‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 4 sur 18 · LE CHANT D’ANTONIA. H · texte numérisé non relu

LE CHANT D’ANTONIA. H

rie votre vieil ami, si... comprenez-vous bien?... si par hasard vous ne le retrouviez plus chez lui. » A ces mois, il m’embrassa comme la première fois, et me conduisit dehors sans que je pusse adresser à Antonia on triste et dernier regard. Le professeur M... ne se fit pas faute de me railler et de me répéter que j’étais à jamais rayé des tablettes do conseiller. Je partis de H... l’àme navrée; mais peu à peu l’absence, l’éloignement, adoucirent ce chagrin violent; l’image d’Antouia, le souvenir de ce chant céleste qu’il ne m’avait pas été permis d’onir, s’effacèrent, se voilèrent insensiblement d’on mystérieux sommeil au fond de ma pensée.

Deux ans plus tard, je voyageais dans le midi de l’Allemagne. La ville de H... se retrouva sur ma route; à mesure que j’en approchais, une sensation d’angoisse opprimait ma poitrine; c’était le soir; les clochers de l'église m’apparaissaient à l’horizon dans la brume d’azur qui précède la nuit close; l’air me manqua tout à coup, il me fallut quitter la voiture pour achever la route à pied. Peu à peu cette sensation prit un caractère plus étrange ; je crus ouïr dans les airs les modulations d’un chant doux et fantastique; puis je disèernai des voix qui psalmodiaient. — «Qu’est-ce que cela? qu’est-ce que cela?» m’écriai-je avec un accent effaré qui surprit un passant. — « Eh 1 ne voyez-vous pas, dit cet homme, le cimetière à votre gauche? c’est un enterrement qui s'achève!» En ce moment, la route en pente dominait le cimetière, et je vis, en effet, combler une fosse. Mon cœur se brisa; il me semblait qu’on enfermait dans cette tombe toute une vie de bonheur et d’espérance. A quelques pas de la ville, je trouvai le professeur M... appuyé sur le bras de sa nièce; tous deux revenaient de cette lugubre cérémonie. Us passèrent près de moi sans me voir. La jeune fille pleurait.

Je ne pus contenir l’impatience qui me dévorait. An lieu d’en trer en ville, j’envoyai mon valet avec le bagage à une hôtellerie que je connaissais, puis je courus à perdre haleine vers la petite maison de Krespel. Eu ouvrant la grille du jardin, je vis, sous une allée de tilleuls, le conseiller conduit par deux personnes vêtues de deuil, au milieu desquelles il se débattait comme nu homme désespéré. Il portait son vieil habit gris, qu’il avait taillé lui-même sur un patron si bizarre; il ii'y avait rien de changé dans sa pcrsoiine, si ce n’est un long c êpc

qui pendait de son petit chapeau à trois cornes. Il avait bouclé sur son ventre un ceinturon noir dans lequel se balançait on archet au lien d’épée. Je frissonnai à cet aspect. — «Il est fou, » me disais-je. Les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent à la porte de sa maison. Là Krespel les embrassa en riant d'une voix gutturale; puis ils se retirèrent, et son re-^ gard alors tomba sur moi... : — o Soyez le bienvenu, monsieur l’étudiant; vous me comprendrez, vous!...» Et, m’entralnaut par la main, il me conduisit dans le cabinet où ses violons étaient rangés. Un large crêpe noir les couvrait; mais le violon do maître inconnu n’était plus là : une couronne de cyprès marquait sa place... Je compris tout. — «Ântonia! Antonia ! » m’écriai -je avec des cris de délire. Mais Krespel restait devant moi, l’œil fixe, les bras croisés.

— « Lorsqu'elle expira, me dit-il d’une voix dont il contenait en vain l’émotion, l’àme de ce violon rendit, en se brisant, un sou douloureux, et la table d’harmonie se fendit en éclats. Ce vieil instrument, qu’elle aimait, ne pouvait lui survivre; je l’ai enfermé près d’elle, dans sa bière. » En achevant ces mots, le conseiller changea tout à coup de physionomie ; il se mit à écorcher d’une voix rauque et fêlée une chanson bouffonne ; et c’était affreux de le voir sautant sur on pied tout autour de la chambre, tandis que le crêpe flottant de son chapeau, accrochant tous les violons, vint aussi frôler mon visage. Je ne pus retenir^ un cri perçant; il s’arrêta court. — «Petit, petit, pourquoi cries-tu? As-tu vu l’ange de la mort? II précède toujours la cérémonie...» Pois il vint au milieu de la chambre, et, levant à deux mains au-dessus de sa tête l’archet qu’il traînait à son côté, il le brisa violemment et en jeta les tronçons loin de Ini... — «Ah! s’écria- t-il, à présent je suis libre, libre, libre ! Je ne ferai plus de violons ! non ! plus de violons! jamais de violons! » Le malheureux Krespel hurlait ces mots sur une cadence infernale, et reprit sa course à cloche-pied autour de la chambre. Glacé d’effroi, je voulus fuir; il m'arrêta d’un bras nerveux: — «Restez, monsieur l’étudiant, ne prenez pa.s mes convulsions pour de la folie; tout cela m’est infligé, parce que, il y a quelques jours, je me fis tailler une robe de chambre dans laquelle je voulais ressembler an Destin, ou à Dieu !... » L’infortuné me débita encore une foule d’extravagances, jusqu’à ce que, épuisé par son exaltation, il

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tomba presque mort. Sa vieille gouvernante accourut à mes cris ; — je le laissai dans ses bras.

Quand je revis le professeur M..., je lui soutins que le conseiller Krespel était fou. — «J’espère le contraire, réponditil. La fermentation de la pensée, qui brûlerait le cerveau d’un autre homme, se dégage par l’action chez notre pauvre ami. Son agitation désordonnée, en épuisant l’excitation de ses nerfs, le sauvera. La mort subite d’Antonia l’a foudroyé ; mais laissez passer un jour, et je parie qu’il reprendra, de lui-même, ses habitudes et sa vie de chaque jour. r> La prédiction du professeur fut réalisée. Le lendemain, Krespel était fort calme ; il répétait seulement qu’il ne ferait plus de violons, et qu’il n’en toucherait de sa vie.

Tout cela n’avait point éclairci pour moi le mystère qui enveloppait les relations d’Antonia avec le conseiller Krespel. Plus j’y songeais, plus je ne sais quel instinct me disait sans cesse qu’il avait existé entre ces deux êtres quelque chose d’odieux à connaître. Antonia m’apparaissait toujours dans mes rêves comme une victime. Je ne voulus pas quitter H... sans provoquer une explication qui devait peut-être amener la révélation d'un forfait. Ma tête s’exaltait d’heure en heure. J’allai tomber comme la foudre dans le cabinet du conseiller. Je le trouvai calme et souriant comme un juste; assis près d’une petite table, il tournait des jouets d’enfant. — « Homme exécrable, m’écriai-je, comment peux-tu goûter un seul instant de paix, tandis que ta conscience doit te mordre le cœur comme un serpent?...»

Le conseiller me fixa d’un air étonné, et, posant près de lui son ciseau, — «Qu’est-ce à dire, mon très-cher? Prenez donc la peine de vous asseoir. » Tant de sang-froid m’irritait davantage; et je l’accusai hautement du meurtre d’Antonia, jurant qu’en ma qualité d’avocat, j’allais, par tous les moyens en mon pouvoir, provoquer une enquête juridique sur les < causes de ce malheur. Mon exaltation s’exhala peu à peu dans un flux de paroles. Quand j’eus fini, le conseiller n’avait pas cessé de me regarder fort tranquillement. — « Jeune étourdi,» me dit-il alors d’une voix dont la gravité solennelle me confondit, «jeune homme, de quel droit veux-tu pénétrer les secrets d’une vie qui te fut toujours étrangère? Antonia n’est plus!... Que l’importe le reste?... » Il y avait à celte heure,

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dans le calme <lb ce( homme, qaelqae chose de profondément triste. Je sentis que j’avais agi en insensé; je Ini demandai grâce, en le suppliant de m’apprendre quelques détails de la vie de l’ange que je pleurais. Il méprit alors par la main,m’aU tira sur le balcon, et, les yeux penchés sur le jardin, il me confia une histoire dont mes souvenirs n’ont gardé que ce qui touchait Antonia.

Le conseiller Krespel avait, dans sa jeunesse, la passion d’acquérir à tout prix les violons de.s vieux maîtres. Ses recherches le conduisirent en Italie, à Venise, où il entendit, au théâtre de San-Benedetto, la fameuse cantatrice Ângela**”. Sa ravissante beauté ne fit pas moins d’impression que son talent de virtuose sur le cœur du conseiller. Un mariage secret les unit; mais la belle cantatrice, ange au théâtre, était le diable en ménage. Krespel, après mille et une scènes orageuses, prit le parti de se réfugier à la campagne, où il se consolait de son mieux avec un excellent violon de Crémone. Mais la signera, jalouse autant qu’italienne de pur sang, vint le relancer impitoyablement dans sa retraite. Un jour, elle entra dans le salon d’été, où Krespel improvisait tout un monde musical. Elle posa sa jolie tète sur l’épaule de son mari, et le regarda d’un œil plein d’amour. Le conseiller, perdu dans les régions idéales, faisait voler l’archet avec tant d’ardeur, qu’il eflleora, sans le vouloir, le cou de satin d’Angela. Elle bondit furieuse : — a Betta tedetca! V s’écria-t-elle; et, saisissant avec colère le violon de Crémone, elle le brisa en mille pièces sur la table de marbre.

Le conseiller resta pétriCé; puis on de ces mouvements nerveux qui ne s’analysent point crispa ses membres; il lança la belle cantatrice par la fenêtre de sa propre maison, et s'enfuit en Allemagne. Mais, chemin faisant, quand il se représenta l’étrangeté de cet événement, et bien qu’il n’eût pas agi avec la moindre préméditation, il éprouva les regrets les plus cuisants; car il se souvenait aussi que la signera l’avait ca-, ressé du doux espoir d'ètre père incessamment. Imaginez donc sa surprise lorsque, huit mois après, il reçut, au fond de l’Allemagne, une lettre des plus tendres, dans laquelle sa chère femme, sans rappeler d'aucune façon l’accident de la villa, lui annonçait la naissance d'une fille, et le rappelait avec instance à Venise. Krespel, soupçonnant quelque piège, fit prendre des

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informatioDs ; il apprit, en effet, que la belle Italienne était tombée sur des plates-bandes fleuries qui avaient amolli sa chute, et que l’unique résultat de la volée que ce rossignol avait prise par la fenêtre était l’heureux changement de son caractère. La signora n’avait plus ni caprices ni colères ; le remède conjugal avait fait merveille. Le bon conseiller fut si touché de cette nouvelle, qu’il ordonna de primesaut qu’on mit les chevaux à sa berline. Mais, à peine était-il en voiture, qu’il se ravisa. — «Diable! se dit-il, si la dame n’était pas radicalement guérie, faudrait-il encore la jeter par la croisée?» Cette question était difficile h résoudre.

Krespel rentra chez lui, écrivit à sa chère épouse une longue lettre où il la félicitait de ce que sa fille portait, ainsi que lui, un petit signe velu derrière l’oreille; puis... il resta en Allemagne. De nouvelles lettres s’échangèrent. Les protestations d’amour, les projets d’avenir, les plaintes, les douces prières

voltigeaient, comme des tourtereaux, de Venise à H Un

beau jour Ângela vint en Allemagne, et fit admirer son gosier sur le grand théâtre de F Quoiqu’elle ne fût plus extrê-

mement jeune, elle alluma des passions, fit quelques heureux et une infinité de victimes.

Cependant la petite fille de Krespel avait grandi ; on l’appelait Antonia, et sa mère devinait en elle une cantatrice de sa force. Krespel, sachant sa femme si près de loi, mourait d’envie d’aller embrasser son enfant ; mais la crainte des folies de la signora le retenait, et il resta chez lui, parmi ses violons, qui ne le contrariaient jamais.

En ce lemps-là, un jeune musicien, qui donnait de grandes espérances, devint amoureux d’Antonia; Krespel, consulté, trouvait charmant que sa fille épousât un artiste qui n’avait point de rival sur le violon; et il attendait de jour en jour la nouvelle du mariage, quand une lettre, cachetée de noir par une main étrangère, vint lui apprendre qu’Angela venait de mourir d’une pleurésie, la veille des noces d’.4ntonia; la dernière prière de la cantatrice invitait Krespel à venir chercher l’orpheline. — Il partit sans perdre une minute.

Le jeune fiancé, qui n’avait pas quitté Antonia dans on moment si douloureux, se trouva présent à l’arrivée du père. Un soir qu’ils étaient réunis, et que Krespel rêvait de la défunte, Antonia se mit au clavecin, et chanta on air mélancolique; on

eâl dit, à t’entendre, que l’ànie de sa mère frémissait dans sa voix. Krespel n’y pot tenir; des sanglots étouffaient sa poitrine ; il se leva, prit la jeune fille dans ses bras, et, la serrant étroitement, — « Oh 1 non, s’écria-t-il, si tu m’aimes, ne chante plus ! Cela me brise le cœur! ne chante plus jamais! »

Antouia leva sur son père un long regard ; et dans ce regard il y avait des larmes pour on rêve de bonheur prêt à s’évanouir. Ses cheveux noirs ruisselaient, en flots d’ébène, sur ses épaules de neige ; — sa taille s’inclinait comme on lis qui va se briser... Krespel pleurait en la voyant si belle; car on instinct fatal venait de lui révéler l’avenir. Anlonia devenait plus pâle, et parmi ses traits le conseiller avait surpris un signe <le mort. 11 contemplait avec effroi ce germe que chaque heure allait développer.

N — «Non, non, mon ami, » disait plus tard le conseiller au docteur R..., on fameux médecin ; «non, ces taches d’on rouge vif qui colorent, dès qu’elle chante, les pommettes de ses jones, ne sont pas de l’animation !... Non, c’est ce que je craignais ! » — « Eh bien donc, reprit le docteur, je n’ai plus à vous dissimuler ma propre inquiétude ; soit que cette jeune fille ait fait, pour chanter, des efforts prématurés, soit que la nature ait laissé dans une si belle œnvrç on défaut organique , je crois que cet éclat sonore de la voix, qui dépasse les facultés de son âge, est un indice de danger, et je ne loi donne pas six mois à vivre, si vous permettez qu’elle chante. »

Le conseiller tressaillit sous cette menace; il lui semblait voir un bel arbuste tout couvert de ses premières fleurs, et qu’une main sans pitié va couper à la racine. Sa résolution fut rapide ; il ouvrit à Antonia les deux routes de l’avenir : l’une, passant par le mariage et les séductions de la vie d’artiste, irait dans peu de jours s’abîmer dans la tombe; l’autre conserverait à son vieux père une enfant chérie, son unique joie et sot! dernier bonheur. Antonia comprit le sacrifice que son père implorait. Elle se jeta dans ses bras sans trouver une .seule parole. Krespel congédia le fiancé, et, deux jours après, il arrivait à H... avec sa fille, son trésor. Mais le jeune homme ne pouvait ainsi reuoncer à la félicité qu’il s’était promise. 11 partit sur les traces de Krespel, et le rejoignit à sa porte. Le conseiller le repoussait durement. — «Oh! s’écria la pauvre Antouia, le voir, l’entendre encore une fois, et puis mourir! »

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— uMoarir!... mourir! .. répétait le conseiller avec égarement; te voir mourir, ô mon enfant! toi le seul être qui m’attache au monde! Eh bien ! qu’il soit donc fait selon ta volonté ; et ai tu meurs, ne maudis pas ton malheureux père ! »

Le sacrifice était décidé, il fallut que le musicien prit place au clavecin. Àntonia chanta; Krespel prit son violon et ne cessa de jouer, l’œil fixé sur sa fille, jusqu’à ce qu’il vit apparaître les taches pourpres sur ses joues pâles. Alors il interrompit violemment le concert, et fit signe au musicien de se retirer. Antonia, le voyant partir, poussa un cri déchirant et tomba évanouie.

— «Je crus un moment, me disait Krespel en achevant de me conter cette histoire , que ma pauvre enfant était morte. Je saisis le maudit fiancé par les épaules : « Partez, loi criai-je, partez vite ! car ma fille est si pâle, que je ne sais à quoi il lient que je ne vous plonge on couteau dans le cœur, pour la réchauffer et colorer ses joues avec votre .sang,!... » J’avais sans doute, en lui jetant ces mots, un si terrible aspect, que le misérable se jeta comme on fou à travers les escaliers, et je ne l’ai jamais revu, n

Quand le conseiller releva sa fille, elle ouvrit les yeux et les referma presque aussitôt. Le médecin qu’on aourut chercher dit que l’accident, bien que grave, n’aurait probablement aucune suite fâcheuse. Quelques jours après, elle sembla même presque rétablie. Son amour filial pour son père offrait le tableau le plus touchant ; elle s’était dévouée, avec la plus admirable résignation, à ses manies et à ses caprices; elle l’aidait avec nne patience angélique à démonter les vieux violons qu’il achetait, et à en fabriquer de neufs. — «Non, cher père, lui disait-elle souvent avec un mélancolique sourire, je ne chanterai plus, puisque cela t’afflige; je ne veux pins vivre et respirer que pour loi!» Et Krespel, en l’écoulent, se sentait heureux.

Quand il eut fait emplette du fameux violon qu’il renferma dans le cercueil d’Antonia, la jeune fille, voyant qu’il allait aussi le démonter, le regarda tristement. — « Quoi I celui-là aussi? » disait-elle. Krespel, en même temps, sentit au dedans de lui je ne sais quelle voix qui l’engageait à épargner et même à essayer cet instrument. A peine eut-il préludé, que la fille s’écria, en battant des mains : — « Eh ! mais c’est ma voix, c’est ma voiil Je chante encore! » Et c’était vrai: les notes

2i CONTES FANTASTIQUES.

perlées du merveilleux violon semblaient tomber du ciel. Krespel était tout ému; l’archet, sous ses doigts, créait des prodiges. Quelquefois Antonia lui disait, avec un doux sourire : — « Père, je voudrais bien chanter.» Et Krespel prenait le violon, et chaque fois il en tirait des variations délicieuses.

Peu de jours avant mou second voyage à H..., le conseiller crut entendre , pendant une nuit calme , le clavecin s’animer dans la chambre voisine; il crut entendre les doigts du fiancé d'Antonia parcourir rapidement les touches d’ivoire. Il voulut se lever; mais une main de fer semblait l’enchatner... Puis il lui sembla que la voix de sa fille murmurait faiblement, comme dans un lointain ; peu à peu les modulations se rapprochèrent, c’était un crescendo fantastique, dont chaque vibration lui perçait le cœur comme une flèche. Tout à coup une auréole bleuâtre eflaça les ténèbres au fond de la chambre; il vil Antonia dans les bras de son fiancé. Leurs lèvres se touchaient, et pourtant le chant céleste continuait toujours... Frappé d’un effroi surnaturel, le conseiller Krespel resta là, jusqu’à l’aube, dans un état d’angoisse indéfinissaÛe. Une torpeur de plomb paralysait sa pensée...

Quand le premier rayon de l’aurore glissa ses teintes roses sous les rideaux de sa couche , il se leva comme d’un rêve pénible, et courut à la chambre d’Antonia. Elle était étendue sur le sofa , les yeux fermés , les mains jointes; un sourire doux , mais fixe, effleurait ses lèvres pâles.

Elle ressemblait à l’ange de la virginité endormi... — Son âme était retournée à Dieu! »

SALVATOR ROSA

A l'époque où le pêcheur Mas’ Aniello proclamait, au bruit du tocsin, la liberté dans Naples, le peintre Salvator, chassé de la ville parla terreur que répandit cette révolution de huit jours, s’en allait, seul et dénué de tout, sur le chemin de Rome 11 avait un costume d’assez humble apparence, et deux pauvres sequins bien usés sonnaient tout bas dans sa bourse amaigrie

9ALVAT0R R09A.

quand il arriva, vers la brune, aux portes de Rome, le même jour qui vit périr Mas’ Aniello, et Naples retomber sous le joug de l’Espagne. — Il se glissa comme une ombre , à travers les rues désertes, jusqu’à la place Navona. C’est là qu’en des temps plus heureux il avait habité une délicieuse maison, près du palais Pamlili. Ses regards se fixèrent, avec toute l’angoisse d’un triste souvenir , sur les hautes fenêtres qui reflétaient l’éclat de la pleine lune. — aHélasI se dit-il , il me faudra dépenser bien de la toile et des couleurs avant que je poisse racheter mon atelier favori! » Cette pensée l’agita d’un frémissement douloureux ; puis , sa dernière force épuisée lui manqua tout à coup, et, se laissant aller sur un banc de pierre, en face de sa maison regrettée, il s’écria : — « Combien me faudra-t-il barbouiller, pour vivre, de tableaux au caprice des sots? Je ne me sens plus ni courage, ni conflance dans l’avenir !... »

Une bise glacée tournoyait en sifflant à travers les rues désertes. Salvator sentit bientôt la nécessité de chercher un asile ; et, se traînant jusqu’à l’angle de la rue Bergognona, près do Corso, il s’arrêta devant une maisonnette silencieuse, à deux fenêtres, où logeait une pauvre veuve avec ses deux filles. Celte famille lui avait donné asile à l’époque de son premier séjour à Rome, lorsqu’il ii’était encore qu’un pauvre artiste ignoré. Salvator espéra que ce souvenir lui vaudrait un bon accueil. Il frappait depuis longtemps sans pouvoir se faire ouïr, quand la veuve, éveillée eu sursaut, vint à tâtons entre-bàiller, la fenêtre, en maugréant de tout son cœur contre le rôdeur de nuit qui troublait son repos à pareille heure; mais dès que Salvator, après bien des paroles en pure perte , grâce au demi-sommeil de la dame, fut parvenu à se faire reconnaître, — «Eh quoi! s'écria son ancienne hôtesse, quoi! c’est vous, maître Salvator? Soyez le bienvenu ; votre petite chambre est restée vide, et le figuier qui grimpait le long des murs encadre à présent la fenêtre d’un feuillage frais. Dieu ! que mes Allés vont être heureuses de vous revoir ! Vous ne reconnaîtrez plus ma chère Margerita, tant elle est grande et jolie! et votre chatte favorite, hélas ! voilà trois mois qu’elle s’est étranglée avec une arête de poisson... Nous sommes tous mortels! Et la grosse voisine, dont vous faisiez si bien la caricature, n’a-t-elle pas épousé le signor Luigi, un jeune homme!... Dieu soit loué en tout; mais il arrange là-haut de singuliers mariages... »

M CONTES FANTASTIÜCKS.

— «Mais, iaferroiupit à grnnd’peinc Salva(or, pour Dieu, dame Gatcri&a, ouvrez-moi d’abord, puis vous me causerez tout à l’aise du figuier, de vos filles, de la clialic et de lu voisine. Je meurs de fatigue et d’inanition... »

— a Don ! bon I dit la vieille eu grommelant , patience , on y va. V Puis, il fallut un gros quart d’heure pour trouver les clefs du logis, éveiller les filles et allumer le feu. La porte s’onvrit enfin pour le pauvre voyageur, qui fil trois pus sous le porche, et s’évanouit d’épuisement. La chère dame Caterina aimait Salvalur, et mettait son talent bien au-dessus des autres peintrc.s. L'accident de son ancien locataire lui causa une peine extrême, et elle criait qu’on allai (|ueiir vile un confesseur. Par bonheur, son fils , qui d’ordinaire travaillait à Tivoli , se (rouvail à la maison cette nuit-là. Ce garçon pensa qu'un médecin vaudrait mieux qu’un confesseur, et il courut à la place d’Espagne prier le docteur Splendiano Accoramboni de se rendre surle-champ auprès de l’artiste, qu'un avait ennnaillotté dans un lit bien chaud. La dame Caterina l’aspergeait d'eau l>énite et l’entourait de saintes reliques, tandis que les jeunes filles, éplorées, s’efforçaieôt de glisser entre les lèvres du malade quelques gouttes d’un vieux cordial. Le Jour commençait à paraître, lorsque la porte s’ouvrit à denit battants, pour laisser passer le fameux doctenr. Les jeunes filles se retirèrent discrètement, non sans jeter à la dérobée sur le pauvre Salvator des regards inquiets.

Il n’est pas inutile de dépeindre le nouveau personnage qui entre en scène dans la petite maison de la rue Bergognona. — Malgré toutes ses dispositions itaturelles au développement physique le plus parfait, le docteur Splendiano Accoramboni n’avait pu parvenirjusqu’à la taille respectable de quatre pieds. 11 est pourtatd vrai de dire qu'en sou enfance il promettait de réaliser les plus belles proportions; cl avant que sa tète, devenue un peu diilorme par je ne sais quel accident , eût acquis, grâce à ses joues bouffies et à sou triple menton, un volume exagéré; avant que son nez fût devenu tout violacé par l'action corrosive du tabac d’Espagne; avant que sa panse gonflée de macaroni eût atteint des dimensions un peu gênantes, le célèbre docteur Splendiano portait fort avantageusement le costume d'abbale. C’était, à vrai dire, un si joli petit homme, que les vieilles dames romaines, qui en i alTolaicnt, l'appclaieitt

SALVATOn ROSA.

à l’envi Caro puppaztdo, leur cher petit poiipard. Ce «wbriqaet avait fait forliine, el ub peiutre allemand disait, d’an air narquois. en voyant signor Splendiano passer par la place d'Espagne, qa’il semblait qu'on Alcide de la plus fière encolure, et haut de six grands pieds, eût laissé tomber sa tète sur les épaules d’une marionnette. Cette bizarre figure était roulée dans une immense pièce de dansas de Venise à larges bigarrures; on ceinturon de buffle, bouclé sur sa poitrine, suspendait une flamberge longue de trois aunes, et sur sa perruque poudrée à frimas surgissait un bonnet haut el pointu, qui ne ressemblait pas mal à l’obélisque de la place Saint-Pierre; et cette perruque éhouriffée , qui , en raison de la taille exiguë du porteur, descendait au bas de son dos, figurait à ravir une espèce de cocon, d’où sortait à demi cet énorme ver à soie.

Splendiano mit ses lunettes pour observer le malade, et tirant à l’écart la dame Caterina, — «Ça va mal, dit-il à demivoix ; l’estimable peintre Salvator Rosa va rendre l'àme chez vous, si ma science ne le tire d’affaire. Depuis quand est-il arrivé? Apporte-t-il de Naples quelques beaux tableaux?. .. — Hélas î mon digne seigneur, reprit la vieille, le pauvre enfant m’est tombé des nues celle nuit ; quant aux tableaux dont vous parlez , je n’ai rien vu ; mais il y a en bas une grande cais.se que Salvator m'avait bien recommandée avant de tomber dans l’él.tt où vous le voyez. » Caterina mentait, mais nous verrons pins tard pour quelle cause. — «IIo! ho!» dit le docteur en faisant claquer ses lèvres et riant dans sa barbe ; puis, avec tonte la gravité que pouvait lui permettre sa longue flamberge, qui s’accrochait à tous les meubles, il s’approcha du malade et lui serra le pouls d’un air capable , en respirant comme un soufflet de forge au milieu du silence qui l’entourait. Après avoir décliné en grecet en latin les noms baroques de plus de cent maladies que le peintre n'avait pas, il ajouta qu’il ne pouvait ex abrupto dénommer celle dont soutfrail Salvator, mais qu’il ne larderait pas à lui trouver un nom fort remarquable, avec des remèdes très-efficaces. Cela dit. il s’en fut à pas comptés, comme il était venu ; mais au bas de l’escalier la caisse lui revint en mémoire , et, pressée de questions, dame Caterina lui fit voir un vieux coffre où gi.saicnt quelques défroques de son défunt mari. î.e docteur frappa du pied le long du coffre, et sortit en répétant : — «Nous verrons, nous verrons.* »

Lorsque la bonne veuve remonta dans la petite chambre^ Salvator commençait à donner quelques signes de vie. Les deux jeunes filles étaient rentrées à petits pas, et se tenaient debout, comme deux anges gardiens, au chevet de son lit. II y avait une délicieuse poésie dans la j oie de cette pauvre famille, quand la pâle figure de l’artiste parut se ranimer sous un tiède rayon du soleil levant.

— « Mère, disaient les jeunes filles à demi-voix. Dieu sauvera notre bon ami Salvator ; mais pourquoi donc avoir appelé ce vilain docteur , dont la figure est si laide, et dont les paroles font peur?» — «Taisez-vous, jeunes folles, répondit Gaterina, c’est une bonne fortune pour nous que le savant Splendiano n’ait pas dédaigné de monter dans notre humble logis, car c’est le médecin à la mode des grands seigneurs; et si , grâce à lui , maître Salvator recouvre la santé, il peindra quelque belle toile pour le payer ; Splendiano est un homme généreux et qui traite les artistes en confrère. » — « Quand il ne les enterre pas ! » dirent tout bas les jeunes filles; et leurs regards épièrent de nouveau sur les traits du peintre les premiers indices du réveil de ce funeste évanouissement. Quand Salvator ouvrit les yeux, un sourire presque imperceptible d’affectueuse reconnaissance pour les bons cœurs qui ne l’avaient pas abandonné plissa légèrement ses lèvres ; il allait peut-être essayer de parler; mais une main blanche et fine se posa sur sa bouche, tandis qu’une douce voix lui disait tout bas : « Espoir et courage !... »

Quelques moments après, Splendiano reparut chargé de plusieurs fioles remplies d’une drogue détestable qu’il prescrivit d’administrer bon gré mal gré à son client; mais, soit que le mal fit des progrès, soit que le remède fût pire que le mal, le pauvre Salvator s’en allait à petits pas vers l’autre monde.

La pauvre Gaterina passa toute la nuit à prier la Madone et tous les saints du ciel de venir en aide à son ancien locataire , et de ne pas le laisser mourir si jeune et si riche d’avenir. Les jeunes filles, désolées, accusaient les médicaments du docteur, et poussaient des cris plaintifs à chaque secousse du malade, que le délire avait saisi. Gette scène de terreur et de larmes dura jusqu’à l’aube. Tout à coup , dans un accès de- fièvre ardente, Salvator s’élança do lit comme on furieux, saisit l’une après l’autre toutes les fioles et les jeta par la fenêtre. Le savant Splendiano , qui entrait à cette heure dans la maison, fut

SALVATOR ROSA

largement inondé du flnide puant des flacons, qui se brisèrent sur sa tête. Il accourut, braillant d’étrange sorte : — « Mattre Salvator est tombé en démence I dans dix minutes c’est un homme mort! A moi le tableau , dame Caterina! je le veux, à l’instant, pour payer mes visites!» La vieille dame ouvrit le cotTre sans mot dire ; mais quand le docteur aperçut les loques dont il était garni, ses yeux, bordés d’écarlate, s’enflammèrent de colère ; il frappa du pied, grinça des dents, et, vouant toute la maison de la rue Bergognona à tous les diables de l’enfer, il partit comme une bombe violemment chassée du mortier par l’explosion.

Lorsque la fièvre se dissipa, Salvator tomba dans un profond engourdissement. La bonne Caterina, croyant qu’il allait trépasser, courut au monastère voisin chercher le père Bonifazio pour lui donner les derniers sacrements. Mais à l’aspect du malade, le révérend devina que son ministère n’était pas de saison, et [que l’artiste , grâce à des soins judicieux, pouvait en réchapper, pourvu que tout d’abord la porte fût close au nez do docteur. Bientôt des remèdes plus sages rétablirent l’équilibre dans les organes do malade. Quand il rouvrit les yeux, son premier regard tomba sur un jeune homme d’un extérieur distingué qui se jeta à genoux au chevet du lit, en s’écriant avec des larmes de joie: — «O mon excellent, mon illustre maître, vous êtes donc sauvé !... » ->■ « Ou suis-je? » murmura Salvator. Mais le jeune homme, le priant de ne point parler dans son état de faiblesse, se hâta de prévenir ses questions. — «Vous étiez bien malade en arrivant de Maplesici; mais, grâce à Dieu, des remèdes simples et des soins dévoués vous auraient vite remis sur pied , si le hasard ne vous eût livré au docteur Pyramide, qui prenait fort bien ses mesures pour vons envoyer en terre. » — «Qu’est-ce, dit Salvator, qu’est-ce que ce docteur Pyramide? ]N'est-ce pas une espèce de singe que j’ai entrevu dans mon délire, et qui semblait coilîé de l’obélisque de la place Saint-Pierre?... »

— «Plût à Dieu, reprit le jeune homme, que le nom de Pyramide lui vint de sa coiffure! Vous ne savez pas que ce docteur infernal a la monomanie des tableaux , et qu'il use, pour aug menier sa galerie , d’un procédé tout neuf? Malheur aux peintres, surtout aux étrangers, que la chance d’une mauvaise digestion ou bien la suite d’une orgie fait tomber entre ses mains !

il les affuble d’une maladie de son invention , dont le danger est tout dans scs remèdes. Sous un bel air de désintéressement, il stipule un tableau pour prix de sa cure , et souvent il hérite des malheureux qu’il expédie an cimetière qui avoisine la pyramide de Gestius. Voilà le champ où sème et récolte le docteur Splendiano Accoramboni , surnommé Pyramide par ceux qui s’échappent de ses griffes. Dame Caterina, qui n’est pas riche, ui avait fait croire que' vous apportiez de Naples une toile magnifique, et l’espoir d’en devenir possesseur stimulait le zèle de ce bourreau. Fort heureusement que dans un accès de fièvre vous avez rompu sur sa tête ses fioles à poison , et que , vous croyant à l’agonie, dame Caterina fit appeler le père Bouifazio, à qui je dois le bocneur d’êlre près de vous. Nous avons combattu par une saignée modérée l’inflammation de votre sang, puis nous vous avons apporté dans cette petite chambre qui fut la vôtre Jadis. Tenez, voici votre chevalet, et plusieurs esquisses que dame Caterina gardait de vous comme des reliques. Vous allez renaître à la santé, à la gloire; c’est plus qu’il n’en faut au bonheur de votre pauvre serviteur Antonio Scacciati, qui ne désirait rien tant que de voir une fois en sa vie le célèbre üalvator Rosa ! » — «Je ne puis deviner, disait Salvator, quels motifs animent les sentiments affectueux que vous me témoignez. » — « Permettez, poursuivit le jeune homme, que je les taise encore ; mais quand vous serez rétabli, je vous confierai un grand secret.» — « Disposez de moi, reprit Salvator, car je ne sais pas un visage d’homme que j’aie contemplé avec plus d’iutérèt que le vôtre; plus je vous regarde, plus il me semble trouver en vos traits des rapports avec ceux du divin Sanzio. »

 cette parole, le regard d’Antonio brilla comme un éclair... mais il ne répondit pas. La bonne Caterina entrait dans la petite chambre, suivie du père Bonifazio, qui offrit à Salvator une excellente potion fortifiante.

Bien peu de jours après, notre artiste, parfaitement rétabli, reprenait ses crayons et dessinait quelques esquisses qu’il se proposait d’exécuter plus lard en peinture. Antonio ne le quittait presque pas; il assistait à scs heures de travail, et souvent lui donnaitdes avis qui auuouçaient des notions pratiques trèsavancées,

— « Écoutez, lui dit un jour Salvator, vous comprenez trop

SAI-VATOH R09A.

bien les règles de l’art pour que je ne croie pas que vous avez vous-même manié le pinceau. » — « Souvenez-vous, mon cher maître, répondit Antonio, que je vous parlais, durant votre maladie, d’un secret qui me consume le cœur: l’heure me semble venue de vous ouvrir mon àme. Pourquoi vous cacherais-je qu’Antonio Scacciati, le pauvre chirurgien qui. Dieu aidant, vous a sauvé la vie , brûle comme vous du plus ardent amour de l’art?» — « Vraiment, songez-y bien, cher Antonio, d’habile chirurgien n’allez pas devenir peintre médiocre ; n’êtesvous pas on peu âgé pour une étude qui demanderait toute la vie?» — « Dois-je vous dire, reprit Scacciati, que j’y travaille dès ma première jeunesse, et que malgré l’opposition de mon père j’ai déjà fréquenté plusieurs grands artistes? AnnibalCaracci m’a donné des conseils , et je puis m’avouer l’élève de Guido Reni. »

— a En ce cas, s’écria Salvator, d'une voix légèrement émue où perçait un peu d’ironie, si vous êtes, comme je le crois, le digne élève de si hauts talents, comment pouvez-voos trouver à mes humbles tableaux quelque mérite? » — Le visage d’Antonio devint pourpre, mais il continua d’un accent rapide : — « Laissez-moi donc tout vous dire. Je n’ai jamais, je le jure, vénéré le talent d’aucun maître à l’égal du vôtre ; j’admire l’élévation sublime des idées qui respirent dans vos œuvres. Vous savez mettre au jour les plus secrètes beautés de la nature, vous lisez dans son livre mystérieux; vous comprenez sa voix, et vous la faites vivre sur la toile! » — « Mille grâces, interrompit Salvator, vous répétez ces belles choses d’après les dires des jaloux, qui m’abandonnent le paysage pour se faire place unique dans le genre historique. En effet, sais-je le moins du monde esquisser une figure d’homme?.... » — » Pour Dieu, maître, ne vous fâchez pas; les peintres actuels de Rome seraient trop heureux de vous copier Non, le terme banal de

paysage ne peut s’appliquer à vos tableaux : ce sont des scènes vivantes dont la pensée jaillit en traits lumineux, qui attestent l’indépendance d’une création, lors môme que vous semblez imiter la nature. C’est là le signe du vrai génie, comme disaient Guido Reni et Pietri le Calabrais, un peintre qui savait travailler avec conscience! » .

Salvator écoutait le jeune homme avec étonnement. Quand il eut achevé, il se jeta dans ses bras. — « Vous venez, lui

32 CONTES FANTASTtQUES.

dit-il, de parler avec une intelligence de l’art bien supérieure à celle de tant de faux artistes que vante le vulgaire. En vous écoutant, il m’a semblé que mon génie se révélait à mes regards I Soyez mon ami, Scaccinti, car mon âme vient de s’ouvrir à la vôtre. Venez de ce pas me mqntrer les œuvres auxquelles vous travaillez en secret. »

Antonio l’emmena dans son atelier. Salvator examina long- <lemps; puis il rompit le silence : — «Jeune homme, il n’y a rien ici de médiocre, et vous avez reçu du ciel la vocation de l’artisle; mais il vous faut do temps et de la pratique pour atteindre à la perfection de vos maîtres. Je ue{vous dirai pas que vous possédez la touche suave de Guido ni la vigueur d’Annihal; mais, certes, vous laissez loin nos vaniteux coloristes de l’Académie de San-Luca, les Tiarini, les Gessi, les Sementa et tant d’autres, y compris Lanfranco, qui ne sait peindre que des fresques. Et cependant, cher Antonio, j'hésiterais encore, à votre place, entre la lancette et le pinceau. L’art, voyezvous, devient obaque jour plus ingrat, et le diable nous fait la guerre; si vous n’ètes résolu à subir loute sorte d’avanies, d’injustices et de dégoûts, car pins vous aurez de talent, plus vous vous ferez d’envieux et de faux amis, si vous n’avez pas la force des martyrs, croyez-moi, renoncez à l’art. Souvenezvous du sort du grand Annibal, votre maître, que la bassesse de ses envieux priva toute sa vie de grands travaux, et qui mourut de misère à la (leur de l’âge; souvenez-vous de notre Dominiquin et de la coupole de Saint-Janvier! Deux lâches envieux, Bélisarioet Ribera, n’ont-ils pas payé son valet pour qu'il mêlât des cendres à sa chaux, afin que sa peinture, privée de liant, tombât par écailles sous sa main désespérée I Prenez garde. Antonio, mesurez vos forces; car dès que le courage fléchit, le talent meurt. »

— « J’accepte la lutte! s’écria Scacciali d’un air inspiré; et puisque vous m'avez proclamé peintre, c’est en vous que je mets mon espoir! Vous pouvez d’un mot me faire la place qui doit m’appartenir. » — «Vous avez foi en moi, dit Salvator; eh bien! je vous soutiendrai de tout mon cœur. » Et en disant cela il parcourait une fois encore les toiles de Scacciali, et, s'arrêtant devant une Madeleine aux pieds du Christ, — « Ici, V)ursuivit-ii, vous vous êtes écarté du sujet. Votre Madeleine n'est as la pécheresse pénitente, c'est plutôt une gracieuse

SALVATOn HOSA.

enfant (el]e que Guido l’eût pu créer. Ce charmant visage respire toute la magie de l’inspiration, et je me trompe fort si l’original de celte Madeleine ne se trouve point à Rome, Avouez, Antonio, que vous êtes amoureux! »

Lejeune homme baissa les yeux, et répondit en balbutiant ; — « Rien n’échappe donc à votre coup d’œil? Vous avez surpris mon secret, mais ne me condamnez pas. Oui, j’aime ce tableau par-dessus tout, et jusqu’à ce jour je l’avais soigneusement dérobé à tous les regards. »

— «Quoi! s’écria Salvator, aucun de nos peintres n'a vu cette toile? »

— «Je vous le jure ! » — «Encecas, vous serez bientôt vengé desjalonx qui veulent vous décourager. Voulez-vous porter de suite cette toile chez moi? le reste me regarde. » — «Je le ferai, maître; et plus tard vous écouterez l’histoire de mon amour, et vous me donnerez encore vos conseils et votre appui. » — « Maintenant et toujours, dit Salvator. » Et, prenant congé d’Antonio, il ajouta : — « Écoutez, jeune homme ; lorsque vous m’apprîtes que vous étiez peintre, je me souvins avec émotion de la ressemblance que je vous avais trouvée avec Sanzio. Je croyais voir encore un de ces jeunes fous qui copient le costume, la barbe et les cheveux d’un maître illustre, et se font, sans vocation, singes d’un talent qu’ils n'auront jamais. Mais maintenant, je vous le répète, j’ai vu briller dans votre peinture l’étincelle du feu sacré qui animait les œuvres de Raphaël. »

Sous cette parole du maître, l’œil de l’artisle étincela. Le fantôme de la gloire lui apparaissait, dans l’avenir, entouré et suivi d’un cortège infini d’illusions. Raphaël Sanzio!... — L’écho de ce nom divin retentissait à son oreille, comme la voix de son bon génie, et la protection de Salvator allait enfin réaliser le vœu de toute sa vie.

Quand il sortit de la petite maison de la rue Bonrgognona, sa joie éclatait dans tous ses mouvements; le radieux sourire de l’espérance animait ses traits; la gloire et l’amour, ces dieux de la jeunesse, allaient venir à lui pour l’emporter dans leur ciel ; il y avait là de quoi faire délirer une tête moins ardente que celle d’Antonio Scacciati. Sa Madeleine aux pieds du Christ paraissait à ses yeux d’un prix inestimable, depuis l’éloge qu’en avait fait Salvator. Il se sentait fier et digne de

34 CONTRS FANTASTIQÜËS.

l’original, puisque coite copie li’iine angélique figure l’élevait au rang des maîtres. 11 attendit avec anxiété le résultat des promesses de son ami.

. A quelque temps de là vint le jour où l’Académie de San- Luca ouvrait dans son église le concours annuel des ouvrages de peinture. Salvator y fit porter la Madeleine de Scacciati ; les maîtres de San-Luca furent étonnés de la vigueur du coloris et de la grâce do dessin, et dès que Salvator ouvrit la bouche pour annoncer que cette merveilleuse figure était l’ouvrage d’on pauvre artiste mort à Naples, ces messieurs se mirent en frais extraordinaires d’éloges et d’admiration; bientôt Rome entière fut conviée à voir ce testament du génie. On s’accordait à dire que depuis Guido Reni, rien de si beau n’avait paru; les plus enthousiastes allèrent jusqu’à mettre la belle Madeleine au-dessus de tout ce qu’avait fait Guido.

Au plus épais de la foule qui exaltait l’œuvre de Scacciati, Salvator trouva on jour un homme d’étrange aspect : c’étai un demi-vieillard, long et fluet, surmonté d’une figure blême ornée de deux yeux roux avec un long nez pointu, et le menton à l’avenant terminé par une houppe de poils gris. Cette mine unique s’encadrait dans une manière de perruque filandreuse, chargée d’un chapeau de haute forme avec panache: on mantelet brun fort étriqué garni de boutons brillants, une veste espagnole à crevé d’azur, une rapière noblement rooillée, des bas gris-clair qui dessinaient la rotule, et des souliers chargés de nœuds jonquille complétaient son accoutrement. Ce personnage peu commun semblait en extase devant la Madeleine , tantôt s’exhaussant sur la pointe des pieds, puis se rapetissant; faisant aller ses jambes grêles de l’avant à l’arrière, poussant des soupirs étouffés, fermant ses paupières jusqu’aux larmes, puis les rouvrant comme des télescopes, il dévorait du regard l’angélique peinture en gazouillant de son aigre fausset : «.\h! carissima, bencdeüissima ! ah! Mariannina bellissiina!... » Salvator, curieux d’étudier de plus près celle momie vivante, se fit jour à travers la foule et vint se placer auprès de l’iiicoimu, pour lâcher d’apprendre le motif qui le clouait devant la peinture de Scacciati. Sans s’occuper de Salvator, notre hamme maudissait sa pauvreté, qui le privait du bonheur d’acheter un tableau qu’il eût voulu, pour un million, soustraire à tout regard profane. Puis il se

SALVATOR ROSA

remil à sautiller, rendant grâces à la Madone et à tous les saints de la mort du peintre qui avait fait un si merveilleux ouvrage. — Salvalor s’imagina que cet homme avait perdu i’esprit.

Cependant il n’était bruit dans Rome que de la fameuse Madeleine; et quand les académiciens de San-Luca se réunirent de nouveau pour élire les candidats aux places vacantes, Salvator demanda si l’auteur du chef-d’œuvre qui occupait la ville était digne d’être admis dans l’illustre société. Tous, sans même excepter le hargneux Josepin, furent unanimes pour déplorer la perte d’un artisan si éminent, mais dont au fond du cœur ils étaient ravis d’être débarrassés. Ils poussèrent i’hypocrisie jusqu’à décider que la palme de l’Académie serait décernée au défunt, et qu’une messe solennelle aurait lieu tous les ans, en l’église de San-Luca, pour le repos de son âme. Anssilôt que cette décision fut prise, Salvator se leva an milieu de l’assemblée : — «Ehl messeigneurs, s’écria-t-il, consolez- vous: le prix insigne dont vous alliez honorer la cendre d’un mort, vous pouvez le remettre aux mains d’un vivant. Sachez que la Madeleine aux pieds du Sauveur, cette peinture que vous avez élevée au-dessus de tous les prodiges de notre temps, n’est pas l’œuvre d’un peintre napolitain mort de misère dans l’obscurité : son auteur, il est à côté de vous, il est eu milieu de Rome : c’est Antonio Scacciati, le chirurgien ! »

Les peintres de San-Luca regardèrent Salvator avec stupeur. Legrand artiste se divertit quelques moments de la situation critique où il les avait jetés ; puis il ajouta : — a Jusqu’ici, mes maîtres, vous aviez écarté Antonio de votre collège, à cause de son humble profession ; moi, je pense qu’un chirurgien sera fort bien placé dans la noble Académie de San-Luca pour rajuster les figures boiteuses qui sortent de temps à autre des mains de quelques-uns de nos peintres. » — Les messieurs de San-Luca gobèrent doucement la pilule; ils feignirent de rendre justice au génie d’Antonio Scacciati, et procédèrent à sa réception avec le cérémonial usité.

Cette nouvelle fut à peine connue, que de toutes parts les félicitations, les offres de services et les commandes de grands ouvrages assiégèrent l’atelier d’Antonio. Un mot de Salvalor l’avait tiré de son obscurité. La gloire et la fortune lui souriaient, — que pouvait-il manquer à son bonheur? Grande

36 <:ü>tks fa.ntasiiqpeîs.

aussi fut la surprise de i^alvutor eu le voyant un jour entrer chez lui, morne et défait par la souffrance. « — Maître, lui dit Antonio, de quoi me sert le rang où vous m’avez élevé ? à quoi bon ces honneurs, cette réputation qui viennent à moi, puisque le malheur ne quitte pas mon chevet? Savez-vous, maître, que ce tableau de la Madeleine, qui a fait ma gloire, fait aussi tout mon désespoir?» — «Silence! répondit Salvator; n’insultez ni l’art ni votre ouvrage I Et quant à ce malheur inouï que vous déplorez, je n’y crois point. Vous êtes amoureux, et vos désirs vont plus vite que le temps; voilà tout. Les amoureux ressemblent aux enfants. Laissez là ces gémissements indignes d’un homme de cœur. Asseyez-vous et racontez-moi cette histoire, montrez- moi les obstacles qui s’opposent à ce que vous croyez être le comble du bonheur. Plus ces obstacles seront difficiles à surmonter, plus j’y prendrai d’intérêt. » A ces mots, l’artiste reprit ses pinceaux, et Scacciati, assis près de son chevalet, commença ainsi :

— «Dans la rue de Ripelta s'élève une maison dont le balcon se remarque dès qu’on entre en ville par la porte del Popolo. C’est là qu’habite le personnage le plus étrange et le plus quinteux qui soit dans Rome : un vieux garçon, traqué par toutes les misères de l’àme, vaniteux comme un paon, avare comme un juif, sc donnant des airs de jeune homme, fat comme un duc, et, qui pis est, amoureux; au physique, c’est an cep de vigne affublé d’un pourpoint espagnol, avec une perruque fade, un chapeau à plumes, des gants à revers et une fliiroberge.... »

— « Halte-là 1» s’écria Salvator; et retournant la toile sur laquelle il travaillait, il prit un morceau de craie et traça en deux ou trois coups la silhouette du personnage que nous avons vu devant le tableau d'Antonio. — « Par tous les saints, fit celui-ci, sans pouvoir, malgré sa peine, garder un éclat de rire, c’est vraiment lui, le siguor Pasquale Capuzzi! » — Eh bien

donc, reprit Salvator, puisque je connais déjà votre rival

continuez. »

— «Signor Pasquale Capuzzi, poursuivit Antonio, est aussi riche qu’avare et prétentieux. Il n’y a de bon en lui que sa passion pour les arts, surtout pour la musique et la peinture; mais il gâte ce goût par une si déplorable manie, que même de ce côté son cœur et sa bourse sont inaccessibles. Ajoule^

SALVATOn nos A.

qu’il se croit le premier compositeur du monde, et clinnicur comme n’en possède point la chapelle du pape. Aussi Irailet-il de mazelte noire vieux Frescobaldi ; et quand Rome s’extasie aux concerts de Ceccarelli, Fasquale dit qu'il chante comme la botte d'un postillon ; mais, comme le célèbre Ceccarelli, premier chanteur du pape, porte le nom d’Odoardo Ceccarelli di Merania, notre Capuzzi, pour le narguer, se fait appeler pompeusement signor Fasquale Capuzzi di Senigaglia : c'est le nom du villaue où, dit-on, sa mère le mit au monde avant terme, saisie d’une peur subite, sur un bateau de pèche, à la vue d’ua poisson monstrueux.

« Dans sa jeunesse, Capuzzi donna au théâtre un opéra qui fut hué sans pitié; et, loin que cette chute l’ait guéri de sou penchant à écorcher les oreilles d’autrui, il osa dire de Francesco Cavalli, le célèbre auteur des Noces de Thélis et de Pélée, que ce maître de chapelle lui avait emprunté scs plus sublimes mélodies. Il joint <à cela la manie de chanter, et s’accompagne d’une méchante guitare que traîne partout à sa suite un misérable nain dont il a fait son Pylade, et que tout Rome connaît sous le nom de Fitichinaccio. A ces deux personnages s’attelle encore ce damné docteur Pyramide, qui brait comme un âne éploré, tout en s’imaginant qu’il possède une basse rivale de Martinelli. Ces trois démons se perchent chaque soir sur le balcon de la rue Ripetia, au grand dépit du voisinage.

«Mon père avait jadis un libre accès près de ce fou, dont il ajustait la perruque et la barbe. Après sa mort, j'héritai de sa clientèle, et Capuzzi fut d’abord charmé de mes visites, car je savais mieux que nul autre donner à sa moustache un tour unique de coquetterie, et j'avais par-dessus tout l’honnêteté de recevoir, en saluant jusqu'à terre, un si mince salaire que pas un apprenti n’eût voulu l’accepter. Il est vrai que maître Capuzzi pensait faire les choses libéralement en me déchirant chaque soir les oreilles par une ariette nouvelle de sa composition. C’était la comédie ; voici le drame :

« Un jour que j’arrivais chez mon client, une porte s’ouvre, et je me vois en face d’un ange; oui, un ange! c’était ma Madeleine. Je m’arrête interdit, tremblant d’émotion : l’amour était entré dans mon cœur par un seul regard! Le vieux Capuzzi, ravi de ma surprise, me dit en souriant que celle belle fille était sa nièce, qu’elle s’appelait Mariauiia, et que la pauvre orjiheline

38 CONTES FANTASTIQrES.

n’avait plus que lui au monde. Dès cè jour, la maison de Capuzzi devint pour moi le paradis; mais je cherchais vainement tous les moyens., toutes les occasions de rencontrer seule Marianna. Le diable s’en mêlait; quelques regards furtifs, quelques soupirs, quelques signes dérobés, furent les seuls gages qui me firent espérer que je serais aimé. Le vieux singe s’cn aperçut sans doute, car il me fît entendre assez clairement qu’il y prenait peu de goût. J’osai me jeter à ses genoux et lui confesser mon amour. Sa réponse fut un éclat de rire, et il me renvoya dédaigneusement à mes barbes. Dans le délire de mon désespoir, je m’écriai que je n’étais pas un vil racleur de menions, que j’avais étudié la chirurgie avec distinction, et qu’en fait de peinture je suivais pour modèle Annibal Garacci et l’inimitable Guido Reni. Celte naïveté me valut un nouvel assaut de moqueries, et le vieux Cerbère, me poussant vers la porte, cherchait à me jeter au bas de l’escalier. Réduit à user du droit de légitime défense, je culbutai avec tous les ménagements possibles le féroce tuteur de Marianna; mais dès ce jour .sa porte me fut fermée 1 Voilà où en étaient mes amours quand vous êtes venu à Rome, cl que le ciel inspira au digne père Bonifazio de m’amener auprès de vous. Depuis que, grâce à votre appui, j’ai pris place à l’académie de San>Luca, depuis que Rome applaudit à mes efforts, j’ai pris le courage d’aller trouver Capuzzi; j’ai produit sur lui l’effet d’un spectre. Profitant de sa stupeur, je lui demandai gravement si le chirurgien couronné des palmes de San-Luca était digne d’aspirer à la main de Marianna. Ce nom produisit sur lui l’effet d’un choc électrique.

« Il se mil à trépigner, à hurler comme un démoniaque, disant que j’étais un assassin, que je lui avais volé sa nièce en copiant ses traits sur la toile ; qu’elle faisait ses délices, sa vie, son ciel; qu’il voudrait me brûler avec mon atelier maudit et mon tableau détestable!... — L’exaspération du bonhomme, qui se mil à crier au meurtre, au voleur, me fît craindre une esclandre, et je m’enfuis au plus vile, la rage dans le cœur et la mort dans ràine. Le vieuxCapuzzi est amoureux fou de sa nièce; il la garde avec les précautions d’une atroce jalousie, et s’il obtient du pape une dispense, il l’épousera de force. Je suis le plus malheureux des hommes! »

— « Au con'raire, dilSalvalor, vous touchez au terme de vos

8ALVAT0R BOSA. S9

vœux ; Marianna vous aime, il ne s’aait que de la sousirairc à la lyrannie de Capuzzi. Hetournez chez vous, lenez-vous tranquille, et venez me revoir demain, dès le jour, pour dresser nos plans d’attaque. »

Salvator employa si bien ses heures, que dès le jour suivant il racontait à son ami Antonio tous les détails du genre de viq de Capuzzi : — a La pauvre Marianna est au supplice; son Arguf s’exhale en soupirs, et du malin au soir, il l’accable de fadeurs^ ou cliaqle, pour l’attendrir, les airs ridicules qu’il a composés. De plus, il est si jaloux, qu’il ne permet à la pauvre enfant d’autre créature humaine pour la servir que ce hideux Pitichinaccio, déguisé en duègne. Si le barbon s’absente, grilles et verrous font leur office en dedans, tandis qu’une espèce de sacripant, vrai bravo réformé, garde la porte du logis. Entrer de force est donc peu praticable; et pourtant, dès la nuit pro? «haine, je veux, cher Antonio, vous mettre une fois décisive eq présence de Capuzzi et de votre belle Marianna. » — « Ciel 1 il sq pourrait! par quel moyen? » — o Le hasard, poursuivit Salva= tor, m’avait déjà mis en rapport avec Pasquale Capuzzi. Tenez, celte épinetle délabrée, que les vers rongent dans un coin, ap-r pariieiitau vieux fou, à qui j’en dois encore le prix de dix ducats. Voulant distraire par un peu de musique les longs ennuis de ma conva'e.scence, dame Caterina me procura ce piètre instrument, qui me fut apporté de la rue Ripetla. Je ne songeai d’abord ni au prix de la clmse ni au propriétaire, et ce n’est que d’hier qu’il me fallut apprendre que riionnêle Capuzzi m'avait pris pour dupe... Prètez-moi maintenant toute votre attention. Chaque jour, à la brune, quand l’avorton Piiichinacrio a fini ses fonctions de camériste, le signor Pasquale le prend dans ses bras, et... »

Eu ce moment, la porte de Salvator s’ouvrit avec bruit, et le signor Pasquale Capuzzi parut en personne, et richement caparaçonné, aux yeux des ileux amis. A la vue de Scacciati, une secousse pareille à l’effet que cause la torpille l’arrêta court, haletant et stupéfait. Salvator se leva, et, lui prenant les deux mains: — «En vérité, mon digne seimieur, lui dit-il, votre visite me comble de joie ; a-t-elle pour but de voir mes uou-

IQ CONTES PANTASTIQOES.

veaux ouvrages, ou de me faire quelque commande? En quoi pourrais-je vous servir, n — « Je viens exprès pour vous, balbutia Capuzzi d’une \oiv émue; mais comme J’ai besoin de causer seul à seul, nous remettrons à un autre moment... » —

« Dieu m’en garde, reprit Salvator; vous ne pouvez choisir mieux votre temps; et je me félicite de vous faire counatire le premier artiste de Rome. Antonio Scacciati, l’auteur de la fameuse Madeleine aux pieds du Sauveur... » A ces mots, le vieillard frissonna de tous ses membres; son œil roux lançait des regards furieux au pauvre Antonio, qui. réunissant tout ce qu’il lui restait d’aplomb, fit néanmoins à Capuzzi le.salut le plus décasé, ajoutant, d’un ton de srand seigneur et en appuyant Sur chaque syllabe, qu'il se jugeait trop heureux à son tour d’une pareille rencontre, et de saluer riiomme qui, dans toute rilalie, possédait au plus haut degré l’amour et la science des arts.

