force sur la harpe; mais c’est on plaisir dont il faut que je me prive ici, car mon mari déteste la musique. » Je me bâtai de répliquer que madame la baronne pourrait bien se procurer, durant les longues chasses de son mari, le plaisir de faire un peu de musique. U était impossible qu’on ne trouvât pas au moins quelque clavecin dans le gardemeuble du château. Mademoiselle Adelheid, la dame de compagnie, eut beau se récrier et jurer que, de mémoire d’homme, on n’avait entendu à R....sitten que les fanfares du cor et les hurlements des meutes, je me faisais fort de réussir dans mon projet, lorsque nous vîmes passer Franz. — « En vérité, » s’écria mademoiselle Adelheid, «. voilà le seul homme que je sache capable de donner on bon avis dans les cas les plus embarrassants ; je défle qu’on parvienne à lui faire prononcer le mot impossible. » Nous appelâmes Franz. Le bonhomme, après avoir tourné mille fois son bonnet dans ses mains, fiuit par se souvenir que l’épouse de M. l’intendant, qui demeurait au village voisin, possédait un clavecin dont elle s’accompagnait autrefois pour chanter avec un accent si pathétique, qu’en l’écontant chacun pleurait comme s’il se fût frotté les yeux avec une pelure d’oiunon. — « Un clavecin! nous aurons on clavecin! » s’écria mademoiselle Adelheid. — « Oui, » dit Franc, « mais il lui est arrivé un petit malheur: l’organiste du village,

ayant yomIo essayer dessus l’air d’un cantique de son invention, a disloqué la rnacliine en la louchant.... » — « Ahl mon Dieul » s’écrièrent d’une voix la baronne et mademoiselle Adelhcid... — « De sorte, p poursuivit Franz, « qu’il a fallu faire porter le clavecin dans la ville prochaine pour le remettre sur pied. P — « Mais est-il de retour? p interrompit vivement mademoiselle Adelheid. — « Je n’en doute pas, ma gracieuse demoiselle,» répliqua Franz, «et l’épouse de M. l’in* tendant sera très-honorée, très-ravie... »

En ce moment le baron parut, s’arrêta devant notre groupe, et passa outre en disant à sa femme : — r Eh bien, chère amie, le vieux Franz est-il toujours l’homme aux bons avis ? » La baronne resta interdite; Franz était cloué à terre, les bras pendants le long du corps. Les vieilles tantes survinrent qui entraînèrent Séraphine. Mademoiselle Adelheid les suivit. Quant à moi , je restai longtemps à la même place, songeant à la bonne fortune qui m’avait procuré un si doux entretien , et maugréant contre le baron Roderich, qui ne me paraissait plus qu’un tyran brutal , indigne de posséder une si admirable femme. Je crois que je serais encore debout, si mon grandoncle, qui me cherchait, ne m’avait frappé sur l’épaule en me disant, avec sa bonne voix amicale : — « Cousin, ne te montre pas si assidu près de la baronne; laisse jouer ce dangereux métier de soupirant aux écervelés qui n’ont rien de mieux à faire, p Je fis on long discours pour prouver à mou grand-oncle que je ne m’étais rien permis qui ne fût très-convenable; mais il haussa les épaules, alla endosser sa robe de chambre, bourra sa pipe, et se mit à causer de la chasse de la veille.

Ce soir-là, il y avait bai au château. Mademoiselle Adelheid avait imaginé de faire retenir tout un orchestre d’artistes ambulants. Mon grand-oncle, fort ami de son repos, gagna son lit à l’heure accoutumée. Ma jeunesse et mon amour me faisaient adorer celle occasion de bal improvisé. J’avais achevé ma toilette, lorsque Franz vint frapper à la porte, et m’annoncer que le clavecin de madame l’intendanle était arrivé .«ur un traîneau, et que la baronne l’avait fait établir aussitôt dans sa chambre, où elle m’attendait sur-le-champ avec sa dame de compagnie. Jugez du frémissement de bonheur qui se glissa dans tous mes sens. J’étais ivre d’amour et de désirs; je courus chez Séra-

401 COXTES FANTASTIQUES.

piline. Mademoiselle Adellieid ne se possédait pas de joie; mais la baronne, déjà toute parée pour le bal, se tenait debout, en silence et dans une attitude mélancolique, près de la caisse oü reposaient les accords qu’en ma qualité de musicien et de poêle j’étais appelé à réveiller. — « Théodore, » me dit-elle en m’appelant par mon prénom, suivant l’usage du Nord, ((Théodore, voici l’instrument que nous attendions ; Dieu veuille que vous teniez bien votre promesse... »

Je m'approchai aussitôt; mais à peine eus-je détaché le couvercle du clavecin, que plusieurs curdes se brisèrent avec fracas; celles qui restaient se trouvaient être de si mauvaise qualité que leurs sons produisaient une cacophonie à écorcher les oreilles les plus fortes. — « C’est sans doute l’orcanisle qui a voulu l'essayer de nouveau, » s’écria mademoiselle Adellieid avec un joyeux éclat de rire. Mais Sérapliine n'était guère en train de gaieté. « Fatalité! » dit-elle à demi-voix; «je ne puis jamais ici me procurer un seul plaisir!... » En visitant la boite du clavecin, j’y trouvai heureusement un jeu de cordes de rechange. — « Nous sommes sauvés! » m’écriai-je aussitôt. « Patience et courage! Aidez-moi; le dégât sera bien vile réparé! » La baronne aussitôt me seconde de ses jolis doigts, tandis qu’.Adelheid déroule les cordes à mesure que je les appelle par les numéros du clavier. Après vingt essais infructueux, notre persévérance est couronnée d’un plein succès : l’harmonie .se rétablit comme par enclianlcmcnt. Encore un peu de travail, et l’instrument est d’accord ! Ce zèle, cet amour de l’art que nous avions mis en commun avait fait disparaître entre nous les distances. La belle baronne partageait naïvement avec moi le bonheur d’un succès qui lui promettait de douces distractions. Le clavecin était devenu entre nous une sorte de lien électrique; ma timidité, ma gaucherie s’effacèrent, il ne resta que l’amour, l’amour qui embrasait tout mon être. Je préludai sur ce cher instrument par ces tendres symphonies qui peignent avec tant de poésie les passions des contrées méridionales. Séraptiine, debout devant moi, m’écoutait de toute son âme : je voyais ses yeux rayonner, j’aspirais les fris.sons qui agitaient son sein; je sentais son haleine voltiger autour de moi comme un bai.ser d’ange, et mon âme s’en allait vers les deux! Tout à coup sa phy.sionomie parut s'enflammer, ses lèvres murmuraient en cadence des sons depuis longtemps éloignés de sou »

soDvenir; quelques noies échappées replacèrent mes doigts sans recherclie et sans effort sur une mélodie connue, et la voix de Sérapliine éclata comme un carillon de cristal.

C’était un luxe de divine poésie, on océan d’harmonie dans lequel mon cœur s’abîmait en criant à Dieu de nous appeler à lui... Quand je sortis de cette cxla.se , — « Merci, » me dit Séra|)liiiie. « merci de celle heure que je vous dois et que je n’ouhiicrai jamais! » A ces mois elle me tendit sa main; je tombai à genoux pour la bai-^er... Il me sembla que sous mes lèvres ses nerfs avaient tressailli... Cependant le bal nous appelait, la baronne avait disparu. Je ne sais comment je me retrouvai le soir dans la chambre du grand-oncle; mais ce soir-lù il me dit d’un air sévère qu’il n’ignorait rien de mon entrevue avec la baronne ; « Mais prends garde, » ajnula-t-il; « prends garde, cousin, tu cours sur une glace frêle qui cache un abime sans fond. Que le diable emporte la musique, si elle ne doit servir qu’à le faire faire des sottises en jetant le trouble dans la vie d’une jeune femme romanesque! Prends garde à toi. rien n’est si près de la mort qu’un malade qui se croit bien portant... »

— « Mais, mon oncle. » dis-je avec l’inlenlion de me justifier, « me croiriez-vous capable de chercher à surprendre le cœur de la baronne? » — « Magot que lu es, » s’écria mon grandoncle en frappant du pied; « si je le croyais une minute, je te ferais sauler par la croisée!....» L’arrivée du baron coupa court à celte saillie, et de longtemps le travail du justicier ne me laissa le loisir de retourner auprès de Séraphine. Ccpenpendant nos liaisons se renouèrent peu à peu. Mademoiselle Adellieid était souvent chargée de m’apporter un message secret de sa maltresse, et nous occupions autour du clavecin les fréquentes absences du baron. La présence de la dame de compagnie, dont le caractère était assez trivial, nous empêchait d’ailleurs de noos livrer à la moindre excursion dans le pays du sentiment. Mais je reconnus à des signes certains que Séraphine portait dans son cœur un fond de tristesse qui minait lentement sa vie.

L’n jour elle ne parut pas au dîner. Les convives s’empressèrent de demander au baron si la souffrance de sn femme lui causait quelque inquiétude sérieuse. — « Oh! nullement, » répondit le seigneur; « l’air vif de ce pays-ci, joint à l’enrouement que peut produire l’abus des séances musicales, a seul

i06 COUTES FANTASTIQUES.

causé ce malaise passager. » En disant cela, le baron me lan^a au regard détourné qui signifiait bien des choses. Mademei» selle Àdelheid en comprit assez pour que le rouge lui montât au visage. Elle ne leva pas les yeux, mais pour moi sa pose semblait dire qu’il faudrait à l’avenir user de bonnes précautions pour ne pas exciter la jalousie du baron, dont nous aurions à redouter quelque mauvais tour. Une vive anxiété s’empara de mes esprits; Je ne savais à quel parti me résoudre, l’air menaçant que le baron prenait sournoisement m’irritant d’autant plus que je n’avais rienà me reprocher; mais je craignais d’exposer Séraphine à subir quelques emportements. Fallait-il quitter le château ? mais renoncer à voir Séraphine me semblait un sacrifice au-dessus de mes forces. J’appris que toute la société allait partir pour la chasse après le dîner. J’annonçai à mou grand-oncle que je serais de la partie. — «A la bonne heure, k me dit le vieillard ; a c’est un exercice fait pour ton âge, et je te lègue immédiatement ma carabine et mon couteau de chasse. »

On partit; on prit ses distances dans la forêt voisine pour cerner les loups. La neige tombait fort épaisse, et quand le jour fut sur son déclin, il tomba une brume qui cachait à six pas les objets. Le froid me gagnait; je cherchai un abri dans un fourré, et après avoir appuyé ma carabine contre une branche de pin, je me remis de plus belle à rêver à Séraphine. Bientôt des coups de feu se succèdent de distance en distance; et, à dix pieds de l’endroit où je m’abritais, se dresse un loup énorme; je l’ajuste, je le tire, je le manque; il fond sur moi, mais la présence d’esprit ne m’abandonne pas, je reçois l’animal furieux sur la pointe de mon couteau de chasse, et il s’enferre jusqu’à la garde. Un des forestiers accourt au bruit de ses hurlements; les chasseurs se replient de notre côté, et le baron s’élance vers moi. — « Vous êtes blessé î » dit-il. — « Non, monsieur, » lui répondis-je ; « ma main a été plus sûre que mou coup d’œii. » Dieu sait tous les éloges que me valut cet exploit. Le baron exigea que je m’appuyasse sur son bras pour retourner au cliàteau. Un forestier portait ma carabine. Ces égards que m’accordait le seigneur de K....siltcu me touchéreut profondément. Je le jugeai dès lors tout autrement. Il me sembla un homme de cœur et d énergie. Mais en même temps je songeai à Sérapliine : je sentais qu’entre nous les distances

venaient encore de se rapprocher. Je conçus les espérances les plus hardies. Mais quand, le soir, tout rayonnant d’orgueil je racontai mon aventure au grand-oncle, il se contenta de me rire au nez, en disant : — « Dieu montre son pouvoir par la main des faibles. »

L’heure du repos avait sonné depuis longtemps, lorsque, passant dans la galerie pour aller me coucher, je rencontrai une figure blanche qui portait une veilleuse. C’était mademoiselle Adelheid. — « Bonsoir, » me dit-elle en riant, « beau chasseur de loups. Pourquoi courez-vous ainsi tout seul, sans lumière, comme un vrai spectre?... )> A ce mot de spectre, je frissonnai de la tète aux pieds, et je me rappelai les deux premières nuits de mon séjour au château. Mademoi.selle Adelheid s’aperçut de l’émolion subite qui m’avait saisi. — a Eh bien!» s’écria-t-elle en me prenant la main, « qu’avez-vous donc? vous êtes froid comme le marbre; venez, que je vous rende la vie et la santé... La baronne vous attend, elle se meurt d’impatience.»

Je me laissai entraîner sans résistance, mais sans joie ; j’étais sons l’empire d’une fatale préoccupation. La baronne en nous voyant entrer fît plusieurs pas au-devant de moi, en poussant une exclamation qu’elle n’acheva point, car elle s’arrêta tout à coup comme frappée d’une ai rière-pensée fatale. Je pris sa main que je baisai telle ne la relira pas, mais elle me dit: — « Théodore, qu’ètes-vous allé faire à la chasse? La main qui crée de si doux accords est-elle faite pour manier des armes et commettre des meurtres?... » Le son de cette voix adorée pénétra jusqu’à mon âme: un voile s’étendit sur ma vue, et je ne sais comment il arriva qu’au lieu d’aller m’asseoir au clavecin, je me trouvai sur le sofa, causant avec Séraphine de ma singulière aventure de chasse. Quand je lui eus appris les procédés de son mari, qui contrastaient si fort avec sa roideur accoutumée, elle m’interrompit en disant de sa voix la 'plus aimée : — « Voyez-vous , Théodore , vous ne connaissez pas encore le baron: ce n’est qu’ici que son caractère se montre aussi fâcheux. Chaque fois qu’il vient ici, une idée fixe l’y poursuit : c’est que ce château doit devenir le théâtre de quelque catastrophe terrible pour notre famille et pour son repos. Il est convaincu qu’un ennemi invisible exerce dans ce domaine une puissance qui tôt ou tard commettra un malheur immense. On raconte des choses extraordinaires du fondateur de ce ma-

i08 COMES FANTASTlQnBS.

jora(, et je sais moi-mème qne le château renferme un secret de famille; c'est une Inidilirn épouvantablement vraie, qu'un fantôme y vient souvent assaillir le propriétaire, et ne lui permet de faire dans cette enceinte que des séjours très-bornés. Chaque fois que j’y viens avec mon mari, j’éprouve des terreurs presque continuelles, et ce n’est qu’à votre art, cher Théodore, que j’ai dù un peu de soulagement. Aussi ne saurais-je vous témoigner trop de reconnaissance. »

Encouragé par cet échange de confiance, je racontai à Séraphine mes propres appréhensions. Mais comme je lui cachais ce que les détails avaient de trop effrayant, je vis son visage se couvrir d’une pâleur mortelle, et je compris qu’il valait mieux tout lui révéler que de laisser son imagination s'exalter outre mesure. Quand j’arrivai à parler de cette griffe mystérieuse qui grattait la porte murée, — «Oui, oui,» s'écria Séraphine, « c'est dans ce mur qu’est enfermé le fatal mystère! » et, cachant son beau visage de ses deux mains, elle tomba dans une profonde méditation. C’est alors seulement que je remarquai qu'Adelheid nous avait quittés. Je ne parlais plus, et Séraphine se tai.cait toujours. Je fis un effort pour me lever et aller au clavecin. Quelques accords que j'en lirai éveillèrent la baronne de son engourdissement ; elle m’écouta paisiblement chanter un air triste comme nos âmes, et ses yeux se remplirent de larmes... Je m’agenouillai devant elle, elle se pencha vers moi, et nos bouches s’unirent dans un baiser céleste; puis elle se dégagea de mou étreinte, se leva, et, parvenue à la porte de la chambre, elle se retourna et me dit : — « Cher Théodore, votre oncle est un digne homme qui me semble le protecteur de cette maison ; diles-lui , je vous prie de prier pour nous chaque jour, afin qu’il plaise à Dieu de nous préserver de tout mal... »

A ces mots, la dame de compagnie rentra. Je ne pus répondre à Séraphine: j’étais trop ému pour lui parler sans sortir des convenances qui nous étaient imposées. La baronne me tendit la main. — «Au revoir,» me dit-elle, «au revoir, cher Théodore; je me souviendrai longtemps de celle soirée. »

