‹ Contes fantastiques de Hoffmann, traduitsChapitre 5 sur 18 · LB3 INVISIBLES. B · texte numérisé non relu

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OLIVIER BRUSSON

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«Est -il bien possible,» s’écria de nouveau Madeleine de Scudéri , « que des misérables osent pousser si loin l’audace et l’irouie I... »

Le soleil, perçant les draperies de soie écarlate qui décoraient les fenêtres, faisait chatoyer des reflets rouges sur les brillants éparpillés à côté de la cassette. Oa eût dit , à les voir ainsi , qu’ils étaient tous tachés encore du sang de leur propriétaire. Mademoiselle de Scudéri détourna ses regards avec horreur, et ordonna qu’on lui ôlàl cet odieux aspect. La Marlinière disait, en replaçant bracelets et collier dans le coffret, que le meilleur usage à eu faire serait de les remettre aux mains du ministre de la police, en lui donnant avis de tout ce qui s’était passé.

Mademoiselle de Scudéri se promenait de long en large avec les signes d’une violente agitation. Elle finit par envoyer chercher une chaise à porteurs; et, tandis que Baptiste s’acquittait de cette commission, la Marlinière l’aida à faire sa toilette pour aller chez madame de Maintenon.

La favorite fut bien surprise de voir entrer chez elle mademoiselle de Scudéri, pâle, effarée, tremblante. — « Au nom du ciel, qu’avez-vous?» dit-elle à la pauvre affligée, en lui avançant elle-même un fauteuil. Puis , quand elle eut bien écoulé les plaintes et les angoisses de mademoiselle de Scudéri à propos de son aventure, elle s’empressa de lui dire que tant d’inquiétudes étaient fort superflues, et que l’impudence de quelques malfaiteurs obscurs ne devait, eu aucune sorte, altérer la sérénité d’une si belle âme ; — elle finit par demander à voir la mystérieuse cassette.

A peine ce désir fut-il satisfait, que madame de Maintenon, ravie d’un si fin travail d’orfèvrerie , s’écria : — « Savez-vous bien, mademoiselle, que ces bracelets et ce collier ne peuvent avoir été faits par aucune autre main que celle de René Cardillac?»

René Gardillac était, en ce temps-là, le bijoutier le plus en vogue de Paris, et l’ouvrier le plus habile à travailler l’or et les pierreries. C’était un homme d’une taille au-dessous de la moyenne, mais largement étoffé , et d’une charpente osseu.se puisumment organisée. Quoiqu’il fût près de la cinquantaine, il était encore leste et fringant comme un vrai jeune homme; ses cheveux roux . épais et crépus , ses traits injectés de sang chaud et sa physionomie énergique auraient pu, de prime

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abord, le faire soupçonner de méchanceté s’il n’eût joui dans toute la ville de la réputation d'honnêteté et de bonne conscience la mieux établie. Maître Cardillac, nonobstant sa renommée d’orfévre sans pareil, ne semblait pas se soucier de faire fortune. Il prenait des commandes de toutes mains, et les accueillait avec un humble empressement ; mais il mettait en même temps à son travail un prix si minime qu’on ne pouvait concevoir un désintéressement qui devait préjudicier à ses propres intérêts. Cardillac exécutait sa besogne avec une patience singulière ; et quand il l’avait achevée , s’il arrivait que, par hasard , quelque partie ne fût pas , à ses yeux , assez parfaite, il rejetait le tout au creuset, et n’était pas avare de sa peine pour recommencer. Aussi tout le monde était-il avide de posséder des bijoux travaillés par ce fameux ouvrier. Mais on avait beaucoup de peine à obtenir la livraison des commandes qu’il exécutait. Cardillac renvoyait ses clients de mois en mois sous mille prétextes qu’il savait imaginer. Vainement lui offrait-on le double du prix stipulé , afin de hâter sa maind’œuvre; il repoussait l’or avec dédain ; et quand enfin, ne pouvant plus temporiser d’aucune façon, il livrait une parure, on pouvait lire sur son visage l’expression d’un vrai chagrin, et dans ses gestes l’animation d’une secrète colère. On le voyait alors parcourir son atelier comme un énergumèue , criant , jurant, bouleversant tout, maudissant son art, ses clients, ses outils, et jusqu’à lui-même. Mais quelqu’un s’avisait-il de courir après lui, en lui disant : — a René Cardillac, ne pourriez-vous me faire un collier pour ma femme,... des bracelets pour ma fille?...» le bonhomme s’arrêtait court au milieu de sa crise; ses petits yeux gris scintillaient comme deux escarboucles , et, se frottant les mains comme un homme qui va conclure une excellente affaire, — «Voyons,» disait-il, «que m’apportezvous? » Le client s’empressait de tirer de sa poche les matériaux nécessaires, or ou argent, ou pierreries. — «Oh ! c’est, » lui disait-on, « de la marchandise commune ; mais avec le secours de votre art, il se pourrait...» — « Qu’appelez- vous matière, marchandise commune?» s’écriait Cardillac; «mais, en vérité, vous avez là des pierres magnifiques! Laissez-moi faire, je vous prie; et si vous ne tenez pas à quelques pièces d’or, je compléterai cette parure par quelques pierres de choix dont yous serez rayi 1 » — « Faites, faites comme il vous plaira, maître

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René; et je paierai ce qu’il faudra. » Quand on parlait ainsi, sans s’inquiéter si son visiteur était noble ou bourgeois , Gardillac lui sautait au cou, l’étoutTait dans ses bras, et lui jurait que dans huit jours il recevrait nu travail exquis. — Et soudain notre homme s’enferme en son laboratoire , et la semaine ne ' s’écoule pas sans qu’il ait produit le chef-d’œuvre promis. Mais, quand au terme fixé la pratique arrive, argent en poche pour payer son acquisition, l’orfévre grogne, et finit par se fâcher tout rouge. — a Mais,» lui dit -on, «maître Cardillac, je me marie demain. » — «Tant pis, monseigneur; tant pis; qn’est-ce que me fait votre mariage? Revenez, s’il vous plaît, dans quinze jours.» — «Mais voici votre argent, et voilà l’ouvrage fait...» — « Mais je vous dis, moi, que rien n’est achevé, que je ne suis content de rien, et que je ne puis vous livrer aujourd’hui cette parure !» — « Et moi je dis que si vous vous obstinez, j* reviens dans une heure, escorté des gardes du corps de mon ami Argenson. » — « Que le diable alors étrangle votre femme on votre fille avec ce collier , ou que ces bracelets ieur rongent le poignet comme des tenailles ardentes , et puisse-t-il vous emporter vous -même le plus loin possible!...» Et, en maugréant ainsi, maître Cardillac jetait au nez de la pratique exigeante les bijoux dont il se séparait avec tant de regrets; mais cette livraison forcée était accompagnée de quelque bonne bourrade qui faisait trébucher le seigneur ou le bourgeois, de marche en marche, jusqu’au bas de l’escalier. Puis Cardillac fourrait son nez à la fenêtre, et riait comme un butor de l'impertinence qu’il venait de faire. — D’autres fois Cardillac, moins belliqueux, au lieu de se porter aux voies de fait que je viens de raconter, suppliait, avec toutes les instances les plu.s humbles, qu’on lui laissât l’ouvrage qu'il avait exécuté, offrant de rembourser le prix des matières premières. Une autre de ses originalités était de refuser parfois de travailler pour certains grands seigneurs, et la favorite de Louis XIV elle-même n’avait pu apprivoiser ses répucnances.

— « Je gage, » dit madame de Maintenon, « que Cardillac, si je l’envoyais quérir pour savoir au moins à qui cette parure doit appartenir, fera mille façons avant de m’obéir; et cependant je crois qu’il se relâche un peu de ses bizarres caprices, et qu’il commence à traiter plus humainement ses clients.» Mademoiselle de Scudéri, impatiente d’arriver à la découverte du niys-

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1ère qui lui causait de si vives inquiétudes , pensa qu’il fallait faire avertir Curdilluc du motif de la démarche qu’on lui demandait. Madame de Maiutcuon trouva cette idée toute simple, et donna ses ordres. Mais presque au même instant Cardillac parut 'Sur le seuil de l’appartement.

Après maintes profondes révérences dont la gaucherie fit sourire les deux dames , l’orfévre , interrogé sur l’origine des bijoux qu’on lui présentait, les reconnut tout d’abord, et d’uu second mouvement les rejeta sur la table , en disant avec un sourire amer : — « 11 faudrait ne guère connaître l’ouvrage de René Cardillac pour supposer un seul instant qu’un autre joaillier ait pu monter une semblable parure. Oui, madame la marquise, je reconnais ce travail.» — « Dites- moi donc, » ajouta la marquise, « pour qui vous l’aviez fait?» — «Pour moi seul,» reprit Cardillac.

Les deux dames fixèrent les yeux sur la figure impassible du bijoutier. Madame de Maintenon interrogeait sa physionomie, avec défiance, Madeleine de Scudéri attendait avec anxiété l’issue de cette investigation. — « Oui, certes, » poursuivit Cardillac, «ce que je vous dis, mesdames, est l’exacte vérité. C’est pour exécuter ce petit chef-d’œuvre de patience que j’<ivais réservé mes pierres les plus fines , et mis à contribution tous les secrets de mon art; mais il y a déjà quelque temps que cette parure a disparu de chez moi. » — « Ah ! que le ciel soit béni l » s’écria mademoiselle de Scudéri , et, se levant avec la vivacité d’une jeune fille, elle prit les bijoux, la cassette, et remit le tout aux mains de l’orfévre en disant : — « Reprenez, maître René, ces objets , dont vous avez été dépouillé par des filous maudits. » Elle lui raconta en peu de mots l’aventure de la nuit passée, que Cardillac parut écouter avec une profonde attention, qu’il entrecoupait par imitants de monosyllabes exprimant sa surprise. Tour à tour il pressait son front d’une main convulsive, comme pour y étreindre une douleur; puis U cachait ses yeux , comme pour dérober une larme furtive aux regards qui l’observaient. Enfin, il prit la cassette, et, fléchissant le genou devant mademoiselle de Scudéri , — « Noble dame, » lui dit-il, a c'est pour vous que le sort m'avait fait préparer ces bijoux. Je pense à présent me souvenir qu’en les travaillant, mou esprit s’occupait de vous. Veuillez donc les accepter avec autant de plaisir que j’eu trouve à vous les offrir,

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et daignez le» porter quelquefois. » — « Pour Pieu , maître René, y pensez-vous?» s’écria nindcmoisellc de Scudéri ; « convient-il à mes vieilles années de se parer de si précieux bijoux? Kl è quel litre, je vous prie, ra'olTrez-vous un pareil présent? Allez, allez, maître René, si j’étais belle comme mademoiselle de Fontauges, je pourrais acquérir au poids de l’or une si belle parure! Mais siérait-elle aujourd’hui à ces bras amaigris, à celte gorge qu’il me faut voiler? »

Cardillac s'était relevé, el , sans cesser de tendre la cassette à mademoiselle de Scudéri , il reprit d’une voix rauque et farouche : — «Faites -moi cette grâce, mademoiselle : ne me refusez point. Vous ne savez pas de quelle vénération j’honore votre caractère et vos vertus. Acceptez! acceptez!... »Et comme la noble demoiselle hésitait toujours, madame de Maiteiion prit le coffret des mains de Cardillac, et joignit ses instances à celles du joaillier. Cardillac lui-mème se mit à supplier avec des sanglots et des larmes; puis, se relevant brusquement, il s’en-r fuit eu courant comme un fou el renversant les meubles sur son passage.

Mademoiselle de Scudéri s’écria, toute pâle de terreur: — <( Par tous les saints , madame la marquise , qu’arrive-t-il à cet homme? » Et celle-ci , riant aux éclats, lui répondit : — « Ke voyez-vous pas, ma chère, que maître René est épris pour voua d’un fatal amour, et que, suivant les règles de la galanterie chevaleresque , il commence le siège de votre cœur en voua offrant des présents? Ne soyez donc pas trop cruelle enveia lui. » Mademoiselle de Scudéri se mil à rire du meilleur cœur, et, enchérissant sur les joyeux propos de la favorite, elle mena ce persiflage aussi loin qu’il était possible. Mais quand vint l’heure de se retirer , son caractère grave el sérieux reprit le dessus. — « Eu vérité, » dit-elle, «je ne saurais jamais me résoudre à faire usage de ces bijoux. La manière dont ils sont arrivés entre mes mains a quelque chose de trop odieux pour que la donation que m’en fait Cardillac les purifie à mes yeux de toute souillure. Je ne puis m’empècher de les voir tachés de sang; et d’ailleurs la conduite de maître René lui-mème a quelque chose de si étrange qu’il me semble au fond de l’âme que tout ceci couvre un mystère d’iniquité. » — «Eh ! pourquoi donc pousser si loin les soupçons?» reprit la marquise. — «Non, jamais je ne me parerai de ces bijoux ! » Ce furent les dernières

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paroles de la célèbre femme-auleur dont Louis XlV disait, en riant de tout son cœur, qu’elle avait muselé le mordant Despréaux et mis en défaut tous les limiers de la satire.