Capuzjii, dévorant sa colère à la faveur de cet éloge à brûlepourpoint, tordit sa bouche pour sourire, frisa sa moustache, et après quelques « Je vous rends grâce » presque inarticulés, il se hâta de rappeler à Salvator sa petite créance de dix ducats. — « vos ordres pour cette bagatelle, dit le peintre; mais vous plairait-il de jeter un coup d'œil sur ces croquis, et d’accepter un gobelet d’excellent syracuse? » El, joignant le fait à la parole, Salvator plaçait son chevalet dans l'aspect le plus favorable à l’ébauche qu’il voulait montrer; puis, otfrantune escabelle de chêne à Capuzzi, il s’empressa de remplir, devant lui, jusqu’aux bords une coupe de fine agate, dans laquelle étincelait la précieuse liqueur qu’il était ber d’offrir à son nouvel hôte.

Les yeux du tyran de Marianna brillèrent comme deux escarboucles à l’aspect du vin généreux que l’artiste lui versa. Il pencha lentement sa tète, comme pour se recueillir en dégustant ce breuvage exquis; puis, relevant ses regards fauves, longtemps voilés sous des paupières flétries, il caressa à plusieurs reprises sa longue moustache grisâtre, en murmurant à demi-voix : — « Divin! parfait! admirable! » sans qu’il fût possible aux assistants de deviner si ce trop bizarre personnage énonçait son avis à propos du jus de Syracuse ou de la toile de Salvator.

■S.ilvator prit cet instant pour l’attaquer de front : — M’ai-je

SALVATOn nOSA.

pas ouï (lire, mon digne seigneur, que vous possédez une nièce adorahle? il n’est bruit, dans la rue Kipella, que des charmes de Marianna... Tous ceux qui l’ont vueen perdent le sommeil; et je sais plus d’un jeune homme de noble race qui s’est morfondu à guetter, du recard, un sourire de cette délicieuse fille, à travers les vitres épaisses du balcon de votre maison. »

Le vieux fronça le sourcil ; sa réponse fut brève et maussade : — « En vérité, dit-il, les jeunes gens de notre époque sont entachés d’une étrange perversité. Quand leurs yeux ont comploté le déshonneur d’une pauvre orpheline, il n’est aucune séduction dont ils ne soient prêts à se rendre coupables. Je ne dis pointcela pour ma nièce, maître Salvator; Marianna est assurément fort jolie; mais, après tout, on ne doit la regarder encore que comme une enfant folâtre et insoucieuse. »

Salvator, pour ne pas perdre pied, changea de propos, et eut recours au flacon de syracuse avant de renouveler l’assaut. — « Mais, du moins, mon chyer seigneur Capuzzi, ne refuserezvous pas de m’apprendre si cette nièce, que vous ten ez à si haut prix, cette ravissante Marianna, dont Rome entière fait, à l’heure qu’il est, l’unique objet de ses entretiens, possède une chevelure blonde, ou brune, on même noire, et si par hasard elle ne serait point l’admirable original do tableau de la Madeleine aux pieds du Christ dont les académiciens de San-Luca avaient porté un jugement si disparate, si peu conforme aux ï'ègles ordinaires de l'équité. »

— « Eh! que .sais-je, et que puis-je vous dire? répétait Capozzi, en accompagnant son langage de formes infiniment peu cordiales; voulez-vous bien permettre, ajoutait-il, que nous changions de conversation? Celle-ci excite en moi des impressions nerveuses qui me font grièvement souffrir... »

Ce manège fut répété tant et si bien, que le signor Capuzzi, poussé à bout par les questions de l'artiste, bondit comme on chat-tigre, et, repoussant sa coupe ê demi pleine, s’écria d’une voix de chouette : — « Far tous les diables de l’enfer, vous m’avez versé quelque poison pour me jouer un tour infAme avec -ce maudit ,\ntonio! Mais j’y mettrai bon ordre. Songez à me payer sur l’heure les dix ducats qui me sont dus, et qu’ensuite Satan fusse devons... »

— « Comment, cria Salvalor, osez-vous chez moi m’insulter de la sorte! Vous voulez dix ducats d’une épiiiette vermoulue?

4t CONTES FANTASTIQUES.

Dix ducals! non! pas même cinq, ni trois, pas seulement an* obole de cuivre! » El, joignant l'nclion aux paroles, il fit voler à coups de pieds par la ciiambre le malheureux instrument, don| chaque secousse emportait un éclat...

— « Mais il y a des lois à Rome ! il y a des juges ! hurlait Ca-* puzzi;je vous ferai pourrir dans un cachot! Je... »

Comme il cherchait à gacner la porte, Salvator le saisit avec une main de fer, et, le clouant sur le siège qu’il venait de quitter : — « Eh! mon très-cher seigneur Pasquale, lui dit-il avec l’accent le plus velouté qu'il sut prendre, ne voyez-vous pas que tout ceci n’était qu’un jeu? Dix ducals pour votre épi'<netle, pour un tel chef-d’œuvre? non pas, vous en aurex trente!...

Cette promesse, lâchée du plus grand sérieux, eut un effet magique. Pasquale Capuzzi ne parlait plus de prison, et répétait tout bas: — a Trente ducats! trente ducats pour up iq! chef-d'œuvre! » Puis, fixant l’arliste : — a Mais, savez-vous, maître Salvator, que vous m’avez cruellement molesté!...» — « Trente ducats! répondit le peintre. » — « Mais, ajouta Capuzzi, vous m’avez outragé d’une indigne façon ! » r— « Quarante ducats, reprit Salvalor, et je vous promets de n’y plus songer, pour peu qu’il vous convienne de souscrire à une petite condition... Vous êtes, maître Pasquale Capuzzi di Senigaglia, le premier compositeur de toute l’Italie, et, de plu.«, le chanteur le plus exquis de tout l’univers. J’ai entendu avec enihousiasma la grande scène de l’opéra le Nozze di Tetiel Peleo, dont ce misérable Francesco Cavalli vous a volé la divine mélodie; voulez-vous, pendant que je vais remettre sur pied l'épinette, nous chanter cette scène? Je vous en garderai, pour ma part, uua reconnaissance éternelle! »

Pasquale Capuzzi goûta si fort cet éloge étourdissant, que toute sa physionomie se tordit par une ineffable grimace; les muscles de son visage décharné se gonflèrent de vent, et seq infiniment petits yéux roux scintillèrent sous une convulsion du nerf optique qui <lorinait à scs regards une expression de malice satisfaite que nulle parole ne saurait peindre : — « Eh mais, je suis, <iit-il à Salvator, votre très-humble serviteur, car vous me paraissez vous-même en possession d’un sens musical des plus exquis; votre tact en fait d’harmonie annonce les études les ülus sérieuses, et je crois que l’art ferait d’énormes progrès,

SALVATOR ROBA

si les Iieaai-esprils de Rome prenaient pour guide voire jugement. Écoulez, seigneur peintre, écoulez mon air favori; je ne prodigue pas mes compositions, mais vous êtes digne de les apprécier, et je veux vous traiter en ami... »

Salvator, pris au piège, supplia Dieu dans son cœur de vou> loir l)ien le rendre sourd, au moins pour ce jour-là. — a Voua me comblez de joie et d’honneur, » répondait-il avec une souffrance intime bien digne de ce mensonge.

Rien ne saurait traduire le monstrueux sourire du barbon; il se mil à jouer de sa prunelle grise, en essayant d’attraper la clef de son air; puis, se levant sur la pointe du pied, agitant ses bras malingres comme les ailes d’un vieux coq, il fit écUr ter un beuglement si formidable, que les cloisons de l’atelifr tremblèrent.

Dame Caterina et ses filles accoururent au bruit, pensant qu’un malheur venait d’arriver. Qu’on juge de leur stupeur à l’aspect de l’enragé virtuose, que leur présence ne déconcerta point. Salvator avait relevé l’épinelte boiteuse, et sur le couvercle il se mit à peindre la scène qu’il avait sous les yeux. Capuzzi, Antonio, Caterina et ses filles étaient d’une parfaite ressemblance, et le docteur Pyramide, quoique absent n’était pas oublié.

Cependant l’infatigable Capuzzi, jaloux de gagner ses quarante ducats, ne fit grâce à l’auditoire assourdi d’aucune de ses ariettes infernales; au bout de deux grandes heures, épuisé, tout en nage, le visage pourpre et les veines injectées de violet, il retomba sans voix sur un siège. Salvator avait mis en face de lui son tableau, improvisé sur le panneau de l’épinelte. Capuzzi le regarda longtemps en se frottant les yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait point... Tout à coup, enfonçant sur sa perruque son chapeau panaché, il prit d’une main sa canne, et, de l’autre, arrachant de ses charnières l’esquisse de Salvator, il se précipita dans l’escalier, comme un voleur poursuivi.

— « Va donc vieux fou, lui cria Salvator, le comte Colonna ou mon ami Rossi te payeront chèrement ce caprice de mon pinceau! »

Quand Capuzzi se fut éloigné, Salvator et Antonio dressèrent leurs batteries avec un art infini contre ce terrible adversaire. Il fut décidé qu’on livrerait assaut, dès la nuit prochaine, à la forteresse de la rue Ripetla. Les deux amis se séparèrent pour

'U CONTI'.S FANTASTIQrES.

vaquer, chacun de sou côté aux préparatifs les plus urgents.

Ce même soir, à la nuit close, le seigneur Pasquale ferma et verrouilla soigncusemeni toutes scs portes; puis, mettant sous son bras Piticliinaccio, il le reporta chez lui. Chemin faisant, l’avorton se plaignit fort (étant si mal payé pour chanter tous les jours les airs de Capuzzi, ou s’échauder les griffes à faire bouillir le macaroni ) de joindre à cette besogne celle plus rude encore de servir la belle Marianna, qui l’accablait de soufflets et de coups de pied, chaque fois qu’il s’approchait d'elle pour remplir ses devoirs de valet de chambre. Le vieux le consolait et lui bourrait la bouche de friandises pour le faire taire; il ajouta même la promesse de lui faire tailler un habit A'abbale dans le plus usé de ses hauts-dc-chausses; Piticliinaccio exigea, eu outre, pour sceller la paix, une perruque et une rapière.

C’est en disputant de la sorte qu’ils arrivèrent dans la rue Rergognona, où demeurait Piticliinaccio, près de l’atelier de Salvator. Capuzzi posa le nain sur ses pieds tortus, ouvrit la porle, et tous deux gravirent, l’un derrière l’autre, une rampe étroite et roide comme l’échelle d'une cage à poules.

A moitié route, un affreux tapage ébranla l’escalier : c’était un ivrogne qui demandait avec de gros jurements son chernia pour sortir de celte maison d’enfer. Piticliinaccio, se collant près du mur, supplia Capuzzi de passer devant; mais à peine l’honorable citoyen de Senigaglia eut-il enjambé quelques degrés, que l’ivrogne, perdant l'équilibre, tomba sur lui comme la foudre, et l’enlratna comme une avalanche jusqu’au milieu du ruisseau.

Capuzzi s’était meurtri tous les os sur le pavé, et l’ivrogne, gonflé comme un sac, l’écrasait bravement, sans mot dire. A ses cris de détresse, deux passants accourureut; on dégagea Pasquale, qui se frottait les tibias, tandis que l’ivrogne, qui parut un peu dégrisé par cet événement, s’eu allait sans s’excuser, et maugréant de tout son cœur.

— « Bon Dieu! signor Pasquale, que faites-vous à une telle heure, en pareil équipage? quelle mauvaise affaire vous est advenue? » — «Ah! mes nobles seigneurs, je suis mort! ce chien d’enfer m’a brisé les membres! » — « Voyous! s’écria Antonio ( car les libérateurs de Capuzzi étaient nos deux arlisles), voyons un peu! » Et palpant la carcasse étique de son ennemi, il lui pinça si fort la jambe droite que le palieut poussa un cri le rri

SAI.VATO» ROSA

ble. — «Ail! mon disiie seigneur! vous avez la jambe gauche rompue; le cas est (rès-grave, et vous risquez d’en mourir ou de rester boiteux. » — «Hélas! mon doux Jésus! » soupirail Capuzzi, d’une voix dolente.» — «Courage! repritAntonio; quoique je sois peintre et académicien de San-Luca, je n’ai pas oublié la chirurgie. Nous allons vous transporter chez Salvator, et je me charge de vous bien soigner. » — « Mais, mon excellent monsieur Antonio, disait tristement Capuzzi, je sais que vous n’êtes guère de mes amis... » — « Au contraire, interrompit Salvator; mais, devant la souffrance, tout autre sentiment doit faire place à riiumanilé. Allons, Antonio, remplissons ce devoir. »

Tous deux alors prirent le vieillard, l’un par la tète, l’autre par les jambes, et l'emportèrent, non sans bien rire sous cape de ses gémissements. Dame Caterioa leur fil un beau discours sur la charité, sans épargner les quolibets à Capuzzi. — « Vous n’avez, lui dit-elle que ce que vous méritez; Dieu vous punit du * tourment que vous causez à votre nièce : car vous êtes un bourru, un jaloux, un vrai tyran; et si vous ne mourez pas des suites de cette culbute, fasse le ciel que la leçon vous profile ! ayez des amis, si vous pouvez, et lâchez de laisser voir un peu le soleil à votre petite Marianna. N’est-ce pas chose odieuse que de traiter à votre manière une si jolie fille, si douce et si aimante? Et n’avez-vous pas de honte de la séquestrer sous la garde d’un monstre comme Diticliinaccio? Ne craignez-vous pas que tous les jeunes gens de la ville se soulèvent quelque jour contre une pareille oppression? Et dites-moi donc, si vousl’osez, pourquoi vous affublez votre misérable nain d'une robe de duègne? Que faites-vous de ce cerbère qui ne vaut pas un coup de pied? 'feriez, mon pauvre seigneur, en l’état où je vous vois, écoulez une bonne fois mes représentations, de peur qu’il ne vous en cuise bientôt davantage. Quand on a, comme vous, une si gentille colombe en cage, il ne faut pas la traiter eu hibou.

Si vous n’aviez pas le cœur sec et l’esprit mal fait, ne seriezvous pas, tout le long du jour, à l’affût pour deviner et prévenir les moindres caprices de Marianna ? Prenez garde à la justice de Dieu, mon très-honoré maître ; et, s’il permet que vous guérissiez, offrez-lui, en expiation de vos indignes procédés, le mariage de votre nièce avec un beau jeune cavalier qui semble tombé du ciel tout exprès pour son bonheur. »

Ce sermon de longue haleine fut débité d’on bout à l’autro* par la sévère Caterina, pendant que les deux peintres mettaient l’infortuné Capuzzi en clinrte privée entre deux draps. Le pauvre diable était si convaincu de la dislocation totale de son individu, qu’il n’osait ni se bouger, ni respirer. Antonio lui faisait des signes pour l'empêcher de parler, et tout à coup il s’avisa de prier dame Caterina de lui procurer au plus vite une bonne quantité d’eau glacée. Quant au mal, il n’y en ayail guère, et le danger n’existait que dans le cerveau frappé dq Capuzzi. Le personnage embusqué <lans la maison de Pilichi^ naccio avait Joué son rôle à merveille ; la culbute du sire n’gvail eu d'autres suites qu'une série de contusions assez légères qu’alteslaient suffisamment quelques taches violacées sur la peau de bistre de Capuzzi.

Capuzzi était pris nu trébuchet, car toute l'aventure de cettq nuit était de la façon de Salvator. Antonio serra la jambe dq bonhomme dans des éclisses, de manière à l'empêcher de sa mouvoir; il l’enveloppa en outre de compresses imbibées d’eaa glacée, qu’il renouvelait souvent, sous prétexte de prévenir l’inflammation. Le pauvre diable, ainsi garrotté, grelottait da tous ses membres. — « Mon bon monsieur .Antonio, disait-il da temps en temps, croyez-vous que j’en réchappe ?» — « Noug verrous, répliquait l’artiste; Je ferai tous mes eflorts pour vous tirer de ce mauvais pas; mais...» — a AhI mon cher, mon excellent ami, ne m'abandonnez pasl..» — a Vous dileg cela actuellement, mais vous m’avez traité bien durement! • — « Oublicz-le donc , je vous en pricl » — « Je le veux bien, poursuivit Antonio; mais votre nièce, votre nièce doit être inquiète de votre absence ; elle mourra d'angoisse si c|le ne vous revoit pas; aussi bien, Je crois qu’il serait convenable de vous faire transporter dans votre logi.s; là Je visiterai de iiouvcaQ l’appareil, et j'instruirai Mariauua des soins qu’il faudra prendre pour hâter votre guérison. »

Au souvenir de Marijinna, Capuzzi ferma les yeux et se recueillit un moment; puis il lendit la main à Antonio, et, l’attirant près de lui : — « Jurez-moi, mon brave monsieur, que vous n'avez nul projet contre le repos de ma nièce.» — « Je vous le Jure 1 reprit Antonio; et fiez-vous à ma parole comme à mes soins; Je ne vous cache point que cette petite Marianna m’avait séduit la première fois que le hasard me la fitrencon-

5ALYAT0R ROSA.

trer ; j’ai même eu la faiblesse de reproduire, île souvenir, et irait pour trait , sa figure dans mon tableau de la Madeleine aux pied» du Sauveur; mais, en vérité, ce n’était, je le sens bien, qu’une passion d'artiste. Je rends justice à votre nièce: c’est une assez piquante jeune fille, et j’ai cru l'aimer un moment; mais j’ai en tète, aujourd'hui, bien d’auires atTaires. >i

a Ah! cher ami! vous n’aimez pas Marianna? <liles-le, répétez-le encore ! c’est un baume divin que vous versez sur ma douleur! Je me sens guéri, parfaitement guéri!...» — «Eh! mais, s’écria Salvator, si l’on ne vous connaissait pour un homme mûr et sensé, on vous croirait amoureux fou de votre nièce ! »

A ces mots, Gapuzzi ferma de nouveau les yeux ; sa figure se contracta douloureusement, et il se plaignit de sentir redoubler son mal.

Cependant le jour commençait à poindre. Antonio et Salvator soulevèrent le matelas du malade, qui suppliait en vain qu’on lui ôtât les compresses d’eau glacée, qu'on rajustât sa perruque et sa moustache pour que son retour ne causât pas à Marianna trop d'elTroi. Deux hommes de peine attendaient dans la rue avec un brancard sur lequel on cnd)alla Capuzzi. Dame entérina , qni n'était point dans le secret de nos artistes, voulut l’escorter jusqu’à son logis, afin de le sermonner de nouveau comme il le méritait. Elle étendit sur le brancard un vieux manteau râpé jusqu'à la corde, et le cortège prit le chemin de la rue Ripetta.

Marianna, voyant son oncle en ce piteux élat, fondit en larmes et couvrit de baisers ses mains décharnées. C’ctail un louchant spectacle que cette jeune fille désolée du malheur arrivé à son persécuteur; mais telle est la finesse des instincts de la femme, qu’un signe de Salvator suffit pour lui révéler la mystification rlont Capuzzi était l’objet. La pudeur se mêlant à la joie, Marianna vil alors aiipiès d’elle son bien-aimé .Antonio; une vive rougeur colora ses joues pâles, et un sourire adorablement malicieux brilla parmi ses larmes. Pasquale Capuzzi fut si ravi du tendre accueil de sa nièce , qu’il oubliait son mal, et rien n’était plus grotesque à imaginer que scs soupirs et ses poses de chevalier amoureux. Mais Antonio ne lui laissa pas le temps de se reconnaître; les éclisses furent renouvelées et plus étroitement serrées; on emmaillotta le malade imaginaire

48 CO.NTErf F.VNTASTigUIiS.

comme une poupée de bois, la tête noyée dans un amas de coussins, et Salvalor se retira discrètement , pour laisser les deux amants au bonheur inespéré de se revoir. La jeune fille lui avait paru, dans cette entrevue, d’iine admirable beauté. Cette ravissante figure était mille fois plus digne de retracer l’image de la mère de Dieu que la patronne des femmes pénitentes. L’artiste éprouva un mouvement de jalousie, mais ce fut une sensation rapide comme l’éclair, et la loyauté naturelle de son caractère dissipa aussitôt cette crise des sens émus par un chef-d’œuvre de grâces. Salvalor ne songea plus qu’à terminer son plus bel ouvrage, en délivrant Marianna des grifles de son tuteur. La bonne et douce enfant, oubliant les duretés de Capuzzi, à chaque instant courait à son chevet pour lui demander comment il se sentait; elle se trouvait si doucement heureuse de se dévouer au soulagement de sa souffrance, qu'elle abandonna plusieurs fois une petite main blanchctte à ses baisers.

Le lendemain, de bonne heure, Âutonio courut chez son ami, avec une mine désolée. — « Hélas ! s’écria-t-il, tout est perdu ! tout est découvert !... » — « Tant mieux! dit Salvator; contezmoi cela. »

— « Figurez-vous qu’hier, à mon retour chez Capuzzi, que je n’avais quitté qu’un moment pour aller chercher quelques bonnes drogues purgatives, j’aperçois le damné vieillard, costumé de pied en cap, à la porte de sa maison, et causant avec le docteur Pyramide. La fureur de Capuzzi ne saurait se décrire ; il me menaça du poing, m’assaillit de malédictions, et jura qu’il me ferait étrangler si je remettais jamais le pied chez lui. » El quant à votre patron Salvator, ajouta-t-il, j’ai assez de ducats pour faire régler sou compte sans procès! » Comme il criait et se démenait ainsi, secondé parie docteur Pyramide, qui faisait avec lui chorus d’imprécations, les passants s’ameutèrent, et je me voyais menacé d’un mauvais parti, si, ramassant, malgré mon émotion, tout ce qui me restait de courage et de force, je ne m’étais fait jour eu bousculant rudement ce damné Capuzzi. C’est la scconde'fois que j’ai le chagrin d’en agir ainsi avec l’oncle et le tuteur de Marianna : vous voyez bien, maître, que tout est perdu! »

— a D'honneur, c’est tout à fait réjouissant! s’écria Salvalor; mais je savais tout cela bien avant vous. Le docteur Splcu-

SALVATOH nOSA.

diano Âccoramboni, qui est à la piste de toutes les plaies et bosses, a trop vite su l’accident de son ami Capuzzi ; son zèle s’est enflammé : il a voulu visiter l’appareil, et il ne fallait pas beaucoup de malice pour éventer le stratagème. » — « Mais comment savez-vous toutes ces choses? — «Qu’importe? suffit d’en profiter, et j’y ferai mon possible, puisque j’ai pris rengagement de vous faire réussir. Je sais d’ailleurs que Marianna possède le génie que donne l’amour : elle a su persuader au vieux Capuzzi qu’elle ignorait notre ruse, et qu’elle la détestait si fort, qu’à aucun prix elle ne voudrait nous permettre de la revoir. Le vieil argus, ivre de joie, et se croyant à la veille d’un bonheur inespéré , a ju ré d’obéir au premier souhait de Mariauna ; celle-ci a demandé qu’il la conduisit au théâtre du signor Formica, près de la porte del Popolo. Le bonhomme, surpris de ce désir, a tenu conseil avec le docteur Pyramide et Pitichinaccio ; ils sont tombés d’accord qu’il fallait que Capuzzi tint parole. C’est demain que Marianna doit aller au théâtre; Pitichinaccio la suivra, costumé eu petite duègne... »

Antonio Scacciati tombait de surprise en surprise, et peu s’en fallut qu’il ne s’avisât de penser que sou ami entretenait commerce avec le diable, pour être si bien informé de tout ce qui concernait Marianna. Voici la clef, que lui donna Salvator, de cette omniscience â laquelle nul détail n’échappait. Dans la maison de la rue Uipetla logeait, porte â porte de Capuzzi, une vieille amie de l’hôtesse de Salvator. La fille de cette femme, liée d’étroite affection avec Margerita , s’était épri.se d’un tendre intérêt pour la pauvre nièce de Capuzzi , et le hasard servait à souhait leurs secrètes entrevues; car l’amie de Margerita avait découvert dans sa chambre une ouverture pratiquée eu forme de ventilateur, et qu’une mince planchette fermait depuis longtemps. Cette ouverture donnait sur un cabinet privé de jour, et attenant à la chambre de Marianna, qu'une simple cloison séparait du logement de sa voisine. Les deux jeunes filles faisaient par là de longues causeries confidentielles, pendant la sieste quotidienne du vieux Capuzzi : c'est par l’amie de Margerita que Salvator s’était procuré tous les renseignements désirables sur la vie domestique du tyran de Marianna, et qu’il avait appris le projet d’excursion au théâtre de Formica.

50 r.ONTBS rANTASTlQPES.

Mais ii est nécessaire, avant d’aller pins loin, que le lecteur fasse connaissance avec le fameux Formica et son théâtre de la Porta del Popolo.

L’origine de cette entreprise était l’œuvre d’un certain NicoloMusso, qui faisait jouer, au temps du carnaval, des bouffonneries improvjsées. Le local qui servait à l’exercice de son industrie n’annonçait pas une situation financière bien brillante: il n’y avait, au lieu de loges et d’orchestre, qu’une galerie circulaire qui portait, à l'extérieur, l’empreinte des armes du comte Lolonna, protecteur de ISicolo Musso. La scène était figurée par une espèce d’échafaudage revêtu de planches et décoré de vieux tapis. Les parois se décoraient, tour à tour, de loques de papier peint qui représentaient, selon l’occurrence, une forêt, un appartement ou une rue. Pour tout siège, les assistants devaient se contenter de banquettes dures et étroites; aussi le public de ce théâtre faisait-il beaucoup plus de bruit qu’il n’apportait d’argent. Du reste, on ne pouvait rien voir de plus amusant que ces parades Joyeuses, dont l’esprit de Nicolo Musso faisait presque tous les frais; c’était un feu roulant, bien nourri, d’épigrammes contre tous les vices, tous les défauts, tous les travers et les ridicules de la société. Chaque acteur donnait à son personnage la plus piquante physionomie. Mais le Pasquarello, bouffon d’office, enlevait tous les applaudissements par sa verve caustique et l’originalité de sa pantomime, qui reproduisait, à s’y méprendre, la voix, la taille et les mouvements des gens les plus connus de toute la ville. L’individu chargé de ce rôle de critique, et qu’on appelait dans le peuple signor Formica, était un vrai phénomène, il y avait dans .son talent de mime une telle élasticité, sa voix prenait parfois de si étranges inflexions, qu’on ne pouvait se défendre du frisson eu même temps qu’il fallait céder aux accès du rire le plus fou. A côté de ce personnage figurait, comme interlocuteur habituel, un certain docteur Graziano, dont le rôle était tenu par un vieux saltimbanque de Dologne, nommé Maria Agli.

Le beau monde de Home ne dédaignait pas les représentations comiques de Mcolo Musso. Le théâtre de la Porto âd Popolo faisait toujours chambrée complète, et le nom de Formica circulait dans toutes les bouches. Ce qui ne contribuait pas moins à augmenter la réputation de ses pensionnaires, c’est que Nicolo Musso UC se montrait nulle part hors de son théâtre; un

SALVATOR ROSV.

secret fort bien cardé murait sa vie, et nul ne savait même au juste où ce bisarre directeur de spectacle pouvait loçcr habituellement. Tel était le théâtre où la jolie Marianna prétendit qu’on la conduisit.

— « Le meilleur plan, disait donc Salvator, c’est d’attaquer de face notre ennemi; et j’ai en tète ou projet dont l’exécution doit s’accomplir pendant le trajet qui sépare le théâtre de la rue Ttipetta. » Ce projet, communiqué à l’oreille d’Anlonio, le fit bondir d’impatience et de joie : on allait enlever Marianna à son persécuteur, et châtier un peu rudement ce docteur Pyramide, qui s’avisait de jeter des pierres dans le jardiu des amoureux.

Quand le soir fut venu, Salvator et Antonio prirent chacun une guitare, et se rendirent sous le balcon de la rue Ripelta, pour faire enrager le vieux Capuzzi en donnant à sa jolie nièce une brillante sérénade qui serait entendue de tout le voisinage. Salvator avait une voix fort remarquable, et Antonio n’eût point mal flguré dans un duo avec le maître Odoardo Cecca> relli. Dès le prélude de nos troubadours improvisés, le signor Pasquale parut sur la terrasse pour imposer silence aux vagabonds qui s’avisaient de déranger son repos. Mais les voisins, attirés par la mélodie des premiers accords qu'ils avaient entendus, lui crièrent, avec force huées, que la jalousie seule excitait son humeur, et qu’il eût à rentrer bien vite dans sou trou, pour y fausser tout à son aise, et écorcher le tympan deg malheureux forcés de vivre et de souffrir sous sa clef. ‘Salvator et son compagnon passèrent ainsi presque toute la nuit à chanter des airs amoureux, qu’ils interrompaient de temps à autre pour varier, par des chansonnettes satiriques contre les vieillards ridicules, dont Capuzzi se montrait le type le plus achevé. Marianna se glissa plu.sieurs fuis derrière les vitres, et, malgré les signes mécontents de son tuteur, elle échangea quelques muettes œillades avec son bien-nimé Antonio.

Le lendemain, c’était jour de carnaval. La foule affluait aux promenades et se pressait du côté de la porte del Populo aux abords du théâtre de Mcolo Musso. La jolie Marianna avait forcé Capuzzi de tenir sa promesse. En conséquence, le barbon, parfumé et biebonné, emprisonné dans son pourpoint d Espagne, le chapeau pointu penché sur l'oreille et garni d’une plume jaune toute neuve, marchait avec une anxiété visible

o2 CONTES FANTASTIQÜES.

dans des soaliers Irop étroits, (rainant à sa remorque Mnrianna, dont les attraits se dérobaient à tous les regards, sous les voiles redoublés dont l’argus avait exigé qu’elle s’enveloppât. Du côté opposé cheminait le docteur Splendiano Accoramboni, presque dissimulé par sa perruque gigantesque. Derrière eux, et sur les talons de Marianna qu’il ne quittait pas des yeux, piétinait l’avorton Piticliinaccio, affublé d’uu cotillon couleur de feu , et la tète hérissée de fleurs |de toutes les nuances.

Signor Formica fut, ce soir-là, d’une gaieté tout à fait désopilante; c’était plaisir de l’ouïr mêler à ses scènes comiques des couplets qu’il chantait en imitant la voix des artistes les plus en vogue. Le vieux Gapuzzi frémissait d’aise; sa passion pour le théâtre lui revint en mémoire; et, dans son exaltation, il meurtrissait de baisers les mains de Marianna, jurant que chaque soir il voulait la ramener chez NicoloMusso. Ses bravos, ses trépignements attiraient sur lui les regards de tout le inonde ; signor Splendiano gardait seul sa gravité doctorale , et, des yeux et du geste , il gourmaudait les éclats de rire de Gapuzzi et de Marianna, déclinant en pure perte les noms de vingt maladies que pouvait causer une trop vive dilatation de la rate. Mais ses clients riaient de sa flgure morose autant que du signor Formica. Quant à l’infiniment petit Piticliinaccio, il s’était juché tristement derrière la perruque du docteur Pyramide, et se donnait au diable entre deux femmes du peuple, qui s’amusaient fort de sa grotesque personne. Une sueur glacée coulait de son front sur ses joues livides, et des sons aigres, mal articulés, exprimaient assez le désagrément qu’il ressentait de sa situation.

Quand la comédie fut achevée, Pasquale Gapuzzi laissa prudemment sortir tous les spectateurs et éteindre l’une après l’autre toutes les lampes, jusqu’à la dernière, qui lui servit à allumer un rat-de-cave pour s’éclairer, avec Marianna et ses deux compagnons, jusqu’à la rue Ripetta. Piticliinaccio recommençait à geindre et à se lamenter. Gapuzzi le prit sous son bras gauche pour l’apaiser, tandis que, de l’autre, il entraînait sa jolie nièce. Splendiano marchait en avant, armé du lumignon, qui donnait presque assez de clarté pour faire ressortir toute l’épaisseur des ténèbres.

A quelque distance de la Parla del Papota, quatre figures.

SALVATOR nos A.

drapées dans d’immenses manteaux couleur de muraille, barrèrent tout à coup le passage à la compagnie. D’un revers de main, le lumignon du docteur fut mouché et jeté à tons les diables; puis une clarté blafarde, venue je ne sais d’où, illumina quatre têtes de mort, dont les yeux creux fixaient Capuzzi et le docteur pétrifiés par la terreur. — « Malheur, malheur, malheur à toi, Splendiano Âccoramboni ! » disaient les quatre fantômes. Puis le premier reprit , avec un ricanement plaintif: — «Me connais-tu, Splendiano? Je suis Cordier, le peintre français que tu as mis eu terre, la semaine passée, avec tes drogues de démon ! » Le second s’avança et dit : — « Me connais-tu, Splendiano? Je suis Küfner, le peintre allemand que tes opiats ont tué! » Le troisième cria, d'une voix rauque: — « Me connais-tu, Splendiano? Je suis Liers de Flandre, que tu as empoisonné par tes pilules, pour faire mainbasse sur mes tableaux! » Enfin, le quatrième lui dit : — «Me connnis-tu , Splendiano? Je sois Ghigi le Napolitain, que tes poudres ont expédié en purgatoire. » Et tous quatre .s’écrièrent en chœur : — « Malheur, malheur, malheur à toi, Splendiano Accoramboui ! le diable nous envoie te chercher, illustre docteur Pyramide ! halloh! halloh!... » Et, s'emparant de lui avec la vitesse de l’éclair, iis disparurent dans les ténèbres, en hurlant comme le vent d’orage.

Pasquale Capuzzi s’était un peu remis de son effroi quand il vit que son ami Splendiano était seul traqué par les suppôts de l’enfer. Le hideux Pilichinaccio, transi de peur, avait caché sa tête sous le manteau de son patron, et s’accrochait à son haut-de-chausses avec la ténacité d’un homme qui se noie. La belle Marianua était évanouie. — « Ueviens à loi, ma chérie, ma douce colombe,» lui disait Capuzzi après l’enlèvement du docteur; «hélas! le diable emporte mon illustre ami Splcndiano sous la pyramide de Cestius! Que saint Bernard, qui fut un si grand médecin des âmes, ait pitié de la sienne, et la défende contre les ennemis qu’elle va trouver dans l’autre inonde I Hélas! hélas! qui maintenant pourra faire la basse dans mes concerts du soir? et quand pourrai-je moi-môme, après on tel accident, tirer de mon gosier une seule octave claire et pure? Enfin, tout est pour le mieux, car Dieu nous a épargnés. Ueviens à toi, Marianna, ma poulette, tout est Uni !... w La jeune fille reprit peu à peu ses sens, et pria Ca-

51 CONTES rANTASTiei'ES.

puzzi de lui perrneltre de marcher toute seule, pendant qu’il se débarrasserait de l’élreiiile désespérée de Pilichinaccio; mais l’oncle ne voulut jamais y consentir, et serra sou bras plus étroitement sous le sien, pour la protéger contre toute espèce de danger à venir. Or, comme il reprenait le chemin de sa maison, quatre démons horribles apparurent tout à coup à ses côtés, comme si la terre les eût vomis; ces quatre figures, affublées de manteaux couleur de feu, lanraient par la bouche et les yeux des flammes bleuâtres, et se mirent à faire une ronde satanique autour de Capuzzi, en criant: « Hui! hui! Pasqiiale Capuzzi! vieux diable amoureux, fou maudit! Nous sommes tes compagnons d’enfer, nous sommes les diables des laides amours, qui allons l’emporter dans nos fournaises avec ce petit monstre de Piticbinaccio ! » Et parmi ces hurlements, qui faisaient trembler le voisinage, les quatre énergumènes se ruèrent sur Capuzzi et Piticbinaccio, et leur firent subir une si épouvantable culbute, que les malheureux argus de la belle Marianne se mirent à braire comme des ânes roués de coups.

La jeune fille avait dégagé son bras de l’étreinte de Capuzzi dès que les diables avaient paru; mais elle n’avait plus ni force pour fuir, ni voix pour demander^gràce; et quelle fut sa surprise quand le plus laid des diables, tombant à ses genoux et les embrassant avec amour, lui dit de l’accent le plus doux : — (( Mon ange, ma bien-aimée Marianna, bieu est pour nous ! Oh ! dis-moi que tu m’aimes, pendant que mes amis retiennent ton geôlier! Viens avec moi, je sais iin asile où nul ne pourra nous atteindre !... »

— « Antonio ! s s’écria Marianna, prèle à défaillir.

Mais tout à coup des flambeaux inondèrent do clarté la rue Ripella, et Antonio sentit à l’épaule le froid aigu d'une lame qui l’eflleurait. Il bondit, se retourne, et, l’épée haute, fond sur son adversaire, tandis que ses trois amis ferraillaient avec une escouade de sbires. Mais leur bravoure allait céder au nombre des assaillants, si deux inconnus ne s’étaient élancés au milieu des spadassins en poussant des cris de menace, et si l’un d’eux n’eût jeté à ses pieds, d’un coup furieux, le sbire qui luttait contre Antonio. Ce secours inespéré mit fin au combat, et les sbires se dispersèrent du côté de 1a Porta del Popolo.

Sulvator Uosa, car c’était lui qui venait de délivrer si éner-

SALVATOR BOSA

giqaeraent son ami Antonio, proposa de rentrer en ville sar les traces des sbires. Mais les jeunes peintres qui avaient aidé Antonio dans son expédition ooeturiie, et le comédien Maria Agii, qui ne s’était pas montré le moins brave, firent observer que ce parti serait peu sage, parce que les sentinelles de la Porla del Popolo, prévenues par les sbires, les arrêteraient sans doute. Alors ils convinrent de demander asile pour cette nuit à Nicolo Musso, qui les accueillit avec toute sorte de prévenances. Les peintres déposèrent leurs masques de carton et leurs manteaux frottés de pho^ipbore; puis ils s’occupèrent des soins à prendre pour faire disparaître les contusions légères et panser les écorniflures qu’ils avaient reçues dans le combat. Quand nos amis se racontèrent les événements de cette nuit, on reconnut que l’expédition n’avait manqué que par l’oubli qu’ils avaient fait d'un personnage très-important, Michèle, l’ancien bravo qui servait à Capuzzi de chien de garde, et qui l’avait suivi de loin, par ordre, de la rue Ripetta au théâtre de Formica, et pendant le retour. Michèle, que son métier d’autrefois rendait peu superstitieux, voyant apparaltrp les fantômes et les diables, avait couru chercher les sbires de garde à la porte del Popolo ; mais il n’était revenu avec mainforte qu'après l'enlèvement de Splendiano. L’un des jeunes peintres avait vu Michèle emportant dans ses bras Marianna évanouie ; et Pasquale Capuzzi, profitant de la bagarre, les avait suivis d’un pas aussi leste que pouvaient le permettre ses jambes qui flageolaient, et le poids du malheureux Pitichinaccio, qui s’était pendu à son cou, en véritable désespéré.

Le lendemain, on trouva près de la pyramide de Cestins le docteur Splendiano, roulé en boule comme un porc-épic, et ronflant au fond de sa perruque comme dans un nid de fin duvet; il fallut le pincer et le piquer pour qu’il sortit de sa torpeur. A son réveil, il délirait, et l’on prit mille peines pour lui prouver qu’il n’avait pas quitté notre humble planète, et que Rome jouissait encore de la faveur de le posséder. Quand on l’eut rapporté chez lui avec beaucoup de ménagements, il rendit grâce à tous les saints de sa délivrance des griffes du diable ; puis, jetant par la fenêtre onguents, pilules, opials, élixirs, fioles et boites à tout usage, il mit au feu ses ordonnances avec ses livres de médecine, et jura qu’il ne traiterait plus ses malades que par des frictions magnétiques ; — c’était

o6 CONTES FANTASTIQUES.

le secret d’uU médecin du vieux temps qui était mort en odeur de sainteté, et qui, s’il ne guérissait jamais ses clients, du moins, avant de les envoyer au ciel, leur offrait un avantgoût des joies do paradis, dans une extase merveilleuse qu’il savait leur procurer au lieu d’agonie.

— « Salvator, disait Antonio à sou ami, quand ils forent, le lendemain, retirés dans l’atelier de la rue Bergognona ; Salvator, je n’ai plus de patience, ni d’égards à garder. 11 faut que j’entre de vive force chez ce damné Capuzzi, que je le tue s’il me résiste, et que j’enlève Marianna I... »

— « Heureuse idée ! s’écria Salvator en riant de toutes ses forces ; il ne faut plus qu’un peu d’adresse pour n’ètre pas pris et pendu après cette belle équipée; car ce serait donner au diable le gain de la partie. Mieux vaut la ruse que la force; et d’ailleurs Capuzzi, j’en suis sûr, se tient en garde contre toute agression, et la justice nous prépare un plat de sa façon. Rusons donc, si vous m’en croyez; et c’est aussi l’avis de dame Caterina, dont je prise le bon sens. Nous avons, l’autre nuit, joué au seigneur Capuzzi un tour de francs écervelés; tout le monde en parle ; et moi, qui suis voire aîné, et par état un homme grave, je serais très-fâché qu’on sût les noms des acteurs. Je ne veux pas néanmoins vous abandonner à moitié chemin du succès. Nous enlèverons Marianna, j’y tiens, et le temps presse; Nicolo Musso et le comédien Formica me viendront en aide pour ce projet. » — « Nicolo Musso, Formica? dit Antonio d'un air peu coufiant ; et que puis-je attendre de ces saltimbanques? » — « Tout doux, mon maître, je vous prie, continua Salvator: Nicolo est la crème des bonnes gens; et quant à Formica, c’est, ne vous déplaise, une espèce de sorcier qui sait plus d’un secret merveilleux. Reposez-vous sur moi du soin d’en bien oser. Maria Agii et le cher docteur Graziano de Bologne m’ont promis leur complicité. C’est au théâtre de Musso que je veux vous faire enlever votre Marianna. »

— « Salvator, reprit Antonio d’un air triste, vous me donnez là un espoir trompeur ; car si, selon toute apparence, Capuzzi se lient en garde contre une nouvelle aventure, comment supposer qu'il retourne au théâtre de Musso? »

— «C’est plus facile que vous ne pensez, répliqua Salvator. Le moins aisé sera de l’y attirer sans ses corapaguons et sans

SALVATOn nOSA.

escorle. Tenez -vous (onjours prêt à fuir de Rome avecMarianna, dès qu’elle sera dans vos bras. Vous irez à Florence, où voire réputation vous précède; et je me charge de vous y assurer un travail honorable et des protections puissantes. Encore un coup, cher Antonio, Formica le saltimbanque lient dans ses mains votre bonheur !... »

Pasquale Capuzzi n’avait pas longtemps cherché les autenrs du mauvais tour qui l’avait si bien bouleversé près de la porte de/ Popofo. Antonio et Salvalor, qu’il regardait comme le chef du complot, jouissaient dans son esprit d’une haine sans égale. La pauvre .Marianne était malade, non, comme il le croyait, du .saisissement que lui avait causé la peur, mais du mauvais succès d’Anloiiio, qui la faisait retomber dans une captivité plus étroite. Elle osait à peine espérer que son ami osât tenter de nouveau sa délivrance. Dans sa douleur, elle accablait Capuzzi de caprices et de tracasseries. Le pauvre vieux souffrait sans se plaindre, et se morfondait d’amour quand, après des scènes de reproches et des boutades qui auraient mis en feu cent ménages, Marianna daignait permettre qu’il posât ses lèvres ridées et sèches sur sa délicieuse petite main pâlie par la fièvre. Capuzzi tombait alors en extase , il se roulait aux pieds de la belle jeune fille, protestant qu’il dévorerait de baisers la mule du pape jusqu'à ce qu’il eût obtenu de Sa Sainteté la dispense nécessaire à son union avec une si adorable personne. Marianna l’entretenait doucement dans cette pensée ; elle avait compris qu’en le berçant d’une croyance si chère, elle s’assurait les uniques chances de salut qui pussent lui rester.

Quelques jours après l’aventure nocturne que nous avons racontée, Michèle vint frapper à la porte de la chambre où Capuzzi dluail en compagnie de Marianna, et dit qu’un étranger insistait pour parler au maître du logis. — « Par tous les saints, s’écria le barbon, ne sait-on pas que je n’ouvre ma porte à qui ce soit?» — «.Mais, monsieur, ajouta Michèle, cet étranger parait un homme comme il faut ; il est d’âge et de bonne mine, et se nomme Nicolo Musso.» — «Quoi! fit Capuzzi, ce serait le directeur du spectacle de la porte del Popolo ? Que peut-il vouloir de moi ?... »

La curiosilé fut si forte, que l’argus, après avoir poussé les verrous, descendit sous le péristyle de sa maison.

— U Mon vénérable seigneur, dit Nicolo en s’inclinant liumblement, je ne sais comment reconnaître riioniieur que vous me faites en m’accordant cette entrevue ; j'ai mille grâces à vous rendre, et j’avais hâte d’exprimer en votre présence toute la sincérité de mon admiration. Depuis le jour que vous avez paru â mou théâtre, vous dont Home entière connaît la science cl le goût exquis comme virtuose, la réputation de mes pièces et le chilTre de mes bénéfices ont doublé. Je me désole de savoir que d’effrontés bandits vous ont assailli au retour de votre précieuse visite; mais je vous supplie, seigneur, de ne pas me faire porter la peine de ce déplorable accident, en privant mon théâtre de la présence de l’homme le plus distingué que Home s’honore de posséder. »

A ces mots, le vieux Capnzzi ne se sentait pas de joie : — « Votre théâtre, s’écria-t-il ; oui, certes, je l’aime, et je rends justice au talent de vos comédiens. Mais savez-vous , maître Nicolo, que j’ai couru risque de la vie, avec mon illustre ami, le docteur Splendiano? Oui, certes, votre théâtre m’amuse infiniment, mais maudit soit, mille fuis, le chemin qui y mène! Que ne changez-vous de place ! Si vous alliez vous établir sur la place del Popolo, dans la rue Babuina ou dans la rue Ripetta, je deviendrais de grand cœur votré* habitué ; mais tous les diables de l’enfer ne parviendraient pas à me ramener, de nuit, dans les parages de la porte del Popolo \ »

— a Hélas! vous me ruinerez donc, seigneur Capuzzi? répliqua Nicolo du Ion d’uii homme découragé ; car c’est sur vous, mon digne protecteur, que reposait tout mon espoir de succès, et je venais solliciter...» — ((Solliciter! eh! que puis-je pour vous?.... » — (( Vous pouvez faire de moi l’homme le |)Ius heureux de toute l’Italie. Vous savez combien plaisent au |)ublic les petites pièces entremêlées d’ariettes; eh bien, j’avais songé à faire les frais d’un orchestre, et à cr(‘‘er ainsi, malgré les rigoureuses limites de mon privilège, une espèce d’opéra. Or, vous êtes, en vérité, seigneur Capuzzi, le premier compositeur de toute l’Italie; et il faut que le beau monde de iionio ait perdu l’e.^prit, ou que vos envieux soient bien puis- .xants, pour qu’on joue sur nos théâtres d’autres œuvres que les vôtres. Et moi, seigneur, j’osais prendre la liberté de

SALVATOR ROSA

Tôns supplier de m’accorder le droit de les faire représculer, avec tous les soins qui dépendent de moi, sur mon humble théâtre. »

Maître Pasquale , tout boufti d’oraucil en écoulant le beau discours de Micolo, lui fit alors mille excuses de l’avoir si longtemps entretenu dans la rue, et le pria d’entrer dans sa maison , pour y continuer plus à l’aise une causerie si agréable. Lorsqu’ils se furent enfermés avec soin dans un cabinet reculé, le vieux lira d’une armoire vermoulue un énorme paquet de musique étrangement griffonnée, et, décrochant une guitare criarde, se mit à étourdir le pauvre Nicole de ses beuglements épouvantables. Le malheureux directeur de tliéàtrc se dévoua bravement; il trépignait, frappait du pied, I allait des mains, et se démenait comme un exorcisé, en criant à tuelête : — « Bravo, bravissimo! benedeltissimo Capuzzi ! » Il poussa si loin les démonstrations de son magnifique enthousiasme, que, se roulant par terre, comme un ver, il se prit à pincer et à mordre les jambes de l’infortuné Capuzzi, qui bondissait de douleur en hurlant : — « Par tous les saints du ciel, laissez-moi, maître Nicolo, vous me faites un mal horrible I » — « Non, seigneur Pasquale, criait Nicolo, je ne vous lâcherai point que vous ne m’ayez accordé cet air divin qui m’enchante, et que je veux faire apprendre à Formica, mon meilleur artiste, pour la représentation de demain I » — «J’ai donc trouvé un homme capable de m’apprécier! » disait Pasquale en s’efforçant de sauver ses jambes du supplice que Nicolo leur infligeait. « Mais, pour l’amour de Dieu, lâchezmoi, maître Nicolo, et emportez avec vous tous mes chefsd’œuvre !... »

— «Non ! criait toujours l’enragé directeur, je ne vous laisse pas aller que vous ne m’ayez promis et juré d’honorer demain mon spectacle de votre présence ! Ne craignez rien pour votre sûreté; je suis sûr que tout l’auditoire, après avoir ouï votre admirable musique, vous ramènera en triomphe jusqu’à votre maison; mol-mème, avec mes fidèles camarades, je veux vous escorter aux flambeaux, et gare aux malins diables qui oseraient faire dérouiller nos rapières! » — « Vraiment, vraiment, vous feriez cela? » grommelait l’heureux Capuzzi, prêt à crever dans sa peau; « et j’entendrais Formica, qui a une si belle voix, chanter mes meilleurs morceaux ? Eh bien, maître

ftO CONTES FANTASTIQUES.

Nicolo , je VOUS promets d’aller demain à votre théâtre ! a

Micolo se releva lestement, comme un athlète victorieux, et serra la carcasse de Capuzzi dans ses bras nerveux avec une telle vigueur qu’il faillit l’étoufier. Au même instant parut Marianna. Le barbon jaloux lui lança un coup d’œil rapide pour la cliasser, mais la jeune fille avait reconnu le directeur du théâtre de la porte del Popoto. — « C’est en vain, monsieur, lui dit-elle d’un accent bref et qui feignait la colère, c’est eu vain que vous prétendez attirer mon excellent oncle à votre baraque; je ne souffrirai pas qu’il s’expose de nouveau à une attaque nocturne pareille à celle qui coûta presque la vie à notre savant ami Splendiano , et qui manqua rendre ce cher oncle victime de son dévouement pour sauver mon honneur et mes jours! n’espérez pas mon consentement, maître Nicolo; et vous, cher oncle, ne me donnez pas le chagrin de vous savoir menacé encore de quelque embûche diabolique. »

Capuzzi fixa sur sa, nièce ses grands yeux roux, d’un air tout effaré; mais il eut beau lui détailler toutes les précautions que l’obligeant JNicolo lui offrait de prendre pour sa sûreté, Âiarianna se montrait inflexible. — « Je ne veux pas, disait-elle, me voir contrariée ; je suis encore toute malade de frayeur; et à aucun prix je ne vous laisserai sortir pour aller entendre les plus belles roulades de Formica. 11 se peut très-bien que maître Mcolo soit d’accord avec ce bandit de Salvator et ce mauvais sujet d’Ântonio Scacciali; et Je soupçonne fort... »

— « Grand Dieu ! quelle idée ! » reprit Nicolo avec une vivacité qui n’admettait nulle réplique ; pourriez-vous supposer, signora, que je sois capable d’un si lâche complot? Mais si ma parole ne peut suffire pour vous tranquilliser, que ne vous faites-vous accompagner de Michèle et d’une bonne poignée de sbires, qui veilleront aux abords du théâtre? » — « Cette proposition me réconcilie avec vous, dit Marianna; excusezmoi d'avoir douté de vos loyales intentions; mais il est bien permis à une nièce affectionnée de trembler pour la sûreté d’un si cher parent; et nonobstant la possibilité de se procurer une escorte, je la supplie encore de rester prudemment chez lui... »

Pasquale avait écouté ce colloque avec une mine qui témoignait assez l’hésitation de sa pensée. Quand Marianna eut fini de parler, il se jeta à son cou avec une effusion vraiment pit-

SALVATOR R09A

toresqne, et s’écria les larmes aux yeux : — « Divine, adorable créature ! ce soin que tu prends de tout ce qui me touche est pour mon cœur le plus doux aveu des sentiments secrets que la pudeur cache dans ton sein I Bannis toute crainte, cher ange, et ne te refuse pas à la joie d’ouïr les applaudissements qui couvriront les chefs-d’œuvre de ton oncle bien-ainié, dont le nom glorieux volera demain, de bouche eu bouche, jusqu’à la postérité la plus reculée k>

Grâce aux instances de Nicolo, Marianna finit par céder, en promettant de venir elle-même à la brillante représentation de Formica. L’âme de Pasquale Capuzzi nageait dans les splendeurs des deux; mais il lui fallait, pour compléter son bonheur, d’autres témoins que Marianna; il voulait ramener de gré ou de force le docteur Pyramide et Pilichinaccio. La chose n’était pas des plus aisées.

Splendiano avait eu d’étranges rêves pendant son sommeil léthargique au pied de la pyramide de Cestius. Tous les cadavres de ses clients s’étaient levés de leur fosse pour le tourmenter, et, depuis celte nuit funeste, il avait gardé une tristesse superstitieuse que rien ne pouvait dissiper. Quant à Pitichinaccio, ce malheureux avorton restait bien convaincu que des diables très réels avaient assailli son patron, et te seul souvenir de cet événement lui faisait pousser des cris aigus. Capuzzi s’était vainement efforcé de lui prouver que les diables n'étaient autres que de maudits chrétiens, tels que Salvator, Antonio cl leurs amis : Pitichinaccio s’irritait jusqu’aux larmes en se voyant ainsi contrarié; il jurait ses grands dieux que le diable l'anfarell l’avait frappé de ses cornes, qu’il l’avait fort bien reconnu; et, pour preuve de son dire, il montrait son ventre tatoué de taches livides.

Splendiano, qui se piquait de raisonner et d’être un esprit fort, SC décida le premier à retourner au Ihésitrc, après s’èlre muni pieusement d’une relique que lui avait donnée un moine bernardin. Pitichinaccio se laissa séduire, bien moins par l’exemple du docteur que par la promesse d’une boîte de raisins confits dans le sucre; mais il fallut encore que Capuzzi lui permit de s’affranchir pour ce soir-là de son cotillon de camériste, et de revêtir son habit neuf d’abbale, taillé dans le plus râpé des hauls-de-chausses de son honoré maître.

La réussite du projet qu’avait formé Salvator dépendait tout

65 CONTES PASTASTiQl r.,S.

entière de la possibilité qu’il irouvcinit d'isoler .tu (liéàlre Capuzzi et Mariauiia. Les deux amis s'évertuaient à chercher un moyen d’éviter la rencontre de Splendiano et de Pilichinaccio. Le ciel, qui tant de fois reste sourd à nos vœux les plus chers, sembla celle fois se mettre de complicité avecSalvator et Antonio, car l’homme dont se servit la Providence fut précisément celui dont ou avait tout à craindre, Michèle le bravo. -

La nuit suivante, un bruit épouvantable éveilla en sursaut les inbitanls de la rue Kipetta. Une escouade de sbires, qui battaient le pavé à la poursuite d un malfaiteur évadé, arrivèrent avec des flambeaux sur le théâtre du désordre. On y reconnut l’infortuné Pitichinaccio, gisant à terre parmi des violons brisés, et ne donnant déjà plus sianc de vie, taudis que Michèle faisait pleuvoir une grêle de coups de bâton sur les épaules du docteur Pyramide. Au milieu de celle bagarre nocturne, Pasquale Capuzzi, dégainant sa longue rapière, allait, d'un coup furieux, percer de part en part le redoutable Michèle, si quelques-uns des sbires ne s’étaient jetés à temps entre eux. L’éclat des torches éclairant alors celle méprise, le vieux Capuzzi resta cloué sur place, dans un stupide étonnement, l'œil égaré, le front livide, et la moustache hérissée. Splendiano et l’avorton Pitichinaccio avaient été si maltraités, qu’il fallut les relever tout meurtris, et les transporter chez eux, à demi morts.

Voici ce qui avait donné lieu à cette aventure. J’ai raconté ailleurs que Salvator et Antonio s’étaient avisés de donner à Marianna une brillante sérénade sous le balcon de la rue Ripella. Le succès qu'ils avaient obtenu et le bon accueil du voisinage leur ayant inspiré de recommencer chaque nuit ce concert galant, maître Capuzzi, désespéré de leur audace, qui ne lui permettait pas un seul instant de tranquillité, courut se plaindre aux magistrats de la ville, et les supplia d’interdire aux deux artistes de troubler davantage son repos. Les magistrats, après avoir mûrement pesé l’atTaire, décidèrent qu’il n’était pas possible d'empêcher les habitants de se livrer à l’exercice d’un art aussi agréable que la musique, et que d'ailleurs une pareille défense, iuou'ie jusqu’alors, indis|>oserail au plus haut degré la population. Capuzzi, furieux du peu d’appui que lui accordait l’autorité, n’imagina rien de plus' expéditif

SALVATOR ROSA

que de se clinrçer lui-mèmc de sa vengeance. 11 prit à part l’exbravo Michèle, homme à tout faire, comme je l’ai dit, et lui proposa de servir son res.sentiment , moyennant une somme assez ronde qu’il lui promit.

Le spadassin, ravi d'une telle anbaine, se munit d’une branche de chêne assez solide pour expédier, an besoin, plusieurs individus. Notre homme, alléché par l’appât des sequins, se mit à faire bon guet nocturne. Mais son attente se trouva déçue; car, dès sa première faction, nul ne parut à portée de ses coups. Salvator et Antonio, tout occupés de leur prochaine expédition au théâtre de la porte del Popolo, avaient, précisément dès ce jour, supprimé les sérénades sous le balcon de Capnzzi. Marianna, qui ne se doutait de rien, se plaignit de celte privation ; elle avoua gracieusement à son oncle que si elle n’éprouvait pour Salvator et pour Antonio qu'une véritalablc antipathie, elle ne se croyait pas, pour cela, condamnée à renoncer à son goût pour la musique, et qu’elle regrettait fort les symphonies que les deux artistes exécutaient si bien. L’infortuné Gapuzzi, croyant cette fois sa conquête assurée s’il parvenait à rendre à sa pupille le charme des concerls nocturnes qu’elle daignait aimer, courut chercher ses deux acolytes, afin d’organiser, avec leur secours, une sérénade de sa composition pour la nuit suivante.

Cette nuit, qui devait si bien avancer ses affaires, était la veille du jour ou il devait offrir à Marianna une nouvelle preuve de dévouement à ses moindres désirs en la conduisant au spectacle de Nicolo Musso. Tout semblait aller au mieux; malheureusement, trop étourdi de son bonheur, Gapuzzi ne se souvint plus de l’effroyable consigne qu’il avait si rigoureusement donnée à rnattre Michèle : aussi, dès que, sorti de chez lui à la dérobée, il eut pris place, avec Splendiano et le nain, sous l’auvent de la maison qui faisait face à la sienne, et dès qu’un premier et fatal prélude éveilla le silence de la nuit, le bravo, qui rôdait à quelques pas de là, maugréant contre la fortune qui semblait lui refuser ses victimes, tomba comme la foudre sur nos virtuoses, qui ne pensaient guère à lui, et faillit les mettre en pièces, comme je viens de le raconter.