Quand je rentrai près de mon grand-oncle, je le trouvai endormi. Mes yeux étaient pleins de larmes : l'amour que j’avais pour Séra()hine me serrait le cœur d’une étreinte douloureuse, et mes sanglots devinrent bientôt si précipités et si forts que le justicier s'éveilla. — « Cousin, » s’écria-t-il, « décidément

tA POBTE MCRÉE. 409

vetix-la devenir fou? Fais-moi le plaisir d’aller te coucher au plus vile ! » Celle prosaïque apostrophe me remiit un peu durement à la vie réelle; mais il fallut oliéir. Quelques instants venaient à peine de s’écouler, lorsque j’entendis aller et venir, ouvrir et fermer des portes, et puis des pas dans la galerie. On vint frapper à la porte de notre chambre. — « Qui est là?» demandai-je d’une voix haute et rude. — « Monsieur le justicier, » répondit-on du dehors, «vile levez-vous 1 » C’était la voix du vieux Franz. — « Est-ce que le feu serait au château? » m’écriai-je. A ce mol de feu, mon grand-oncle, qui s’éveillait, bondit à bas de son lit et vint ouvrir. — « Pour Dieu , hâtezvous, » reprit Franz, monsieur le baron vous demande : madame la baronne est malade à la mortl » Le pauvre serviteur était d’une pâleur livide. Nous avions à peine allumé un flambeau que la voix du baron se fit entendre. — « Pourrais-je vous parler sur-le-champ, mon cher V...Î » disait-il. « Diable! » me dit le grand-oncle,» qui l’a prié de t’habiller? que vas-tu faire? » — « La revoir encore, lui dire que je l’aime , et mourir! » répondis-je d’une voix sourde et brisée. — « Ah! sans doute, j’aurais dû le deviner, » reprit le sévère justicier en me poussant la porte au nez et raellant la clef dans sa poche. Ivre de colère, je voulais rompre la serrure; mais, me ravisant promptement à l’idée des conséquences qu’aurait on pareil éclat, je me résignai à attendre patiemment le retour du grandoncle. bien décidé d’ailleurs à lui échapper à tout prix dès qu’il reparaîtrait. Je l’entendis, de loin, parler au baron avec une grande vivacité : mais je ne pouvais distinguer leurs paroles. Mon nom s’y mêlait, et mon anxiété devenait intolérable. Enfin le baron s’éloigna; il me sembla qu’on était venu le chercher précipitamment. Mon grand-oncle rentra et parut stupéfait de l’état de délire dans lequel il me trouvait. — « Elle est donc morte?... » lui criai-je en le voyant. « Je veux descendre , je veux la voir à l’instanl, et, si vous me refusez, je me fais sauter la cervelle sous vos yeux!... » Mon grand-oncle resta impassible, et me couvrant d’un regard de glace. — a Penses-tu donc , » me dit-il, « que ta vie ail pour moi la plus minime valeur, s’il te plaît d’en faire l’enjeu d’une pitoyable menace? Qu’as-tu à faire près de la femme du baron? De quel droit irais-tu te placer dans une chambre funèbre dont ta ridicule eonduile te défend l’entrée plus que jamais?... » Je tombai

navré, anéanti, sur un siège. Le graïui-oncle eut pitié de moi

a Maintenant, » poursuivit-il, «je veux bien que lu saches que le prétendu danger de la baronne n’était qu’un rêve. Mademoiselle Adelbeid perd la tète quand il tombe une averse, et les deux vieilles tantes, accourues au bruit, fatiguent la pauvre Séraphine de leurs soins et de leurs élixirs. Ce n’est rien qu’un évanouissement, une crise nerveuse que le baron attribue aux eflels de la musique. Or rà , puisque te voilà, je l’espère, suffisamment tranquillisé, je vais, avec la permission, fumer une bonne pipe; car, pour tout l’or du monde, je ne fermerais plus l’œil jusqu’au jour... Vois-tu, cousin, » reprit-il après une pause et en lançant d’épaisses bouffées de tabac, «je te conseille de ne pas trop prendre au sérieux la figure de héros qu’on te fait faire ici depuis tou aventure de la chasse aux loups. Un pauvre petit diable comme toi est souvent exposé à bien des mécomptes quand il a la vanité de sortir de sa sphère. Je me souviens qu’au temps où je suivais les cours de l’Université, j’avais pour ami un jeune homme d’un caractère doux, paisible, toujours égal. Un hasard l’ayant jeté dans une affaire d’honneur, il s’y comporta avec une vigueur qui étonna tout le monde. Malheureusement ce succès et l’admiration dont il se vit cajolé changèrent du tout au tout son caractère. De ferme et sérieux qu’il aurait dù rester, il devint querelleur et fanfaron...; bref, un beau jour il insulta un camarade pour le misérable plaisir de faire une bravade; mais il fut tué comme une mouche. Je ne te conte cette hisloirc-là, cousin, que pour tuer le temps; mais il se pourrait que tu trouvasses l’occasion d’en tirer profit. Et là-dessus voilà ma pipe vidée; le ciel est encore tout noir; nous aurions bien encore deux heures à dormir... » En ce moment la voix de Franz se fil entendre. Il venait nous apporter des nouvelles de la malade. — « .Madame la baronne, » nous dit-il, « est tout à fait remise de son indisposition, qu’elle attribue à un mauvais rêve... » A ces mots, j’allais lâcher une exclamation de bonheur; mais un coup d’œil do grand-oncle me tint bouche close. — « C’est bien, » dit-il à Franz, « je n’attendais que cela pour prendre un peu plus de repos, car à mon âge les insomnies sont malsaines. Dieu noos garde jusqu’à la fin de cette nuit I » Franz se relira, et bien qu’on entendit les coqs chanter au village voisin, le justicier se fourra de notiveau le nez dans la plume.

LA ponre murée. i(4

Le lendeinnin de fort bonne heure « je desceluiis à pas de loup, pour aller demander à mademoiselle Adcllieid lé bulletin de santé de ma chère Sérapliinc. Mais au seuil de l’apparte'^ ment je me trouvai en face du baron ; son resard perçant me mesura de toute sa hauteur. — « Que venez-vous chercher? » me dit-il d’une voix étouffée. Je resserrai de mon mieux mon émotion, et, prenant mon courage à deux mains, j'annonçai avec assez de fermeté que je venais de la part de mon oncle m’informer de l’état de madame la baronne. — « Tout va bien,» reprit froidement le baron; « elle a eu ses attaques de nerfs habituelles. Elle repose à celte heure; et je compte qu’elle paraîtra à la table. Dites cela; allez. »

L’expression du baron en me faisant cette réponse décelait une impatience qui me le fit juger plus inquiet qu’il ne voulait le paraître. Je saluai et j’allais me retirer, lorsqu’il m’arrêta par le bras, et me dit, avec un reaard qui me sembla foudroyant : — « J’ai à vous parler, jeune homme. » Le ton qu’il donnait à ses paroles me fit faire en une minute les suppositions les plus redoutables. Je me voyais en présence d’un mari offensé qui avait deviné ce qui se passait dans mon cœur, et qui s’apprêtait à en exiger un compte rigoureux. J’étais sans armes, si ce n’est on petit couteau artistement travaillé dont mon grand-oncle m’avait fait présent. Je le làlai dans ma poche à ce moment suprême, et toute mon assurance fut aussitôt réconfortée. Je suivis le baron, qui m’entraînait, bien décidé à vendre chèrement ma vie si les choses tournaient au tragique. Arrivé dans sa chambre, le baron ferma la porte avec soin, fit plusieurs tours de long eu large, et, s’arrêtant devant moi, les bras croisés sur sa poitrine, — « Jeune homme, » reprit-il, a j’ai à vous parler. » Toute mon énergie mit flamberge au vent, et ma réponse fut celle-ci : — « J’espère, monsieur le baron, que ce dont vous avez à m’entretenir ne nécessitera de ma part aucune exigence de réparation.» Le baron me regarda comme s’il n’avait pas compris ; puis il baissa les yeux, et, les mains derrière le dos, il recommença sa promenade. Je le vis prendre sa carabine et sonder la charge. Mon sang s'échauffa sous l'appréhension du péril, et j’ouvris au fond de ma poche mon petit couteau, en faisant un pas vers le baron pour qu’il ne pût m’ajuster. — « Jolie arme , » fit le baron , et il reposa la carabine dans un coin.

4^8 CONTBS FANTASTIQUES.

Je ne savais trop quelle contenance garder, lorsque le baron , revenant à moi, me mit la main sur l’épaule, et dit : — «Théodore, je dois ce matin vous paraître un peu extraordinaire. Je suis en eflet tout bouleversé depuis les angoisses de cette nuit. La crise nerveuse de ma femme n’avait rien de très-inquiétant; mais il existe dans ce château je ne sais quel mauvais génie qui me fait envisager toutes choses sous les couleurs les plus sombres; c’est la première fois que la baronne se trouve malade ici , et vous en êtes la cause unique. » — « Vraiment, » dis-je avec calme, «je ne saurais m’expliquer...» — « Je voudrais,» interrompit le baron, «que cet infernal clavecin se fût brisé en mille pièces le jour qu’il fut apporté chez moi!... Mais, après tout, j’aurais dû veiller dès le premier jour à ce qui se passait ici. Ma femme est si délicatement organi.sée que le moindre excès de sensations peut la tuer. Je l’avais amenée ici avec l’espoir que ce rude climat, joint aux distractions d’une vie âpre et forte, produirait sur elle une heureuse réaction ; mais vous avez pris à tâche de l’énerver davantage avec vos langoureuses mélodies. Son imagination exaltée la prédisposait à subir les plus fatales secousses , lorsque vous loi portez le dernier coup en racontant devant elle je ne sais quelle stupide histoire de revenant. Votre grand-oncle m’a tout dit : ainsi vous ne pouvez rien nier; je veux seulement que vous me répétiez vous-même tout ce que vous prétendez avoir vu. »

La tournure que prenait notre conversation me rassura suffisamment pour qu’il me fût possible d’obéir aux ordres du baron. Il n’interrompait mon récit très-circonstancié que par des exclamations saccadées qu’il réprimait aussitôt. Lorsque je vins à la scène où mon grand-oncle avait si puissamment conjuré le fantôme invisible, il leva au ciel ses mains jointes en s’écriant : — « Oui , c’est vraiment le génie tutélaire de la famille; et quand Dieu rappellera son âme, je veux que ses restes dorment avec honneur à côté de mes aïeux!... » Puis, comme je gardais le silence, il me prit la main, et ajouta : — «Jeune homme, c’est vous qui avez causé sans le vouloir le malaise de ma femme; il faut que de vous vienne sa guérison. » A ces mots, je sentis le rouge me monter au visage. Le baron, qui m’observait, sourit de mon embarras, et reprit, d’un ton qui frisait l’ironie ; — « Vous n’avez pas allaire à une

LA PORTE MVRÉE. 41 S

malade bien dangereuse , et voici le service que j’attends de vous. La baronne est tout à fait sous l’innueiice de votre musique, il serait cruel de la supprimer. Je vous autorise donc à la continuer, mais j’exige que vous changiez le genre des morceaux que vous exécutez devant elle. Faites un choix gradué de sonates de plus en plus énergiques; mêlez habilement le gai au sérieux; et pois, surtout, parlez-lui souvent de l’apparition que vous lui avez racontée. Elle se familiarisera peu à peu avec cette idée, et finira par n’y plus attacher d’importance. Vous me comprenez bien, n’est-ce pas? Je compte sur votre exactitude. » En achevant cette sorte d’instruction, le baron me quitta. Je restai confondu de me voir jugé comme un être de si peu de conséquence que je n’étais pas même capable d’éveiller la jalousie d’un homme par mes assiduités auprès de la plus belle femme qu’il fût possible d’imaginer. Maintenant mon rêve héroïque était brisé, je tombais an niveau de l’enfant qui prend au sérieux, dans ses'amusements, sa couronne de papier doré.

Mon grand-oncle, persuadé que j’avais fait quelque escapade, attendait mon retour avec anxiété. — «D’où viens-tu donc? » me cria-t-il du plus loin qu’il m’aperçut. — «Je viens,» lui dis-je tout déconcerté, « d’avoir on entretien avec le baron. » — tt Las ! » fit le digne justicier ; « quand je te disais que tôt ou tard tout cela finirait mai !... » L’éclat de rire dont mon grand-oncle accompagna cette saillie me prouva clairement que de tous côtés j’étais tourné en plaisanterie. Je souffrais violemment, mais je me gardai d’en laisser rien voir; n’avaisje pas l’avenir ouvert pour me venger du peu d’importance qu’on m’accordait? La baronne parut au dîner, vêtue d’une robe blanche dont l’éclat se mêlait à la pâleur mate de ses joues; sa physionomie respirait une mélancolie plus suave que jamais; je sentais, à son aspect, mon cœur se fondre dans ma poitrine; et pourtant j’éprouvais contre Séraphine elle-même, en dépit de sa divine beauté, quelque chose de la colère que le baron m’avait inspirée : il me semblait que ces deux êtres se réunissaient pour me mystifier ; je croyais lire je ne sais quoi d’ironique dans le regard à demi voilé de Séraphine, et toutes les gracieusetés de son accueil passé me blessaient comme un odieux mensonge. Je cherchai avec un soin extrême à me tenir aussi éloigné d’elle qu’il m’était possible, et je pris place

41 i CONTES FANTASTIQUES.

en(re deux mtlilaires, avec lesquels je trinquai à plein yerre et coup sur coup. Vers la fin du repas, un valet me préRentl une assiette remplie de dragées , et me glissa ces mots à l’oreille : — « De la part de mademoiselle Âdelheid. n Je prends l’assiette, et sur la plus grosse dragée je lis ces mots tracés sur l’enveloppe sucrée, avec la pointe d’un couteau : «lit Sérapliine? » Une flamme ardente circule aussitôt dans mes veines. Je jette on regard furtif à Adelheid; celle-ci me fait un signe qui semble dire : « Monsieur le buveur, vous n’oubliez donc que la santé de Séraphine ?» Aussitôt je porte mon verre à mes lèvres, je le vide d’un seul trait, et en le reposant sur la table, je m’aperçois que la belle baronne a fait comme moi , nous avons bu au même instant; et, quand nos verres touchent la table, nos yeux se rencontrent!... Un nuage passe sur mes yeux , et le remords de mon ingratitude me blesse au cœur. Séraphine m’aime ! je n’ai plus le droit d’en douter; mon bonheur va devenir de la folie. Mais on des convives se lève, et, selon l’usage du Nord , propose de boire à la santé de la châtelaine. Je ne sais quel dépit de me trouver prévenu embrase ma cervelle : je prends mon verre, je le lève; je reste immobile; il me semblait dans ce moment de fascination que j’allais tomber aux genoux de mon amante... — « Eh bien I que faitesvous donc, cher ami? » me dit mon plus proche voisin. Cette seule parole brise le charme; mes yeux se dessillent... mats Séraphine avait disparu.

Après le repas , mon ivresse était devenue si emportée qu’il me (fallut sortir du château , malgré l'ouragan qui tourbillonnait au dehors et la neige qui tombait à flocons épais. Je me pris à courir à travers les bruyères, le long des bords du lac, en criant de toutes mes forces : — « Voyez donc comme le diable fait danser le sot enfant qui voulait cueillir le fruit défendu dans le jardin de l’amour I... » El je courais, je courais à perdre haleine; et Dieu sait jusqu’où je serais allé de ce train-là, si je n’avais ou! mon nom crié dans les bois par une voix connue, celle du forestier général de R....silten. — « Holà! cher monsieur Théodore, » exclamait ce brave homme, « où diable êtesvous venu mouiller vos pieds dans la niege , au risque d’attraper un rhume mortel? Je vous cherche partout, car .M. le justicier vous attend au château depuis deux grandes heures. » Rappelé dans les voies du sens commun par le souvenir de mon

grand-oncle , je suivis, un peu machinalement, le guide qu’il avait envoyé à ma recherche.

En arrivant, je le trouvai qui fonctionnait gravement dans la salle des audiences de jusiice. Je comptais sur une mercuriale ; mais le bonhomme fut très - indulgent. — « Cousin , » me dit-il en souriant, « lu as bien fait de prendre l’air pour cuver ton viu d’aujourd’hui; mais sois donc à l’avenir plus raisonnable, tu n’es pas d’àge à te permettre ces petits excès- là. » Comme je ne répondais mot, et que, semblable à un écolier pris en faute, je faisais semblant de me mettre à la besogne, — « Conte-moi donc, au surplus, » reprit mon grand-oncle, « ce qui s’est passé entre le baron et toi. » J’avouai tout sans restriction. — a Fort bien, » interrompit mon oncle quand il en sut assez; « le baron te couliait là une fameuse mission I Heureusement pour Inique nous partons demain... »

 ces mots je pensai tomber de mon haut. Mais le lendemain le grand-oncle tenait parole , et depuis lors je n’ai jamais reva Séraphiue.

Peu de jours après notre retour, le respectable justicier fut assailli par des accès de goutte d’une extrême violence. Son humeur, par suite des souffrances qu’il endurait, devint tout à coup morose et acariâtre ; malgré mes soins et les secours de la médecine, le mal ne fil qu’empirer. Un matin, je fus appelé près de lui en toute hâte ; une crise plus cruelle que les autres l’avait fait presque trépasser; je le trouvai gisant sur sou lit; sa main tenait encore une lettre chiffonnée qu’il serrait fortement. Je reconnus l’écriture de l’intendant des domaines de R....sitlen; mais ma douleur était si grande que nulle curiosité ne s’éveilla dans mon esprit; je tremblais à chaque instant de voir expirer ce cher vieux parent, dont je connaissais pour moi la véritable affection. Enfin, après bien des heures d’angoisses, la vie reprit le dessus, le pouls recommença de battre, et la robuste organisation du vieillard lassa les attaques de la mort. Peu à peu le danger s’éloigna ; mais il resta bien des mois confiné , sans presque bouger , sur son lit de souffrance. Sa santé fut si délabrée par celte secousse, qu’il lui fallut se démettre de ses fonctions judiciaires. Il ne me resta plus d’espoir de jamais retourner à H....sitten. Le pauvre malade ne pouvait supporter d’autres soins que les miens, et, quand ses douleurs lui laissaient un moment de répit, toute sa consolation était de

causer longuement avec moi , mais jamais il ne parlait de notre séjour à R....siUen, et je n’osnis moi-mème y ramener ses souvenirs. Quand , à force de dévouement et de veilles assidues, je fus parvenu à rendre à mon grand-oncle une santé factice, le souvenir de Séraphine se réveilla dans mon cœur, entouré d’un charme plus puissant que jamais. Un jour que je rouvrais par hasard un portefeuille dont je m’étais servi pendant mon .séjour à R....silten, il s’en échappa quelque chose de blanc. C’était un ruban de soie qui attachait une boucle des cheveux de Séraphine. En examinant ce gage de souvenir laissé par l’amour secret que le sort avait brisé à sa naissance, je remarquai une tache rougeâtre sur le ruban. Était-ce du sans? et ce sang était-il un présage de quelque tragique événement? Mon imagination s’abandonnait aux suppositions les plus funestes, sans avoir aucun moyen de vériOer ses craintes ou de les faire cesser.

Cependant mon grand-oncle voyait peu à peu revenir ses forces avec les beaux jours. Par une tiède soirée, je l’avais amené une fois sous les tilleuls embaumés de notre jardin. Il était d’humeur gaie. — «Cousin, » me dit-il, «je me sens une force extraordinaire; mais je ne m’abuse pas sur l’avenir : ce retour de santé ressemble aux dernières et vives clartés d’une lampe qui va s’éteindre. Mais avant de m’endormir de ce dernier sommeil dont je sens l’approche avec le calme de l'homme juste , j’ai à m’acquitter d’une dette envers toi. Te souviens-tu de notre séjour à R....sitten?» Cette question inattendue me jeta dans un trouble inexprimable. Le vieillard s’en aperçut, et continua, sans me laisser le temps de chercher ma réponse :

« Cousin, » reprit-il , « tu te serais livré , sans mon secours , à une passion qui aurait pu te plonger dans on abîme de malheur, si je ne t’avais pas entraîné de R....sitten. Il existe sur les maîtres de ce château une mystérieuse histoire, à laquelle ton imprudence a failli le mêler ; maintenant que ce péril est passé, écoule-moi : je veux, avant que la mort nous sépare, le révéler des faits étranges. Peut-être trouveras-tu, quelque jour, l’occasion d’en faire ton profit. i>

Et voici ce que me raconta le grand-oncle, en parlant de luimême à la troisième personne.