Plusieurs mois après , mademoiselle de Scudéri traversait le pont Neuf dans le carrosse de la duchesse de Montausier. Ce carrosse, d’une invention nouvelle, et l’un des premiers qu’on ait ornés de glaces, attirait si fort les regards curieux de la foule qu’il fut quelque temps empêché d’avancer. Tout à coup un murmure mêlé de jurements s’éleva^ des groupes qui se pressaient et se coudoyaient; un jeune homme pâle se frayait un passage avec efforts, et, parvenu à joindre le carrosse, il ouvrit brusquement la portière, jeta une lettre sur les genoux de mademoiselle de Scudéri, et, avant qu’elle eût le temps de se reconnaître, il disparut de nouveau dans la foule. La pauvre Martinière, qui ne quittait guère sa maîtresse, s'était évanouie de frayeur à l’aspect de l’inconnu ; mademoiselle de Scudéri criait vainement au cocher de s’arrêter; le drôle fouettait ses chevaux et brûlait le pavé. Quand on fut au bout du pont et dégagé de la presse, mademoiselle de Scudéri, qui avait inondé d’eau de senteur la figure de sa camériste pour lui faire reprendre ses sens, déplia la lettre, et voici ce qu’elle déchiffra :

« Un sort malheureux que vous auriez pu conjurer m’entraîne au fond d’un abîme ! Je vous supplie, comme un fils invoquerait sa mère, de renvoyer chez maître René Cardillac le collier et les bracelets que vous avez reçus de moi; vous trouverez pour cela quelque prétexte, tel que celui de faire modifier quelque partie du travail: votre tranquillité, votre vie peut-être, dépendent de la prompte exécution de ce que je vous demande. Si vous ne le faites d’ici à demain, je pénétrerai dans votre demeure pour me tuer sous vos yeux! »

— O Je suis sûre, à présent, » dit mademoiselle de Scudéri, «que ce mystérieux inconnu, fût-il affilié aux scélérats dont les pillages désolent Paris, n’a pourtant contre moi nul mauvais dessein. Et s’il avait pu me parler lors de sa première visite, je saurais peut-être des choses extrêmement curieuses. Je vais sur-le-champ faire ce qu’il me demande, et me débarrasser de ce diabolique dépôt. Cardillac veillera sans doute avec soin à ne plus s’en dessaisir. »

Le jour suivant, de bonne heure, mademoiselle de Scudéri se préparait à rendre elle-même visite à l’orfévre. Mais, par une

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bizarre fatalité, d’heure en heure, tous les beatix esprits de la ville affluèrent chez elle; c’était une procession qui ne finissait pas, c’étaient des lectures interminables de poésies, de pièces de théâtre, ou des récits d’anecdotes qui tuaient le temps, minute par minute : aussi la journée était-elle déjà fort avancée lorsque la maîtresse du logis se souvint de la démarche importante qu’elle s’était promis de faire. Force fut de la remettre au lendemain.

Cependant elle se reprochait sa négligence involontaire. Des rêves pénibles assiégèrent son sommeil; elle tremblait de se voir la cause de quelque malheur, et le jour se levait à peine, qu’elle se fit conduire chez Cardillac.

La rue Nicaise, où demeurait l’orfévrc, était encombrée de inonde, et la porte de Cardillac se trouvait gardée par la maréchaussée, qui avait beaucoup de peine à contenir les assaillants. Des cris sauvages se mêlaient au tumulte toujours croissant : — « A mort, à mort le meurtrier ! » hurlait la foule exaspérée. Enfin parut Desgrais à la tète d’une troupe imposante, qui parvint à refouler cette espèce d’émeute. La porte de la maison de Cardillac s’entr’ ouvrit alors, et des soldats en sortirent, traînant avec eux un homme enchaîné que les huées de la foule poursuivirent de rue en rue. A cet aspect, mademoiselle de Scudéri restait demi-morte d’effroi. Tout à coup on cri de désespoir vient frapper son oreille : — « Avancez, avancez ! » dit-elle à son cocher; et bientôt elle voit aux genoux de Desgrais une jeune fille admirablement belle et tout éplorée, qui répétait à l’impassible officier du guet : — «Mais il est innocent, vous dis-je, il est innocent! » En vain Desgrais et les soldats s’efforcent de l’éloigner; elle résiste, elle se cramponne A leurs vêtements. Enfin le plus robuste des archers passe un bras autour de sa taille frêle et l’enlève de terre ; mais, embarrassé par sa longue rapière, il trébuche et laisse tomber la pauvre enfant toute meurtrie sur le pavé, que sa chute rougit de sang. Mademoiselle de Scudéri, témoin de cette scène douloureuse, se jette hors de son carrosse et court à la jeune fille. Le peuple et leS' soldats s’écartent devant elle, comme saisis de respect; elle relève la jeune fille dans ses bras, la soutient, mouille son front d’eau de senteur pour ranimer ses sens, et demande à Desgrais une rapide explication de ce qui vient de sc passer. — « Un crime à ajouter à ceux qui s’accumulent

21 i CONTES FANTASTIQUES.

chaque jour, » dit Desgrciis; « René Cardillae a été poignardé chez lui ce matin. Sou apprenti, Olivier Brusson, qui est le meurtrier, vient d’ôtre conduit en prison, n — « £t cette jeune fille? » interrompit vivement mademoiselle do Scudéri. —

« C’est Madelon, » répond Desgrais, o la fille de Cardillae. Ce damné scélérat était son amoureux. Maintenant elle pleure, elle crie à qui veut reulcudre que son Olivier est innocent; elle sait, à coup sùr, comment la chose est arrivée; et je dois l’envoyer à la Conciergerie, à la disposition de la Chambre Ârdente. » Pendant ce beau discours, que Desgrais articulait avec une certaine satisfaction de lui-même, la pauvre jeune fille restait sans mouvement, les yeux fermés et les membres roidis. Mademoiselle de Scudéri ne savait que faire pour la secourir. Cette situation lui faisait horreur. Une longue clameur s’éleva de la foule lorsque les soldats emportèrent sur une civière le cadavre de Cardillae. Mademoiselle de Scudéri, élevant la voix, s’écria d’un ton ferme : — « Desgrais, j’emmène cette jeune tille, et j’en répondrai. Le reste vous regarde. » Un mur» mure d’approbation salua la bonne dame, dont on connaissait le crédit et la faveur. Des femmes du peuple soulevèrent Madelon dans leurs bras et la portèrent dans le carrosse au miliea d’unanimes acclamations.

Le plus fameux des médecins de Paris, Séron, fut appelé au- 'près de la jeune fille, que ses soins no parvinrent à rendre à la vie qu’après plusieurs heures d’évanouissement. Les consolations prodiguées par mademoiselle de Scudéri achevèrent l’œuvre du médecin en éveillant dans le cœur de la pauvre enfant quelques pensées d’espérance; les larmes qu’elle versa soulagèrent son cœur et lui firent retrouver la parole pour raconter à sa protectrice les déplorables détails de l’événement qui l’avait plongée dans un malheur si peu attendu.

Vers minuit, disait-elle, elle avait été réveillée en sursaut par plusieurs coups frappés ù la porte de sa chambre; c’était Olivier qui la suppliait de se lever eide venir au plus vite : son père était à l’agonie. Elle s’était jetée hors du lit avec terreur et avait ouvert la porte. Olivier, l’œil hagard, le front ruisselant d’une sueur froide, l'avait précédée, une torche à la main, jusqu’à râtelier, où ils avaient trouvé Cardillae exhalant son dernier râle. Elle s’était jetée en pleurant sur son corps, d’où s’échappaient des flots de sang. Olivier s’était empressé de déchirer

OLIVIER BHUBSON.

les vêtements du veillard et d’appliquer un appareil sur la plaie terrible qu’il portait sous le sein gauche. Ces soins avaient on moment ranimé Gardillac; il avait ouvert les yeux, jeté sur sa fille et sur Olivier un long regard de tendresse, et avait uni leurs mains dans la sienne. Les deux jeunes gens, désolés, étaient tombés à genoux près du mourant.

Olivier, pendant cette nuit de deuil et de larmes, avait raconté à Madelon par quel funeste accident René Gardillac avait été frappé par des meurtriers inconnus pendant une course nocturne, et la peine qu’il avait eue é ramener son malheureux maître jusqu’au logis. Le lendemain de cette nuit de larmes, les voisins étaient accourus pour s’informer de la cause des bruits étranges qu’ils avaient entendus; et, à l’aspect du cadavre de Gardillac, saisis de terreur et d’étonnement, ils avaient appelé la maréchaussée pour conduire dans les prisons de la ville Olivier Brusson et la jeune fille, qu’ils supposaient, malgré leur désolation, devoir être les auteurs ou les complices du meurtre.

Madelon défendait avec énergie l’innocence d’Olivier; elle parlait des derniers moments de son père avec une effusion qui attestait la vérité de ses paroles; et elle disait qu’eùt-elle vu de ses propres yeux Olivier plonger un poignard dans le sein de son père, elle aimerait mieux se croire sous l’empire d’une fascination diabolique que de croire l’homme qu’elle aimait coupable d’un crime si odieux. Mademoiselle de Scudéri, profondément émue de tout ce qu’elle avait vu et entendu, croyait volontiers aux protestations naïves de la jeune fille; et d’ailleurs les informations qu’elle fit prendre lui furent toutes favorables: Olivier était généralement aimé dans le quartier, et les voisins de René Gardillac s’accordaient à rendre le meilleur témoignage des rapports d’affection qui semblaient avoir toujours existé entre le maître et l’apprenti. Ghacun disait qu’un pareil crime cachait quelque mystère que toute l’habileté de la jusiiee parviendrait seule à révéler tôt ou lard. Olivier, conduit devant la Giiambre .\rdente, nia le crime qu’on lui reprochait, et jura que son maître avait péri victime d’une attaque nocturne. Son récit concordait parfaitement avec la déposition de la jeune fille. Mademoiselle de Scudéri, après avoir poussé ses recherches aussi loin qu’il était possible, acquit la certitude qu’Olivier était innocent; d’ailleurs en raison-

2<6 CONTES FANTASTIQTTES.

nant, on ne poavait juger probable que le jeune apprenti eût trouvé le moindre intérêt à commettre un crime si odieux. Quelle était sa position dans la maison de René Cardillac? Ouvrier pauvre, mais doué des plus heureuses dispositions, il avait mérité, de la part du maître, le traitement le plus affectueux; il s’était épris de la fille de l’orfévre, et l’aveu du père favorisait leur amour; tout leur souriait dans l’avenir; félicité et fortune, tout leur venait sans efforts. Quelle cause fatale aurait donc entraîné Olivier Brusson à se souiller du crime le plus détestable et le plus inutile ?,Ges réflexions décidaient la conviction que mademoiselle de Scudéri s’était faite de l’innocence de son protégé. Elle résolut de le sauver des arrêts inévitables que la Chambre Ardente prononçait avec une aveugle rigueur contre tous les malheureux qui lui étaient dénoncés. Mais, avant d’invoquer le pouvoir royal, elle pensa qu’il fallait d’abord exciter en faveur d’Olivier la bienveillance du président La Reynie, et combattre avec tout le succès possible les charges qui menaçaient le jeune accusé.

Le redoutable juge reçut la visite de mademoiselle de Scudériavecla cérémonieuse politesse dont il ne s’écartait jamais vis-à-vis des gens bien en cour. 11 prêta une oreille attentive aux détails qui lui étaient communiqués et aux protestations mêlées de quelques larmes par lesquelles la noble demoiselle s’efforçait d’émouvoir son cœur desséché ; mais un sourire mêlé d’une nuance d’ironie presque imperceptible était sa réponse muette à tout ce qu’il entendait. Et, lorsque mademoiselle de Scudéri eut achevé son chaleureux plaidoyer, il lui parla eu CCS termes : — « J’admire, en vérité, mademoiselle, cet excellent cœur dont vous donnez une nouvelle preuve en prenant aussi vivement la défense d’une jeune fille qui sait jouer les larmes et s’évanouir à propos; je ne suis point surpris de vous voir repousser comme chose impossible l’idée seule d’un crime aussi odieux que le meurtre de René Cardillac; mais un juge, mademoiselle, un magistrat que les rigoureux devoirs de sa charge mettent sans cesse en face de tout ce que la société produit d’êtres dépravés, se trouve forcé d’arracher à l’hypocrisie .son masque de fausse innocence. Je ne crois devoir à personne aucun compte de la direction que j’imprime à la marche d'un procès criminel. Je juge selon ma conscience et sans nul souci des murmures ou de l'approbation du public. La

OLIVIEH BHUSSON.

Chambre Ardente est an tribunal d’exception, qui n’a d’autres moyens d’agir que la hache ou le bûcher contre les malfaiteurs qui désolent Paris. Je ne veux pourtant point passera vos yeux pour un tigre altéré de sang, et je veux bien vous faire toucher du doigt les preuves que je possède du crime d’Olivier Brusson. J’espère qu’après cela votre noble compassion se réservera pour des sujets plus dignes d’une si haute bonté.

« René Cardillac est trouvé dans sa chambre, un matin, percé de coups de poignard. Il n’y avait auprès de lui que sou apprenti Olivier Brusson et sa fille. Dans la chambre d’Olivier se découvre.un poignard taché de sang et dont la lame s’applique aux dimensions de la blessure. — a Cardillac, » dit Olivier, aa été tué cette nuit sous mcsyeux.» — «Voulait-on le voler?» — «Je l’ignore. » — « Comment! vous étiez avec lui, et vous n’avez pu ni le défendre, ni appeler du secours? » — « Mon inattre me précédait de quinze ou vingt pas, » — « Pourquoi cette distance? » — « Mon maître le voulait ainsi. » — « Mais quelle cause extraordinaire retenait si tard dans la rue, contre ses habitudes, le malheureux Cardillac? » — « C’est ce que je ne saurais dire. » Et, sous le poids de cette question si simple, Olivier s’arrête interdit; des soupirs et des larmes, voilà tout ce qu’on peut obtenir de lui; et, s’il retrouve quelques paroles, c’est pour attester que cette nuit-là Cardillac était réellement sorti de sa maison, et qu’il avait reçu dehors le coup fatal. Or, mademoiselle, j’ai la preuve irrécusable que Cardillac n’est point sorti de nuit, et qu’aiusi la défense d’Olivier n’est qu’un mensonge maladroit. La porte massive du logis de Gardillac est garnie de lourdes ferrures; elle roule avec un bruit si aigu sur ses gonds rouillés, que de l’étage supérieur on est averti , à toute heure de jour ou de nuit, de la présence ou de l’absence de l’orfévre. J’ai, de plus, interrogé son proche voisin, maître Claude Patru, qui habite porte à porte avec lui, et sa gouvernante, bonne femme de quatre-vingts ans, mais encore leste et vive. Ces deux personnes, assurément dignes de foi, ont entendu ce soir- là Cardillac fermer lui-mème sa porte à neuf heures, et tirer les verrous; puis il remonta, dit à haute voix ses prières du soir et se coucha tranquillement, comme peut le faire présumer le silence qui régna bientôt après. Maître Claude Patru est sujet à de fréquentes insomnies. Cette nuit-là, plus tourmenté qn’à l’ordinaire et ne pouvant fermer l’œil, il se

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leva, fit rallumer du feu, et sa gouvernante vint s’asseoir auprès de la table pour lui faire lecture d’une vieille chronique, tandis que le vieillard, livré à une agitation pénible, tantôt se démenait sur son fauteuil, tantôt marchait à grands pas dans sa chambre. Vers minuit un bruit sourd se fit entendre au-dessus de leurs têtes. Le poids d’une chute pesante fit gémir les solives qui portent l’étage supérieur, et des cris étouffés se prolongèrent pendant quelques instants. Claude Patru et sa vieille ménagère furent saisis d’une secrète frayeur ; mais ils n’osaient s’enquérir de ce qui venait de se passer. Or, quand le jour vint éclairer l’œuvre des ténèbres, une affreuse révélation épouvanta les habitants de la rue Nicaise... »

«Mais,» s’écria mademoiselle de Scudéri, o rien ne prouve

qne ce jeune homme et cette pauvre fille soient les auteurs du meurtre !»