Cette fameuse méprise délivrait les artistes de deux obstacles. l.e docteur Accoratnboni rêvait dans son lit à la pyramide de Cestius, et l'itichiiiaccio se croyait à l’agonie. Capuzii

Cl CONTES PANTASTIQrEP.

voulut seul faire contre fortune bon cœur; il répugnait excessivement à sa vanité de laisser croire qu’il eût reçu sa bonne part des horions si libéralement distribués par Michèle ; d’ailleurs, ou devait représenter son plus bel opéra sur le théâtre de Nicole, — il n’en eût pas fallu davantage pour le faire revenir de l’autre monde.

Pendant qu’il se préparait à celte ovation, Salvator et Antonio prenaient leurs mesures pour mener à heureuse fin l’enlèvement de Marianua. — «Vous réussirez, j’en suis sûr et j’en réponds sur ma tête, disait Salvator à son ami ; recevez doue mes vœux les plus sincères pour votre félicité, malgré le vague instinct de frayeur qui me saisit à la pensée que ce mariage. ..

— «Eh quoi! s’écria Antonio, que dites-vous, cher maître ?

— « Je ne devrais point vous troubler par la confidence de mes idées personnelles à propos de ce mariage; et d’ailleurs, n’êtes-vous pas libre de] traiter ces idées de chimères ou de folles rêveries? J’aime les femmes, cher Antonio; mais en vérité, je vous le dis, la plus séduisante, celle pour qui j’éprouverais la passion la plus exaltée, ne saurait éloigner de mon esprit craintif ces doutes, ces appréhensions dont s'enveloppe à mes yeux le contrat conjugal. 11 y a, voyez-vous, dans la nature de toute femme, je ue sais quelle rouerie mystérieuse dont toute la science de l’homme le plus habile ne saurait pénétrer les secrets. Celle aux charmes de laquelle nous nous sommes laissé prendre, celle qui semblé s’être donnée à nous avec la passion la plus vraie, la plus dévouée, est trop souvent la première à trahir la foi jurée et à déchirer, sans scrupule, le pacte d’une union qui devrait êire éternelle. C’est ma tristq expérience qui me fait redouter pour vous, ami, quelque chagrin d’avenir qu’il serait peut-être encore temps d’éviter.

— « Mais je n’ose, reprit Antonio, je ne veux pas vous écouter davantage. Qui donc oserait soupçonner ma belle, ma pure Marianna ?...

— «Personne, assurément, poursuivit Salvator; votre Marianna est un ange de beauté et de vertu ; mais c’est précisément le charme inefiable répandu dans toute sa personne qui me fait trembler pour l’avenir de votre amour. Encore une fois, mon cher ami, défiez-vous de la nature capricieuse des femmes ; et, puisque vous me forcez de m’expliquer, n’avezvous pas jusqu’ici réfléchi à la conduite de Marianna elle-

SALVATOR nOSA.

même? Avez-vous oublié la finesse de cette jolie enfant dont vous admirez la naïveté ? Souvenez-vous de cette nuit où nous rapportâmes chez lui le vieux Capuzzi : la tendre pupille ne joua-t-elle pas son rôle auprès de lui en comédienne consommée? Et , plus tard , avez-vous ignoré l’art qu’elle sut mettre en toute sa conduite, lors de la visite de Nicolo Musso ? Dites et soutenez tout ce qu’il vous plaira, et vous n’en resterez pas moins convaincu que l’adresse de cette petite Marianne pour cajoler sou oncle et pour détourner ses soupçons dépasse toute finesse imaginable dans un âge si tendre. Elle a réellement aplani tous les obstacles qui pouvaient retarder le succès de nos projets. Ce n’est pas que je prétende dire qu’auprès de ce vieux barbon de Capuzzi toutes les ruses n’étaient pas fort légitimes. A la guerre comme à la guerre, dit le proverbe ; mais il n’en reste pas moins possible que... Tenez, Antonio, brisons là, je vous prie ; je ne sais peut-être pas bien ce que je dis; ne m’en veuillez donc pas, car je ne voudrais que votre plus parfaite félicité avec la jeune fille que vous aimez... Ne songeons plus qu’au succès du plan que nous avons préparé.»

Le soir qui vit Pasquale Capuzzi s’acheminer, pour la seconde fois, avec Marianna, vers le théâtre de Formica, semblait éclairer des feux du soleil couchant la marche d’un infortuné qu’une «loi irrésistible traînait au supplice. Devant eux marchait gravement, d’un air ultra-rébarbatif, le terrible Michèle, armé de toutes pièces, comme un paladin du vieux temps. Derrière le couple plaintif s’échelonnaient quinze à vingt sbires, munis chacun d’une sévère consigne.

Maître Nicolo Musso attendait son illustre maestro à la porte de son théâtre. L’enceinte était garnie de spectateurs, et il s’empressa de conduire Capuzzi et sa charmante nièce aux places d’honneur qui leur étaient réservées. Le signor Pasquale se montra fort touclié des égards particuliers dont il était l'objet ; ses yeux roux se braquaient de côté et d’autre avec unelierlé radieuse; et son contentement fut sans bornes, quand, après une inspection minutieuse de toutes les parties de la salle, il reconnut que toutes les banquettes voisines de la place de Marianna n’étaient occupées que par des femmes.

Un orchestre, composé de cinq ou six violons avec une basse, était caché derrière les lambeaux de tapisserie qui figuraient le décor de la scène. Maître Capuzzi frémissait d’espoir

M CONTES PANTASTIQl ES.

en éeoatant les virtuoses forains tourmenter leurs instmmenis pour se mettre d’accord ; quand, après une heure d’attente, un formidable coup d’archet annonça que le spectacle allait commencer, toute sa vieille personne fut agitée d’un tremblement galvanique.

Signor Formica parut d’abord, costumé en Pasquarello. Dès qu'il ouvrit la bouche, Gapuzzi se frotta les yeux pour s’assurer qu’il ne rêvait point. L’histrion copiait avec une désolante exactitude les traits et la tournure, sans en excepter un seul ridicule, de l’habitant de la rue Ripetta, si connu de toute la ville, qu’un rire homérique, inextinguible, souleva toute la salle. On se roulait sur les banquettes avec des cris de délire; c’étaient des bravos à rompre la tète. Malheureusement, l’objet de celle fougueuse hilarité, loin de s’esquiver prudemment, prit celte parade pour une attention délicate de son ami Nicolo. Il se trouva charmant, adorable; il écouta chanter Formica avec des transports de plaisir difficiles à décrire.

Le silence et le calme se rétablirent quand le Pasquarello eut achevé son grand air; et l’on vit sortir de derrière les décors le docteur Graziano, dont, pour cette fois, Nicolo luimême avait pris le rêle. Ce personnage accourait en se bouchant les oreilles et faisait une grimace désespérée. — « Coquin I criait-il an valet de Capuzzi, finiras-tu de beugler? Tout beau, mon maître, reprit le Pasquarello, je vois que vous ne valez pas mieux que le reste des habitants de mon quartier, têtes dures qui n’entendent rien en mélodie et qui flétrissent de leur ignare critique les talents les plus distingués de l’Italie 1 L’air que je viens de chanter est du plus célèbre compositeur de notre époque, que j’ai l’honneur de servir en qualité de valet, et qui me paye généreusement par des leçons de solfège et de chant ! »

A ces mots, Graziano se mit à énumérer, par leurs noms, tous les artistes connus; mais, à chaque nom célèbre, le Pasquarello secouait la tète d’un air dédaigneux: — «Sot animal! disait-il en se rengorgeant ; faut-il subir le jugement de pareils appréciateurs? Eh quoi 1 vous ne savez même pas ce que tout le monde proclame, que le plus habile musicien de notre temps n’est autre que le seigneur Pasquale Capuzzi di Senigaglia, qui a daigné me faire l’honneur de m’accepter pour son très humble valet?»

SALTATOR ROSA.

Graziano se prit à rire aux éclats de l'outrecuidance de son interlocuteur. — « Ingrat, fainéant ! ne rougis-tu pas d’avoir quitté mon service, qui te valait du pain, des gages honnêtes et des tours do bâton, pour aller battre l’estrade chez l’avare le plus fielTé de tout le pays romain, chez une espèce de sac à macaroni, chez un âne renforcé qui voudrait se donner des airs de virtuose et ne sait que braire jour et nuit, à la grande désolation de toute la rue Uipetta !.... — Misérable envieux 1» reprit le Pasquarello; et, tournant le dos à son injurieux adversaire, il se lança à corps perdu dans un interminable panégyrique de Capuzzi, dans lequel il n’eut garde d’oublier la description de ses avantages physiques, assaisonnée de traits si burlesques, que riiilarilé des spectateurs fut au comble. Mais Capuzzi seul ne comprenait rien à cette parodie ; il se pâmait d’aise et se sentait vengé de ce qu’il appelait, tn pello, l’injustice de ses contemporains.

En ce moment, le rideau du fond livra passage à une caricature de Capuzzi en personne, copié, masque et costume, avec la plus minutieuse fidélité. C’était son port, son regard, sa démarche ; le tout paraissait si réel, que le véritable Capuzzi, glacé d’épouvante par cette apparition inattendue , laissa échapper la main de Marianna, dont jusqu’alors il ne s’était pas dessaisi, et se mit à se palper depuis la perruque jusqu’à la cheville, pour voir s’il faisait encore partie du monde des vivants, et si le personnage qui s’avançait sur les planches était un spectre ou un Sosie.

Le faux Capuzzi débuta par embrasser tendrement Graziano sur les deux joues, puis il lui demanda comment il se portait. Le docteur sourit, et, prenant une pose de vainqueur, répondit que sa santé était parfaite, mais que sa bourse était malade à l’extrémité; qu’il avait, la veille, fait emplette, en l’honneur de la reine de ses pensées, d’une magnifique paire de bas couleur de feu, dont le prix l’avait ruiné ; et que s’il ne trouvait, ce jour même, quelque juif qui lui prêtât trente ducats, c’en était fait de sa réputation d’homme à bonnes fortunes, et que sa belle lui échappait. — « Trente ducats, cher arni I s’écria l’inconnu qui figurait si bien la raine clique de Capuzzi, trente ducats! Eh! mais n'cst-ce que cela? et faut-il ainsi vous troubler pour une pareille misère! Tenez, mon estimable ami, en

63 rONTRS FANTASTIQUES

voilà cinquanfe, que je vous prie d’accepter pour l’amour de

moi ! »

— « Pasquale ! Pasquale! que fais-lu là? tu te ruines!...» murmurait à voix basse le véritable Capuzzi, en s’agitaut sur sa banquette.

Maître Graziano, le docteur à la mode, tirait de sa poche un parchemin pour écrire son reçu ; mais Capuzzi se récria et ne voulut entendre parler ni de reçu ni d’intérêts pour un prêt qui ne valait pas, disait-il, la peine qu’on y pensât deux minutes.

— «Pasquale, mon ami, tu perds la tête ! » reprit Capuzzi à demi-voix.

Cependant le docteur Graziano payait son emprunt avec force embrassades, dont il paraissait vouloir étouffer le faux Capuzzi. Alors le Pasquarello, s’approchant d’un air fort humble et se confondant en salutations des ptus pittoresques, allongea une main timide comme pour solliciter les termes arriérés de ses gages. Le faux Capuzzi , en veine de bonne hnraeur, lui jeta quelques ducats et force belles promesses pour l’avenir.

— « Pasquale! Pasquale ! tu te livres au démon de la prodigalité!» cria si haut le véritable Capuzzi, que la salle se leva tout entière pour lui imposer silence, avec menace de le jeter dehors s’il s’avisait de troubler de nouveau la représentation.

Le Pasquarello reprit gravement l’éloge des belles qualités de son patron , et jugea que le moment était bien choisi pour annoncer au public un nouvel air du grand maestro. Le faux Capuzzi, frappant alors sur l’épaule de son comparse, lui dit, d’un air narquois à faire pâmer de rire les momies d’Égypte, que la fonction de chanter la musique du signor Pascale Capuzzi di Senigaglia convenait parfaitement à un valet, attendu que le prétendu virtuose Capuzzi trouvait infiniment commode de se parer des plumes du paon, et copiait tout du long, dans les œuvres de Frescobaldi et de Carissimi , les morceaux qu’il s’attribuait ensuite avec une effronterie sans pareille.

La sortie était rude : son effet fut irrésistible. — «'fu as menti, par tous les saints!» hurla le véritable Capuzzi, en bondissant lie fureur sur sa banquette, où ses voisins eurent besoin de

SALVATOR ROSA

toute leur vigueur pour le contenir et l'cmpècher de s'élancer sur le théâtre.

— « Parlons d’autre chose , » reprit sans se déconcerter le Capu/zi de la scène. «Je veux demain offrir à mes nombreux amis et admirateurs un royal festin; et je t’ordonne, ô Pasquarello, de mettre en frais ton imagination, tes jambes et tes bras, pour que rien ne manque à cette solennité.»

Puis, tirant de sa poche une liste des mets les pins exquis , il les nommait l’un après l’autre; et, à mesure que le fidèle valet en proclamait le prix , il lui remettait l’argent sans discuter. Quand le menu du gala fut arrêté , Pasquarello pria son maître de lui apprendre pour quelle circonstance il ordonnait une fête aussi splendide.

— «C'est que demain, répondit son interlocuteur, demain est le plus fortuné jour de ma vie! Demain, Pasquarello, je donne en mariage ma belle Marianna au plus célèbre peintre do Rome, après le grand Salvator : au bon et digne Antonio Scacciati, qu'elle aime de tout son cœur. »

Le faux Capuzzi achevait à peine de prononcer ces paroles, que le Capuzzi réel, se démenant comme un possédé parmi les gens qui s’efforcaient de le tenir assis sur son banc, fit retentir la salle de clameurs si furieuses, qué quatre on cinq femmes s’évanouirent d’effroi. Il se dressa de toute sa hauteur en face du comédien qui le traitait de la sorte. — « Vil imposteur ! lui cria-t-il, tu mens comme un damné coquin ! Antonio Scacciati est un gueux, qui n’aura jamais ma douce Marianna ! Et tu peux lui dire, de ma part, que si jamais il se montre à ma porte, je le ferai écorcher vif et manger aux chiens! »

— «Qu’est-ce à dire, vieux fou! vieux pensionnaire du diable?» interrompit du haut de ses planches le faux Capuzzi.

« Est-il permis à un honnête homme de troubler ainsi la joie des gens paisibles qui ont payé à la porte du théâtre pour entendre l’éloge du vénérable Pasquale Capuzzi di Senigaglia? N’y a-t-il pas céans quelque brave archer de police qni nous délivre de ta sotte personne, vieux faussaire, qui voudrais te faire passer pour l’homme le plus illustre de la rue Ripetta ? Ose donc t’opposer à la félicité de ces deux chers enfants, que le ciel semble avoir fait naître l’un pour l’autre... »

En même temps on vit .Marianna et Antonio s’avancer sur le théâtre, les mains enlacées , le sourire sur les lèvres , et les

70 CONTES FANTASTIQCES.

yeux animés du contcntcmcnl le plus doux que donne un amour heureux.

 ce! aspect, Capuzzi sentit la rase décupler ses forces; d’un saut plus vigoureux qu’on n’eùt dû l’allendre d’un homme de son âge, il se trouva debout sur la scène, et, tirant sa rapière, il allait pourfendre le personnage d’Ântonio Scacciati , quand une main nerveuse, le happant par derrière, lui évila un meurtre inutile. Un officier des gardes do pape le mit en étal d’arrestation, et, dressant procès-verbal de l’affaire, lui dit d’un ton rude : — « Vous n’oublierez de votre vie le rôle malencontreux que vous avez joué ce soir au théâtre de Nicolo Musso.»

La surprise du barbon fut extrême quand les deux acteurs, qu’il avait pris pour Ânlonio et Marianna, quittant leurs masques, lui montrèrent des visages totalement inconnus. L’épée tomba de ses maius, une sueur froide mouilla ses joues ridées, et il porta les mains à son front, comme pour arracher de son cerveau la dernière impression d’un affreux cauchemar. Un douloureux instinct fit frémir tout son être lorsque, sortant de cette espèce d’hallucination , il chercha sa nièce à ses cêtés et ne l’y trouva plus. Son désespoir alors eût fait pitié aux cœurs les plus insensibles.

Pendant que cette comédie, tristement burlesque, terminait le spectale, par -une scène qui avait failli devenir sanglante, un autre drame touchait à son dénoûment dans on coin de la salle.

Le véritable Antonio, profitant du démêlé qu’il avait si bien su faire naître entre Capuzzi et les acteurs, s’était glissé fort adroitement derrière les spectateurs jusqu’auprès de Marianna, et lui avait raconté en peu de mots, pour la tranquilliser, la ruse dont il s’était avisé, de concert avec Salvator, pour triompher de l’obstination du tuteur jaloux. L’heure pressait, et les instances d’Antonio jetaient la pauvre fille dans une cruelle perplexité. La pensée de fuir avec son bien-aimé, sans être unie à lui par les liens sacrés du mariage, lui faisait peur. Puis, quoiqu’elle eût si peu à se louer des procédés de Capuzzi , elle respectait néanmoins en lui l’Iiomine à qui son père mourant l’avait confiée. Il lui semblait qu’elle ne pouvait, sans une odieuse ingratitude, dont sa réputation resterait à jamais flétrie, abandonner ainsi ce pauvre vieillard, qui n’avait, après tout, d'autre faute i se reprocher envers elle qu’un ridicule

5ALTAT0R ROSA-

amour, et une jalousie dont elle s’étail d’ailleurs asseï jouée. Antonio avait toutes les peines du momie à combattre son Iicsitalion ; chaque minute perdue pouvait à jamais les séparer. Marianna le comprenait comme lui. Elle pleurait en silence; un tremblement convulsif agitait scs membres; un nuage passa sur ses yeux : l’artiste la sentit chanceler, défaillir; profitant aussitôt du tumulte et de la confusion qui remplissaient la salle, il emporta la jeune fille dans scs bras, en couvrant scs larmes de baisers... Une voiture, qui attendait à deux pas du théâtre de Nicolo, reçut les deux amants, et les emporia, avec la rapidité de l’éclair, sur la route de Florence.

Aucune parole ne saurait rendre l’exaspération du pauvre Capuzzi. Il voulait s’élancer à la poursuite de l’odieux ravisseur de sa nièce. Mais l’officier des gardes, qui s’était assuré de sa personne, le fit entourer de sbires, et lui dit froidement : — « La justice informera sur le fait de rapt et de séduction dont vous vous plaignez. Quanta vous, je ne puis, de mon autorité privée, vous remettre en liberté; vous devez tout à l’heure rendre compte aux magistrats de votre tentative de meurtre sur la personne du jeune comédien que sans moi vous alliez si vivement expédier. Marchons, s’il vous plaît, et ne vous faites point tirer l’oreille. »

Toutes choses ici-bas ne sont, hélas! qu’incertitude et changements perpétuels; mais rien n’est surtout plus variable que le cœur de l’homme. Tel se voit aujourd’hui l'objet des sympathies et de la vénération générales, qui l'instant d’après peut tomber dans l’ablme de l'adversité et du mépris, sans que personne de ses flatteurs daigne lui tendre la main pour le secourir.

Tant que le vieux Capuzzi n’avait été que ridicule, il n’y avait pas dans Rome entière une seule personne, de quelque âge et de quelque rang qu’elle fôt, qui ne prit un malin plaisir à se moquer de son avarice, de ses ridicules et de sa vie excentrique. Mais dès que le malheur l’eut frappé, dès que la nouvelle de l’enlèvement de .Marianna se fut répandue de proche en proche, on ne songea plus qu’à plaindre sincèrement le pauvre vieillard. Quand on le voyait, morne et pensif, s'en aller.

CONTES KANTASTIQI'ES.

tout courbé par le chagriu, le long des rues les plus solitaires de la ville, chacun se sentait compatir à une douleur si légitime, et maudissait cordialement l’auteur d’un rapt qui soulevait l’indignation de toutes les familles.

Jamais, peut-être, il ne fut plus vrai de dire qu’un malheur arrive rarement seul. Capuzzi eut à déplorer, quelques jours après ce fatal événement , la perte de scs deux plus intimes counaissances : l’avorton Pitichinaccio fut victime d’une indigestion, et le docteur Splendiano Accoramboni mourut d’uue faute d’orthographe. Peudant qu’il était si grièvement malade des suites de la volée qu’il avait reçue de l’ex-bravo Michèle, il avait voulu écrire lui-même, entre ses rideaux, le texte d’une formule de médecine; mais sa main tremblait si fort, qu’un trait de plume exagéré, allongeant outre mesure la queue d’un chiffre important, fit élever à un degré fatal une dose de sublimé qui entrait dans la composition du remède. A peine le docteur l’eut-il avalé, qu’il poussa un cri déchirant et se tordit dans d’atroces convulsions. On le porta sous la pyramide de Cestius, an milieu de la nombreuse clientèle qui, par ses soins, l’y avait depuis longtemps précédé.

11 est assez curieux de remarquer que le blâme le plus sévère qui s’attachait à rcnlèvement de Marianna ne tomba point directement sur Antonio Scacciati. Tout le monde savait quelle part active Salvalor avait prise au succès de ce malheureux accident. Celte accusation le rendait, aux yeux des familles, d’un commerce fort dangereux , et devait lui faire interdire l’accès des meilleures maisons de la ville. Ses ennemis, et sou talent lui en créait une foule, ne laissèrent pas échapper celte occasion de le décrier hautement. Ils allèrent jusqu’à lui imputer les faits les plus odieux : on prétendit qu’il s’était sauvé de Naples pour se soustraire au juste châtiment des excès les plus révollanls, et que, si l'autorité n’y prenait garde , il se ferait incessamment le complice des gens les plus mal famés.

Tous ces bruits accurnulés, toutes ces inculpations d’autant plus perfides qu’elles ne vivaient que de vagues hypothèses, se propagèrent assez rapi lement pour préjudicier gravement aux intérêts et à la renommée du grand artiste. Salvator, qui depuis le départ d’Antonio .s'était renfermé dans son atelier, produisit plusieurs toiles d’un rare mérite, et qui devaient mettre le sceau de la gloire à son génie. Mais grâce aux calomnies que

8ALVAT0R ROSA. 73

ses envieux ne cessaient de colporter dans l’ombre, la mode vint de décrier ses œuvres, comme on flétrissait sa réputation ; et, dans les expositions publiques de peinture, les prétendus rivaux de Salvator, gens de l’Académie de San-Luca, et simples amateurs, prirent l’habitude de ne plus examiner ses tableaux sans hausser les épaules et secouer la tète de l’air le plus dédaigneux. A entendre ces messieurs, tantôt les ciels étaient trop bleus ou tantôt les arbres trop verts; ou bien les figures se posaient mal, et puis les plans manquaient de perspective. Chacun enfin plaçait son mot, et nul ne ménageait sa critique.

Les vaniteux adeptes du collège de San-Luca n’étaient pas les moins acharnés à la perte de Salvator; ils ne pouvaient lui pardonner le triomphe qu'il avait fait décerner à la Madeleine d’Antonio Scacciati. Bientôt la peinture ne fut plus un objet suffisant pour la haine de ces misérables détracteurs : Salvator écrivait des sonnets d’une admirable poésie; ils ne rougirent point de le traiter de plagiaire, et de s’attribuer lâchement l’original de ses œuvres. Et nul ne songeait à éclaircir tous ces griefs, tant était forte la prévention déplorable qui s’attachait nu nom de Salvator, depuis les aventures de la rue Ripetta. Aussi sa position, loin de reconquérir son ancien éclat, devintelle chaque jour plus précaire. Conflué dans le modeste logis que lui gardait l’amitié dévouée de la veuve Cateriua, sous le poids de cet anathème, l’artiste se sentit dépérir; et ce fut sous l’influence d’un pareil découragement qu’il acheva deux toiles de grande dimension , dont Rome entière se préoccupa. L’un de ces tableaux retraçait l’emblème de la fragilité des choses humaines ; la figure principale, type de l’inconstance et de la luxure, copiait manifestement les traits de la maltresse d’ün prince de l’Église. L’autre tableau avait pour sujet la Fortune semant ses dons nu hasard; sa main laissait pleuvoir à profusion des barrettes de cardinal, des mitres d’évêques, des bourses gonflées d’or, et des insignes d’honneurs publics; toutes ces distinctions tombaient sur des ânes renforcés, sur des moutons stupides; tandis qu’à côté do ces vils animaux, des hommes dont le front rayonnait de génie attendaient vainement la moindre part à ces faveurs. L’œuvre de Salvator exprimait une ironie amère, et chacune de ces figures d’animaux propageait, en charge, quelques traits frappants de la physionomie de ses en-

74 contlS fantastiques.

nemis. Je vous laisse à penser de quelle rage se sentirent animés, à cet aspect, les praticiens du collège académique de Saii- Luca. Non contents de dénigrer partout son talent, ils tendirent des pièges à la sûreté de sa vie. Salvalor se fût réjoui de quitter Rome, sans l’atTection bien profonde qu’il nourrissait pour la bonne Caterina et ses deux filles.

Forcé de céder à une dure nécessité, il partit pour Florence, où l’accueil du grand-duc rendit justice à l’éclat de son génie. Ses tableaux y obtinrent une si rapide faveur, qu’il se vit bientôt à même de rétablir ses affaires sur l’ancien pied de splendeur dont il avait joui. Sa maison devint le rendez-vous des personnages les plus célèbres de l’çpoquc; on y voyait ensemble Evangelista Coricelli, Yalcrio Cbimentelli, Batista Ricciardi, Andrea Cavalcanti, Pietro Salvati, Pbiiippo Appolloui, Voluranio Bandelli et Francesco Rovaï, tous poêles et artistes dont la réputation se couronnait de l’amitié de Salvator.

A peu de distance du palais de son ami , maître Antonio Scacciati faisait fortune sous les auspices de l’amour. Tous deux aimaient à passer ensemble , avec la jolie Marianna, de longues heures à se souvenir des aventures du théâtre de Nicolo. Marianna seule ne partageait pas toujours leur joie; son cœur aimant se brisait à l’idée que le vieux Gapuzzi, le frère de son père, délaissé par eUe , poussé par le cliagrin vers la tombe , la maudirait à ses derniers moments. Antonio ne pouvait voir les larmes de sa bien-aimée sans appeler de tous ses vœux quelque moyen de réconciliation avec son bizarre parent. Salvator les berçait depuis longtemps de l’espoir qu'une circonstance heureuse s’offrirait bientôt pour les réunir, lorsqu’un matin Scacciati se précipita dans l’atelier comme un fou, en criant : «Mon ami, mon ange sauveur, que ferai-je si vous m’abandonnez? Pasquale Gapuzzi vient d’arriver à Florence, avec un ordre d’arrestation contre moi, comme ravisseur de sa nièce!... » — « Mais il est trop tard, dit Salvator; l’Église n’at-elle pas béni votre mariage? » — « L’Église elle-même ne peut me sauver. Gc vieux diable s’est glissé aux genoux du pape; et il se flatte hautement d'obtenir la nullité de mon mariage, avec une bonne dispense pour assurer le sien.» — «Je reconnais donc encore la vengeance de Rome I Ge pauvre pontife est entouré de flatteurs qui font tout pour l’aveugler; et parce que j'ai fuit figurer dans mg satire de la Fortune leurs ignobles

SALVATOn ROSA.

faces, sous les (raits d’animaux qui leur ressemblent , ne pouvant me déchirer moi-mème, leur impuissance cherche à m’atteindre dans la personne de mes amis. Voilà le secret de la persécution qui vous inquiète. Mais calmez-vous, rassurez-vous» Salvalor vous reste dévoué, et... signor Formica se chargera encore de vous tirer de ce mauvais pas! Retournez près de Marianna, portez-lui de ma part des paroles d’amitié qui soutiennent sou courage , et attendez eu paix l’issue du pian que je vais suivre. »

Antonio, subjugué par l’ascendant de Salvator, obéit sans répliquer. Le même jour Pasquale Capuzzi recevait une invitation cérémonieuse au nom de VÂcademia de’ Percossi. — a Vive Dieu ! s’écria-t-il dans une extase d’orgueil, Florence est une ville savante où chaque talent trouve sa place, et des juges dignes de l’apprécier; Florence a donc rendu justice aux œuvres du maestro Capuzzi di Senigaglia!» L’amour-propre du barbon se trouvait si flatté d’une distinction qu’il prenait au sérieux, que, sans se soucier davantage de sa rancune contre Salvator, président de VAcademia de’ Percossi, il se mit en devoir de courir , eu grande tenue, au-devant des honneurs qui l’attendaient. Le pourpoint d’Espagne fut brossé jusqu’à la corde , la plume jaune du chapeau fut rafraîchie , les souliers s’embellirent de rosettes neuves, et l’homme de la rue Ripetta, suivi de sa rapière, ne fit qu’un saut de son hdtellerie an palais qu’habitait Salvator Rosa , devant qui sa reconnaissance dépensa mille courbettes des plus révérencieuses. L’accueil fait à Capuzzi fut si bien combiné, qu’il se crut à l’apogée de la gloire. Après la séance académique, pendant laquelle chacun se récriait à l’envi sur l’exquise finesse de ses jugements, sur l’esprit qui brillait, disait-on, dans ses moindres paroles, il fut convié à un banquet splendide , où quelques verres de vin gé-^ iiéreux lui firent noyer dans une douce ivresse et ses chagrins domestiques, et l’atTaire importante qui l’jivait amené à Florence. Profitant de cet état de béatitude, Salvator s’empressa de disposer, avec ses amis, une petite pièce improvisée dont il se proposait de régaler son hôte. A un signal donné, les draperies qui fermaient au fond la salle du festin s'écartèrent lentement, et l’on vit appar.ailre, comme par magie, un bocage naturel tout embaumé de fleurs.

— «Bonté divine! s’écria Capuzzi. Qiie vois-je? c’est le

*Î6 CONTES FANTASTIQCES.

théâtre de Nicolo Masse!,.. wJSans lui répondre, deux des con- 'vivcs, Evangelista Coricelli et Ândrea Cavalcanti, le prirent sous les bras, et l’entratuèrent doucement jusqu’à un fauteuil disposé pour lui en face du spectacle qui s’apprêtait. Presque aussitôt parut signor Formica, sous l’habit de Pasquarello. — « Damné Formica ! » s’écria Gapuzzi en s’élançant de sa place, le poing fermé. Mais ses deux, voisins, qui ne l’avaient pas quitté, le forcèrent de se rasseoir. Le Pasquarello, pleurant à chaudes larmes, parlait de se couper la gorge ou de se noyer dans le Tibre; mais, par malheur, la vue du sang luicausaitdes crispations nerveuses, et d’un autre côté, il se croyait incapable de se jeter à l’eau sans se mettre aussitôt à nager.

Alors entra en scène le docteur Grazziano, qui lui demanda le sujet de son chagrin. — « Hélas! dit Pasquarello, ignorezvous donc qu’un vil scélérat a enlevé la nièce de l’honnête seigneur Pasquale Gapuzzi di Senigaglia? » — « Mais, reprit Graziano, la justice n’a-t-elle pas déjà mis la main sur le coupable?... » — «Oui, certes, répliqua Pasquarello; tout fin qu’il paisse être. Antonio Scacciati ne saurait échapper au châtiment que lui prépare le digne seigneur Gapuzzi. Antonio est arrêté, son mariage secret avec la jolie Marianna est déclaré nul par le saint-père, et la colombe fugitive est rentrée dans la cage de Gapuzzi. » — « Quoi ! serait-il vrai , » s’écria Pasquale, en cherchant à se défaire de l’étreinte de ses voisins ; « ce gueux d’Anlonio serait sous clef? O Formica, je te bénis!...»

— « Veuillez donc ne pas vous émouvoir ainsi, » dit gravement un des gardiens du pauvre fou; « vos cris empêchent les autres spectateurs de jouir du spectacle. »

Le docteur Graziano poursuivait ses questions. — « Le pape, répondit Pasquarello, a donné la dispense nécessaire au mariage de Gapuzzi avec Marianna. Tout est fini I Mais la pauvre enfant n’a fait que dépérir depuis ce fatal mariage, et Gapuzzi la tuait tout doucement par sa jalousie. » En l’écoutant parler, Pasquale Gapuzzi se démenait comme un énergumène, mais ses deux voisins tenaient bon et ne le laissaient pas échapper. Tout à coup Pasquarello s’écria d’une voix lamentable que Marianna était morte de langueur. En même temps des voix funèbres entonnèrent dans le lointain un formidable De profundis, puis des pénitents noirs firent le tour du théâtre portant une bière ouverte, où gisaient sous un blanc linceul les

SALVATOR ROSA

■ÎT

\restes de l'infortanée Marianna. Un actear dégnisé gons le costume et le masque de Capuzzi, suivait, en pleurant, ce triste convoi. Le véritable Capuzzi ne put résister à ce spectacle, et ses lamentations se mêlèrent aux gémissements des comédiens. Tout à coup le théâtre se voila de ténèbres, le tonnerre gronda, la terre s’enlr’ouvrit, et l'on vit s’élever un spectre dont le visage pâle représentait le père de Marianna. —

« Misérable frère ! » murmura lentement le citoyen de l’autre monde, « qu'as-tu fait de mon enfant? Dieu te maudit, meurtrier de Marianna! L’enfer t’attend !....» Sous le coup de cette menace terrible, le faux Capuzzi tomba le nez contre teiTc, et le véritable Capuzzi s’évanouit très-réellement. Quand il revint à lui, son désespoir faisait pitié; il se tordait les bras et déchirait ses vêtements. — «Âh! ma pauvre enfant! s’écriait-il! ma bien-aimée Marianna! je t’ai tuée! Je suis un malheureux! un infâme!... »

Pour peu que celle crise eût duré, le bonhomme aurait perdu la raison. Salvator fit un signe : Antonio et Marianna, qui s'étaient avancés derrière le fauteuil, se Jetèrent aux genoux de Capuzzi. Marianna, couvrant ses mains de baisers et de pleurs, implorait son pardon et celui d’Antonio, qui lui appartenait devant Dieu. A cette vue, la pâleur du front de Capuzzi fit place à une teinte écarlate, scs yeux flamboyèrent comme l'éclair, et sa bouche fut prèle à maudire. Mais Marianna, d’un regard céleste, arrêta la foudre : — « Mou oncle, » disait-elle, les mains Jointes, u grâce pour lui, grâce pour moi, ne nous séparez plus, si vous ne voulez pas que Je meure!... » Et sans lui donner le temps de répondre tous les assistants s’écrièrent : — «Comment l’illustre seigneur Pasquale Capuzzi di Senigaglia, le grand maestro dont l’ilalie entière s’enorgueillit, pourrait-il résister aux larmes, aux prières de la plus belle des femmes qui l’implore comme un père? Comment refuserait-il d’accorder sa nièce au peintre .\ntonio Scacciati, dont la gloire égale déjà le génie?... » L’émotion la plus ardente faisait palpiter toutes les fibres de Capuzzi; on combat violent se livrait dans son âme. Enfin l’attendrissement triompha de la colère. 11 ouvrit ses bras à Antonio et à sa nièce qui embrassaient scs genoux. Quand ils se relevèrent, il n’y avait plus devant eux ni Pasquarello ni Formica , l’acteur qui avait rempli ce rôle aux

applaudisscmenls unanimes, venait de jeter à ses pieds son masque et son déguisement désormais inutiles...

— «Quoi, SalvatorI c’était vousl...» s’écrièrent à la fois Capuzzi, Antonio et Marianna. — « Oui, mes amis, dit le grand artiste, oui, c’est moi qui ai joué ce rôle pour votre bonheur 1 C’est moi que, depuis un an, les Romains, qui dé> préciaient mes tableaux et mes poésies, couvraient chaque soir d’applaudissements frénétiques au théâtre de la porte del Popolo, sans se douter que, sous le masque du pauvre Formica, se cachait l’artiste dédaigné dont la vengeance flagellait leurs ridicules. Mais je pardonne aux Romains, à cause do vousl »

— « Maître Salvator, dit Capuzzi, tous les Romains ne furent pas injustes à votre égard; car moi, j’ai toujours admiré votre génie, en détestant jusqu’ici votre personne. Obtenez donc pour moi, de votre ami Antonio, qu’il me soit permis d’achever mes vieux jours sous le même toit que ma chère Marianna. Je ne crois pas qu’il puisse être jamais jaloux de moi, quand même il me verrait parfois aventurer quelque furtif baiser sur la jolie petite main de ma nièce. Un oncle est presque un père, surtout à mon âge : et nous serons à jamais les meilleurs amis du monde, si Antonio promet en outre de friser lui-même, chaque dimanche, ma moustache grise; c’est une petite déférence à laquelle je liens, et qui, j’espère, ne l’humi liera pas. »

Mille baisers de la jolie Marianna scellèrent aussitôt ce pacte d’heureux oubli do passé.

Salvator Rosa, dans une attitude mélancolique, semblait rêver en contemplant son ouvrage. Dieu seul sait la mystérieuse pensée qui couvrit un moment d’un nuage les traits du grand artiste.

Capuzzi rayonna, lorsque Antonio prit l’engagement d’ajuster au dernier goût sa moustache vénérable; mais il ne voulut jamais remettre le pied dans sa maison de la rue Ripetta.

LES AVEMIRES DU JEIAE TRAl'GOTT.

Une des cnriosités les pins remarquables de la vieille ville do Dantzig est une vaste salle nommée la Cour d’Artus. On y voit, dès le matin, circuler une affluence de gens de tout pays, fort alTairés de mille manières. Mais, dès que l’heure des rendez-vous du commerce est passée, et que cette enceinte, qui joint deux rues parallèles, n’offre plus que de rares promeneurs, c’est le moment pour l’étranger de venir la visiter.

Prenons jour, cher lecteur, parmi nos souvenirs de voyage, pour faire là-bas le théâtre d’une histoire qui me revient en mémoire.

Un demi-jour, doux et velouté, chatoyait parmi les peintures des vitraux coloriés; une multitude de figurines, sculptées capricieusement du haut en bas de la Cour d’Artus, s’animaient sous les reflets mobiles de la lumière. Des animaux fantastiques, déployant au plafond leur immense ramure, semblaient prêts à fuir dans l’ombre prochaine, comme une chasse infernale. A mesure que le jour baissait vers sou déclin, la statue du vieux roi, qui se dresse au milieu de la salle, prenait l’apparence d’un fantôme immobile; les fresques où sont peints les Vertus et les Vices perdaient, grâce à l’eflet magique d’une clarté changeante, le caractère propre aux sujets qu’elles retracent; les Vertus s’évanouissaient dans les teintes incertaines du crépuscule qui brunissait la voûte; et les Vices, figurés sous les traits de femmes délicieusement belles, se détachaient de leur encadrement comme des apparitions d’anges: c’était à tromper toute une confrérie de saintes gens.

Or, je me souviens, ami lecteur, qui me suis en ce fantastique pèlerinage, que tes yeux s’arrêtaient plus curieusement sur une fresque circulaire, où le caprice d’un artiste du vieux temps avait représenté l’aucieDne bourgeoisie de Dantzig dans toute la splendeur de ses costumes de cérémonie. On y voyait les imposants burgmeisiers hissés sur de grands chevaux ca-

80 CONTBà FANTAST1QÜE5.

pariironnés de la tête aux pieds, et marchant d*un air grave à la suite d’un long cortège d’arquebusiers conduits par des musiciens en peinture si bien faits qu’on croirait ouïr leurs fanfares. Lt véritablement, cher lecteur, pour peu que tu saches esquisser sur toile la moindre physionomie, tu aurais voulu crayonner la charge du plus huppé de ces burgmeisters escorté d’un page dont la grâce effaçait celle du célèbre Chérubin. Jadis, on trouvait sur des tablettes à ce destinées tout ce qu’il faut pour écrire, et certes, il y avait là de quoi se passer le caprice de quelques dessins à la plume; fantaisie fort innocente, mais dont la satisfaction poussa le jeune négociant Traugolt dans un abîme de tribulations.

« Donnez donc avis, cher monsieur Traugott, à notre ami do Hambourg de la conclusion de celte affaire. » Ainsi parlait maître Elias Roos, qui se trouvait assis tout près de lui dans le cercle des commerçants, et dont l’estimable Traugott devait prochainement épouser la fille Ghrisliana. Lejeune homme alla se placer au coin d’une table, plia une feuille de papier, s’arma d’une plume d’oie toute neuve, et allait couler d'un trait une formidable preuve de son talent calligraphique, lorsque, cherchant dans sa pensée le premier mot de sa phrase, il leva le nez en l’air, et fixa, par un singulier hasard, deux des figuresdu tableau des burgmeisters, dont l’aspect lui causait, chaque fois qu'il les voyait, une tristesse indéfinissable.

Un homme au front sévère, dont le costume et la barbe noirs rendaieul la physionomie assez dure, était monté sur un cheval mené par un petit page qu’à la fines.se de ses traits et à sa chevelure gracieusement bouclée on eût pris volontiers pour une jeune fille. Â cêlé de la figure imposante du vieillard,celle de l’adolescent se détachait de la fresque avec un charme* divin.

Traugott ne pouvait entrer dans la Cour d’Artus sans que* ses regards cherchassent aussitôt ces deux types qui exerçaient sur lui une espèce de fascination magnétique; et> quand, au moment d’écrire sa lettre, il se trouva en face d’eux, la plume glissa de ses mains, et il resta immobile de-vant sa feuille de papier, l’àme égarée dans des régions fantastiques.

Une main qui vint tomber lourdement sur son épaules le tira < de celle rêverie, et uqe voiit creuse lui dit ces seules paroles :

« Bien, fort bien, jenne homme ! Je crois qae vons ferez un parfait négociant 1... »

Traugotl bondit sur sa chaise et se retourna... Mais il resta presque foudroyé: derrière lui se tenait debout le sombre personnage du cortège des burgmeisters, accompagné de ce beau jeune homme qui semblait à Traugolt une délicieuse jeune fille déguisée qui lui souriait avec un charme enivrant. — « Ciel ! se dit Tiaugott, ce sont eux!...» Mais le bruit de la foule qui se pressait en ce moment pour sortir brisa aussitôt l’hallucination du pauvre négociant en herbe ; la vision s’évanouit ; il resta seul en face de sa lettre oubliée. Le dernier qui sortit de la Cour d’Artus était maître Elias Roos, accompagné de deux personnes inconnues. Il aborda Traugott : — « Eh quoi, très-cher, qu’avez-vous donc à rêver ainsi, comme on saint de pierre dans sa niche? Avez-vous expédié l’avis en question? » Pour toute réponse, Traugott lui montra la feuille de papier, qui avait reçu une tout autre destination. Maître Elias, furieux, frappa du pied la terre, en s’écriant d’une voix qui fil vibrer les échos de la salle : — «Vous ne serez donc jamais qu’un fou et on songe-creux ! Voilà l’heure du courrier passée ; vous me faites manquer une affaire capitale ! »

Il parait que le Jeune Traugott avait essayé de lutter contre son rêve, car il était parvenu à tracer quelques mots; mais le magnétisme devenant plus fort, sa plume égarée avait esquissé les traits du vieillard et du jeune homme de la fresque. Les deux inconnus s'efforcèrent de calmer la colère de maître Elias. Mais le gros et positif négociant, tirant avec angoisse les crins de sa perruque, et faisant sonner sur les dalles sa canne à bec de corbin, ne cessait de grommeler: — «Maudite jeunesse! race de fous ! dix mille florins perdus ! dix raille florins !... J'en mourrai! »

— « Eh I cher monsieur Roos, dit enfin le plus âgé de ses compagnons, ne vous désolez point de la sorte. Le courrier de commerce est parti ; mais il me souvient que, dans une heure, j’expédie à Hambourg un messager qui se chargera de porter votre lettre d’avis. Une heure de retard ne mérite pas tant de courroux. » — «Ah! mon digne ami, vous me sauvez! » s’écria le négociant, dont le visage se calma comme par enchantement.

Traugolt, tout confus, s'était remis à écrire pour réparer sa

82 COKTES FANTASTIQrES.

faute; mais Élias Roos l’arrûta d’un peste ironique : «C’est

à présent tout à fait inutile, mon jeune rêveur! » Kt, prenant lui-même la plume, il formula rapidement sa correspondance, taudis que le plus àpé des deux inconnus, s’approchant de Traugolt avec bienveillance, lui disait à demi-voix : — «Qu’avez-vous donc éprouvé, cher monsieur, et à quoi pensiez-vous? Eu pareil lieu, et dans une affaire aussi majeure, il ne serait venu à l’idée d'aucun négociant d’user du papier à crayonner des bonshommes.» — «Mou Dieu! répondit Trausott, que cette observation roortifialt plus que l’explosion de son futur beau-père, j’ai aussi bien que qui que ce. soit l’habitude et la capacité d’écrire des lettres d’affaires ; mais je ne sais ce qui m’a surpris tout à coup; je ne sais quelle bizarre fantaisie.... » — « Fantaisie! mais nullement, s’il vous plaît, mon cher monsieur, reprit l’inconnu; et je parierais que vos meilleures lettres de commerce ne valent pas, à beaucoup près, ces deux ligures si finement esquissées. »

A CCS mots, Traugott sentit au dedans de lui quelque chose d’inexplicable; il lui sembla qu’un bandeau tombait de ses yeux; il regarda la feuille de papier qui venait de lui attirer une si chaude mercuriale, et se dit tout bas qu’il avait peutêtre mieux à tenter qu’une fortune basée sur la vente des draps et antres marchandises qui avaient en ce temps-là le meilleur cours. Maître Elias, qui avait achevé sa lettre, répétait entre ses dents : — « Dix mille florins ! dix mille florins ! Quel franc étourneau ! »

Cette dernière sortie piqua au vif l’exalté Traugolt, qui sentait se révéler en lui une vocation nouvelle. — « En, vérité, ditil à maître Élias Roos, je vous prie, monsieur, d’avoir à l’avenir inflnimeut plus d’égards pour moi, sans quoi j’enverrais à tous les diables vos lettres et vos registres, et je renoncerais, sans grands regrets, à devenir jamais votre associé. » Maître Élias, ramenant d’un geste fébrile sa perruque sur son front, le regarda fixement, comme pour s’assurer qu’il n’avait pas perde l’esprit. Une fatale querelle allait les brouiller à tout jamais sans l’amicale intervention des deux inconnus; la paix se rétablit à la faveur de mutuelles concessions; et nos quatre personnages, oubliant celle algarade, prirent de concert le chemin de la maison de maître Roos, où le dtner les attendait. La jolie Chrisliaua, parée de scs plus frais atours, fit elle-même à table

les lionnoars du festin. Je te ferais volontiers, cher lecteur, le portrait des cinq convives; mais je craindrais de rester trop au-dessous du talent de Traugott; et, d'ailleurs, j’ai hâte do poursuivre les aventures de mon héros.

ftlaitrc Elias Roos était un gros petit homme empaqueté dans un habit puce, avec une veste et des chausses de velours brodé d'or. La physionomie de Traugott était plus animée que remarquable; les traits de son caractère, que nous allons voir se développer, nous donneront de son physique une idée vague qui me semble plus agréable à imaginer qu'à fixer en silhouette. — Les deux autres convives de maître Roos étaient d’anciens marchands, l’oucle et le neveu. Ces messieurs, retirés des affaires avec une fortune assez ronde, faisaient valoir leurs capitaux : c’étaient des banquiers de Kœnigsberg qui traitaient fréquemment avec Elias. Du reste, ils avaient une mine anglaise et la manie des arts. Le neveu avait la passion des tire-bottes d’acajou, l'oncle adorait les collections de dessins, et s’était emparé fort avidement de l’c-squisse de Traugott. Quant à la fille du maître de la maison, il faut me hâter de la dépeindre, car nous allons bientôt la perdre de vue.

Christiana était une personne de vingt ans, potelée et rondelette; elle avait un nez court et tant soit peu retroussé, l’œil doux et bleu comme l'azur, une peau blanche comme la neige, et des cheveux dorés; sa bouche, un peu grande, mais souriant toujours, laissait voir deux rangées d’admirables dents perlées, et tout son être semblait dire : a Telle que vous me voyez, jeune, fraîche et joliette, je vais, grâce â Dieu, me marier bientôt. » Du reste, Christiana était la fdle la plus calme du monde; au point que si le feu eût pris dans la maison voisine, elle n’aurait pas fait un pas plus vile que l'autre pour avertir plus tôt son honoré père. Elle joignait à ce caractère paisible un art exquis pour la pâtisserie; nulle ne savait mieux qu’elle faire des confitures de mirabelles ou des flacons d’eau de cerise dont maître Ëitas se montrait fort avare. Je ne dois pas oublier de dire qu’elle éprouvait pour Traugott une tendresse tout à fuit raisonnable, et daus la mesure qu'autorisait la perspective de son prochain mariage avec lui. Somme toute, mademoiselle Christiana était une fille sage et rangée.

Quand le dîner fut achevé, maître Elias ofifrit à ses hôtes une promeuade sur les remparts. Traugott, initié aux ennuis de ces

8i CONTES FANTASTIQUES.

pérégrinations vnlgaires, eût donné tout au inonde pour s’y soustraire, tout, excepté sa future; mais au moment où il allait s’esquiver, après avoir glissé on baiser furtif sur une main que Chrisliana loi retira bien vite, maître Elias le saisit par un pau de son habit, et loi dit de l’air le plus aimable qu’il sut prendre : — « Comment donc, mon cher gendre, mon cher associé, voo~ driez-vous nous quitter si vite? »

Il n’y avait pas moyen de fuir; le futur successeur de la maison Roos resta pris au trébuchet; mais celte fois il parut plus grave qu’à l’ordinaire; une préoccupation sérieuse accaparait toutes ses facultés, son esprit galopait dans on monde de conjectures, à travers lequel il apercevait sans cesse les deux figures qui ressemblaient si fort aux personnages de la fresque.

Celte apparition bizarre se revêtait pour lui d’une existence réelle, et, en même temps, un singulier développement d’idées s’était opéré en lui. Les détails du commerce lui causaient des nausées, et sa pensée, galvanisée par des révélations auxquelles il ajoutait la plus grande foi, donnait la vie aux rêves qui jusque-là ne l’avaient que vaguement bercé. Un nouvel être semblait créé dans ce jeune homme; à sa timidité naturelle succédait tout à coup un aplomb qui tenait déjà de l’impatience, et qui allait toucher au dédain.

Chemin faisant, le banquier de Eœnigsberg s’étant mis à critiquer, pour étaler sa science d’amateur, les peintures à fresque de la Cour d’Artus, Traugott prit leur défense avec une énergie fébrile, et soutint celle thèse par des arguments qui fermèrent la bouche à son adversaire. Maître Elias n’avait jamais ouï son futur gendre et associé discourir si résolument sur des points qu’il n’avait guère étudiés; sa surprise fut grande lorsque 'fraugott ajouta qu’il se sentait capable de devenir lui-mème, quelque jour, un grand artiste dont toute l’Allemagne parlerait. Aces mots, le collectionneur de dessins 1 interrompit malicieusement pour lui dire qu’il ne comprenait pas comment, doué d’une si sublime vocation pour les arts, il avait pu s’abaisser à l’humble profession de teneur de livres chez un obscur drapier de Dantzig. L’air moqueur de ce personnage échauffait peu à peu la bile de Traugott. Au lieu de lui répondre, il se mit à causer avec le neveu, l’homme aux tire-bottes d’acajou. Celui-ci, fort simple

OU plus poli, ne cessait de s’extasier à toutes ses paroles ou de le combler d’éloges.

— « Que vous êtes heureux, lui disait-il, d’aimer les arts avec uue telle passion, et d’être assez jeune pour suivre cette glorieuse route! J’avais aussi de magnifiques dispositions; j’ai crayonné jadis une infinité d’yeux, de bouches et d’oreilles; mais les affaires! mais le positif de la vie! Âh! vous ne savez pas comme j’ai souffert de prostituer ma vocation aux viles nécessités de gagner un peu d'or! Et pourtant, croyez-moi, mou cher monsieur, lorsque l'àge est venu, et que la réflexion a peu à peu calmé l'effervescence de mes jeunes années, j'ai compris graduellement les réalités de l'existence, et j’ai vu que les voies communes sont les plus sûres pour nous conduire au bonheur. Tenez, j’enviais tout à l’heure votre jeunesse et votre amour brûlant pour l’art mais, savez-vous qu’il faut une force surhumaine pour résister aux épreuves qui flagellent l’artiste, et que la gloire n’efface pas toujours de sa décevante auréole ! Prenez garde, mon cher ami, la vie d’artiste est un long martyre, entre l’envie quia chaque pas oppose une barrière au génie et la misère qui veille à son clievet. Croyez-moi, la félicité dans ce monde est plus facile à trouver, plus sûre et tout aussi durable. Vive l’aisance avec une bonne table, une jolie femme et une nichée de blonds enfants tout barbouillés de tartines de beurre 1 »

Traugott, en écoutant l’homme aux tire-bottes d’acajou, se voyait tombé de Charybde en Scylla; il n’avait échappé aux critiques de l’oncle que pour être écrasé sous le prosaïsme du neveu. Son cœur se serra, son front se rembrunit plus que jamais, et il n’ouvrit plus la bouche tant que dura la promenade. Quand il fut retiré le soir dans sa petite chambre sous les toits, il se mit à réfléchir sur sa position. — « Quelle vie est la mienne! se disait-il en marchant dans l’étroit espace qu’il habitait; combien mon sort diffère de cette vie libre de poëte et d’artiste dont chaque heure est un admirable trésor! Tandis que le génie écoute l’harmonie des grands bois ou qu’il contemple les magiques spectacles du soleil couchant, je me vois confiné dans la boutique obscure de maître Elias, le front courbé sur des chiffres; au lieu des beautés de la nature, je n’ai devant les yeux que des bureaux noircis de taches d’encre ; an lieu des frais visages qui s’encadrent si bien dans les scènes de la vie

des champs, je n’aperçois tout le long do jonr que des mines blêmes qui semblent débarquées de l’autre monde; au lieu de ces soupirs poétiques du vent dans les feuilles, de ces mélancoliques plaintes que jettent tes cloches de la prière à travers les brises embaumées de senteur, je n’entends que le cliquetis aigu des piles d’argent qui roulent dans la caisse ou les discussions criardes qui s’engagent entre la pratique et les commis, à propos du prix ou de l’aunage. Eh ! mon Dieu ! que font pour le bonheur tant de soucis et de tracas? La fortune arrive toujours si tard, à l’heure où l’homme n’a plus le temps ni la force de jouir!... — Mais l’artiste! mais le poëte! de quelles ineffables richesses s’embellissent leurs jours! Sans cesse en face de Dieu et de ses œuvres, leur âme s’agrandit, leur génie rayonne de toutes les splendeurs qui se multiplient à chaque pas autour d’eux! Et puisque je sens en moi avec tant de plénitude les efllnves de cette puissance irrésistible qui m’entraîne vers des routes inconnues, pourquoi ne briserais-je point d’un seul coup la chaîne qui me relient ici?... Oui, je le comprends à cette heure plus que Jamais, ce vieillard mystérieux que j’ai vu m’apparaître, et ce sourire enivrant dont son jeune compagnon m’a salué, sont des signes qui m’appellent. J’ai lu dans leurs regards ma vocation d’artiste... Moi aussi, je serai peintre!... »

Et, tout en discourant de la sorte, à haute voix, sans se soucier d’être surpris, 'fraugott éparpillait dans sa petite chambre tons les anciens croquis que jusqu’alors sa modestie avait gardés dans un coin. Son exaltation du moment prêtait aux objets les couleurs les plus flatteuses ; il retrouva parmi ces coups de crayon, pour la plupart informes, et tous inachevés, une ébauche grossière du fameux burgmeister avec son joli page, ce qui prouvait évidemment que depuis un temps déjà fort éloigné ces deux personnages, qui avaient frappé son imagination, exerçaient sur sa destinée une influence occulte dont l’avenir couvrait le secret. 11 se souvint vaguement qu’un soir, dans son enfance, il avait, poussé par je ne sais quel pouvoir, quitté tout à coup les jeux de ses camarades pour se glisser, à la faveur du clair de lune, dans la Cour d’Ârtus, dont par hasard la porte se trouvait entr’ouverte. Arrivé là, et dominé par l’apparition de ces deux flgures, il s’était senti comme forcé de les copier malgré lui; et, depuis, il n’avait pu se défendre dQ conserver cette esquisse avec un soin supersUtieux.

LËS AVENTURES DU JEUNE TRAÜGOTT. 87

Peu à peu, l’animalion du pauvre Traugolt s’éteignit. Une douce mélancolie lui succéda, et, ne pouvant trouver le repos sur sa couclie, il sortit sans bruit de la maison, et s’ea alla gravir le Karlsberg.

Tout reposait à cette heure, aux champs comme à la ville; seulement au loin les vagues delà mer clapotaient sur les rochers, et les nuages de la nuit glissant sur la lune, et chassés par le vent du nord, allaient s'amonceler sur le promontoire de Héla. Traugolt resta longtemps à suivre des yeux leurs formes fantastiques, caressées par les teintes bleuâtres du crépuscule. U cherchait à deviner, à travers ce beau ciel de nuit, quelque présage de sa destinée.

Le lendemain, la vie positive l’oppressa de nouveau de tout le poids de sa vulgarité. 11 se sentait redevenu si petit, après ses rêves de la veille, son impuissance lui paraissait tellement démontrée, que le découragement s’empara de lui; et, repoussant du pied ces mêmes croquis dans lesquels il cherchait, quelques heures plus tôt, les indices d’une vocation qui n’attend que la culture, il se souvint avec amertume des paroles d’un de scs amis, qui lui disait un jour qu’il y a peu de profit pour l’art et beaucoup de malheur réel dans ces crises romanesques qui détournent tant déjeunes gens des voies utiles pour les abuser par de folles illusions et des désirs de gloire irréalisables. Traitant d’hallucination fiévreuse l’apparition des deux personnages vivants qui ressemblaient si fort aux peintures de la Cour d’Artus, il se gourmanda lui-même sévèrement, et prit bravement le parti de reprendre avec résignation sa place au comptoir de maitre Elias, cl de se laisser aller à un amour plus ardent que jamais pour les cheveux d'or de la bonne Ghristiana.