Pendant une ora^ense nuit de 176 — , les habitants du manoir de R....si(ten furent éveillés en sursaut parune secousse pareille à un tremblement de terre. Tous les serviteurs de ce sombre domaine parcoururent avec effroi toutes les salles pour chercher la cause de cet événement ; mais on ne trouva nul vestige de destruction. Tout était rentré dans le calme séculaire où dormait l'antique résidence de la famille de K...sclien. Cependant le vieux majordome, Daniel, étant monté seul à la salle des chevaliers, où le baron Koderic de R.... se retirait chaque nuit après les travaux d’alchimie auxquels il se livrait avec ardeur, fut saisi d’horreur à la vue d'un lamentable spectacle. Entre la porte de la chambre de Roderich et la porte d’un autre appartement, se trouvait une troisième porte conduisant au sommet du donjon, dans un pavillon que le baron y avait fait construire pour ses expériences. Daniel ayant ouvert cette porte, un coup de vent éteignit son flambeau: des briques se détachèrent du mur, et tombèrent dans un goufl're avec un bruit rauque. Daniel tomba sur ses genoux en s’écriant : — « Miséricorde ! notre bon maître a péri d’une mort terrible!... » Peu de temps après, le corps du malheureux seigneur était rapporté dans les bras de ses domestiques éplorés. On le revêtit de ses plus riches habits, et on l’exposa dans une chapelle ardente érigée au milieu de la salle des chevaliers. L’examen des lieux fil reconnaître que la voûte supérieure du donjon s’était écroulée intérieurement. Le poids des pierres formant la clef de la voûte avait défoncé le plancher; les poutres, entraînées diins la même chute, avaient sous leur poids fait éclater une partie du mur mitoyen, et traversé comme des flèches les étages inférieurs, en sorte qu’en ouvrant dans l’obscurité la porte de la grande salle , on ne pouvait mettre le pied dans la tour sans rouler au fond d’un trou profond de plus de cent pieds.

Le vieux baron Roderich avait prédit le jour de sa mort , et l’avait annoncé à Wolfgang, l’alné de ses enfants, à qui revenait l’investiture du majorât de R....sitten. Ce jeune seigneur, ayant reçu à Vienne le message de son père, s’était mis en route sans délai pour se rendre auprès de lui. Â son arrivée, il trouva ses craintes cruellement réalisées, et tomba presque

418 COMTES TAMTASttOOBS.

évanoni au chevet du lit funèbre. — «Pauvre père ! » s’écria-tMl d’une voix brisée par les sanglots, après une longue pause d’accablement et de désespoir silencieux ; « pauvre père ! l’élude des mystères du monde n’a donc pu le donner la science qui prolonge la vie I s *

Après les funérailles du vieux seigneur, le jeune baron se Gt raconter par Daniel les détails de la ruine du donjon ; et, comme le majordome lui demandait ses ordres pour faire exécuter les réparations, — « Non, jamais l » dit Wolfgang; «que m’importe celle vieille demeure, où mon père consumait en oeuvres de sorcellerie les trésors dont j’avais droit d'hériter un jour? Je ne crois pas que la voûte du donjon se soit écroulée par un accident ordinaire. Mon père a péri victime de l'explosion de ses creusets maudits où fondait ma fortune. Je ne donnerai pas un florin pour remettre une pierre à celte masure. Je préfère achever l’habitation de plaisance qu’un de mes aïeux a commencée dans la vallée. » — « Mais, » dit Daniel, « quel sera le sort des anciens et fidèles serviteurs dont ce manoir était l’asile? irontils mendier le pain de la pitié ?» — « Que m’importe ? » reprit l’héritier du majorai ; « qu’ai-je à faire de ces vieilles gens? Je donnerai à chacun une gratification proportionnée à la durée de ses services. » — « Hélas! hélas 1 » s’écria eu se lamentant le majordome, «faut-il qu'à mon âge je me voie renvoyé de cette maison, où j’espérais que mes os reposeraient en paix! » — «Chien maudit, » hurla Wolfgang, le poing levé contre Daniel, «damné hypocrite, espères-tu bien de moi quelque faveur, et penses-tu faire de moi ta dupe, après avoir secondé mon père dans ses sortilèges qui consumaient jour à jour le plus clair de mon avoir, toi qui excitais le coeur d’un vieillard à toutes let extravagances de l’avarice? Ne devrais-je pas, pour te gratifier dignement, le faire mourir sous le bâton?» Grande fut, à ces mots, la frayeur de Daniel ; il se traîna en rampant aux genoux de son nouveau seigneur, qui, ne prenant de lui nulle compassion, le jeta sur le plancher d’un violent coup de pied dans la poitrine. Le misérable majordome poussa un cri éloulTé, comme une bêle sauvage blessée à mort, et se releva clopin-clopant, en jetant à la dérobée à son maître un regard plein de haine et de vengeance, sans ramasser une bourse d’or que le baron Wolfgang avait laissé tomber pour payer le mauvais traitement infligé à sou valet.

LA PORTE UIREE.

M premier soi» du nouvcaii propriétaire de R...sitlen fut de compulser à l’aide de son justicier, l'avocat V..., mou grandoncle, l’état des revenus du majorât. Cet examen, terminé avec le soin le plus minutieux, établit dans l’esprit du justicier que le vieux baron Roderich n'avait pu dépenser la somme totale des rentes annuelles de son domaine; et comme on n’avait trouvé parmi ses papiers que des valeurs très-insignirianles en lettres de change, il élait manifeste que le numéraire avait dû être caché en quelque lieu, dont le majordome Daniel, contident du défunt, possédait sans doute seul le secret. Le baron Wolfgang raconta au justicier la scène violente dans laquelle il avait frappé Daniel, et lui témoigna la crainte que, pour se venger, celui-ci ne voulût point découvrir la cachette où reposaient probablement les ducats du vieux seigneur. M. le justicier, en homme de sens et en légiste hahile qui sait faire jaser les gens à leur insu, engagea Wolfgang à ne point s’inquiéter, et déclara qu’il se chargeait d’interroger Daniel. Mais ses premiers essais furent infructueux. A chaque question, Daniel répondait avec un sourire sardonique : — « Mou Dieu, monsieur le justicier, je n’ai garde de faire des mystères à propos de quelques misérables écus! Vous en trouverez un bon nombre dans un caveau attenant à la chambre à coucher de mon pauvre maître ; quant au surplus, » ajouta-t-il avec des yeux où étincelèrent des reflets sanglants, «il faudrait l’aller chercher sons les décombres du donjon. Je gage qu’on y pourrait trouver assez d’or pour acheter une province! »

Conformément à ces indications, on fouilla le caveau en présence de Daniel. Il y avait là un grand coffre de fer plein de pièces d’or et d’argent, avec un parchemin plié sous le couvercle. Ou y lisait ce qui suit, écrit de la propre main du vieux baron : — « Celui qui héritera , après ma mort , do majorai de « R....sitten, recueillera ici cent cinquante mille ducats dont « ma suprême volonté est qu’il fasse usage pour construire à «l’angle occidental de ce château, à la place du donjon qu’il « trouvera détruit, un phare, dont le foyer devra brûler toutes «les nuits pour éclairer les voyageurs du lac.» Ce singulier testament était signé du nom et des armes de Roderich, baron de R....silten, et daté de la nuit de Saint-Michel, 176 — .

Après avoir vérifié le compte des ducats, Wolfgang se tourna vers Daniel. — «Tu as été,» lui dit-il, «un fidèle serviteur.

et je regrette la' violence dont j’ai usé envers toi injustement. Pour te dédommager, je le conserve dans tes fondions de majordome. Selon ton désir, tes os reposeront dans ce château; mais d'ici -là, si tu veux de l’or, baisse-toi et puise à pleines mains. » Daniel ne répondit au jeune baron que par un rauque gémissement. Le justicier tressaillit au son extraordinaire de cette voix, qui semblait sangloter dans une langue infernale : — «Je ne veux point de ton or : je veux ton sang!... » 'Wolfgang , ébloui par l’aspect du trésor qui roulait sous ses yeux, n’avait point observé la mine équivoque de Daniel, lorsque celui-ci, avec la lâcheté d'un chien battu, se courba pour baiser la main de son seigneur et le remercier de ses gracieuses bontés.

Wolfgang ferma le coffre, dont il serra la clef dans sa poche; puis il sortit du caveau, en disant à Daniel , avec un front redevenu tout à coup soucieux : — « Serait-il donc si diffîcile de retrouver les trésors enfouis sous les décombres du donjon ? » Daniel, pour toute réponse, secoua la tète, et ouvrit la porte qui donnait sur le donjon ; mais à peine fut-elle ouverte, qu’un tourbillon de vent froid chassa dans la salle une masse de neige , et de l’abime s’éleva une chouette qui fit à tire-d’aile plusieurs tours et ressortit tout effarée, en poussant des cris lugubres. Le baron s’avança sur la saillie du gouffre, et ne put s’empêcher de frémir en sondant du regard sa noire profondeur. Le justicier, craignant quelque vertige, tira Wolfgang en arrière, tandis que Daniel se hâtait de fermer la porte fatale , en disant d’un ton pileux : — « Hélas ! oui , là-bas sont ensevelis et brisés les instruments du grand art de mon honoré maître, des objets du plus haut prix !» — « Mais, » s’écria le baron, « tu as parlé de trésors monnayés , de sommes considérables... » — « Oh 1 » reprit Daniel , « je voulais dire seulement que les télescopes, les cornues, les quarts de cercle , les creusets, avaient coûté des sommes considérables... Je ne sais rien de plus...» Ou ne put obtenir du majordome aucune autre réponse.

Le baron Wolfgang se sentait tout joyeux d’avoir à sa disposition lies sommes assez fortes pour subvenir aux frais de construction du château neuf qu’il voulait achever. Des architectes renommés furent appelés à R....sitten pour dresser des plans à choisir ; mais le seigneur du domaine, ne pouvant se décider

LA POnTE MUREE.

pour aucoQ de ceux qui lui furent présentés, se décida à dessiner lui-mètne les croquis de l’éléganle habitation qu'il voulait s’ériger, et, du reste , il ne négligea rien pour payer libéraletnenl tous les ouvriers dont le travail fut employé.

Daniel paraissait avoir oublié ses griefs contre Wolfgang, et se comportait à l’égard du baron avec une réserve pleine de respect.

Quelque temps après ces événements, la vie paisible des habitants de U....silten fut troublée par l’arrivée d’un nouveau personnage, Hubert, frère puîné de Wolfgang. Cette visite inattendue produisit sur le titulaire du majorât une impression singulière. Il repoussa les embrassements de son frère, et l'entraîna violemment dans une chambre écartée où ils restèrent enfermés dorant plusieurs heures. Au bout de cette longue séance, Hubert sortit d'un air consterné, et demanda son cheval; mais, nu moment de son départ, le justicier V..., pensaut que ce rapprochement devait rétablir à tout jamais la concorde ' entre les deux frères, trop longtemps divisés par des dissensions de famille, pria Hubert de rester encore au château pour quelques heures; et en même temps le baron Wolfgang survint et joignit ses instances à celles du justicier, en disant à son frère : — o J'espère qu’avant peu tu réfléchiras. » Ces paroles calmèrent, en apparence, l’agitation d’Huberl; il se décida à rester. Vers le soir mon grand-oncle monta dans le cabinet de Wolfgang pour le consulter au sujet d’un détail d’administration du majorât. Il le trouva en proie à une violente anxiété, et parcourant la chambre à grands pas , comme un homme que préoccupe une idée fixe et poignante, — a Mon frère vient d’arriver , » dit Wolfgang , « et j’ai retrouvé en lui . tout d’abord, les témoignages de celle aversion de famille qui nous sépare depuis de longues années. Hubert me hait parce que je suis riche et qu’il a dévoré, en vrai prodigue, la majeure partie de sa fortune. 11 vient à moi avec les dispositions les plus hostiles, comme si je devais être rendu responsable de ses folies. Je ne puis ni ne veux me dessaisir de la plus minime partie de mes droits sur les revenus du majorât. Mais, en bon frère, je consentirais à lui abandonner la moitié qui m’appartient d un vaste domaine que notre père possédait en Courlaude. Ce sacrifice de ma part mettrait Hubert en mesure de payer les dettes qu’il a contractées , et de tirer de la gène sa femme

4t2 ro.VTES FANTASTIQteS.

et ses enfanis, qui souffrent aujourd’hui des suites de son ipsr prévoyance et de son inconduite. Mais figurez-vous, mon cher V..., que cet enragé prodigue a découvert par je ne sais quel sortilège l’existence entre mes mains du coffre où sont renfer-» mes les cent cinquante mille ducats que nous avons trouvés dans le caveau. Il prétend me contraindre à lui céder la moitié de cette somme I Mais que la foudre m’écrase avant que j’y consente; et s’il médite contre moi quelque mauvais office, Dieu me garde, et fasse échouer ses tentatives!... »

Le justicier n’oublia rien pour faire envisager à Wolfgang la visite de son frère sous un aspect moins odieux. Chargé par le baron de négocier avec Hubert une transaction, il s’acquitta de cette mission confidentielle avec infiniment de zèle. Hubert, pressé par des besoins d'argent fort actifs, acceptait les offres de Wolfgang en y mettant deux conditions : la première, que Wolfgang ajouterait à sa part de l'héritage un présent de quatre mille ducats qui seraient employés à calmer les poursuites des plus acharnés d’entre ses créanciers; la seconde, qu’il lui serait permis de passer quelques jours à R....sitten, auprès de son frère bien-aimé.

\ celte demande, Wolfgang se récria vivement qu'il u’y pouvait souscrire, sa femme étant d’ailleurs sur le point d’arriver. Au reste, il fit compter à Hubert deux mille pièces d’or, à titre de pur don. En écoutant le message du justicier, Hubert fronça le sourcil : — a Je réflécbirai, » dit-il; a mais provisoirement je suis installé ici, et je n’en bouge. » Le justicier s’épuisa ea vains efforts pour le dissuader de sa résistance aux désirs du baron. Hubert ne pouvait se résigner tanquillement à voir le majorai entre les mains d’un frère privilégié par son droit d’atnesse. Cette loi lui paraissait souverainement injuste et blessante. La générosité de Wolfgang loi paraissait plus cruelle à supporter qu’une injure. — «Ainsi donc, n s’écriait-il, « mou frère me traite comme ou mendiant! Je ne l’oublierai jamais, et bientôt, j’espère, il appréciera les conséquences de son procédéàraou égard.» Hubert s’installa, comme il l’avait annoncé, daus une des ailes du vieux château. 11 passait ses journées à la chasse, et souvent Daniel l'accompagnait; c’était, d'ailleurs, le seul des habilauts du manoir dont les rapports parussent lui convenir. 11 vivait, du reste, dans une retraite presque absolue, évitant par-dessus taute chose de se rencontrer avec son frère..

LA ^OtltE i^S

Lé justicier ne resta pas longtemps sans concevoir quelques soupçons et sans tnanifester une certaine déflance à l’égard de inéssire Hubert et de sa vie mystérieuse. Un matin, celui-ci entra dans son cabinet, et annonça qu’il avait changé de manière devoir, qu'il était prêt à quitter pour toujours R....sitten, moyennant qu'on lui comptât sur l’heure les deux mille pièces d’or convenues. Sun départ, disait-il, était fixé à la nuit prochaine; et, comme il désirait voyager à cheval, il demandait que la somme lui fCtt remise en une lettre de change sur le banquier Isaac Lazarus, de la ville de K..., où sou intention était d’établir son séjour.

Cette nouvelle causa une joie inelTable à Wolfgang. — «MoU cher frère, » disait-il en signant les lettres de change, « a donc entln renoncé à ses fâcheuses dispositions à mon égard! La bonne harmonie est à jamais rétablie entre nous, ou du moins il n’attristera plus de sa présence le séjour de ce château. »

Au milieu de la nuit suivante, le justicier V... fut réveillé en sursaut par un gémissement lamentable. 11 se dressa sur sou séant et prêta l’oreille; mais tout était rentré dans le silence, et V... s'imagina qu’il avait fait un mauvais rêve; il quitta son lit et vint à la fenêtre pour calmer ses esprits en respirant l’air froid de la nuit. A peine était-il resté quelques minutes penché sur l'appui de la croisée, qu'il vit le portail du manoir s’ouvrir en criant sur ses gonds t ouillés. Daniel le majordome, armé d’une lanterne sourde, (it sortir de l’écurie un cheval sellé qu’il amena dans la cour; puis un autre homme, enveloppé jusqu’aux yeux dans un manteau de fourrures, sortit des appartements du château : c’était Hubert, qui s’entretint durant quelques minutes avec le majordome en faisant des gestes fort animés, après quoi il rentra dans le château. Daniel reconduisit le cheval à l’écurie, la ferma ainsi que le grand portail, et se retira sans bruit. Le justicier se livrait à toute sorte de conjectures à propos de ce départ manqué. 11 se demandait par quel motif Hubert avait pu se raviser; n’existalt-il pas entre lui et Daniel quelque lien de complicité pour produire un mal que l’avenir seul ferait connaître?... Toutes les suppositions possibles étaient également dangereuses et pénibles; il fallait une grande sagacité et une infatigable surveillance pour déjouer les mauvais projets que pouvaient nourrir entre eux ces deux hommes, dont le dernier surtout, maître Daniel, était déjà

iii CONTES FANTASTIQUES.

couvert, aux yeux du justicier, d’un vernis de malfaisance ineffaçable. V... passa le reste de la nuit au milieu de ces singulières réflexions, qui n’étaient rien moins que rassurantes. Au point du jour, comme il allait essayer de se rendormir, il entendit un grand bruit de voix confuses, et des gens qui couraient en tous sens : bientôt plusieurs domestiques éperdus vinrent frapper à sa porte, et lui annoncer avec désolation que le baron de Wolfgang avait disparu, sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu. Il s’était mis au lit la veille à son heure accoutumée ; puis il avait dù sortir en robe de nuit avec son flambeau, car ces objets ne se retrouvaient plus dans sa chambre à la place qu’ils occupaient la veille.