— «Pardonnez -moi,» reprit le président. «Cardillac était riche ; il possédait une belle quantité de pierres d’un grand prix. Olivier Brusson , l’apprenti . son futur gendre , a pu le frapper pour hériter plus tôt. Qui sait même s’il n’a pas agi pour le compte d’un autre scélérat, et si le partage des profils du crime n’était pas chose convenue entre eux... »

— « Égorger pour un autre, et partager le prix du sang l Estce possible? » interrompit la protectrice d’Olivier.

«Vous le saurez bientôt, » poursuivit froidement La Reynie. «L’affaire d’Olivier Brusson se rattache h l’histoire des crimes secrets qui, depuis trop longtemps, mettent en défaut la justice. La blessure qui a causé la mort de Cardillac ressemble à toutes celles qu’on remarque sur les personnes assassinées qu’on relève chaque jour sur le pavé de Paris ou dans les maisons peu gardées, l’n fait non moins grave à mes yeux c'est que, depuis l’arrestation d’Olivier, les attentats ont cessé comme par enchantement ; d’où je conclus, jusqu’à preuve contraire, qu’il était, malgré sa jeunesse, l’instigateur en môme temps que le complice d’une partie des désordres qui ont affligé la ville. Je sais bien que jusqu’ici il a répondu par des dénégations imperturbables à toutes les questions qui lui ont été faites; mais il y a des moyens efficaces pour le faire parler... »

— «Et Madelon?» dit mademoiselle de Scudéri. Ln sourire méchant plissa les lèvres du juge ; il répondit en fixant sur son iolerloculrice un fauve regard ; — « Pourquoi serait -elle pla$

OLIVIER BRL'SSON.

ianocenle qu’OIivier? Ses larmes ne coulent pas pour son pàre, mais pour son amant qu’on vient de loi ravir. Souvenex'vous donc, mademoiselle, de la Brinvilliers, et ne m’accusez pas de désobligeance à voire égard si un austère devoir me contraint d’envoyer cette fille à la Conciergerie, n A ces mots, le président se leva et offrit galamment sa main à mademoiselle de Sendéri pour la reconduire jusqu’à sa voilure. — « Me serait-il du moins permis, « demanda-t-elle en hésitant, « de visiter dans sa prison le malheureux Olivier? v — «Puisque vous y tenez, » répondit La Reynie avec ce sourire disgracieux qui lui était habituel, «puisque vous croyez déchiffrer plus clairement que nous les mystères d’une âme crinainelle, et s'il ne vous répugne point de descendre dans les abtmes où la Justice parque ses proies, dans deux heures U Conciergerie vous sera ouverte, et vous verrez Olivier, n Dès qu’elle fut arrivée à la prison, toute brûlante do désir dé reconnaître l’innocence de son jeune protégé, mademoiselle dé Scodéri fut conduite dans nn grand parloir très-éclairé. Quelques moments après, des cliquetis de chaînes traînant sur las dalles firent tressaillir son cœur. Une porte s’ouvrit, et Olivier Brusson parut devant elle. A son aspect elle tomba évanouie, et, quand elle reprit ses sens, OliVier avait disparu. Elle demanda d’une voix brisée qu'on la reportât dans sa voiture, qu’on l’emmenât bien loin de ce séjour d’horreur. Elle avait reconnu dans Olivier Brusson le jeune homme qui lui avait jeté une lettre dans sou carrosse en traversant le pont Neuf. II n’y avait donc plus de doute à caresser : la fatale prévision du président La Reynie se trouvait justifiée. Olivier Brusson était affilié à la troupe de malfaiteurs qui ravageaient la capitale. On pouvait le supposer capable do tout. La pauvre Madeloa perdit aussi, par contre-coup, sa part du louchant intérêt que mademoiselle de Scudéri avait d’abord ressenti pour son malheur; et, comme il arrive toujours en pareil cas, cette impression défavorable prit peu à peu plus de consistance et arriva , de réflexion en réflexion, jusqu’à une presque certitude de la culpabilité de Madelon et d’Olivier. Les larmes de la jeune fllla ne semblaient plus à mademoiselle de Scudéri que les signes d’une hypocrisie raffinée et d’une dépravation révoltante dans un âge si tendre; c’était un serpent qu’elle avait réchauffé daos son sein et qu’il fallait rejeter et écraser au plus vite... Telles

étaient les (fouloareuses pensées qai affectaient la noble et vertueuse demoiselle, lorsqu'on rentrant chez elle, elle vit Madeloii se jeter à ses genoux les mains jointes, le visage défiguré par les larmes et la voix brisée comme le cœur. — «Allez, allez ! » lui dit-elle en détournant les yeux, « consolez-vous plutôt que de pleurer ainsi sur un vil meurtrier qui va subir la peine due à son crime ; et que Dieu vous garde d’étre appelée par la justice à partager son châtiment ! »

— «Ah! mon Dieu! tout est donc fini!» s’écria Madelon, qui tomba évanouie sur le plancher. Mademoiselle de Scudéri la laissa aux soins de laMartinière, et se retira au fond de son appartement pour y déplorer la perversité des êtres humains qui savent si bien; surprendre les plus généreux instincts des nobles cœurs. Comme elle songeait avec tristesse à cette dernière déception qu’elle venait d'essuyer, les plaintes lamentables de Madelou parvinrent jusqu’à son oreille; il y avait quelque chose de si naïf, de si vrai dans cette douleur violente, qu’une nouvelle pensée de doute s’éleva dans son esprit; elle se reprit à croire qu’Olivier pouvait être faussement accusé du meurtre de Gardillac.

Comme elle rêvait à toutes ces choses , Baptiste, sou fidèle serviteur, accourut tout troublé pour lui dire que Desgrais venait d’arriver. Depuis le terrible procès de la Voisin, l’apparition de Desgrais dans une maison présageait quelque persécution judiciaire. Mademoiselle de Scudéri ordonna qu’on le fit entrer.

— «Noble dame,» dit l’agent, «monseigneur La Reynie vous fait prier d’accorder à la Chambre Ardente une démarche qu’il n’a point le droit d’exiger de vous, mais qu’il vous demande au nom du pays. Olivier Brusson, depuis qu’il estaccusé de la mort de Cardillac, parait en proie à des accès de folie. Il prend Dieu et les saints à témoin de son innocence, quoique, ne cesse-t-il de dire en même temps, il ait bien mérité le dernier supplice. Ces paroles prouvent évidemment qu’à part le meurtre de l’orfévre, il s’est chargé de quelques attentats; mais nulle influence n'est parvenue jusqu’ici à obtenir de cet homme le moindre aveu ; les menaces de la torture le laissent impassible, et il répète à chacun de nous qu’il n’y a qu’un seul moyen de le faire parler : il sollicite la faveur de vous voir quelques instants sans témoins. »

OLIVIER BRUSSON

« Eh quoi I » s’écria mademoiselle de Scadéri , « oseraiton me contraindre à servir d’instrument à votre tribunal de sang, et m’associer aux actes d’inexorable rigueur qui envoient à la mort tant de malheureux?... Non, Desgrais, je n’y consentirai jamais ; et cet Olivier, fùt-il mille fois meurtrier, ce n’est pas moi qui lui tendrai ce piège infâme. »

— «Sur votre refus, mademoiselle, il ne reste plus à la Chambre .\rdente qu’un seul recours, la torture... » Mademoiselle de Scudéri se sentit défaillir sous cette fatale parole que l’officier de maréchaussée laissait tomber avec l’insouciance ordinaire aux hommes de son état. Ilesgrais poursuivit froidement : — « Ne craignez pas , mademoiselle , qu’on vous fasse redescendre au fond de ces affreux cachots qu’il vous a fallu visiter une fois. Olivier Brusson sera conduit chez vous pendant la nuit sans aucun appareil , mais sous bonne surveillance. 11 pourra vous faire ainsi les aveux les plus circonstanciés, et vous seule aussi resterez maîtresse de révéler les secrets qu’il vous aura confiés, ou de les ensevelir dans votre pensée. Nul ne songe à vous imposer aucune obligation à cet égard. Vous voyez bien , mademoiselle, que cette démarche vous laisse une entière liberté de conscience et d’action. »

En écoutant ces paroles de Desgrais, mademoiselle de Scudéri se mit à rétléchir profondément. Une sorte de fascination semblait s’emparer de toutes ses facultés et dominer son imagination; elle crut un moment que des mystères de la plus haute importance allaient lui être révélés. — « Dieu,» dit-elle, «me donnera la force et le courage qui me sont nécessaires; faites amener auprès de moi Olivier Brusson, je suis préparée à l’écouter. »

Vers minuit de ce même jour, des coups saccadés furent frappés à la porte de la maison, comme pendant cette nuit fatale qui avait signalé la remise de la cassette. Le fidèle Baptiste , qui avait reçu ses instructions, alla ouvrir la porte de la maison. Mademoiselle de Scudéri, agitée d’un frisson subit, comprit, au bruit insolite qui se faisait entendre au dehors, que les archers de la maréchaussée cernaient sa maison, et que la garde des postes supposés dangereux était doublée. Lorsque la porte de l’appartement s’ouvrit doucement, la bonne dame vit entrer avec précaution maître Desgrais suivi d’Olivier Brusson , vêtu

iîî CONTES FANTASTIQUES.

d’au costume sombre, et les mains libres de chaînes. — a Voilà l’accusé, » dit Desgrais d’une voix grave et solennelle; pois il se relira discrètement pour laisser toute aisance à la causerie qui allait s’engager.

Olivier Brusson se mil à genoux devant mademoiselle de Scodéri, élevant vers elle des mains suppliantes, et se mit à verser un torrent de larmes. — « Eh bien!» lui dit-elle, «pauvre infortuné, vous avez voulu être amené devant moi; qu’avezvous à me révéler? »

Le jeune homme, sans quitter son attitude humiliée, répondit en soupirant: — «Âvez-vous sitôt perdu mon souvenir? »

Mademoiselle de Scudéri le fixa de nouveau plus atlentivoment; il lui sembla retrouver dans les traits de son visage une ressemblance lointaine avec une personne dont la pensée loi était restée chère; elle répondit à demi-voix que cette bizarre ressemblance excitait en elle un intérêt dont elle ne pouvait se défendre, et qui pouvait excuser en apparence la sympathie qu’elle voulait accorder au récit qu’il allait lui faire.

Olivier se releva lentement, et, les yeux baissés, le front assombri, il murmura d'une voix sourde : — « Me vous souvenezvous donc plus d’une femme qui s’appelait Anne Guiol? Cette femme avait un fils que vous avez connu, dont vous avez souvent caressé l’enfance. Eh bien ! ce fils, c’est moi !... »

— « Ciel ! » s’écria mademoiselle de Scudéri, et cachant sou front dans ses ir.ains, elle se laissa tomber, frappée de stupeur et d’effroi, dans son vieux fauteuil de chêne. Cette femme, dont le nom seul avait excité en elle une si paissante émotion, Anne Guiot, la pauvre fille d’un homme du peuple , devait au noble cœur de mademoiselle de Scudéri ces soins qu’une mère seule sait donner, et qui avaient entouré son berceau et sa jeunesse ; plus tard , elle avait rencontré et aimé un jeune horloger fort habile dans son art : mademoiselle de Scudéri avait ménagé leur union. Le ciel, favorable aux destinées de ces jeunes époux , leur avait accordé un enfant qui était venu resserrer les liens de leur mutuelle afifectioii. Olivier, tout enfant, n’était sorti de son berceau que pour aller 'presque chaque jour recueillir les tendres caresses de la femme célèbre dont le dévouement devait protéger ses jeunes années; plus tard, l’envie , qui flétrit tout , avait couvert l’existence de Claude Urussou d’un si vaste réseau d’inimitiés, que le malheureux

OLIVlEfi BRVSSOM.

oovrier, perdant peu à peu son travail, était tombé dans one si extrême indigence , qu’il ne pouvait plus procurer à sa triste famille le morceau de pain de chaque jour. Chassé de la ville par le funeste abandon dans lequel il se voyait plongé. Claude Brusson était parti pour Genève, où il espérait refaire, à force de labeurs, l’iiumble fortune qui suffisait autrefois à ses modestes désirs. Mademoiselle de Scudéri ne pouvait se résoudre à livrer sans défeme à tous les coups de la fortune cette famille intéressante, dont Jusque-là le bonheur avait été son ouvrage. Anne Guiol lui avait écrit plusieurs fois; puis ses lettres, devenues plus rares, avaient cessé tout à fait ; mais sa noble protectrice, loin de s'offenser de celte négligence, avait pu supposer qu’une fortune refaite par un travail persévérant dans une ville étrangère avait seule affaibli dans sa mémoire le sentiment de gratitude qui consacrait le souvenir de ses bienfaits. il y avait, à l’époque de celle scène, environ vingt-trois ans que Claude Brusson avait quitté Paris pour aller s’établir à Genève avec sa femme et son enfant...