Maître Élias continuait de le traiter avec une sollicitude toute paternelle; en le voyant si pâle et si défait, il attribuait ses bizarreries à quelque état maladif, et se gardait de lui causer la plus légère contrariété. Quelques mois s’écoulèrent ainsi, sans aucun accident remarquable. La foire do Saint-Dominique arriva. C’élait l’époque fixée par maître Élias pour conclure le mariage de Traugolt et son admission, comme associé, dans les intérêts de la maison Élias Itoos et compagnie. Traugotl ne pouvait se dissimuler que cet avenir qu’il avait d’abord tant désiré ue pouvait plus suffire à son bouheur. Les préparatifs de la noce, dont Christiana s’occupait avec le zèle le plus louable,

88 CONTES FANTASTIQl’ES.

^Qî caasaient ane gène morlelle qu’il s’efforça! 1 néanmoins de dissimuler de son mieux. Quelques jours avant le mariage, Traugott errant dans la Cour d’Ârtus, parmi les faiseurs d’affaires, entendit une voix très-connue s'écrier tout près de lui, dans la foule : — « Eh quoil ce papier serait-il déjà tellement discrédité?...» Traugott se retourna vivement, et reconnut le vieillard mystérieux qui ressemblait aux portraits de la fresque. L’inconnu discutait, avec un agent d’affaires, l’escompte de quelques effets auxquels son interlocuteur paraissait accorder peu d’accueil. Derrière lui était le jeune page, dont le regard doux et mélancolique souffrait de voirie front chagrin du vieillard.

— «Monsieur, dit Traugott avec une vivacité qu’il ne put maîtriser, ce papier est en baisse dans le commerce; mais il peut d’un jour à l’autre reprendre sa valeur; vous feriez mieux d’attendre un peu que de le livrer à perte. » — « Pardieu, mon petit monsieur, reprit l’inconnu, de quoi vous mêlez-vous? Savez-vous ce que valent pour moi ces chiffons, et si je n’ai pas un pressant besoin d’argent? » — « Eh bien, répliqua Traugott encore plus ému, je ne puis souffrir que vous perdiez sur ces valeurs un chiffre qui dépasse l’escompte courant. Je suis prêt à vous compter des fonds, à condition que dans quelques jours, dès que ce papier aura repris la hausse, comme je n’en doute pas, vous me permettiez de vous reporter les bénéfices dont le hasard seul me ferait profiter. » — « Vous êtes un bizarre jeune homme, s’écria le vieillard; et de la façon dont vous menez vos affaires, vous ne serez pas riche de longtemps. » A ces mots, il jeta un coup d’œil sur son compagnon, qui baissa les yeux en rougissant.

Tous deux suivirent Traugott chez maître Elias. Pendant que le vieillard recomptait avec soin ses piles d’écus, le jeune homme dit à demi-voix à Traugott : — « N’est-ce point vous qui faisiez un si joli dessin sur le bout d’une table, il y a quelques mois, dans la Cour d’Artus? » Traugott se mordit les lèvres et crut qu’on se moquait de lui. La scène de la lettre d’avis lui revint en mémoire, sa confusion fut extrême, et il ne répondit que par un signe timide. — « En ce cas, dit un peu plushaut le jeune page, je ne m’étonne plus de la délicatesse de votre procédé. » Le vieillard tança d’un regard son compagnon, et tous deux sortirent, sans que Traugott eût pu hasarder une question. Dès

LES AVENTURES DO JECNE TRAOGOTT. 89

qn'ils enrent franchi le senil de la boutiqae, les commis chacholèrenl, à qui mieux mieux, sur la physionomie de ces singuliers visiteurs. Un teneur de livres, original qui se piquait de faire à l’occasion des frais de bel d’esprit, delta sa plume derrière l’oreille, et le menton posé sur sa main crochue, les suivit de l’œil, tant qu’il put les voir. — « Dieu me protège! » s’ècriat-il d’un air satisfait d’avance de ce qu’il allait dire; «ce bonhomme à barbe grise, avecson manteau en manière de linceul, me fait l’effet d’un vieux tableau de anno 1400, décroché de la plus vieille chapelle de l’église de Saint-Jean ! »

Maître Élias, qui ne connaissait que ses chiffres, et dont les prétentions n’allaient pas au delà, décida en vrai commerçant que l’inconnu n’était ni plus ni moins qu'un juif polonais fort peu madré, puisqu’il cédait à un énorme rabais des valeurs dont l’intérêt pouvait se décupler en huit jours! » L’honnête drapier ne savait rien de la convention secrète que Traugott voulait exécuter, et qu’il réalisa, dès la semaine suivante, à la nouvelle rencontre qu’il dt des deux inconnus dans la Cour d’Ârtus.

— « J’accepte ce remboursement, dit le vieillard à Traugott, parce que j’ai appris que vous étiez artiste, et que je veux vous traiter ainsi. » Comme il disait ces mots, Traugott l’arrêta précisément devant la peinture des burgmeisters, et témoigna, sans plus de cérémonie, la surprise que lui avait fait éprouver sa ressemblance frappante avec une de ces dgures. Un sourire étrange glissa sur les lèvres du vieillard; il posa sa main sur celle de Traugott, et lui dit : — « Vous ne savez donc pas, mon ami, que je suis le peintre allemand Berklinger? ces fresques sont mon ouvrage, ce burgmeister est réellement mon portrait, et j’ai pris mon dis pour modèle de ce page dont la gracieuse physionomie vous a plu; je suis vraiment charmé de votre pénétration. »

Traugott fixa le vieillard avec un sourire d’incrédulité. — Comment, pensait-il, ce bonhomme pourrait-il être l’auteur de ces peintures qui paraissent âgées d’au moins deux siècles?... Une pareille prétention était, à coup sùr, ^l’indice de quelque aliénation mentale, ou tout au moins d'une singulière manie.

— « Oui, poursuivait Berklinger en secouant ses cheveux blancs, c’était une époque glorieuse que celle qui voyait les apprentis passer maîtres par des travaux d’une telle puissance! Le personnage d’Arlus et les chevaliers de la Table-Bonde me

faisaient bouillonner d’enfliousiasme, et plus d'une fois mpa imagination évoqua autour de moi leurs fantômes pour copier leurs traits sur ces murailles. »

Pendant ce monologue du vieil artiste, l’adolescent qui paraissait son fils disait tout bas à ïraugott : — « Vous seriezjaisi d'étonnement, mou cher monsieur, si mon père consentait à vous recevoir dans son atelier. »

ïraugott, au sortir de laCour d’Artus, sollicita de Berklinger cette précieuse faveur. Celui*ci, le fixant d’un regard incisif et sérieux, parut hésiter quelque temps. — « Vous avez là, disaitil, une prétention bien grande; et savez-vous si vos yeux sont dignes de pénérer sitôt dans le sanctuaire de l’art?... Venez, pourtant, venez... L’inspiration pourra naître de cette visite... Je vous attendrai chez moi, demain, de très-bonne heure. »

Dieu sait avec quelle impatience ïraugott attendit ce rendezvous. A l’heure dite, il courut au logis que Berklinger lui avait indiqué, dans une des rues les plus solitaires de la ville.

Le jeune homme, vêtu de l’ancien costume national allemand , vint lui ouvrir la porte extérieure, et l’introduisit dans an vaste atelier, largement éclairé, dont le vieillard occupait le centre , assis sur une sellette en face d’une toile de la plus grande dimension, que recouvrait une couche uniforme de couleur grise. — « Soyez le bienvenu , dit il à ïraugott; je viens de donner le dernier coup de pinceau à ce tableau que vous voyez, et dont la composition m’a coûté on travail et des peines intimes. C’est le pendant d’une œuvre représentant le Paradis perdu, que j’ai terminée l’an passé; ceci est le Paradis retrouvé. Que dites-vous de cette conception? Que vous semble de ces groupes de figures, empruntées à tous les règnes de la nature? n’éprouve-t-on pas, en face de cette poétique magnificence, une vague révélation des splendeurs éternelles qui attendent les élus? »

En parlant ainsi , Berklinger marquait du doigt, tour à tour, les diverses parties de sa toile; il priait ïraugott d’admirer avec quelle science les ombres et la lumière s’harmonisaient autour de chaque objet. 11 désignait, çà et là, des fleurs, des fruits, des pierres précieuses, des animaux étranges errant au sein d’une végétation merveilleuse ; et parmi cette brillante fantasmagorie, des hommes d’un aspect grave et majestueux dont il semblait écouter les paroles avec ravissemeut.

LES AVENTURES DU JEUNE TBAUGOTt.

La voix du vieillard s'élevait de plus en plus, à inesare que son émotion devenait plus vive. — ^ «üh! s'écriait-il, laisse toujours éliucelcr les feux de ta couronne de diamant, ô le plus sage des sages, laisse tomber devant moi le bandeau sacré d’isis, dont tu voilais ton front divin lorsque les impies voulaient s’approcher de loi! Pourquoi presses-tu sur ta poitrine les plis de ta robe sombre? Je veux lire dans ton cœur; — c’est là qu’est la pierre de la sagesse et de la science , devant laquelle tous les mystères s’évanouissent! — N’es-tu donc pas ce que Je suis moi-mème? Pourquoi marches-tu au-devant de moi d’un pas si brusque? Veux-tu combattre avec ton maître? Crois- tu que ce rubis qui rayonne sur ton cœur comme une égide magique, puisse d’un choc briser ma poitrine! Ah! viens, obéis, hàte-toi donc, car c’est moi qui t’ai créé, moi qui suis! >>

Arrivé là de cette divagation, le vieillard défaillit comme frappé de la foudre; mais Traugott le soutint. Le Jeune homme ayant vite approché une escabelle, tous deux l’y tirent asseoir, et il parut alors plongé dans on paisible sommeil.

— a Vous savez , à cette heure , mon cher monsieur, dit le jeune homme d’une voix douce et basse, la triste situation de mon bon vieux père. Lue fatale destinée a flétri les fleurs de sa vie, et, depuis quelques années, l’amour de l’art pour lequel il vivait a brisé les ressorts de sa pensée. 11 reste assis des jours entiers eu face de cette toile, et, dans un étrange délire, son regard fixe y cherche des traits et des couleurs qui n’existent que dans son imagination; il appelle cela peindre, et vous avez vu avec quelle exaltation il décrit les merveilles fantastiques qu'il croit avoir créées. Ajoutez à cela une idée fixe qui le poursuit partout, et qui me condamne à une vie de douleurs. Je suis forcé de me soumettre à cet avenir qui m’accable de tout le poids d’une fatalité irrésistible. Mais pourquoi vous attrister de mes souffrances, qui doivent vous rester étrangères? Suivez-moi , je vous prie , dans la chambre voisine, où vous verrez plusieurs ouvrages de mon père exécutés à l’époque où son talent brillait du plus vif éclat. »

Traugott resta tout ébahi, lorsque sou Jeune compagnon l’introduisit dans un galerie de tableaux dont chacun eût pu faire honneur aux plus célèbres maîtres de l’école flamande. La plupart de ces toiles représentaient des scènes d’intérieur, telles qu’un retour de chasse, une partie de jeu, un concert;

St CONTES PANTASTIOfES.

mais ces petits sujets se distinguaient par une finesse d’eté» cution et un cachet de vérité fort remarquables; le caractère des physionomies offrait surtout une animation vraiment extraordinaire. Traugott allait se retirer, lorsqu’il découvrit auprès de la porte un tableau dont l’aspect le cloua sur place, immobile d’admiration.

C’était une jeune Fille d’une merveilleuse beauté, revêtue do costume poétique de la vieille Allemagne; cette figure céleste offrait une si exacte ressemblance avec les traits du fils de Berkliuger, que Traugott ne pot se défendre d’un frisson. Ce portrait, pour l’éclat du coloris et la perfection du dessin, n’eût point déparé les meilleures toiles du Van Dyck. Ses yeux, brillant d’un feu mélancolique , semblaient se fixer sur Traogottavec une ineffable suavité d’expression, et l’on eût dit que ses lèvres à demi closes allaient laisser échapper des sons divins.

— «Retirons-nous, dit le jeune homme à Traugott; voici le moment où mon père pourrait se réveiller. » — « Oui , s’écria Traugott, c’est bien elle, la bien-aimée de mon âme , celle que ma pensée cherche depuis si longtemps, que mes adorations appellent dans le silence de mes nuits sans sommeil! Mais où la retrouverai-je, ô mon Dieu!...»

En l’écoulant, le jeune Berkiinger sentit des larmes brûlantes s'échapper de ses yeux; mais il se contraignit aussitôt, et s’efforça de reprendre un calme apparent. — « Venez, dit-il de nouveau à Traugott; venez, le portrait que vous admirez est celui de ma malheureuse sœur Félizita. Mais vous ne la verrez jamais ; Dieu nous l’a enlevée! » A ces mots, un nuage passa sur les yeux de Traugott; il se laissa entraîner sans résistance , mais en chancelant. Lorsqu’il rentra dans l’atelier, le vieillard s’éveilla en sursaut et lui cria d’une voix tonnante: •—«Que voulez-vous, que cherchez-vous ici, monsieur?» Le jeune homme prit aussitôt la parole, et dit au vieillard qu'il venait d’expliquer lui-même à Traugott le sujet de son nouveau tableau du Paradis retrouvé. Berkiinger parut se recueillir et interroger ses souvenirs, puis, d’une voix fort adoucie, il dit à Traugott ; — « Pardonnez-moi, mon cher monsieur, cette vivacité; les vieillards ont parfois des moments d’oubli. » — « Votre nouveau tableau, maître Berkiinger, répondit Traugott avec effusion, est véritablement ua chef-d’œuvre; et

LES AVE^ÎTüRÊS Dü lEUNE TRAüGOTT. 93

j^admire combien il vous a faila de profondes études, de méditations et de patience pour arriver à créer de si grandes choses. Votre génie m’inspire un ardent désir de me dévouer aux mêmes travaux, et je serais trop heureux, mon cher maître, de devenir votre élève. »

Berklinger parut touché des éloges et de la prière de Traugott. Il le serra dans ses bras, et loi promit d’être son maître aussi longtemps qu’il le faudrait pour l’initier complètement à tous les secrets de l’art. Dès lors il ne se passa plus un seul jour que notre ami Traugott ne se rendit avec beaucoup de zèle à l’atelier du vieillard, et grâce aux soins du maître et aux dispositions naturelles du disciple, ces leçons produisirent en peu de temps des résultats assez notables. Mais à mesure qu’il avançait sur les traces de Michel-Ange et de Raphaël, Traugott prenait en singulier mépris la modeste boutique d’Élias Roos; sa négligence alla si loin, qu’un beau jour son patron, n’y tenant plus, s’avisa de le gourinander un peu vertement. La réponse de son futur associé fut très-c.almc; Traugott prétexta une maladie de langueur pour laquelle les soins les plus minutieux, et surtout l’abstinence de tout travail, lui étaient expressément recommandés. Il ajouta, avec les apparences du plus vif regret, que sa situation présente l’obligeait à retarder indérmiment son mariage avec Christiana.

— « Votre monsieur Traugott, disait un jour à Èlias Roos un de ses confrères, votre monsieur Traugott parait sous l’influence d’une peine secrète; n’aurait-il pas'au fond du cœur quelque reliquat d’amourettes de jeune homme? quelque liaison dont la rupture le menace d’une catastrophe au moment fatal du mariage? Voyez donc, je vous en prie, comme il est pâle, et comme il a l’air effaré!... » — «Vraiment, dit le drapier, Christiana lui aurait-elle montré quelque rancune? Depuis quelque temps il la néglige fort; au point que le teneur de livres oublie sa caisse pour roucouler autour d’elle, et qu’elle ne lui fait plus trop mauvais accueil. Voilà ce que c’est que les jeunes gens! Pourtant, malgré ses bizarreries, Traugott est fou de ma fille; je suis sûr qu’il est jaloux, et j’en saurai bientôt quelque chose... » Mais quelques soins que prit maître Élias, il ne put arrirer à rien saisir, et quelques jours plus tard , il disait à son confrère : — « En vérité , c’est un singulier homme que ce Traugott; mais, ma foi, je le laisse faire, car

fcONTES FANTASTIQUES.

il a cinquante mille lhalers placés dans ma maison ; sans cela , je vous prie de croire qu’il cliaiigerait de façons, cl qu’il s’occuperait autrement. »

La mélancolie de Traugott avait pour cause intime son amour fantastique pour la belle Kélizita, dont les (rails ehéris , gravés au fond de son cœur, le poursuivaient dans tous ses rêves. Le tableau disparut tout à eoup de la galerie. Traugolt n’osa questionner le vieillard, tant il craignait qu’une demande imprudente ne brisât leurs relations. Maître Berklingcr se montrait d’ailleurs, chaque jour, plus affectueux: il accepta même, à plusieurs reprises, de petits cadeaux d’objets fort utiles pour sou modeste intérieur. Il alla même jusqu’à lui confier que le peu qu’il possédait avait été considérablement ébréché par une escroquerie dont il s’était trouvé victime à l’époque de la vente de plusieurs de ses tableaux; et les papiers de commerce dont il avait si difficilement trouvé l’escompte, étaient l’unique reste de la somme qu’il en tavait pu recueillir. Mais, à part ces confidences qu’il obtint de Berklinger sans les provoquer, Traugott trouva peu d’occasions de causer seul à seul avec le jeune homme; l’artiste semblait éviter avec soin de les laisser seuls, et s’il les voyait prêts à s’entretenir un peu intimement, il se hâtait de les séparer par quelque sévère admonestation. Traugott souffrait extrêmement de cette surveillance , car le jeune homme avait une telle ressemblance avec le portrait de Félizita, qu’il lui prenait à chaque instant envie de le serrer dans ses bras, comme il eût pu faire de la jeune fille dont l’image adorée ne sorlail plus de son souvenir.

L’hiver s’écoula ainsi. Lorsque le doux printemps vint soulever le voile de neige des champs et ranimer la nature , Éliag Boos engagea Traugott à prendre le petit lait ou les eaux minérales pour accélérer sa guérison. Christiana se mit à refleurir, en songeant que la belle saison allait rendre la santé à soa fiancé, et que son mariage pourrait enfin se fixer à une époque certaine. La pauvre enfant n’avait pas encore compris qu’uno passion étrangère retenait Traugott loin d’elle plus souvent qu'il n’eut dû se le permettre , dans les termes où il se trouvait vis-à-vis d’elle.

Il arriva un jour que des opérations de chiffres en partis double avaient retenu Traugott au comptoir d’Llias Roos uq

peu plus (ard que de coutume. Dès qu’il lui fut possible de prendre la clef des champs , c’est-à-dire à la tombée de la nuit, notre amoureux courut tout d'un trait chez son ami Berklingcr, dont le logis était situé à l’autre bout de la ville. La porte était en tr’ou verte , personne ne paraissait pour le recevoir; et d’une chambre plus éloignée, les sons d’une harpe arrivèrent , doucement modulés, à son oreille. C’était la première fois qu’un accord de musique se faisait entendre chez le vieil artiste. Il s’arrêta sur la pointe du pied, pour écouter; des accents mélancoliques s’unissaient aux vibrations de l’instrument : la curiosité la plus vive s’empara de tous les sens de Traugott.

Il fit un pas, ouvrit une porte avec précaution, et resta muet de surprise et de saisissement à l’aspect d’une femme assise, vêtue du costume national de la vieille Allemagne, et parée de tous les gracieux accessoires qu’il avait remarqués dans le tableau de la galerie. Cette femme avait tous les traits de la belle Félizita !...

Au bruit que fit l’artiste en s’appuyant au lambris de chêne pour contenir son émotion , la femme se leva et laissa échapper sa harpe. — «Grand Dieu! s’écria Traugott; c’est elle! c’est Félizita!...» 11 allait se jeter aux pieds de cette merveilleuse apparition, quand une main sèche et osseuse tombant tout à coup sur son épaule, lui imprima un mouvement de rotation qui le lança comme une toupie hors de l’appartement. — «Malheureux! maudite soit la curiosité! exclama Bcrklinger d’une voix tonnante; voilà donc le beau secret de ta passion pour mon art; tu te glissais chez moi , comme un serpent, pour y porter la honte et le désespoir? C’est ma vie, c’est iDon bonheur qu’il te fallait!...» A ces mots, il s’était armé d’un poignard et menaçait Traugott d’une si terrible manière, que le pauvre gendre futur d’Klias Roos, stupéfait de frayeur, fit deux ou trois culbutes à travers l’escalier, gagna la porte par une espèce de miracle, et s’enfuit comme un fou jusqu’à sa maison.

Enfermé dans sa chambre, sans vouloir ni prendre aucun aliment, ni répondre aux questions qui lui furent faites sur sa conduite cette fois plus que bizarre, il livrait son imagination aux suppositions et aux rêves les plus extraordinaires. — « Félizital Félizita! » s’écriai(-il en proie à une exaltation qui tou-

chait an délire , « (u existes , je viens de (e voir, et un tyran barbare m’interdit de t’adorer; et je n’ai pu te presser sur mon sein en te disant mille fois que je t’aime! car je t’aime, et toi aussi tu m’aimes, je le sens là, aux battements convulsifs de mon cœur. Mais je te reverrai à tout prix, je triompherai des obstacles qui nous séparent!... »

Après une nuit de délire et de projets tous plus extravagants les uns que les autres, le jeune Traugolt se calma un pen quand les premiers rayons du soleil levant vinrent rasséréner ses esprits. Il se leva , tout brisé d’émotions et de fatigues nerveuses , et prit le chemin de la maison de llerklinger pour làcher de s'informer du mystère qu’elle lui cachait. Mais quelle fut sa surprise en trouvant les fenêtres ouvertes et les chambres vides, offrant cet aspect de désordre qui précède ou qui ^uit un départ! Traugott comprit d’un regard toute la fatale vérité. Maître llerklinger avait déménagé celle nuit-là même avec son fils et tout ce qui lui appartenait. Une berline à deux chevaux avait emmené une caisse de tableaux et deux petits coffres contenant les hardes et de menus objets de mince valeur. Nul ne put dire à 'l'iaugolt quelle route avaient suivie les deux fugitifs, aucun loueur de voitures ne put donner de renseignements , et personne ne les avait remarqués aux portes de la ville. Derklinger semblait disparu comme si Méphislophélès se fût chargé de l’enlèvement; le fiancé de Chrisliana s’en retourna désespéré. — « Partie! pour toujours 1» s’écriait-il ea courant parmi les rues ; «jamais je ne la reverrai ! J'ai perdu la bien-aimée de mon àmc!... » Ces paroles s’échappèrent de sa bouche à l’entrée de la maison d'Élias Itoos, qui fumait sa pipe dès le matin, enveloppé dans une robe de chambre à ramages.

— « Dieu du ciel et de la terre! » se mil à hurler l’honnèle drapier. «Chrisliana! Chrisliana! petite capricieuse! tête sans cervelle!...» la voix du patron qui se démenait de la sorte, les commis accoururent; le teneur de livres, dont nous avons déjà parlé, liclia, comme à l’ordinaire, sa plume derrière l’oreille. — «Mais, monsieur Itoos, qu’avez-vous donc?» répétait-il sur tous les tons. Et maître Elias, sans lui répondre,

criait à tue-tête: — «Chrisliana! Chrisliana! » La jeune

personne parut enfin dans l’éclat piquant de son négligé matinal. — «Savez-vous, mademoiselle,» lui dit sévèrement

le drapier a savez-vous bien , qu’une fois pour tonies, je suis las de vos façons? Noire ami Traugott est atteint, grâce à vous, d’une tristesse qui le tuera; mon gendre est jaloux, et vous ne cessez de le tourmenter! J’entends qu’on garde le logis, et que dorénavant on loi fasse meilleure mine ; un homme qui a cinquante mille thalers placés dans ma maison , et que vous réduisez à se lamenter ]à-haut comme une Madeleine, c’est à n’y pas tenir!... Vous me rendrez fou tous deux!...»

Clirisliana ne comprit rien à l’exaspération de son père; elle jeta on regard furtif sur la figure du teneur de livres, qui ne paraissait pas mieux instruit; seulement elle tourna son regard vers une petite armoire pratiquée derrière le comptoir, et dans laquelle maître Élias serrait son flacon de kirsclienwasser. Mademoiselle Clirisliana , sans répliquer, rentra dans la maison pour donner quelques ordres, et bientôt elle eut fait toilette pour s’en aller dans le voisinage aux informations de ce qui venait d’arriver à son cher fiancé, sur lequel elle commençait a ne plus guère compter.

Quant à Traugott, il avait éprouvé en très-peu de temps toutes les phases qui accompagnent et qui suivent une forte excitation. Aux premières crises d’une violente douleur succède ordinairement une morne apathie; puis, il se fait peu à peu dans l’àme un certain calme; la douleur la plus vive s’adoucit par degrés et devient supportable, 'fraugotl, quelques jours après le départ de Derklinger, sentit la raison reprendre son empire; il n’avait plus ni larmes ni agitations; une mélancolie paisible s’était emparée de scs pensées, et un soir il retourna tout seul, en rêvant, sür les hauteurs du Karisberg , d’où son regard se promena de nouveau parmi les nuages argentés qu’attire la cime d’iléla. Mais celle fois il ne cherchait jilus au ciel un présage de sa destinée; tout s’était effacé do son âme, illusions et espérances! — « Ilélas! » se disait-il eu gémissant , « quel mauvais génie m’avait donc inspiré cette maudite passion pour l’art qui fait aujourd’hui le malheur de ma vie? Pourquoi ai-je vu cetté fatale image de Félizila qui m’a troublé l’esprit, au point de m’exposer à mille folies , et de me Taire oublier mes intérêts et tous mes devoirs! Allons , pauvre 'Traugott, résigne-toi; le bonheur est comme la gloire, un beau fantôme qui se rit de loi!... Uieu de plus! rentre daus la yie commune, et lâche d’oublier! »

A la snile de ces sages réflexions, noire héros reprit courageusement le soin de ses affaires, et le jour de son mariage avec Christiana fut fixé de nouveau. La veille, il se rendit tout seul, vers la brune, dans la Cour d’Artus, et il alla s'asseoir, silencieux et triste, en face des deux figures du tableau des burgmeislers qui avaient été les premières causes de sa bizarre aventure; il était là depuis quelques minutes, lorsque l’homme d’aflaires qui avait refusé d’escompter les valeurs de ■Berklingervintà passer à deux pas de lui. — «Monsieur,» lui dit Traugotf, «ne pourriez-vous, par hasard, me donner quelques nouvelles de ce singulier vieillard à barbe noire qui venait dernièrement ici presque tous les jours?» — «Eh quoi? » répondit l’homme d’affaires, « ne connaissez-vous donc pas le vieux peintre fou qui se nomme Gotofredus Berklinger ?» — « Qu’est-il donc devenu ? » demanda Traugott. — « J’ai ouï dire,» reprit l’autre, « qu’il s’était retiré à Sorrente avec sa fille.» — « Sa fille! » s’écria Traugott; «sa fille Félizital... » — « Sans doute : elle le suit partout déguisée en beau chérubin. Je ne sais personne à Dantzig qui ne connaisse fort bien ce mystère. Un tireur d’horoscopes avait préditàBerklinger que le premier amour de sa fille la tuerait; pour la soustraire à celte fatale destinée, le vieux superstitieux l’a déguisée en garçon. » Traugott, eu écoutant celte révélation, ne se possédait plus; il SC mit à courir comme un fou jusque bien loin de la ville, s’enfonça dans les bois, et fit retentir les airs de cris lamentables : « — Malheureux que je suis, » ne cessait-il de se dire , c’était elle ! elle que je voyais chaque jour, à toute heure, et je ne l’ai pas devinée, et voilà qu’aujourd’hui la destinée nous sépare à jamais! Non, par le ciel, il n’en sera pas ainsi! j’irai la chercher par toute la terre.... Partons! partons pour Sorrente !... Dieu et l’amour me la rendront!... »

Comme il rentrait chez lui pour faire ses apprêts de voyage, il rencontra maître Elias Roos, et l’entraîna dans sa chambre sans lui donner le temps de se reconnaître. — « C’en est fait, » lui dit-il avec une fougue délirante, « je ne puis épouser votre Christiana, elle ressemble à Vo/up(as, à Luxuries, à Ira, à tous les vices peints sur les fresques de la Cour d’Arlus !.... Je n’en veux plus! qu’on ne m’en parle jamaisl.... O Félizita ! Félizita! ange de mes rêves, je te vois, tu m’ouvres les bras avec amour! Attends! attends! me voici ! Et sachez bien ce que je voua

Ltes AVENTUBES DÜ jeune TRACGOTt. 9ft

dis encore, poursuivit-il en tenaillant sou associé de ses doigts nerveux, «jamais vous ne me reverrez stupidement accroupi devant vos livres de caisse et tous vos grimoires de marchand. Je suis peintre, entendez-vous ! Je suis l’élève du célèbre Golofredus lîerklinger; et vous, vous, je ne vous connais plus!»

Maître Elias avait écouté d’abord d’un air consterné ce discours sans suite et privé de toute raison. Mais quand il sentit Traugott le secouer avec une violence irrésistible, l’effroi venant en aide à la surprise, il se mit à crier au secours. Tous les commis du drapier furent bientôt rassemblés devant cette scène incroyable. Traugott, épuisé par le violent accès qui venait de troubler sa tète, avait lâché son futur beau-père, et était tombé, pâle, sans voix, l’œil hagard et les traits bouleversés, sur un escabeau. On s’empressa de le secourir, mais dès qu’on voulut le toucher il bondit comme un chat-tigre, e( poussa un cri de menace qui ût reculer tous les assistants, qui prirent la fuite, et l’enfermèrent prudemment. Quelques moments après, une petite voix douce vint gazouiller au trou de la serrure. — a Mon bon monsieur Traugott, » dit la voix, « serait-il donc vrai que vous avez perdu l’esprit? ou bien tout cela n’est-il qa’unc comédie ? Vous avez fait à mon père une peur horrible !... »

Celte petite voix douce et (lûtée, c’était Chrisliana. — « Non, cher ange, répondit Traugott, je ne suis point fou, et je ne me soucie guère de plaisanter. Quant à notre mariage, il n’y faut plus penser. Je ne vous rendrais pas heureuse, car je ne puis plus vous aimer. » — « O mon Dieu, cher monsieur Traugott, ne vous gênez pas; car aussi bien, depuis quelque temps, moimême je ne vous aimais plus guère ; il ne manquera pas, Dieq merci, d'époux galants et constants fort empressés à solliciter la main de la riche et jolie mademoiselle Chrisliana Roos. 4 l’honneur de vous revoir, cher monsieur Traugott!.,. »

A ces moU, la petite voix s’évanouit. Une heure après, Traugolt, assis dans le cabinet de maître Elias, réglait ses comptes avec lui ; tous deux, bientôt d’accord, se séparèrent sans attendrissement, et, tandis que Traugott roulait en poste hors de Dantzig, le drapier réunissait ses commis pour se féliciter devant eux, et surtout devant le teneur de livres, qu’il commençait à regarder de meilleur œil, d’être enfin débarrassé d’un gendre qui, vraiment, disait-il, par son excen-

tricité et sa fainéantise , ne lai convenait en anenne façon.

Traugott, en brûlant les chemins, faisait dans sa tête le roman le plus fantastique qu’il soit possible d’imaginer. A Rome, les artistes l’accaeHlirent avec le plus cordial empressement ; la joie de se voir, pour la première fois de sa vie, traité en artiste, lui fit oublier quelques jours le but principal de son voyage; son amour pour la belle Félizita ne fut pas à l’abri d’une rivalité puissante, celle de l’ambition ; Traugott sentait sa passion s’envelopper d’une suave rêverie; son pèlerinage à la recherche d’une beauté que le hasard pouvait ne jamais ramener au-devant de lui lui semblait un épisode assez piquant du commencement de sa vie d’artiste ; l’imagination , chez ce jeune homme inexpérimenté, allait tuer le cœur. Il parlait de Félizita, sa bien-aimée, comme Pétrarque eût pu parler de Laure, ou Dante de Béatrix ; les peintres ses amis admiraient les figures idéales auxquelles il donnait le nom de Félizita. Nulle femme dans Rome et dans toute l’Italie n’eût été comparable à cette création poétique d’un esprit frappé d’hallucination. Chacun demandait à Traugott l’iiistoire de son amour ; mais notre héros n’osait faire ce bizarre récit.

Un beau jour , une de ses anciennes connaissances de Kœnigsborg, le peintre Matuszewski, vint annoncer, à l’heure où les artistes se réunissaient pour se récréer, qu’il avait rencontré dans une rue de Rome l’original des portraits que Trangott ne se lassait pas de multiplier. Â cette nouvelle, l’amant de Félizita fut saisi d’une vive émotion. 11 ne put garder davantage le secret des circonstances qui avaient fait naître et alimenté sa passion. Son histoire fut trouvée si curieuse , que tous ses confrères se promirent de se mettre à l’œuvre pour parvenir à la découverte de la belle inconnue. Matuszewski, plus habile ou plus infatigable, eut l’honneur du succès. 11 apprit que la sylphide tant rêvée était la fille d’un pauvre peintre occupé alors à blanchir les murailles de l’église Trintfa del monte. 'Traugott courut avec son ami vériGer cet avis, et s’imagina tout d’abord reconnaître au faite d’un échafaudage son vieux maître Berklinger. Les deux compagnons ne Grent qu’un saut de l’église au logis du peintre. Traugott s’élança comme un fou dans la chambre où la jeune fille s’occupait des soins du ménage en attendant le retour de son père. — « Félizita I Félizita 1 » s’écria-t-il avec ivresse. La belle jeune

LES AVEXTCRE3 BU JEUNE TRAÜGOTT. <01

fille leva les yeux : c’était le port, la taille, les traits de Félizita, mais ce n’élait pas elle I... TraugoU pensa tomber de son haut. Celte déception ralluma tous les feux de son amour : il se mit à gémir, et ses plaintes ressemblaient tellement à du délire, que la jeune fille l’aurait pris pour un fou échappé, si Matuszewski ne s’était hâté de la rassurer en lui expliquant, en deux mots, la situation de son ami.

Traugott finit pourtant par se calmer; ses regards se fixèrent de nouveau sur la jolie inconnue pour admirer sa fatale ressemblance avec Félizita; puis l’enthousiasme lui rendit tout à fait son énergie. Matuszewski ne perdit pas de temps en si belle occasion. 11 sut adresser à la belle Dorina les plus tendres cajoleries. Celle-ci, peu habituée sansdoute à de telles gracieusetés, leva ses grands yeux voilés de cils d’ébène, et répondit aux avances de Matuszewski que son père ne tarderait pas à revenir de son travail, et qu’il aurait grand plaisir à recevoir la visite des peintres allemands, dont il prisait gé^ néraleraeut le talent et le caractère. Traugott la contemplait toujours avec ravissement. C’était, à s’y méprendre, l'image vivante de Félizita. Seulement les traits de la jeune Romaine pouvaient paraître un peu plus prononcés; il y avait entre elle et Félizita la dilTérence d’une tête de Raphaël à une tête de Rubens.

Lorsque le peintre de l’église Trinila del monte ouvrit la porte, Traugott reconnut bien vite qu’il n’avait pas affaire à son ancien maître. Ce petit homme, grêle et chétif, étiolé par l’indigence, ne pouvait soutenir aucune comparaison avec le majestueux Rerklingcr. Du reste, sa causerie révélait des connaissances fort distinguées en peinture, et, sans se rendre compte de l'instinct secret qui le ramenait vers cet humble logis, Traugott songea tout d’abord à lier avec lui des rapports suivis dont il pensait tirer profit pour se perfectionner dans la pratique du coloris.

Dorina ne fut pas longtemps à s’avouer qu’elle éprouvait pour le jeune peintre allemand une inclination qui deviendrait de l’amour pour peu qu’elle y répondît. Traugott se laissa séduire par la poésie de cette rencontre. Il devint, sans presque s’en apercevoir, le commensal du pauvre peintre; une chambre voisine s’étant trouvée vacante, il y établit sou atelier, et sut trouver mille houoêtcs prétextes pour venir eu aide à sou

nouvel ami, tout en ménageant délicalement sa fierté. Le pauvre peintre de Trinila dcl wumie fut si louché de ces démonstrations d’intérêt, qu’il imagina fort naturellement que Traugott désirait épouser sa fille , et rien ne lui sembla plus simple et plus engageant que d’aller au-devant des vœux du jeune artiste. Cette déclaration fut un coup de foudre pour Traugott. Malgré le faible qu’il se sentait pour Doriua, le but de son voyage lui revint en mémoire, et le tourmenta comme l’accomplissement d’un devoir. La pensée de Félizita s'embellit dans son àme d’un attrait nouveau ; une lutte ardente s’engagea au dedans de lui-même, et la victoire resta longtemps indécise; car si Félizita était un rêve délicieux, Dorina offrait une bien douce réalité. Félizita, c’était l’être idéal, la création fantastique, l’ange aux ailes blanches et diaphanes; c’était quelque chose de si aérien, de si pur, de si insaisissable, qu’il ne fallait qu’un souffle pour en ternir l’éclat ou pour faire évanouir la vision céleste. Mais Dorina, c’était la grâce toujours présente, sans cesse ornée des plus piquantes séductions; c’était une femme créée pour aimer et pour être aimée, pour donner et recevoir toutes les joies de la vie. En face d’elle, Traugott sentait frissonner tout son être; une flamme mystérieuse embrasait toutes ses facultés ; le désir du bonheur réel l’attirail avec mille charmes, tandis que le souvenir de son premier amour le retenait par un doux reproche qui sollicitait son cœur, malgré l’entraînement d’une inconstance qu’il craignait encore de s’avouer.

Depuis la franche ouverture tentée par le peintre de Trinila del monte, Traugott évitait sa rencontre. Celui-ci, blessé du mauvais succès de sa tentative, ne tarda guère à se persuader que le jeune artiste allemand n’avait en vue que la séduction de sa fille. La crainte du ridicule se joignait;! son mécontentement. L’idée que la beauté de sa fille devait rendre tout homme fort heureux d’obtenir sa main lui avait fait regarder son prochain mariage avec Traugott comme un projet dont le succès était incontestable, et il avait eu l'imprudence d en parler en ce sens âses amis du voisinage. Aussi, de peur que Traugott ne vînt à lui échapper plus tard, s’avisa-t-il de lui signifier un beau malin que sa fille était compromise par ses assiduités, et qu’il cùl à engager sa parole de l’épouser, s’il n’aimait mieux sortir du logis pour n’y jamais lemeltre le

LES AVEN’TCRES DD JEDNE TBADGOTT. 403

pied. L’altaque était trop grossière pour réussir. Traugott, piqué au vif par le ton que prenait l’iiomme qui prétendait dp force au litre de beau-père, ne vil plus en lui qu’uu marchand prêt à vendre sa fille à qui voudrait l’en débarrasser. 11 se reprocha son séjour chez un être à sentiments si peu nobles. Doriua perdit à ses yeux celte puissance de fascination qui l'avait retenu jusque-là ; et l'image de Félizita reparut dans uu doux lointain, comme l’unique objet digne de ses vœux. Son cœur fut déchiré d’angoisse au moment de la séparation ; mais cette blessure devait se guérir vite. Le remède était à Sorrente* 11 partit.

Une année tout entière s’écoula en recherches sans fruit. Nulle part on ne savait même les noms de Berklinger et de Félizita. Le seul renseignement qu’il parvint à recueillir fut qu’un vieux peintre, dont le portrait se rapportait assez à celui qu’il faisait, avait quitté Sorren te depuis plusieurs années sans y revenir jamais. Découragé par l’insuccès de ses efforts ^ Traugott vint se fixer à Naples, où il chercha dans le travail quelques adoucissements à l’amertume de scs regrets. 11 vécut dans la retraite, fuyant les hommes et le bruit. Son seul bouheur était d’épier de loin les traits des jeunes filles qui avaient, dans la taille ou la physionomie, quelque ressemblance avec Dorina ; mais une sensation de curiosité était la seule chose qui restât dans le cœur de Traugott, il revenait toujours à son être idéal, à Félizita.

L’année qui suivit son départ de Dantzig, il reçut une lettre qui lui annonçait la mort d’Élias Roos. Le teneur de livres avait obtenu la main de Christiana, et la présence de Traugott était indispensable pour régler les intérêts de la succession, sur laquelle il lui restait certains droits à faire liquider, en sa qualité d’ancien associé. Traugott ne vit dans ce voyage qu’une occasion de se distraire. 11 se mit en roule. Son premier soin, dès qu’il arriva dans sa ville natale, fut d’aller visiter la Cour d’Artus; il s’assit à l’ancienne place qu’il affectionnait, vis-àvis de la fresque des burgraeisters ; sa pensée mélancolique évoquait un à un tous ses souvenirs, et, de temps en temps, il attachait ses regards sur les deux figures qui rappelaient avec une si frappante exactitude les traits de Berklinger et de Félizita dans son costume de page...

— «Eh mais, n’cst-ce pas un songe? Est-ce bien vous que

je vois, si frais et si dispos, vous qui passiez naguère pour la tristesse incarnée ? »

A ces mots d’une voix criarde qu’on ne pouvait oublier, Trangott leva la tète et reconnut l’homme d’affaires qui loi avait conseillé le voyage à Sorrente. — «Hélas! loi dit-il, je ne les ai pas retrouvés! » — « Eh I qui donc, s’il vous platl?» reprit l’interlocuteur. — « Le vieux Gotofredus Berklinger et sa fille Félizita, » dit Trangott en soupirant. «J’ai fouillé toute l’Italie, et à Sorrente même je n’ai pu rien apprendre. »

L’homme d’affaires fixa Traugott comme un arrivant de l’autre monde. — « Ah çà ! s’écria-t-il, faites-moi l’amitié de répéter ce que vous disiez. Vous avez cherché Berklinger en Italie, à Naples, à Sorrente?... » — « Sans doute! » répondit Traugott avec un nouveau soupir. L’homme d’affaires joignit les mains et leva les yeux au ciel. — « Bonté divine! mon

cher monsieur Traugott, vous avez pu Oh!.... oh!.... » —

« Et qu’y a t-il donc de si étrange en tout cela? o répliqua le peintre ; «ne peut-on faire le voyage de Sorrente pour chercher une femme adorée?... » — «Mais c’est incroyable!» hurla l’homme d’affaires en frappant du pied les dalles de la Cour d’Arlus; « vous venez de Sorrente? Eh quoi! ne savez-vous donc pas que maître Aloysius Brandstetter, notre honorable conseiller de Justice et doyen des corps de métiers de Dantzig, possède, au milieu de la forêt voisine du Karlsberg et du Conradhammer, une délicieuse maison de campagne à laquelle il adonné le nom de Sobrente?... C’est Aloysius Brandstetter qui a{fait l’acquisition des tableaux de Berklinger, et, depuis cette époque, il a donné asile chez lui au vieil artiste infirme et à sa charmante fille. En vérité, cher monsieur Traugott, si vous aviez pris la peine d’aller une fois ou deux vous promener, en plein jour, sur le Karlsberg, vous auriez, de cette hauteur, dominé tout à votre aise les jardins de la villa de maître Aloysius, et vous auriez vu votre Félizita gambader joyeusement sur la bruyère fleurie. Ce n’était pas la peine de faire le voyage d’Italie. Depuis votre départ, le vieux Berklinger...

Mais c’est une histoire bien tri.ste » — « Uacontez, je vous

prie... » interrompit Traugott d’une voix haletante; «racontez , j’ai hâte de tout savoir!...»

— « Écoutez donc, si vous en avez le courage. Le jeune fils d’Aloysius, à son retour d’Angleterre, devint épris de Félizita.

LES AVENTCRES DC IKt’N’E THACGOTT.

Ub jour, la trouvant toute seule sous uu bosquet du jardin, il se jeta à ses genoux et lui promit de l’épouser. Mais Berklinger, caché par une charmille, avait tout entendu ; et, au moment où Félizila, pour gage de sa foi, se laissait dérober un baiser furtif, il fut saisi d’un si violent accès de colère, que le sang l’étoufla sans qu'il eût le temps de pousser un seul cri. On le trouva roide mort. Depuis cette affreuse catastrophe, la pauvre Félizita prit en aversion l’homme qui avait causé si involontairement la mort de son père; et, plus lard, elle a épousé par résignation le conseiller de justice Mathesius, qui siégea Ma* rienwerder. Vous pourriez nien vous présenter chez madame la conseillère, à titre d’ancien ami. 11 y a moins loin d’ici à Marienwerder qu’à Sorrenle. Vous trouverez la vénérable dame entourée de plusieurs petits enfants... »

L’homme d’affaires parlait encore, que déjà Traugott s’était enfui comme on fou. — « Félizita ! s’écriait-il, Félizita ! Non, tu n’es plus la femme que j’avais rêvée, et parée de tant de grâces et de perfections! Félizita, qu’es-tu devenue?... La femme du conseiller de justice Mathesius! O monDieuI... mon Dieu!... »

Et, prenant sa course en désespéré, il s’en allait, criant au vent le nom de Félizita, et mêlant à ses plaintes de rauques éclats de rire. 11 franchit la porte des Oliviers, et courut tout d’une haleine de Langfuhr au Karlsberg. Arrivé là, il tomba à genoux, et plongeant scs regards enflammés sur les jardins de Sorrente, il éclata en sanglots et versa des larmes amères.

— « Hélas ! se disait-il, une cruelle fatalité a dévoré ma pauvre existence! Mais pourquoi me plaindre? Ai-je le droit d’accuser le ciel? J’ai méconnu les voies simples de la Providence ; je me suis créé un brillant fantôme auquel mon amour crédule espérait que Dieu donnerait la vie pour me créer un bonheur parfait/ Mais, au sortir du rêve de l’artiste, j’ai trouvé la réalité avec toutes ses misères, tous ses désenchantements. Retournons au ciel, ô mou àme ; il y a là-haut le modèle de la beauté impérissable que j’avais appelée! Non, Félizila, je ne t’ai point perdue, car tu n’es pas une femme, tu es le génie, tu es l’inspiration! Qu’y a-t-il entre mon céleste amour et la femme du conseiller Mathesius?... »

— «Je ne le sais vraiment pas plus que vous, respectable monsieur Traugott, » dit une voix dont l’accent réveilla les

1 OÔ CONTES FANTASTIQUES.

sens de l’amant de Félizila. Son étonnement prit une expression de sfûpcur quand il se retrouva, sans savoir comment, dans la Cour d’Ârfus et en face du tableau des burgmeisters. La voix qui l’avait galvanisé n’était rien moins que celle du mari de Christiaua Roos, qui remit à Traugott une lettre arrivant de Rome; elle était de Matuszewski.

« Dorina, écrivait ce peintre à son ami, devient chaque jour plus belle. Mais sa beauté est empreinte d’une pâleur fatale causée par le chagrin de ton départ. Si tu ne reviens pas, elle mourra... p

— « Je suis bien aise, en vérité, » dit Traugott au gendre de maître Elias, en serrant soigneusement la lettre, « je suis ravi que nos affaires soient réglées dès aujourd’hui; car demain je retourne à Rome, où m’attend le bonheur, p

hMvmxu,

Pagamno Doria, l’un des meilleurs capitaines génois, après une sanglante victoire remportée sur les Vénitiens, au mois d’août 1 354, venait de leur enlever la ville de Parenzo. Ses galères triomphantes croisaient dans le golfe, en face de Venise, comme ces oiseaux de proie qu’on voit d’une aile rapide fendre l’air et raser les vagues, en poursuivant tout ce qui s’offre à leur voracité.

La reine de l’Adriatique était plongée dans le deuil: le pen ^ pie et la noblesse, consternés, s’attendaient aux plus grands désastres. Il n’y avait, en apparence, qu’un prodige qui pût sauver la république d’une ruine totale. Tout ce qui pouvait porter les armes fut convoqué sur le port de San-Nicolo. Des navires hors de service, des arbres séculaires furent abattus et engrevés; on doubla les chaînes qui fermaient l’entrée des lagunes, afin d’arrêter la flotte ennemie. Pendant qu’on entendait retentir le cliquetis des armes qu’on rasscrablaità la hâte, ou le sourd fracas des blocs de pierre et des charpentes qui s'entassaient dans les bas-fonds de la rade, les agents de la Seigneurie, réunis sur lo Riallo, s’épuisaient en efforts pour

ANNUNZIATA

négocier à lont prix des emprunts, car l’épuisement du trésor public allait rendre toute résistance impossible. Au milieu de cette calamité générale, un nouveau malheur semblait conjurer la perte de la république. Le doge, Andréa Dandulo, mourut accablé de chagrin devant les maux de la patrie. Quand la cloche de Saint-Marc annonça cette lugubre nouvelle, le découragement fut à sou comble dans toute la ville, tout espoir de salut semblait échapper aux assiégés, comme si le vieux souverain avait emporté dans sa tombe le palladium des libertés et de la puissance de Venise; et, pourtant, la perte de Dandulo n’était pas irréparable; car ce doge était d'uu caractère trop pacifique et d’un âge d’ailleurs trop avancé pour présider effîcncement aux opérations difficiles d’un siège. C’était un homme né pour faire le bien, mais peu capable de grandes choses ; il s’entendait mieux à étudier le cours des astres que les ressources de la politique, et à régler l’ordre d’une procession pascale que les mouvements d’une armée. Il fallait donc, pour le salut de tons, choisir un nouveau doge qui fût à la fois homme de conseil et homme d’action, et qui pût opposer aux menaces des ennemis du dehors l’autorité d’un nom redoutable. Les patriciens s’assemblèrcAit à Saint-Marc pour procéder à cette élection ; mais les difficultés d’un pareil choix troublaient leur âme et la majesté de leur sénat. Après une longue et triste discussion sur les malheurs du temps, le plus âgé des patriciens, Morino Bodoeri, se leva.

— « Ne cherchez pas ici, dit-il à ses collègues, le sauveur de la république. C’est en France, à Avignon, qu’il est en ce moment: c’est Marino Falieri, notre ambassadeur auprès du pape Innocent, que je vous propose d’élever au souverain pouvoir; car en lui seul reposent les ressources qui nous restent; habile pour le conseil et fort pour l’action, il nous sauvera des périls qui nous assiègent. Oui, je vous le répète, malgré ses quatrevingts ans, malgré scs cheveux blanchis par les fatigues d’une longue vie de rudes travaux, souvenez-vous de la belle conduite qu’il déployait naguère sur la mer Noire, lorsqu’il était provédUeur des galères de Venise ; souvenez-vous des services éminents qui lui valurent, de la part des procurateurs de Saint- Marc, la donation du riche comté de Valdoniarino. »

Ce discours de Bodoeri produisit une vive impression sur l’assemblée; il sut vaincre habilement l’opposition de quelques

H og CONTES FANTASTIQUES.

patriciens, et faire décider à l’unanimité le choix de Falieri.

Les acclamations populaires qui saluèrent l’élection du nouveau doge firent considérer celle mesure comme uu gage de succès pour l’avenir, comme une véritable inspiration du ciel. Bientôt le règne si paternel du doge décédé fut oublié de ceuxlà même qui avaient plus vivement déploré sa perle. — «Si BOUS avions eu Marino pour souverain, disaient les uns, les vaisseaux de Paganino Doria n’insulleraient pas nos rivages! » Des soldats mutilés s’en allaient criant par la ville : — «Vive Marino Falieri, le vainqueur du Morbassan! » Cbacuu racontait à l’envi quelque anecdote de la vie ou des exploits militaires du nouveau doge. L’enthousiasme fut bientôt porté à sou comble; ce n’étaient partout que cris de joie et chants de triomphe, comme si la flotte génoise avait déjà jonché de ses débris la plage de l’Adriatique.

Bientôt le retour des galères vénitiennes, que Mcolo Pisani ramenait desjcôtes de la Sardaigne, força Doria de quitter sa position pour éviter une surprise qui lui couperait la retraite. Cet incident contribua singulièrement à relever les courages, et parut d’un heureux augure pour le règne du nouveau doge.

Douze patriciens, escortés d'une suite imposante, furent

aussitôt députés à Vérone, où Falieri fut par eux, dès son arrivée, revêtu de la pourpre ducale. Quinze gondoles de l’État, commandées par le podestat de Chioggia, et son fils Taddeo Giusliniaui, allèrent à la rencontre du doge jusqu’à Chiozzo, et le conduisirent solennellement a Sainl-Llément, ou le Bucen— toro l’attendait.

Au moment où Marino Falieri montait sur le vaisseau de cérémonie, le soir du troisième jour d'oclohre 1354, un pauvre jeune homme gisait sous les piliers de marhre qui soutiennent le fronton de la üogana. 11 était à peine couvert de quelques haillons de toile qui semblaient provenir d’une casaque de matelot; mais, à travers les déchirures de ce triste accoutrement, on devinait, à la blanche poitrine du dormeur, comme à ses mains plus délicates que ne les ont d ordinaire les gens de la basse classe, qu’il pouvait appartenir à quelque souche de bon lignage. Sa maigreur dessinait plus vivement la régularité de ses formes; une chevelure d’un brun châtain ruisselait en boucles autour de son front; son nez aquiliu et sa bouche finement dessinée annonçaient que ga misère actuelle devait Être

ANNÜNZIATA.

le résaltat d’nne fatale destinée, plutôt que la condition presque toujours inséparable d’une naissance infime. — Ce jeune homme était couché sur les dalles de la Dogana, la tète soutenue par son bras droit; scs yeux fixés vers la mer exprimaient une sombre préoccupation, et son bras gauche étendu le long de ses flancs était enveloppé de bandelettes tachées de sang qui couvraient une blessure.

C’était l’heure où cesse tout travail; le bruit du port, les cris des mariniers se taisaient; on n’entendait au loin, glisser sur les lagunes, que les mille gondoles aux doux mystères qui promènent chaque nuit en tout sens les amours de Venise. Le pauvre jeune homnie restait seul, avec sa douleur et sa souffrance; l’épuisement achevait d’user ses forces, et il allait s’évanouir, quand une voix grêle et plaintive appela plusieurs fois tout près de lui : — «Antonio! mon cher Antonio!.... » Antonio souleva péniblement sa tête pâle, et, tournant son regard avec effort do côté de la Dogana, répondit d’un accent presque éteint : — «Qui est là? Qui m’appelle ? Est-ce on être assez charitable pour jeter mon corps à la mer, car je sens que je vais mourir! »

A ces mots une petite vieille femme s’avança, clopin-clopant , jusque auprès du blessé , et se penchant sur lui : — « Jeune fou,» lui dit-elle“avec un rire sauvage, «lu veux mourir ici quand le bonheur t’arrive? Vois-tu là-bas, vois-tu à l’horizon ces flots d’or qui brillantent la pourpre du soir ? c’est le signe de la fortune qui vient te visiter. Courage donc. Antonio; c’est l’inanition qui le fait croire que tu vas mourir sur ces pierres ; il faut boire, manger, et prendre du cœur ! » An tonio reconnut dans cette vieille femme une mendiante à moitié folle qu’il voyait souvent accroupie à la porte du cloître des franciscains, toujours le sarcasme ou le rire sur les lèvres, et à qui lui-même avait plus d’une fois jeté l'aumône d’un quattriuo. — « Laisse-moi en repos, vieille sorcière,» lui criat-il avec impatience ; « oui, certes, c’est la faim, plus que ma blessure, qui m’a jeté comme un chien sur ce pavé, car depuis trois jours je n’ai pas cagné de quoi acheter une bouchée de pain. Je voulais me traîner jusqu’au monastère pour y demander quelques cuillerées de la soupe des pauvres ; mais l’heure de la distribution est passée, et les camarades sont partis sans qu’un seul ait eu l’humanité de me prendre dans sa barque.

Autant vaut maintenant que j’achève de mourir que de souffrir davantage.»-*-» Hi ! Iii ! hi ! ricana la vieille, pourquoi donc perdre l’espérance? Tu as soif, lu as faim, n’esl-ce pas? eh bien, voici de quoi y pourvoir. Croque ces petits poissons secs que j’ai achetés tout à l’heure à la Zecca ; voici de la limonade sans pareille, et un petit pain tout frais ; mange, mon petit, mange et bois tout ce que lu voudras, et ensuite nous verrons à guérir ton bras blessé. Tout en parlant de la sorte, la vieille lira de sa besace les provisions qu’elle offrait si libéralement. Dès qu’Antonio eut rafraîchi ses lèvres brûlantes par quelques gouttes du précieux liquide, et fait honneur au frugal repas de la vieille, celle-ci s’occupa de visiter sa plaie 'avec une tendre sollicitude. Le bras était grièvement meurtri, mais en pleine voie de guérison. Elle y étendit, en Téchauffantde ce qui lui restait de souffle, un onguent qu’elle gardait dans une petite botte, et le frictionna doucement, en continuant de causer avec .\ntonio. — «Eh! qui donc,» lui disait-elle, «qui donc, mon pauvre enfant, s’est avisé de te frapper si rudement?»

Antonio, que la iiourrilure avait réconforté, se leva sous cette parole, et, Tœil ardent, la main droite crispée, il s’écria :

' — « C’est Mcolo le marinier, par jalousie de chaque chétif quattrino que me jette une main bienfaisante! Tu sais, bonae femme, que je gagnais ma vie à décharger des ballots sur le port, et à les rouler au magasin des Allemands, dans le Fon-

tego » A ce mot de Eontego, la vieille se prit à ricaner eu

grommelant avec une étrange volubilité : — «Fontego, Fontego, Fontego. » — «Tais-toi donc, avec ton rire stupide, si lu veux que je parie, » dit Antonio en frappant du pied. La vieille se tut, il poursuivit : — «J’avais amassé quelques quattriuos et fait emplette d’une casaque neuve ; puis, tout heureux de me voir un peu mieux étoffé, je m’étais engagé dans le corps des gondoliers. Gomme j’étais toujours gai, dispos, robuste et actif, et que je savais une foule de chansonnettes pour amuser mes passagers, je récoltais tous les jours quelques quattriuos de plus que mes camarades. Mais bientôt, envieux de mon bien-être, ceux-ci parvinrent à me brouiller avec le patron de ma gondole. Je fus chassé, et réduit à reprendre mon triste état de portefaix. Or, il y a trois jours qu’auprè.s de San-Sébastiau, je fus assailli à coups de pierres cl à coups d’aviron par ces misérables , tandis que j'étais paisiblentf nt occupé à décharger

ANNLMIATA.

on bateau. Je me défendais comme un lion, mais le lâche Nicolo m’asséna par derrière un coup de rame qui m'eût brisé l9 crâne, mais qui ne fit heureusement que meurtrir mon bra» gauche... Âh I je sens, bonne femme, que ce baume, dont tu m’as si bien frotté, me cause déjà un soulagement iufiui ; j’au> rai bientôt, s’il plait à Dieu, recouvré ma vigueur; et l’aviroa ne pèsera guère dans ma main!» Et comme Antonio, joyeux, agitait son bras en l’air comme un homme qui veut ramer, la vieille lui cria d’une voix satanique : — « Rame donc, rame encore; rame à tour de bras, mon enfant; voici ta fortune qui vient ; l'or étincelle au milieu des flammes du soleil couchant] Rame, ô mon Tds, encore une fois I c’est la dernière ! »

Antonio n’écoutait plus les exclamations de la vieille ; — ue magnifique spectacle venait de lui apparaître et absorbait seq regards. De Saint-Clément s'avançait majeslueusement, comme un cygne doré, le Bucenloro, pavoisé du lion adriaiique, et fendant les eaux sous l’efTort cadencé des rameurs. Autour de lui, dans le remon des vagues, bondissaient mille barques et gondoles parées de flammes de toutes couleurs ; et rhorixoïi des lagunes, embrasé des splendeurs du soleil couchant, pro« jetait sur ce cortège naval et sur les édiûces de Venise des " gerbes de rayons. Mais tandis qu’Antonio, sous le charme do cette vision merveilleuse , oubliait ses chagrins dans une muette coulempialion, le fond du ciel rougissait de plus ea plus, le vent s’éleva, et le grondement sourd d’un orage pro* Chain roula au loin sur la mer. Bientôt une sombre nuée s’é-* tendit comme un rideau de plomb dans les airs; le golfe, de-^ venu bouleux, fouetta d’écume les flancs de l’escadre triom-> phale. Le Bucenloro, gémissant sous les chocs redoublés de la tempête, semblait à chaque minute près d’être englouti. Aux fanfares joyeuses avaient succédé les cris d’elTroi des mari'i niers et du peuple accouru en foule sur la grève.