Frappé d'une idée subite qui lui causait la plus cruelle angoisse, le justicier V... se souvint du fait dont la nuit passée l’avait rendu le témoin involontaire. Il se rappela aussi le cri lamentable qu’il avait entendu. Le cœur en proie aux plus funestes appréhensions, il courut vers la salle des chevaliers : la porte qui communiquait au donjon était ouverte!... Le justicier montra du doigt l’abtme de la tour, et dit aux domestiques glacés d’effroi : — « C’est là que votre malheureux maître a trouvé la mort cette nuit!... » En effet, à travers une épaisse couche de neige qui s’était amoncelée pendant la nuit sur les décombres, on voyait un bras roidi par la mort sortir à moitié d’entre les pierres. Il fallut plusieurs heures, et au risque des plus grands dangers pour ramener, au moyeu d'échelles ajustées les unes aux autres, le cadavre du baron Wolfgang. Une de scs mains crispées serrait encore avec force le flambeau qui lui avait servi à se diriger jusque-là; fous ses membres étaient horriblement disloqués par sa chute, et déchiras par les angles de roche.

Hubert accourut des premiers, offrant sur son visage tous les signes d’un désespoir vrai. On déposa le corps de Wolfgang sur une grande table, à la même place où quelque temps plus tôt on avait mis celui du vieux Roderich. Hubert se jeta sur le cadavre en pleurant. — « Frère, » s’écriait-il, « je n’ai pas demandé celte fatale vengeance aux démons qui m’obsédaient!... » Le justicier, qui était présent, ne comprit pas ce que pouvaient signifier ces paroles mystérieuses , mais un instinct secret qu’il ne pouvait réprimer lui désignait Hubert comme le meurtrier, par jalousie, du titulaire du majorât.

Quelques heures après celle scène douloureuse. Hubert vint le trouver daus la salle des audiences de justice. Il s’assit, pâle et défait, dans un fauteuil de ciiène, et prit la parole d'une voix que l'émolion faisait trembler : — «J’étais, » dil-il, «l’ennemi de mon frère, à cause de celle loi absurde qui enrichit l’atiié de la famille au préjudice des autres enfants. Un affreux malheur a terminé ses jours. Je souhaite que ce ne soit pas un châtiment du ciel pour la dureté de son cœur. Me voici, aujourd’hui, titulaire du majorai : Dieu sait combien ce changement de fortune est affligeant pour mon cœur; tout bonheur est fini pour moi en ce monde. Quant à vous, monsieur le justicier, je vous confirme pleinement dans les charges et pouvoirs qui vous étaient confiés du vivant démon père et de mon frère; gérez ce domaine selon vus vues, dans mon meilleur intérêt. Pour moi, je vais quitter ce château : je ne puis vivre un seul jour de plus sur le théâtre d’événements si déplorables. » A ces mots, Hubert se leva et sortit de la salle. Deux heures

après, il courait à franc étrier sur la roule de K

Cependant on s’occupait des causes qui avaient pu causer la mort de l’infortuné baron. La commune opinion était qu’il avait voulu se lever de nuit, pour aller chercher quelque livre dans la bibliothèque. Trompé par un demi-sommeil, il s’était trompé de porte et avait ouvert celle du milieu, qui donnait sur , l’ablme. Toutefois, cette explication n’clail guère satisfaisante: la porte du donjon devait être habituellement verrouillée avec un grand soin, et il fallait du temps et de la force pour l’ouvrir; comment donc imaginer sérieusement que le jeune baron eût pu être victime d’une pareille erreur? Le justicier sc perdait en recherches, lorsque Franz, le serviteur favori de Wolfgang, qui l’écoulait se parler à lui-même, l'interrompit pour dire : — « Ah! ce n’est pas ainsi, monsieur le justicier, que ce malheur est arrivé! » Mais toutes les questions dont on le pressa ne purent tirer de lui le moindre éclaircissement en présence de témoins. Il déclara qu’il ne parlerait qu’au justicier, et sous le sceau du secret. Il raconta plus lard, dans un mystérieux tête-à-tête, que le défunt parlait souvent des trésors qu'il supposait ensevelis sous les décombres du donjon; qu'il s'était fait remettre la clef de la porte par Daniel, cl que souvent, au milieu de la nuit, il allait se pencher sur le gouffre, pour rêver à loisir aux immenses richesses que son amour de l’or supposait

426 CONTES EANTASTIOWEB.

enfouies dans celle profondeur. Il était probable que durant une de ces pérégrinations noclurncs il avait été frappé de vertige, et précipité. Daniel, qui paraissait ressentir mieux que personne toute l’horreur de cet accident, proposa de faire murer la porte ; et son avis fut sur-le-champ mis à exécution.

Hubert, investi du majorai, retourna daus sa province de Courlaude, laissant au justicier Y... les pouvoirs nécessaires pour administrer en son lieu le domaine de K....sitten. Le projet de construction d’un château neuf fut délaissé, et l’on s’occupa seulement d’étayer les débris de l’ancien.

Plusieurs années après ces événements, Hubert reparut un jour à R....sitten: c’était au commencement de l’automne. Durant le court séjour qu’il fit au majorât, il eut de fréquentés entrevues secrètes avec le justicier, parla de sa mort prochaine, et annonça qu’il avait à l’avance déposé son testament dans les mains des magistrats de la ville de K... — Ses pressentiments se justifièrent : il mourut l’année suivante. Son fils, qui portait le même nom que lui, se rendit aussitôt à K. ...sitten pour prendre possession de son héritage ; sa mère et sa sœur l’accompagnèrent. Ce jeune seigneur paraissait enclin à tons les vices. Dès son arrivée à R. ...sitten, il s’attira la haine de tous les commensaux du manoir; le premier acte de sa volonté allait mettre sens dessus dessous tout le domaine, lorsque le justicier déclara qu'il s’opposait formellement à l’exécution déé ordres donnés par ce jeune fou , jusqu’après la lecture du testament de son père, qui pouvait seul lui conférer dans une mesure convenable les droits qu’il s’arrogeait.

Cette résistance inattendue de la part d’un homme qui n’était à ses yeux qu’un premier valet, transporta de colère le jeune seigneur. Mais le justicier sut faire tête à l’orage, et maintint courageusement l’inviolabilité de ses fonctions. H alla jusqu’à ordonner au jeune Hubert de se retirer de R. ...sitten jusqu’au jour fixé pour la lecture du testament. — A trois mois de lù, les parchemins furent ouverts à K..., en présence des magistrats de la ville. Outre les témoins nécessaires à celte audition, le justicier V... avait amené un jeune homme de bonne mine, mais simplement vêtu, et qu’on pouvait prendre pour son secrétaire. Le futur possesseur du majorai sc présenta d’un air arrogant, et réclama la prompte lecture du testament, n’ayant pas, disait-il, grand temps à perdre en sottes formalités.

LA POnTB MIRÉB. iS7

Le défunt baron Hubert de R...>9itten déclarait^qu'il n’ataU jamais possédé le mcnjorat comme véritable titulaire, mais qu’il l’avait géré dans l’intérêt du flis unique de son frère Wolfgang de R....si(ten. Cet enfant portait, comme son grand>père, le nom de Rodericli; lui seul pouvait être le légitime héritier du majorai. Le testament racontait en outre que le baron W’olfgaiig, dans ses voyages, s’était uni à Genève, par mariage secret, avec une fille noble, mais sans fortune. Sa femme, au bout d’un an, l’avait laissé veuf avec un fils dont nul ne pouvait contester les droits de naissance, et qui se trotfvait ainsi appelé au titre du majorai. Enfin, pour expliquer son silence perpétuel durant sa vie au sujet de celte révélation, Hubert déclarait qu’une convention particulière entre Wolfgang et lui avait fait de ce silence une obligation sacrée.

Lecture achevée par le tabellion des articles du testament, le Justicier y... se leva, et présentant aux magistrats le jeune inconnu qu’il avait amené, — « Messieurs, » dit-il, « voilà lê baron Roderich de R..., fils légitime de Wolfgang de R..., et seigneur par droit d’héritage du majorât de R....sitten. »

Hubert, entendant ces paroles, parut anéanti comme si la foudre eût éclaté sur sa tête; puis, revenant à lui par une sorte de crispation convulsive, il étendit sa main comme une menace contre le jeune homme qui lui ravissait si soudainement sa fortune, et s’élança hors de la salle avec tous les signes d’un furieux délire. Cependant, par l’ordre des magistrats, Roderich tira de son sein les écrits qui établissaient irrécusablemenl son identité; il plaça également sous leurs yeux des lettres de son père à sa mère. Mais, sur les titres juridiques, W’oKgaiig avait pris la qualité de négociant, et le pseudonyme de de Born ; et ses lettres, bien que la ressemblance d’écriture pût être vérifiée, ne portaient cependant pour signature que l’initiale W. Les juges se trouvèrent fort embarrassés pour décider celte grave question, et se séparèrent pour procéder à une enquête rigoureuse sur les faits qui leur étaient soumis. Hubert, instruit de ce qui se passait, adressa aussitôt une requête à la régence du district pour être mis en possession immédiate du majorai, à défaut de preuves suffisantes en faveur de sou adversaire. Le tribunal décida qu’il en serait fait ainsi que sollicitait le baron Hubert de R....sitten, si à bref délai le

jeune Roderich n’avait pas fourni des témoignages inattaquables de la légitimité de ses prélenlinns.

Le justicier V... compulsa soigneusement tous les papiers laissés par Wolfgang de R...; il était assis une fois, vers minuit, dans la chambre à coucher du défunt à R....sitten, le nez plongé dans la poudre des vieux dossiers; la lune brillait au dehors d’un éclat sinistre dont les reflets blafards sillonnaient les murs de la grande salle voisine, dont la porte était ouverte. Tout à coup le justicier fut tiré de son travail par ou bruit de pas qui montaient l’escalier, et par le cliquetis d’un trousseau de clefs. Il se leva et s’avança dans la salle, en prêtant une oreille attentive. Une porte s’ouvrit, et un homme à demi vêtu, portant une lanterne sourde, entra d’un pied chancelant, le visage pâle et défait. V... reconnut Daniel; il allait lui parler, lorsqu’en examinant les traits du vieux majordome, il s’aperçut qu’il était en proie à un accès de somnambulisme, car il marchait les yeux fermés, — se dirigea vers la porte murée, posa sur le plancher sa lanterne, tira une clef du trousseau pendu à sa ceinture, et se mit à gratter à la porte en poussant de rauques gémissements. Quelques instants après il appliqua son oreille au mur, comme pour surprendre quelque bruit, et d’un geste impératif sembla imposer silence à quelqu’un. Enfin, après toutes ces mystérieuses démonstrations, il se baissa, reprit sa lanterne, et s’en retourna par où il était venu. Le justicier le suivit avec précaution. Daniel descendit, alla ouvrir l’écurie, scella un cheval, le conduisit dans la cour du château , et après être resté un peu de temps la tête courbée, dans la posture d’un valet qui reçoit les ordres de son maître, il fit rentrer le cheval à l’écurie, et remonta dans sa chambre, dont il eut soin de verrouiller la porte. Cette scène étrange fit naître dans l’esprit du justicier l’idée qu’un crime avait été commis dans le château, et que Daniel en avait été le complice ou le témoin.

Le jour suivant, vers la brune, Daniel, s’étant présenté chez lui pour certains détails de son service, le justicier lui prit les deux mains, et le fit asseoir sur un fauteuil vis-à-vis de lui : — « Contez -moi un peu, » lui dit-il, o mon vieux Daniel, ce que vous pensez de l’issue du procès embrouille qui s agite entre Hubert et le jeune Roderich? » — Hein! Iiein! que m’importe lequel des deux sera le maître ici? » répondit Daniel

en clignant les yenx et baissant la voix, comme s’il eût craint d’être enlenda. — « Qu’avez-vous doue, Daniel, » reprit le justicier, « vous tremblez de tous vos membres, comme si vous aviez fait un crime. On dirait, à vous voir, que vous venez de passer une nuit fort agitée. » Daniel, au lieu de répondre, se releva pesamment, et voulut sortir de la cliambre en jelaul autour de lui un fauve regard. Mais le Justicier, le forçant de se rasseoir, lui cria sévèrement: — « Keslez, Daniel, etdiles-moi sur l'heure ce que vous avez fait la nuit dernière; ou plutôt expliquez-moi ce que j’ai vu... » — « Eh! mon Dieu, qu’avezvous vu? n flt le vieillard en frissonnant. Le justicier raconta la scène nocturne que je viens de décrire. En l’écoutant, le vieux majordome, stupéfait, s’était lai.ssé aller au fond de son grand fauteuil, et il cachait son visage dans ses mains pour se soustraire au regard pénétrant qui l’interrogeait. — ail parait Daniel, » poursuivit le justicier, « que l’envie vous prend, durant la nuit, d’aller visiter les trésors que le vieux baron Roderich avait amassés dans le donjon. Dans leurs accès, les somnambules répondent sans détour aux questions qui leur sont faites : la nuit prochaine, nous causerons ensemble de certaines choses. » Â mesure que le justicier parlait, Daniel devenait plus troublé; aux derniers mots de V..., il poussa un cri aigu, et tomba en syncope. Des valets appelés sur-le-champ le portèrent dans son lit, privé de connaissance. Il passa de celte crise à un état de léthargie complète qui dura plusieurs heures.

 son réveil, il demanda à boire, renvoya le domestique chargé de veiller près de lui, et s’enferma dans sa chambre.

La nuit suivante, comme le justicier songeait à faire sur Daniel une épreuve décisive, il entendit du bruit au dehors, comme si l’on brisait plusieurs vitres. Il courut à la croisée : une vapeur épaisse sortait de la chambre de Daniel, dont on avait forcé la porte pour le sauver de l’incendie. On avait trouvé le vieux majordome évanoui sur le plancher. Sa lanterne cassée à côté de lui avait embrasé les courtines du lit, et, sans les prompts secours qui lui furent prodigués, il eût été consumé misérablement. 11 avait fallu, pour arriver jusqu’à lui, briser la porte armée de deux énormes verrous. Le justicier comprit que Daniel avait voulu s’interdire la possibilité de sortir de chez lui, mais que l'instinct aveugle qui dirige les somnambules avait été plus fort que sa volonté. Il s’était réveillé au

430 CONTES EANTASTtQtlES.

miliea de ia crise en (rodvant une résistance ibnceouluntée; sa veilleuse échappée de scs mains avait mis le feu, et reOTol lui avait fait perdre l’usage de scs sens. Kevenu à lui, Daniel fit une grave et longue maladie, dont il ne se releva que pour se traîner dans un état de langueur effrayant.

üu soir que le justicier, toujours occupé de reclierclier les preuves qui établissaient les droits de Roderich, son protégé, fouillait encore une fois dans les archives de lt....silten, Daniel entra dans la chambre, marchant à pas mesurés, comme un spectre. Il se dirigea tout droit vers le bureau du justicier, sur lequel il déposa un portefeuille de cuir noir; puis il tomba à genoux en s'écriant : — « Il y a un juge au ciel! Je Voudrais avoir le temps de me repentir! « Puis il se leva et sortit de la chambre à pas lents, comme il y était venu.

Le portefeuille noir contenait des papiers précieux, tous écrits de la main du baron de Wolfgang et revêtus de son sceau. Ces papiers établissaient clairement la légitimité de son llls, et contenaient l’histoire de son mariage secret. Ces preuves devenaient inattaquables. Hubert fut obligé de les reconnaître quand elles lui furent présentées, et il déclara devant les juges qu’il se désistait de toutes ses prétentions à l’héritage de son oncle Wolfgang de R....sitteu. Après celte démarche, il quitta la ville et le pays. On sut qu'il s’était rendu à Pélersbourg, où il avait pris du service dans l’armée russe, et qu’on l’avait envoyé en Perse. Sa mère et sa sœur s’occupèrent, après son départ, dê mettre ordre aux affaires de leurs domaines tle Courlande. Roderich, violemment épris de la sœur d’Hubert, suivit ces dames dans leurs terres, et le justicier V... étant retourné à K..., le château de R....sillcu redevint plus désert et plus sombre que jamais.

Depuis la scène du porlcfeuille noir, Daniel était retombé si mal, qu'il fallut remettre ses fonctions à un autre majordome. Franz fut investi de cet emploi, qui était une juste récompense de ses fidèles services. Peu de temps après, toutes les affaires juridiques relatives au majorât furent complètement éclaircies; les formalités légales furent remplies par les soins du justicier V..., qui ne se donna point de relâche qu’il n’eût vu le jeune Roderich installé sans conteste, et à l’abri de toute crainte ultérieure. On ne tarda guère à apprendre que Hubert, son compétiteur, avait péri dans une bataille contre les Persans; eil

iorte que ses biens de la Courlande passèrent entre les mains de la belle Séraphine, sa sœur, qui partageait l'amour de Roderich, et qui s'unit bientôt ù lui par les nœuds du mariage.

Les fiançailles eurent lieu à R sittcn au commencement du

mois de novembre, et rien ne fut épargné pour donner à cette cérémonie toute la splendeur qu’exigeaient le haut rang et la richesse des futurs époux. Le justicier V..., qui se regardait depuis nombre d’années comme inséparable des seigneurs de R....silten, avait choisi pour domicile au château l’ancienne chambre à coucher du vieux Roderich, afin, pensait-il, d'être ainsi plus à même d’épier les secrets de la conduite de Daniel. Or, un soir que le baron et son Justicier, assis dans cette chambre aux deux bouts d’une table placée devant un énorme brasier, s’occupaient de la véritication des revenus du domaine, l’ouragan mugissait an dehors avec furie ; les sapins de la forêt craquaient comme des squelettes de géants> et les murmures de la bise, pareils à des sanglots, tournoyaient dans les galeries.—-«Quel temps épouvantable là- bas, et qu’il fait bon ici!» s’écria V.... — «Oui, oui, épouvantable,» répéta machinalement Roderich, que rien n’avait pu jusqu’alors distraire de ses calculs. Il se leva pour aller à la croisée observer les effets de la tourmente; mais à peine debout, il retomba sur sa chaise, la bouche béante, le regard fixe, la main tendue vers la porte qui venait de s’ouvrir pour livrer passage à une figure livide et décharnée dont l’aspect eût inspiré la terreur aux plus braves.