— « Or, aujourd’hui, ma chère protectrice , voudrez-vous reconnaître dans l’homme qui se débat sous l’étreinte d’une accusation capitale ce même enfant auquel vous prodiguiez dans des temps plus heureux tant de témoignages d’une si pore affection? Ohl croyez. Je vous en supplie, que la Chambre Ardente, dùl-elle m'accabler de toute la rigueur qui dicte ses arrêts. Je ne protesterai pas moins de toute mon énergie contre l'odieux soupçon qui me charge, à l’heure qu’il est, de la responsabilité sanglante du malheur qui a frappé l’infortoné Cardillac. »

En achevant ces mots, Olivier Brusson, saisi d’un tremblement nerveux, paraissait prêt à succomber aux impressions violentes qui l’aeitaient. Mademoiselle de Scudéri, non moins émue, l'invita par on signe à prendre place à ses côtés, et à continuer avec confiance le récit qu’elle attendait.

— <c Je ne dois pas hésiter, » poursuivit le Jeune homme, «à vous confier comme à ma véritable providence les détails logobres de la triste histoire de mes malheurs. Quelque chose que vous entendiez, quelque surprise que vous fasse éprouver la déconverte d’un mystère qui aurait dù vous rester à Jamais ignoré, promettez-moi , Je vous en conjure, de m’éconter Jusqu’à la fin sans me condamner. J’avais hérité, dès ma plus

tendre jeunesse , de |tou(es les misères qui accablaient mes malheureux parents ; quelques années s’écoulèrent ainsi pour moi an milieu d’une foule de luttes et de combats dont j’espérais néanmoins triompher. Mon père, homme froid et peu communicatif, s’étant senti déchu de toutes ses espérances, et épuisé qu’il était par des efforts pénibles et sans fruits , mourut au moment même où il venait d’obtenir mon admission comme apprenti chez un orfèvre en renom. Ma mère parlait de TOUS tous les jours ; sou dernier espoir était de vous faire connallre par quelque moyen sa situation et les vicissitudes qui l’avaient accablée; mais ses élans d’un courage trop fugitif faisaient place presque aussilét à toutes les crises du désespoir le plus poignant. Sa vie fut rongée peu à peu par une maladie de langueur, et elle ne tarda pas à suivre mon père dans le tombeau.»

— « Hélas! ma chère Anne!... » s’écria mademoiselle de Scudéri, en proie aux angoisses les plus douloureuses. Olivier fixa sur elle un long regard , et ajouta d’une voix farouche : — « Béni soit Dieu , qui n’a pas voulu que cette pauvre mère fût le témoin vivant do supplice que la destinée réservait à son malheureux 01s ! »

En ce moment, un bruit singulier qui éclata dans lame ameuta en foule les curieux. — « Entendez-vous? » s’écria Olivier, « c’est Desgrais qui donne l’éveil à ses hommes de la maréchaussée, aOn qu’ils ferment toutes les issues, comme si je pouvais jamais songer à me soustraire au sort qui m’attend. »

Puis il continua en ces termes : «J’étais, » dit-il, «rudement mené chez mon maître, et, quoiqu’à force de travail je me fosse en peu de temps rendu plus habile que lui et les autres ouvriers, je n’en étais pas mieux récompensé. Certain jour un inconnu entra dans la boutique pour y marchander quelques bijoux de prix. A la vue d’un collier que je venais d’achever, il me frappa sur l’épaule, et me dit d’un air affectueux, eu examinant mon travail : « Vive Dieu, mon jeune compagnon, voilà une besogne qui vous fait honneur, et je ne sais en vérité qui pourrait mieux réussir, excepté ,raailre Cardillac, le premier orfèvre du temps. Vous feriez bien d'aller le trouver; je suis sûr qu’il vous recevrait avec plaisir dans son atelier, car vous lui seriez d’un grand secours pour l’aider en mille occasions ,

OLIVIER BRUS80R. 2i5

et lui à son tour vous révélerait les admirables secrets de son art. » Ces paroles du bienveillant inconnu m’avaient singulièrement ému. Dès ce moment, le séjour de Genève me devint insupportable. Je me hâtai de briser tous les liens qui me retenaient, et de venir tenter la fortune à Paris. Maître Cardillac me fit d’abord un accueil sec et froid ; pourtant je parvins à obtenir qu'il m'emploierait dans son atelier. Le premier ouvrage qu’il me confia fut la monture d’une petite bague de haut prix. Il en fut si satisfait que, fixant sur moi des regards enflammés, comme s’il eût voulu pénétrer le secret de ma pensée , — «Olivier, » me dit-il, «je reconnais en loi les qualités d’un brave et habile ouvrier. Je le reçois parmi mes compagnons, et tu seras content du salaire que je te donnerai. » tjuelques semaines se passèrent ainsi ; je travaillais avec assiduité du matin au soir, sans penser à antre chose qu'à devenir un homme distingué dans mon état... Je n’avais pas encore vu la fille de Cardillac.

« L'n jour cette céleste apparition vint éclairer ma vie isolée. Dieu seul sait ce qui se passa en moi dans un pareil moment. Il n’y a pas d’homme au monde capable d’éprouver l’amour

immense qui s’est emparé de moi. Et maintenant, hélas !

pauvre Madelon!... »

Ici le jeune prisonnier ne put retenir ses sanglots, il couvrit de scs deux mains son visage éploré, et éclata en gémissements; puis, faisant sur lui-même une sorte d’elTort surhumain, il releva lentement la tête, et poursuivit son récit.

U La fille de René Cardillac me regardait d’un air amical, et souvent elle venait visiter l’atelier pour y rencontrer le jeune ouvrier. L’amour qui nous lia bientôt fit de si rapides progrès, que l’orfévre fut longtemps sans en deviner l’existence. Je n’avais plus qu’un désir et qu’une pensée, je ne rêvais qu’aux moyens de mériter Madelon par les services que je rendrais à son père. Mais un matin, comme j’entrais dans l’atelier vers l’heure ordinaire, Cardillac vint au-devant de moi, les traits contractés par la colère, et l’œil animé d’une expression de mépris : «Jeune homme, » me dit-il avec brusquerie, « tu vas quitter tout à l’heure cette maison, et je te défends d’en jamais repasser le seuil. Quant aux motifs du parti que je prends à ton égard, je n’ai nul besoin de t’en faire part. Qu’il te suffise de bien savoir que le fruit défendu que recherchait ta convoi-

Use oe mûrira jamais pour tes pareils. » Je Toolais répondre, mais d’un geste plein d’autorité il me montra la porte ; et comme j’hésitais à subir ce congé si rudement signifié , il ma saisit par le bras et me poussa dehors avec une telle roideur, que j’allai tomber presque évanoui sur les marches de pierre de la maison voisine. Égaré par le désespoir le plus fongueux, je courais droit devant moi, parmi les rues, aussi loin qu’il m’était possible d’aller, lorsqu’à l’extrémité du faubourg Saint-Martin , je fis rencontre d’un ami qui s’empressa de m’offrir tout à la fois argent, conseils et asile, au fond d’un galetas qu’il possédait. À dater de cette aventure, je ne pris plus un seul jour de repos; à foute heure ou pouvait me voir rôdant autour de la maison de Cardillac, gémissant et pleurant de tout mon cœur, comme si Madelon avait pu entendre mes plaintes, et y répondre sans être observée par les yeux d’Argus de ce père, qui semblait un tyran cruel. Mille projets plus extravagants les uns que les autres se croisaient dans ma tête.

« La demeure de Cardillac, dans la rue Nicaise, est adossée à une vieille et haute muraille dans laquelle sont pratiquées des niches garnies de statues de pierre toutes rongées par le temps. Une nuit que j’élais tout près de cette muraille, regardant avec anxiété les fenêtres de la maison de l’orfévre, je crois apercevoir une lumière trembloter dans l’atelier. C’était l’heure de minuit, heure à laquelle la boutique de Cardillac est depuis longtemps fermée, car il se couche d’ordinaire bien avant le signal du couvre-feu. Je sens mon cœur palpiter d'inquiétude, mes regards épient avec fixité le moindre monvement qui pourra dessiner une ombre à travers les vitres. « Qui sait, me dis-je tout bas, si mou étoile heureuse ne m’a pas amené là tout à point pour me donner une occasion bien légitime de reparaître avec honneur dans la maison de maître Cardiliac?» Mais tandis que cetle pensée m’agite et me pénètre d’un doux espoir, la lumière s’évanouit sans qu’il paraisse qu’on l’ait transportée ailleurs. Un léger saisissement me donne le frisson ; par un mouvement involontaire je me serre contre une des statues de pierre qui décorent les niches de la vieille muraille, et, chose étrange, bien capable d’effrayer les plus braves, je me sens repousser, comme si la statue venait de s’animer. En ce moment, l’effroi a troublé mon regard; mais

OLIVIBR BRUSSON.

j’ai vu, de mes yeux vu , la pierre tourner lentement comme sur un pivot, et de la cavité qu’elle découvrit s’élancer une ombre dont, malgré le clair de lune, je ne pus distinguer les traits. Cette figure disparaît comme une flèche à travers la rue... Je me jette sur la statue, je cherche à la faire mouvoir, à l’ébranler sur sa base : vain effort ! elle reste immobile et comme rivée à la muraille mystérieuse. Curieux pourtant de suivre ma recherche, je pars dans la direction que l’ombre a paru suivre ; je gagne du terrain, je suis près de rejoindre l’inconnu. Arrivé près d’une image de la sainte Vierge éclairée par une lampe, il se retourne au bruit de mes pas; la clarté fugitive qui brille aux pieds de la sainte image illumine son visage, et je reconnais Cardillac. Vous dirai-je, mademoiselle, toute l’horreur qui s’empara de mes sens, tous les pressentiments sinistres qui tourmentèrent ma pensée ? Une sorte de fascination irrésistible me forçait de suivre à quelque distance Cardillac , devenu spectre ou somnambule. Après quelques centaines de pas, maître Kené fait un brusque détour et se perd dans une profonde obscurité; mais je le suis encore, guidé par le bruit d’une petite toux sèclie qui ne le quitte jamais. Enfin, il s’arrête sous l’auvent d’une vieille maison; je surveille avec inquiétude, mais d’un peu loin, ses moindres mouvements, et je reste moi-même caché dans la partie de la rue que la lune n’éclaire pas de ses fugitives lueurs. Bientêt parait un gentilhomme richement vêtu, chantant et marchant d’un pas aviné sgr les pavés qui résonnent du bruit de ses éperons d’argent. Au moment où il passe devant la cachette de Cardillac, l’orfévre bondit comme un tigre sur cette proie livrée sans défense à ses coups. Le malheureux gentilhomme est terrassé avec la rapidité de l’éclair. Je pousse un cri d’horreur et d’alarme. Cardillac, penché sur le corps de sa victime, semble fouiller ses entrailles. — « Cardillac i Cardillac 1 » m’éoriai-je, «au nom du ciel, que faites-vous?» L’orfévre se relève avec un mouvement de rage, et prenant de nouveau sa course, il m’échappe et me laisse atterré. Cependant la victime dn meurtre gisait à terre sans mouvement : je me traîne, en frissonnant de terreur, jusqu’auprès de lui, pensant qu’il est peut être temps encore de lui porter quelque secours ; mais je ne puis retrouver en lui un dernier signe d’existence.

« Dans ma stupeur, je ne m’aperçus pas qu’une patrouille do

gaet venait de m’entonrer. — « Holà , vaurien ! Que fais-ta là?» crie le chef d’une voix tonnante. — « Voyez, monsieur,» lui dis-je, «c’est une nouvelle victime des meurtriers qui désolent Paris; ce malheureux vient de tomber sous mes yeux, et je m'efforce de le secourir.» — «Allons donc, allons 1 marche ! ton compte sera tôt réglé ! » reprend le chef du guet. Et, sans me donner le temps de me justifier davantage, les soldats me garrottent et m’entraînent brutalement. L'un d’eux approche sa lanterne de mon visage, et s’écrie : — « Pardieu, c’est Olivier Brusson, l’ouvrier du brave orfèvre Cardillac ! Qui se serait avisé de penser qu'il fût capable de se jeter en pareille mésaventure? Hé bien, jeune borame, as-tu vu comment les choses se sont passées ? Parle, parle, afin qu’on voie ce qu'il y a de mieux à faire de toi. » Je me hàlai de raconter toute la scène dont j’avais été témoin, mais sans révéler le nom de Cardillac, mon bienfaiteur. Quelques minutes après, je suis plongé dans un cachot, et mes yeux accablés se ferment sur un misérable grabat.

« Au point du jour je suis réveillé en sursaut. La porte vient de s’ouvrir, et Cardillac en personne est devant mes yeux. — «Grand Dieu! » lui dis-je, «que venez-vous faire ici? » L’orfévre, sans paraître ému, s’approche de moi, le sourire sur les lèvres; il s'assied sur une escabelle boiteuse, et me parle avec un sang-froid, une bienveillance qui bouleversent toutes mes idées. — «Mon pauvre enfant,» me dit-il. «j’ai été on peu dur à ton égard; il faut bien que je le confes.se, puisque je me suis privé ainsi de mon meilleur ouvrier. Mais que veux-tu? les amours que tu cachais si bien avec Madelon m’avaient donné de la défiance, et de la défiance à la colère il n’y a qu’un pas. Dans on premier mouvement, je devais te chasser; je l’ai fait. Mais depuis j'ai réfléchi : je me suis rappelé tes bonnes qualités, ton zèle, la probité ; somme toute, je ne saurais trouver ailleurs on mari qui convint mieux à ma fille. Veux-tu donc revenir auprès de moi ? et nous verrons quelque jour à le fiancer avec Madelon. » Et comme je ne trouvais pas un mot à lui répondre, tant la perversité de cet homme jetait de désordre dans ma tôle, il poursuivit : — «Eli bien ! lu ne dis mot, tu hésites? Tu préfères sans doute à ma protection une visite chez La Beynie ? Prends garde à loi : qui touche au feu s’y brûle souvent.» A cette menace, je ne pus me contenir davantage. —

OLIVIER BRl'SSON.