Antonio suivait de l’œil ce désordre toujouis croissant, lors*» qu'un bruit de chaînes frappe son oreille ; il regarde : — c’est un baleiet amarré au mur et que tourmente l’ouragan. Détacher cet esquif, prendre les rames et s’élancer sur les vagues au-devant du Bucentoro, fut pour le jeune marinier l’affaire d’un moment. A mesure qu’il dévorait la distance, les cris de détresse arrivaient à son oreille plus déchirants et plus forts : — « Sauvez le doge ! sauvez le doge ! » exclamaient toutes

>H2 CONTES îfANTASTIQUES.

les voix. Et déjà de toutes parts arrivaient de nombreux bateiels qui, résistant plus aisément à la colère des flots que ne pouvait faire un gros bâtiment, offraient dans ce moment de péril extrême la plus précieuse ressource. Mais , comme il arrive presque toujours dans la vie, l’exécution d’un projet est souvent le fait d’un homme qui, selon toute apparence, devait le moins s’attendre à réussir; tandis que les efforts combinés d’une foule d’autres restent sans fruit. C’était le pauvre Antonio que le sort avait choisi pour sauver le doge ; il fut le seul dont la nacelle, bien gouvernée, parvint, malgré les coups de mer qui l’assaillaient, à gagner la proue du Bucenloro. Marino Falieri, debout sur le pont du navire, dans une attitude calme et majestueuse, contemplait avec résignation le danger qui grandissait de minute en minute; mais lorsque la barque d’Antonio eut jeté son grappin pour s’accrocher au navire, il sembla retrouver la vigueur de sa jeunesse pour s’y élancer avec autant d’adresse que le matelot le plus accoutumé aux exercices de mer. Antonio, fier d’un si noble poids sous lequel son humble batelet prit, en fendant le courant, le chemin de la terre, conduisit Marino Falieri sain et sauf jusqu’à la place Saint-Marc. Le doge, encore tout ruisselant de l’eau de la mer, se rendit à l’église, où s’achevèrent les cérémonies du couronnement. Le peuple, comme la seigneurie, se sentait saisi d’effroi; tout le monde cherchait de vagues présages dans les incidents de celte journée ; le plus redoutable et celui dont les esprits restèrent le plus frappés, c’est que, dans la précipitation inséparable du désordre d’un pareil moment, le doge avait passé entre les deux colonnes qui marquent le lieu des exécutions sanglantes.

Personne ne semblait s’occuper du sauveur du doge; Antonio lui-même, brisé de fatigue et souffrant plus que jamais de sa blessure mal cicatrisée, s’était retiré à l’écart, sans songer au prix que méritait son dévouement; il était retombé mourant sur les marches du palais ducal. Grande aussi fut sa surprise, quand, vers la brune, un garde-noble vint l’éveiller et l'entraîner tout chancelant jusqu’au fond des appartements du doge. Marino Falieri fit quelques pas à sa rencontre, et, lui remetuint deux bourses bien garnies : — « Mon bon ami, » lui dit-il, U tu as montré aujourd’hui du courage et du coeur ; toute vertu doit trouver sa récompense; accepte donc ces trois

AïraüNZIATA.

mille seqoiDS ; si (a en veux davantage, parle sans crainte, je n’ai rien à (e refuser; mais ne reparais plus jamais devant mes yeux.» En achevant cette phrase, le vieillard changea de visage ; ses yeux lançaient des éclairs et son nez devint tout rouge. Antonio ne prit pas garde à cette bizarrerie; l'unique chose qui l’occupait, c’était la joie d’avoir acquis une petite fortune qui lui semblait fort bien gagnée au péril de sa vie.

Le jour suivant, Marino Falieri, revêtu de la pourpre souveraine, et penché sur les balcons du palais, regardait d’un œil rêveur le peuple qui se livrait aux divertissements de toute sorte qui lui étaient offerts à l’occasion du couronnement. Bodoeri, son ami d’enfance, étudiait avec anxiété sur sa physionomie les signes d’une tristesse secrète ; tous deux étaient seuls. — « Hé bien 1 Falieri, lui dit-il en souriant, pour faire diversion aux pensées qui l’absorbaient, quelle sombre mélancolie vous assiège ? la couronne ducale auraitelle déjà meurtri votre front? » Cette interpellation déplut au doge; mais il savait que son élection était l’ouvrage de Bodoeri; l’iiiiluence de ce patricien était immense; Falieri dévora sa mauvaise humeur, et répondit que sa préoccupation n’avait pour cause que les mesures difficiles nécessitées par les approches de l’ennemi. — aDe tels détails, reprit Bodoeri, ne devraient point troubler la sécurité de votre àme ; le plan de défense de Venise sera discuté tout à l’heure dans le sénat. Ce n’est point pour parler de guerre que je sois venu vous visiter si matin. Non; le sujet qui m’amène n’intéresse que vous, ne le devinez-vous pas? Je viens vous proposer un ma-

riage... » — « Un mariage! quelle idée I » s’écria le doge en tournant le dos à son ami. « Un mariage, mais le jour de l’Ascension n’est pas encore si près de nous, et d’ici là, j’espère, avec l’aide de Dieu, que l’Adriatique, illustrée par mes victoires, pourra recevoir avec orgueil mon anneau de fiançailles. » — « Eh 1 qui vous parle, répliqua Bodoeri avec impatience , des fêles de l’Ascension et du mystérieux mariage des doges avec l’.\driatique ? La mer est-elle une épouse si fidèle que vous puissiez en faire l’unique objet d’éternelles amours? Ne savez-vous point ses perfidies? auriez- vous oublié qu’elle reçoit à chaque nouveau règne un nouvel anneau, comme un tribut d’esclaves que lui payent tour à tour les' souverains de

Venise? Je croyais, Falieri, qu’une fois élevé à l’apogée du pouvoir, vous voudriez faire clioix de la plus belle des filles de la terre.» — uA mon âge?» murmura Falieri; u mais ne suis-je pas brisé par les travaux de la vie? et comment pourrais-je

aimer si tard? » — «Eh quoi! faut-il mesurer la vie à la

somme des années, à la puissance des labeurs accomplis? Aujourd’hui doge de Venise, senlez-vous que l’épée pèse trop dans votre main; et quand vous montiez les marches du palais ducal, avez- vous senti fléchir vos genoux sous le manteau de pourpre?...» — « Qui dit cela? » s’écria Falieri, d’une voix tonnante ; u non, par saint Marc, je n’ai ni le bras plus faihle, ni le pas moins assuré que dans mes meilleurs jours!...» — « En ce cas, dit Bodoeri, vous êtes encore à temps de cueillir les plus belles roses de la vie. Elevez au rang suprême la femme que je vais vous proposer, et Venise entière s’inclinera

sons le choix que vous aurez fait » Et, profitant de cette

lueur d’animation qui venait de galvaniser les quatre-vingts ans do doge, Bodoeri se mit à lui faire le tableau le plus séduisant de toutes les perfections que réunissait la jeune fille dont il n’aurait plus tout à l'heure à lui apprendre que le nom. Chaque mot produisait son effet; les traits flétris de Marine s’épanouissaient de nouveau, et ses lèvres claquaieut comme s’il eût en ce moment dégusté quelque flacon de délicieux Syracuse. — «Hé ! hé!» se prit-il à dire, «quel est donc ce trésor de beauté que vous allez me dévoiler?» — «C’est de ma petite-nièce, reprit Bodoeri, que j’ai l’honneur d’entretenir Votre Grâce. » — « Votre nièce , Bodoeri ? mais je la croyais mariée, mariée de vieille date à Bertuccio Nenolo; j’étais alors podestat de Trévise. » — «Votre Grâce veut parler de ma nièce Francesca, mais c’est sa fille que je vous propose. Nenolo a péri dans un combat naval; sa veuve désolée s’est retirée dans un cloître à Rome, et j’ai fait élever leur fille Annunziata dans ma villa de Trévi'se, cachée à tous les yeux, au sein de la retraite la plus absolue. C’est une belle personne qui compte dix-neuf ans à peine ; elle unit à toutes les séductions de la plus parfaite beauté le charme des plus douces vertus ; elle vous sera soumise comme une enfant, et dévouée comme une épouse reconnaissante du rang magnifique qu’elle vous devra.» — «Je veux la voir ! je veux la voir! » interrompit le doge, dont rimaginalioa se retraça aussi-

ANNtmZIÀTA. 445

tôt 60QS les plus vives coalcars le portrait qu'il venait d’ouïr Caire de la belle Annunziata.

Quelques heures plus tard , à la sortie du conseil , Marine Falieri rencontra sur son passase la merveilleuse jeune fille sur laquelle Uodoeri fondait l’espoir de sa puissance prochaine. A Taspect d'une si enivrante personne , il sentit glisser dans ses veines un trouble inconnu, et ses lèvres ne purent laisser échapper que des mots sans suite. Annunziata, prévenue sans doute à l’avance du cérémonial qu’elle devait observer en face du souverain, s’agenouilla en rougissant, et baisa la main que le doge lui offrait. — «Monseigneur,» lui dit-elle d’une voix si émue qu’on l'entendit à peine, « Votre Grâce daignerait-elle m’appeler à l’insigne honneur de m’asseoir à côté d’elle sur le trône ducal ? Toute la vie de votre humble servante ne suffirait pas à acquitter une telle, faveur. » Marino Falieri frisson^nait de plaisir en écoulant la voix céleste qui loi disait de si douces choses. Le contact de la main d’Annonziata produisit sur ses nerfs un choc électrique; ses yeux se voilèrent d’ua nuage, ses jambes fléchirent; il recula de quelques pas eqi tremblotant comme un homme ivre, et se laissa presque tomber dans un grand fauteuil. Bodoeri, l'oeil attaché sur loi , riait dans sa barbe de l’état pitoyable de son vieil ami. Son ambition comprenait tout ce que ce premier succès promettait d’avenir à ses projets. Mais il sut assez bien se posséder pour que l'innocente Annunziata ne pût soupçonner qu’elle allait être vendue au vieillard couronné. Cette scène n’avait d’ailleurs aucun témoin. Falieri était redevenu rêveur; il songeait au ridicule qui couvrirait peut-être aux yeux du peuple son union avec une fille de dix-neuf ans ; mais l’adroit Bodoeri vint à son aide, et tous deux résolurent, d’un commua accord, que le mariage s’accomplirait dans le plus grand secret, et que la dogaresse serait, quelque temps après, présentée à la noblesse et an peuple comme épouse de Falieri depuis plusieurs années, et comme arrivant de Trévise, où elle avait passé le temps de son ambassade à Avignon.

Jetons un regard sur ce beau jeune homme, richement costumé, et qui se promène sur le Bialto, causant avec des Juifs, des Turcs, des .Arméniens et des Grecs. Dans sa main résonne une bourse gonflée de sequins d’or; mais son front est couvert de rides précoces, la douleur a déjà sans doute labouré son

416 CONTES PANTASTIQÜES.

existence ; il va, vient, s’arrête ; ses pas sont saccadés, sa démarclie est inquiète. Tout à coup il se décide, se jette dans une gondole et fait signe aux mariniers de le conduire à la place de Saint-Marc. Arrivé là, il recommence la même promenade errante, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés à terre. Vaiuement sur son passage les stores se lèvent, vainement de douces paroles murmurent à son oreille, il ne voit rien, n’entend rien, il va toujours. Qui pourrait reconuailre dans ce jeune homme le pauvre Antonio que nous avions vu, pour la première fois, gisant sur les dalles de la Dogana? Mais une voix bien connue le salue au moment où il passe devant les parvis de l'église Saint-Marc. Il se retourne, c’est la vieille femme qui lui prédisait, la veille, son heureuse aventure. Antonio fouille dans sa bourse pour lui jeter l’aumône de quelques sequins. — « Eh 1 que veux-tu que je fasse de ton or? » s’écrie la mendiante, «je suis plus riche que toi, mon enfant; mais si tu veux m’égayer par quelque bonne gracieuseté, donne-moi une cape neuve pour me préserver du vent ou de la pluie, et que Dieu te garde! Mais souviens-toi d'éviter le Fonlego! » Antonio regardait en pitié la pauvre femme; sa recommandation lui paraissait dénuée de sens ; et, pour se débarrasser de son insistance, il se remit à traiter de nouveau la bonne vieille de sorcière et de folie. Mais, à ces mots, la malheureuse créature roula comme foudroyée sur les marches du parvis ; Antonio courut à elle pour la relever... — « O mon fils! » disait-elle d’une voix étouffée, «quel mal t’ ai-je fait pour être traitée de la sorte? Ah! si tu pouvais savoir... » Mais la parole expira sur ses lèvres , elle cacha ses traits flétris sous les haillons qui l’affublaient tant bien que mal, et se mit à gémir d’un ton lamentable. Antonio souffrait singulièrement de la voir ainsi ; il la conduisit avec peine et la fit asseoir sous le portait de Saint-Marc; puis, s’asseyant auprès d’elle ; — « Bonne femme, » lui dit-il, «je ne puis nier que mon bonheur me vient de toi; car si tu ne m’avais pas secouru dans mon évanouissement, je n’aurais pas sauvé le doge, ni gagné trois mille sequins ; mais sans parler de ce service , il me semble que j’éprouve pour loi je ne sais quel irrésistible intérêt ; et quand je travaillais sur le port en gagnant à grand’peine le pain de chaque jour, j’aurais cru commettre une faute si je ne t’avais j été chaque soir quelques quattrinos. » — « 0 mon enfant 1

ANNUNZIATA

mon Tonino! » s’écria la vieille, «je sais bien, moi, pourquoi tu éprouves cette affection contre laquelle lu lutterais en vain. £t dis moi, maintenant, n’as-tu aucun souvenir d’une vie plus heureuse? as-tu, dès ta plus tendre enfance, reçu un misérable état de portefaix?...»

— «Que te dirai-je, bonne femme, » reprit Antonio ; « et pourquoi rappeler le passé qui ne peut plus revenir? Je sais que mes parents étaient riches, mais je ne me souviens guère de leurs visages, ni de l’événement qui nous a séparés. Ils me parlaient une langue étrangère que j’ai oubliée comme eux. Quand j’étais marinier sur les lagunes, mes camarades de travail disaient, pour se moquer de moi, que j’avais les cheveux, les traits et les façons d’un Allemand. Mais que m’importe, après tout, le pays qui m’a vu naître, puisque j’ai perdu tout espoir de retrouver ma famille! J’ai une vague souvenance du moment où je lui fus enlevé. C’était pendant une nuit orageuse et sombre, un cri de désespoir et d’atroce douleur m’éveilla en sursaut, toute la maison était bouleversée; les portes s’ouvraient et se fermaient avec fracas ; une femme qui veillait près de mon berceau m’emporta roulé dans un drap et s’enfuit; depuis ce moment, une immense lacune interrompîmes souvenirs. Plus tard , je me retrouvai dans un brillant palais, au sein d’une contrée nouvelle. L’homme qu'on me fît appeler du nom de père avait l’air majestueux comme un prince; il parlait italien; j’appris à bégayer cetle langue. Un jour qu’il s’était absenté , des gens de mauvaise mine pénétrèrent jusqu’auprès de moi. — «Que fais-tu dans celte maison?» me dit l’un d'eux. — «Je suis Antonio,» leur dis-je, «le fîls du seigneur à qui appartient ce palais, n Mais ces bandits me dépouillèrent de mes riches habits, et me jetèrent dans la rue, avec menace de me rouer de coups si jamais je reparaissais devant eux. A peu de distance du palais je rencontrai un de nos domestiques. — «Viens, pauvre enfant! viens, » me dit ce brave homme en me prenant dans ses bras; « il n’y a plus pour toi sur la terre de bonheur ni d’aisance à espérer. Je vais tâcher de travailler quelque part pour gagner un peu de pain que nous partagerons ! » 11 m’emmena chez lui; mais je m’aperçus bientôt qu’il n’élait pas aussi pauvre qu’il voulait le paraître , car ses habits déchirés cachaient dans leur doublure plus d’uQ sequin de boa or, et, au lieu de travaUler de ses bras,

<i8 CONTES FANTASTIQUES.

comme un misérable jeurualier, il allait chaque jour au Rialto brocanler des affaires avec les Juifs et les autres marchands étrangers. Je le suivais dans ses courses, car il m’avait prescrit de ne pas le quitter plus que son ombre, et chaque fois qu’il avait terminé un marché, il demandait une gratification pour son figliolo, comme il m'appelait. Ma gentillesse décidait souvent les acheteurs à lâcher quelques qualtrinos que le vieux mettait joyeusement dans son escarcelle, eu me disant, do ton le plus affectueux, qu’il voulait incessamment m’habiller à neuf de pied en cap. A cela près que l’habit neuf n’arrivait guère, je ne me trouvais pas trop malheureux en compagnie du vieux Blaunas ; mais le ciel me réservait de noo'> veaux malheurs. Te souviens-tu, bonne femme, de cet affreux tremblement de terre qui faillit, il y a sept ans, renverser Venise de fond en comble ? nous eûmes à peine le temps, Blaunas et moi , de fuir de notre logis qui s’écroula derrière nous. Cette catastrophe avait détruit le commerce, les marchands avaient disparu, la ville était plongée dans la stupeur et la consternation; et pourtant cette rude secousse n’était que l’avant-coureur d’un fléau plus redoutable. La peste accourait de TOrieut en Sicile avec une désastreuse rapidité, et dévorait déjà la Toscane. Or, un jour que le vieux Blaunas venait de conclure à grand’peine une affaire avec un Arménien, il demanda, selon son habitude, la petite gratification per il figliolo; l’Arménien, espèce d’Hercule, velu comme un ours, me lança un coup d’œil inquisiteur, m'embrassa, et me glissa dans la main deux sequins que je serrai soigneusement. Chemin faisant, comme nous regagnions la place Saint-Marc, le vieux Blaunas voulut que je lui donnasse les sequins. Je ne sais comment il se fit que je lui prouvai très-logiquement que je les garderais, puisque l’Arménien, en me les donnant à moi-même, avait sans doute vonlu m’en faire propriétaire. Blaunas se fâcha ; mais à masure qu’il s’animait, je remarquai que son visage se jaspait de larges taches d’un jaune livide, et que sa langue embarrassée ne proférait plus que des mots sans suite, A peine fûmes-nous arrivés sur la place Saint-Marc , qu'un vertige le saisit ; scs jambes flageolèrent, ses yeux se renversèrent daus leur orbite, et il tomba mort au pied de l’escalier du palais des doges. Je me jetai avec désespoir sur scs restes inanimés, les passants s’arrèlèrenl à mes cris; mais une voix

ANNONZIATA.

s'étant écriée dans la foule : « C’est un pestiféré ! v tout le inonde s’enfuit avec épouvante, me laissant seul évanoui sur ce cadavre que je tenais embrassé. Quand je repris mes sens, je me trouvai gisant, dans une grande salle voûtée, étendu sur des nattes de jonc , et à peine couvert d’uu lambeau de laine. Une trentaine de moribonds jonchaient çà et là le pavé. Je demandai où j’étais et ce qu’on voulait faire de moi; on m’apprit que des moines charitables qui sortaient de Saint-Marc, m’ayant trouvé respirant encore, m’avaient fait transporter en gondole au couvent de San-Ciorgio-Maggiore, où les bénédictins desservent UH hospice. Ma situation était déplorable, j'eus une peine infinie à recueillir une à une mes tristes pensées. Depuis cette époque je ne sais plus rien, soit qu’en effet je n’aie rien connu de positif et de réel à propos de mon origine, soit que les effets de la peste aient tellement paralysé ma mémoire que le passé e’en soit effacé, n

— « Pauvre Tonino, » dit la vieille tout émue, « ne songe plus au passé, qui est la proie du temps ; contente-toi, si tu le peux, du bien-être que le hasard vient de t'apporter. » — « Hélas 1» reprit Ânlonio, «je le voudrais en vain ; quelque chose s’agite en moi , qui tôt ou tard aura sur ma destinée une influence fatale. Je me sens consumé par un désir immense qui emporte mon âme à travers des espaces inconnus; et ce désir, je ne pois ni l’expliquer, ni me soustraire à son étreinte. Quand je vivais du labeur pénible de chaque journée, le sommeil me visitait le soir, je m’endormais après avoir prié Dieu, et mes songes étaient calmes. Depuis que l’oisiveté m’est permise, je sens avec plus d’àpreté le supplice d’une vie isolée; je me souviens vaguement de la félicité qui entourait mon berceau, et je me désole de l'impuissance où je suis d’en ressaisir aujourd’hui ia moindre trace!... »

A ces mots. Antonio se tut, un soupir étouffé souleva sa poitrine, et il pencha sa tète pour cacher une larme brûlante. La vieille mendiante de Saint-Marc avait écouté son récit avec les marques d’une violente agitation intérieure : — « Fol enfant ! » s’écria-t-elle quand il eut cessé de parler; «prends garde de quitter un bonheur pour un rêve!... H en cuit à qui trop désire!... B Puis ses accès de ricanements frénétiques semblèrent la dominer de nouveau ; elle se mit à gambader sous le portait de l’église, eo poussant des cris aigus. Quelques dévotes qui

sortaient de prier lai jetèrent quelque monnaie ; mais elle ne prit pas la peine de ramasser ces aumônes : — « Tonino, » s’écria-t-elie de nouveau, « emmène-moi là-bas, vers la mer ! »

Le jeune homme obéit machinalement à ce désir; il prit la vieille par le bras , et tous deux redescendirent à pas lents à travers la place. — «Tonino,» disait-elle de temps en temps, d’une voix grave et rauque, «regarde, Tonino, n’y a-t-il pas des taches de sang sur le pavé?... Oui, c’est du sang, vois-tu?... du gang noir, là, partoutl... Mais n’aie pas peur, Tonino! hi! bit bi! bi! de ce sang vont éclore des roses rouges pour te faire une couronne, une couronne de fiançailles!... Vois-tu, vois-tu là-bas, venir sur les sentiers du ciel , cette blanche vision d’amour qui te sourit, et qui f ouvre ses bras pour t’enlacer comme une guirlande de lis? Espoir et courage, mon Tonino! Tu cueilleras, au soleil couchant, des myrtes embaumés pour en parer le sein de ta fiancée ! Mais les myrtes cueillis à cette heure ne fleurissent qu’à minuit!... Écoute, écoute, n’est-ce pas déjà le vent du soir, la brise nocturne qui caresse l’air à l’heure de la v.eillée d’amour, au bord des flots endormis?... Courage, mon Tonino... courage!...»

En psalmodiant ainsi, la vieille avait repris une force surnaturelle, elle entraînait Antonio d'un pas rapide vers la mer. Quand ils furent arrivés près de la colonne qui porte le lion adriatique. Antonio, fatigué autant que surpris de l’exaltation toujours croissante de sa singulière compagne, et voyant qu’elle attirait la curiosité des passants, s’arrêta brusquement. — «C'est assez écouter tes folies et tes songes creux,» lui dit-il; «je fai promis une cape neuve et assez de sequins pour vivre longtemps sans mendier ; je tiendrai ma promesse, mais laissemoi! » 11 allait s’éloigner d'un pas rapide, mais la vieille le retint par son manteau. — «Encore un moment, » s'écria-t-elle d’une voix suppliante, «encore un regard, si tu ne veux que sous tes yeux je me jette dans la mer!» Antonio s’arrêta, le dédain sur les lèvres, et la lassitude peinte dans tous ses traits.

— « Assieds-toi là, près de moi, » poursuivit la vieille; «j’ai un mystère à te révéler. » Antonio s’assit eu lui tournant le dos. — «Tonino,» dit la vieille, «quand tu me regardes fixement, ne sens-tu renaître dans ta mémoire aucune vague réminiscence d’autrefois? » — «Je fai cent fois répété, » interrompit le jeune bomme, « que je me sentais attiré vers toi, malgré moi, par uu

annünziata;

pouvoir irrésistible; mais , quand je fixe tes yeux efliarés, tou nez crochu, tes joues violacées, toute ta personne hideuse et décrépite, je me dis que tu es un mauvais génie attaché à ma poursuite... w — «Grand Dieu ! d’où peut te venir une si atroce pensée?... Mais, Toiiino, cette femme qui veillait près de ton berceau , cette femme qui t’a emporté dans ses bras pendant cette nuit terrible , cette femme qui te sauvait la vie au péril de la sienne, c’était moi , Tonino !... n

— «Vous? » s’écria Antonio ; « mais croyez-vous encore, maudite folle , vous jouer sans cesse de ma crédulité? cette femme dont j’ai gardé un vague souvenir était belle et jeune... ce ne peut être vous! » — c Dieu du ciel , suis-je assez malheureuse pour me voir ainsi repoussée I Mainte madone, ne ferez- vous pas un miracle pour que mon Tonino croie aux paroles delà fidèle Margaretha. » — « Margaretha ! v redit Antonio, en portant la main à son front, comme pour y chercher un souvenir, « Margaretha , ce nom caresse mon oreille comme l'écho d’un chant perdu dans l’espace... Margaretha!... mais non, c’est impossible, ce n’est pas vous! »

La vieille n’opposa cette fois que du calme à l’anxiété d’Antonio. Elle continua de parler, les yeux baissés, les mains croisées sur sa béquille. — «Tonino, tu n’es pas de Venise; ta mère mourut en te donnant la vie; ton père, riche marchand d'Àugsbourg, quitta sa patrie, dont la perte de sa femme adorée lui rendait le séjour odieux; il vint se fixer à Venise, où je fus choisie par lui pour être ta nourrice. Après l’événement de celte nuit fatale qui te ravit ton père, j’eus le bonheur de te sauver. Un patricien de Venise te recueillit. Quanta moi, je restai seule et sans ressources. Je tenais de mon père, qui avait passé sa vie dans l’élude des sciences occultes, l’art de connaître les propriétés secrètes des plantes et d’en préparer des breuvages merveilleux. Le ciel, qui me destinait peut-être à devenir quelque jour l’instrument de décrets que j’ignore, ajouta à ces connaissances merveilleuses le don de lire dans l’avenir; je vois souvent s’agiter, comme dans un clair-obscur, les images des événements futurs, et la puissance surnaturelle qui me domine en ces instants me fait parler un langage étrange dont il ne m’est pas toujours donné à moi-même de comprendre le sens caché. Obéissant à la volonté mystérieuse qui me poussait, j’exerçai mou art dans un quartier retiré de Venise. Des cures

lîî CONTES rANTASTIQLES.

extraordinaires qoi déjouaient toutes les expériences de la mé> decine me créèrent en peu de temps une réputation fameuse qui me fit autant de jaloux que d’admirateurs. Les charlatans qui vendaient leurs drogues sur la place Saiut-Marc, au Rialto, à la Zecca, firent courir le bruit que j’étais en commerce avec le diable, et le peuple, toujours prêt à se fanatiser, se souleva contre moi. L’inquisition s’en mêla. Je fus soumise aux plus épouvantables tortures pour m’arracher l’aveu de crimes dont j’étais innocente; tout mon corps fut disloqué avec des raffinements de cruauté inouïs. C’est de là que mes cheveux ont blanchi, que mon corps a perdu presque toute forme humaine; ces monstres m’ont rendue folle au nom de Dieu, qu’ils prétendaient venger ; puis, quand je n’ai plus été, dans leurs mains, qu’un squelette vivant, quand ils m’ont eu, à leur aise, réduite à l’état de cadavre ambulant, ils m’ont condamnée au feu, et c’est la veille du supplice qu’un épouvantable tremblement de terre, bouleversant la ville, a brisé mon cachot, je me suis enfuie comme on spectre à travers mille ruines de palais écroulés. Ce n’est donc pas la vieillesse et la décrépitude qui m’ont faite ce que je parais à cette heure à tes regards; c'est la torture qui m’a défigurée; c’est la torture qui m’a laissé pour souvenir de son heure infernale ces accès de folie qui font horreur plus que pitié... Et maintenant, Tonino, maintenant, refuseras-tu de me croire? N’aoras-tu pas une parole de commisération pour la pauvre Margarelha?... »

— « Pauvre femme en effet! » s’écria Antonino; « oui, je sens en moi que tu dis la vérité. Mais il faut que tu m’apprennes ce que tu sais de mon père;... qui était-il? dis-moi son nom?quels événements nous ont séparés? et puisque tu sais lire dans le secret des destinées, je veux encore que tu me fasses connaître cette influence mystérieuse qui domine ma vie, et qui m’abat sous le joug de tant de vicissitudes... Parle donc, Margarelha! j’ai hâte de tout savoir... » — « Plus tard, mon Tonino, plus tard,» murmura la vieille: «mais si lu crois à ma parole, et si tu veux éviter un malheur irréparable, ne vas pas au Fontego...io Mais, à ces mots, le jeune homme, impatienté, se leva tout à coup. — « Je vois bien, » s’écria-t-il, « que lu as perdu le sens, et que je suis moi-mème un vrai fou d'écouter ainsi ton bavardage. Je ie donnerai une cape neuve, cl j’emplirai de sequins d’or tes deux mains ;~qaant au surplus, fais-moi grâce de tes contes., . »

ANNUNZIATA

 quelque temps de là, le mariage da doge avec la belle Annuuziata fut publié dans toute la ville. C’était un étrange con> traste à observer que ce vieillard flétri sous sa couronne, appuyé sur le bras de la suave jeune fille que l’ambition de Bodoeri loi avait livrée. Toutes les séductions de la magniflceuce entouraient Ânnunziata. Mais au delà de ces splendeurs qui caressaient doucement ses frais désirs d’enfant, le mariage restait pour elle voilé d’un mystère pudique; elle aimait le doge avec respect, avec reconnaissance, et ne soupçonnait pas encore qu’il pût exister dans le monde un autre sentiment. Les jeunes patriciens de Venise, conviés aux fêtes do palais ducal, se disputaient ses regards et son sourire ; c’était chaque jour nouveaux hommages, et sans cesse les plus fidèles assiduités. Ânnunziata regardait, souriait, mais son cœur restait muet. Cependant ces nobles oisifs ne se désespéraient point de celte froideur, dont ils espéraient bien que le temps triompherait. Do reste aucun d’eux ne porta pour la belle dogaresse l’enthousiasme passionné aussi loin que Micbaele Sténo, le plus puissant de tous, car il était investi, malgré son âge, des hautes fonctions de membre du conseil des Quarante, et son emploi lui donnait beaucoup d’orgueil et d’espérance. Marino Falieri ne se montrait point jaloux, et même depuis son mariage il semblait avoir perdu quelque chose de ses formes rudes et austères d’autrefois. On le voyait souvent assis près de la belle Annunziata, parée de Ses vêtements les plus coquets; le sourire du contentement glissait toujours sur ses lèvres, chacune de ses paroles était aflable, et il se laissait aller avec une étrange facilité à accorder toutes les grâces qu’on lui demandait. Certes il y avait loin de ce vieillard amolli au vainqueur du Morbassan, qui, dans un accès de colère, n’avait pas craint de frapper au visage l’évêque de Trévisc. Ce changement subit de caractère servait les projets de Micbaele Sténo. Annunziata ne comprenait rien aux assauts galants que lui livrait ce jeune et briüant seigneur; elle restait froide et impassible ; Micbaele Sieno, désespérant du succès de son intrigue en suivant les voies ordinaires de la séduction, résolut d’assurer sa victoire au prix des plus coupables artifices. 11 corrompit, à force d'or, une camériste qui ne quittait jamais Ânnunziata, et obtint une clef desappartements secrets de la dogaresse. Mais Dieu veillait sur l’inuoceute jeuue ûlle.

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Une naît qne le doge venait d’onvrir la dépêche qni lai annonçait la funeste nouvelle d’une bataille perdue près de Portolongo, par Nicolo Pisani contre Doria, et qu’en proie à de sinistres appréhensions il errait tristement sans pouvoir trouver le sommeil, il aperçut tout à coup une ombre se glisser du côté du palais qu’babitait Annunziata. C’était Michaele Sténo qui sortait furtivement de chez la dogaresse. Une affreuse pensée jaillit dans l’àme de Falieri. 11 s’élança au-devant de Sténo, le poignard levé. Mais Sténo, plus fort et plus leste qu'un vieillard, renversa le doge, et disparut dans l’ombre. Falieri marcha droit à la chambre d’ Annunziata. Tout était calme, — comme le silence d’un tombeau. II frappe rudement. Une femme ouvre la porte, et Falieri voit une figure étrangère ; cette femme n’est point attachée au service particulier de la dogaresse. Cependant la voix d’Annunziata s’éveille et dit : — a Que vient si tard ordonner mon redoutable époux?... »

Celte voix n’est pas émue; Falieri s’approche, fixe la dogaresse, et levant ses mains au ciel, il s’écrie : — « Non, non, ce n’est pas possible! » — « Qu’est-ce à dire? quel trouble vous agile? » s’écrie Annunziata, que ces mots font trembler sous le regard farouche du vieillard.

Falieri, sans répondre, se tourne du côté de la camériste : — « Par quel ordre êtes- vous ici? lui dit-il, et pourquoi Luigia n’est-elle pas cette nuit à son poste accoutumé? » — « Monseigneur , ndit'cette fille, « Luigia m’a priée de prendre sa place pour cette nuit; elle doit être couchée dans la chambre qui avoisine l’escalier. » — « Près de l’escalier?» s’écrie avec joie Falieri, et d’un pas rapide il en prend le chemin. Luigia, forcée d’ouvrir à ses coups rédoublés, n'a pas plus tôt aperçu la colère qui embrase les regards du doge, qu’elle tombe à genoux et confesse sa faute, dont la preuve est là : c’est une paire de gants d’homme parfumés d’ambre, et dont le tissu est brodé aux armes de Michaele Sténo. Le doge, secrètement indigné d’avoir compromis sa gravité par un trait d’inutile jalousie, écrivit à l’impudent patricien pour lui interdire, sous peine d’exil, de reparaître ea sa présence, ni aux ajiords du palais ducal.

Michaele Sténo, se voyant découvert et frappé d’une telle disgrâce, jura d’en tirer une terrible vengeance; et, pour commencer, il ne craignit pas de faire circuler des bruits injurieux pour U vertu de la dogaresse. Marino Falieri ne fut pas le der-

ANNCNZIATA. 4ââ

niér dont ces sourdes calomnies vinrent offenser l’oreille. L’impuissance de châtier le misérable qui souillait dans l’ombre l'honneur de sa couronne, le chagrin que lui inspirait sa position critique en face du peuple toujours prêt à se passionner pour les ridicules du temps, la jalousie enfin qui naquit avec tous ses poisons de ces germes de discorde et de haine, changèrent en fiel le caractère de Falieri. 11 relégua sa jeune femme dans les appartements les plus reculés du palais, l’entoura d’espions et de surveillants, et la priva de toutes relations extérieures. Bod eri seul, informé de ces rigoureuses mesures, voulut en vain rappeler le doge à des sentiments plus humains; Marino Falieri se montra inflexible.

Cependant l’époque, du carnaval approchait. An milieu de ces fêtes populaires, le ddge et son épouse viennent, de temps immémorial, présider aux plaisirs de la foule. Bodoeri voulut profiter de cet usage, et représenta à Falieri le ridicule dont il se couvrait aux yeux de tout le monde, si sa jalousie insensée privait Venise de la présence d’Ânnnuziata. — a Ehl mais, pensez-vous donc, » dit gravement le doge, « pensez-vous donc que j'en sois réduit à cacher ma femme, et que je ne puisse, quand il me plaira, la défendre au grand jour avec ma vieille épée? Je veux dès demain me montrer en public sur la place Saint-Marc, je veux que Venise tout entière salue avec applaudissement sa belle souveraine, je veux qu’Ânnnnziata reçoive elle-même le bouquet de l’intrépide matelot qui doit s’élancer vers elle du haut des airs, au milieu de la fête du jeudi gras! »

Le doge voulait parler d’une vieille coutume nationale. Il est d’usage que, le jeudi gras, le plus hardi des gens du peuple s’embarque dans une espèce de nacelle suspendue à un câble dont un bout s'attache au beffroi de Saint-Marc, et l’autre plonge dans la mer. L’audacieux navigateur glisse de cette hauteur, comme une flèclie, jusqu’à la place où sont assis le doge et la dogaresse aux bords de la mer, et vient offrir à la dogaresse un magnifique bouquet de fleurs. — Or donc, le jour suivant, Marino Falieri voulut tenir la promesse qu'il avait jurée à Bodoeri. Le cortège souverain, dont Annunziala faisait le plus bel ornement, se rendit en pompe à la place Saint-Marc au milieu d’un immense concours. Les beaux esprits de la ville ne se firent pas faute d’aiguiser mille mots piquants à propos des illustres époux ; les courtisans ne furent pas lesderuiers à se permettre la

critiqae; mais le doge ferma l’oreille à toat elsnt rester impassible.

Âu moment où Annunziala franchissait la porte du palais, an jeune homme qui se tenait debout, appuyé contre une colonne, poussa un cri et tomba évanoui sur les dalles de marbre. La foule se pressa autour de lui, et la dogaresse ne le vit point; mais ce cri avait percé son cœur comme un fer ardent, elle pâlit et chancela. Le doge fronça le sourcil, et, repoussant les secours qu’on voulait prodiguer à la jeune femme, il l’emporta dans ses bras jusqu’au fond de ses appartements.

Une autre scène se passait aux portes du palais. Les gens du peuple se préparaient à emporter le jeune homme qui semblait privé de vie, lorsqu’une vieille femme, se faisant jour avec efifort parmi les groupes de curieux, parvint jusqu’auprès de lui. — «Seigneur Dieu ?» s’écria-t-elle, laissez donc là cet enfant; laissez-le, vous dis-je; il n’est point mort l » Et, se jetant à genoux à scs côtés, elle attira sa tête sur son sein, et se mit à le frictionner en l’appelant des noms les plus tendres. On ne pouvait se défendre d’une horreur singulière à l’aspect de cette créature hideuse courbée amoureusement sur le pâle visage du beau jeune homme. Â entendre le frôlement de ses haillons contre le riche costume de l'inconnu, à voir l’activité de ces bras de squelette, livides, osseux et tout cicatrisés qui palpaient la poitrine et le front si blancs do malade, on eût dit que la mort en personne venait de s’emparer d’une proie vivante. — Quand le jeune homme rouvrit les yeux, quelques passants aidèrent à le porter jusqu’à une gondole où la vieille, prenant place auprès de lui, ordonna aux mariniers de se diriger vers la demeure d’Ântonio ( car le lecteur aura déjà reconnu notre héros, et la vieille n'était autre que la mendiante du parvis des franciscains).

Lorsque Antonio eut repris ses sens, et reconnu au pied de son lit la vieille Margarelha, qui venait de glisser entre ses lèvres quelques gouttes d’un précieux élixir, il attacha longtemps snr elle un morne regard, et murmura enfin d’une voix lente et entrecoupée : — « Merci, Margarelha I Merci, fidèle amie; je sens, au dévouement que tu me témoignes, la vérité des récits que ta m’as faits. Je sais tout maintenant. Je l'ai vue! c’était elle! Et le passé de ma vie s’est tout à l’heure levé devant moi dans on songe. Dis-moi, Margarelha, n’est-ce point Bcrtucoio Nenolo, le célèbre marin, qui m’élevait comme son ûls adoptif dans sa

AX.'fC.XZUTA.

villa de Trévise? — « Hélas! oui, » dit la vieille, « c’était biea Bcrtuccio Nenolo, que la mer a englouti dans une bataille où il se couvrait de gloire... » — « Écoule, » reprit Antonio, « et ne m’interromps pa.s. J’étais bien chez Bertuccio Nenolo, qui avait pour moi tous les soins d’un père. Il y avait derrière la maison une forêt de pins, dont les senteurs sauvages étaient délicieuses à respirer. Un soir, las de sauter et de courir sur les bruyères fleuries, je m'étais étendu sous l'ombre d’un grand arbre et jadmirais, dans une douce rêverie, les magnificences du soleil couchant. Peu à peu, la puis.sance des parfums de la terre me plongea par degrés dans un engourdissement dont je fus réveillé en sursaut par un bruit qui se fil dans l’berbe, pareil à la chute d’un objet inconnu. D’un bond, je fus debout. Hue figure d’ange était devant moi qui me dit avec une voix céleste : — a Cher enfant, tu dormais bien calme et bien insouciant, quand la mort était à côté de toi! » J’aperçus alors à terre on petit serpent noir, dont l’enfant céleste avait brisé la tète avec une branche de noyer, au moment où ce perfide reptile allait m’atteindre. Je me jetai à genoux devant l'ange, qui souriait toujours, et je lui dis : — a Déni sois-lu, e.«prit du ciel, que Dieu a envoyé pour me sauver! » — « Non, cher enfant, » reprit l'être adorable, je ne suis point un ange ; je suis une jeune tille, un enfant comme loi. » Mou respect se changea en bien suave émotion; un feu secret parcourut mes veines; je me relevai, nos bras s’ouvrirent, et dans l'ivresse d’un long baiser nos âmes se mêlèrent au milieu des pleurs et des soupirs ! T out à coup une voix argentine résonna dans la forêt : « Ânnunziata! Anuunziala! » La jeune fille tressaillit. — « Il faut, » dit-elle, u que je te quitte, cher enfant, ma mère m’appelle!... » A ces mots, une angoisse ineffable serra mon cœur. J'allais me jeter encore une fois dans ses bras, mais la voix argentine cria de nouveau : «Annunziata! v et la jeune fille disparut. C’est de ce jour, ô Margaretlial que l’amour cacha son premier germe au fond de mou cœur. C’est un feu qui se nourrissait en secret, et qui maintenant me dévore comme un incendie! Peu de jours après cette rencontre arriva l’événement qui me clias.sa de la maison de Bcrtuccio Nenolo. Le vieux Blaunas, à qui j'ai répété mille fuis cette confidence, m’a chaque fois assuré que cette angélique vision était la fille de Nenolo, Annunziata, conduite un jour à la villa de Trévise par sa mère Francesca, et repartie le jour suivant. O .Margaretha!

hti CONTES FANTASTIOCES.

que Dieu me protège, car celte Aunuuziata, que j'aime avee délire, c’est la femme du doge ! w

Ici l’émotion brisa la voix d’Ântonio, il retomba sur son lit, gémissant et pleurant. — « Pauvre Tonino, » reprit la vieille, O aie donc courage, il faut lutter contre celte folle douleur. Et d’ailleurs, pourquoi désespérer? N’est-ce pas pour les amants qu’éclosent à rinfini les fleurs d’or de l’espérance? qui peut savoir le soir ce qu’apportera l’aube suivante? Que de fois les illusions du rêve sont devenues réalité I que de fois le château fantastique, bercé par les nuages, a pris terre et s’est fait granit! Écoute-moi, Tonino, et souviens-toi de ma prédiction : la blanche bannière de l’amour s’est déployée sur les flots et s’avance àta rencontre; patience, mon enfant, patience!...»

C’est ainsi que la bonne Margaretha s’efforçait de ramener un peu de calme dans l’âme désolée du pauvre Antonio. Ses affectueuses paroles étaient pour lui comme une douce musique. Il ne voulut plus qu’elle se séparât de lui. La mendiante du parvis des franciscains devint, à dater de ce jour, la gouvernante du seigneur Antonio. L’habit de matrone remplaça les haillons, et elle se pavanait avec orgueil chaque fois qu’elle traversait la place Saint-Marc pour vaquer aux soins de ses nouvelles fonctions.

Le jeudi gras arriva enfin. C’était le dernier et le plus beau jour du carnaval de Venise. Un feu d’artifice avait été disposé au milieu de la place Saint-Marc par un Grec savant dans l’art encore si peu connu de la pyrotechnie. Vers le soir, Falieri conduisit la dogaresse au trône qui lui avait été préparé sur une des terrasses du palais ducal. La beauté merveilleuse d’Annunziata charmait tous les yeux et faisait l’objet de tous les entretiens. Au moment où le doge allait s’asseoir, il aperçut Michaele Sténo debout contre une colonne, à quelques pas de lui, le front haut et fier, et le regard fixé sur Annunziala avec une singulière expression de haine et de désir. Falieri ordonna qu’on lui fit immédiatement quitter cette place. Sténo lui lança un coup d’œil menaçant ; mais les gardes l’entraluèrent aussitôt, et le poussèrent hors du palais.

Itevenous à Antonio. Le pauvre jeune homme s’était sauvé de la foule, et parcourait tristement le rivage de la mer, se demandant à chaque pas s’il ne serait pas plus heureux de terminer ses jours par un prompt trépas que do vivre ainsi dans une

anndnziata.

ihfortanc sans consolation et sans espérance. Déjà fasciné par les idées fatales qui se heurtaient dans sa tète, il était arrivé au bord du quai, près d’un lieu où l’eau était profoude et noire, quand une voix lui cria joyeusement : « Sois le bienvenu, maître Antonio! »

C’était Pietro le marinier, un des anciens camarades d’ Antonio. Ce personnage était tout pimpant sous une casaque neuve ornée de tresses de toutes couleurs ; il portait un bonnet tout étincelant d’oripeaux, et à sa main un gros bouquet de fleurs. — a Quelle bonne fortune te sourit donc? » lui demanda Antonio. « Aurais-tu ce soir quelque riche seigneur étranger à conduire en partie flne sur les lagunes?» Pour toute réponse, Pietro fit une cabriole dans l’esquif. — «C’est moi, » s’écriat-il, « qui fais ce soir le voyage périlleux sur le cable qui descend de la tour de Saint-Marc; c’est moi qui offrirai tout à l’heure le bouquet de Heurs à la belle dogaresse! » — «Ab bab!» fit Antonio, «quelle idée! Pourquoi chercher une telle occasion de se rompre l’échine?» Comme il disait ces mots, l’esquif avait dérivé jusqu’au-dessous de la machine, devant le cable qui plongeait dans l’eau. — « Camarade, » reprit Antonio d’un air pensif,«ne serais-tu pas plus heureux de gagner une bonne poignée desequinssans risquer tes os dans une folle aventure?...» — « Oui, certes, mille fois, » s’écria Pietro ; » mais ne faut-il pas gagner son pain? » — « Eh bien ! » poursuivit Antonio en lui jetant sa bourse, « prends cet or, donne-moi tes habits de marinier, et va-t’en. C’est moi qui veux faire à ta place l’excursion fantastique dont tu te passerais si aisément. » — « Grand merci! » répliqua le gondolier; « vous êtes devenu un riche seigneur, et votre générosité me touche. J’aime l’or, et celui-ci me semble de fort bon aloi ; mais croyez-vous qu’aucun prix puisse valoir la joie d’offrir à la dogaresse le bouquet fleuri, de contempler de près tous ses charmes cl d'entendre le son divin de sa voix si douce? Qui ne risquerait mille fois sa vie pour cela? 11 faut que ce soit vous. Antonio, pour que je consente à vous céder ce plaisir. » — « Hàlons-nous donc ! » interrompit Antonio. L’échange des vêtements se fit aussitôt; et comme il s’achevait, le signal de l’ascension partit de la tour de Saint- Marc. — « En route, et bonne chance ! » cria Pietro à son ancien ami, qui allait prendre place dans la nacelle suspendue. Au même instant, la mer étincela d’une myriade d’éclairs de toutes

couleurs; des détonations répétées éveitlèrent tous les éclios d’alentour. L’intrépide Ântonio traversa les fusées d’artifice qui faisaient pleuvoir sur lui un déluge de flammes. Arrivé au faite de la tour, il monta dans la nacelle, fit jouer un ressort, et descendit comme la fondre au niveau de la terrasse, à deux pas de la dogaresse. Aucune parole ne saurait décrire ce qui se passa dans son âme en ce moment. 11 offrit le bouquet fleuri à la dogaresse, qui, s’élant levée, lui murmurait quelques douces choses ; mais la nacelle, comme emportée par la destinée, re> prit sa course glissante le long du câble, et vint déposer notre héros, plus mort que vif, dans la barque de Pietro.

Or, pendant que s’achevait le feu d’artifice, le doge Falieri s’étant penché sur son fauteuil, avait ramassé à ses pieds un billet sans nom, sur lequel étaient écrits ces mots : « Le dogo Falieri a épousé une belle femme, mais d’autres que lui la possèdent. » Le visage du vieillard s’empourpra de colère à cette lecture, et il jura tout haut de découvrir, de châtier sans nulle pitié l’audacieux auteur de celte sanglante injure. Comme il jetait autour de lui des regards rapides et furieux, il aperçut de nouveau Michaele Sténo qui semblait le narguer, du milieu de la foule qui se pressait an pied de la terrasse. — « Qu’on arrête cet homme, » s’écria-t-il, « c’est lui qui doit être le coupable ! » Un murmure de mécontentement gronda parmi la foule quand les sbires exécutèrent cet ordre ; le peuple et les patriciens se soulevèrent contre cet acte de de despotisme qui frappait un homme sur un simple soupçon. Les sénateurs quittèrent leurs places; le vieux Marino Bodoeri se mit seul à parcourir les groupes du peuple, cherchant à justifier l’ordre qu’avait donné le souverain, et à faire tomber sur Michaele Sténo tout le blâme d’un odieux procédé. C’était effectivement Micbaele Sténo qui avait écrit le billet anonyme, et qui l’avait, à dessein, laissé tomber auprès du fauteuil ducal. Le conseil des Dix, investi de la mission de poursuivre cet attentat au respect du chef de l’État, en déféra le jugement au conseil des Quarante, dont Sténo avait fait partie. L’arrêt de ce tribunal condamna Michaele â un mois d’exil. Celle punition, d’une indulgence presque dérisoire eu présence d’un fait grave, dut faire pré.sager à Marino Falieri que la noblesse, lancée sur le chemin de l’insolence et de la révolte, pousserait peu à peu ses préten* lions et son audace jusqu’aux plus extrêmes conséquences.

AXNIWZIATA.

A quelques jours de là, Antonio rêvait tristement à son fatal amour pour Annunziata. La vieille Margarellia faisait d’inutiles efforts pour le distraire de cette pensée fixe qui dévorait sa vie comme la fièvre. Lu jour, elle rentra au logis dans un de ces accès de satanique hallucination auxquels elle était fréquemment sujette; elle raviva quelques débris de tisons éteints dans ràtre, plaça sur un trépied un petit vase d’airain rempli de toute sorte de compositions végétales, et se mit à en activer la cuisson, tout en mêlant à cette besogne ses ricanements ordinaires, qui avaient déjà causé à .Antonio de si violentes crises d’impatience. — « Tonino , mon cher Tonino,» s’écria-t-elle enfin, quand ses forces épuisées lui manquèrent tout à coup, « pourrais-tu deviner d'où je viens? » Antonio la regarda fixement sans répondre. — « Tonino, i> poursuivit la vieille, je viens de la voir ; j’étais tout à l'heure auprès d’elle comme me voilà près de toi; j’ai parlé à la belle Annunziata!» — « Oh ! mais tu veux donc m’ôter ce qui me reste de raison?» s’écria Autonio. — a Je l’apporte, au contraire, le bonheur et l’espérance,» reprit Margarctha. «Écoute, cher enfant : — tout à l'heure j’achetais des fruits sur la Piazetta, quand j’entendis des voix confuses raconter l’accident qui vient d’arriver à la dogaresse. Lue de ces voix disait : «C’est au bras droit qu’un scorpion l’a blessée, et la plaie ne doit pas être sans danger. Mon maître, le savant docteur Giovanni Basseggio, s’est rendu près de la dogaresse, et sans doute qu’à cette heure il a déjà pratiqué l’amputation du membre malade.» Comme j’achevais d’écouter ces mots avec un vif intérêt, un vacarme effroyable se fit entendre dans l’intérieur du palais ; une porte s’ouvrit, et une espèce de petit nain de la plus bizarre laideur se trouva passé de main en main, et lancé comme une quille par les gardes au bas du grand escalier. Les passants, attirés par cette scène, firent un cercle de rieurs autour de celte pauvre créature toute moulue de contusions et tout étourdie de sa culbute. Mais au même instant, et d’un mouvement rapide comme la pensée, l’homme qui venait d’expliquer l’accident se précipite sur l’avorton, le ramasse, l’entortille dans un coin de son manteau, et se dirige en courant vers la mer, où l’attendait une gondole, qui s'éloigna aussitôt du rivage. Le nain, si rudement éconduit, n’était autre, eu vérité, que le petit docteur Giovanni Basseggio, dont le

doge, à ce qa’il paraît, n’avait pas goûté la consnltalion. Qaant à moi, cher Tonino, j’ai regagné ce logis sans perdre une minute; et, vite, j’ai fait bouillir les drogues dont j’ai le secret, et porté au palais ducal la guérison d’Annunziata. J’arrive, on m’introduit auprès de la belle malade. La charmante enfant, couchée sur des coussins, ne faisait que répéter de sa voix si douce : — «Je suis empoisonnée, je vais mourir?... » Je la console, je l’encourage, j’applique sur la plaie mon onguent miraculeux , et le soulagement se manifeste aussitôt. Le doge, transporté de joie, me jeta dans les bras des poignées de beaux sequins d’or. — «Ta fortune est faite,» me dit-il , «si tu sauves la dogaresse ! » Puis il sortit de l’appartement, nous laissant seules toutes deux. Annuuziata céda peu à peu à l’influence d’un sommeil doux et réparateur; elle dormit pendant trois heures avec un calme parfait. Dès qu’elle s’éveilla, j’appliquai de nouveau le remède qui avait déjà produit de si heureux effets. La jeune femme me regardait avec des yeux où brillait le contentement le plus délicieux à voir. — « Chère princesse , lui dis-je, Dieu devait vous sauver, car il ne laisse jamais sans récompense une bonne action, et je sais qu’autrefois vous avez préservé un pauvre enfant de la piqûre mortelle d’un serpent! » A ces mots, son visage s’illumina d’un éclat céleste: — «Bonne vieille, me dit-elle, comment pouvezvous savoir?... Ah! oui, c’est vrai, je me souviens... Ah ! c’était un bien joli enfant !....» — «Et cet enfant, » m’écriai-je aussitôt sans pouvoir résistera ce premier mouvement,» cet enfant existe, il est à Venise, il est près d’ici, il ne songe qu’à vous, il n’aime que vous, dont il parle sans cesse ! C’est lui qui, pour vous revoir une fois de près, a exécuté l’ascension périlleuse du jeudi gras; c’est lui qui vous a offert 1e bouquet de fleurs...» — «Ah!» s’écria la dogaresse, «mes pressentiments ne m’avaient donc pas trompée ! C’était lui que j’avais deviné, lui qui m’avait remplie d’un trouble inexprimable, lorsque, s’inclinant devant moi, il prononça mon nom si bas, que personne ne put l’entendre ! Bonne vieille, tu sais où est ce jeune homme? il faut que je le voie, que je lui parle; va, cours, amène-le-moi.... »

Aux derniers mots prononcés par la bonne Margaretha, Antonio tressaillit; un frisson électrique parcourut tous ses membres : — a Seigneur 1 » s’écria-t-il en levant les mains au

ANNONZIATA.' 433

ciel , « Seignenr, protégez-moi de tout mal jnsqn’à ce qne je l’aie revue, une seule fois revue et pressée sur mon cœur. La mort après me sera plus douce ! J’aurai assez vécu, puisque la destinée nous sépare à jamais. » Le pauvre jeune homme, tout éperdu de bonheur et d’impatience, voulait que la vieille Margaretha le conduisit sur l’heure au palais ducal; celle-ci eut beaucoup de peine à loi faire comprendre que cette visite était impossible, attendu qu'entre mille autres obstacles, le doge entrait d’heure en heure dans l’appartement d’Ânnunziata, pour observer avec la plus touchante sollicitude les progrès de sa guérison.

Plusieurs jours s’écoulèrent encore pendant lesquels l’état de la dogaresse ne fit que s’améliorer ; la vieille femme se rendait chaque matin an palais, mais elle n’y pouvait introduire Antonio. Notre héros se consolait en lui faisant répéter cent fois les entretiens qu’elle avait avec Ânnunziata, causeries dont il était Tonique objet. Puis il s’en allait errer sur les lagunes, dévorant sa peine et ses ennuis; mais ses courses solitaires fatiguaient son corps sans calmer la fougue de sa passion, ni diminuer sa souffrance inquiète, et il revenait chaque jour passer de longues heures sur les marches du palais ducal, qui renfermait Tunique objet de toutes ses pensées.

Un soir, à l’heure où le soleil couchant ver.se à flots ses rayons d’or sur la pourpre du ciel, Pietro le gondolier chantait, debout contre les piliers du Pont des Soupirs. Sa gondole, amarrée à on anneau de fer, se balançait coquettement, et livrait aux brises .ses banderoles éclatantes. Ce charmant esquif, paré avec un soin tout particulier, semblait une copie, en infiniment petit, du fameux Bucenloro, le vaisseau d’honneur. Or donc, Pietro chantait en regardant couler Teau, quand il aperçut, à quelques pas de lui, son camarade d'autrefois. Antonio, triste et sombre plus que jamais. — «Holà, maître Antonio, » lui cria le gondolier, «Dieu veuille vous mettre en joie, car les sequins que vous m’aviez donnés m’ont amené bonne chance, comme vous voyez ! » Antonio lui demanda par quel heureux sort il se trouvait si pimpant et propriétaire d’un esquif dont la possession eût fait envie aux plus opulentes dames de Venise. Pietro s’empressa d’apprendre à son ancien ami qu’il avait l’honneur de conduire, presque chaque soir, le doge et la dogaresse à la Giudecca, où Falieri avait fait con-

134 CONTES rANT&STlQCBI.

«(mire «ne splendide habitation de plaisance. — «Camarade,» dit Antonio, que cette confîdence ht trembler de saisissement, «camarade, encore un service, et je te donne autant d’or que la première fois; pour cela, laisse-moi ce soir, à ta place, conduire le doge à la Giodecca.» — «Impossible ! » objecta Pietro , « le doge me connaît , et ne permettrait pas que qui que ce fftt me remplaçât. » Et comme Antonio, dominé par sa passion, insistait avec une persévérance inouïe, Pietro se prit à rire : — «Ah! maître Antonio,» lui disait-il, « vous êtes amoureux des yeux d’auge de la dogaresse ! » Enfiu, pour concilier son devoir avec l’intérêt qu’il trouvait à ne point désobliger Antonio, il consentit à le garder, pour ce soir-là, en qualité de rameur; il fut convenu qu’il prétexterait, auprès de Falieri, une indisposition subite pour justiher la présence d’un étranger. La toilette marine d’Antonio fut bientôt faite. 11 courut changer d’habit, et déguisa ses traits sous d’énormes moustaches postiches. .A peine avait-il reparu près de son ami Pietro, qu’il vit arriver le doge avec Annunziata. — «Quel est cet étranger? » demanda Falieri. Pietro s’excusa du mieux qu’il put de ne pouvoir, à cause d’un malaise subit, conduire luimême la gondole; et le doge, assuré que l’aide marinier était bien connu de son gondolier favori, consentit à l’admettre du voyage..