C’était Daniel !...

Plus pâle que Daniel, et agité d’un mouvement de fièvre ardente en voyant le vieux majordome gratter à la porte murée, le baron Roderich s’élança vers lui en criant : — «Daniel! Daniel. que viens-tu faire ici à cette heure? » Daniel poussa un hurlement et tomba à la renverse. Ou voulut le relever, le malheureux était mort. — «Grand Dieu! » s’écria Roderich en joignant les mains, « quel crime m’a fait commettre un moment de frayeur! Cet homme était somnambule, et les médecins ne disent-ils pas qu’il suffit d’appeler un homme par son nom, quand il est dans son accès d’hallucination , pour le tuer soudainement? » — « Baron, » dit gravement le justicier, « ne vous accusez point du châtiment de cet homme qui vient de mourir, car c’était le meurtrier de votre pèrel... » — « De mon pèrel...» — «Oui, monseigneur ; c’est la main de Dieu

432 TONTES FANTASTIQÜES.

qui l’a frappé quand vous avez parlé; la terreur qui vous a saisi, c’est l’instinct d’odieuse répulsion qui s’empare de nous à l’aspect, au contact d'un scélérat. Les paroles que vous venez de faire entendre à Daniel, et qui l'ont tué, comme un coup de foudre, sont les deruières qu’avait prononcées votre infortuné père, n

Le justicier, tirant alors de son sein un écrit soigneusement cacheté, et qui était tout entier de la main d’Hubert, frère de Wolfganz de R....sitlen, se mit à dévoiler aux yeux de Roderich les mystères de haine et de vengeance qui avaient amené déjà tant de malheurs dans la famille de R... 11 fit lecture d’une sorte de confession autographe, dans laquelle Hubert (celui qui venait de mourir en Perse) déclarait que son animosité contre son frère Wolfgang datait de l’institution du majorât de R....sitten. Cet acte de la volonté de leur père qui le privait, lui Hubert, de la meilleure part de sa fortune pour avantager son frère aîné, avait laissé dans son cœur les germes d’un ressentiment que rien ne parviendrait à éteindre. Depuis cette époque, Hubert, cédant à un irrésistible besoin de vengeance, avait concerté avec Daniel les moyens les plus propres à faire naître la désunion entre Wolfgang et le vieux baron Roderich. Le vieillard voulait illustrer le nouveau majorât par l’alliance de sou fils aillé avec une des plus anciennes familles du pays. Scs observations astrologiques lui avaient même fait lire dans le cours des astres la certitude de celte union ; aussi tout choix que Wolfgang aurait pu faire à l'encontre de sa volonté serait devenu pour lui une cause de chagrin mortel et de malédiction.

Wolfgang, épris à Genève d'une violente passion pour une jeune fille de noble lignage, mais privée de toute fortune, s’était flatté d’amener, à force de temps et de soins, son vieux père à approuver le mariage qu’il avait contracté secrètement avec la femme qu’il adorait. Sur ces entrefaites, le vieux baron, ayant, trouvé dans les constellations le présage de sa mort prochaine, avait écrit à Genève pour ordonner à Wolfgang de se rendre immédiatement auprès de lui. .Mais, lorsque celui-ci arriva, son père était mort, comme on l’a vu au commencement de cette histoire. Du peu plus tard, lorsque Hubert vint à R...silten, pour régler avec son frère les affaires de la succession, Wolfgang lui apprit franchement le mystère de son ma-

hk PORTE Mt!RÉE. i33

riage, en exprimant ?a joie d'avoir obtenu dn ciel un fils, et de pouvoir incess immenl découvrir à son épouse bien-aimée que le négociant de Born, auquel elle avait uni son sort, était le riclie et puissant liérilicr des barons de R... 11 lui confia en même temps son projet de retourner incessamment à Genève pour en ramener la baronne Séraphine de R... Mais la mort le surprit au moment de ce voyage. Hubert profila de celle mort pour assurer sa succession directe au majorai, puisque rien n’établissait les droits du fils de Wolfgang. Cependant, comme il y avait en lui un fonds de loyauté, le remords ne larda pas à s’emparer de son esprit. L’a incident qu’il regarda comme providentiel acheva d’éveiller en lui la crainte des châtiments célestes. 11 avait deux enfants déjà âgés de onze ou douze ans, et qui se donnaient l’un à l’autre des preuves continuelles de mésintelligence. Or, un jour, l’aîné de ces deux enfants disait à l’autre : — «Tu n’es qu’un misérable, loi; Je serai un Jour le suzerain de R...silten, et alors il le faudra, mon cher cadet, venir humblement me demander de quoi acheter un pourpoint neuf. » Le cadet, irrité de cette plaisanterie, frappa son frère d’un coup de couteau dont les suites furent mortelles. Hubert, effrayé de ce malheur, envoya le fils qui lui restait à Pélersbourg, où il fut placé dans un des corps d’armée aux ordres de Suvarow. Le chagrin qui le rongeait lui fit faire de sérieuses réflexions. Il recueillit avec un soin religieux les deniers du majorai, et envoya à Genève, sous le nom supposé d'un parent du négociant de Born, des secours pécuniaires abondants pour subvenir à l'entretien du jeune fils de Wolfgang. Quant à la mort de Wolfgang, elle était restée longtemps un aflreux mystère que la folie de Daniel laissait à peine entrevoir.

Voici comment l’expliquait la confession d'Hubert.

Dans la nuit de son départ, Daniel, qui voulait sans doute tirer profil de l’animosité qui régnait entre les deux frères, le retint au moment de monter à cheval, eu lui di.sant qu’il ne fallait pas abandonner ainsi un magnifique héiitage à l’avarice de Wolfgang. — «Eh! que puis-je y faire?» s’était écrié Hubert en se frappant le front avec rage; puis il avait ajouté en faisant un geste de menace avec sa carabine : — « Ah I que n’ai-je pu, dans la confusion d’une chasse , trouver l'heure de lui lancer un plomb sùr 1... » — « Heureux êtes-vous de n’avoir pas commis cette imprudence!... » reprit Daniel en lui

43 i CO.XTKS FANTASTIOliKS.

serrant le bras. « Mais, seriez-vous décidé à rentrer en posseèsion de ce domaine, si vous n’aviez pas la responsabilité des moyens?... » — « Oui, à tout prix, » murmura sourdement le farouche Hubert. — o Heslez donc ici dès celte heure, » lui dit Daniel; « vous êtes chez vous, baron de R....siUen, car léCl*^ devant seigneur du majorât est mort cette nuit écrasé dans tes décombres du donjon !... »

Or, voici Comment ce drame fatal s’était accompli : Daniel, qui poursuivait son projet de s’approprier une bonne somme d’argent, sans compter les présents du nouveau baron, avait observé que toutes les nuits Wolfgang venait méditer au bord de l’ablme qu’avait creusé la chute de la clef de voûte du donjon. Une nuit donc, après avoir connu le prochain départ d’Hubert, il était allé se poster dans un angle obscur de la salle des chevaliers pour y attendre que Wolfgang parût à son heure accoutumée ; et lorsque le malheureux baron avait ouvert la porte de la tour, il l’avait poussé par les épaules dans le gOuffré.

Son avarice sordide louchait ainsi à la réalisation de ses es- Dérauces, et sa haine s’était rassasiée de vengeance.

Cruellement ému de ces horribles révélations, le baron Roderich ne pouvait plus vivre dans ce château, sur lequel reposait un voile de sang. Il retourna dans ses terres de Courlaude, d’où il ne venait plus à R....sitten qu’à l’époque des chassèi d’automne.

Franz, le nouveau majordome, racontait, pendant mon séjour à R....sitlen, que de temps en temps, durant les nuits qu’éclairait la pleine lune, on apercevait l’ombre de Daniel errer à travers les galeries et les grandes salles do manoir.

Tel fui le récit que me fit mon grand-oncle le justicier. Je risquai alors timidement une question sur Séraphiire. — «Cousin, » me dit le bon vieillard d’une voix émue, (i la cruelle destinée qui frappait la famille de R....sitten n’a pas épargné cette pauvre jeune femme. Deux jours après notre départ, elle a été renversée de roche en roche dans une partie de traîneau , sa tête a été brisée. Le bâton est inconsolable de sa perte. Cousin, nous ne retournerons jamais à R....sitten. »

A ces mots, la Voix de mon grand-oncle à’éteignit dans les larmes. 3e le quittai le cCeur navré.

LE C(£L'R u’a.GATB. i35

Bien de$ 90Dées après ces événemenls, le justicier donnait depuis longtemps dans la tombe. La guerre et Napoléon ravageaient le Nord, et je revenais de Pétersbourg en côtoyant les bords de la mer. En passant près de la petite ville de K..., j’aperçus à une grande distance une flamme étoilée. A mesure que j’approchais, je distinguais un foyer très-ardent. Je demandai au postillon si c'était un incendie. — « Non, monsieur,» répondit-il, « c’esi le phare de R....sitlen... »

Le phare de R....siticnl ce nom réveilla tous les souvenirs de mon cœur. Je revis dans une pâle auréole ma Séraphine adorée!... Je me fis conduire au village où demeurait l’intendant du domaine, je demandai à le voir. — « Monsieur, » me dit un commis à la livrée royale en ôtant sa pipe, «il n'y a plus ici aucun intendant des domaines de K.,.,sitlen.C’est ici un domaine acquis à la couronne par la mort sans héritiers du dernier baron de R..,.sitlen, défunt depuis seize ans. u Je montai jusqu’au manoir; il était en ruines. On avait employé les meilleurs matériaux à la construction d’un phare sur le rocher. Un paysan que je rencontrai sur la lisière des bois de sapins me raconta, d’un air saisi, qu’au retour de la pleine lune on voyait souvent des ombres blanchâtres se poursuivre à travers les décombres, en poussant des cris lamentables.

Douce âme de ma Séraphine , tu n’iras pas dans ces lieux désolés I Dieu t’a rappelée à lui, pour chanter de saints cantiques parmi ses anges I...

LE C(EIR P’AGATE.

Tout près de la ville de G..,, en arrivant du côté du sud, on aperçoit un château de style moyen âge qui semble, comme un géant de pierre, observer la route à travers les échiircies d’un bois de pins qui l’entoure. Perrière cette résidence, se déroule un grand parc tout couvert d'ombre et de mystère. La solitude qui règne dans le château vous saisit au cœur comme le froid de la tombe, et c’est â peine si le vieux concierge daigue ré-

pondre an voyageur curieux que c’était ici la demeure de feu M. le conseiller privé Keiiilingcr.

La déroralioii intérieure du château rappelle les peintures, les arabesques et tous les bizarres caprices des artistes français du siècle de Louis XIV^ Cette mode a présidé jusqu'à l’arrangement des jardins, tout remplis de grottes artiPicielles. de ponts suspendus, et de courants d’eau vive qui s’épanouissent en gerbes limpides sur des pelouses taillées symétriquement. Au bout des jardins, dans un bosquet de saules pleureurs aux branches échevelées, se dresse un petit monument en marbre de Silésie, et au milieu de cette espèce de cippe funéraire est incrusté on cœur en agate veinée de lignes rougeâtres. On dirait un cœur sanglant. En l’examinant de plus près, on lit ces mots gravés au burin sur l’agate : « Repose en paix! »

Longtemps avant que cette inscription fût gravée, et, si j’ai bonne mémoire, le huitième jour de septembre de l’an 180 — , on homme et une femme déjà avancés en âge contemplaient ce petit monument. — a Cher conseiller, » disait la vieille dame , « par quelle singulière fantaisie avez-vous fait ériger ce petit pavillon larmoyant sous lequel, dites-vous, voire pauvre cœur doit reposer un jour dans cette enveloppe d’agate? » — «Chut ! » fit le conseiller en serrant le bras de sa compagne ; « appelez ma conduite fantaisie, manie, bizarrerie; mais songez qu'il m’a fallu bien souffrir pour arriver à ne plus trouver un peu de repos qu’auprès de ce simulacre de la mort! Vous-même à qui je parle, A Julie! Julie, ne vous souvenez-vous pas que vous m’avez causé un chagrin mortel au temps où nos cœurs, jeunes tous deux, auraient pu épancher l’un dans l’autre tant de fleurs d’espérance et de si doux fruits d’amour?... » A ces mots, le conseiller et la vieille dame échangèrent un regard plein d’émotion. — «Ce n’est pas moi, c’est vous seul. Max, qu’il faut accuser, » reprit-elle; « si vous n’aviez pas été si cruellement fataliste, si vous n’aviez pas cherché sans cesse à créer autour de vous mille sujets d’inexplicables tourments de cœur et d’esprit, je n’aurais pas été forcée de confier le calme de mon avenir à un homme moins brillant que vous, mais doué de qualités paisibles. Oh ! Max, ne me reprochez point de ne vous avoir point assez aimé! c’est vous seul, je le répète, qui vous êtes créé des souffrances. » — « C’est vrai, » dit le conseiller après un moment de silence. « Je suis forcé de reconnaître que

L« CCEL’R o'AGAte. 437

mon pauvre cœur est incapable d’aflectueux épanchements; l’imasination. qui le domine, a desséché scs fîbres. Nul être ne peut m’aimer, car il n’y a plus rien en moi de sympathique et de doux. Tous les dévouements viendraient échouer contre ma vie, comme ils se briseraient contre ce cœur de pierre! » — « Et pourquoi donc cette aiKreur qui vous excite contre vousmème? n répliqua la vieille dame, a Vous qui répandez le bien autour de vous, et qui savez consoler les souffrances d’autrui, comment ne trouvez-vous pas de baume pour vos afflictions? comment vous défiez-vous sans cesse de vos amis? p — «Ah!p s’écria le conseiller en se frappant le front, « c’est qu’il a plu à Dieu de me donner la srcovde. vue qui fait percer l’avenir, qui devine les dangers, et qui n’aide ù les prévenir qu’au prix de continuelles anxiétés! Je crois qu’il y a toujours à côté de nous une puissance occulte ennemie de notre bonheur, qui fait son unique étude de nous séduire et de nous entraîner vers l’abtme des chutes irréparables. Je souffre et je lutte, et je suis malheureux au milieu de mon bonheur apparent, comme si je portais au front le signe de Caïn ! p — a Toujours les mêmes rêveries! p fit la dame en laissant échapper un profond soupir. « Mais, dites-moi, cher conseiller, dites-moi. pour quitter cet entretien si luüubre , ce qu’est devenu ce jeune et charmant enfant, le fils de votre jeune frère, que vous accueilliez, il y a quelques années, avec les témoignages d’une affection toute paternelle, n — « Je l’ai chassé, p cria le conseiller; « c’était un monstre!... t>

— « Un monstre! y pensez-vous? un enfant de six ans!... p

— O Oui, p reprit le conseiller; « vous savez l’histoire de ce frère dont vous parlez; je vous ai raconté plus d’une fois les tours infâmes qu'il m’avait joués, et tout le mal qu’il s’efforçait de me faire en échange de mes services. Vous savez comment, plongé dans une extrême misère , grêce à son inconduite , il feignit à mon égard les plus hypocrites dehors pour me faire croire à son repentir et pour capter mon appui. Vous savez comment il profita de son séjour dans ma maison pour soustraire de mes papiers certains documents... Mais il est inutile de vous fatiguer de ces détails. L’infàme disparut un jour, pour se soustraite aux effets de mon juste ressentiment. Je recueillis son enfant qu’il avait abandonne , et je ne songeais qu’à lui préparer pour l'avenir une destinée tranquille et honnête, lors-

438 CONTES FANTASTIOUES.

qu'un avis du destin m’est arrivé à temps pour (pe faire secouer ce serpent que je récliautTais dans mon seiu. Allons donc, p dit la dame: « c’était encore quelque rêve de votre esprit inquiet! » — a Vous allez en juger, » poursuivit le conseiller. « L’esprit bourrelé de chagrins que rien ne pouvait adoucir, j’avais conçu la triste pensée de faire ériger dans ce jardiu le monument que vous voyez, et sous lequel je veux que mon cœur soit déposé quand je ne serai plus. Eh bien, un jour qqn je venais de visiter les ouvriers, j’aperçus ce maudit enfant, qui se nommait Max, comme moi, jouani avec ce cœur d’agate, dont il se servait comme d’une boule de jeu de quilles. Une sombre terreur glaça mon âme ; j’entrevoyais dans cet acte d'enfant le présage des maux qu’il pourrait me causer un jour; et pour couper court à nos rapports, qui ne m’offraient plus que méfiance et danger, j’ordonnai à l’intendant de m^ biens de me débarrasser de la présence de ce petit scélérat. Je sais qu’il est en lieu sûr, mais de ma vie je ne consentirai à le revoir. »

— « Quelle dureté ! quelle folle vengeance pour un mal ima~ ginairel » s’écria la dame. — > « Ne vous déplaise, Julie, p Qt le conseiller en s’inclinant, « les coups du sort ont un peu plus d’importance que les délicatesses imprudentes de votre sexe. » A ces mots, monsieur le conseiller privé IteutUnger offrit la main à madame la présidente Foerd , et la conduisit hors du jardin.

A quelque temps de là, le château de Reullinger réunissait dans son enceinte une brillante société conviée à une fêle triennale que le conseiller appelait la fête du bon vieux temps. Tous les invités devaient s’y présenter costumés à la mode de 1760, avec perruques à marteaux, justaucorps galonnés, robes à paniers, et frisures à l’oiseau royal. C'était une sorte de raout carnavalesque dont l’aspect était fort piquant.