« C’est , » m’écriai-je , « c’est à d'aatres consciences que la mienne qu’il faut faire un épouvantail du nom de la Reynie. Je n’ai , grâce à Dieu , rien à craindre de ce cdté-là. » — M Prends-y garde, » interrompit de nouveau Cardillac, «je ne te dis que cela, et je sais à quoi m’en tenir sur toutes choses. La calomnie, de quelque part qu’elle se lève, tombera devant ma vieille réputation ; et quant à Madelon, si elle ne t’aimait pas comme une folle, si sa vie ne m’était pas plus chère que la mienne, tu ne me verrais peut-être pas ici à celte heure. Mais elle t’aime, elle se mourait... J’ai consenti à vous unir pour la conserver à son vieux père... Elle t’attend... »

« Que vous dirai-je, mademoiselle ? l’émotion, la surprise, une joie douloureuse qui mêlait à tant d’amour la pensée des crimes du père, la frayeur que m’inspirait l’avenir, et les inquiétudes do présent, tout cela se heurtait dans ma tète avec un tel désarroi, que je perdis connaissance. Je rouvris les yeux dans la maison de Cardillac. Madelon, à genoux à mon chevet, se jela dans mes bras en me prodiguant les noms les plus tendres. Ce fut une heure de félicité suprême...»

Le pauvre Olivier ne put continuer; les sanglots et les larmes étouffaient sa voix. Mademoiselle de Scndéri l’avait écouté avec une religieuse attention. Lorsque Olivier eut repris on peu de calme, elle le pria de continuer, et loi demanda s'il avait jamais eu quelques détails sur la bande d’égorgeurs qui désolait Paris.

— a Jamais, mademoiselle, » reprit le jeune homme, «il n’a existé à Paris d’assassins organisés. Cardillac faisait, à lui seul, toute cette sanglante besogne; et c’est là ce qui assurait son impunité. Mais écoutez la fin de mon récit, pour mieux connaître ce qui louche le plus coupable et le plus malheureux des hommes. Ma position de dépositaire de l’odieux secret de Cardillac me livrait à des remords sans trêve et sans consolation. Parfois je m'imaginais que j’étais le complice de ses scélératesses. L’amour de Madelon avait seul le pouvoir de faire retomber le bandeau sur mes yeux, et de couvrir d’un peu d’oubli l’horreur du souvenir que je gardais au fond de mon àme. Pendant nos heures de travail, dans l’atelier, j’osais à peine tourner vers Cardillac un regard oblique et fugitif ; je ne pouvais comprendre la double vie de cet homme, père tendre, artiste admiré, bourgeois environné d’estime, et cachant

SOUS ses vertus et sa fortune tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus noir. Mon cœur se brisait à l’idée que Madelon, celte enfant pure comme les anges, pouvait, d’un jour à l’autre, tomber avilie sous le déshonneur de son père. Cette crainte, qui me déchirait, était pour Cardillac le plus sAr garant de ma discrétion, et dans de longues insomnies, tourmenté du besoin de trouver une excuse à une conduite dont le secret m’échappait, je me perdais en conjectures sur les motifs plausibles de ces meurtres. Une circonstance, en apparence fort indifférente, me mit sur la voie de celle découverte. Un jour, Cardillac entra dans l’atelier, sombre et préoccupé comme je ne l’avais jamais vu ; après avoir passé quelques minutes à remuer et changer de place des bijoux et des pierres, il jeta tout à coup loin de lui une parure qu’il contemplait depuis un moment ; puis, venant à moi brusquement, — «Olivier,» me dit-il, «celte position n’est plus tenable. Tu es, devant moi, maître d’un secret dont la police de Paris n’a jamais pu s’emparer. Tu as va de les yeux à quoi m'entraîne presque chaque nuit mon mauvais génie. C’est la mauvaise étoile qui t’a amené là pour faire de toi mon complice forcé.» — «Monstre abominable I» m’écriai-je, «moi ton complice! non, jamais! plutôt mourir mille fois ! »

«Cardillac s’assit; il étancha la sueur froide qui mouillait son front; et, reprenant son calme ordinaire, ’« Écoute, «me ditil, « j'ai bien des choses à t’apprendre ; et, quand lu me connaîtras mieux, au lieu de me maudire, tu me plaindras. Des médecins fameux ont écrit dans leurs livres que les impressions ressenties par les femmes enceintes exercent une profonde influence sur le moral des enfants, et produisent parfois des effets contre lesquels tous les efforts de l’éducation ne peuvent rien dans l’avenir. On m’a raconté de ma mère qu’étant grosse de moi, elle avait accompagné plusieurs autres dames conviées à une fête qui se donnait à Trianon. Elle y fit rencontre d’un jeune seigneur, en costume espagnol, qui portait en sautoir un collier de brillants magnifiques. Posséder un tel trésor devint aussitôt l'idée fixe de ma mère. Or, elle se souvint tout à coup, en démêlant ses traits, que ce jeune seigneur lui avait, quelques années avant cette rencontre, parlé d'une passion qu’elle avait repoussée. Tous deux se reconnurent presque au même instant; ma mère, qui ne lui avait ré-

OLIVIER BRUSSON

sisté qae par verta, le trouva d’une beauté ravissante sous le costume de bal dont il s’était paré. L’éclat du collier, le feu des pierreries, faisaient jaillir de son visage des reflets étincelanls. 'l'ous deux se sentirent attirés l’un vers l’autre par une influence irrésistible. Le jeune seigneur amena doucement ma mère jusque dans un salon écarté et désert, et là, comme il la pressait dans ses bras avec des transports d’amour, elle porta vivement ses mains sur le collier; au même instant, soit apoplexie, soit par suite de je ne sais quelle fatalité, le jeune seigneur tomba mort et l'entraîna dans sa chute. Ma mère s’épuisait en elForts pour se dégager de l’étreinte de ce cadavre ; et, dans cette lutte horrible, elle ne pouvait détourner ses regards de ce visage décomposé par la mort, et qui semblait attacher sur elle ses yeux vitreux par une épouvantable fascination. A la fln ses cris de détresse attirèrent du monde ; on la dégagea, on l’emporta dans sa litière jusque chez elle, mais une longue et douloureuse maladie fut le fruit de cette émotion. Sa guérison resta longtemps incertaine, on craignit pour elle et pour l’enfant qu’elle portait dans son sein. Le sort en décida contre toute prévison ; car sa santé se rétablit, et je vins au monde sans lui coûter de grandes souffrances. Mais la terreur des scènes de Trianon s’était communiquée à ma pauvre cervelle; et, par un phénomène funeste, j’avais reçu le germe de la plus déplorable passion qu’il soit possible de subir. Dès ma plus tendre enfance, j’avais un amour étrange pour l’or, les diamants, les joyaux. Plus tard, quand j’atteignis l’adolescence, ce qui avait pu ne paraître qu’un caprice d’enfance devint un goût prononcé, et je commençai à céder à l’instinct du vol. J’avais une adresse naturelle presque fatale, qui me faisait reconnaître sans élude, par une inexplicable faculté, les bijoux fins et les faux; mon père, qui s’aperçut plus d’une fois de mes vils penchants, me châtiait rudement à chaque nouvelle faute; sa sévérité parvint à combattre durant quelques années la destinée qui me menaçait ; mais le naturel est toujours, tôt ou tard, victorieux. Je voulus apprendre le métier d’orfévre, pensant que ce genre de travail, mettant à ma disposition de riches matières de toute sorte, calmerait peu à peu ma passion. J’acquis promptement un des plus beaux talents de l’époque, et la fortune vint en aide à mes progrès rapides. Tout le monde affluait chez moi pour me commander du tra-

vail, et c’est alors qae je me sentis tenaillé de nouveau par l’affreux besoin de m’approprier tout ce qui chaque jour était confié à mes soins. Je commençai par escroquer, je finis par égorger. Ma profession me donnait accès chez les grands ; ma richesse connue m’assurait leur confiance aveugle; mon talent si recherché m’attirait leurs cajoleries. Je sus mettre à profit ces précieuses facilités : nul meuble, nulle serrure ne pouvait résister à mon adresse infernale. Je dérobai ainsi d’énormes valeurs. Bientôt ma cupidité grandit avec le succès ; je sentis au fond de moi-même une haine inconcevable contre tous ceux qui possédaient de l’or ou des pierreries. J’eus soif de leur sang, pour les piller avec plus d’impunité. C'est à cette époque que j’achetai cette maison. Le jour où je signai le contrat qui la faisait passer dans mes mains, le vendeur me dit : — « Maître René, je vous ai vendu ma maison, et vous me l’avez payée sans marchander. Je veux vous donner, par-dessus le marché, connaissance d’un secret dont vous ferez, quelque jour, votre profil. » Alors il me conduisit à une armoire pratiquée dans le mur, déplaça le panneau du fond qui fermait un cabinet, dans lequel se trouvait une trappe qu’il souleva. Au bas d’un escalier roide et obscur fuyait un couloir étroit dont l’issue aboutissait à un guichet ouvrant sur la cour de la maison. Au bout de la cour, la muraille d’enceinte, haute et épaisse, n’offrait rien d’extraordinaire; mais dans la rainure d’nne pierre de taille se dérobait un petit bouton d’acier; mon vendeur pressa ce bouton, et aussitôt une porte secrète tourna dans la muraille, et offrit une sortie invisible sur la rue : c’était une porte de chêne , recouverte extérieurement d’une couche de mortier habilement ajustée. Du côté de la rue, une statue de bois fortement ajustée à la porte par des tiens de fer, et couverte d’un enduit qui lui donnait les apparences de la pierre, masquait à toute curiosité le mystère de celte sortie, llest probable qu’elle avait été pratiquée par les moines qui occupaient jadis celte maison, et qui se procuraient de la sorte le moyen d’échapper de temps en temps aux ennuis de la clôture, à la faveur d’un déguisement. Quoi qu’il en soit, cette découverte devait devenir pour moi la source des plus affreux résultats. Possesseur du secret de ce mécanisme, je compris, par une rapide intuition, tout le parti que j’en pourrais tirer pour activer l’exécution de mes projets. Je venais à cette époque de livrer

OLIVIE& BRCSSON.

à un seigneur de la cour un superbe écrin qu'il destinait à une danseuse de l’Opéra. Le démon do vol et du meurtre revint me livrer on nouvel assaut. Une nuit, je vois en songe ce seigneur se glisser chez sa maîtresse avec le précieux cadeau qui devait payer ses bonnes grâces. La fièvre brèlait mon sang dans mes veines; je m’éveille en sursaut, je me lève en bondissant comme un tigre, je jette un manteau sur moi, et je sors de la maison par la porte secrète. Me voilà dans la rue Nicaise. Un homme passe ; il est richement vêtu : c’est lui : je le saisis par derrière, je lui plonge un poignard dans le cœur... et récrin m’appartient!... Alors, par une étrange permission de l’enfer, au lieu de me sentir effrayé du crime que je venais de commettre, un calme étrange circule dans tous mes sens. Le contentement du désir satisfait régnait seul dans mon âme... Ma fatale destinée s’accomplissait. Et maintenant, Olivier, que puis-je te dire de plus? Tu comprends toute ma situation. Suis-je un monstre féroce? Non : tu sais avec quelle répugnance j'accepte l’ouvrage qu’on vient m'apporter : tu sais qu'il y a certaines personnes pour lesquelles j'aimerais mieux mourir que de travailler; tu sais aussi que quelquefois, grâce à ma force athlétique, je me contente d’étourdir d’un coup de poing ceux qu’une irrésistible passion me force à dépouiller. » O Après ce long et terrible récit, » continua Olivier Brusson , « Cardillac me conduisit dans un caveau qui regorgeait de plus de richesses'qu’on n’en trouverait dans le trésor d’un roi. Un bulletin placé près de chaque objet d’orfèvrerie indiquait le nom de sou premier propriétaire, et le genre d’attaque ou de larcin qui l’avait fait tomber au pouvoir de Cardillac. — k Le jour où lu épouseras Madelon , » me dit Cardillac d’une voix sombre, « lu me jureras sur le Christ de détruire après ma mort toutes ces richesses ; je ne veux pas que le prix du sang versé reste comme une malédiction entre ma fille et toi... »

« Partagé entre l’amour de Madelon , sans qui Je ne pouvais vivre, et l’effroi mêlé d’horreur que m’inspirait son père, j'hésitai bien longtemps entre la fuite ou le suicide... Mais Madelon! Madelon était toujours là!...|Plaignez-moi, mademoiselle, d’avoir été si faible ! Le supplice qui m’est réservé ne sera-t-il pas uue assez terrible expiation?...

«Un soir, Cardillac rentra chez lui d'humeur gaie; il prodiguait à sa fille des caresses inaccoutumées. Au souper , il

dégusta quelques flacons de vin exquis , ce qu’il ne se permettait qu’à certains jours de fête. Après le souper, Madelou se retira; j’allais m’éloigner aussi pour éviter on nouvel entretien confidentiel ; mais Cardiliac me retint joyeusement; et, remplissant nos gobelets jusqu’au bord , — « lleste là , » me dit-il , a reste là , mon garçon ; buvons à la santé de la plus digne femme de Paris; et puis dis-moi comment ta trouves ces vers :

ün amant qui craint ies voleurs M’est pas digne d'amour !