Antonio se croyait aux portes du ciel, il sentait avec ivresse le frôlement de la robe d’Annunziata. 11 respirait le même air, il la voyait, il l’entendait ; mais, puissant à dominer ses sensations, pour éviter une funeste imprudence, il tenait presque constamment ses yeux baissés, et ramait avec une vigueur désespérée, pour se distraire par la fatigue physique des périls d’une exaltation à laquelle il craignait de ne pouvoir toujours résister. Le vieux doge, assis près d' Annunziata, lui prodiguait les plus tendres caresses. Quand la gondole fut arrivée au milieu du port, â un endroit d’où l’on voyait se développer en panorama les plus magnifiques édifices de Venise, Falieri, relevant avec orgueil sa tête blanchie par les ans, dit à la dogaresse : « Vois, ma bien-aimée, toutes ces splendeurs qui m’appartiennent! N’est-il pas doux d’errer ainsi sur les flots calmes avec le maître de le mer? Écoute ce doux murmure des vagues qui s’endorment; n’est-ce pas comme un chant d’amour dont l’Adriatique salue le passage de son fiancé? Oui, ma bien char-

ANNUNIIATA.

mante, ta pilles an doigt mon anneao de mariage; mais la mer qui nous porte à cette heure, garde en son sein un autre an* neau, gage des fiançailles de ma puissance ! »

Et, comme le doge adievait ces mots, une voix lointaine chanta :

Ah ! senza amarc,

Andare sut marc.

Col spoao del mare.

Non puÀ consolare.

« AhI Togner snr les flots, avec le fiancé de la mer, ne peut guérir un coenr sans amonrl s

D’antres voix s’unirenteo chœur avec la première, pnisl’édio de ce chant s’en alla pen à peu, mourant dans l’espace, parmi les sonpirs do vent nocturne. Le vieux Falieri ne parut pas prendre garde au sens des paroles dn chant des gondoliers; il se mil à expliquer h la dogaresse l’origine et les détails de la cérémonie do jour de l’Ascension, qui voit chaque doge noo« vellement élu jeter un anneau d’or dans le sein de la mer, du haut du Buetntoro.

11 énuméra les victoires de la république vénitienne; il dit comment l’Istrie et la Dalmatie avaient été subjuguées par Pierre Lrseolosll, et comment cette conquête avait fait instituer la cérémonie des fiançailles de la mer. Annunziata ne l’écoa^ tait point; son regard, fixé sur les vagues, semblait chercher à l’horizon quelqoe chose d’inconnu; elle prêtait l’oreiUe aux clapotements des flots, qui semblaient répéter le refrain mystérieux du chant des gondelÎM's. Elle mnrmarait tout bas : — « Seniei amare — tenza amare — non puô consolare; » — et des termes reniaient sous ses paupières voilées, et son beau sein se soulevait avec une émotion inexplicable. Falieri poursuivait ses récits sans rien voir; ils arrivèrent ainsi sous la terrasse de sa villa de Giudecca, sans qu’il eût remarqué qo’Annonziata, toni en larmes, n’avait plus ni regards ni pensée. A ce moment, une autre gondole vint toncher le rivage. Elle portait Marine Bodoeri ; les antres passagers étaient des marchands, des artistes et dés gens du peuple ; tout ce cortège monta vers le palais è la suite du doge.

Le jour suivant parut à Antonio d’nne longoeor infinie ; il avait appris de Margaretha que la dogaresse venait de tomber

<36 CONTES EANTASTIQOKS.

dans nne ernelte tristesse, et qn’ayant appris qn’il s’était déguisé la veille pour être auprès d’elle un moment dans la gondole, elle le suppliait de ne plus chercher à la revoir et de quitter Venise. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour notre héros. Sa tète s’exalta; tout danger, toute crainte s’effacèrent de son esprit. Voir à tout prix Ânnunziata, lui parler, tout avouer et mourir à ses pieds, voilà le dernier projet qu’il formait. Vers la brune, il quitta son logis, et parvint à se glisser dans le palais ducal. Gomme il montait sans bruit les degrés du grand escalier, nne vive clarté s’alluma tout à coup devant lui, et, avant qn’il eût pu fuir ou se cacher, il vit s’avancer Marino Bodoeri, suivi de quelques valets portant des flambeaux.

Bodoeri fixa Antonio et lui fit signe de le suivre. Celui-ci, tremblant que le motif qui l’avait amené ne fût découvert, se laissa conduire, tout troublé et respirant à peine. Arrivé dans une salle écartée, Bodoeri s’arrêta, l’embrassa, le remercia de son exactitude, et lui parla du poste périlleux qu’il aurait à défendre cette nuit même. Antonio crut rêver; mais quand sa première surprise se fut dissipée sans qu’il en eût rien laissé paraître, il se trouva initié par les paroles de Bodoeri au secret d’une vaste conjuration dont le chef était le doge en personne, et qui allait éclater dans quelques heures, selon les plans arrêtés par Falieri lui-même. Le bot de ce complot était la destruction de la noblesse, et le doge eût changé son titre contre celui de capitaine général de la république de Venise. Antonio regardait fixement Bodoeri ; et comme il ne répondait rien à toutes ces révélations auxquelles il n’était pas préparé, Bodoeri s’écria furieux : « Lâche ou insensé, qui que tu sois, tu ne sortiras plus d’ici que je ne sache ta résolution. Prépare-toi à mourir pour notre sûreté, ou à prendre les armes pour nous servir. Mais, avant tout, connais cet homme... »

Sur on signe de Bodoeri, Antonio regarda au fond de la chambre. Dans la partie la plus sombre se tenait debout on homme aux trais sombres, mais pleins de noblesse. Antonio ne l’eut pas plutôt envisagé, qu'il tomba à genoux,*et lui te’ndit les bras en criant : — « Mais vous êtes mon père adoptif 1 vous êtes Bertuccio Nenolo, mon bienfaiteur!... » — « Oui, » répondit Nenolo en pressant sur sou cœur Antonio; « oui, je suis Bertuccio, que tu croyais perdu pour toujours. Je viens d’échapper aux cbaiaes duUorbassao, el je suis ici pour dévouer ce qui me

AîWüNZUTA.

reste de forces à l’aiTranchissement de ma patrie. Antonio, ta ne veux pas prendre les armes contre la noblesse, qui opprime Venise par ses exactions de tout genre? Va donc dans la coor da Fontego : tu y liras, écrit en taches de sang, le meurtre de ton père, que les nobles ont égorgé. Quand la seigneurie don> nait à loyer à des marchands d’Allemagne l’emplacement qui porte le nom de Fontego, il fut interdit aux locataires d’emporter dans leurs voyages les clefs de leurs magasins. Ton père avait essuyé une amende pour avoir trangressé cette loi. Mais là ne se borna point l’infamie delà persécution dont il fut l’objet de la part du fonlegaro; car, à sou retour, une descente de justice assista à l’ouverture de ses dépôts, et on y trouva une caisse remplie de fausse monnaie de Venise, qu’une lâche trahison était parvenue à y cacher pendant son absence. Ce seul fait, dont ton malheureux père ne put se justifier que par des serments inutiles, parut suffisant pour lui infliger la peine capitale. Cette sentence inique fut exécutée au milieu du Fontego. Et moi, le dernier ami de ton père, le seul qui soit resté fidèle au culte de sa mémoire, je t’ai recueilli, et caché jusqu’ici le nom de ta famille. Lève-toi maintenant, Antonio Dalburger! Lève-toi, et viens venger le sang de ton pèrel... »

Antonio jura que Sa vengeance serait inexorable.

L’outrage subi par Berluccio Nenolo de la part du chef de la marine Dandulo, qui au milieu d’une querelle avait levé la main sur lui, l’avait entraîné avec son gendre dans un complot qui s’organisait secrètement contre les nobles. Nenolo et Bodoeri usaient de leur crédit pour faire élever Falieri au pouvoir absolu, parce qu’ils espéraient se faire une large part de sa fortune. Dans le plan d’attaque tout était prévu. Une fausse alarme devait faire croire un moment que la flotte génoise entrait dans les lagunes ; à la faveur du désordre qui naîtrait de cette nouvelle répandue de nuit par toute la ville, les conjurés devaient s’emparer de la cloche de Saint-Marc, et sonner le tocsin de la révoluiion. Le combat s’engageait sur tous les points ; les postes étaient enlevés ou égorgés; pas un noble ne devait échapper au massacre, et le doge devait monter au pouvoir absolu sur un pavois de cadavres.

Mais comme il arrive presque toujours, des traîtres s’étaient glissés parmi les conjurés, et le conseil des Dix, prévenu à temps, surveillait leurs conciliabules. Un marchand de peaux de

<38 CONTES EANTASTIQrES.

Pise, Beniian, veolant sauver son ami Nicolo Leooi, membre da conseil (les Di V, avait livré le plan de la conspiration. Le conseil s’était assemblé à San-Salvator, et l'on avait pris toutes les me> sures nécessaires à la sûreté de la ville.

Antonio s'était chargé de faire sonner les cloches de Saint» Marc. Mais en arrivant il trouva la tour gardée par des troupes qui mirent en fuite ses compagnons. Lui-même fut tout heureux de s’échapper à la faveur de l’obscurité. Derrière lui courait à perdre haleine un homme qu’il prit d’abord pour un ennemi. C’était l’honnête Pietro. — a Ami, lui dit le gondolier, tu n’as pas une minute à perdre si tu veux te sauver! Saule dans ma gondole, car tout est perdu! Bodoeri, Nenolo sont enchaînés; le palais ducal est bloqué, et le doge prisonnier de ses propres gardes I »

Antonio se laissa entraîner. Quelques cris lointains et des bruits d’armures, pois un silence morne, voilà toute cette ré» volution d’une heure. Quand l’aurore parut, le peuple à son réveil fut frappé d’un spectacle lugubre.

Le conseil des Dix avait jugé et fait exécuter ses arrêts dans la nuit même. Les chefs des conjurés furent pendus, et leurs cadavres se balançaient au fer des balcons de la Piazetla, en face du palais ducal. Parmi eux on pouvait reconnaître Bertuccio Nenolo et Marino Bodoeri.

Deux jours plus tard, le doge Marino Falieri fut décapité sur la plus haute marche de l’escaUer des Géants...

Antonio Dalburger avait échappé par miracle à ces terribles représailles. Il erra longtemps dans la ville consternée, comme un être privé de raison. 11 ne retrouva son intelligence et le sentiment de sa situation qu’en voyant bondir sur les dalles de marbre la tête du vieux doge.

« Annunziatâ! » s’écria-t-il dans un transport d’effiroi; et courant au palais, il franchit les galeries comme un fou, ouvrant toutes les portes sans qu’il vint à l’idée de qui que ce fût de lui barrer le passage. La vieille Margaretha se retrouva, clopin-clopant et tout éplorée, sur son chemin, comme un présage fatal. Quand ils arrivèrent à l’appartement de la dogaresse, ils trouvèrent Annunziata évanouie sur le plancher. Antonio lui prodigua les plus tendres soins; «t quand elle rou-

ANNVNZIATA. 43|

vril les yeox, son premier regard était plein d’amour et d'épouvante... — « Ohl fayoDS, ma bien-aimée! » s'écria Antonio, fuyons cette ville sanglante !... » Margaretba proposait de chercher un asile à Chiozza, d’où Antonio cltangerait de route pour regagner l’Allemagne, sa patrie. Le bon Pietro lui procura une barque.

A la tombée de la nuit, Annunziata voilée se glissa hors du palais avec son amant et la fidèle Margaretba, qui portait roulée dans sa cape une cassette pleine d’or et de bijoux, lis arrivèrent sans encombre jusqu’au bateau ; Antonio prit les rames et poussa au large d’un bras vigoureux. La lune, écartant les nuages, argentait de ses reflets amoureux l’écume des vagues que fendaient les rames.

L’esquif arrivait en pleine mer, quand fout à coup le ciel se couvrit de teintes plombées. La bise soufflant du nord chassait avec furie les nuages à travers l’espace, et l’horreur des ténèbres, se mêlant aux grondements de l’orage, emportait les fugitifs d’ abîme en abîme. La vieille Margaretba priait Dieu. Antonio, ne pouvant plus résister à l’effort des flots, laissa tomber les rames , et prenant dans ses bras sa bien-aimée, pâle et mourante, la serra sur son cœur avec désespoir.

— «Antonio !... »

— «Annunziata!... »

Ce furent les derniers cris humains qui se mêlèrent aux échos de la tempête.

La mer , grandissant toujours , bondissait jusqu’au ciel , et, tout à coup, écartant ses plus hautes vagues, elle étouffa dans son étreinte de géant les deux amants qu’elle ne pouvait séparer. Le gouffre se referma comme un grand tombeau, et pendant toute cette nuit les voix de l'orage errant à travers les cieux saluèrent de leor glas lugubre les funérailles du doge décapité.

Parmi les tableaux les plus remarquables exposés en 1816 dans le musée de Berlin, tous les regards se fixaient avec enthousiasme sur une macnifique toile du peintre C. Kolbe, membre de l’Académie des Beaux-Arts.

Ce tableau représentait un doge de Venise et la dogaresse, pompensemeat vêtus et debout sur an balcon du palais ducal.

4iO CONTES FANT ASTIQUES.

Les traits do vieillard, encadrés par une barbe argentée, acca-* saient on mélange d’orgueil et de bonté, d’énergie et de posillanimité; — une suave mélancolie était empreinte sur le visage rêveur de la jeune princesse. Derrière ces deux personnages, on homme et une femme âgés déployaient on parasol. Un peu de côté, un jeune homme, appuyé contre la balustrade, soufflait dans une conque marine ; et sur la mer, qui baignait le pied du balcon, se balançait coquettement une gondole dont la tente de velours portait des armoiries de Venise, brodées eu or. Âa fond de la scène, les édifices de la ville se groupaient dans une riche perspective. Sur le cadre doré du tableau étaient gravés ces mots :

Ah ! »enza amare,

Andare sul mare,

Col sposo del mare.

Non puô conaolare.

« Ah ! sans aimer, suivre sur les flots le fiancé de la mer, ne peut me consoler, n

Les curieux qui se pressaient devant cette peinture discutaient avec vivacité la question de savoir si l’artiste avait voulu reproduire des personnages et un fait historiques, ou si sa belle création n’était qu’une œuvre de fantaisie. Un homme d’un aspect imposant s’approcha d’un groupe dont l’entretien s’échauffait de plus en plus : — «Messieurs, » dit-il d’une voix grave, « il arrive quelquefois qu’un artiste jette sur la toile son inspiration telle que le ciel la lui envoie; puis, quand sa page est achevée, le sujet qu’elle représente peut, aux yeux des uns, n’offrir qu’une vague conception poétique , et pour d’autres, retracer un fait, une scène' de la vie ou de l’Iiistoire. Kolbe lui-même ignore peut-être que ce tableau rappelle, avec une frappante exactitude, le doge Marino Falieri et son épouse, la malheureuse Annunziata. »

A ces mots, l’étranger se tut ; mais ceux qui l’écoutaient le prièrent avec instance de leur raconter quelque chose de cette histoire. — Il reprit la parole et raconta les événements qu’on vient de lire.

Quand son récit fut achevé, ceux qui l'avaient écouté restèrent longtemps immobiles devant le chef-d’œuvre de Kolbe. La pensée du peintre s'était révélée dans toute sa puissance.

LE TONNELIER DE NUREMBERG. 4 il

Ce (ablean est une page d’histoire qui lègue aux temps à veuir, mieux que n’eût fait un poëme, le mélancolique souvenir d’Annunziata.

Au commencement do mois de mai de 1580, le respectable corps de métier des tonneliers de la cité libre de Nuremberg célébrait, selon ses vieux usages, la fête annuelle de son institution. Peu de temps avant cette solennité, un des chefs d’état, revêtu de ta qualité de mailre des cierges, s’en était allé de cette vie, et l’on s’occupait de lui choisir un successeur. Toutes les voix s’unirent en faveur de maître Martin.

Maître Martin ne le cédait à nul autre en tout ce qui concernait sa profession. 11 savait fabriquer à merveille des tonnes aussi solides qu’élégantes, et s’entendait mieux que personne à organiser une cave selon les meilleures règles. Sa réputation bien connue grossissait chaque jour sa clientèle toute composée de gens riches et de distinction ; et, grâce au bonheur qui avait favorisé toutes ses entreprises, il jouissait d’une fortune fort considérable pour un homme de son état.

Lorsque l’élection de maître Martin fut connue et proclamée, le conseiller Jacobus Panmgartner, qui présidait l’assemblée, se leva et dit : — « Vous avez parfaitement fait, mes chers amis, de choisir maître Martin pour onde vos chefs d’état, car celte dignité ne pouvait être confiée à un homme plus capable de l’exercer. Maître Martin jouit de l’estime générale, et tous ceux qui le connaissent rendent témoignage à son habileté. Malgré sa richesse, il a conservé les habitudes et le goût du travail. Toute sa conduite est on modèle digne de vous être otfert. Saluons donc notre cher m.atlre Martin , et félicitons-le du choix unanime qui honore et récompense dans sa personne toute une vie de probité et de travail. » En achevant ce diâcoars, Pauingartaer se leva pour faire quelques pas au>

devant da récipiendaire, les bras tendus comme pour y recevoir et presser maître Martin. Mais celui-ci, se levant par pure bienséance, et très-embarrassé de sa corpulence, rendit au conseiller sa révérence assez peu cérémonieusement, et retomba dans son fauteuil, sans paraître se soucier beaucoup des embrassements fraternels de M. Jacobus Paumgarlner. — « Ah fà, maître Martin, reprit le conseiller’, seriez-vous donc peu satisfait d’ètre éln par nous maître des cierges ? »

Le tonnelier, rejetant sa tête en arrière, et frappant des deux mains à petits coups mesurés sa panse rebondie, parut se recueillir au milieu du silence de l’auditoire, puis s’emparant de la parole : — « Eh! mon digne monsieur, » dit-il à Paumgartner, « comment pourrais-je n’ètre pas satisfait de la justice qui m’est rendue ? Et quel est l’homme, je vous prie, assez ennemi de soi-raème pour dédaigner le prix légitime des peines qu’il s’est données ? Chasse-t-on du logis le débiteur attardé qui s’avise de venir un jour solder tout ou partie d’un compte arriéré? Quel a été, mes chers confrères, » poursuivit-il eu sa tournant vers l’assemblée, « le motif qui vous a inspiré l’idée de me choisir? Quelles obligations aurai-je à remplir? faut-il, pour justifier l’honneur de votre choix, savoir pertinemment chaque détail de son métier? je me flatte d’avoir fait mes preuves en construisant, sans l’aide du feu, ma tonne de deux foudres, un chef-d’œuvre connu de vous tous 1 Faut-il. pour vous plaire davantage, réunir des biens et des écus ? venez dans ma maison, je veux vous ouvrir mes coffres et mes armoires; je veux rassasier vos regards du plaisir de compter en masse des sacs d’or et de la vaisselle d’argent d’un poids assez notable. Si, pour flatter votre vanité, le nouvel éla mailre des cierges doit attirer sur lui l’humble respect des petites gens et la considération des gros seigneurs, demandez à l’élite des citoyens de notre bonne ville de Nuremberg, demandez au noble évêque de Bamberg quelle opinion ils se sont faite de maître Martin. Je ne crains, Dieu merci, ni comparaison, ni critique. »

Là-dessus, maître Martin, satisfait du discours qu’il venait d’improviser, se rejeta en arrière au fond de sou fauteuil, et, frappant de nouveau son gros ventre, il roula autour de lui des regards qui appelaient des applandissements ; puis, voyant que son auditoire restait muet, excepté quelques aocés da

LE TONXELIEn DE NUREMBERG. 443

toux qui signifiaient assez distinctement le mécontentement de quelques-uns de ses confrères, il ajouta quelques mots pour ramener à lui les esprits, que sa fierté venait de blesser. — « Recevez, » leur dit-il, « mes remercîments bien sincères pour un choix qui vous honore ; car vous avez tous senti que la dignité de mailre des cierges devait récompenser à juste titre l’homme qui a rehaussé de tant d’éclat la respectable corporation des tonneliers. Vous savez tous que je remplirai avec zèle les devoirs qui me sont prescrits. Chacun de vous trouvera sans cesse auprès de moi conseils et assistance. Je défendrai comme miens les privilèges de tous ; et, pour sceller le pacte de dévouement qui doit nous unir, je vous convie à un banquet d’amitié qui aura lieu dimanche. C’est en sablant joyeusement quelques vieux flacons de johannisberg que noos conviendrons des mesures à prendre, d’un commun accord, pour assurer protection à l’intérêt général. »

Cette gracieuse improvisation produisit un effet merveilleux. Tous les visages royounèrent , toutes les voix entonnèrent de bruyantes acclamations qui élevaient aux nues la capacité, le mérite et la lijiéralité de maître Martin. Chacun vint à son tour embrasser le nouveau maître des cierges, qui se laissa faire par les uns sans trop grimacer, et qui daigna même accorder à quelques-uns la faveur de leur tendre sa main calleuse.

Il fallait que le digne conseiller Jacobos Pauragarlner passât devant le logis de maître Martin, pour retourner chez lui. En arrivant devant la porte du tonnelier, Jacobus,^après un signe d’adieu, allait continuer son chemin, lorsque maître Martin, tirant son bonnet de peau, et s’inclinant aussi bas que pouvait le lui permettre sou énorme obésité, lui adressa ces paroles : — « Ne pourrais-je avoir l’honneur de recevoir pour quelques moments, dans mon humble domicile, ce cher monsieur le conseiller .î* Je serais trop heureux qu’il voulût bien me faire encore jouir de sa précieuse conversation. »

— «.Ma foi, maître Martin, » répondit Paumgarlner, «je ferai très-volontiers un petit relais sous votre toit; mais, eu vérité, vous Êtes trop modeste eu parlant de ce qui est à vous; comme

U4 CONTÉS PANTASTIQOES-'

si l’on ignorait que voire humble domicile, ainsi qn’il Tons plaît de l’appeler, est plus amplement garni que tout autre d’une foule de meubles et d’objets de prix dont la rareté et l’élégance font envie aux plus riches bourgeois de Nuremberg; et je gage en outre qu’il n’est pas un grand seigneur qui ne fût bien aise de posséder un tel bijou. »

Or il n’y avait nulle exagération dans les louanges que le conseiller donnait à l’habitation du tonnelier; car dès que la porte s’ouvrait, le péristyle, d’architecture exquise, offraitdéjà le gracieux effet d’un petit salon de fantaisie. Le plancher figurait une mosaïque en bois fort artistemcut combinée ; les panneaux delà boiserie encadraient des peintures qui n’étaient pas sans mérite, et des bahuts, sculptés par les meilleurs ouvriers de l’époque, se dressaient le long des murailles.

11 faisait, à l’heure où nous voyons entrer ces deux personnages, une étouffante chaleur; un air tiède et lourd oppressait la poitrine en entrant dans les appartements. Aussi maître Martin conduisit son hôte dans une petite pièce disposée de telle sorte qu’un courant d’air frais y circulait sans cesse; cette pièce ressemblait à une salle à manger, elle était garnie des meubles et de la vaisselle nécessaires à de splendides festins. En entrant, la voix sonore de maître Martin appela Rosa; c’était la fille unique du propriétaire de céans.

Mademoiselle Rosa parut sur-le-champ.

Toutes les plus belles créations du grand Albrecht Durer ne sauraient donner l’idée d’un aussi parfait ensemble des grâces féminines. Figurez-vous une taille souple et frêle comme la lige d’un blanc lis; — des joues où les roses se mêlaient à l’albâtre ; — une bouche ornée de toutes les séductions; — un regard empreint d’une mélancolie mystérieuse qui s’abritait sous de longues paupières couronnées de sourcils d’ébène, et chatoyait comme un doux reflet de la lune de mai; des cheveux rnisselant à flots de soie sur des épaules de vierge; — et vous n’aurez encore qu’une faible idée de tous les attraits de celte jeune et intéressante personne, qui tenait de l’ange plus que de la femme. On eût cru voir vivre la belle Margareth de Faust, dont le peintre Cornélius a si bien saisi l’idéal.

La charmante Rosa fit à son père une révérence enfantine, et lui prit les mains, qu’elle baisa avec un respect plein de tendresse. A l’aspect de celte suave créature, le visage du vieux

Jacobas se convrit d’une chaude rougeur, et le feu presque éteint de son antique jeunesse fit jaillir quelques étincelles do sa cendre depuis si longtemps refroidie. L’honorable conseiller se ranima pour un instant, comme un pâle rayon du soleil couchant colore, avant de s’évanouir, d’une dernière teinte de flamme , les feuillages brunis d’un paysage d’automne. —

« Certes, a s’écria-t-il, « maître Martin, vous avez là un trésor qui vaut à lui seul tous ceux que renferme votre logis; et si nos vieilles barbes tremblotent de plaisir quand nous regardons de si doux attraits, il ne faut pas s’étonner de l’etTet qu’ils * pourraient produire sur la jeunesse. Je suis sûr que votre Hosa cause bien des distractions à l’église aux jouvenceaux du voisinage, et que dans les réunions où fohàtrent les jeunes filles, les galanteries et les bouquets sont pour elle seule!... Et je gage que pour la marier à tout ce qu’il y a de mieux dans Kuremberg, vous n’aurez, cher maître Martin, que l’embarras du choix.»

Au lieu d’écouter avec plaisir les louanges du conseiller, maître Martin fronça le sourcil d’un air mécontent, et après avoir ordonné à sa fille d’apporter on flacon de son meilleur vin du Rhin, il dit à l’ardent Jacobns.qui regardait Rosa se retirer rouge comme une cerise et les yeux pudiquement baissés : — «Vous avez raison, monsieur le conseiller; j’avoue que ma fille est douée d une beauté remarquable, et j’ajoute qu’elle possède en outre de précieuses qualités. Mais il ne faut point parler de ces choses-là devant une jeune fille; et quant à ce qu’il y a de mieux dans la ville de Nuremberg, je n’y pense guère, en vérité, pour me choisir un gendre. »

Rosa, qui rentrait en ce moment, déposa sur la table un flacon et deux verres de cristal superbement taillés. Les deux vieillards prirent place l’un en face de l’autre, et maître Martin versait dans les verres sa liqueur de prédilection, lorsque le pas d’un cheval retentit sur les pavés devant la maison. Rosa courut voir ce que c’était, et revint annoncer à son père qu’un vieux gentilhomme, nommé Heinrich de Spangenberg, désirait lui parler.

— «Bénie soit cette journée!» s’écria le tonnelier, «puisqu’elle m’amène la plus noble et la plus libérale de mes pratiques. Il s’agit sans doute de quelque commande importante. M. de Spangenberg est un homme à bien recevoir! » En

446 tontes FANTASTlQfES.

disant cela, maître Martin courut au-devant du nouveau venu, aussi vite que pouvaient le lui perincllre ses vieilles jambes.

Le vin de Hocliheim étincelait dans le cristal de Bohème à À facettes, et les trois personnages sentirent bientôt s’épanouir en eux une vie nouvelle; mainte histoire égrillarde fut par eux débitée sans trop de scrupule, à tel point que le buste de maître Martin flottait sur son énorme ventre, de ci, de là, en laissant i^cliapper d’énormes éclats de rire. Le conseiller Jacobus luimême sentit se dérider sa face de parchemin.

Rosa ne tarda guère à rentrer dans la chambre avec uue élégante et proprette corbeille d’osier, d’où elle tira une nappe blanche comme la neige ; le couvert fut mis en un clin d’œil, et le dîner de maître Martin parut de fort bonne mine. Panmgartner et Spangenberg ne pouvaient détacher leurs yeux de cette admirable jeune fille, qui les invita de sa plus douce voix à partager le repas de son père , qu’elle avait apprêté ellemême; et maître Martin, abîmé dans son fauteuil et les mains jointes, la contemplait avec l’orgueil d’un père idolâtre. Gomme elle allait se retirer discrètement, le vieux Spangenberg s’élança de son siège avec la prestesse d’un tout jeune homme, et, saisissant la jeune fille par sa taille, il s’écria, les yeux tout humides de larmes : — «O cher ange! ô enfant du ciel! » Puis il pressa sous ses lèvres, à deux ou trois reprises, le front de la belle vierge, et retomba sur son siège, en proie à une triste préoccupation.

Le conseiller Jacobus proposa de vider un plein verre en l’honneur de Kosa. — « Je vous dis, maître Martin, » s’écriat-il , «et le digne seigneur Spangenberg est sûrement de mon avis, je vous dis que le ciel vous a fait un cadeau inappréciable en vous dounant cette jolie fille ; et je la vois déjà, dans un prochain avenir, femme de quelque haut personnage, avec un bandeau de perles au front et on carrosse des plus coquets, chargé des plus illustres blasons ! »

— a Lu vérité, messieurs,» reprit maître Martin, «je ne comprends guère l’empressement que vous mettez à parler d’uoe chose qui ne m’occupe pas moi-même. Rosa compte à

I,K TONNELIER DE MTREMBEUr.. <47

peine dix-huit ans, et certes, à cet âge, une fille ne doit pas encore songer à quitter son père pour un f-poux. Dieu sait ce qui l’attend plus lard ; mais ce dont je puis répondre, on homme assuré du fait, c’est que nul noble ou bourgeois, fùt-il riche k monts d'or, n’aura le plus petit droit à la main de ma fille, s’il n’a fait preuve auparavant de l’adresse la plus consommée dans les travaux de la profession que j'honore et que je cultive depuis un demi-siècle. Tout ce que je lui demande, après cela, c’est d’obtenir l’amour de ma fille, dont je ne forcerai jamais l’inclination. »

Spangenberg et le conseiller fixèrent sur maître Martin des regards ébahis. — «Ainsi donc, » dit l’un d’eux après une panse, « votre fille est condamnée à n’épouser jamais qu’un artisan,' un ouvrier tonnelier?»

— « Dieu le veuille ! » reprit maître Martin.

— « Mais, » poursuivit Spangenberg, « si un maître d’une autre profession, ou bien un artiste déjà célèbre par ses oeuvres, vous demandait sa main, et si votre fille l’aimait, que décideriez-vous ? »

— « Mon jeune ami , dirais-je à ce godelureau , » répliqua inatlre Martin en se renversant au fond de son fauteuil, « montrez-moi pour chef-d’œuvre une belle tonne de deux foudres pareille à celle que j’ai fabriquée moi-même dans mon jeune temps. Et, s’il ne pouvait satisfaire à un désir aussi légitime, je ne le jetterais pas positivement hors de chez moi, mais je le prierais, avec toute sorte d’égards, de n’y jamais remettre le pied. »

— « Pourtant, » repartit Spangenberg, « si le jeune amoureux vous répondait humblement qu’il ne peut vous offrir un pareil travail , mais qu’on a élevé d’après ses pians cette magnifique maison qui se dresse avec orgueil au coin de la place (lu marché, certes un pareil travail vaudrait bien l’œuvre de maîtrise de toute autre profession. »

— « Eh 1 pour Dieu, mon digne hôte, » s’écria do nouveau le tonnelier, « ne prenez donc pas tant de peine pour me faire songer à des idées qui no sont guère utiles en ce moment , et auxquelles j’accorderais, dans tous les cas, peu de crédit. Mon vouloir est que l’époux de ma fille exerce ma profession et l’honore ainsi que je l’ai fait, car je maintiens que c’est le premier métier du monde. Ce n’est pas le tout que de cercler un

Us CONTES FANTASTIQt'ES.

lonneaa , l’esprit de l’état consiste à savoir gouverner et bonifier les vins généreux. Pour faire un tonneau régulier, il faut savoir calculer et jauger; puis il faut une main bien liabile pour assembler les douves et les lier solidement. Je suis le plus heureux homme du monde quand j'entends, du malin au soir, les klipp, klapp, klipp, klapp du marteau de mes joyeux compagnons ; et quand l’ouvrage se termine, se polit, s'élégante, et quand je n’ai plus qu’à y appliquer le signe du maître, en vérité je suis fier de mon travail comme Dieu dul l’être de la créalion. Vous parlez du métier d’architecte; mais quand la maison est bâtie, le premier rustre qui dormait sur des écus peut l’acheter, s’y établir, et du haut de ses balcons se moquer de l’artiste qui passe à pied dans la rue. Et que répondre au rustre?... Âu lieu qu’en notre état nous logeons la plus généreuse, la plus noble des créatures. Vive le vin et les tonneaux, je ne vois rien au delà! »

— « .\pprouvé ! » fit Spangenberg en viciant son verre. «Mais toutes les belles et bonnes choses que vous venez de dire ne démontrent pas que j’aie si grand tort, ni que vous ayez tout à fait raison. Je suppose à présent qu’un homme de race illustre

et de princière noblesse vienne vous demander votre fille

Il y a des heures dans cette vie, maître Martin, où les esprits les plus entêtés réfléchissent plusieurs fois avant de laisser échapper certaines occasions qui ne se prodiguent pas... »

— « Eh bien ! » cria maître Martin en se levant à demi , l’œil en feu, le cou tendu, la voix brève : «eh bien ! je dirais à ce gaillard-là, de race illustre et de princière noblesse : — Mon brave monsieur, si vous étiez tonnelier, on pourrait en causer; mais... »

— « Mais,» interrompit le vieux gentilhomme, qui s’obstinait à ne pas perdre le fil de son idée, «mais si, quelque jour, un jeune et brillant seigneur venait à vous, entouré de tout l’éclat que pourraient lui donner sa richesse et son rang, et s’il vous priait avec instance de lui donner votre petite Rosa? »

— « Je lui fermerais au nez portes et fenêtres, et je triplerais les verrous ! » hurla maître Martin ; « et je lui dirais par le trou de la .‘■crrurc : — Allez plus loin, mon beau seigneur ; ce n’est pas pour vous que fleurissent les roses de mou jardin. Ma cave et mes ducats sont fort de votre goût, j’en suis sûr, et vous feriez

LK TONNELIEn DE NÜREMBERG. <49

à ma fîllette l’honneur de l’accepter par-dessus le marché ? Filez, filez, mon gabntl... »

Ces paroles firent monter le rouge au front du vieux gentilhomme. Il s’accouda sur la table, parut méditer quelques instants, puis il ajouta, les yeux baissés et d’une voix grave, à travers laquelle perçait, comme malgré lui, une certaine émotion : — a Maître Martin, vous êtes roide en affaire ; mais voyons votre dernier mot. Je suppose que le jeune seigneur dont je viens de vous parler soit mon fils, et que je l’accompagne auprès de vous pour appuyer sa demande; nous fermeriez-vous au nez votre porle, et penseriez-vous que nous sommes attirés par l'appàt de votre cave et de vos ducats? >>

— « A Dieu ne plaiseque j'aie jamais une pareille idéede vous, mon digne seignenr, » reprit le tonnelier; «je vous ferais un accueil honorable et tel que vous le méritez, et je me mettrais moi-même aux ordres de si respectables visiteurs. Quant à ma fille, je vous le répète... Mais, en vérité, je vous le demande, à quoi bon tuer le temps à résoudre de si singulières questions? Nous oublions nos verres pleins, en discutant des choses qui ne sont ni du moment ni de nos âges. Laissons là, je vous prie, les gendres imaginaires et le mariage futur de Rosa, et buvons à la santé de votre fils, qu’on dit être le plus galant jouvencel de Nuremberg. »

Les deux interlocuteurs trinquèrent avec le conseiller Jacobus Paumgartner, qui depuis longtemps écoutait leur conversation sans y mêler un mol. Spangenberg ajouta d’un air contraint : — « Ne croyez pas , maître Martin , que tout ce que nous venons de dire ait le moindre côté sérieux; c’est de ma part une pure plaisanterie; car vous comprenez bien que mon fils, à moins qu’il ne devint fou d’amour de quelque fillette, ne peut et ne doit choisir son épouse qu’au sein des plus nobles familles. Il n’était pas besoin de prouver si chaudement que votre Ro.sa ne saurait lui convenir, et vous auriez pu, ce me semble, mettre moins d’aigreur dans vos réponses... »

— « Certes, je me hâte de vous en dire tout autant,» répliqua vivement le tonnelier; «je plaisantais ainsi que vous. Quant à l’aigreur que vous me reprochez, elle n’existe nullement: et si j’ai quelque fierté, pardonnez-la, je vous en prie, à ma position. C’est orgueil de métier. Vous ne trouverez pas dans toute la contrée un tonnelier de ma force, exerçant sa profession sans

cliaclatanisme et sans souci delà criliquc; et ce flacon que nous venons de vider, et que je suis prôt à faire remplacer, est le meilleur parant de mon savoir-faire. »

Spaiicenberp ne répondit plus ; il paraissait mortifié, ou sous l’empire d'une rêverie très-intime. Le docte conseiller Paumgarlner essaya d’amener l’entretien sur un autre terrain. Mais, ainsi qu’il arrive après une ardente préoccupation , les esprits trop tendus s’étaient relÂcliés tout à coup; quelque chose de fiévreux courait à leur insu dans les veines de ces trois hommes. Tout à coup le vieux Spangenberg, quittant la table, appela ses valets et sortit de chez maître Martin sans dire adieu et sans parler de revenir.

Maître Martin le regarda partir de la sorte avec quelque regret; et, comme Paumgartner allait également se retirer, — O Savez-vous, » lui dit-il, « que je ne puis m’expliquer l’air chagrin de ce digne M. Ileinrich Spangcnberg? »

— «Cher Martin,» répondit le conseiller, «vous êtes le meilleur homme que je connaisse, et vous devez certainement tenir à l’état qui vous a procuré honneur et richesse. Mais prenez garde que ce sentiment-là ne vous égare quelquefois. Déjà, ce matin , dans l’assemblée des maîtres de la corporation , vous avez parlé de manière à vous faire plus d’un ennemi; quelque indépendant que vous puissiez être, est-il généreux d’abaisser les autres? Voyez encore ce qui vient de vous arriver. 'Vous ne pensiez guère, sans doute, à prendre pour autre chose que pour plaisanterie les paroles de Spangenberg ; et pourtant souvenezvous avec quelle amertume vous avez presque traité de cupides et d’aigrefins les gens de noblesse qui pourraient songer à la main de votre fille. Ne pouviez-vous loi répondre , ce qui eût été plus convenable et plus vrai , qu’une pareille proposition, venant de sa part, vous eût fait revenir de vos préjugés les plus décidés? Vous vous seriez séparés d’une façon beaucoup plus agréable, et sans que rien pût davantage blesser, on jour ou l’autre , ce que vous appelez vos principes. »

— «A votre aise, mon cher conseiller,» répondit maître Martin. « Je conviens que j’ai pu avoir tort ; mais aussi pourquoi ce diable d’homme me tirait-il ainsi les paroles dn gosier? »

LE T0\:1ELIER DE NÜREMBERfi. 451

— « Mais encore, » reprit Paumgarincr, « quelle monche vous pique de faire épouser de force un tonnelier h votre fille? N’estce pas blesser les plus saintes lois de la Providence que de vouloir limiter le cercle des affections d'une jeune fille? et no craignez-vous pas qu’il en résulte pour vous et pour votre enfant les plus déplorables résultats?»

— « Oui, je sens bien à I beure qu’il est, » repartit le tonnelier en hochant la tête, «je vois que j’aurais dû vous dire tout de suite la vérité. Vous croyez que ma résolution de n’accepter pour gendre qu’un tonnelier vient d’un amour exagéré pour ma profession? Non, ce n’est rien de cela; j’ai un motif caché. Asseyez-vous là, mon cher Jacobus, et écoutez-moi, en buvant à petits coups ce flacon que, dans sa mauvaise humeur, Spangenberg a laissé plein. Trinquons, je vous prie, faites-moi ce plaisir. »

Paumgartner ne comprenait rien aux bonnes grâces dont le comblait maître Martin : c’était une chose si contraire à ses habitudes qu’il avait tout lieu d’en rester surpris. Maître Martin ne lui laissa pas le temps d’y songer beaucoup , et commença le récit suivant :

— «Je vous ai conté quelquefois que ma pauvre femme mourut en donnant le jour à ma Rosa. Près d’elle vivait encore, si c’est exister que de vivre ainsi, une vieille aïeule couverte d’infirmités, et par-dessus tout, paralytique. Un jour, Rosa dormait, bercée par sa nourrice, dans la chambre de l’a'ieule; et moi, je contemplais cette chère eufant avec une sombre et muette mélancolie, puis mes regards se reportaient sur la pauvre malade; mais la voyant si calme, si immobile, je me prenais à penser qu’elle n’était peut-être pas trop à plaindre. Tout à coup, je vis son visage blême et ridé se colorer d’une teinte légèrement pourprée. Elle se souleva, étendit ses bras avec autant de facilité que si un miracle l’eût guérie , puis elle articula ces mots : « Rosa, ma bonne Rosa! » La nourrice lui présenta l’enfant , et figurez-vous ce que je dus éprouver de surprise mêlée d’effroi, lorsque la vieille aïeule entonna, d’une voix claire et vibrante, un lied à la façon de Hans Berchler, l’aubergiste de VEsprit, à Strasbourg :

«Tendre fillette aux joues si roses, Rosa , écoule mon conseil. Veux-tu te préserver de souffrances et d’ennuis? N'aie point d’orgueil, ne critique personne, et garde-toi des vains.

désirs. Prête l’oreilie à mes paroles, si tu veux que la fleur du Lonheur s’épanouisse parmi tes jours, et que Dieu t’accorde sa bénédicliou ! »

«Après avoir chanté plusieurs couplets du même genre, l’aïeule déposa l'enfant sur la couverture, et passant sur sa petite tète d'ange sa main osseuse et toute ridée, elle murmura quelques mots que Je n’entendis pas ; mais son attitude annonçait qu’elle priait. Puis elle retomba dans sa torpeur, et, au moment où la nourrice sortait de la chambre avec l’enfant, elle rendit le dernier soupir sans agonie. »

— « C’est une bizarre histoire,» dit Paumgartner après avoir écouté l’anecdote de maître Martin. «Mais expliquez-moi, Je vous prie, quels rapports peuvent exister entre la chanson de votre aïeule et l’avenir de Rosa, dont vous tenez si exclusivement à faire la femme d’un tonnelier. »

— «Comment ne comprenez-vous pas,» s’écria maître Martin, « que les vertus modestes recommandées à Rosa ne peuvent se rencontrer sûrement que dans un ménage de bons et honnêtes travailleurs? La vieille parlait aussi dans sa chanson de maison proprette, de flots parfumés et de petits anges aux ailes de feu; la maison proprette ne saurait avoir plus d’élégance qu’une tonne faite comme chef-d’œuvre de compagnon passé maître; — les flots parfumés sont les vins généreux dont s’emplit le chef-d’œuvre du tonnelier; et quand le vin bouillonne et fermente, les bulles qui montent du fond à la surface ne vous semblent-elles pas les petits anges aux ailes vermeilles? C’est bien là. Je vous assure, le sens des paroles mystérieuses que marmottait la vieille aïeule; et comme cette explication me convient, J’ai décidé que Rosa n’épouserait qu’un tonnelier. »

— « Mais, » reprit le conseiller , « croyez- vous qu’il suffise d’interpréter ainsi de vaines paroles , au lieu de vous laisser guider par les inspirations de la Providence, qui sait toujours bien mieux que nous ce qui convient à notre bonheur? El J’ajoute qu’il me paraîtrait assez Juste et sage de lai.sser au cœur de votre fille le soin de chercher un époux digne d’elle... »

— « Sjornelles que tout cela ! » s’écria maître Martin en frappant du poing la table. «Je vous dis et répète que Rosa doit être la femme du meilleur tonnelier que Je pourrai découvrir. »

Lo docteur Jacobus Paumgartner se serait volontiers emporté

contre la singnlière obsUnalion de maître Martin, mais il ent le bon esprit de se contenir, et se levant pour prendre congé , — « Les lieures galopent, » dit-il à son hôte; « laissons là nos verres vides et nos discussions, qui ne le sont guère moins.»

Comme ils sortaient de la maison, l’un pour se retirer, l'autre pour le reconduire, ils aperçurent une jeune femme accompagnée de cinq petits garçons. — « Ah ! mon Dieu I » s’écria Itosa, tt Valentin est mort, car voilà sa femme et ses enfants. » — a Qu’entends -je ! » dit maître Martin; «Valentin serait mort? Ah! quel affreux malheur! c'était le plus habile de mes compagnons, et le plus probe que j'aie jamais connu ! Il s’étail blessé avec sa doloire il y a quelques jours. La plaie s’est envenimée ; la gangrène sera venue en aide à la fièvre, et le pauvre diable meurt à la fleur de ses années! » Puis, comme la jeune femme tout éplorée se plaignait de voir ses enfants voués à la misère, — « Comment donc. » s’écria de nouveau maître Martin, «comment pouvez -vous penser que je vous abandonne après que votre mari est mort à mon service? Non pas, bonne femme, il n’en sera pas ainsi tant que vivra maître Martin, et aussi longtemps que Dieu lui conservera sa fortune. Yous êtes tous de ma famille à dater d’aujourd’hni. Demain, vous irez vous établir avec ces enfants-là dans ma métairie au dehors du Frauenlhor, et j’irai vous y voir tous les jours. Vous prendrez le gouvernement de mon ménage , et j’élèverai vos garçons de façon qu’ils deviennent de braves et solides ouvriers. Vous avez encore un vieux père qui travaillait fort bien dans sou temps; si ses forces ne lui permettent plus de faire grande besogne, il pourra toujours s’utiliser de quelque manière. Âmenez-lc donc aussi ; vous serez tous les bienvenus, n

A ces mots la pauvre veuve ressentit une telle joie, qu’elle faillit s’évanouir de saisissement. .Maître Martin lui serra les mains affectueusement, pendant que les petits enf.mts, que Rosa comblait de caresses, s’accrochaient de tous côtés à ses habits. Le conseiller Jacobus Paumgartner ne put retenir une grosse larme. — « Maître Martin , » s’écria-l-il, «vous êtes un homme unique; et de quelque humeur qu’on vous trouve, il n’y a pas moyen de se fâcher avec vous! »

El tous deux SC séparèrent.

Sur un plateau de verdure, d’où le regard se perd au loin parmi les horizons fleuris, voyez-vous ce beau jeune homme assis, en simple costume d’ouvrier qui n’ôte rien à sa bonne mine? Friedrich est son nom.

Le soleil esté demi plongé dans la pourpre du soir, et ses derniers rayons jaspent de flammes roses le fond du ciel. Au loin s’élancent dans les airs les flèches dentelées de la ville royale de Nuremberg; le silence règne dans la campagne déserte ; l’ombre s’allonge et gagne de proche en proche. Le jeune ouvrier est accoudé sur son sac de voyage, et sou regard animé semble interroger les profondeurs de la vallée. Sa main distraite efieuille les pétales de quelques marguerites et les laisse emporter au souffle de la brise. Puis ses yeux peu à peu se voilent et s’assombrissent, sa poitrine se soulève gonflée par une secrète émotion, et des larmes s’échappent goutte à goutte de ses paupières à demi closes. Mais une pensée soudaine lui rend sans doute le courage et la force; car il relève son front, ouvre ses bras comme pour étreindre un être chéri , cl sa voix fraîche et pure improvise une de ces chansonnettes naïves que les enfants delà vieille Allemagne imaginent si bien :

«Je te revois, ô douce patrie! Loin de toi , mon cœur fidèle ne t’a pas oublié ! — Nuages de pourpre qui voilez les horizons de ma patrie, de votre sein semblent neiger des roses! — O mon cœur, bondis de joie dans ma poitrine! car chaque pas me rapproche de la rose qui a mes amours! — Crépuscule d'or, manteau du ciel , douces clartés du soir , soyez mes messagers d’amour; portez à celle que je chéris les larmes de la joie et le baiser du retour. — Et si je mourais avant de la revoir, si ma petite rose aimée vous demandait ce que je suis devenu, diteslui que mon cœur s’est enseveli dans son amour.»

Quand Friedrich eut chanté , il tira de son bissac un petit morceau de cire, l’amollit à la chaleur de sa poitrine, et modela sous ses doigts une jolie rose A cent feuilles; et tout en faisant ce travail délicat, il redisait à demi-voix les couplets de sa chansonnette, sans faire attention à un autre jeune homme debout devant lui et fort attentif à examiner son travail. —

« Eh mais, vraiment, mon ami, » dit le nouveau venu, « c’est un ciiarmant ouvrage que vous faites là. » Friedrich tout surpris leva les yeqx , et fixant l'étranger avec une expression douce et calme, — «Comment pouvez-vous,» lui dit- il, «mon cher monsieur , trouver quelque mérite à ce qui n’est pour moi qu’une distraction passagère?» — «Diable! » reprit l’inconnu, « si vous traitez de distraction l’œuvre que vous faites à cette heure avec une si piquante perfection , il faut que vous soyez quelque artiste de haut renom. Je suis doublement charmé du hasard qui cause notre rencontre, car je suis tout ému de la délicieuse chanson que vous gazouilliez si bien à la manière de Martin liæsclier, et j’admire en outre l’adresse avec laquelle vous saisissez l’idéal de la forme. Jusqu’où pensez-vous continuer ce soir votre voyage? » — « Le but est devant nous, » répondit Friedricli. «Je retourne dans ma patrie, je reviens à Nuremberg. Mais voilà que le soleil se couche, la nuit tombe, et je vais chercher un asile au prochain village. Demain l’aurore me retrouvera sur la roule de Nuremberg.» — «Achevons donc ensemble le voyage, » s’écria l’inconnu ; u nous partagerons ce soir le même gîte, et demain nous entrerons ensemble à Nuremberg. » A ces mots, Iteinhold , c’était le nom du jeune homme, se jeta sur l’herbe à côté de Friedrich , et continuant ses questions , — « N’èles-vouspas, » lui dit-il, « un artiste fondeur? Je suppose , d’après ce que je vous ai vu modeler, que vous travaillez d’ordinaire les matières d’or et d’argent? » — «Hélas! mou cher monsieur, » répondit Friedrich sans lever ses regards, qui depuis un moment fixaient la terre, «je ne suis ni digue du beau nom d'artiste, ni capable d'exécuter tout ce que vous supposez. Je ne suis, il faut vous le dire, qu’un pauvre ouvrier tonnelier, et je vais à Nuremberg avec l'espoir de travailler chez un maître dont la renommée est répandue dans toute l’Allemagne. .\u lieu de jeter au moule ou de ciseler des figures, je fuis tout simplement des cercles de tonneaux. » — « Eh! pardieu! » s’écria Heinhold , « me croyez-vous assez stupide pour dédaigner votre profession? Lne confidence eu vaut bien une antre : sachez donc que, moi aussi, je suis tonnelier? »

Friedrich interrogea d’un coup d’œil tout le personnage qui lui parlait ainsi; car l’équipage de Heinhold ne ressemblait guère à la mise d’uu ouvrier lonuelier. Son haut-de-chausses

noir était de fine étoffe, avec des crevés en velours ; une large et courte dague pendait à son côté, et pour coiffure il avait une barrette ornée d’une longue plume tombante; on eût dit, à le voir, que c’était quelque riche marchand ; et pourtant il y avait dans toute sa personne je ne sais quoi d’excentrique et d’extrêmement dégagé qui devait faire taire une pareille supposition. Reinhold, comprenant le doute de Friedrich, tira de sou sac de voyage un tablier de tonnelier et une doloire : — « Vois donc, ami,» dit-il à Friedrich; « penses-tu encore que j’aie menti, et que je ne sois pas un simple ouvrier comme toi? Je conçois ta surprise de me voir aussi splendidement accoutré; mais elle cessera tout d’abord dès que tu sauras que je viens de Strasbourg, où les plus modestes compagnons tonneliers sont mis comme des princes. Autrefois j’avais bien cherché à sortir de l’ornière pour me lancer dans la carrière aventureuse des arts ; mais je suis bien guéri de cette fantaisie, au point qu’à cette heure je ne vois rien au-dessus de mon état de tonnelier, et j’y ai même attaché des espérances d’avenir. Mais toi , camarade, à quoi penses-tu? ton visage est triste, et ton regard semble craindre d’entrevoir l’avenir? Tout à l’heure tu chantais avec un sentiment mélancolique , et je croyais, sous l’empire d’une bizarre fascination, que tes suaves accents sortaient de ma poitrine pour passer dans la tienne; — on dirait que ton cœur s’ouvre devant moi comme un livre. Donne -moi ta confiance entière; et puisque nous allons l’un et l’autre nous fixera Nuremberg , formons entre nous, dès ce moment, une liaison de solide amitié.»

Friedrich jeta ses bras au coup de son nouvel ami. — «Oui,» pour.^uivit-il, « plus je te regarde, et plus je sens s’accroître ma sympathie. Au fond de mon cœur vibre une voix secrète qui semble répondre au doux appel de l’amitié. Ohl je veux que mon âme se mêle à la tienne; car il y a dans la vie des choses que le cœur seul sait comprendre, des douleurs qu’il a seul le secret d'adoucir; écoute donc l’Iiistoire du peu d’événements qui ont traversé ma vie. Dès mon adolescence, j’avais rêvé pour moi la gloire de l’artiste. J’aspirais au bonheur d’égaler dans l’art de fondre et de ciseler le métal maître Peter Fischer ou Benvenuto Cellini. J’ai fait mes premiers essais sous les yeux de Johannes Hoizschuer, le plus célèbre graveur d’argent de ma patrie. Ce maître était fréquemment visité par M. Tobias

Martin, le tonnelier, qui menait avec lai sa fille , la délicieuse Rosa. Je devins amoureux de cette jeune fille, sans pouvoir m'expliquer le mystère de celle passion. Je quittai mon pays, et je vins à Âugsboiirg pour accélérer les progrès de mon appreulissage; mais, à peine éloigné de celle qui s’élait emparée de mon cœur et de toutes mes pensées, je n’eus plus devant les yeux que la céleste image de Rosa. Le travail me devint pénible, fastidieux; je n’avais plus qu’une seule étude, celle des moyens d’arriver à la félicité que je rêvais. Enfin la nouvelle m’étant venue que maître Martin avait déclaré à tout le monde qu’il ne donnerait sa fille qu’au plus habile tonnelier de la ville, je renonçai sur-le-cbamp à ma vocation d'artiste pour devenir ouvrier. .Aujourd’hui je reviens à Nuremberg prier maître Martin de m'accepter parmi ses compagnons. Mais à mesure que j'approche du terme de mes vœux et que je pense à Rosa, que les années ont dù bien embellir , la timidité et la crainte d’étre éconduit se disputent mon iîme ; car j’ignore si je suis aimé, si je puis jamais espérer'de l'être! »

Reinhold avait écouté l’histoire de Friedrich avec une attention muette. Quand cette confidence fut achevée , il reprit la parole; mais ses treaits exprimaient une anxiété douloureuse qu’il s’efforcait en vain de combattre. — « Est-il bien vrai, » dit-il enfin, u que Rosa ne vous a jamais donné de gages d’affection?»— «Jamais!» s’écria Friedrich; «Rosa n’était qu’une enfant lorsque je partis de Nuremberg. Je puis supposer sans vanité que je ne lui étais pas désagréable; quand je cueillais pour elle les plus belles fleurs du jardin de M. Iloizschuer, elle

me remerciait toujours par un angélique sourire ; mais »

— « 11 me reste donc encore une lueur d’espoir! » s’écria Reinhold avec une explosion de vivacité qui fit tressaillir son ami. Sa haute taille venait de se dresser, sa large dague résonnait à son flanc, et son regard flamboyait.... — « Pour Dieu,» demanda Friedrich, «que se passe-t-il en toi?... » Et devant cette figure si douce tout à l’heure, et maintenant si violemment agitée, il ne put se défendre d’un frisson de peur, et, reculant d’un pas, il heurta du pied le sac de voyage de Reinhold. Ce choc fit résonner une mandoline attachée au bagage. — « .Maudit compagnon, » cria Reinhold en lui lançant un coup d’œil fauve et menaçant, « n’écrase point ma mandoline! » Et, prenant aussitêt l’instrument, il en pinça les cordes avec une

brusquerie capable de les briser; pois tout à coup une réaction s’opéra daus scs mouvements; il redevint calme après cet accès de fièvre, et, rejetant la mandoline derrière son dos, il tendit sa main à Friedricli : — « Allons , cher frère , » lui dit-il avec afTection, «allons au village voisin. J’ai un remède sûr pour chasser les fantômes qui pourraient nous attaquer sur la route. » — « Eh! mon ami, de quels fantômes pourrions-nous avoir peur? Descendons dans la vallée , et chante, chaule toujours! J’éprouve à t’écouter un ineffable plaisir »

Des myriades d’étoiles d’or parsemaient le sombre azur du ciel; le vent du soir bruissait sous les hautes herbes; les ruisseaux s’enfuyaient en murmurant tout le long de leurs rives, et les voix de la solitude se prolongeaient comme des soupirs d’orgues sous le dôme des forêts.

Friedrich et Reinhold descendirent lentement le chemin qui conduisait au village. Quand ils atteignirent l’auberge, Reiuhold, jetant de côté son attirail de voyageur, pressa Friedrich sur son cœur, et pleura longtemps des larmes ardentes.