Deux jeunes gens , Ernest et Willibald , s’abordèrent dans une allée écartée. Us se regardèrent on moment de la tète aux pieds, puis éclatèrent tous deux d’un fou rire à l’examen de leur physionomie respective, sous l’accoulrement qu'ils avaient emprunté dans la garde-robe du conseiller. — a Ma foi,}p dit Willibald , qui rattrapa le premier son sérieux, « l’idée de ce digne Hoollinger n’est pas dépourvue de bon sens. Regarde un peu si ces belles dames ne sont pas adorables de coquetterie

LE OOEVB d’agate. 439

sons lears oripeaux, qui leur donnent l’air de dochesses de théâtre. C’est à nous faire improviser sous nos perruques toutes les galanteries du genre Pompadour, qui a fait fureur en France. Mais vois donc comme est charmante celte jeune fille ; c’est Julie, la fille du président Foerd. Je ne sais qui me retient d’aller lui füire une déclaration à brûle-pourpoint, en style tout à la fois amphigourique et délicat. Je lui dirais : — «O chère amiel l’eau qui creuse le marbre à la longue en tombant goutte à goutte, — l'enclume qui s'endurcit à mesure qu’elle subit les chocs mille fois redoublés des marteaux, — le rayon du soleil qui.... s •xsÂhlque le diable t’emporte, » interrompit Ernest; « grâce à les extravagances, cette belle Julie, qui venait en rêvant de notre côté, s'est sauvée à ton aspect comme une gazelle effarouchée. Nul doute à présent qu’elle ne s’imagine que nous passions le temps à nous moquer des dames en général, et d’ellemème en particulier. Elle va nous faire mettre au ban de toute la société féminine! » — «Bahl» s’écrie >\'illibald , «on sait bien que j’ai la réputation d’un franc étourneau, et les filles se garent de moi comme d’un dangereux démon; mais, fatuité à part, je sais les chemins qui mènent au but en dépit de tout obstacle, et j'ai des procédés sûrs qui m’amènent les gens quand il m’en coûte de leur faire des avances. Livrons-nous à la joie, et fêtons notre ami Reutlinger, que je vois arriver là-bas tout pimpant. »

En causant ainsi , les deux amis arrivèrent sur une pelouse en face du château. Une douzaine de personnages, lassés du cérémonial de rôles qui ne les amusaient plus, avaient accroché habits et perruques aux branchages d’un massif de sureaux, et faisaient une partie de paume à laquelle le grave conseiller luimême n’avait pas dédaigné de se mêler. Les joueurs furent tout à coup distraits par un charivari musical ; chacun courut en hâte reprendre sa perruque et l’habit galonné. — «Qu'est-oe encore que cela?» dit Ernest. — «Belle demande!» s'écria Willibald, «je gage que c’est l’arrivée de l’ambassadeur turc; c’est ainsi qu’on appelle , si lu l’ignores, le baron d’Exter, le plus cocasse original qui ail, de mémoire d homme, cabriolé sous la voûte céleste, il a été jadis ambassadeur à Constantinople, et à l'entendre il a mis en action dans ce pays-là toutes les aventures , tous les prestiges des Mille el Une Nuila. Il va jusqu’à se vanter de posséder les merveilleux secrets du grand

roi Salomon , le patron des charlatans qui s'intitulent magiciens. Ce baron d’Exler atTecte des formes mystiques qui produisent grand eflet sur les gens simples, et grâce à .ses grimaces il a pris sur le conseiller Reutlinger un énorme ascendant. Tous deux sont enthousiastes furibonds des doctrines de Mesmer, et je te les donne pour des visionnaires comme on en voit peu. P

Willibald achevait à peine ce panégyrique, lorsque l’ex-ambassadeur turc fit son entrée dans le Jardin. C’était une manière d’homme sculpté en boule et vêtu à l'orientale, à l’exception d’une vaste perruque poudrée à frimas, et d'une paire de bottes fourrées dont il s’affublait par des considérations d'hyeiène intime. Les gens qui l'accompagnaient en Jouant du fifre et do tambourin, n'étaient rien moins que son maître d’hôtel et trois ou quatre valets haut perchés, tous graissés d’une couche épaisse de teinture noire qui leur donnait une mine africaine, et coiffés de bonnets pointus assez semblables à des san-benitos espagnols.

Le baron d'Exler s’appuyait sur le bras d’un vieil officier qui paraissait ressuscité des champs de bataille de la guerre de sept ans. C’était M. le général Uixendorf, autorité militaire de la ville de G..., et qui s'était affublé pour la solennité de ce Jourlà de son vieil uniforme chamarré de broderies. — o Salama milek, p dit le conseiller au baron d'Exter, en venant au-devant de lui les bras ouverts. Le baron ôta son turban du dessus sa perruque pour rendre le salut à sou digne hôte et ami. En même temps quelque chose de brillant comme un mannequin chargé de paillettes dorées , s’agita derrière les rameaux d’un grand cerisier : cet objet représentait le conseiller de commerce Harseber en habit officiel de cérémonie, il se fit Jour à travers les assistants pour venir donner l’accolade à M. l’ambassadeur turc, dont il était un des plus pas^iunnés admirateurs. Ce personnage avait habité l’Italie pendant sa Jeunesse, et il en était revenu avec des manies musicales qui rendaient encore plus ridicule son fausset chevrotant, qu’il prétendait aussi habile à faire des roulades que le gosier du maestro Fariuelli. — a Je gage , P dit Eioest à son ami , «que .M. Ilar.scber a bourré ses poches de cerises pour les oflrir aux dames; mais comme lesdites poches sont incrustées de tabac d'Espagne, Je doute qu’on accorde un doux accueil à ses puantes galanteries, p

LB COEUR d’agate. Ü4

Oo reçot l’cimbassadeor avec un vif empressement. La jolie Julchen Foerd s’approcha pour baiser la main du eéiiéral avec une Hffeclioii toute Oliale ; mais aussitât l'ambassadeur se jeta à son cou pour la baiser sur les deux joues, sans se soucier par son brusque mouvement d'écraser les orteils du conseiller Harsclier, qui poussa un miaulement douloureux de l’effet le plus comique. M. d’Fxter tira la jeune flile à l’écart, et se mit à causer avec elle en animant cet entretien des gestes les plus impatients. — h Ce eaillard a donc le diable au corps, n dit Ernest à son ami. — « Je le crois . » répomlit W’illibald , « car bien qu’il soit le parrain de la fillette, je sais qu’il en raffole, et il se pourrait bien qu’il eût sur elle quelques projets bien darieereux. » Tout à coup M. l’ambassadeur s’arrêta court au milieu de son colloque, étendit sa main droite en avant, et cria de toute sa force : « Apporte !» — « Bon, » fit Willibald , « ce damné bavard raconte pour la millième fois riiisloire de son chien de mer! »

Or, il faut savoir que le baron d’Exter habitait en Turquie un palais de marbre élevé sur les côtes du Bosphore. Un jour qu’il se promenait sur In galerie, il entend un cri perçant, regarde et voit au bord de l’eau une femme turque dont un chien de mer venait de ravir le petit enfant. La pauvre mère au désespoir se tordait les mains en pleurant. Exter s’élance au rivage, entre dans l’eau jusqu’aux genoux, étend le bras et crie : — Apporte !... Aussitôt le chien de mer reparaît tenant .sa proie dans la gueule, et dépose l’enfant sain et sauf aux pieds du grand enchanteur; puis il se replonge dans les flots, et Exter rentre majestueusement chez lui, sans laisser à la bonne femme le temps de le remercier.

Ernest accueillit ce conte avec un rire homérique. — « Ce n’est pas tout, » ajouta AVillibald, qui tenait à mener à fln son récit. « Le baron d’Exter, non content de sa belle action, ayant appris que la mère de l’enfant était la femme d’un pauvre ouvrier depuis longtemps infirme, lui envoya une somme considérable. La femme, en reconnaissance de tant de bienfaits, vint le supplier d’accepter comme témoignage de sa gratitude un petit saphir qu’elle portait au doigt. Exter, croyant ce cadeau d’une mince valeur, ne l’accepta que pour ne pas désobliger celle qui l’offrait de si bon cœur; mais quelle ne fut pas sa joie lorsque, plus tard , examinant celte bague , il déchiffra,

ut CONTIS FANTASTIOrt»-

grâce à sa profonde science, des caractères arabes dont Tialar' prétalion lai apprit qu’il était l'heorena possesseur de l’anneau magique dont se servait le grand Ali pour attirer les colombes de Mahomet avec lesquelles il entretenait souvent des converr ■ations en langage de l'autre monde. » — « Voilà certes bien des merveilles, » dit Ernest, « mais allons donc savoir ce qui se passe là-bas dans ce cercle où les curieux se font la courte échelle pour voir des choses probablement bien inléressantes. »

En s’approchant du groupe, les deux amis distinguèrent au milieu une petite femme à tournure de Bohème, haute de quatre pieds au plus , avec une tète en citrouille, et qui sautait, gambadait avec une étrange vélocité, en chantant sur un air criard : « Amenez vos troupeaux, bergères I » — «Croirais-tu,» dit WiVlibald, « que cette figure rabougrie est la sœur de la belle Julie Foerd? Quelle mystification de la naturel... » Ce spectacle était aussi triste que ridicule ; les deux amis s’en éloignèrent pour ne pas gâter leur joie par des réflexions trop philosophiques; d’ailleurs, le prélude d’un concert les appelait d’un autre côté du jardin. Reutlinger avait pris un violon sur lequel il joua fort habilement une sonate de Corelli , avec accompagnement sur le clavecin par le général Rixendorf , et sur le téorbe par maître Harscher. Puis , madame la présidente Foerd chanta une romance italienne d’Anfossi, au milieu de laquelle la porte du kiosque où se donnait le concert s’ouvrit brusquement.

Un jeune homme de bonne mine s’élança parmi les assistants, et, tombant aux genoux du général Rixendorf, s’écria d’une voix haletante : — u O monsieur le général, je vous dois mon salut I comment pourrai-je m’acquitter jamais envers vous?» Le général parut très -embarrassé de celle scène, il releva le jeune homme, et l’entraina doucement derrière une charmille, en s’efforçant de calmer son exaltation. Tout le monde était fort intrigué de celte aventure; chacun avait reconnu dans le jeune homme le secrétaire du président Foerd, qui attira en ce moment tous les regards ; mais celui-ci prisait gravement son tabac, et causait en français avec madame la présidente. Cependant l’ambassadeur turc ne pouvant plus maîtriser sa curiosité et ,lui ayant demandé un mot d'explication, le pré.'-ident se contenta de répondre qu’il ne pouvait deviner ce qui avait inspiré à son jeune Max l’idée d’une pareille algarade. Puis, pour

LE cnEUR d’agate. 443

M soustraire à d’autres questions , il s’esquiva du kiosque , et 'Willibald le suivit de près.

La famille Foérd se composait de trois demoiselles, qui n’i> tnitèreul pas la bonne contenance de leur père. La laide Nan^ nette agitait son éventail en accusant l’inconvenance du jeune homme. Julie s’était retirée dans un coin, où elle semblait fuir tous les regards et cacher sa rougeur. Quant à mademoiselle Clémentine, elle faisait du sentiment romanesque avec un jeune et beau gentilhomme qui semblait l'écouter avec trop de dis« traction en lorgnant du coin de l’œil les rafraîchissements qu’apportait un valet.

Willibald rentra: tous les curieux se pressèrent autour de lui, en allongeant le cou et multipliant tous les monosyllabes qui peuvent constituer une question. L’ami d’Ernest, tout en répondant qu’il ne savait rien , affectait on air de finesse qui voulait dire : < J’ai appris bien des choses. » Enfin , comme on le pressait trop vivement , — « Messieurs , » dit-il , « si vous exigez absolument que je vous fasse ici tout haut quelque confidence, permettez qu’avant tqut je pose à la société deux ou trois questions importantes. Le jeune Max, secrétaire du président Foerd, ne vous a-t-il pas toujours paru doué d’une foule des meilleures qualités? » — « Sans nul doute, » s’écrièrent les dames d’une commune voix. — « Son instruction, son assiduité au travail , ne sont-elles pas chose notoire ?» — « D’accord I » dirent les hommes. — « M’est-ce pas enfin ce qu’on appelle un garçon d’esprit et d’avenir, plein de charme dans ses relations, et du caractère le plus heureux?» Il n’y eut qu’un cri d’affirmation. — «Eh bien donc, écoutez, » reprit Willibald.

« Il y a peu de temps qu’un jeune maître du corps de métier des tailleurs d’habits célébrait ses fiançailles. Johann , le valet favori de M. le président Foerd , regardait par les fenêtres ce qui se passait dans la salle de bal. Tout à coup il aperçut Henriette, nue jeune fille qu’il aimait. Transporté de jalousie et d’amour, il courut mettre sa plus belle livrée, et vint se présenter à la porte du bal. On ne refusa point de le laisser entrer, mais à la condition cruelle que, pourdanser, le premier compagnon taillet#. venu aurait droit d'inviter avant lui la jeune fille qu’il lui plaisait de choisir, ce qui réduisait le pauvre diable à se contenter des filles dont personne ne se souciait. Henriette tat invitée et accepta ; Johann, furieux, culbuta son cavalier et

m CONTES FANTASTIQUES.

rossa la moilié des danseurs qui voulaient l’expulser; mais il fut contraint de céder à la force, car tous les assi.-tants se réunirent pour le jeter à la porte. Max passait en ce moment dans la rue, et délivra Johann des mains d'une patrouille accourue au bruit et qui allait le traîner en prison. Mais il ne put parvenir à calmer son exaspération qu’en lui promettant de s'employer pour venger son affront. Or, voici ce qui arriva : Max prit le lendemain une feuille de papier, et avec un morceau de fusain et un peu d’encre de Chine il dessina un bouc magnifique. Ce bouc paraissait occupé à mettre au monde une infinité de petits tailleurs armés des outils de leur profession, et s’escrimant à qui mieux mieux, daus les postures les plus grotesques. Au bas de celte caricature il écrivit une légende en style passablement grivois. dont j'aurais quelque peine à me souvenir...» — « Faites-nous -en grâce! » s’écrièrent les dames. — « Je con-^ tinoe, » poursuivit le joyeux 'NVillibald. « Max donna son dessin à Johann. Johann courut l’afficher sur la porte de l’auberge où les tailleurs vont prendre leurs repas. Tous les polissons du quartier s'attroupèrent, et les. tailleurs ne pouvaient plusse montrer dans les rues sans être couverts de huées. On rechercha l’auteur de cette criminelle plaisanterie, qui avait failli occasionner iine grave émeute , et il fut question de fourrer provisoirement M Max en prison. Le pauvre secrétaire, après avoir vainement consulté vingt avocats, courut chez son protecteur le général Rixendorf.

«Le général rerut Max avec bonté et loi dit: — «Mon ami, tu as fait une sottise, mais la caricature est excellente; il y a de l’original et du spontané dans sa composition . mais l'idée n’est pas neuve , et c’est ce qui le sauvera de toute poursuite. » En disant cela, le général fouilla dans un vieux carton, et en lira un sac à tabac sur lequel la caricature de Max était presque entièrement et exactement reproduite. Max prit le sac à tabac, et, par le conseil du général, il alla trouver les juges et leur tint ce discours : — « Messieurs, je n’ai jamais eu l’intention d’offenser l’honorable corporation des tailleurs ; mon dessin n’est qu'une copie dont l’original existe sur ce vieux sac à tabac qui appartient à M. le général Rixendorf. Gel ouvrage m’a été soustrait par quelque malicieux individu que j’ai le regret de ne pas connaître, afin de le corriger comme il le mériterait. Au surplus , je défie qui que ce soit d’alléguer le moindre motif qui aurait

" LE COEUR d'agate. US

pu m'engager à jooer un mauvais tour à la vénérable corporation des plaicnants. » Or, comme la conduite antérieure de Max se trouvait iriéprocliablc, il fut acquitté sans dépens. Voilà ce qui causait tout à l’heure sa joie et reffusion de sa gratitude.»

Tout le monde ne parut pas satisfait de cette anecdote, qui avait assez l’air d’une mystiflcation du cru de Willibald. Mais le conseiller Reullinger ayant donné le signal du bal, le vacarme de l’orchestre étouffa les conversations; chacun se mit en place pour figurer le plus avantageusement possible , et il ne fut plus question de Max.

Le jour suivant devait voir se renouveler les mêmes amusements. Mais voilà qu’au moment où la société réunie n’attendait plus que monsieur le conseiller pour donner le branle à la fête, on entendit des cris d’angoisse, et des domestiques arrivèrent du fond du jardin, portant le pauvre Reutlinger, qu’ils avaient trouvé évanoui non loin du pavillon sépulcral qu’il avait fait bâtir dans son bosquet de saules pleureurs. Ou lui prodigua l’éther et les sels les plus énergiques; mais rien ne parvenait à le ranimer, lorsque l’ambassadeur turc s’écria : — « Finissez, finissez , maladroits que vous êtes tous I laissez-moi faire !... » Et aussitôt, jetant loin de lui turban, perruque, etc., il se mita décrire avec ses mains autour du conseiller des cercles singuliers, qu il resserrait de plus en plus en approchant graduellement de la région de l’estomac; puis il souffla son haleine sur les tempes de Reullinger, qui ouvrit les yeux après dix bonnes minutes de syncope, et murmura d’une voix faible : — a Exter, pourquoi m’avoir éveillé? une puissance infernale m’a révélé ma mort prochaine, et j’allais peut-être passer de vie à trépas sans souffrir...» — uRali! bah ! ton heure n’est pas venue, » fil le baron d’Exter; «chasse-moi ces idées saugrenues; tu es entouré de joyeux vivants qui ne te laisseraient pas déménager de ce monde sans tambour ni trompette. » — « Kon , » reprit en gémissant Reutlinger, » non, mou ami, je ne m’abuse pas sur ma position. Je suis sùr que je touche à la fin de mes jours , et qu’ils se termineront par un affreux malheur.» — «Mais,» s’écria le général Rixendorf en lui serrant les mains , « que s’esl-il donc passé? d’où vous viennent ces terreurs que rien ne jastifie?»