<t II me raconta aussitêt ce qui s’était passé chez madame de Maintenon entre vous, mademoiselle, et le roi. Sa joie était si grande, qu’il disait que grâce à vous, dont il vénérait le carac> tère à l’égal des plus hautes vertus, il pensait que sa mauvaise étoile allait s’éteindre, et que vous pourriez porter le plus précieux ouvrage sorti de ses mains sans que son démon lui inspirât l’atroce pensée d’aller vous le ravir par le meurtre ou le vol. — « Écoule, Olivier, » me dit-il encore , « il y a bien longtemps que je fus chargé de fabriquer, pour la princesse Henriette d’Angleterre, nn collier et des bracelets. Tu sais avee quel amour je me livrai à ce travail, pour lequel je n’épargnai ni soins, ni temps, ni étude. La fin malheureuse de cette princesse, victime d’une infâme trahison, a laissé dans mes mains cette parure, dont j’avais moi-même fourni les matières. Efa bien f |e veux que cet ouvrage vraiment royal soit offert à mademoiselle de Scudéri au nom des meurtriers invisibles. Ce sera tout ensemble un hommage que j’aime à rendre à cette noble et illustre femme, et une bonne mystification pour Desgrais, Argenson, La Reynie et consorts. r>

O En entendant votre nom prononcé par Cardiliac, je sentis mon âme pénétrée d’nne indéfinissable émotion de bonheur ; un doux espoir dissipa comme un nuage tous les sombres présages qui l’assiégeaient. Cardiliac s’aperçut de l’effet qne votre nom venait de produire. — « Mon idée ,» reprit-il , « le paraît bonne à exécuter; c’est peut-être une raison déplus pour que je ne la néglige pas , et un moyen de conjurer en quelque sorte la mauvaise étoile qui a plané jusqu’à cette heure sur ma destinée; ce sera le commencement de l’expiation dont j’ai besoin pour rendre à mon être sa pureté. Il y a peu de temps que

OLIVIER BRITSSOV.

j'avais imaginé de faire une couronne de pierreries pour orner la slalue de la Vierge que possède Saint-Eusiache ; mais chaque fois que j’essayais de me mettre à cette besogne, une force invincible ro’<irrëtait, et les plus bizarres terreurs venaient aussitôt m’assaillir. J’y ai renoncé ; mais je pense que si mademoiselle de Scudéri acceplail l’hommage que je lui prépare, l’intercession d’une personne si noblement verlueuse me serait d’un grand secours pour me réconcilier avec le ciel. » Cardillac décida lui-mème le moment que je devais choisir pour vous remettre le collier et les bracelets. La conviclion que vous pourriez sauver Gardilbc de l’abtme où il courait, et protéger l’innocente Uadelon contre les terribles représailles que la justice exercerait tôt ou tard contre la famille de l’orfévre, m’avait fait embrasser avec ardeur le projet de pénétrer jusqu’à vous , en m’annonçant comme le fils d’Anne Brusson , et de vous confesser à genoux tout ce que je savais. Vous avez appris , mademoiselle , comment le stupide effroi de vos serviteurs a fait manquer le succès de ma démarche. J’espérais bien saisir une meilleure et prochaine occasion de vous approcher. Mais dans l’insuccès de ma première tentative , Oardillac avait cru voir un fatal augure ; il devint dès ce jour-là plus sombre et plus concentré que jamais. Une sorte d’irritation nerveuse le galvanisait nuit et jour; son regard égaré lançait des feux sanglants; sa bouche, crispée par une fièvre lente qui le consumait, laissait échapper des phrases sans liaison, parmi lesquelles je ne parvenaisà saisir que des mots qui me bourrelaient d’inquiétude. Je n’ignorais plus combien il était capable de malfaire sous l’influence de son démon, et je tremblais pour votre vie. Vous n’avez pas encore oublié le jour où je vous rencontrai sur le pont Neuf, et ce billet par lequel je vous suppliais de renvoyer la parure à Cardillac, afin que son odieuse passion ne devint pas le prétexte d’un attentat contre vous. Le lendemain de notre rencontre vous n’aviez pas renvoyé l’écrin , et j’entendais Cardillac, se parlant à lui-mème, regretter l’absence de ses maudits joyaux, et caresser ses anciennes idées de meurtre. Il fallait à tout prix vous sauver, fallùt-il même pour cela perdre Cardillac... Lorsqu’il se fut enfermé chez lui pour faire, disait-il, sa prière du soir, et chercher un repos dont il éprouvait le plus grand besoin , je sortis de la maison par l’issue secrète , et j’allai me cacher en face dans un angle de

maraille où nul reflet de lumière ne pouvait trahir ma pré seuce. Je n'y restai pas longtemps sans voir sortir Cardillac. Je le suivis à distance avec précaution, lorsqu’au détour de la rue Saint-Honoré il disparaît comme un spectre. Mon unique but étant dès lors de vous protéger et de vous couvrir de mon corps, j’allai me poster au seuil de votre demeure. Presque aussitôt passe devant moi sans me voir un officier en riche costume qui s’en allait je ne sais où en fredonnant une ariette. U avançait le coeur joyeux , quand tout à coup une ombre noire s’élance derrière loi. La lutte est rapide comme l’éclair; mais cette fois la Providence veille, et c’est le meurtrier, c’est Cardillac qui tombe frappé. J’accours en poussant un cri d’horreur; l'officier, me prenant pour le complice de son assaillant, fait bonne contenance, et se retire l’épée en main et abandonnant son poignard sur le terrain. Je ne m’occupe que de mon malheureux matlre. Tremblant qu’une escouade de maréchaussée noos surprenne en pareille aventure , je charge sur mes épaules le corps presque inanimé de Cardillac, et sons le poids de ce triste fardeau, sans avoir oublié le poignard, qui pourrait, au jour, porter témoignage du meurtre , je regagne à grand’peine, par la porte secrète, notre atelier... Vous savez le reste... Je suis innocent de tout crime, mais aucune torture ne me forcera jamais de confesser l’horrible mystère dont je viens de vous faire part. 11 ne faut pas que la pauvre Madelon ait à rougir des crimes de son père. Je ne veux pas que la main du bourreau traîne sur la claie les dépouilles de l’homme à qui cette pauvre enfant doit la vie. Que la Chambre Ardente fiasse de moi ce qu’elle voudra, je suis prêt à tout souffrir, et je ne vous demande à deux genoux qu’une seule grâce : promettezmoi, je vous en conjure, de ne pas abandonner Madelon, orpheline , quand le supplice m’aura dévoré. »

Mademoiselle de Scudéri, touchée jusqu’aux larmes, fit venir aussitôt Madelon. La jeune fille , accablée de chagrin , se présenta toute tremblante, tout éplorée; mais en apercevant Olivier, une flamme céleste ranima ses yeux, elle se jeta dans ses bras en s’écriant : « Je savais bien que tu ne pouvais être coupable; mais j’en suis sûre puisque je te revois, puisque la plus noble des femmes t’a sauvé pour le rendre à mon amour !... » Olivier sentit dans ce rapide instant un immense bonheur. 11 était innoceut , aimé cl libre!... Les angoisses du passé s’abt-

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maienl dans l’extase de deux amants qai se'retroavaient contre tonte espérance...

Mais voilà que Desgrais frappa discrètement à la porte de l’appartement, et annonça qu'il était temps de se séparer pour qu’Olivier Brusson fût reconduit dans son cachot avant le lever do soleil.

Mademoiselle de Scudéri, déplorant le sort affreux qui menaçait ce pauvre jeune homme , dont la parfaite innocence lut semblait si bien prouvée , mettait son esprit à la torture pour découvrir un moyen de le servir. EDlle écrivit tout d’abord an président La Keynie pour lui raconter tous les détails de l’entretien nocturne qu’elle avait eu avec Olivier Brusson. Elle mit dans cette lettre toute la chaleur, toute l’éloquence que prête au style une conviction inébranlable. Le président s’empressa de lui mander qu’il se réjouissait sincèrement de l’innocence personnelle de sou jeune protégé, mais qu’il fallait que la justice eût son cours; et que si Olivier persistait à refuser de dire tout ce qu’il savait, le tribunal se verrait réduit à triompher de sa résistance par les moyens les plus extrêmes.

Dans l’anxiété où cette affirmation redoutable jeta mademoiselle de Scudéri , qui connaissait bien les .sanglantes rigueurs que prodiguait La Reynie, elle courut chez Pierre Arnaud d’Ândilly , le plus célèbre avocat de Paris. Elle espérait, avec son appui , faire surseoir à l’exécution de l’arrêt de la Chambre Ardente. L’homme de loi, après avoir écoulé poliment sa requête, lui répondit en souriant par ce vers de Üespréaux :

Le vrai peut quelquefois n’èlre pas Traiscmblabic.

Il prouva clairement à mademoiselle de Scudéri que toutes les apparences se réunissaient contre la véracité possible de la confession d’Olivier, et que, dans tous les cas, les mesures que se proposait La Reynie pour arriver à la découverte de la vérité lui paraissaient infaillibles. — « Eh bien 1 » s’écria mademoiselle de Scudéri, a j’irai me jeter aux pieds du roi ! » — « Gardez-vous-en bien, madame, » répondit le jurisconsulte , a le roi ne graciera jamais un homme qui refuse de confesser aux tribunaux ce qu'il peut savoir d’un mystère qui intéresse la sécurité publique. Le peuple entier se révolterait contre on pareil abus de la clémence. Que votre jenne homme parle avec

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franchise, qn’il réponde à toutes les questions qui lui seront posées; et s’il ne parvient pas à prouver son innocence et à se faire absoudre, il vous restera toujours , connme dernière ressource , le droit de recourir à la miséricorde royale. »

Ce sage avis méritait d’êlre suivi. Mademoiselle de Scudéri se retira fort affligée, mais priant Dieu qu’il lui plût de vaincre l’opiniâtreté d'Olivier Brusson , qui pouvait échapper par un seul mot au déshonneur et an supplice. Vers le soir sa fidèle Martinière ouvrit à demi la porte du boudoir où elle s'était enfermée tout le jour, et annonça presque à voix basse que le comte de Miossens, colonel des gardes du roi , sollicitait l’honneur d’être admis sans retard auprès d’elle.

— « Madame , » lui dit-il aussitôt qu’ils furent seuls, a vous m’excuserez , je l’espère , de me présenter chez vous si tard quand vous saurez que j’y viens à cause d’Olivier Brusson. » — « Parlez I oh ! parlez vite, monsieur, je vous en conjure ! » s’écria mademoiselle de Scudéri. — «Tout Paris, » poursuivit le colonel , « est persuadé qu’Olivier est coupable. Votre excellent cœur vous a, je le sais, fortifiée dans une croyance tout opposée; mais en vérité, madame, nul ne peut savoir mieux qne moi combien ce jeune homme est innocent du meurtre de Cardillac... car c’est moi, madame, qui ai tué l’orfévre dans la rue Saint-Honoré, tout près de cette maison. Il est temps qu’on sache aujourd’hui que Cardillac était le seul auteur des attaques nocturnes qui ont coûté la vie à tant de braves gens. Le premier soupçon qui s’éveilla en moi contre ce misérable vient d’une question fort pressante qu’il fit un jour à mon valet de chambre, en lui remettant pour mot une parure que je lui avais commandée. Il paraissait tenir excessivement à connaître l’heure de nuit à laquelle je serais en route pour aller chez certaine dame. Cette question , qui me fut aussitôt rapportée par on serviteur dévoué, me parut cacher quelque mystère d’iniquité. J’avais oui dire que toutes les victimes frappées portaient une même blessure , d’où l’on pouvait conclure que la même maiu frappait tous les coups, et que le meurtrier mettait toute sa confiance dans une seule manière d’employer sa dague. J’eus l’idée de me prémunir contre ses atteintes, en portant sons mes vêtements une légère cuirasse. Je sortis, je fus attaqué par un seul homme , et j’ai reconnu Cardillac. Son poignard, comme je l’avais prévu, glissa sur la plaque d’acier qui

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OLIVIKR BRUSSOX.

couvrait ma poitrine ; et , proHtaat de sa surprise , je l’étendis à mes pieds d’un coup sûr, auquel n’eût pas résisté un géant. » — « Et vous avez gardé le silence au risque de faire tomber la tète d’un innocent! Est-ce noble, est-ce conrngeux, monsieur le comte? » s’écria mademoiselle de Scudéri. — «Mais, ma> dame , » reprit le colonel , « avez-vous oublié que le maréchal de Luxembourg fut mis à la Bastille pour s’ëlre fait dire sa bonne aventure? et ne savez-vous pas que La Reynie, dont le métier est de flairer de la cbair à jeter an bourreau, aurait pu, dans un accès de beau zèle , me traiter comme toute sorte de gens dont il a la prétention de faire justice? Oui, certes, je me garderai bien de me livrer en pâture aux vautours de La Reynie. Je ne désirais , en venant ici , madame , que vous offrir nne certitude de plus de l’innocence do pauvre diable qui n’a plus d’espoir qu’en vous. Profitez donc de ma confidence sans en abuser contre moi. Gardillac était nn misérable, Olivier Brusson ne vaut peut-être pas roieüx que lui ; mais c’est là un parallèle que nous n’avons, ni vous ni moi, grand intérêt à établir. »

Mademoiselle de Scudéri décida, non sans peine, M. de Miossens à l’accompagner chez Arnaud d’Andilly, afin d’y recueillir les détails de cette funeste histoire , et de s’y concerter sur les mesures à prendre pour obvier aux coups de La Reynie.

Le célèbre avocat se fit répéter à plusieurs reprises une partie des circonstances les plus délicates de l’afiaire ; il s'assura que le comte de Miossens pourrait, le cas échéant, bien prouver l’identité de Gardillac, et reconnaître dans Olivier Brusson l’homme qui avait emporté le cadavre. — « 11 y a mieux que tout ce que vous me demandez, » répondit le colonel des gardes : « parmi les pièces de conviction déposées au grefi'e du président La Reynie , se trouve mon poignard , portant sur le manche un chiffre que je pois indiquer; et quant à Olivier Brusson, je le reconnaîtrais entre mille. »

— «Tous nos efforts,» reprit M. d’Andilly, «ne doivent aboutir qu’à obtenir un délai ; car les aveux d’Olivier ne suffiraient pas pour le sauver. Le soupçon de complicité lui fait encourir la peine capitale. Toutefois, il faut que M. de Miossens se présente chez La Reynie et lui dise : — « Tel jour, à telle heure de nuit, j’ai vu assassiner un homme dans la rue Saint- Honoré ; un autre homme, accourant au cri de la victime, s’est

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précipité sur son cadavre, e(, croyant y trouver un reste de vie, l’a emporté dans ses bras. Cet homme, c’est Olivier Brusson. » Un nouvel interrogatoire sera immédiatement ordonné ; nu lieu de la torture on procédera à une enquête juridique. Quel qu’en soit le résultat , il vous restera, madame, une ressource à pen près infaillible dans la clémence du roi. Selon moi, le plus court et le mieux avisé serait d’en obtenir une audience, et de lui raconter tout ce que vous savez. Toutes les perquisitions auxquelles se livrera la justice n’amèneront probablement que des découvertes bien insuffisantes pour motiver un arrêt. La Chambre Ardente, dans les circonstances critiques où nous nous sommes trouvés, juge et condamne un peu sur le soupçon ; mais au roi appartient le droit de faire grâce, dont il usera, surtout si sa conscience n’y met pas obstacle. »

Le conseil d’Arnaud d’Andilly fut suivi de point en point. Le plus difficile était d’aborder Louis XIV, parce que madame de Maintenon refusait son entremise, persuadée qu’ülivier Brusson n’était rien moins que le chef des terroristes dont la poursuite avait déjà coûté tant de peine.