Le jour suivant, Friedrich, à son réveil, ne trouvant plus son nouvel ami couché sur la paille à ses côtés, s’imaginait qu’il avait peut-être changé de route , lorsque Reinliold reparut tout à coup devant lui, le sac au dos, mais en costume différent de celui qu'il portait la veille. Il avait détaché de sa barrette la longue plume llottante, ne portait plus sa dague courte et large, et une casaque de bourgeois fort commune d’étoffe eide couleur remplaçait le haut-de-chausses élégant qui faisait ressortir les avantages de sa taille. — « Eh ! eh ! frère , » s’écriat-il , « me prendras-tu maintenant pour un bon et franc compagnon d’atelier, tel que je veux être? Mais pour un amoureux, tu as, ce me semble, dormi d’un fameux sommeil. Regarde comme le soleil a déjà fait du chemin; allons, vile , du cœur cl des jambes! »

Friedricli, absorbé dans la pensée de son avenir, répondit à peine aux paroles de Reinliold, qui, tout électrisé d’une joie singulière, causait cà et là, jetant sabarretle en l'air, etcabrio- « laut comme un fou. Quand ils approchèrent de la ville , Fried-

ricli devint encore plus rêveur, et, s'arrêtant tout court, il décria : — « Non, je ne saurais, eu vérité, faire uii pas de plus! La tristesse me serre le cœur, et je n’y puis plus tenir; laissemoi clierclier un moment de repos sous ces arbres. » En disant cela, il se laissa tomber sur la mousse, comme un homme anéanti. Reinhold s’assit à scs côtés, et reprit la parole pour lui parler de la veille. — « Hier soir,» lui dit-il, «j'ai dû te causer une étrange surprise. Lorsque lu me racontais ton amour et que tu déplorais les incertitudes de l'avenir, je me sentais moi-même en proie à une agitation que je ne pouvais m’expliquer; mou cerveau fermentait; j’aurais pu devenir fou si, quand je te rencontrai, ta douce chanson de patrie ne m’avait calmé comme par miracle. Ce matin, je me suis éveillé joyeux et dispos; les fantômes qui m’obsédaient hier se sont évanouis, et j’ai retrouvé le calme et la sérénité de mes esprits. Je ne me suis plus souvenu que du hasard heureux qui a produit notre rencontre, et je ne songe plus qu’à cultiver la sympathie que j’ai conçue pour toi dès l’abord. L’amitié est un don du ciel dont les fruits sont inappréciables- Je veux à ce propos le dire une touchante histoire qui s’est passée, il y a plusieurs années, en lUiIie, aune époque où j’y fis moi-même quelque séjour. Écoute bien.

« Il se trouva qu’un noble prince, ami des arts et protecteur éclairé du vrai talent, avait mis au concours un prix considérable pour la meilleure exécution en peinture d’un sujet fort intéressant, mais dont les détails étaient hérissés de difficultés. Deux jeunes artistes, qu’unissait la plus tendre atTcction, et qui vivaient et travaillaient ensemble, se présentèrent pour concourir. Ils mettaient en commun, pour tenter le succès, tout ce qu’ils possédaient d’imagination et de science pratique. Le plus •âgé, doué d’une plus grande habitude du dessin et de la composition, crayonna l'esquisse en un clin d’œil. Devant ce jet hardi d’un esprit puissant à créer, le plus jeune sentit le découragement s’emparer de lui, et il eût jeté là les pinceaux si son ami ne l’eût soutenu par des conseils énergiques. Quand ils commencèrent à peindre, le plus jeune prit sa revanche du premier jour par la finesse de sa touche et la science du coloris, qu’il portait aus.ii loin qu’on eût pu l’attendre de l’artiste le plus expérimenté. 11 résulta de cette association de deux talents que le plus jeune des deux amis présenta au concours un tableau d’une exquise perfection de dessin, et que l’aine pour sa part

n’avait encore rien produit de plus suavement exécuté. Quand les deux ouvrages furent achevés, les deux maîtresse jetèrent dans les bras l’un de l’autre, se félicitant à l’envi .du succès qu’ils. se promettaient l’un à l’autre. Le plus jeune obtint le prix. — « Oh! » s’écria-t-il, «comment puis-je accepter le laurier d’or! que serait mon œuvre isolée sans les conseils et les retouches de mon ami? » Et le plus âgé loi répondit : — « Ne ro’as-tu pas aussi aidé de te.s conseils? Nous avons réuni dans chacun de nos ouvrages tout ce que nous possédions l’un et l’autre d’expérience et d’imagination pour arriver à un commun succès. Le triomphe de l’un de nous n’est point pour l’autre une défaite. La gloire couvre toujours deux amis comme nous de la même couronne.» — Le peintre avait raison, n’est-ce pas, Friedrich? La jalousie peut-elle jamais trouver accèsdansde nobles âmes? »

— «Oh! non! «s’écria Friedrich; «ainsi notre amitié date de notre première rencontre; et, dans quelques jours, les mêmes travaux vont nous occuper dans la même ville : qui sait si bientôt nous ne rivaliserons pas à qui fera le mieux, sans feu, une belle tonne de deux foudres pour chef-d’œuvre de compagnon passé maître ! Que Dieu préserve de toute basse envie celui de nous deux dont l’œuvre obtiendra le plus de suffrages! »

— « Comment donc, » reprit Reinhold avec une vivacité joyeuse; « mais je veux que chacun de nous vienne en aide à l’autre. Et vraiment je t’avertis que pour tout ce qui touche au dessin, à la science des mesures et du jaugeage, tu trouveras près de moi des avis tout à fait positifs ; de plus, en fait de bois à choisir, tu peux te reposer sur moi. Je te guiderai dans ton travail avec un zèle dévoué, sans craindre que mon chef-d’œuvre poisse être moins parfait, parce que j’aurais communiqué à un ami les secrets de mon art. w

— « Eh ! cher Reinhold, » interrompit Friedrich, « que parlons-nous à cette heure de chef-d’œuvre et de rivalités! Sommes-nous au moment de nous disputer la belle Rosa?... En vérité, toutes mes idées se brouillent dans ma pauvre tête!... »

— « Et qui donc te parle de Rosa? » dit Reinhold en éclatant de rire; « je crois que tu rêves les yeux ouverts; allons, viens! nous ne sommes pas au bout du chemin! » Friedrich se remit en route, et ils gagnèrent la plus prochaine auberge, à l’entrée des faubourgs de la ville. — «A qui vais-je offrir mes

^ bras? » dit Reinhold; «je n’y connais personne, à moins, cher

fTère, que (n ne veuilles bien me conduire'chez maître Martin. »

— «Oli! merci de cette pensée, » répondit Friedrich avec empressement; « oui, nous irons ensemble trouver maître Martin ; je sens qu’avec toi j’aurai moins peur, et je serai moins troublé en rentrant dans celte maison. »

Les deux amis, après s’être équipés en compagnons de fort bonne mine, sorlirent de l’auberge pour aller visiter maître Martin. Ce jour-là était précisément le dimanche fixé par le riche tonnelier pourcélébrer par un banquet sa nomination à l’emploi respectable de maître des cierges. Il était environ midi quand nos jeunes voyageurs entrèrent dans sa maison, qui retentissait du cliquetis des verres et des joyeux propos des convives.

— « Fâcheux moment ! » s’écria Friedrich. — « Au contraire ! » dit Reinhold ; « c’est au milieu de la joie qu’excite le vio généreux que les hommes sont le plus accessibles, et je gage que maître Martin va nous faire un bon accueil. » En ce moment, maître Martin, qu’ils avaient fait avertir, vint au-devant d’eux, la démarche un peu avinée et les joues suffisamment rubicondes. Il reconnut aussitôt Friedrich : — « C’est toi, mon brave garçon, » s’écria-t-il; « te voilà de retour. C’est bien, c’est bien! Est-ce que tu as appris la noble profession de tonnelier? Je me souviens que ce fou de M. Hoizschuer prétendait, quand je lui parlais de toi, que lu étais fait pour ciseler des figures et des balustrades comme on en voit ici dans l’église de Saint-Sebald, et à Augsbourg dans la maison de Fugger. Mais tous ces conteslà me touchaient fort peu, et je te félicite d’avoir choisi toimême le bon parti. Sois donc mille fois le bienvenu chez nous! » Et en parlant ainsi, maître Martin l’embrassa très-étroilement. Le pauvre Friedrich sentit son courage renaître dans les bras du tonnelier; et il se hâta de mettre à profit ce bon moment pour solliciter son admission et celle de son camarade dans les ateliers de maître Martin. — « Soyez donc encore une fois, et tous deux les bienvenus,» ajouta le tonnelier; a car eu ce moment l’ouvrage me tombe de tous côtés sur les bras, et les bons ouvriers sont rares ! Jetez là vos sacs de voyage, et entrez avec nous; le dîner touche à sa fin, mais il .se trouvera bien encore pour vous quelques rogatons, et Rosa se chargera de vous bien traiter. » Et tous trois entrèrent dans la salle à manger.

Tous les vénérables maîtres de la corporation des tonneliers

<62 CONTES EANTASTIOÜBS.

étaient joycnsemcnt attablés, sous la présidence du digne chef d’état Jacobus Paumgai Incr. Ces messieurs étaient au dessert,, et le via du Rhin pétillait i\ flots dorés dans des gobelets de grande mesure. La conversation fort animée, et tout entrecoupée do gros éclats de rire, faisait trembler les vitres; mais quand maître Martin reparut entre les deux compagnons qu’il voulait présenter, tous les regards se tournèrent sur les nouveaux venus, et le silence se rétablit comme par encliantcmout, Rcinhold promenait autour de lui un regard assuré; mais Friedrich, les yeux baissés, sentait son cœur prêt à défaillir. Maître Martin (U placer les deux amis au bout de la table; et cette place, la plus humble il o'y a qu’un moment, devint tout à coup la plus digne d’envie, lorsque la jolie Rosa vint s’asseoir entre les deux convives, pour s’occuper de leur ofli ir les meilleurs vins et les morceaux les plus délicats.

Friedrich, à côté de celte délicieuse créature, pouvait à peine contenir son émotion, et, les yeux baissés sur son assiette toute, pleine, car il était trop amoureux pour avaler une seule bouchée, il disait avec son ;\rae une foule de tendresses à sa bieiiaimée. Quant à Reinhold, c’était un franc viveur, fort attentif aux gentillesses de la jeune fille et très-prompt à s'enflammer. Ilosa ne put se défendre d’un secret plaisir en l’écoulant détailler les particularités de ses voyages; il lui semblait voir apparaître sous des formes réelles tous les événements de sa vie, qu’il lui raconta; son cœur se laissa séduire involontairement par le charme de ce caractère excentrique, et elle ne trouva pas la force de retirer sa main, que Reinhold avait saisie à plu- sieurs reprises, et serrait d’une manière très-signiticative.

Cependant Friedrich, excité par son ami, finit par vider un plein gobelet de vin du Rhin. La chaleur de ce liquide lui monta au cerveau et délia sa langue; ses veines s’animèrent et sou sang coula plus vile. — « Dieu ! que je me sens heureux ! » s’écria-t-il tout à coup ; «j’éprouve un bien-être ineffable ! » La fille de maître Martin ne put retenir, à ces mots, un malicieux sourire.— «Rosa,» continua Friedrich, « puis-je oser croire que vous vous soyez souvenue de moi? » — « Eh ! comment aurais-je pu vous oublier? » répondit la jeune fille; «je me souviens des jours si chers de ma première enfance, alors que vous aimiez à jouer avec moi ; et j’ai gardé avec un grand soin ce corbillou de fil d’argeut que vous m’aviez donné à la WeinachU »

Di. '"I bÿ -jOùoU

LE TO>-\ELIER DE NUnEMnERG. 463

— « 0 Rosa, ma bicn-aimée ! » s’écria Friedrich hors de lui, la poitrine oppressée, l’œil en feu.

— M J’allcndais votre retour avec bien de l’impatience, » poursuivit Itosa ; « mais quand je pense aux Jolis ouvrascs que vous exécutiez autrefois sous les auspices de maître Hoizscbuer, je ne puis m’imaginer et comprendre que vous ayez pu quitter la carrière d’artiste pour devenir un simple compagnon tonnelier dans les ateliers de mon père. )<

— « Mais c’est à cause de vous, » interrompit Friedrich avec enthousiasme, « c’est pour vous uniquement que J’ai fait ce sacrifice!... )) \ peine avait-il achevé ces mots, qu’il rougit et se troubla, comme s’il lui était échappé quelque chose de déplacé. Il y avait, certes, un peu d’imprudence au fond de cet aveu décoché à bout portant. Hosa, qui l’avait fort bien compris, bais.sa les yeux en rougissant, et resta muette jusqu’à ce que, par uu heureux hasard qui vint la tirer de cette situation embarrassante, M. Jacobus Paumgartner, frappant de son couteau sur la table de chêne pour faire taire les conversations, annonça que maître Vollrad, le plus notable mcislersingcr de la ville, allait chanter un lied.

Maître V'ollrad.se levant aussitôt, toussa, cracha, se moucha, fit le beau, puis entonna d’une voix pleine et sonore un chant national composé par Hans Vogelgesang. Tous les conviés se sentirent électrisés, et Friedrich lui-même reprit son assurance de Jeune homme. .\près que le meistersinger eut chanté plusieurs morceaux de genres variés, il invita quelqu’un des assistants à lui faire raison. Reinliold alla prendre sa mandoline, et après avoir préludé par de suaves accords, U chanta le lied suivant :

— « Où coule la petite source d’où jaillit le vin généreux? — Dans un sombre tonneau. C’est de là que la petite source répand ses petites vagues d’or qui se changent dans nos gobelets en vin pétillant et doré. Qui donc a fait le réservoir précieux de la petite source chérie? C’est l’art du tonnelier. Le tonnelier s’égaie en buvant son vin ; il fait l’amour en vidant son gobelet. Le vin généreux, l’amour chaste et pur sont les compagnons du tonnelier! »

De vifs applaudissements couvrirent la voix du chanteur; mais nul dans l’auditoire ne parut plus charmé que maître Martin; et sans plus écouter la glose jalouse de Vollrad, qui s’éver-

<64 TONTES FANTASTIQÜES.

tuait à prouver que la méthode de Reinhold teuait quelque peu des imperfections de Hans Muller, il emplit et leva de toute sa hauteur le plus grand gobelet du festin, et s’écria: — « Viens ici, bon compagnon et joyeux meislersinger, viens boire un coup dans la coupe de maître Martin! » Keinhold obéit; puis, retournant à sa place, il dit tout bas à Friedrich de payer son écot en chantant son lied de la veille. — « Au diable l'enragé ! » murmura Friedrich avec un geste d’impatience. Mais Reinhold, sans en tenir compte, se leva et dit tout haut : — «Mes vénérables maîtres et seigneurs, voilà mon cher frère Friedrich qui sait bien mieux que moi une foule de ballades et de chansons dont il vous régalerait, si son gosier n’était un peu éraillé par la poussière de la roule que nous venons de faire; ce sera donc, si vous le permettez, pour votre prochaine réunion... » A ces mots, chacun de complimenter Friedrich; il y eut même de ces braves gens qui s’avisèrent, sans l’avoir entendu, de mettre sa voix bien au-dessus du talent de son ami Reinhold. Maître Vollrad, qui venait d’engouffrer un énorme gobelet, prétendait que la méthode de Reinhold ressemblait trop au genre fade italien, et que celle de Friedrich conservait seule le type national allemand. Quant à maître Martin, il se renversa en arrière dans son fauteuil, selon sa vieille coutume, et frappant à petits coups secs et mesurés sur son ventre gonflé comme un ballon, il s’écria : — « Voilà, messeigueurs, voilà, en vérité, mes compagnons, les joyeux compagnons de table et de travail de maître Tobias Martin, le tonnelier le plus renommé de Nuremberg! »

Tous les assistants ne trouvèrent rien à objecter à cette déclaration ; et après avoir noyé au fond de leurs gobelets le peu qui leur restait encore de raison et de solidité sur leurs jambes, ils se séparèrent en chancelant pour gagner chacun leur lit. Quant à Friedrich et à Reinhold, maître Martin leur ouvrit unecbambrette fort gaie dans sa maison.

VU

Après quelques semaines d’épreuve et de travail, maître Martin remarqua chez Reinhold une habileté peu commune dans l'art de mesurer et de calculer à l’aide du compas et de la ligne ; mais c’était un faible ouvrier quant à la besogne d’atelier, tandis que Friedrich s’y montrait infatigable. Du reste, ils

LE TONNELIER DE NUREMBERG. <6a

étaient tous deux également recommandables par leur bonne conduite; du malin au soir ils charmaient les heures par de joyeuses chansons, dont Reinhold possédait un riche répertoire ; et lorsque Friedrich, apercevant à la dérobée la gentille Rosa, prenait tout à coup un accent mélancolique, Reinhold aussitôt chantait ce refrain moqueur : — « Le tonneau n’est pas un luth, — le luth n’est pas un tonneau » Et le vieux maître Martin, qui n’y voyait point malice, restait souvent le bras en l'air, le marteau levé, sans frapper sa douve, et riait de son gros rire. Mais la petite Rosa, qui comprenait davantage, savait fort bien faire naître mille et une occasions de venir rôder dans l’atelier.

En beau jour, maître Martin entra d’un air soucieux dans son atelier du Frauenthor. Ses deux compagnons favoris ajustaient une futaille. Il s’arrêta devant eux les bras croisés. — « Mes bons amis, » leur diUil, « je suis fort content de vous et de votre travail; et pourtant me voici fort embarrassé. On m’écrit que la récolte du vin du Rhin doit dépasser cette année tous les résultats obtenus jusqu’à ce jour; un fameux astrologue a prédit l’apparition d'une comète dont la chaleur doit produire une fertilité merveilleuse ; les fruits de la vigne seront centuplés, et cet admirable météore ne reparaîtra plus que dans trois cents ans. Vous concevez quelle énorme quantité d’ouvrage va affluer dans mes ateliers. El voilà déjà que le vénérable évêque de Ramberg, le plus fin gourmet de l’Allemagne, m’adresse la commande d’une tonne immense. Nous ne serions jamais eu mesure, à nous seuls, d’exécuter toute la besogne qui va nous être proposée; et j’ui absolument besoin d’engager un compagnon de plus, adroit, zélé et actif comme vous. Dieu me garde d’amener ici quelque gaillard dont je ne sois pas bien sûr: comment donc faire quand le temps presse et qu’on veut être bien servi? Ne sauriez-vous m’indiquer quelque brave garçon de votre connaissance? De quelque part qu’il faille le faire venir, et quelque somme qu’il m’eu coûte, je suis prêt. » Maître Martin finissait à peine ce discours, que la porte de l’atelier s’ouvrit avec fracas, et un jeune homme de haute taille et de large encolure cria d’une voix de Stentor : — « Hé da! est-ce ici l’atelier de maître Martin? »

— « Sans doute, » répondit maître Martin lui-même en venant au-devant de l’étranger, a c’est bien ici, mais vous auriez pu, mon garçon, n’y pas entrer comme un diable qui va tout rom-

prc, et sartoot crier moins fort- On n’entre pas ainsi citez les gens. »

— « llii, lia, lia ! reprit le jeune homme en riant de tout son cœur, vous ôtes peul-ôlrc maître Martin en personne; panse rebondie et menton à triple étage, prunelle vive et nez bourgeonné, c’est cela même; le signalement qu’on m’a donné est des plus exacts. Mallre Martin, Je vous salue avec vénération!... n

— « Et que diable voulez-vous de maître Martin? » demanda le tonnelier de fort mauvaise grâce.

— « Je suis, » reprit le jeune homme, « un compagnon lounelier de quelque mérite, et je voudrais du travail. »

Maître Martin recula frappé de surprise en voyant on gaillard aussi bien découplé se présenter chez lui à l’heure précise de sou besoin; il toisa le nouveau venu, et, ravi de le trouver si vigoureusement constitué, il se hâta de lui demander les certificats des maîtres chez lesquels il avait travaillé.

— « Je n’ai rien de cela pour le moment, >» répliqua le jeune homme; « mais, dans peu de jours, je les ferai venir, et pour le moment je crois tout à fait suffisant d’engager avec vous ma parole d’honnête et de bon ouvrier. » Et, sans donner à mallre Martin le temps d’arranger sa réponse, le jeune compagnon, se dirigeant au fond de l’atelier, jeta dans un coin sa barrette et son sac de voyage, quitta son haut-de-chausses, et ceignit sou. tablier de travail en s’écriant d’un air tout à fait décidé : — « Voyons, maître Martin, par quelle besogne dois-je commencer? fl

Maître Martin, fort surpris de celle brusque entrée en rapports qui semblait ne pas même admettre la po.ssibililé d’un refus, réfléchit pendant quelques minutes; puis s’adressant de nouveau à l’étranger , — « Compagnon, « lui dit-il, « puisque vous êtes si sûr de vous-même, donnez-moi sur l’heure la preuve de votre savoir-faire. Armez-vous d’une doloire, et achevez de me polir sur l’établi les cercles qui doivent maintenir celte barrique. »

Le compagnon étranger ne se le fit pas dire deux fois, et en un clin d’œil sa besogne d'essai fut parhiite. — « Eh bien, » ditil alors avec son joyeux rire, «eh bien, maître Martin, doutezvous encore, à celle heure, de mon habileté? Oreà,je voudrais bien examiner un peu la qualité des outils dont on se sert par

LE TONNEMEn DE NEREMnERfi.

ici. » En parlant de la sorte, il remuait fout çà et là, examinant chaque objet à son tour, avec un œil de connaisseur. — «Maître, » disait-il de temps en teni|)s, « qu’est-ce que ce marteau, je vous prie? n'est-ce pas un jouet de vos enfants? et cette petite doloirc n'est-ellc pas à l'usage des apprentis? /> En même temps il fit tournoyer d’une main puissante un énorme marteau dont Reinhold n’eilt pu se servir, et que Friedrich ne pouvait soulever qu’avec peine; il mania avec la môme aisance la doloire de maître Martin; puis, continuant ses prouesses, il fil pirouetter une paire de grosses tonnes avec la facilité qu’il eût mise à remuer de simples barriques; enfiu, prenant à deux mains une douve massive que le rabot n’avait pas encore amincie, — « Eh 1 mais, » s’écria-t-il, « voilà de bon bois de chône, et cela doit éclater comme du verre ! » et joignant l’elTel au geste, il brisa la douve comme une humble planchette, sur le tranchant d’une pierre de meule.

— « Par les reliques de saint Sebald, restons en là, s’il vous plaît, cher compagnon! » s’écria maître .Martin ; « n’allez-vous point, si je vous laissais faire, me rompre les fonds de cette tonne de deux muids, et mettre en pièces tout mon atelier ? Que n’empoignez-vous celte solive pour battre en ruines toute la maison ! Et ne voulez-vous pas que j’aille vous quérir, en guise de dolcire, le glaive de Roland le paladin qui se garde à l’hôtel de ville de Nuremberg? »

— «Vraiment oui, .s’il vous plaisait, » répondit le jeune homme en lançant à maître Martin un regard plein de feu ; mais il baissa aussitôt les yeux, et reprit d’une voix plus douce : — « Je pensais seulement, cher maître, que vous pouviez avoir besoin, pour vos plus gros travaux, d’un ouvrier vigoureux, et j’ai peut-être dépassé à vos yeux les limites de ce qu’il était convenable de faire. Je vous prie de me pardonner, et de permettre que je reste chez vous, pour y travailler aussi rudcuicnl qu’il vous plaira de l'exiger. »

Maître Martin passait de surprise en surprise. Le calme subit du jeune compagnon produisait sur lui une .sensation indéfinissable. Il ne pouvait se lasser de fixer ses traits régulièrement beaux qui peignaient une âme de la plus pure honnêteté. Il croyait démêler dans sa physionomie quelque ressemblance avec celle d’un homme qu'il avait jadis connu cl vénéré, mais dont ses souvenirs ne lui retraçaient qu’une lointaine image; U

accaeillit eiifîn la prière du jeune compagnon, sous la seule condition qu’il produirait incessamment les attestations des maîtres chez lesquels il avait appris l’état de tonnelier et reçu le premier grade.

Pendant que cette affaire s’arrangeait, Reinhold et Friedrich terminaient leur futaille, et commençaient à la cercler, en même temps que, pour se donner du cœur à l’ouvrage, ils entonnaient un lied d’Adam Puschrnann. Mais aussitôt Conrad , ainsi s’appelait le nouveau compagnon, s’élança de l’établi en criant: — «Qu’est-ce que c'est que ce charivari? On dirait qu’un million de souris prennent d’assaut l’atelier! Si vous voulez vous mêler de chanter, tâchez au moins que ce soit.de façon à nous donner du cœur à la besogne ! Je pourrais vous donner l’exemple de ce qu’il faudrait pour cela.» Et, de sa voix tonnante, Conrad se mit à hurler une chanson de chasseurs, toute hérissée de refrains qui finissaient par halloh et hussah; tantôt il imitait, à s’y méprendre, les aboiements d’une meute lancée ventre à terre, tantôt les cris des chasseurs , avec une telle force que la maison tremblait. Maître Martin se bouchait les oreilles, et les enfants de dame Marthe (la veuve de Valentin), qui jouaient dans l’atelier, coururent se blottir sous un amas de copeaux. Au même instant arrivait Hosa, tout éperdue, et ne sachant quel malheur avait pu occasionner ces beuglements inouïs.

Dès que Conrad aperçut la belle jeune tille de maître Martin, il resta court au [milieu de son chant, et venant au-devant d’elle , il lui dit de l’air le plus noble et du ton le plus doux : — «0 ma charmante, quelle clarté céleste a illuminé celte pauvre cabane d’ouvriers quand vous êtes entrée ! Oh ! si j’avais su que vous fussiez si près d’ici , je me serais bien gardé de

blesser vos oreilles délicates par ma chanson sauvage!...

« Holà, vous autres! » poursuivit-il en s’adressant à maître Martin et aux deux compagnons, « ne sauriez-vous imposer un moment de silence à vos marteaux , tandis que cette chère jeune tille est au milieu de nous? On ne devrait entendre ici que sa douce voix , et nous ne devrions plus songer à d’autre occupation que celle d’attendre ses moindres volontés, et d’y obéir humblement !...»

Reinhold et Friedrich échangèrent entre eux un regard qui témoignait assez le mécontentement que leur faisait éprouver

tE TONNELIER DE NÜREMBERG. <69

celte apostrophe. Quant à maître Martin , il éclata de rire selon sa louable habitude, et il répondit : — «Pardieu, Conrad, vous me faites l’eflet du plus singulier chat-huant qui ait jamais fourré sa patte dans mon logis. Vous commencez ici par faire mine de tout mettre en poudre sous votre pied de géant mal élevé, puis vous nous rompez la tète avec vos aboiements, et, pour métré le comble à toutes vos folies , vous traitez Rosa comme une princesse, et vous prenez avec elle des airs et des beaux mots de grand seigneur! Je crois, en vérité, qu’un cabanon de fou vous conviendrait mieux que mou atelier.»

— « Votre chère fille, » reprit Conrad sans paraître offensé de ce reproche un peu vif, « votre chère Rosa, mon digne maître, est. Je puis vous le dire, la plus gracieuse et la plus noble créature de l’univers ; et fasse le ciel qu’elle daigne ne pas rester insensible aux hommages du plus galant héritier de noble race qui mettra quelque jour à ses pieds son tendre amour et ses armoiries ! »

Maître Martin se tenait les flancs à deux mains pour ne pas éclater; mais , malgré ses efforts, un rire homérique s’empara de lui, et il se roula sur l’établi comme un possédé; puis quand il put retrouver la force d’articuler une parole, — « A ton aise, bon compagnon , » s’écria-t-il ; « donne à ma Rosa les noms les plus précieux que tu sauras imaginer; je n’y mets nul obstacle, au contraire; mais je l'engage à n’en pas perdre un coup de marteau, car ici l’ouvrage passe avant la galanterie. »

Conrad sentit cette mercuriale traverser son cœur comme un fer rouge; son regard brilla comme un éclair, mais il se contint, et répondit froidement : — « C’est vrai ! » — Puis il se remit à son travail.

Rosa s’était assise à côté de son père sur un petit baril que Reinhold venait de passer fraîchement à la doloire pour lui donner une mine plus avantageuse, et que Friedrich venait d’approcher galamment. Maître Martin pria ses deux compagnons favoris de reprendre en faveur de Rosa la chansonnette que Conrad avait si brutalement interrompue. Celui-ci restait muet , et ne paraissait pins avoir des yeux que pour son ouvrage.

Quand la chanson fut achevée , maître Martin reprit la parole et dit: — « Le ciel vous a donné nn beau talent, mes chers compagnons; vous ne sauriez vous imaginer à quel point je

porte la passion da chant. J’éprouvais autrefois quelque velléilu sérieuse pour la profession de tneisler singer , mais rien ne pouvait me réussir, et je n’obtenais pour tout fruit de mes efforts que des quolibets et des moqueries; car tantOt U m’arrivait de fausser les clefs ou la mesure, et tantôt, en chantantjuste, par hasard, il rn’arrivait de brouiller toutes les mélodies. Or çà, je suis bien aise de voir que vous fassiez mieux que votre patron, et je serais bien aise de dire que les braves compagnons de Tobias Martin ont su réussir là où le maître avait échoué. Dimanche prochain, les meislersingers donneront un concert dans l’église de Sainte-Catherine. Tous seriez tous deux à môme d’y coopérer d’une manière brillante; car une partie de la séance sera consacrée aux chanteurs étrangers qui voudraient se faire entendre devant un public d’élite. Ainsi donc, messire Conrad, poursuivit maître Martin en se tournant du côté de son troisième compagnon, si le cœur vous dit de gratifier l’assistance de votre chanson de sauvage , vous serez à môme de le faire tout à votre aise. »

— «Pourquoi vous railler de moi, cher maître?» répondit Conrad sans lever les yeux ; « chaque chose a son temps , et je compte passer à m’ébattre sur le gazon fleuri tout le temps que vous consacrerez à l’audition des meislersingers. »

Il arriva ce que maître Martin avait prévu : Reinhold monta sur l’estrade et clianta plusieurs morceaux à la satisfaction générale. Lorsque Friedrich lui succéda, il promena pendant quelques minutes sur l’assemblée un long regard voilé de mélancolie qui alla jusqu’au cœur de Itosa. Puis il entonna d'une voix gracieusement modulée un lied de Henri Frauenlob, qui fut couvert d’applaudissements , car tous les maîtres du chant reconnaissaient hautement que ce jeune étranger l’emportait sur chacun d’eux.

Quand le soir fut venu et que le concert eut ces.sé , maître Martin , ravi du succès qu’avaient remporté ses compagnons favoris, leur permit de l’accompagner avec sa fille sur une pelouse fleurie qui s’étendait aux abords de la ville. Itosa cheminait leste et pimpante entre les deux jeunes gens. Friedrich, tout fier des éloges que lui avaient prodigués devant elle les maîtres chanteurs, s’eniiardit à lui gli.sser à l’oreille quelques douceurs dont l’intention amoureuse était facile à saisir, mais dont, par modestie, la jeune ûlle paraissait ne pas comprendre

LE TONNELIEn DE NEREMBERG. 471

le vrai sens. Au lieu d’écouter Friedrich, elle s’occupait en apparence de Ueinhold, qui poussa l’nudace ou le laisser-aller jusqu’à s’emparer sans façon du plus joli petit bras que jamais créature féminine eût possédé. En arrivant sur la pelouse qui servait ce jour-Ià de but à la promenade , ils trouvèrent des groupes de jeunes gens livrés à toute sorte de jeux et d’exercices où la force du corps décidait de la victoire. Des salves de bravos sortaient à chaque instant de la foule des curieux. Maître Martin , curieux comme les autres, fendit la presse à coups de coudes pour voir de plus près l’heureux vainqueur qui recevait les ovations. Ce n'était rien moins que son ouvrier Conrad qui remportait tous les prix, à la course, à la lutte et au trait. Au moment où maître Martin s’approchait, Conrad, élevant la voix , défiait au combat de la rapière les plus habiles de ses rivaux. Plusieurs passes d’armes eurent lieu ainsi , dans lesquelles l’avantage resta toujours à Conrad ; de sorte qu’il remporta, sans partage, tous les honneurs de cette journée.

Le soleil se coucha : les flammes rosées du crépuscule naissant s’étendirent comme une barre d’or à l’horizon. Maître Martin, Rosa et les deux compagnons tonneliers s’étaient assis en cercle auprès d’une fontaine jaillissante qui répandait sur la pelouse la fraîcheur et la fertilité. Reinhold racontait mille souvenirs de la brillante Italie; mais Friedrich, tout recueilli en lui-même, tenait son regard attaché sur les yeux de Rosa. Or, voilà que Conrad s’approcha d’eux, ù pas lents, comme un homme qui hésite et qui couve un projet. — «Eh bien, Conrad, arrivez donc! n lui cria maître Martin do plus loin qu’il l’aperçut. «Vous avez eu de beaux et francs succès dans tous les exercices du corps, et je vous en félicite sincèrement ; j’aime à voir mes compagnons se distinguer en tout. Venez donc vous' mettre là, tout près de nous r>

Conrad, au lieu d’être touché de celte cordialité, laissa tomber sur son patron on regard fier et dédaigneux, en disant : — «Ce n’est point vous que je cherche ici, et vous pouvez croire que je n’aurais besoin de nulle permission pour m’asseoir à vos côtés si la fantaisie in’en venait. J’ai vaincu aujourd’hoi:toos ceux qui se sont avisés de lutter avec moi , et je voulais supplier votre belle jeune fille de m’accorder pour prix de ma’ victoire le bouquet parfumé qui orne son sein.» En disant cela, il fléchit le genou très-humblement devant Rosa, qu’il couvrait

d’un regard enflammé. — « Belle Rosa, » lui disait- il, «no me refusez pas cette légère mais précieuse faveur. »

La fille de maître Martin ne put résister à cette prière faite avec tant de courtoisie. — « Un chevalier de votre mérite doit bien, » répondit-elle, «obtenir quelque souvenir de la dame de ses pensées. Je vous laisserai prendre ce bouquet, mais voyez comme les fleurs en sont déjà fanées ! p Conrad couvrit les fleuri de baisers brûlants , et les attacha à sa barrette, malgré maître Martin, qui ne paraissait guère se soucier de ce début familier. — «Voyons, voyons ! n s’écriaitil, « laissons là ces folies, car il est bien temps, à la nuit, de regagner nos demeures, p

Maître Martin prit les devants. Conrad s’empara du bras de la jeune fille avec une galanterie empressée qui différait singulièrement des façons grotesques de sa manière d’ètre habituelle. Reinhold et Friedrich fermaient la marche d’un air froid et empreint de maussaderie. Chacun , en les regardant passer ainsi, se disait l’un à l’autre : — « Voyez doncl c’est là le riche tonnelier Tobias Martin et ses braves compagnons !... »

Dès l’aube du lendemain, la jolie Rosa, seulette, assise près de la fenêtre de sa petite chambre, rêvait doucement à la soirée de la veille. Son ouvrage de tapisserie avait glissé de ses genoux à terre; ses mains blanches veinées d’azur s’étaient jointes comme pour prier, et sa tète charmante s’inclinait sur son sein. Qui pourrait dire où ses souvenirs voyageaient à cette heure? Peut-être croyait-elle dans un songe innocent écouter encore les tendres chansonnettes de Reinhold et de Friedrich, on peutêtre aimait-elle mieux revoir à ses pieds le beau Conrad agenouillé, et demandant avec un regard si ardent, une voix si caressante, le prix des victoires qu’il avait remportées dans les jeux de la veille. Tantôt les lèvres de la fillette balbutiaient quelques notes d’une chanson , tantôt elles laissaient échapper par syllabes qu’un demi-sommeil entrecoupait : — « Voulezvous mon bouquet? » A ce moment , un œil exercé eût surpris sur ses joues un reflet plus rose que d’ordinaire ; sous ses paupières presque fermées, U eût vu un rapide éclair faire palpiter

LK TONNELIER DE NL'REHBERG. 473

ses cils d’ébène ; il eût deviné le secret du soupir qui gonflait son léger corsage.

Mais voici que la dame Marthe (la veuve de Valentin) entra dans la chambretle, et Rosa, réveillée en sursaut et toute à scs souvenirs, s’empara d’elle pour lui raconter avec des détails ioflnis la fête de Sainte-Catherine, et la promenade du soir sur la bruyère fleurie. Quand elle eut achevé cet important récit, dame Marthe lui dit en souriant : — « J’espère que vous ôtes heureuse, ma chère Kosa; voilà trois beaux galants parmi lesquels vous êtes libre de choisir. »

— a Pour Dieu ! » s’écria la jeune fille en rougissant de frayeur; «pour Dieu ! que me dites-vous là? — Moi, trois galants!... »

— « Et pourquoi pas? » reprit Marthe ; «est-ce avec moi qu’il faut faire tant de mystères à propos d’une chose qui saute aux yeux de tout le monde? Croyez-vous qu’on ne sache pas fort bien , à présent, que les trois compagnons de maître Martin sont épris pour vous d’une violente passion?... »

— «Ah! que dites-vous là?» interrompit Rosa en cachant de ses deux mains ses yeux, où roulaient des larmes.

— « Voyons , chère enfant, » reprit Marthe en attirant Rosa dans ses bras ; « voyons, ma bonne Rosa, ne me cache point la vérité; tu n’as pu ne pas t'apercevoir que ces trois jeunes gens oublient leur ouvrage dès que tu es là, et que leurs marteaux frappent à faux, parce que leurs yeux ne peuvent plus te quitter. Est-ce que les jeunes filles ne devinent pas tout de suite ces choses-là? Ne sais-tu pas bien que Reinhold et Friedrich gardent leurs plus belles chansons pour les heures où tu viens travailler à côté de ton père? N’as-lu pas remarqué le changement subit qui s’opère dans les façons brusques et sauvages de Conrad ? Chacun de tes regards fait un heureux et deux jaloux. Et puis, n’cst-il pas bien doux de se sentir aimée par trois beaux jeunes gens? Et si tu venais un jour me cajoler et me dire : — « Dame Marthe, conseillez-moi ; lequel de ces gentils épouseurs mérite le mieux mon cœur et ma main?» — sais-tu, chère Rosa, ce que je te répondrais? Je répondrais : «Choisis ton préféré, » le bonheur est là. Du reste , si j’avais à discuter leur mérite, Reinhold me plaît assez, Friedrich aussi , Conrad également; et chez l’un ou l’autre des trois, néanmoins, je trouve sa part de défauts. Quand je vois ces trois braves com-

pnsnons travailler de si bon cœnr du matin an soir, je pense malgré moi à mon pauvre défunt Valentin , et je me dis que s’il n'était pas plus liabilc à son métier, il s’y livrait bien plus sérieusement. Ce n’est pas lui qu’on eût jamais vu s’occuper d’autre chose que de mener la doloire et d’ajuster de bonnes douves: tandis que les trois nouveaux compagnons de maître Martin m’ont tout l’air de gens qui se sont imposé une tâche volontaire, et qui couvent avec patience un projet que Je ne devine pas encore. Au reste, mon enfant, situ m’en croyais, Friedrich serait ton préféré. Je le crois généreux et franc comme l’or; et puis, il me semble qu’il est le plus simple, et que son langage , ses façons, sa tournure, le rapprochent davantage des gens de notre état. Et puis, j’aime à suivre en lui le progrès lent, silencieux de son timide amour; il y a en lui la candeur et la timidité d’un enfant. Son regard ose à peine' rencontrer le tien; aussitôt que tu lui parles, il rougit. Ces qualités-là, ma chère, valent mieux que d’autres plus brillantes ; et voilà pourquoi je me sens de l’attrait pour ce jeune homme. »

En écoutant dame Marthe parler ainsi, Rosa ne put retenir les deux grosses larmes qui depuis quelques moments roulaient dans ses yeux. Elle se leva, et lui tournant le dos pour aller s’accouder sur la margelle de la fenêtre , — « J’aime certainement Friedrich, dit-elle avec une petite moue; mais est-ce que Reinhold vous semble si peu digne qu’on le remarque? »

— « .Ah certes , » s’écria dame Marthe , « il faut avouer que c’est le plus beau des trois. Je n’ai jamais vu des yeux étinceler comme les siens quand il te regarde ; mais il y a dans toute sa personne je ne sais quoi d’étrange et d’affecté qui me cause un malaise indéfinissable. Je me dis qu’un pareil compagnon fait trop d’honneur à l’atelier de maître Martin. Quand il parle, on croirait entendre une suave musique, et chaque chose qu’il dit vous transporte hors de la vie réelle; mais si l’on s’avise de réfléchir à ce qu’il vient de dire, on est forcé de s’avouer tout aussitôt qu’on n’en a rien compris. Pour ma part, je le considère, malgré moi, comme un être d’une nature différente de la nôtre, et fait en quelque sorte pour exister d’une autre vie. Quant au troisième compagnon, le sauvage Conrad est un mélange de prétentions et d’orgueil qui jurent singulièrement avec le tablier de peau d’un simple ouvrier. Chacun de ses

U! TONNELIER DE NTREMBERG. 475

gestes est impérieux comme s’il avait ici le droit de coinmauder; et, de fait, maître Murliri, depuis qu'il est ici, n’a pu s’empêcher de subir son ascendant et de plier devant lui sa volonté de fer. Toutefois, malgré ce caraclère peu commode, il n’y a pas d’homme meilleur ou plus honnête que Conrad; et j’irai jusqu’à dire que je préférerais celte rudesse et celte sauvagerie à l’exquise éléuance des façons de Rcinhold. Ce garçonlà doit avoir été soldat, car il sait trop bien manier les armes et faire une foule d’exercices difficiles, pour n’avoir été jusqu’ici qu’un obscur ouvrier... — Eh ! mais, chère Rosa, te voilà tout à fait distraite et à cent lieues de ce que je te dis. Voyons donc, encore une fois, lequel de ces trois galants tu préférerais pour fîancé. »

«Oh! ne me demandez point cela, » répondit la jeune fille. « Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne juge pas Keinhold comme vous... »

A ces mots, dame Marthe se leva, et faisant de la main à Rosa un'signe amical , — « C’est tout dire, n reprit-elle. «Ainsi c'est Reinhold qui sera l’épouseur : cela change toutes mes idées...»

— «Mais je vous en prie,» s’écria Rosa en la reconduisant jusqu’à la porte, «je vous supplie de ne rien croire ni supposer ; car qui peut savoir ce que sera l'avenir? Laissons-eu le soin à la Providence.»

Depuis quelques jours, une activité toute nouvelle animait l’atelier de maître Martin. Pour satisfaire à toutes les demandes qui survenaient, il avait fallu recruter des apprentis et des journaliers, et dès l’aurore jusqu’au soleil couché, les coups de marteau faisaient un vacarme étourdissant. Reinhold avait été chargé du calcul du jaugeage de la grande tonne commandée par monseigneur le prince-évêque de Bamberg. Après ce travail d’intelligence et de réflexion, Friedrich et Conrad lui avaient prêté le secours de leurs bras ; et l’œuvre, grâce à leur zèle, était arrivée à un degré d’exécution si parfait, que maître Martin ne se sentait pas de joie. Les trois compagnons s’occupaient sous ses yeux à la cercler ; les marteaux se levaient et retombaient en mesure. Le vieux Valentin, le grandpère des petits orphelins, aplanissait les douves, et la bonne Marthe, assise derrière Conrad, partageait ses heures entre les soins du ménage et la surveillance de scs bambins.)

L’ouvrage allait si bruyamment qu’on n’entendit pas entrer le vieux M. Johannes Holzschuer.

Maître Martin, qui l’aperçut le premier, vint à sa rencontre, et lui demanda ce qu’il désirait. — «Deux choses, y> répondit Holzschuer; «d’abord, je voulais revoir mon ancien élève Friedrich, que je vois là travailler si bravement. Ensuite, je venais vous prier, cher maître Martin, de me faire construire, pour mou cellier, une tonne de la plus grande mesure. Mais je vois justement que vous en terminez une qui me conviendrait fort; faites-moi votre prix. » ^

Reinhold, qui allait se remettre à l’œuvre après quelques moments de repos, entendit les paroles de M. Holzschuer, et répondit aussitôt pour maître Martin : — « M’y songez pas, mon cher monsieur; ce tonneau que nous achevons est commandé et acheté par le respectable prince-évêque de Bamberg.»

— «En vérité, je ne pois vous le céder,» ajouta maître Martin; «eh ! mais, rien qu’au choix et au fini d’un pareil travail, vous auriez dû deviner qu’un pareil ouvrage ne peut descendre que dans une cave de prince. Ainsi, comme dit mon compagnon Reinhold, ne pensez plus à ce tonneau. Quand la vendange sera faite, je promets de vous en faire fabriquer un tout simple, mais qui fera pour vous le même usage.»

Le vieux Holzschuer, piqué des façons de maître Martin, riposta aussitôt que son argent valait bien l’os du prince-évêque de Bamberg, et qu’il saurait bien se fournir ailleurs, et même à meilleur compte, des tonnes aussi bien fabriquées. Maître Martin avait peine à contenir sa colère ; forcé de se taire en présence de M. Holzschuer, qui jouissait dans toute la ville d’une grande autorité, il dévorait son dépit, et cherchait autour de lui un prétexte pour éclater, lorsque Conrad, qui prêtait peu d’attention à la conversation, se mit à marteler de nouveau à tour de bras pour serrer les cercles sur les douves. Le maître tonnelier se tourna vers lui, et, frappant du pied,

— « Stupide animal ! » s’écria-t-il, « deviens-tu fou ? Ne vois-tu pas que tu vas fracasser la plus belle tonne qui soit jamais sortie des ateliers de Nuremberg ! »

— «Ho! ho!» dit Conrad, «mon petit maître se fâche; et pourquoi ne briserais-je pas cette fameuse tonne, s’il me plaisait? » El il se mit à frapper de plus belle, si bien que le cer-

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de principal ayant éclaté sons un coup porté à faux, toute la machine se trouva désajustée...

— «Chien damné ! » hurla maître Martin écumanlde rage ; et , arrachant des mains du vieux Valentin uue douve qu’il ratissait, il en déchargea un rude coup sur les épaules de Conrad. Le compagnon resta un moment presque étourdi, puis ses yeux flamboyèrent,* il grinça des dents... — « Frappé I » s’écria-t-il d’une voix rauque ; et, saisissant la plus grosse doloirede l’atelier, il la lança de toutes ses forces contre maître Martin, que Friedrich n’eut que le temps de pousser de côté : le fer tranchant, dont le choc aurait fendu la tête du vieillard, n’atteignit que le bras. Le sang jaillit de la blessure. Maître Martin perdit l’équilibre, et fit la culbute par-dessus le banc d’un apprenti.

Tout le monde se jeta au-devant de Conrad, dont la fureur s’était exaspérée devant le mal qu’il venait de faire. Sa force, décuplée par la colère, écartait toute résistance, et relevant la doloire sanglante , il allait porter un second coup , lorsque Rosa, pâle comme la mort, accourut an bruit qu’elle entendait. Conrad fut désarmé par son apparition; et, jetant loin de lui l’arme homicide, il croisa les bras sur sa poitrine, et resta là un moment, immobile comme une statue. Pois, rappelé à lui par une secousse intérieure, il poussa tout à coup un hurlement de douleur, et s’enfuit.

Personne ne le poursuivit.

Les témoins de cette scène relevèrent maître Martin couvert de sang; on reconnut heureusement que la blessure n’avait qu’effleuré les chairs. Le vieux Holzschuer, qui s’était réfugié derrière un amas de planches, put alors se décider à reparaître; il fit une rude sortie contre les métiers qui mettaient à la main des gens du peuple des instruments si meurtriers, et supplia Friedrich de quitter cet atelier pour revenir à son premier état, l’art de fondre et de ciseler les métaux. Quant à maître Martin, quand il reprit connaissance et qu’il se trouva quille pour la peur, il n’eut de paroles que pour regretter le dommage causé à la tonne de monseigneur le prince-évêque de Bamberg.

Après cet événement, on ramena maître Martin et M. Holzscliuer dans des chaises à porteur. Friedrich et Ileinhold revinrent ensemble à pied jusqu’à la ville. Chemin faisant,

comme la nnil tombait, ils entendirent en passant près d’ana haie les gémissements d'une voix qu’il leur sembla reconnaître. Tout à coup uu grand spectre se leva d‘un fossé si brusquement, que les deux amis reculèrent tout saisis. C’était Conrad qu’ils retrouvaient ainsi, Conrad désolé de son action et des résultats irréparables qu’elle avait pour son avenir. — « Âdieu, mes amis, » leur dit-il, «adieu 1 nous ne nous reverrons jamais ! Dites seulement à Rosa que je l’aime, et conjurezla de ne pas maudire mon souvenir. Dites-lui que, tant que je vivrai, son bouquet ne quittera jamais la place où je l’ai mis sur mon cœur!... Âdieu, adieu, mes bons camarades !... »

11 disparut à travers les champs.

Reinhold dit à son ami : « Ce pauvre Conrad n’est pas un malfaiteur ; mais il y a dans ce jeune homme quelque chose d’étrange et de mystérieux. On ne peut juger son action d’après les règles de la morale ordinaire. Peut-être saurons-nous plus tard le secret qu’il nous a caché. »

L’isolement et la tristesse régnaient depuis ce jonr-là dans l’atelier de maître Martin. Reinhold, dégoûté du travail, restait des heures entières enfermé dans sa chambre. Martin, qni portait en écharpe son bras blessé, n’ouvrait plus la bouche que pour maudire le méchant compagnon étranger. Rosa, la dame Marthe elle-même et ses bambins n’osaient plus aller sous le hangar qui avait été témoin de cette scène sanglante ; et de même qu’on entend parfois, aux approches de Thiver, la cognée d’un bûcheron solitaire tourmenter le silence des forêts, ainsi Friedrich achevait seul et lentement la tonne de l’évêque de Bamberg, et son marteau résonnait seul tout le long du jour.

Peu à peu la mélancolie et le découragement se glissèrent dans son âme. Rosa ne paraissait plus à l'atelier depuis que Reinhold, sous prétexte de maladie, restait chez lui. Friedrich en conclut que la jeune fille aimait son ami. 11 avait bien déjà remarqué qu’elle réservait pour Reinhold ses plus gracieux sourires cl ses meilleures paroles ; mais, cette foi.s, il ne pouvait plus douter de ses véritables sentiments. Le dimanche suivant,

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aa lieu d'accepter l’invitation de maître Martin, qui, presque entièrement guéri de sa blessure, voulait aller avec Rosa se promener hors de la ville, il se dirigea tout seul, en proie à toutes les angoisses de sa pensée, vers le coteau où il avait vu Reinholdpour la première fois. Arrivé là, il sc jeta surl’lierbe et se mil à rêver aux déceptions de sa vie, dont chaque espérance s’eflaçail, comme une étoile qui fde au ciel; il pleura sur les fleurs cachées dans la bruyère, et les fleurs inclinèrent leurs têtes sous la rosée de scs larmes, comme si elles eussent compris sa douleur. Puis, sans qu’il pût s’expliquer comment cela se faisait, ses soupirs, qui s'en allaient emportés' par la brise, s’articulèrent peu à peu et devinrent des mots; puis les mots se modulèrent doucement, et il chanta sa tristesse comme il eût pu chanter sa joie :

— «Où es-tu allée, û mon étoile d’espérance? Hélas! tu es loin de moi; ton doux éclat s’est effacé. Tu es allée réjouir d’autres regards qui l’appelaient. — Levez-vous , orages du soir, vous ôtes moins terribles que les orages de mon cœur. Semez autour de vous la tristesse et le deuil ! — Mes yeux sont noyés de larmes, et mon pauvre cœur saigne. Pourquoi donc, ô forêts embaumées, murmurez-vous si doucement? ?iuages d’or, voiles du ciel, pourquoi brillez-vous de reflets joyeux? Hélas! vous secouerez sur ma tombe vos senteurs et vos clartés. La tombe est ma dernière espérance : j’y trouverai un sommeil paisible, éternel ! »

La voix de Friedrich se ranimait à mesure qu’elle chantait; son cœur oppressé ressentit quelque soulagement, et ses pleurs coulèrent avec moins d’amertume. Le vent du soir bruissant dans le feuillage des jeunes tilleuls, les échos mystérieux qui courent sous les grands bois apportaient à sou oreille des accents doux comme des paroles aimées, et l’horizon frangé de brumes d’or et de pourpre semblait l'inviter à s’élancer vers les sentiers d’un meilleur avenir.

Friedrich, un peu consolé, se leva et redescendit la pente fleurie du côté qui menait au village. Il rappelait dans sa pensée cette .soirée où il suivait avec Reinhold le même chemin ; il se souvenait de ses promesses d’éternelle amitié. Mais quand il repassa l’histoire que Reinhold lui avait contée des deux peintres italiens, ses yeux se dessillèrent comme par enchantement. Le passé s’éclaira pour lui d’une douloureuse certi-

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(udc. II se persuada que Reinhold avait aimé autrefois Rosa ; que cet amour l’avait ramené à Nuremberg, dans la maison de maître Martin; et le récit de la rivalité amicale des deux peintres au sujet du laurier d’or lui parut un emblème de la rivalité d’amour dont Rosa serait la conquête. Toutes les paroles de Reinhold lui revinrent en mémoire et prirent un sens qu’il ne s’était jamais expliqué ainsi. — «Entre deux amis, » s’écria-t-il alors, « il ne peut naître ni haine ni envie I C’est donc à toi, mou ami de cœur, à toi-même que je veux aller demander si l’heure est déjà venue pour moi de renoncerà toute espérance ! »

Cette rêverie conduisit Friedrich jusqu’à la porte de Reinhold ; le soleil levant éclairait de joyeux rayons la petite chambre. Un profond silence y régnait. Le jeune homme poussa la porte, qui n’était point fermée, et entra doucement; mais à peine'eut-ii fait deux pas, qu’il resta cloué sur le plancher dans l’immobilité d’une statue. Rosa, dans tout l’éclat de ses charmes, lui apparut admirablement peinte sur une toile de grandeur naturelle. Près du chevalet, l’appuie-main de l’artiste et sa palette toute préparée annonçaient un travail récent.

(( O Rosa, Rosalô Dieu du ciel! » soupira Friedrich. En ce moment, Reinhold lui frappa sur l’épaule et lui dit doucement, avec un sourire heureux : — «Que penses-tu de ce tableau ? » « Oh ! tu es un homme bien supérieur à moi , tu es on jrrand artiste ! » répondit Friedrich en pressant Reinhold sur sa poitrine; «maintenant, pour moi tout est clair! tu as bien mérité le prix que j’avais la folie de t’envier. Et pourtant, cher ami, j’avais aussi en tête un beau projet d’artiste! J’avais rêvé qu’il serait beau de couler une statuette d’argent fin à la divine ressemblance de Rosa; mais je sens que c’était là le rêve d’un orgueil insensé! C’est toi seul qui es heureux ! loi seul qui as créé le chef-d’œuvre ! Regarde comme son sourire est animé d’une vie céleste ! et quel regard angélique!... Ah! nous avons lutté tous deux pour la même victoire ! mais à loi, Reinhold, à loi le triomphe et l’amour! A moi de quitter celle maison, celle patrie. Je sens que je ne puis revoir Rosa : ce serait audessus de mes forces! Pardonne-moi, cher ami, pardonne-moi ! car aujourd’hui môme je vais recommencer mou triste pèlerinage à travers le monde, et je n’emporterai avec moi que mon amour et ma misère 1 »

A ces mots, Friedrich voulait s’éloigner, mais Reinhold le retint par une douce violence : — «Tu ne nous quitteras point,» lui disait-il avec une affectueuse instance; « car tout peulaller ici bien autrement que lu ne penses, et je ne veux plus te cacher davantage le secret de ma vie. Tu vois déjà que je ii’étais pas né tonnelier, et la vue de ce tableau peut le prouver que je ne suis pas au dernier rang parmi les peintres. Dans ma plus tendre jeunesse, j’ai parcouru l’Italie pour étudier les chefs-d'œuvre des grands maîtres. Mon talent, développé par une vocation naturelle, fit des progrès rapides. Bientôt la fortune vint à moi, comme la gloire, et le duc de Florence m’appela près de lui. J’isnorais à cette époque tout ce qu’a produit le génie de l'art allemand, et je parlais, sans connaissance de cause, des défauts, de la froideur, de la sécheresse de vos Dürer et de vos Cranach, lorsqu'un jour un marchand de tableaux me fit voir une petite toile du vieil Albrecht : c’était un portrait de la Vierge, dont le caractère sublime et le fini d’exécution me transportèrent d’enthousiasme. Je compris sur-lechamp qu’il y avait quelque chose de mieux que la grâce maniérée du genre italien, et je résolus aussitôt d’aller parcourir les ateliers des peintres célèbres de l’Allemacne, pour m’initier aux secrets de leurs créations. Fn arrivant h Nuremberg, le premier objet qui frappa mes regards, ce fut Rosa : je crus voir apparaître la belle madone d’Albrecht Durer. Un amour immense éclata dans mon âme comme un incendie. Tout le reste du monde s’effara de ma pensée, et l’art, qui m’avait jusqu’alors occupé si exclusivement , ne me semblait plus avoir d’autre mission pour moi que de reproduire à l’infini les traits du divin objet de ma passion. Je cherchai les moyens de m’introduire dans la maison de maître Martin ; mais rien n’était plus difficile. Les ruses ordinaires qu’emploient les amoureux devenaient impraticables. J'allais donc m’annoncer ouvertement auprès de Tobias Martin, et lui demander la main de sa fille, lorsque le hasard m’apprit que ce digne homme avait formellement décidé qu’il n’accepterait pour gendre que le plus habile tonnelier de la contrée. Loin de me décourager devant cet obstacle, je partis pour Strasbourg, où j’appris secrètement ce pénible métier, laissant à la Providence le soin de récompenser mes efforts. Tu sais le reste, et je n’ai plus à le révéler qu’une chose : c’est que tout récemment maître Martin,

dans un accès de belle liumcur, m’a prédit que je deviendrais, sous ses auspices, un fameux tonnelier, et qu’il me verrait avec plaisir devenir un Jour l’époux de sa jolie fdle, qui, dieait-il, ne me voyait pas avec trop d’indilTérence. »

— «ülil oui, je le sens bien, c'est toi qu’elle aime, » interrompit Friedrich. uJe ne suis pour elle qu’un misérable ouvrier; mais en loi elle a deviné l’artiste!...»

— « Allons donc ! » reprit lleinhold , a tu exlravagues , et tu no songes seulement pas, cher frère, que la petite Rosa ne s’est pas du tout prononcée. Je sais bien que jusqu’ici elle s’est montrée pour moi pleine de grâce et d’aménité; mais, de là à l'amour, il y a loin! Promets-moi, cher frère, de passer encore ici trois jours, dans un calme parfait. Il y a longtemps que je néglige nos futailles, mais c’est que, vois-tu, depuis que je m'occupe de ce tableau, tout ce qui pouvait m’en distraire me semblait fastidieux à l’excès; et plus je vais, moins je me sens fait pour continuer notre métier de stupide ouvrier. Je suis décidé à donner à tous les diables la doloire et le maillet. Dans trois jours, je te révélerai sincèrement les dispositions de Rosa. Si elle m’aime, tu partiras, et tu verras bientôt que le temps guérit toutes les douleurs, même celles qui brisent le cœur (stylc>ulgaire) ! » Friedrich promit qu’il attendrait.

A trois jours de là, vers le soir, Friedrich, après avoir achevé son travail, revenait lentement à la ville; il songeait avec inquiétude à certaines maladresses qui lui avaient valu, de la part de maître Martin, des semonces un peu vives; il avait aussi remarqué que le maître semblait fortement préoccupé d’une tristesse .secrète; il avait saisi quelques phra.ses entrecoupées, les mots de lâche intrigue, de bonté méconnue. Maître Martin n’avait pas jugé à propos de s’en expliquer, et Friedrich ne savait que penser, lorsqu’il rencontra aux portes de Nuremberg, un homme à cheval (c’était Reinhold) : « — Ah!» s’écria celui-ci, « lu arrives à propos. J’ai bien des choses à te dire! » Ft, mettaut pied à terre, Reinhold passa autour de son bras la bride du cheval, et, serrant la main de son ami, tous deux se mirent à cheminer dans la campagne. Friedrich avait remarqué tout d’abord que Reinhold s’était revêtu du même costume qu’il portait lors de leur première rencontre. Le cheval, équipe comme pour une route, avait en croupe uu porleinanleau.

