‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 12 sur 18 · LE REFLET PERRO · texte numérisé non relu

LE REFLET PERRO

LE REFLET PERDl.

J’avais la fièvre jasqn’aa délire ; le froid de la mort me perçait le cœur, et malgré la furie de l’orage je courais dans les rues, la tële nue, sans manleau, comme un échappé de maison de fous. Les giroueltes criaient sur les (oits comme des hiboux elTirés , et les rafales du vent de la nuit se succédaient dans l’espace comme le bruit sourd des rouages éternels qui marquent les chutes des années dans le gouffre du temps.

C’était pourtant la veille de la joyeuse fête de Noël.

Or, chaque année le diable choisit précisément cette époque pour me jouer quelque tour de sa façon. En voici un entre mille. Le conseiller de justice de notre ville a coutume de donner, à la Saint-Silvestre , une soirée brillante pour fêter l’approche du nouvel an. Dès que j’entrai dans le salon d’attente, le conseiller m’apercevant courut à ma rencontre, et me barrant le passage , — « Cher ami, » me dit-il avec on sourire animé d’une étrange malice, «'cher ami, vous n’imaginez pas quelle délicieuse surprise vous attend ici ce soir! » En même temps il me prit la main et m’attira dans le salon... Parmi les dames de la plus exquise élégance assises sur des sofas disposés en cercle autour de la cheminée , où pétillait un feu clair , j’aperçus ses traits adorés! C’était elle, elle que je n’avais pas vue depuis plusieurs années! Par quel miracle m’était -elle rendue?... Je restai , à son aspect, immobile et muet. — « Eh bien! » fit le conseiller en me poussant un peu, — «eh bien donc? » J’avançai machinalement. — «.Mon Dieu!» m’écriai-je, « est-ce bien vous, Julie? vous ici?...» A ces mots, elle se leva et dit d’un ton froid : — «Je suis ravie de voir ici ; votre santé me parait extrêmement bonne.» Puis, reprenant sa place, elle se pencha vers sa voisine sans s'occuper de moi davantage, et lui dit en minaudant : — « Chère belle, aurons^nous la semaine prochaine un beau spectacle?... »

iù2 COUTES FANTASTIQUES.

J’élais atterré. La peur du ridicule acheva de compromettre la pileuse figure que je faisais là. Eu saluant les dames pour m’éclipser au plus vile, je reculai sur le conseiller, qui humait sa lasse de thé , dont la secousse fit jaillir le contenu brûlant sur son jabot de dentelle et ses manchettes plissées. On rit beaucoup de ma maladresse. Pourtant je repris contenance pour lutter contre la fatalité; car Julie seule n’avait point ri, son regard s’attachait sur moi avec une expression qui me rendit une lueur d’espoir.

Quelques moments après , elle se leva pour passer dans un salon voisin, où un improvisateur amusait la société. La parufe blanche de Jqlie faisait admirablement ressortir les charmes de sa taille, l’éclat de ses épaules de neige et l’élégance des contours de toute sa personne; 11 y avait en elle des séductions excessives; elle ressemblait, par la pureté de sa pose, à une vierge de Miéris. Avant d’entrer dans le salon voisin , elle se retourna de mon côté ; — il me sembla alors que ce visage , d’une si parfaite et si angélique beauté, se ridait d’une légère expression d’ironie. Je fus saisi d’un malaise inexprimable. Cependant, quelques minutes après, Julie se trouva tout près de moi. — «Je voudrais, » me dit-elle à demi-voix, et do ton le plus suave, « je voudrais que vous prissiez place au clavecin pour faire entendre on de ces airs tendres que j’aimais taqt autrefois... » Gomme j’allais lui répondre avec l’enivrement que me rendaient nos souvenirs, plusieurs personnes passèrent entre noos, et nous fûmes séparés. Je cherchai longtemps tous les moyens de renouer notre lète-à-lèle sans pouvoir y parvenir; on eût dit que Julie cherchait, de son côté, toutes les possibilités de m’éviter. Un peu de temps après, il n’y avait plus entre nous deux que le valet chargé d’offrir les rafraîchissements. Julie prit un verre de la plus fine ciselure et plein d’un sorbet délicieux, elle me le présenta en disant : — « Ami, l’acceplezvous de ma main avec autant de bonheur que vous en eussiez autrefois ressenti ‘L.. » — « Ohl Julie! Julie! » m’écriai-je en effleurant ses doigts d’albâtre, dont le contact fit courir dans mes veines un frémissement électrique, « ô Julie !... » Je ne pus ajouter un mot de plus; un voile glissa sur ma vue, tous les objets tournèrent autour de moi , je perdis le sens de l’ouïe, et quand je revins à moi, je me trouvai avec surprise à demi couché sur qn sofa dans un boudoir parfumé... Julie,

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