Mademoiselle de Scudéri, réduite à ses propres inspirations, prit on parti courageux telle s’habilla de noir, se para du collier et des bracelets de Cardillac,et se présenta couverte d’un long voile chez la favorite, à l’heure où elle savait que le roi s’y trouvait. Chacun se rangeait sur son passage avec des égards pleins de respect, et le roi lui-même, en la voyant paraître, se leva et vint au-devant d'elle. Lorsqu'il vil rayonner le feu des pierreries, il s’écria : a Mon Dieu ! mais ne portez-vous point la parure de ce pauvre Cardillac? »

Ainsi amenée sur le terrain de celte triste histoire, mademoiselle de Scudéri profita de tous ses avantages pour faire une rapide et chaude esquisse de tout ce. qu’elle savait; elle peignit sous les plus vives couleurs le désespoir de Madelon, et ne cacha point la protection qu'elle avait cru devoir accorder à celle pauvre jeune fille contre la brutalité des gens de justice. Elle raconta aussi ses entrevues avec l.a Beynie, avec De.sgrais et avec Olivier Brusson lui-même.

Louis XIV écoutait avec une attention dont il ne poatait se défendre, et l’intérêt le gagnait. Avant qu’il eût trouvé le temps de faire la moindre réflexion, mademoiselle de Scudéri tombait à ses pieds en lui demandant la grâce d’Olivier.

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OLtViKR BRUSSON.

— « Pour Dieu , madame, » s’écria-t-il, « que faUes-vons , et que puis-je faire raoi-mème ? Ma clémence ne serait-elle pas ici un acte d'aveugle faiblesse?... »

— « Mais, sire , les déclarations du comte de Miossens , l’enquète judiciaire qui peut et doit fouiller de fond en comble la maison de Cardillac , et puis le cri du cœur , ce cri auquel le vôtre a déjà répondu, et les larmes de Madelon qui aime Olivier, tout cela ne peut-il aider à faire naître en votre âme des convictions moins défavorables au jeune accusé dont je voudrais faire éclater l’innocence aux yeux du monde entier? »

Louis XIV, profondément ému, allait répliquer, quand un léger bruit attira son regard vers le cabinet voisin , où travaillait le ministre Louvois. Il y entra aussitôt. Madame de Maintenon et mademoiselle de Scudéri, restées seules, se regardèrent avec anxiété; celte brusque sortie du roi leur paraissait d’un mauvais augure pour la cause dont on avait osé l’entretenir à l’improviste. Cependant, après quelques minutes, le monarque rentra chez madame de Maintenon, et, s’approchant de mademoiselle de Scudéri , avec un sourire plein d'exquise galanterie, il lui dit à demi- voix : — «Je serais curieux de voir cette petite Madelon. »

— < Sire , » s’écria la bonne vieille auteur de Clélie , « vos moindres désirs sont des ordres du ciel! » Et, se levant aussitôt, elle courut aussi vite que le loi permettait son âge jusqu’au salon d’attente qui précédait le boudoir de la favorite. — «Madelon Cardillac! venez tomber aux pieds du roi de France!... w

Lorsque Louis XIV vit courbée devant lui , dans une posture si désolée, la pauvre fille de l’orfévre, il admira d’abord la délicieuse beauté de cette jeune personne; puis il lui prit les mains et, la relevant doucement, il attacha sur ses traits un long regard, pâlit légèrement et la laissa retomber sur ses genoux... Madame de Maintenon fronça le sourcil, et, se penchant vérs mademoiselle de Scudéri, — «Je voudrais,» lui dit-elle tout bas , « que votre jeune fille fût bien loin d’ici ! Ne voyezvous pas que celte petite ressemble, trait pour trait, à mademoiselle de La Vallière? Ce souvenir vient de causer au roi une douloureuse émotion. Mais votre cause est gagnée!... »

Le roi avait-il entendu quelque chose des derniers mots de madame de Maintenon, on ne saurait le dire ; mais après avoir efflenré du regard la supplique que lui présentait Madelon Car-

dillac, il ne prononça que ces mots : — « Vons anrez ma réponse après l’arrêt de la Chambre Ardente.» Et, d’nn signe de la main, il congédia la pauvre suppliante, qui sortit tout en larmes.

Quelques jours après, la nouvelle des dépositions do comte de Miossens devant la Chambre Ardente circulait dans tont Paris; et à l'horreur qu’avait d’abord inspirée Olivier Brusson, succédait on mouvement de pitié. Quelques démonstrations populaires eurent lieu sous les fenêtres du président La Reynie. — « Rendez-noos Olivier Brusson, » criait la foule ; « il est innocent de tout crime I...» 11 fallut que le chef du tribunal de sang fit garder sa maison par un fort détachement de maréchaussée, pour se soustraire à des voies de fait redoutables.

Cependant le procès d'Olivier s’instruisait avec un soin des plus actifs et une religieuse sévérité d’investigation. Le roi n’en parlait point; mais on sut qu’il avait eu avec M. de Miossens une entrevue secrète, et que par ses ordres on avait, de nuit, fouillé de fond en comble la vieille maison de l’orfévre. Quand le travail des magistrats fut achevé et que tous les actes furent réunis, Louis XIV fit appeler auprès de lui mademoiselle de Scudéri dans les appariements de madame de Mainlenon ; il vint au -devant d’elle avec la grâce ordinaire qu’il savait mettre dans les moindres choses. — « Je vous félicite, mademoiselle, » lui-dit-il, « votre protégé est libre; mais vous ne devez pas au roi la grâce d’Olivier Brusson : c’est par arrêt de la Chambre Ardente que son innocence est proclamée. On vous remettra de ma part mille louis que j’accorde pour dot à Madelon Cardillac. Qu’ils s’épousent donc, puisqu’ils s’aiment ; mais qu’ils s’éloignent à jamais de Paris et de la Franco... Je le veux. »

Olivier Brusson et lafllle de Cardillac se retirèrent à Genève, où ils finirent leurs jours dans une paisible obscurité, gardant jusqu’à la mort un doux souvenir do noble dévouement de n&ademoiselle de Scudéri.

lin an après ces événements, une nolifleatiou publique fut affichée dans toutes les villes do royaume, sous le seing de messire de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, et de Pierre Arnaud d’Andilly, avocat au parlement, faisant savoir à tous qu’un pécheur mourant avait légué à l'Église, sons le sceau de la confession, un riche trésor composé de joyaux acquis par le

vol. En conséquence, il était donné avis à tons ceux qni avaient perda, par suite de larcins ou d’attaques nocturnes, pendant l’année 1680, quelques objets de prix, diamants, bijoux et pierreries, que, sur leur désignation exacte, accompagnée de leurs preuves de propriété ou d’tiéritage, ils seraient immédiatement réintégrés en possession desdits objets, meubles, joyaux et ornements.

Tout ce qui ne fut pas réclamé fut versé dans le trésor de la paroisse de Saint-Eustache.

Pyrmont, pendant l’été de 18.., était plus que jamais encombré par les visiteurs étrangers qui ont de l’or et du temps à oser. Ce fut une bonne année pour les spéculateurs de tout genre qui cherchent leur fortune dans la poche des autres. Les l^nquiers des jeux de hasard, pour mieux allécher les hdtes nouveaux qu’ils comptaient plumer, avaient dressé à découvert leurs meilleures batteries, et les lapis verts s'étonnaient de tonies les piles de ducats qni chatoyaient à la clarté des bougies pour tenter la cupidité des barons de tous pays.

La saison des bains donne chaque année aux maisons de jeux une activité nouvelle, une puissance d’attraction vraiment irrésistible. On y voit des gens qui, de toute l'année, n’ont pas touché une carte, et qui passent là des heures et des jours autour du tapis comme des pontes émérites. Le bon Ion exige, d’ailleurs, que chaque soir les gens comme il faul sachent perdre avec aisance quelques pièces d’or.

Pourtant ce charme irrésistible et cette mode n’avaient pa séduire on jeune baron allemand que nous nommerons Sieg> fried. Au lieu de suivre l’exemple général, notre ami préférait les longues promenades du soir parmi les sites pittoresques de la contrée ; plus souvent il restait enfermé dans sa chambre, occupant la mélancolie de ses loisirs à des lectures ou à des

ÎM CONTES FANTASTIQUES.

méditations dont il eût été bien difficile aux plus fins de deviner le secret.

Notre héros était jeune, beau, bien fait, riche et de noble souche, comme sont à peu près tout les héros de roman. On racontait de lui mille aventures galantes dont il était sorti avec tous les honneurs de la victoire; elles vieilles gens qui l’avaient vu naître ne se lassaieut pas de répéter, entre mille autres, l’historielte que voici.

Siegfried, avant l'àge où la loi lui donnait la libre disposition de son bien, s’était on jour trouvé, voyageant par monts et par vaux, comme un vrai fils de famille, mais dans une telle disette de fonds, que, pour payer un écot d’hôtellerie, force loi fut de chercher à vendre une montre^d’or garnie de pierres de haut prix. Mais, au lieu d’avoir afiaire pour ce marché avec quelque juif avare et voleur, il fit rencontre d’on jeune seigneur qui, désireux depuis longtemps d’acquérir une montre en tout pareille, acheta la sienne sans marchander. Un an après, Siegfried lisait dans une gazette l’avis de la mise en loterie d’une montre; il prit un billet et gagna; celte montre était précisément la sienne. Un peu plus tard, il l'échangea pour une riche bague dont il avait fantaisie. Quelque temps après il entra comme secrétaire intime au service do prince de G..., et la première gratification que lui offrit Son Âltesse fut de nouveau sa même montre garnie de pierres fines et accompagnée, cette fois, d’une chaîne qui pouvait bien en doubler la valeur.

Je ne sais comme il se fit qu’en racontant cette anecdote on en vint à parler do dégoût prononcé de Siegfried pour tout jeu de hasard, et les causeurs en concluaient que le beau gentilhomme était avare au dernier point.

11 y avait dans cette calomnie de quoi piquer an vif son amour-propre. Aussi, pour donner on éclatant démenti à la médisance, il entra on jour chez le banquier du pharaon, décidé à jouer et à perdre tout son argent. Mais la chance était pour loi et lui fut si obstinément fidèle, qu’en dépit des coups les plus hardis, les moins calculés, il gagnait chaque fois des sommes considérables; et, à chaque gain qu’il empochait, grande était la surprise de ses partenaires en voyant le dépit qu’il semblait éprouver de ne pouvoir mettre en défaut son heureuse chance. Il en résulta quêtons ceux qui d’abord l’avaient proclamé avare s’accordèrent à dire qu’il était fou. La persistance

LA banque de pharaon. S45

inexplicable de son bonheur au jen lui en fit contracter l’habitude d’abord, et pois bientôt la passion. 11 devint en peu de temps joueur forcéné.

Une nuit, comme le banquier venait de finir une taille, Siegfried, en levant les yeux, aperçut en face de lui un homme d’âge mûr qui attachait sur lui on regard froid et sérieux; l’impression de ce regard devint plus forte chaque fois que notre héros cessait de suivre le jeu; toujours l’œil de l’inconnu était là fauve et pénétrant comme un stylet d’acier.

Ce bizarre personnage ne quitta sa place pour sortir de la salle de jen qu’après que tout l’or engagé eut disparu du tapis vert.

Le jour suivant, il revint s’asseoir à la même place, et fixa sur Siegfried le même regard. C’était une fascination diabolique dont le jeune baron ne pouvait plus s’atTranchir. A la fin, lassé de celte obsession, il se leva et lui dit : — « Monsieur, je vous prie de choisir une autre place ou de ne plus me regarder; vous gênez mon jeu. »

L’inconnu sourit tristement, salua Siegfried, et sortit du salon sans répondre.

Mais , la nuit suivante , Siefgried le retrouva vis-à-vis de lui posé dans la même attitude qu’il prenait d’ordinaire; cette fois son œil avait quelque chose de plus incisif.

Siegfried sentit le rouge lui monter au front; cette persistance d’un homme qu’il ne connaissait pas, et avec lequel il ne se souciait de lier aucun rapport, lui parut injurieuse. — tt Monsieur, » lui dit-il de manière à être entendu de tous les assistants, <i s’il vous convient de me regarder ainsi, il me déplaît de le souffrir davantage... »

Et, en disant cela, d’un geste impérieux il montra la porte du salon, comme pour intimer à son ennemi inconnu l’ordre de sortir.

L’étranger sourit tristement comme la première fois , salua sans mot dire, et se relira.

L’excitation produite par le jeu et le gain, jointe à quelques chaudes libations, causait à Siegfried une longue insomnie. Vers l’aube du jour, comme il s’agitait sur sa couche sans pouvoir trouver le repos , il lui sembla tout à coup qu’il voyait apparaître devant luil’ombrede son mystérieux inconnu. C’était bien le même visage creusé par les chagrins; c’était le même

Si6 CONTES FANTASTIQUES.

regard profond et dévorant. Sa mise pauvre décelait néanmoins les façons d’un homme distingué, qui avait dû traverser de meilleurs jours; et Siegfried se souvenait avec regret de l’avoir traité aussi cavalièrement. 11 finit par se persuader que l’expression de la physionomie de l’inconnu trahissait les angoisses d’une misère secrète augmentées par l’aspect d’un homme déjà riche , et que la fortune s’amusait à gorger d’or autour d’un tapis vert. 11 résolut d’aller à la rencontre de l’étranger, de s'excuser cordialement de ses brusqueries, et de lui offrir ses services avec toute la délicatesse possible.

Le hasard voulut que la première personne que Siegfried rencontra le lendemain sur la promenade des baigneurs fût précisément l’étranger.

— « Monsieur, » lui dit-il, « j’ai été ces jours-ci brusque et impoli envers vous. Je vous prie d'agréer mes excuses. » L’étranger répondit que Siegfried ne lui devait aucune réparation; que tous les torts, s’il y en avait, étaient de son cûlé.