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— <t Soit lieareax, mon ami , » dit Rcinlioid d’une voix qui prit tout à coup quelque chose de rude et d'amer. « Sois lieureux! et manie à ton aise, et désormais sans rival, la varlope et le marteau. Je t’abandonne, à cette heure, le royaume des futailles ; je sors de faire mes adieux à la belle Rosa et au respectable maître Martin... » — « Comment? w s’écria Friedrich en tressaillant comme si la foudre eût passé sur sa tète, « tu pars, quand maître Martin t’accepte pour gendre, et quand Rosa t’aime?»

— « Voilà encore, » dit Reinhold, « une fantasmagorie de ta cervelle jalouse. Je sais, mon cher frère, que Rosa m’eût accepté pour époux par obéissance ou par crainte de son père; mais on ne prend pas les cœurs par la force, et le sien ne se soucie pas do moi. Eli! mais, sans cela, j’aurais pu vraiment devenir tonnelier, tout comme un autre, racler, cercler, jauger pendant six jours, et le septième étaler ma dignité avec les grâces de madame Reinhold, sur on banc de l’église de Sainte-Catberine ou de Saint-Sébald , et puis le soir me promener vertueusement sur la pelouse fleurie... »

— « Oh! ne te moque pas, » dit Friedrich, « de ces mœurs simples et paisibles! Le bonheur se cache dans les voies com* munes... »

— « Tu as mille fois raison, » reprit Reinhold ; « mais laisse* moi continuer. J’ai Trouvé le moment de dire à Rosa que je l’aimais et que son père consentirait à nous unir. A ces mots, j’ai vu des larmes dans ses yeux, sa main a tremblé dans la mienne, et elle m’a répondu en détournant la tète : — « Monsieur Reinhold , j’obéirai aux ordres de mon père. » Je me suis bien gardé d'en demander davantage : une clarté subite a illu* miné mon âme, et j’ai fort heureusement reconnu que mon amour pour la fille du tonnelier n’était qu’un rêve enthou* siaste. Ce n’est point Rosa que j’aimais, c’était un être idéal dont elle m’avait montré une copie que je ne cessais de retracer avec une passion d’artiste. J’ai compris que j’étais amoureux du portrait, d’un songe, d’une beauté fantastique; et j’ai entrevu, avec un saisissement de dégoût, le pauvre avenir qui m’attendait quand je serais affublé de la maîtrise et d’un ménage. Ce que j’aimais dans la petite Rosa, c’était une céleste image qui s’est parée dans mon cœur d’un éclat divin, et que mon art doit faire vivre dans les créations que je répandrai

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auloar de moi. La destinée de l’artiste, c’est d’aller sans cesse au-devant de l’avenir, sans s’arrêter à cueillir les fleurs de la route. Comment aurais-je pu renoncer aux triomphes de l’art, et fouler aux pieds les couronnes qu’il promet? Je le salue de loin, terre des arts et du génie antique ! d Home, bientôt je te reverrai!...»

Les deux amis arrivèrent ainsi à un endroit où le chemin se bifurque; Reinhold prit à gauche. — a Adieu! » dit-il à Friedrich en le pressant étroitement sur son cœur. «Adieu, mon ami, séparons-nous! qui sait si nous nous reverrons! »

11 s’élança sur son cheval, et piqua des deux, sans regarder derrière lui. Friedrich resta longtemps à cette place, les yeux fixés sur la route déserte. Puis il revint à la maison le cœur serré ; de sombres pressentiments agitaient son âme. 11 songeait que la séparation ressemble à la mort!...

A quelque temps de là, maître Martin, morne et pensif, terminait la tonne de l’évêque de Bamberg. Friedrich, qui travaillait à ses côtés, ne disait pas un seul mot; le départ de Reinhold lui avait ôté toute joie. Enfin maître Martin, jetant loin de lui son maillet, croisa ses bras avec humeur, et dit à demi-voix : — « Voilà Reinhold parti, après Conrad. C’était un peintre comme il y en a peu, mais qui croyait me prendre pour dupe ! Imagine-t-on une telle fourberie cachée sous des traits si distingués, avec des manières si franches, si honnêtes! Enlln, le voilà déniché; et Friedrich au moins me restera fidèlement attaché, car c’est un brave et simple travailleur. Et qui sait ce qui pourrait arriver? Si tu devenais, mon cher garçon, un maître habile, et si tu savais plaire à ma petite Bosa... je verrais, je verrais!... » El en disant cela, maître Martin ramassa sou maillet, et se remit à travailler. Friedrich, en l’écoutant, avait senti une chaude émotion parcourir tout son être ; mais en même temps un indéfinissable découragement lui ôtait toute e.spérance. Rosa parut dans l’atelier, où elle n’avait pas mis le pied depuis bien des jours; mais son visage portait l'empreinte d'une tristesse mal déguisée; on pouvait voir qu'elle avait pleuré. — « Le départ de Reinhold est la cause de ses larmes;

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elle l’aime donc! » se dit Friedrich. Celte pensée lui brisait le cœur, et il n’osa lever les yeux sur elle.

Cependant la grande tonne était achevée. Maître Martin, devant son œuvre, sentit revenir sa gaieté d’autrefois. — « Oui, mon enfant, » dit-il à Friedrich eu lui frappant sur l’épaule avec amitié, u si tu parviens à faire un morceau pareil, et si tu plais à ma Rosn, tu seras mou gendre ; ce qui ne l’empêchera pas de cultiver ton art de tninnesinger, et de réunir ainsi deux excellentes renommées.»

Comme le travail arrivait de fous côtés dans ses ateliers, maître Martin fut obligé d’engager deux nouveaux compagnons, gens de métier fort adroits, mais francs vauriens, buveurs et tapageurs ficlTés. L’atelier du maître ne résonna bientôt plus que de plaisanteries ou de chansons si grossières, que Rosa dut s’abstenir d'y revenir, et Friedrich resta dans l’isolement. Lorsque parfois il surprenait un peu à l’écart sa bien-aimée, il soupirait en attachant sur elle un regard de feu qui semblait lui dire: — «Ma Rosa chérie, vous n’ëles plus bonne et charmante pour moi , comme aux jours où Reinhold était ici! » A quoi la fillette, hai.ssant les yeux, répondait par son pudique ^embarras : — « Mon.sieur Friedrich, avez-vous quelque chose à me dire?... » Mais dans ces instants fort rares, le pauvre Jeune homme restait sans voix et comme pétrifié; et Rosa disparaissait comme ces doux éclairs des tièdes nuits d’été, que l'œil admire sans pouvoir les saisir.

Maître Martin ne cessait d'insister pour que Friedrich se mit en devoir de préparer son chef-d'œuvre de maîtrise. Il avait lui-même fait choix d'une quantité suffisante de planches de chêne sans veine et sans nœuds, et qui comptait cinq bonnes années de magasin, à l’abri de la séciieresse et de l’humidité. Personne ne devait prêter la main à Friedrich, excepté le vieux Valentin. Le pauvre garçon, déjà dégoûté du métier par les rapports auxquels l’obligeait le voisinage de scs nouveaux compagnons d’atelier, n'avait guère de cœur à l'œuvre; il se sentait manquer d'assurance devant une entreprise dont finsuccès devait faire évanouir tous ses rêves de bonheur. Un vague instinct qu'il ne pouvait définir lui répétait sans cesse qu’il allait succomber sous le poids de sa tâche, et il eut honte tout à coup de s’étre condamné à une besogne manuelle qui répugnait si fort à ses délicatesses d’artiste. La disgrâce de

486 CONTES FANTASTIOOES.

Ueinhold était toujours présente à sa mémoire. De temps en temps, pour sc soustraire à l’obsession douloureuse de ses craintes , il prétextait une indisposition pour s’affranchir du devoir d’aller à l’atelier, et il courait passer des heures entières à l’église de Sainl-Sébald , en face des chefs-d’œuvre de ciselure de Peler Fischer, et il s’écriait avec une exaltation d’inspiré : — « O Dieu du ciel! imaginer de telles choses, et avoir en soi la puissance de les exécuter, n’est-ce pas le plus grand bonheur de la terre?» — Et quand, au sortir de ces extases, la réalité le clouait en face des douves et des cerceaux de l’atelier de maître Martin, quand il pensait que Rosa serait le prix d’une misérable tonne fabriquée avec plus ou moins d’art, il sentait le désespoir brûler sou sang et sa tête s’égarer. La nuit, Reinhold apparaissait dans ses rêves, et déployait à SOS regards des modèles inimitables dont la réalisation eût immortalisé le fondeur. El, dans ces des.sins merveilleux, la figure de Rosa était toujours le sujet principal , encadré dans les plus capricieux mélanges de feuillages et de fleurs. Tout cela semblait s’animer, verdir et fleurir ; le métal, comme uo brillant miroir, reflétait l’image de la jeune fille adorée; Friedrich lui tendait les bras en l’appelant des noms les plus doux; mais quand il croyait la saisir, le tableau fantastique s’évaporait comme une brume fugitive. Â son réveil, le pauvre artiste détestait un peu plus son triste avenir de tonnelier. L’idée lui vint d’aller confier ses chagrins à son ancien maître Johannes Holzschner. Ravi de retrouver son élève favori , celui-ci permit à Friedrich de venir chez lui ciseler on petit ouvrage pour l’exécution duquel il avait peu à peu et depuis longtemps réuni les matières d’or et d’argent nécessaires. Friedrich s’éprit de ce travail avec une telle ardeur, qu’il négligeait presque entièrement sa besogne d’atelier chez maître Martin, et plusieurs mois s'écoulèrent sans qu’il fût de nouveau question de sa pièce de maîtrise , qui devait rivaliser avec la tonne de Bamberg. Mais, un beau jour, maître Martin le pressa si vivement qu’il fallut, bon gré, mal gré, reprendre la doloire et le maillet. Quand l’ouvrage fut en train, le maître vint examiner les débuts; mais, à la vue des planches déjà débitées, il entra dans une violente colère et s’écria : — « Qu’eslcc que tout cela? Quelle piètre besogne fais-tu, mon pauvre Friedrich! Un apprenti de trois jours taillerait-il du bois de

cette façon? Friedrîcli , qnel démon l’a poussé la main pour gâter ainsi le meilleur bois de cliène que j’aie vu depuis longtemps? Et c’est là ton chef-d'œuvre?... »

Friedrich ne put tenir davantage contre les reproches peu mesurés de maître Martin, et. Jetant ses outils à l’autre bout de l’atelier, — «Eh bien! maître,» s’écria-t-il, «c’en est fait! Non , dût-il m’en coûter la vie, dussé-je tomber dans la plus profonde misère, non, je ne travaillerai plus! Je renonce à ce métier que j’abhorre et pour lequel je n’étais point fait. Car moi aussi je suis artiste! Moi aussi j’aime votre fille avec passion, avec délire; c’est mon amour qui m’avait fait tenter cette odieuse épreuve. Je vois que maintenant tout bonheur, tout espoir sont perdus pour moi! J’en mourrai , mais je mourrai artiste, et je laisserai après moi quelque souvenir! De ce pas, je retourne chez mon premier et digne maître Johannes Holzschuer, que j’avais abandonné ! »

Les yeux de maître Martin lancèrent des flammes rouges quand il entendit Friedrich regimber si vivement. — « Ah ! toi aussi? » s’écria-t-il ; « toi aussi tu me trompais! Ah! l’état de tonnelier est odieux pour toi ! tant mieux , tant mieux mille fois, vaurien ! Hors d’ici ! hors d’ici ! » El, sans donner le temps à Friedrich de se reconnaître , il le prit par les épaules et le poussa dehors, au grand applaudissement des compagnons et des apprentis qui avaient été témoins de cette scène. Le vieux Valentin, les mains jointes et le front pensif, dit à demi-voix : — « Je m’étais bien douté qu’il y avait dans ce compagnon quelque chose de mieux qu'un ouvrier vulgaire. »

La dame Marthe, qui aimait Friedrich, et ses petits bambins, qu’il régalait souvent de friandises, étaient inconsolables de son départ.

L’atelier de maître Martin était devenu plus triste que jamais. Les compagnons nouveaux venus ne lui donnaient que du souci. Forcé de veiller aux moindres détails, il passait ses jours dans des fatigues accablantes, et la nuit, tourmenté par de cruelles insomnies, il répétait sans cesse : « Ahl Iteinhold, ah ! Friedrich , pourquoi in'avez-vous trompé ainsi? Pourquoi n’étiez'Yous pas tout simplement d’honnêtes et laborieux ou-

48S CO.NTES fantastiques.

vriers?...» Le pauvre liumme dépérissail à vue d’œil, et fut plusieurs fois sur le point de sacrifier sou état et de se laisser périr de langueur.

11 était assis, un soir, devant la porte de sa maison, tout préoccupé de pénibles rêveries, lorsqu’il vit arriver M. Jacobus Paumgartner en compagnie de maître Johannes Ilolzscliuer: il pensa bien qu’on allait lui parler de Friedrich. Kn effet, Paumgartner amena l’entretien sur ce chapitre, et IIolzschuer se répandit en éloges à propos du jeune artiste; et tous deux, enchérissant comme à l’envi sur les excellentes qualités de Friedrich et sur l’avenir qui était réservé à son talent, supplièrent maître Martin de se désister en sa faveur de ses préjugés, et de ne pas renoncer à l’idée d'accorder la main de sa fille à un jeune homme qui, après tout, la rendrait heureuse, et ferait quelque jour honneur à sou beau-père. Maître Martin les laissa dire; puis il ôta lentement son bonnet de fourrure, et leur répondit avec un grand calme : — u Mes chers messieurs, vous prenez un intérêt si pressant à ce qui louche ce compagnon, qu’il me faut bien lui pardonner quelque chose à votre sollicitation. Mais, du reste, je ne démordrai pas de mes résolutions; et, quant au mariage surtout, il n’y aura jamais plus rien de commun entre lui et ma fille.»

Comme il disait cela en appuyant sur chaque syllabe, Rosa s’élança dans la chambre, toute pâle et tremblante, et elle posa sur la table un (lacon du fameux vin de Ilochheimet trois verres. — « 11 faut doue, » reprit alors maître Holzschuer, a que je laisse partir ce pauvre Fricdricli, qui a résolu, dans son chagrin, de s’expatrier? Et pourtant, voyez, cher maître, voyez donc ce petit travail de ciselure qu’il a fait chez moi , sous mes yeux, et dites, si vous le pouvez, qu’il n’y avait pas dans ce jeune homme-là l’étoffe d’un grand artiste. C’est un souvenir d’adieu qu'il vous supplie de laisser accepter à votre fille. Mais voyez donc quel joli travail ! » Et M. Holzschuer tira de sa poche un gobelet d’argent fin, délicieusement ouvrage; et maître Martin, qui se piquait de bon goût, se mit à l'examiner en tout sens. C’était, en vérité, un petit chef-d’œuvre. Tout autour courait un feuillage de vigne et de rosier, et de chaque rose épanouie sortait une petite figure d’ange ciselée avec une grâce parfaite. Le fond intérieur, doublé d’or, était orné de liguriiies semblables; cl, quand on versait dans le gobelet un

flot de vin doré, ces petits anges tout souriants semblaient s’agiter comme pour monter du fond à la surface. — «J’avoue que c’est un travail exquis,» dit maître Martin, « et je garde celte coupe si Friedrich en accepte deux fois la valeur en bons ducats tout neufs. » En disant cela, maître Martin remplit le gobelet et le vida d’un trait... Et voilà que la porte s’ouvrit tout doucement, et Friedrich, presque défiguré par la douleur elles larmes qu’il avait versées, parut immobile au seuil de la chambre , dans l’attitude d'un condamné qui va entendre son arrêt. Rosa , qui l’aperçut la première, poussa un cri déchirant, et tomba, presque morte, dans ses bras.

Maître Martin laissa échapper le gobelet, et regardant Friedrich d’un œil fixe, comme s’il eût vu apparaître un spectre, U se souleva et dit d’une voix émue : — « Rosa, Rosa, aimes-tu donc ce Friedrich?...» — « Plus que ma vie! » répondit la pauvre enfant d’une voix brisée. — « Eh bien ! » reprit maître Martin avec eflbrt, «eh bien! mon garçon, je le pardonne... embrasse la fiancée... oui, oui, ta fiancée ! »

Paumgarlner et le vieil Hoizschuer se regardèrent avec étonnement, et maître Martin poursuivit tout haut, mais en se parlantà lui-mème: — « Dieu du ciel ! c’était donc ainsi que devait s’accomplir la prophétie de la vieille grand’inère ! Ne voilà-t-il pas, en elTet, la maison proprette, les petits anges aux ailes vermeilles? D’ailleurs, le gobelet n’est autre chose qu’un tonneau infiniment petit; et vraiment tout est pour le mieux, car ainsi je puis consentir sans changer ma volonté. J’aurais bien dù deviner cela plus tôt! »

Friedrich, foudroyé par la joie, avait à peine assez de force pour serrer plus étroitement la jolie Rosa sur son cœur. — « O mon cher maître ! » s’écria-t-il quand il eut un peu repris ses sens, «quoi! serait-il vrai que vous daignez m’accepter pour gendre et me permettre d’exercer mon art?» — « Oui, oui,» reprit maître .Martin ; « tu as accompli la prédiction de la vieille grand’mère, ta pièce de maîtrise n’est plus à faire.» — « Non, cher maître, » répliqua Friedrich, « permettez que je n’y renonce pas encore; je veux, au contraire, achever ma tonne de deux foudres ; je vous la laisserai comme un témoignage de mon respect pour la profession que vous illustrez, et je retournerai ensuite à mes creusets. » — « Honneur à toi pour cette bonne pensée, » dit maître Martin en se levant avec

190 CONTES FANTASTIOCES.

«nlhoasiasme ; « achève donc ta pièce de maîtrise. Le jour où tu lui donneras le dernier coup de maillet sera ton jour de noces. »

Friedrich se mit à l’œuvre avec un zèle extrême, et la tonne immense qui sortit de ses mains fut admirée de tous les maîtres do la corporation.

Maître Martin était au comble de la joie. Le jour de la noce fut fixé, et la pièce de maîtrise, remplie d’un vin généreux et parée de guirlandes fleuries, fut placée à l’entrée de la maison. Les maîtres tonneliers avec leurs familles, conduits par le digue conseiller Jacobus Paumgartner, et les maîtres en orfèvrerie, se réunirent en brillant cortège pour aller à l’église de Saint-Sébald. Au moment de partir, on bruit de chevaux et des fanfares s’entendirent de la maison de maître Martin. Celui-ci, courant à son balcon, reconnut d’abord le seigneur Heinrich de Spangenberg, ayant à ses cètés un jeune et brillant cavalier portant dague au côté et toque ornée de plumes flottantes et de pierres précieuses. Près du jeune homme chevauchait une dame admirablement belle, et derrière ces trois personnages caracolait une suite nombreuse de valets en costumes de toutes couleurs. Les fanfares ayant cessé, le vieux Spangenberg s’écria, en levant la tête : — «Hé, hé, maître Martin, ce n’est ni pour votre cave ni pour vos ducats que je passe par ici, j’y viens à cause du mariage de votre jolie fille. Voulez-vous bien me recevoir, cher maître? »

Maître Martin, on peu confus du souvenir que réveillaient ses paroles, descendit aussi vite que ses jambes le permettaient, pour recevoir, avec tonte sorte de salutations, son ancienne et noble pratique. La belle dame et le cavalier quittèrent aussi leur monture et entrèrent dans la maison. .Mais à peine le brave tonnelier eut-il regardé le jeune cavalier, qu’il recula de trois pas on chancelant : — «Bonté du ciel ! » s’écriat-il en joignant les mains, «c’est Conrad!...»

— «Vraiment oui,» dit en souriant le jeune homme, «je suis Conrad, votre compagnon d’autrefois. Pardonnez-moi, cher maître, certaine blessure dont j’ai gardé souvenance . J’aurais fort bien pu vous tuer ce jour-là, car vous m’aviez traité un peu vertement 1 Mais tout est pour le mieux, n’y pensons plus. » Maître Martin l’assura qu’il se trouvait fort bien de n’avoir été qu’effleuré par la maudite doloire ; puis il

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LE TONNELIER DE NL'REMBEnc. 494

pria ses iiAtcs d’entrer dans la grande chambre, où les (lancés et les amis de la maison s'étaient réunis pour la cérémonie. L’apparilion de la belle dame fut saluée par un murmure des plus flatteurs; tout le monde s’avisa de remarquer que sa beauté ressemblait à s’y méprendre aux traits ravissants de la jeune mariée ; on eût pu les prendre pour deux saurs jaluclles.

Conrad s’approcha galamment de la fille du tonnelier, et lui dit avec une grâce exquise : « Permettez, ma belle demoiselle, que Conrad partage aujourd’hui votre félicité, daignez lui dire que vous oubliez ses emportements d’autrefois, et que vous lui pardonnez comme a fait votre père. » Et comme Rosa restait interdite, que maître Martin et tous les conviés se regardaient tout ébahis, M. de Spangenberg prit la parole pour mettre fln à cet embarras. — « Eh mais, » dit-il, « croyez-vous rêver?... Mais c'e.st ici mon fils Conrad, et voilà sa ravi.ssante fiancée qui se nomme Rosa, comme la jolie fille de maître Martin. Souvenez-vous donc, cher maître, de ce jour où, causant avec vous à côté d'un flacon de votre vieux vin, je vous demandais si vous refuseriez votre fille à tout le monde, même à mon fils. J'avais, pour parler ainsi, de bonnes raisons. Mon étourdi raffolait d’amour pour elle, au point qu’il fallut, pour ne pas le désespérer, que je prisse sur moi d'entamer cette affaire. Quand je lui racontai, pour le guérir, la réception que vous m’aviez faite, et votre bizarre caprice eu fait de gendre, Conrad n'imagina rien de mieux que de se glisser chez vous comme ouvrier, pour voir de plus près Rosa, et avec le dessein de l’enlever quelque jour à votre surveillance. Heureusement pour vous que le coup de douve sur les épaules a brisé les ailes do cet amour-là. Je m'en félicite, et mon fils, pour rester fidèle par quelque point à sa première inclination, s’csl épris d'une noble héritière qui porte le nom de Rosa comme votre fille, et qui lui ressemble fort joliment.»

La jeune dame, s’approchant alors de Rosa, lui jeta autour du cou un collier de perles d’un grand prix, et tirant de son sein un petit sachet de fleurs fanées , — «Tenez,» lui dit-elle, «voilà le bouquet que vous aviez donné à Conrad, et qu’il a soigneusement gardé. N’êtes-vous point fâchée qu'il me l’ait donné? c’était, m’a-l-il dit, ce qu’il possédait de plus précieux 1 » L’n vif incarnat colora les joues pâles de la fille du

1 92 CONTES FANTASTIQCES.

tonnelier. — «Ah! noble dame, » dit-elle à demi-voix, «c’est vous seule que ce jeune seigneur devait aimer. Il vous connaissait, j'en suis sûre, avantde penser à moi. La ressemblance des noms et le rapport de quelques traits a pu me valoir pendant quelques jours son attention. C’était votre souvenir qu’il cherchait en moi. Mais je ne lui en veux pas. »

Comme le cortège s’apprêtait pour la seconde fois à quitter la maison de maître Martin, un beau jeune homme, qui portait avec une rare élégance un riche costume italien, vint se jeter dans les bras de Friedrich. — «Reinhold! mon Reinhold !» s’écria le fiancé; et les deux amis s’embrassèrent étroitement. Maître Martin et Rosa partageaient leur joie. — «Ne t’avais-je pas bien dit, » s'écria l’artiste, « que le bonheur le viendrait au bruit de tes maillets? J’arrive à temps pour prendre la moitié de ta joie, et je t’apporte mon cadeau de noces.»

Deux valets entrèrent alors, et découvrirent aux yeux émerveillés des assistants une magnifique toile où étaient peints maître Martin, avec Reinhold, Friedrich et Conrad travaillant à la tonne du prince-évêque de Bamberg, au moment où Rosa parait au milieu d’eux. — «C’est là,» dit en souriant Friedrich, «ta pièce de maîtrise; la mienne est en bas pleine de vin ; mais patience, j’en saurai faire une autre. » — « Je sais tout,» reprit Reinhold, «et je le trouve plus heureux que moi. Sois fidèle à ton art, qui, mieux que le mien, peut s’accorder avec la vie calme et les habitudes sédentaires d’un bon ménage. Le bonheur, ami, n’est que dans les voies communes! » Au festin nuptial, Friedrich s’assit entre les deux Rosa, et vis-à-vis de lui maître Martin se plaça entre Conrad et Reinhold. Audessert, le conseiller JacobusPaumgarlner emplit legobelet d’argent ciselé par Friedrich et but le premier coup en l’honneur de maître Martin et de ses joyeux compagnons. Puis le gobelet fit le lourdes conviés, qui fêlèrent jusqu’au lendemain la bonne cave du maître des cierges.

OLIVIER BRISSUN.

Dans la me Saint-Honoré s’élevait jadis la petite maison qu’habita 31adeleine de Scndéri, si célèbre par ses vers, ses romans de chevalerie , et par la faveur de Louis XIV et de madame de Maintenon.

A minuit, dans un des mois d’automne de l’an 1680, plusieurs coups frappés rudement à la porte réveillèrent en sursaut les paisibles habitants de cette demeure. Baptiste, qui remplissait tout à la fois les emplois de cuisinier, de valet de chambre et de portier, était allé, avec la permission de sa mattresse, assister aux noces de sa sœur. Il n’y avait d’éveillé au logis qu’une femme de charge appelée la Martinière. En écoutant frapper si fort, la pauvre femme songea que le départ de Baptiste l’avait laissée sans défense avec sa maîtresse dans une maison exposée à tout venant. Toutes les terreurs du vol et du meurtre auxquels Paris était en proie à cette époque, vinrent en foule assaillir son imagination, et elle se persuada bien vite que le visiteur nocturne ne pouvait être qu’un bandit bien informé de l’état des lieux et de la solitude du logis ; frissonnant de peur, et se croyant à chaque minute sous le couteau des assassins, elle restait plus morte que vive dans sa petite chambre, maugréant de toute son âme contre Baptiste et le malencontreux mariage de sa sœur. Cependant les coups redoublaient à la porte, et une voix se mit à crier : — « Pour l’amour du Christ, ouvrez donc!» La Martinière, inriniment peu rassurée , prit un flambeau allumé et s’avança sous le porche de la maison. La même voix cria de nouveau: — «Ouvrez, pour l’amour du Christ, ouvrez donc !.... » — « Ma foi, se dit la .Martinière, un voleur ne s’exprimerait pas aussi honnêtement. Qui sait si ce n’est pas quelque seigneur, poursuivi par le guet, qui connaît ma maltresse, et s’avise de lui demander asile jusqu’au jour?... Voyons, et soyons prudente! » Elle entr’ouvrit une fenêtre avec précaution, et demanda d’une

<94 CONTES EANTASTIOUES.

voix qrfelle croyait assurée quel vaurien faisait tapage à celte porte à une heure si avancée. Un rayon de lune qui perçait en ce moment les nuages lui laissa distinguer une longue li&ure drapée dans un manteau couleur de muraille, et le front couvert d’un large feutre à bords rabattus. Saisie d’un nouvel effroi, elle se mit à crier de tous ses poumons : — « Holà ! Baptiste, Claude, Pierre, holà, debout ! venez donc examiner de près le coureur de nuit qui secoue si bien la porte de céans ! » Mais aux cris de la servante une voix douce et presque gémissante répondit d’en bas : — a Ah! la Martinière, je sais que c’est vous, ma bonne dame; vous avez beau chercher à grossir votre voix. Je sais que Baptiste est allé aux champs, et qu’à celte heure vous ôtes seule au logis avec votre maîtresse; ouvrez donc et ne craignez rieu, il faut qu’à la minute Je voie mademoiselle de Scudéri.» — «A quoi pensez-vous donc?» reprit la Martinière; » est-ce une heure honnête pour parler aux femmes? Vous qui savez si bien ce qui se passe ici, savez-vous que ma maltresse dort depuis longtemps, et que pour tout l’or du monde Je ne troublerais pas son premier sommeil, dont son âge et sa santé ont si grand besoin ! » — « Je sais, » poursuivit l’inconnu, « qu’elle vient de mettre ù côté d’elle son roman de Clclia, et qu’elle compose à celte heure des vers qui seront lus demain à la marquise de Maintenon. Oh! Je vous en prie encore une fois, dame Martinière, ayez compassion de moi et venez m’ouvrir la porte ; sachez qu’il y va de l’honneur, de la liberté, de la vie peut-être d’un homme, et que votre maîtresse ne vous pardounerait Jamais d’avoir refusé un asile chez elle à un malheureux qui implorait son secours! » — « Mais, encore une fois, » dit la Martinière, « ce n’est guère l’heure de venir chez les gens. Repassez demain, et l’on verra. » L’inconnu ne se décourageait point. — «Eh quoi! » s’écria-t-il, «le sort comple-l-il les heures quand il veut nous frapper? chacun de ses coups est aveugle comme les faveurs de la fortune; et doiton refuser aide et secours, quand le salut d’un homme peut dépendre d’un instant? Ouvrez-moi la porte, car vous n’avez rien à redouter d’un malheureux dénué de tout, persécuté par tous, et qui n’a plus d’espoir qu’en la puissante intervention de votre maîtresse!...» Or, comme la Martinière entendait l’inconnu gémir et pleurer en lui adressant ces dernières supplications, et comme il y avait dans la voix de ce jeune homme

OLIVIER BRl’9SO«(.

qaelqae chose de m61nnco)iqoe et de dont, qnoi les femmes ne savent jamais résister, elle alla chercher les clefs pour Tiutroduire.

Aussitôt que la porte s’ciilr’ouvrit, l’homme nu manteau se jeta dans la maison avec une colère impatiente, et, poussant devant lui la Martinière, il lui dit d’une voix farouche : — «Gon* duisez-moi près de votre demoiselle ! » ha Martinière, tremblante, leva son flambeau à la hauteur du visage de l'inconnu, dont une affreuse pâleur couvrait les traits décomposés; elle fut près de s'évanouir quand, sous le manteau gris, elle vit scintiller la poignée d'une dague passée dans la ceinture: en même temps l’inconnu, fixant sur elle un regard perçant, réitéra d’un ton bref son injonction. L’honnète servante augura qu’un grand péril menaçait les jours de sa maîtresse. Son dévouement s’exalta de toute la difficulté de celte situation, et, fermant d’une main la porte de sa chambre, elle se plaça devant, le front haut, la voix ferme: — «Voilà,» dit-elle, «une étrange façon de demander l’hospitalité. J’ai fait la sottise de vous ouvrir, mais ni Dieu ni diable ne me feraient à présent vous introduire chez ma mattre.ssc. Puisque vous êtes si bien armé, vous n’avez guère à craindre ; et si vous n’ètcspnsun malfaiteur, vous pouvez attendre le jour et revenir. Sortez, je vous prie, de la maison !... »

L’homme au manteau soupira, et, fixant de nouveau la fidèle Martinière, serra convulsivement le manche de sa dague. La pauvre femme recommanda son àme à Dieu ; mais elle eut assez d’énergie pour tenir lètc à l’inconnu, et, sans bouger d’un pas, elle le tenait en respect. « Laissez-moi passer, vous dis-je, » s’écria-t-il. — « Faites ce que vous voudrez, » repritelle, « tuez-moi ; mais prenez garde au lendemain, et songez à la place de Grève.» — «Ah ! » dit l’inconnu, « vous avez raison, la Martinière. Je vois qu’en cet équipage vous me prenez pour un voleur ou pour un meurtrier; mais je n’ensuis pas encore où vous pensez!... » En même temps il tira sa dague , et fit un geste menaçant pour écarter la servante et s’ouvrir un passage... — «Jésus!» s’écria-t-ellc , «je suis morte!... »

Un bruit d’armes et les pas mesurés d’une patrouille à cheval éveillèrent le silence de la rue déserte. — «C’est le guet! la maréchaussée ! .4u secours ! au secours ! »cria la Martinière. —

496 CO!fTES VANT ASTIQUES.

« Maudite créature, tu veux me perdre !... Ah ! ils sent passés, c’est fiui ! oui, c’est fini ! Tiens, carogne, prends cela, et, sur la vie, porte-le, celte nuit même, à ta matlresse !...» En murmurant ces 'mots avec anxiété , l’inconnu avait jeté dans les mains de la Martinière une cassette de fer ; puis, éteignant le flambeau pour que sa clarté ne pût trahir la directiou qu’il avait prise, il s’élança hors de la maison.

La Martinière était tombée la face contre terre. Quand elle se releva, longtemps après, elle eut beaucoup de peine à regagner sa chambre; et, n’ayant plus la force ni le courage de se mettre au lit, elle s’affaissa dans un fauteuil. Bientôt un bruit de clefs dans la serrure se fit entendre. Elle tressaillit de nouveau, et sa surprise ne fut pas moins grande lorsqu’elle vit entrer Baptiste, pâle et blême comme un revenant de l’autre monde. — «Par tous les saints, qu’y a-t-il encore?» balbutia la Martinière. — «Ce qu’il y a? Figurez-vous qu’une inquiétude dont je ne pouvais me rendre compte m’a chassé de la noce un peu lard, et je m’en revenais cette nuit poussé par je ne sais quel instinct. J’arrive dans cette rue. Dame Martinière, me disais-je ne dort que d’un œil ; elle m’entendra bien frapper un petit coup à la porte, et elle m’ouvrira. Mais j’avais compté sans les tribulations de la nuit. Voilà qu’un détachement du guet à pied, à cheval, doublé de fer jusqu'aux dents, arrive je ne sais d’où, et me barre la chemin. Par bonheur queDesgrais, le lieutenant de maréchaussée, qui me connaît bien, conduit l’escouade. On me met une lanterne sous le nez : — « Eh ! Baptiste,» me dit le chef, « tu fais le coureur de nuit, mou garçon? Benire vile au logis et garde-le bien ; car nous battons le pavé pour mettre la main sur une capture qui nous donne dn fil à retordre. » Vous n’imaginez point, dame Martinière, l’effet que produisirent sur moi ces paroles. La patrouille continue son chemin, disparaît, et, au moment où je lève le bras pour frapper à notre porte, elle s'ouvre, un homme se jette dans la rue, la dague nue, et me renverse en courant... Je me relève... Cette maison ouverte... ces clefs sur la serrure... dites-moi, que veut dire tout cela ?... »

La Martinière, à moitié guérie de sa frayeur, raconta ce qui venait de se passer; puis ils descendirent ensemble sous le porche de la maison, où ils ramassèrent le flambeau que l'inconnu avait éteint pour cacher sa fuite.— « Certes,» disait Bap-

OLIVIER BRUSSO.V.

liste, «sans une manifeste protection du ciel, notre pauvre maîtresse devait être cette nuit pillée et coupée par morceaux ; cet homme savait que vous n’étiez que deux femmes; c’est un de ces coquins madrés dont les informations habiles secondent presque toujours, à coups sûrs, les scélératesses. Ft la petite cassette, dame Martinière, nous irons, si vous m’en croyez, la jeter au plus profond de la Seine ; car qui peut nous assurer que quelque misérable n’en veut pas à la vie de notre bonne demoiselle, et qu’en ouvrant cette cassette elle ne tomberaitpas morte, comme le vieux marquis de Tournay, en brisant le cachet d’une lettre anonyme?... » Après s’ètre longtemps concertés , les deux fidèles serviteurs décidèrent enfin que le mieux était d’avertir, à son lever, mademoiselle de Scudéri, et de remettre entre ses mains la cassette, dont on pourrait peutêtre pénétrer le mystère, en s’entourant, pour l’ouvrir, de toutes sortes de précautions.

Les inquiétudes de Baptiste n’étaient pas sans fondement. A cette époque , Paris était le théâtre des plus odieux attentats, qui tous se commettaient à l’aide d’un moyen que l’enfer seul avait pu créer. Glaser, apothicaire allemand, le meilleur chimiste de son temps, s’occupait d’alchimie. C’était la mode du jour. Il croyait arriver à la découverte de la pierre des sages. Il avait pour aide et pour confident un Italien, nommé Fxili. Mais celui-ci n’étudiait l’art de faire de l’or que pour mieux cacher ses desseins secrets. Tandis que Glaser cherciiait la fortune au fond de ses expériences, Exili parvenait lentement à la science cruelle de mélanger, de cuire et de sublimer des substances vénéneuses, dont il composa un poison subtil dont les doses graduées tuaient sur-le-champ ou faisaient mourir d’une langueur inconnue. Ce poison n’avait ni saveur ni odeur; il ne laissait nulle trace sur les organes, et trompait si bien toute analyse et toute investigation de la médecine, que ses victimes paraissaient toutes frappées de mort naturelle. Mais quelque prudent et dissimulé que fût Exili, on le soupçonna d’avoir vendu des poisons, et il fut jeté ’à la Bastille, où bientôt on lui donna pour compagnon de captivité le capitaine Godin de Sainte-Croix. Celui-ci était une ancienne connaissance de la

498 CONTRS PANTASTIOVES.

marquise (le Brinvilliers, el ses rapports avec celte dame avaient soulevé tant de scandale (|ue son père, Dreux d'Aubray, lieutenant civil de Paris, outré de voir le marquis indifTcrcnt à celte houle, avait pris sur lui d'y mettre fm en obtenaut contre le (^pilaiue un arrêt de prise de corps. Homme capable de toutes les violences, sans caractère, hypocrite et débauché, rongé d’envie el de passions féroces, le capitaine ne pouvait rencontrer une nature qui lui conviât mieux qu'Exili. Les secrets de cet Italien lui promettaient un immense pouvoir de faire le mal; il devint son disciple assidu; bientôt 11 égala son savoir, et, au sortir de la Bastille, il était tout à fait capable de continuer seul son affreux apprentissage.

La Brinvilliers était une femme perdue de mœurs; Sainte- Croix en fit un monstre infernal. Il lui fit empoisonner successivement son propre père, dont la présence condamnait ses vices; puis ses deux frères, puis sa sœur. La vengeance avait motivé le premier crime; elle commit les autres par cupidité. L'histoire de plusieurs empoisonneurs a démontré que ce genre de meurtre devenait parfois chez eux une manie irrésistible, On en a vu, sans but, tuer des êtres indifférents, avec le sang-froid d’un chimiste qui opère sur des animaux. La mort subite, à l'Hôlcl-Dieu, de plusieurs indigents auxquels la Brinvilliers faisait distribuer du pain toutes les semaines ayant éveillé l’attention des médecins, mit sur la voie des attentais sans nom auxquels elle se livrait. On acquit plus tard la certitude qu’elle avait plus d'une fois fait servir à ses convives des pâtés de pigeons empoisonnés. Le chevalier du guet et plusieurs autres personnes trouvèrent ainsi la mort à la table de celle odieuse femme. Sainte-Croix, son complice La Chaussée el la Brinvilliers surent longtemps cacher leurs abominations; mais le jour de la Providence approchait d'heure en en heure pour punir les uns et démasquer les autres. Sainte- Croix fabriquait une poudre si subtile (les Parisiens l’appelaient foudre de succetsion) que la moindre aspiration suffisait pour causer une asphyxie mortelle : aussi l’inventeur se couvrait-il, pour travailler d'un masque de verre. Lu jour, tandis qu'il recueillait sa poudre dans un flacon , le masque tomba , el l'opérateur tomba mort dans son laboratoire. Comme il n'avait point d'héritiers, Injustice, arrivant pour mettre les scellés sur tout ce qui lui appartenait , découvrit uu coffre dans le-

OUVIER BRITSSON.

qoel étaient contenus tous les ingrédients dont ce misérable avait le secret. On trouva éizaleincnl dos lettres de la Brinvilliers qui prouvaient sa complicité. Prévenue à temps par son affldé, lu marquise s’était réfugiée à Liège, dans un cloître. Besgrais, le plus lin limier de la maréchaussée, fut lancé à sa poursuite. Il s’introduisit, déguisé en prêtre, dans le couvent où elle s’etait cachée, parvint à nouer une intrigue d’amour avec cette femme exécrable, et se fil accorder un rendez-vous dans un jardin solitaire à quelques lieues de la ville. En y arrivant, elle fut cernée par les agents de Desgrais. L’abbé galant se métamorphosa tout à coup en officier de la maréchaussée, et la fit porter dans un carrosse qu’on tenait préparé pour cet enlèvement, et qui prit au grand galop, sous bonne escorte, la roule de Paris.

La Ciiaussée avait eu la tète tranchée; la Brinvilliers fut condamnée nu même supplice; son cadavre fut brûlé après l’exécution, et on jeta ses cendres an vent.

Les Parisiens commençaient à respirer depuis le châtiment de cette célèbre empoisonneuse, lorsque le bruit se répandit que le secret de Sainte-Croix n’était pas mort avec lui. Bientôt de nouveaux malheurs vinrent désoler la ville. Le meurtre invisible décimait les familles, et nul art ne pouvait combattre les atteintes fatales de ce fléau dont ne préservaient ni la richesse, ni l’âge, ni la position sociale. Toutes les angoisses de la méfiance venaient briser les liens d’affection les plus sacrés. Le mari tremblait auprès de sa femme, le père devant le fils, la sœur en face do frère. Dans les rencontres de l’amitié, on n’osait plus rompre le pain, ni boire à la santé de son ami : l’œil était toujours au guet, la pensée toujours en garde contre des ennemis cachés. Des pères do famille , fuyant avec horreur le foyer domestique, allaient chercher au loin des aliments qu’ils préparaient eux-mêmes en se cachant avec soin, tant ils redoutaient la perfidie de leurs propres enfants ou de leurs proches; et, malgré tant de défiance et tant de précaution, le fléau portait çà et lâ ses coups mystérieux. Le roi de France, affligé de ces attentats qui menaçaient jusqu'à sa personne, créa un tribunal spécial dont In mission était de rechercher et de punir sans pitié ces crimes secrets. Cette cour de justice, appelée Chambre Ardente, s’assemblait auprès de la Bastille; elle avait pour président La Ueyuie. Longtemps ce

tOO CONTES EANTASTIQOES.

magistrat vit tous ses efforts, toute son expérience, déjoués par les redoutables malfaiteurs qui désolaient le pays; mais, après bien des tentatives échouées, Pesgrais, que nous avons déjà vu si habile à remplir ses dimciles fonctions, lui devint d’un grand secours.

Dans un taudis du faubourg Saint-Germain vivait une vieilie femme, nommée la Voisin, qui s’occupait de prétendues sciences occultes, et qui dévoilait l’avenir aux gens crédules. Celte femme avait deux compères , portant les sobriquets de Le Sage et Le Vigoureux, et qui soutenaient de leur brutalité bien redoutée aux alentours sa misérable industrie. Elle était de plus associée aux maléfices inventés par Exili, et elle portait aussi loin que lui l’art de préparer ces terribles poisons qui assassinaient sûrement et sans laisser une seule trace; elle avait aidé maint fils de famille à accélérer l’échéance d’un riche héritage, mainte femme jeune et jolie à se débarrasser d’un vieux barbon pour convoler à de secondes noces, ou pour se livrer aux voluptés qui faisaient l’unique occupation de cette époque. Desgrais, parvenu à découvrir celte créature, la livra à la Chambre Ardente, qui en fit justice par le feu en place de Grève. Les perquisitions faites chez elle amenèrent la saisie de listes importantes où se trouvaient les noms de toutes les personnes qui avaient eu recours à ses produits; la Chambre Ardente déploya ses rigueurs contre une foule d’individus gui s’étaient crus jusque-là à l’abri de toute poursuite, et des personnages de la plus haute distinction ne purent se soustraire aux arrêts sans appel du tribunal vengeur. On pensa qu’il résultait suffisamment des notes de la Voisin que, par son secours, le cardinal Bonzy avait trouvé le moyen le plus court de se défaire des gens auxquels, en sa qualité d’archevêque de Narbonne, il payait des pensions. On découvrit que la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons avaient entretenu avec l'empoisonneuse des relations très-suivies. François-Henri de Montmorency-Boudebclle, duc de Luxembourg, pair et maréchal du royaume, ne fut pas à l'abri des soupçons les plus odieux. Une enquête eut lieu. Il se rendit volontairement à la Bastille, où la haine de Louvois et de La Beynie le séquestra dans un cul de basse fosse; et ce ne fut qu'après une longue et cruelle captivité qu’on en vint à reconnaître que ses prétendus crimes se bornaient à un fait assez

OLIYIBR BRUSSON.

ekcasable : il s’élait fait tirer son horoscope par Le Sage.

On ne saurait se dissimuler que, par un zèle mal éclairé, La Heynie se laissa entraîner à des récriminations iniques et à des atrocités sans nom. Soii*lribunal se revêtit des odieux caractères de l'inquisition: le soupçon ouvrait les cachots; le hasard dressait l’échafaud, allumait les hùcliers, ou rendait des arrèls de non-lieu. Le farouche président était en outre si laid , que les gens mêmes dont il vengeait les malheurs ne pouvaient se défendre d’un sentiment d’aversion pour lui. La duchesse de Bouillon, à qui il demandait si elle avait vu le diable, lui répondit, en pleine audience, qu’elle l’avait devant les yeux.

Pendant que la place de Grève s'engraissait du sang des coupables et des victimes du tribunal, les empoisonnements devenaient plus rares; mais un autre fléau s’étendit sur Paris : une bande de voleurs, parfaitement organisée, jeta son dévolu sur les riches hôtels qui regorgeaient d’or et de bijoux. Nul soin ne suffisait pour préserver de leurs mains les objets les plus précieux et qu’on gardait avec le plus de soin; et quiconque osait s’aventurer, la nuit close , dans les rues de Paris, rencontrait à chaque pas des pillards qui ne reculaient point devant le meurtre pour s’assurer l'impunité. Tous ceux dont on relevait chaque matin les cadavres portaient une blessure uniforme, un coup de poignard au cœur, donné avec une telle adresse, qu’au dire des médecins la mort devait être subite sans que la victime eût le temps de pousser un seul cri. Les bandits savaient fort exactement l'heure à laquelle tel grand seigneur devait aller à quelque rendez-vous galant ou s’échapper discrètement d’une maison de plaisir. L’égorgeur en vedette manquait rarement sa proie et la laissait dépouillée.

Vainement Argenson , ministre de la police, couvrit Paris d’un réseau d’espions, vainement La Ueynie infligeait des tortures à tous les suspects qu’on livrait à son inquisition ; vainement le guet fut doublé, on ne pouvait parvenir à faire mainbasse sur les auteurs de ce nouveau désastre. Bourgeois et nobles ne sortaient plus du logis qu’armés et bardés de fer jusqu’aux dents, et en .se faisant précéder d’une lanterne; mais bien souvent le valet était roué de coups, et le cadavre du maître se retrouvait, au jour, tout sanglant et meurtri à côté de la lanterne brisée. Aucune des enquêtes qui eurent

lieu ne put fiiire saisir aux gens de justice la moindre partie des bijoux volés. Les scélérats avaient autant d’adresse que d'audace. De.«grais, furieux de se voir joué, ne savait plus à quelle ruse recourir; car ou llairail si bien sou approche que les coups de main se faisaient toujours à la plus grande distance possible du quartier de Paris où l’attirait une fausse alarme. De guerre lasse , il imagina de s’adjoindre quelques sosies. 11 se mil à la recherche d’un certain nombre d’individus, qui, par les traits, la taille, la tournure cl l’aspect, lui ressemblaient assez pour qu’avec un peu d’art il fût possible de faire prendre le change aux malins filous qui lui échappaient sans cesse. Il y parvint si bien que les soldats do guet s’y trompaient eux-mêmes, et ne savaient souvent guère où se trouvait, pour l’heure, le véritable Desgrais. Cependant, toujours actif et payant de sa personne, il explorait lui-même, avec un zèle tenace, les mauvais lieux les plus ignorés, ao risque d’y laisser sa peau. Plus d’une fois, pour tenter la cupidité des malfaiteurs, il s’aventurait dans les quartiers mal famés en compagnie d'agents chargés de clinquant et de faux bijoux ; mais les bandits savaient on ne peut mieux à quoi s’eu tenir. Desgrais se donnait au diable sans profit.

Un malin, le pauvre agent accourt, tout effaré, chez le président La Keynie. — « Eh bien! » dit le magistral, « quelle nouvelle m’apportez- vous? » — « Hélas! monseigneur, » répond Desgrais, « figurez-vous que cette nuit, à dix pas du Louvre, le marquis de La Fare a failli périr sous mes yeuxl »

— « Ciel et terre! » s’écria La Reynie avec un transport de joie, « nous les tenons! » — « Oh! mais écoulez d’abord, » reprit Desgrais, « comment ce malheur est arrivé. Je rôdais près du Louvre sur la piste de ces démons d'enfer, qui depuis si longtemps se rient de moi. Voilà que passe tout près de moi un homme à la démarche indécise, à l’oeil inquiet; il passe derrière moi sans me voir; mais un rayon de lune crève un nuage, et je reconnais le marquis de La Fare. Je pouvais l’attendre, car je savais fort bien où il allait. Mais à peine a-t-il fait dix ou douze pas, qu’une ligure semble sortir de terre à ses côtés, le terrasse et roule avec lui sur le pavé. Je m’élance aussitôt pour saisir l’assassin; mais mes jambes s’embarrassent dans mon manteau, je tombe; l’homme fuit au bruit

OLIVIER BUt'SSON.

de ma châle : je me relève . je le poursuis , je gagne da terrain ; je donne un coup de cornet auquel répondent les sifllets de mes agents; le cliquetis des armes, le piétinement des chevaux annoncent l'arrivée du guet: je crois ma capture faite; je crie à pleine voix : — « Par ici, par ici! Desgrais, Desgrais!.... > La lune inonde le ciel des plus vives clartés; mais voilà qu’au détour de la rue Niçoise mon homme s'épuise et n'a plus que quinze pas d'avance; mon courage et mes forces sont doublés par la certitude du succès... » — «Vous le saisi.ssez, vous le garrottez, vous le...» s’écrie La Keynie l'œil en feu, en serrant le bras de Desgrais avec une vigueur convulsive. — a Hélas! monseigneur, à quinze pas, ce diable d'homme fait un saut de côté dans l’ombre de la rue, et disparaît <. travers la muraille!... » — « travers la muraille! Êtes-vous fou? » s’écria La Ueynie en frappant du pied. — a Non, monseigneur; accublez-moi de reproches, mais je viens de vous dire la vérité. Je reste ébahi devant cette muraille, qui n'offre pas une issue, pas le moindre trou. Mes archers arrivent tout essoufflés, et avec eux le marquis de La Fare, l'épée nue... On allume des flambeaux, on inspecte, on examine pierre à pierre, mais tout est peine perdue. Nous sommes devant un mur de solide épaisseur, fermant la cour d’un hôtel dont les habitants sont à l’abri du plus léger soupçon. Vous me voyez désolé et démoralisé. C’est le diable en personne qui s’est moqué de nous. »

La bizarre aventure du pauvre Desgrajs fut bientôt l’histoire de tout Paris. Les esprits étaient encore frappés des révélations soulevées par le procès de la Voisin , et chacun s’en allait pensant que maitre Desgrais avait bien eu aifaire avec le diable. On imprima et on vendit une relation très-ampliflée de cet événement. Les gens du peuple ajoutèrent foi entière à cette merveille, et les archers du guet sentirent leur courage se refroidir; ils ne couraient plus les rues pour leur service nocturne que bien munis d’eau bénite et d’amulettes.

Ârgenson , voyant la Chambre Ardente tomber en discrédit, alla proposer au roi la création d’un autre tribunal, armé de pouvoirs encore plus redoutables. Mais Louis XIV, persuadé, à tort ou à raison, que les excès de sévérité commis par La Heynie avaient produit plus de mal que de bien, repoussa l’idée du ministre de la police.

204 CONTES FANTASTIOPE3.

II resfait an moyen à tenter poar vaincre la résistance du monarque.

On lui fit présenter dans la chambre de madame de Maintenon , où il passait chaque jour quelques heures de l’aprèsdtner, et où souvent il travaillait avec ses ministres jusque bien avant dans la nuit, un petit poëmc écrit au nom des amants réunis. Ces messieurs de la cour et de la ville se plaignaient en vers du danger qu’ils couraient toutes les fois qu’il leur prenait fantaisie d’aller à heure indue porter quelque galanterie h la dame de leurs pensées. Ils suppliaient Sa Majesté de prendre en considération les attentais auxquels chaque nuit les exposait de la part des malfaiteurs qui désolaient la capitale du plus beau royaume du monde. Comparant LouisXlV à Hercule, vainqueur de l’hydre de Lerne, ou à Thésée triomphant du Minotaure, ils invoquaient sa protection en faveur de leurs amours. Comme ce poëme se terminait par les adulations les plus exagérées prodiguées à sa royale personne, Louis XIV le lut jusqu’au bout avec une secrète complaisance. Quand il eut achevé , il se tourna vers madame de Maintenoii et la pria de lui donner son avis. La sérieuse favorite, qui se laissait aller de jour en jour, et de plus en plus, à la dévotion, répondit sans lever les yeux que dos intrigues coupables et réprouvées par la morale ne pouvaient mériter que le roi les couvrit de sa protection, mais que d’un autre côté les attentats d'une troupe de malfaiteurs sollicitaient de sa part une justice sans merci. Le roi, sans répondre, pliait le poëme et s’apprêtait à passer dans un cabinet voisin où l’attendait le secrétaire d’État, lorsque ses yeux tombèrent sur Madeleine de Scudéri, qui occupait un tabouret à quelques pas de madame de Maintenon. Il s’approcha d’elle, et, le sourire sur les lèvres, il déplia de nouveau la poétique prière qui lui avait été adressée.— « La marquise, » lui dit-il à demi-voix, «réprouve bien durement les galanteries de nos jeunes seigneurs; mais vous , mademoiselle, que pensez-vous de cette épitre? » Madeleine de Scudéri se leva; une rougeur fugitive glissa comme la pourpre du soir sur les joues pâles de la vieille dame, et elle répondit en s’inclinant à demi :

L'n airnnt qui craint les voleurs

N’est point digne d’amour I >

OLITfER BRÜSSON.

Louis XIV sonrit à l’esprit chevaleresque qui réfutait d’un mot (ont l’amphigouri des amants réunis. — « Par saint Denis ! » s’écria-t-il, « vous avez raison, mademoiselle. Je ne veux plus de cet aveugle niveau qui pèse autant sur l’innocent que sur le coupable, et qui ne sert qu’à proléger la couardise. Qu’Ârgenson et La Reynie fassent leur devoir I »

Rien ne saurait peindre l'énergie du tableau que fit la Martinière à sa maîtresse de toutes les perversités du siècle, lorsqu’elle vint au point du jour lui raconter ses tribulations de la nuit précédente, et remettre dans ses mains le mystérieux dépôt qu’elle avait reçu. Elle se retira côte à côte avec Raptiste dans un coin de la chambre, et lous deux suppliaient mademoiselle de Scudéri de n’ouvrir la maudite cassette qu’avec les précautions les plus minutieuses.

Rien n’était plus curieux à voir que la physionomie de ces bonnes sens, qui s’attendaient à voir une légion de diables armés de pied en cap sortir de ce petit réceptacle de maléfices, et occuper en vrais garnisaires de Satan la tranquille habitation de leur chère maîtresse. La fameuse boite de Pandore n’avait pas excité une curiosité plus palpitante. Mademoiselle de .Scudéri restait seule impassible devant ses pauvres serviteurs.

La bonne dame pesant dans sa main ce petit meuble, comme si elle eût cherché à en deviner le contenu , leur dit en souriant qu'ils étaient deux songe-creux qui ne voyaient partout que fantômes et maléfices. — «Ces brigands que vous redoutez, ces meurtriers qui ne font nulle grâce, savent aussi bien que vous et moi qu’il n’y a ici ni or ni bijoux qui vaillent la peine de verser du sang. Et qui pourrait donc en vouloir à mes jours? A qui pourrait servir la mort d’une femme de soixante-treize ans, qui n'a jamais fait de mal à personne, et qui a pa.ssé toute sa vie à écrire des romans ou des vers dont nul n’envie la gloire, et qui ne laissera pour succession que les oripeaux de quelques robes de cour et quelques livres passablement reliés? Tu as beau, ma bonne .Marlinière, me faire des récits à dormir debout, je ne crois pas à lous les périls dont ton imagination fait les frais ; et comme je ne puis soupçonner aucun motif de

20G CÛ.NTXâ FAINTABTIQUES.

malveillnitee personnelle chez l’individu qui t’a si fort effrayée £el(e nuit, je vais... »

Comme elle disait ces mots , la Martinière fit un saut en arrière, et Baptiste, plus pâle qu’elle, tomba sur ses genoux en poussant un cri sourd , au moment où Madeleine de Scudéri ayant touché un boulon d’acier caché dans la garniture do coffret, le couvercle se leva par ressort avec bruit.

La surprise de la dame fut extrême quand elle tira de la cassette un collier d'or enrichi de pierres précieuses, et deux bracelets de prix. La servante, émerveillée de celte trouvaille , ouvrait de grands yeux, et s’écriait que la Montespan ne possédait pas un écrin de plus haute valeur. — « Mais qu’est-ce que cela? que puis-je penser?...» s’écriait mademoiselle de Scudéri. Voilà qu’elle aperçoit au fond de la cassette un billet cacheté; elle l’ouvre eu toute hâte , espérant y trouver le mot de l’énigme ; mais à peine eu a-t-elle parcouru les premières lignes, qu’un tremblement nerveux s’empare de sa personne, la lettre tombe de ses mains, elle lève les yeux au ciel , et se laisse aller presque évanouie sur un siège. Ses deux fidèles serviteurs s’empressent autour d’elle... — uO mon Dieu! balbutie la pauvre femme , devai^je m’attendre , à mon âge, à tant d’humiliation? Quelle faute ai-je donc commise, et faut-il que des paroles jetées sans mauvaise intention soient interprétées jd’une façon si odieuse !... »

La Martinière et Baptiste, témoins de cette douleur, ne savaient comment consoler leur maîtresse. La servante avait ramassé le billet ; voici ce qu’on y lisait :

« Un amant qui craint tes voleur*

K’esl point digne d’amour !

« Votre esprit, très-gracieuse dame, a préservé d’une terrible persécution des gens qui exercent lu raison du plus fort contre les lâches, et qui dépouillent les riches égoïstes de trésors que la débauche dévore. Acceptez donc cette parure, la plus brillante qui depuis longtemps soit tombée en notre pouvoir. Vous êtes digne de posséder les plus précieux chefs-d’œuvre de l’art, et vous en doubleriez l'éclat, ^ous vous prions de nous garder votre amitié et votre bon souvenir.

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