— « Écoutez, » répondit le conseiller en essayant son front

446 CO.NTËS PANTAStlQUBS.

blême, que baigeait une sueur froide. « J’allaîB tout à l'heure vers le bosquet de sanies pleureurs : il me semble, en approchant, qu’une voix faible et plaintive a frappé mon oreille. J’avance tout ému, et qu’aperçois-je? j’en frémis d’horreur... je me trouve en face d’un autre moi-mème! Oui, moi-même, iel que j’étais H y a trente ans, revêtu du même habit que je portais à pareil jour, lorsqu'au moment de finir ma vie désespérée par un suicide, je vis apparaître mou unique aimée, Julie, dans tout l’éclat d’une beauté céleste. Eh bieni tout à Vbeure, cette scène s’est offerte vivante à mes yeux. Un froid mortel s’est glissé dans mes veines, et je suis tombé sans connaissance. »

— «Quel conte bleu nous faites-vous là ? v s’écria Rixendorf. Il faut, mon pauvre ami, que votre cervelle soit bien malade pour enfanter de pareilles visions ; tâchez de vaincre ces haliBcinations et de vous distraire; vous avez l’àme chevillée dans le corps, et vous êtes capable, malgré vos accès d’hypocondrie, de nous enterrer tous. D’ailleurs, je vais vous prouver dans un instant le peu de réalité du songe qui vous a si fort effrayé. » En achevant ces mots, le général sortit du salon aussi vite que ses vieilles jambes pouvaient le loi permettre. Monsieur l’ambassadeur turc s’approcha de Reutlinger et loi dit : — K Ce cher général ne croit pas à la puissance des effluves magnétiques ; c’est un matérialiste déterminé ; mais noos savons, vous et moi, à quoi nous en tenir au sujet des apparitions. »

Bientôt l'on vit arriver la présidente Foerd escortée de son mari et de mademoiselle Julie. Le conseiller voulut alors se lever de son fauteuil, assurant qu’il se sentait parfaitement guéri. Gomme la société allait quitter le salon pour faire on tour de promenade, la porte s’ouvrit, et Rixendorf reparut accompagné du jeune Max en costume militaire. Reutlinger, à son aspect, fut saisi d’un frisson fébrile. — a Voilà ton double et ta ressemblance, mon vieil ami, » dit Rixendorf en poussant Max dans les bras du conseiller. « C’est Max que tu as rencontré dans le bosquet, revêtu d’un costume de ta garde-robe sous lequel j’ai voulu qu’il fit sa rentrée dans ce château, où S’était passée sa première enfance. Oncle dur et sans pitié, qui avais chassé de ton foyer le flis de ton frère sous l’influence d’une maadite superstition, je te rends aujourd’hui, à la place

Lit cœuR d’aratk. i47

de l’enfant que lu délestais, un jeune homme accompli tQpt prêt à t’aimer comme un (ils. Allons, que ce cœur cède unç fois aux plus doux sentiments de la vie ; bannis les fanlâmes qui obsèdent ton cerveau pour voir la vie sous ses aspects consolants. II u’y a qu’AiuER qui puisse rendre heureux icibas ! »

Reullinger était en proie à une crise nerveuse; ses traits se décomposaient, sa bouche béante semblait exhaler ce qui lui restait de vie; ses yeux effarés lixaienl tour à tour Max et Hixendorf avec une indéfinissable expression de colère. Sur un signe du général, Max prit la parole : — « Cher oncle, » ditil, « ne m’avez-vons pas assez longtemps repoussé de votre sein? voulez-vous me condamnera traîner Jusqu’à la mort le poids de l’aversion que vous aviez conçue pour moq malheureux père? S'il fut coupable envers vous, ses souffrances vous ont bien vengé. Je l’ai vu expirer sur le grabat de la plus cruelle misère, et à son dernier soupir il me parlait de vous, et me suppliait de réconcilier avec vous sa mémoire en devenant votre fils, l’appui le plus tendre et le plus dévoué de votre vieillesse. Ne rejetez pas son dernier vœu, n’ayez pas un cœur de pierre, Dieu vous maudirait !... »

El Max tombait aux genoux du conseiller, et Julie Foerd s’y jetait en même temps et couvrait ses mains de baisers et de larmes. Le secret de l’amour de ces deux Jeunes gens fut connu alors pour la première fois. Ce touchant spectacle attendrit Reutlinger; il éclata en sanglots; puis un torrent de pleurs soulagea sa poitrine oppressée. — u Puissance du ciel, s s’écria-t-il, «t saintes affections dont J’ai méconnu les dévouements, vous venez à mon aide, vous m’arrachez à l’influence des esprits invisibles qui torturaient mon âme et ne montraient sans cesse un abîme ouvert à mes côtés 1 Soyez bénis pour le bien qui s’opère en moi, pour le soulagement que vous m’apportez et qui me promet la guérison des blessures de mon cœur. El loi, Max, mon neveu, mon fils d’adoption, et vous Julie, vous qu’il aime et qui l'aimez, serrez-moi entre vos deux cœurs, afin que Je ne vive plus que de votre affection I »

Les assistants se trouvaient tout émus. Madame la présidente Foerd ne savait si elle rêvait; elle ne reconnaissait plus le Reullinger des anciens Jours. Le mariage de Max et de sa fille la comblait d’une douce Joie. Le président Foerd épuisait sa

448 eONTES FANTA9TI0DRS.

tabatière avec une visible béatitude. On chercha les sœurs de Jolie pour leur apprendre la nouvelle de cet événement; les autres personnages allaient féliciler les jeunes fiancés de leur bonheur, lorsque l’ambassadeur turc passa entre eux, prit Max par la main et lui dit : — « Pas si vile, le mariage doit être la fin d'une vie complète, et malgré les talents tu es encore à l’ABC de la jeunesse. Tu marches les pieds en dedans, tu fais des caricatures, et tu ne sais pas encore les usages du monde an milieu duquel lu aspires à créer une nouvelle famille. Il faut, mon garçon, que ton éducation se complète par les voyaees. Ainsi donc, ne t’en déplaise, en roule pour Constantinople; lu apprendras dans ce pays-là bien des choses qu’il est utile de savoir, et au retour tu seras digne et capable d’épouser ma jolie filleule. «

La société se récriait très-fort à propos de l’avis donné par le baron d’Exter; mais celui-ci ayant tiré à l’écart son ami Reullinger, lui chuchota quelques mots arabes qui le décidèrent tout de suite. — « Va à Constantinople, cher neveu, faismoi ce plaisir, dont je te saurai un gré infini; et au retour, dans six mois, noos ferons la noce!...» Julie fit une petite moue bien séduisante; mais il fallut, malgré tout, que Max fit ses paquets, qu’il allât visiter le palais de marbre du Bosphore, et peut-être aussi une foule d’autres endroits nou moins intéressants.

Six mois après, les deux fiancés étaient époux, mais ils pleuraient sous le bosquet des saules; car le conseiller Beutlinger était mort d’attendrissement. Son cœur de pierre s’était brisé, et sur le cœur d’agate incrusté dans le monument du pavillon, Max avait gravé ces seuls mots : « Repose en paix maintenant et toujours I »

LA FASCINATION

« Les songes ressemblent à l’écume des vagues qui passe et s'évanouit, » disait le vieux baron H.... en allongeant le bras pour sonner son valet de chambre Kaspar. Car l’heure d’aller

Là fascination. U9

se concher avait sonné depuis longiemps; lèvent d’antomne soufflait avec violence, et Maria, une belle jeune fille eiicapuclionnée dans un immense cliàle, luttait avec effort contre le sommeil. Plus loin se tenait debout Ottmar, le fils du baron, grave étudiant dont la cervelle philosophait à propos de tout.

— « Père, » dit le jeune homme, « comment pouvez-vous penser que les rêves ne soient pas des phénomènes mystérieux qui noos mettent en rapport avec le monde invisible?»

— « Mon ami, » répondit le baron, « je sois de l’avis des matérialistes, qui ne voient rien que de fort naturel dans ces prétendus mystères de la nature dont notre imagination fait tous les frais. »

— « .Mais, » objecta Maria, la belle jeune fille, « ne se peut-il donc pas que les rêves, dont vous faites si peu de cas, soient le résultat de la fermentation qui s’opère dans le cerveau, et qui dégage pendant les heures du sommeil nos esprits vitaux de la prison des sens, pour les faire planer dans les régions sublimes que ne bornent plus l’espace ni le temps? »

— « Chère fille, » reprit le baron, «je crois ouïr, en t’écoutant parler ainsi, les emphatiques divagations de notre ami Alban. Tu connais du reste mon incrédulité è l’égard de tous les systèmes qu’improvisent les visionnaires d’aujourd’hui. Les rêves sont le fruit de la surexcitation fébrile de nos organes, et j'en vois la preuve dans les impressions désagréables qu’ils font naître pendant et après leur durée. Si les rêves produisaient des rapports réels entre nous et le monde invisible, pourquoi ne seraient-ils pas une initiation aux félicités infinies dont les religions nous offrent l’espérance au delà de la vie terrestre ? »

Ottmar allait soulever une discussion sans fin sur cette matière, mais le baron ne lui en laissa pas le temps. — « Brisons là, » dit-il ; « je ne süis pas d’humeur à conlroverser. Je me souviens d’ailleurs que ce jour-ci, le neuf de septembre, est pour moi l’anniversaire d’un souvenir de jeunesse dont la préoccupation renouvelle en moi des sensations douloureuses...» ' — « Mais, » interrompit l’étudiant, « n'est-il pas établi que l’influence magnétique... » — « Oh! » s’écria le baron, « ne prononce jamais ce mot-là devant moi; ce nom de magnétisme ■ me révolte et me blesse à l’excès; celui qui professe cet art

i5Q CONTES fantastiques.

QdieuE paie tôt ou tard de sa propre ruine la eeopabie oario<" sité qui le portait à soulever le voile dont Dieu couvre ses oeuvres. Je me souviens, mes euraiits, qu’à l’époque où j’étudiais au gymnase de Berlin, il y avait parmi nos professeurs un homme dont les traits ne sortiront jamais de ma pensée, car je ne pouvais l'envisager sans une secrète frayeur. A une taille gigantesque, et d’une maigreur de squelette, il joignait une de ces physionomies que l’imagination la plus biaarre oserait à peine se créer. Il était doué d’une force et d'une adresse extrêmes. 11 racontait qu’étant major au service danois, il avait été forcé de s’exiler à la suite d’un duel ; mais certaines gens supposaient qu’au lieu d’un duel il avait commis un meurtre sur la personne de son général. C’était un homme fort dur et (Tune sévérité sans exemple envers les élèves du gymnase. Mais il y avait des jours où son caractère semblait totalement changé. 11 paraissait alors l’homme du monde le plus indulgent et le plus affectueux qu’il fût possible de rencontrer. Dans ces moments d’expansion, s’il nous serrait la main, son contact faisait courir dans nos veines un fluide singulier qui nous liait sous sa dépendance par je ne sais quelle inexplicable sympathie. Mais ces jours de calme étaient rares. Il reprenait vile ses habitudes de dureté qui nous remplissaient d’effroi à son seul aspect. Parfois il s’exaltait jusqu’à une sorte de délire; on le voyait, revêtu de son vieil uniforme rouge, arpenter les cours du gymnase, et s’escrimer dans le vide, à grands coups de rapière, comme s’il se fût trouvé en face d’un furieux adversaire; puis il faisait miue de broyer un cadavre sous sa botte, en accompaguant tous ses gestes de jurements horribles. Parfois il grimpait aux arbres avec la vélocité d’un chat sauvage, ou bien il courait comme une bête fauve, en poussant des cris aigus. Ces crises -là duraient souvent tout on jour. Le lendemain U était calme et sans souvenir de ses extravagances de la veille; mais son caractère devenait encore plus intraitable et plus violent. Les bruits les plus étranges circulaient sur son compte dans la ville et dans le gymnase. On disait que le major avait des secrets pour guérir toutes les maladies par l’imposition des mains, ou même par sou seul regard ; et cette opinion était si forte, qu’un jour il fut contraint de chasser à coups de bâton des gens qui l’importunaient pour qu’il fit sur eux l’épreuve de son mystérieux pouvoir. Certaines gens allè-

LA FASCINATION. 404

rent josqu’à dire qu'il était en commères avec les esprits infernaux, et que tôt ou tard sa vie finirait par quelque catastrophe. Du reste, et quelle que fût sa conduite envers les autres, le major se montrait constamment à mon égard plein de douceur et d’un attachement qui lui attirait tout le mien. Je ne vous raconterai pas toutes les scènes bizarres qui se passèrent entre nous, mais voici le fait que je n’ai pu oublier. Pendant la nuit du 9 septembre 17.., je rêvais que le major était venu auprès de mon lit, et qu’arrêtant sur moi un regard fixe et pénétrant, il m’avait couvert les yeux de sa main droite, en me disant : « Misérable créature terrestre, reconnais en moi ton maître ! J’ai, comme Dieu, le pouvoir de lire dans la pensée 1 » En même temps je sentis quelque chose d’aigu et de froid comme une lame d’acier pénétrer à travers mon front jusqu’à mop cerveau. Je poussai un cri de frayeur qui m’éveilla baigné de sueur et prêt à perdre mes sens. Je sortis du lit avec effort, et j’allai ouvrir la croisée pour me rafraîchir par un peu d’air vif. Mais quelle fut de nouveau ma terreur en apercevant, au clair de lune, le fatal major, revêtu de son habit rouge, ouvrir une grille du gymnase qui donnait sur la campagne, et la refermer derrière lui avec fracas!... Je tombai évanoui.

« Lorsqu’au jour je racontai à notre inspecteur ce qui m’était arrivé, il m’assura d’abord que j’avais rêvé; mais comme le major n’avait pas encore paru, à une heure assez avancée de la matinée, ou alla à sa chambre. La porte était barricadée eu dedans, et il fallut un levier pour l’enfoncer. On trouva le major couché sur le carreau, l’œil vitreux, la bouche souillée d’une écume sanglante; il tenait son épée d’une main roidie par la mort. Aucun soin ne put le ramener à la vie. »

Le baron n’ajouta rien à ce récit. Ottmar , qui l’avait écouté avec attention, méditait, le front dans sa main. Maria était toute transie d’émotion. En ce moment, le peintre Franz Bickert, un vieil ami de la famille, qui était entré sans bruit dans la chambre pendant le récit du baron, partit d'un gros éclat de rire, en disant: — « Voilà vraiment des histoires bien gaies à conter devant les jeunes filles à l’heure d’aller au lit! Quant à moi, mes amis, je suis un système tout opposé à celui de notre cher baron. Comme je sais par expérience que les rêves de la nuit sont le fruit des sensations éprouvées pendant le jour, j'ai toujours soin, avant de m’endormir, de chasser toute

452 CONTES FANTASTIQCES.

préoccupation pénible, et d’amuser mon esprit par qaefqne joyeux souvenir de mon temps passé. C’est une recette excellente contre le cauchemar. Au surplus, mes amis, ces songes terrin.ints qui nous tourmentent parfois, tels que se figurer qu’on tombe d’une tour, qu’on est décapité, et mille autres plus ou moins désagréables, sont le résultat de quelque douleur physique qui réagit sur nos facultés morales. Tenez, je me rappelle un songe où j’assistais à une orgie. Un ofHcier et un étudiant se prennent de querelle, et se lancent leurs verres à la tète ; je veux les séparer, mais dans celte lutte je me sens si grièvement blessé à la main que la souffrance m’éveille... — Ma main saignait réellement, car je venais de l’écorcher à une grosse épingle piquée dans ma couverture. — J’ai fait d’autres fois des rêves épouvantables, et...» — «Ah! je vous en sup* plie, » s'écria Maria, « faites-moi grâce de récits qui achèvent de me torturer cette nuit...» — « Non! » dit Bickert, « point de grâce. Vous saurez qu’en songe je fus convié à un thé brillant chez la princesse Almaldasongi. En arrivant au milieu du salon, vêtu de mon plus bel habit de gala, je me mettais en devoir de lui débiter une déclaration des plus étourdissantes, lorsque en jetant sur mon costume un regard de complaisance, je m’fiperçus que j’avais oublié ma culotte!... »

Un rire inextinguible accueillit cette boutade de Bickert. Mais sans laisser à son auditoire le temps de se reconnaître, le joyeux artiste continua : — « Voulez-vous, » dit-il, « que je vous raconte une déconvenue encore plus humiliante? Je rêvais, une autre nuit, que je n’avais que vingt ans, et que j’allais figurer dans un quadrille avec une femme adorable. J’avais dépensé mon dernier écu pour faire rendre un peu de luxe factice à mon dernier habit. J’arrive, je me mêle à la foule étincelante de parure qui se presse à la porte du salon, lorsqu’un maudit chien caniche ouvrit au-devant de moi la grille d'un poêle, et me dit : — « Monsieur le beau, c’est par ce trou, s’il vous platt, qu'il faut que vous preniez la peine de passer!... » Eh! tenez, la nuit dernière, je me suis figuré que j’étais devenu feuille de papier; un ignoble apprenti poêle, armé d’une plume de dindon mal taillée, me déchirait dans tous les sens en écri- , vassant sur mon pauvre individu ses rimes plates et meurtries de ratures. — Une autre fois , je rêvais qu’un chirurgien démoAtait mes membres pièce à pièce, comme une poupée de

LA FASUmATIOX.

bois, et s’amusail craeliement à chercher l’effet que produiraient mes pieds plantés au milieu du dos, ou mon bras droit adapté en guise de prolonge à ma jambe gauclie... — Enfin... n Mais ici le baron et ses enfants se roulèrent sur le sofa avec des éclats de rire si ébouriffants, que l’ami Franz Bickcrt fut obligé de renoncer A ses lazzis. Oitmar prit la parole : — « Notre ami, » dit-il, « se met par ses récits en contradiction avec son système; car il nous fait des contes à mourir de rire, ou bien il a fort mal réussi A se préparer des rêves à sa guise. Quoi qu’il en soit, je n’en reste pas moins persuadé que la vertu magnétique... » — « Allons. » s’écria le baron, « vas-tu recommencer ce chapitre-IA? J’aimerais beaucoup mieux que Maria nous fit un punch pour nous garder en belle humeur. » Bickert applaudit fort A celte idée, et tandis que Maria se mettait à l’œuvre, il s’occupa de ranimer le feu mourant de la cheminée. Quand le punch fut achevé, Ottmar remplit les verres, et Bickerl dit en vidant le sien tout d'un trait : — « Je n’ai jamais trouvé cette liqueur aussi délicieuse que lorsqu’elle est préparée par les soins de notre jolie Maria. Elle communique à tout ce qu’elle touche un parfum céleste. L’influence mystérieuse de sa beauté produit cet effet charmant ; c’est, à mon sens, le magnétisme le plus incontestable...» — «Encore votre magnétisme I » interrompit le baron. « Pour Dieu, ne sortirons-nous pas ce soir du fantastique et de l’extravagant?... Maria est, en vérité, une belle et bonne jeune fille; mais, grâce A vous, je finirai par la prendre quelque jour pour un être de l’autre monde. Tâchons donc, je vous prie, de vivre en paix de cette bonne vie commune qui est si douce A user I... » — «Pourtant,» répliqua Ottmar, «j’aurais grande envie de raconter A l’ami Bickert un fait qu’Âlban m’a confié, et qui a laissé dans mon esprit une profonde impression. Alban s’était lié, pendant son séjour A l’Oniversité, avec un jeune homme nommé Théobald, dont l’extérieur exerçait au premier abord une complète séduction sur ceux qui le voyaient. Théobald joignait au plus heureux naturel une âme tendre. Mais peu à peu, depuis sa liaison avec Alban, son âme s’assombrit, son caractère devint triste et inquiet; son imagination, de rêveuse, devint par degrés exaltée. Alban seul avait le pouvoir de dominer cette nature irritable, dont l’énergie ne se dépensait plus qu’en luttes inutiles contre les mesquineries de la vie.

r.ONTBS FANTASTIQUES.

Théobald devait, après avoir pris ses degrés è rtjniversité de J.,..., reloqrner dans sa ville natale pour épouser la fille de son tuteur, et vivre paisiblement d’uu beau revenu que ses pa^ rents lui avaient laissé. Tous ses goûts se réusmaient dans l’étude du magnétisme animal, dont il devait à son ami Alban les premières leçons. Il ne se proposait rien moins que de poursuivre jusqu’aux extrêmes limites du possible le dévelop> pement des mystérieux phénomènes de celte science.

Quelque temps après son retour dans ses foyers, il écrivit à Alban une lettre désespérée, dans laquelle il lui annonçait que pendant son absence on officier de troupes étrangères, ayant logé en passage dans la maison de son tuteur, était devenu amoureux de la jeune fille, et avait réussi à lui faire partager sa passion. Lorsque cet officier fut obligé de partir à la suite du corps d’armée auquel il appartenait, la jeune fille avait conçu un tel chagrin de cette séparation, que sa raison s’était altérée, et qu’on craignait pour sa vie. Ainsi, le pauvre Théo>bald avait tout à la fois à regretter le cœur, perdu pour loi, de sa jeune fiancée, et à redouter à chaque instant de voir périr Tunique objet de son affection. Alban lui répondit aussitût que son malheur n’était pas irréparable, et que le magnétisme lui rendrait infailliblement sa bien-aimée. Théobald profita de ce conseil, et avec l’assentiment de la mère de sa fiancée, il alla chaque nuit s’asseoir auprès d’elle au moment où, cédant à l’accablement do sommeil, elle tombait sous l’empire de rêves pénibles, dans lesquels le nom de l’officier revenait sans cesse sur ses lèvres. Il exerça graduellement sur la jeune tille les passes dont Alban lui avait enseigné la vertu secrète; puis, rayant amenée enfin à l’état de somnambulisme, il conversait avec elle, lui rappelait doucement les souvenirs de leurs jours d’enfauce et de leur tendre et mutuelle affection. Peu à peu la jeune fille se laissa pénétrer par l’ascendant magique du pouvoir qui l’environnait, et chaque fois qu’elle rentrait dans Tétat de somnambule, ses sensations et ses réponses aux questions qui lui étaient adressées se rapportaient naturellement à Théo,bald et à ses souvenirs du premier ège. La domination de Théobald devint si complète, que sa fiancée finit par ne plus yivre que de sa vie et de sa volonté. Il semblait que Tànoe de son ami eût passé dans son être, ou qu’elle-même vécût en lui... »

LA KASUNATIOiN.

OMmar en était là de son histoire, lorsque tout à eonp Maria éhangea de couleur et poussa on cri aigu, et serait tombée évanouie sur le plancher si Beckert ne s’était élancé à temps pour la recevoir dans ses bras. On s’empressa de la secourir, mais rien ne pouvait la rappeler à elle-même. Elle semblait morte... — «Ah! mon Dieu ! » s’écria Ottmar, «si Alban était ici, lui seul pourrait la sauver!... r>

La porte s’ouvrit; Alban loi-même parut, s’avança d’un pas grave jusqu’auprès de la jeune fille, et lui dit comme si elle eût pu l’entendre : « Maria, qu’avez-vous?... » La malade tressaillit sous celte parole, fit quelques mouvements saccadés et murmura : — « Laisse-moi, homme maudit, je veux mourir au moins sans souffrir!... » Alban sourit et promena ses regards sur les assistants. — « Ne craignez rien, t dit-il, « c’est un petit accès de fièvre ; mais elle va s’endormir, ët dans six heures, quand elle s’éveillera, vous loi ferez avaler douze gouttes de la liqueur que contient ce flacon. » En même temps il remit à Ottmar une petite fiole d’argent, salua, et se retira comme il était venu.

— « Bon ! » lit Bickert ; « voilà encore un docteur merveil* leux! Le regard inspiré, la voix prophétique, le flacon d’élixir, rien n’y manque! » — « Mon pauvre Bickert, » dit le vieux baron, « notre soirée a fini bien tristement. Depuis le départ d’Alban, j’avais souvent rêvé qu’un fatal événement noos le ramènerait. Plaise à Dieu que mes pressentiments m’aient trompé. » — « Mais, mon digue ami, » reprit Bickert, «il faut, ce me semble, regarder comme heureuse l’arrivée d’Alban; car enfin c’est un docteur habile, et vous devez n’avoir pas oublié qu’à certaine époque où notre gentille Maria souffrait de crises nerveuses contre lesquelles tous les remèdes étaient impuissants, Alban sut la guérir en peu de semaines au moyen de ce magnétisme que vous détestez. Je crois qu’il faut se garder dé préjugés trop rigoureux contre les sciences modernes; la nature cache dans son sein des milliers de secrets dont la découverte future coûtera nombre de siècles... v — « Eh! mon Dieu,» interrompit le baron, «je ne suis pas plus arriéré qu’un autre, ni plus ennemi des progrès de la science; mais je crois, à vrai dire, que mon antipathie pour le maguétisme vient, en grande partie, de l’embarras que j’éprouve à définir cet Alban dont mon fils est engoué. Je cherche en vain à saisir quelque

456 eonTBt fantastiocbs.

chose de réel soos les physiooomies multiples dont s’enveloppe cet homme singulier. Je sais quelle gratitude je lui dois pour la guérison de ma fille; j’aurais voulu lui offrir, pour un pareil service, tous les tiésors d’un roi. Eh bien! cher Bickert. imaginez-vous qu’une répulsion dont je ne pouvais me défendre m’a toujours empêché de lui témoigner cordialement ma reconnaissance ; de jour en jour cet homme-là me devient, malgré moi, plus odieux; quand je le regarde, il me semble que je retrouve devant mes yeux ce diabolique major danois qui m’avait causé jadis de si rudes frayeurs, u — « Ah ! » s'écria Bickert, « voilà donc, sans aller plus loin, le secret de cette inexplicable aversion ! Ce n’est pas Alban, c’est ce major danois qui vous assiège l’imagination par une fatale ressemblance. Ce brave docteur Alban porte la peine de son nez crochu et de ses yeux noirs si pénétrants. Et quand bien même il serait un peu visionnaire, passons-lui donc ce travers, puisqu’il veut et qu’il pratique le bien ; laissons de côté les faiblesses de l’homme, et rendons hommage à la haute science du médecin. » — « Ce que vous dites là, Franz, » interrompit le baron en se levant, « n’est pas du tout l’expression de votre pensée; vous cherchez à pallier mes appréhensions; mais vos efforts seraient inutiles, j’entrevois sous la forme humaine de cet Alban un être infernal dont il y a tout à craindre! Écoutez, Franz, veillez avec moi sur cet homme, car il y a en lui, je vous le répète, quelque chose de redoutable et de malfaisant. »

Les deux vieux amis .se prirent la main avant de se séparer. La nuit était noire et silencieuse. Maria reposait d’un sommeil léthargique. Elle s’éveilla au bout de six heures, et la prescription du docteur Alban fut observée. Quelques moments après, sa santé paraissait plus florissante que jamais, et elle n’avait aucun souvenir de son accident de la veille. Alban, ce jour-là, ne se montra point au repas de la famille, et fît dire qu’une longue correspondance absorberait tous ses moments.

hàbu a adelgunob.

Chère amie de mon enfance, quel bonheur ta lettre m’a donné ! j’ai failli mourir de joie en reconnaissant ton écriture. Avec quel ravissement j’y ai trouvé de bonnes nouvelles de ton frère Hippolyt, mon bien-aimé promis! Ta pauvre amie, chère

LA FASCINATION

Adelgaode, a été croellement malade. Je ne saurais t’exprimer de quel genre était la douleur que j'endurais. Toutes les choses de la vie m’apparaissaient à l’envers; le moindre bruit me perçait la têie comme un aiguillon ; Je faisais, tout éveillée, les rêves les plus bizarres, une inquiétude secrète consumait à petit feu toutes mes forces ; je sentais la mort venir avec toutes ses terreurs, et pourtant j’étais impatiente de vivre. Tous les médecins perdaient leur temps à m’examiner, lorsque mon frère Ottmar amena un jour à la maison on de ses amis qui m’a guérie d’une manière merveilleuse.

Je voyais dans presque tous mes rêves apparaître un homme grave et beau , qui, malgré sou air de grande jeunesse, m’inspirait un profond respect. Ce personnage fantastique m’attirait vers lui par l’aimant d’une tendresse mystérieuse. Juge , ma chère Âdelgunde , juge de ma surprise lorsque je reconnus trait pour trait l’homme de mes rêves dans l’ami que mou frère nous présenta. Alban, c’est son nom, me soumit, malgré moi , à la puissance de son regard ; mais au lieu des convulsions nerveuses qui m’agitaient, je sentis un calme assoupissant circuler dans tons mes sens; mes rêves s’évanouirent, mon sommeil devint profond , et la vivacité fébrile de mes sensations s’émoussa. Seulement il m’arrive parfois, eu dormant, de me croire douée d’un sens nouveau. Une communication mystérieuse s’établit entre Alban et moi; il m’interroge, et je lui dis ce qui se passe en moi, comme si je lisais dans un livre. D'autres fois, c’est .41ban lui-même qui me préoccupe; il me semble que je trouve en moi sa pensée, qu’il allume par sa volonté au centre de mon être un foyer de lumière qui resplendit ou s’éteint selon que celle volonté m’attire ou me repousse : c’est une sorte d’état de transsubstantiation dans lequel je trouve un bonheur ineffable supérieur à tout ce que la vie physique peut offrir de désirable. Tu riras peut-être de moi, chère .\delgunde ; tu vas me croire folle ou bien malade. Mais, quoi qu’il en soit, pense et sois assurée que jamais je n’ai plus aimé Hippolyt, ni désiré davantage son retour. Depuis qu’ Alban m’a soumise à cette puissance , qu’il appelle , je crois , magnétisme , il me semble que c’est par lui que j’aime Hippolyt avec une tendresse plus profonde. Alban, cet esprit sublime et bienfaisant, nous protégera tous deux jusqu’après notre union.

Parfois, cependant, j’ai peur de lui. D’étranges soupçons dé-

458 CONTES FANTASTI<rUES.

chirent te Yotle d’enthousiasme dont j’eovifonne att fdifd de mon ooeur ta figure d’Âlbàn. J’ai des heures de faseloatioa pendant lesquelles je m’imaginé le voir an milieu de tous les attributs qui servent, dit-on, à accomplir de coupables sortilèges. Ses traits si nobles sé décomposent , et je ne vois plus <}u’on hideux squelette dont les ossements craquent sons les atineaux d’immondes reptiles qui s’enroulent à l’entour.

Do reste, Alban, qui possède toute ma confiance , etè qoi je raconte natvemeni toutes mes sensations , tous mes doutes à son égard, ne cesse jamais de se montrer impassible à mes regards. C’est toujours le même homme, doux et affectueux. Ce calme majestueux me fait honte de mes folles idées...

> Voilà, chère Adelgonde, l’histoire de ma vie iutérieare. Mon eosur est plus léger à présent que je n’ai plus de secrets pour toi. Porte-toi bien. A bientdt.

ALBAN A TBÉOBALÜ.

Toute existence est le prix d’une lutte : c’est une

lotte elle-même. La victoire est au plus fort, car la force est la loi naturelle de toutes choses ; l’être dominé ajoute sa propre force à toute celle que possédait déjà son vainqueur.

La force de l’intelligence a ses combats et ses victoires comme la force physique. Souvent nne paissance médiocre d’inteiligeiice domine et soumet une force physique immense ; elle est en nous comme un reflet de Dieu , par qui l’empire nous est donné sur tous les êtres.

Nous ignorons les mystères de l’union de l’esprit avec le corps ; la découverte de cette science nous initierait à la toutepuissance de Dieu. Tout ce que nons pouvons josque-ià, c’est d’exercer au profit de nos désirs, dans le cercle qni nous est tracé, la somme de force qui nous est communiquée pour jouir de la création.

J’ai rencoutré sur ma route une jeune fille dont l’aspect a fait vibrer en moi des cordes sympathiques. Je sentis que tout pouvoir m’appartenait pour attirer sa vie dans ma vie ; mais il fallait lutter contre une puissance étrangère qui la domioait. Cette jeune fille était aimée, elle aimait. Je concentrai sur an seul point toutes les forces de mà volonté. La femme a reçu de la nature une orgauhatiou passive; c'est dans le sacrifice qu'elle

14 FASCINA T|0:k’,

fflit vofpitfair0mftit de personnalilé pour épaucliar son âme )o sein de l’élre qui la domine p(ir sa su[^riorili, qne réside la félicilé que donne Tamour.

Un séjour d’une semaine auprès de la belle Maria suffit à ma pénétration observatrice pour la connaître entièrement. J’appliquai à l’exquise délicatesse de ses organes l’action occulte du magnétisme, de cette science dont se rit le vulgaire. J’établis entre elle et moi des rapports sympathiques dont l’absence et l’éloignement ne peuvent briser la chaîne. Elle tomba soqs ma domination spirituelle dans des accès d’hallucination que son père et son frère prirent pour une maladie nerveuse. Âmi du frère, qui admirait sans les comprendre certaines expériences dont Je m’étais amusé à le rendre témoin , je fus rappelé auprès de la jeune fille en qualité de médecin. Elle me reconnut par on tressaillement mystérieux qui assurait mon empire; car il a suffi de mon regard et de ma secrète volonté pour la plonger dans le somnambulisme , c’est-à-dire pour attirer son âme dans la mienne. Depuis que je vis autour d’elle, l’image d’Hippolyte s’efface peu à peu de sa mémoire... Oieutôt les derniers obstacles tomberont.

Cet Hippolyt est colonel ; il fait en ce moment la guerre loip d’ici. Je ne désire pas qu’il périsse ; je voudrais même qu’il revint, car sa présence ajouterait un charme de plus à la victoire dont je goûterai bientôt les fruits délicieux. Au revoir, mon cher disciple...

La campagne, jonchée de feuilles mortes, était en deuil. Des nuages plombés couraient sous le ciel,ehassés par la bise d’automne. Pressé d’arriver .in utte, car le jour allait finir, je découvris au détour d’une colline le village de couché dans .sa

vallée solitaire comme un nid d’alouette entre deux sillons. La cloche de l’église sonnait un glas funèbre , et des fossoyeurs attendaient dans le cimetière la dernière prière du vieux pasteur pour descendre un cercueil dans la terre. Je rejoignis sur la route quelques hommes qui revenaient lentement du convoi. et je marchai derrière eux en les écoutant. — « Notre vieil ami Franz s’est endormi du sommeil des justes,» disait l’un d’eux. — « Dieu nous fasse la grâce de finir comme loi, » ajouta un autre. J’appris de ces braves gens que le mort se nommait

i60 CONTES FANTASTIQUES.

Franz Rickert, on vieux peintre qui avait achevé sa carrière au sein d’une retraite presque absolue, dans un petit manoir gothique tout délabré, qu’on me montra sur la hauteur la plus voisine du village. Le pasteur me mena visiter ce châtelet, dont le brave Bickert avait fait don à la commune pour devenir, après sa mort, un asile ouvert à quelques pauvres infirmes du pays. Les murs du premier étage étaient chargés de peintures à fresques reproduisant sous toutes les formes un épisode dont les deux figures principales étaient un diable guettant une jeune fille endormie. Noustrouvàmesdans lecoin d’une armoire vermoulue quelques feuillets de papier qui semblaient avoir été détachés d’un cahier , et se trouver là par hasard. Je les ramassai machinalement; c’étaient des notes saccadées, des phrases sans commencement ni fin, à travers lesquelles je parvins à déchiffrer à grand’peine le dénoûmentde l’hisloire de Maria.

Certaine nuit, le vieux baron H... regagnait sa chambre à coucher appuyé sur le bras de son ami Franz Bickert. Vers le milieu de la galerie, ils aperçurent une figure blanchâtre portant une veilleuse , et qui semblait sortir de l'appartement de Maria. Le baron , effrayé , s’écria : — « G’est le major! Franz, c’est le major danois!... »

La figure s’était évanouie, pas un bruit ne s’était fait entendre. Le baron entra tout inquiet chez sa fille : elle reposait belle et calme comme un ange du ciel; un doux sourire effleurait ses lèvres. Hippolyt était revenu de la guerre. Le mariage devait avoir lieu le lendemain, et près de la charmante enfant qui dormait, la parure de noce étajt déjà préparée sur le sofa.

Le lendemain , les fiancés allèrent à l'église ; mais , au moment de s’agenouiller au pied de l’autel. Maria tomba...

Elle était morte !... Le magnétiseur avait dévoré son âme.

Tous ceux qui l’avaient aimée la suivirent bientôt dans la tombe.

On ne sait ce qu’est devenu le docteur Âlban.

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