Le baron Siegfried , piqué au jeu par la froide tenue de son interlocuteur, se mit, pour le sonder, à parler de certains embarras de la vie qui rendent le caractère difficile et font oublier involontairement les convenances de la bonne société. Il essaya de faire comprendre à l’étranger, avec toute l’adresse nécessaire eu pareil cas, qu’il serait heureux de mettre à son service la somme qu’il avait gagnée, si son bonheur au jeu pouvait se transmettre.

— U Monsieur, » répondit l’étranger, « vous me prenez pour un pauvre diable, et vous faites acte de libéralité ; mais je ne sois pas encore dépourvu de toute ressource, car j’ai si peu de besoins qu’il m’est aisé de les satisfaire à peu de frais. Si vous croyez m’avoir offensé, ce n’est pas de l’argent qui peut réparer la peine que vous m’avez causée. »

— « Je crois vous comprendre, » reprit le baron sans se troubler, « et je suis à vos ordres pour toute satisfaction qu’il vous plairait d’exiger. »

— « Mon Dieu, mou cher monsieur, » poursuivit l’inconnu, « les chances d’un duel ne seraient guère égales entre nous. Le duel ne me parait d’ailleurs, en général, qu’un pauvre jeu auquel les enfants se blessent. Mais il y a des circonstances dans la vie où la terre devient trop étroite pour deux hommes, et où, l’uu de ces deux hommes vécùt-il sur le Caucase et l’autre

au bord du Tibre, il faut que Tou des deux s’eOace des vivants pour que l’autre puisse respirera sou aise. Dans ces cas bieu rares, le duel, mais un duel sans merci, peut devenir utile, indispensable. Quant à nous, je ne pense pas que nous eu soyons réduits là. Un combat singulier serait une folie. Si je vous tuais, je briserais peut-être des jours riches d’espoir et d’avenir ; si je succombais, voua auriez terminé une existence des plus déplorables. Vous voyez bien que les chances ne seraieni jamais égales. D’ailleurs, pour en finir, je vous assure que je ne me tiens pas pour offensé. Vousm’avez prié de sortir, et... j'ai obtempéré à ce désir... voilà tout. »

L’accent de l’étranger décelait à ces mois, malgré lui, une souffrance intime contre laquelle il s’efforçait de lutter. Siegfried renouvela avec plus d’effusion ses franches protestations, rejetant toute sa vivacité sur l’impression pénible que lui avait fait ressentir le regard si singulièrement triste de l’étranger.

— a Puisse donc ce regard,» s’écria le vieillard, «rester à jamais gravé dans vos souvenirs pour vous préserver des dangers qui creusent un abîme dans votre avenir. Défiez-vous des inconstances du jeu avant qu’il ne soit trop tard pour conjurer la fascination qu’il exerce déjà sur vous; car, dans moins de temps que vous ne voudriez le croire, je vous vois d’avance ruiné et perdu d’honneur 1... »

Le baron ne put s’empêcher de repousser bien loin celle fatale menace; tout ce qu’il voulait perdre se montait, disait-il, i deux cents louis d’or; et son obstination à jouer ne provenait que de la volonté formelle qu’il s’était créée de triompher de son bonlieur au jeu, dont il s’ennuyait au delà de toute expression.

— « Ah ! » s’écria l’étranger, « c’est précisément ce maudit bonheur qui vous mène à votre perte. L’intérêt de curiosité que vous y prenez se changera eu délire de cupidité, en rage de parier, dès qu’une seule fois vous aurez vu votre mise disparabtre sous le râteau du banquier ou dans la poche de vos voisins. Votre manière d'être et d’agir dans la salle du pharaon me rappelait, ces jours passés, la malheureuse destinée d’un jeune homme qui débuta dans cette funeste carrière sous les mêmes auspices que vous. Voilà pourquoi, mon cher monsieur, je vous contemplais l’autre jour avec un regard fixe et incisif; je me souvenais d’une vie écrasée dans sa Heur par la plus atroce pas-

SiS CONTES FANTASTIQimS.

sioa qai ait ravagé un cœor d’homme. Tenez, pnisqne nous avons fait connaissance, permettez que je vous raconte cette histoire, non pour vous offrir une leçon, mais pour vous donner nn conseil d’ami à côté d’un exemple. »

Il s'assit alors sur on hanc de pierre qu’ombrageaient les ormes de la promenade ; le baron Siegfried prit place à ses côtés, et voici ce qui lui fut raconté :

— a Le chevalier Ménars possédait comme vous, monsieur le baron, les qualités les plus distinguées du cœur et de l’esprit. La nature, en le créant pour réussir, l’avait seulement traité moins libéralement sous le rapport des dons de la fortune. Son état touchait à la gêne, et ce n’était qu’à force d’économie qu’il parvenait à faire face aux dépenses qu’exigeait son rang. Mais s’il ne pouvait se permettre les distractions du jeu, do moins était-il à l’abri des atteintes de cette dangereuse passion. Vivant ainsi, sans sacriGces comme sans éclat, il pouvait passer pour on homme à peu près heureux.

Certaine nuit quelques amis parvinrent à l’entraîner dans une maison de jeu. La partie s’engagea sous ses yeux, mais il en suivit les chances avec une impassibilité qui eût fait honneur au dieu Terme; il regardait, sans sourciller, les piles de ducats rouler sur le tapis, puis disparaître sous le râteau du banquier. — « Parbleu 1 » s’écria tout à coup ou vieux colonel, « voilà le chevalier de Ménars, un homme heureux s’il en fut. S’il voulait bien parier pour moi, je ferais tout à l’heure sauter la banque. » Le chevalier eut beau s’en défendre, force loi fut de se rendre aux vœux du colonel et de prendre place autour du tapis vert. Une chance ineffable guida son jeu, si bien qu’en peu de temps il gagna pour le colonel une somme assez notable. Mais, au lieu de prendre goût pour lui-même aux émotions du jeu, il sentait s’accroître de jour en jour son apathie pour ce divertissement, et, dès le lendemain, il prit la résolution de ne plus remettre le pied dans aucun tripot. Le colonel, qui avait toujours mauvaise chance, Gt d’inutiles efforts pour l’engager à revenir et à l’assister de nouveau; et il fallut pour terminer les assauts que lui livrait cet enragé joueur, que le chevalier Ménars déclarât formellement qu’il aimerait mieux avoir mille duels que de toucher de sa vie une seule carte.

A on an de là, l’arrivée de la chétive somme qui subvenait tant bien que mal aux besoins du pauvre Ménars, se trouvant retar-

dée par quelque accident, il tomba dans une pénurie des plus cruelles, et, en dépit des combats de son amour-propre, il se vit réduit à tâter la bourse d’un ami, qui, du moius eu cette occasion, n’hésita pas à lui rendre service en lui reprochant seulement de ne savoir point oser des ressources que son bonheur au jeu pouvait lui créer. Cette remarque, faite en passant et dans un moment où la pauvreté le serrait de si près, fît rêver le chevalier Ménars ; et toutes les nuits il entendait bourdonner à son oreille les mots sacramentels usités dans les maisons de jeu, et spécialement dans les banques de pharaon. Le son des pièces d’or vibrait autour de lui partout; c’était une tentation diabolique. L’honnête Ménars raisonnait avec lui-même : — «Une seule nuit, » se disait-il, «peut me soustraire à la misère et faire la fortune de toute ma vie; au lieu de dépendre de mes amis, c’est inoi qui pourrai quelque jour leur venir en aide; et puis je serais considéré, respecté, honoré!... Pour tout cela il ne faut que m’abandonner au destin, à la chance...»

L’ami prêteur, qui l’entendait parler de la sorte, le prit au mot et glissa dans sa poche vingt louis d’or pour l’entraîner au pharaon. Ménars joua, et gagna mille louis d’or sans étude, sans combinaison de cartes. 11 jouait à colin-maillard avec la fortune; elle mit à se laisser prendre .une excessive bonne volonté.

Quand le chevalier se réveilla chez lui le lendemain de cette nuit fiévreuse, son premier regard tomba sur les piles de louis rangées avec soin sur sa table de nuit. 11 crut rêver d’abord, il étendit le bras pour attirer plus près la table; pois sa main caressa les séduisantes petites pièces qui reluisaient avec coquetterie aux premiers rayons du soleil levant. L’impression qu’il ressentit alors décida de sa vie. Le poison de la cupidité pénétra dans ses veines. Ménars devint tout à coup un joueur effréné, et attendit avec une mordante impatience l’heure qui rouvrait chaque soir les salons du jeu. La chance lui resta fidèle, et en peu de semaines il eut gagné des sommes énormes. Dès lors le chevalier ne jugea plus personne digne de risquer quelques ducats contre ses tas d’or. 11 lui fallut un théâtre plus vaste; il ouvrit une banque, qui devint en peu de temps la plus riche de Paris. Les joueurs y affluèrent, et la fortune de Ménars y prit domicile. Mais la vie déréglée du joueur osait de jour en jour l’àme et le cœur du pauvre homme. 11 ne resta bientôt

250 CONTES FANTASTIOOES.

plus rien en lui do gentilhomme ; ce n’était plus qu’on croupier

d’une sordide avarice.

Il arriva qu’une nuit la chance commença de tourner contra loi. Un petit vieillard décharné, mal vêtu, s’approcha do tapis vert, et jeta timidement sur une carte un louis d’or bien usé. Il perdit, renouvela sa mise, et perdit encore; cela dora ainsi quelque temps jusqu’à ce que le vieillard, qui, malgré ses pertes, doublait toujours les mises, finit par perdre d’un seul coup cinq cents louis. — a Vive Dieu ! signor Vertua, » s’écria un des joueurs, continuez, je vous en prie; car, au jeu que vous menez si bien, vienne une chance pour vous, vous ferez sauter la banque! »

Le vieillard jeta un fauve regard à l'homme qui loi parlait ainsi, puis il disparut un moment; mais on le revit bientét, debout à sa place, et fort bien muni de nouvelles pièces d’or qui allèrent successivement rejoindre les premières.

A la fin de la séance, le chevalier Ménars retint le joueur qui s’était moqué du vieillard, et lui reprocha de compromettre la dignité et le calme qui devaient régner dans la maison.

— « Eh quoi, v répondit le joueur, « vous ne connaissez doue pas encore le vieux Francesco Vertua; car autrement vous auriez trouvé nos quolibets tout à fait naturels. Sachez, mon cher, que ce vieux Vertua, né à Naples, mais qui, depuis quinze ans, tourmente le pavé de Paris, est le plus scélérat usurier de la terre, et je sais mille individus dont il a dévoré la dernière ressource. Il est bien juste qu’à son tour il sache par expérience ce que vaut la misère à laquelle il a réduit tant de familles. C’est la première fois que ce gaillard-là fourre son nez dans une maison de jeu ; mais comme les suppèts de Satan ne doutent de rien, l’idée lui sera venue de plumer votre banque, et, sans tenir compte des chances, il s’est obstiné à perdre jusqu’à son dernier écu. Cette fois, du moins, j’espère qu’on ne le verra plus, et qu’il ira chercher pins loin quelque moyen de refaire son magot. »

Pourtant, dès la nuit suivante, Vertua reparut, joua et perdit plus qu’il n’avait perdu la veille. Ce nouveau revers ne diminua rien de son impassibilité; seulement on sourire d’ironie amère crispa le coin de ses lèvres. Chacune des nuits suivantes il revenait toujours, et perdait sans cesse; on calcula au bout d’une semaine qu’il avait fait passer trente mille louis dans la

LA BANQUE DE PHARAON. 8o4

e«issc da croapier. Qaelques jours s’écoulèrent alors sans qu'on le revit; mais on soir il arriva, pâle et tout eflaré; il regarda quelque temps le jeu sans mot dire, mais avec des yeux élincelanls. Pois, au moment où le banquier Ménars allait faire une nouvelle (aille, Vertua se fait jour jusqu’auprès de lui, et lui jelte ces mots d’une voix sourde : — « Monsieur, je possède, rue Saint-Honoré, une maison richement meublée; j'ai de la vaisselle d’or et des bijoux pour une somme de quatre-vingt millo francs. Voulez-vous tenir la mise? » — « Soit, répondit Ménars sans tourner la tète, et il continua de tailler. — a La dame! » s’écria l’osurier. La 'dame perdit : Vertua chancela comme un homme ivre, et alla s'appuyer contre la muraille, immobile et glacé comme une statue. Personne ne ût plus al- (eiilion à lui.

Quand vint l’heure de fermer le salon de jeu, Vertua se ranima, et se traînant d’un pas mal assuré jusqu’en face du banquier, — « Monsieur Ménars, » lui dit-il, a j’ai un dernier mot à vous dire. » — « Faites vile, je suis pressé, répondit Ménars d’un ton dédaigneux, en retirant la clef de sa caisse, qu’il serra dans sa poche. — « .Monsieur, » reprit le vieillard, « toute ma fortune s’est engloutie dans vos mains; je n’ai plus rien ; je ne sais pas même où demain je reposerai ma tête, ni comment je xne procurerai un morceau de pain. Eh bien, c’est à vous que j’ai recours. Prêtez-moi le dixième de la somme que vous m’avez gagnée depuis une semaine, aGn que je puisse recommencer quelques affaires et tâcher de gagner ma pauvre vie. » — a Ah rà, êtes-vous fou? » interrompit Ménars. « Imaginez-vous qu’un banquier s’avise jamais de prêter de l’argent aux joueurs qu’il a mis à sec ? — « Vous avez raison, » répliqua le vieillard ; « mais l’argent que je vous demande n’est pas pour jouer contre vous. » — « Qu’importe! » dit Ménars, a je ne prête pas. » — «Eh bien, mon digne monsieur,» continua le vieillard, dont la pâleur devint plus livide, « eh bien, ne me prêtez pas... accordez-moi une aumône...» — «Une aumône! mais allez donc la demander à ceux que votre infâme usure a mis sur la paille. »

A ces mots, le vieux Vertua cacha son front dans ses mains, et tomba sur ses genoux en pleurant amèrement. Le chevalier Ménars Gt porter dans sa voiture la cassette où était entassé l’or de ses gains, puis il dit froidement à l’osurier «Quand comp-

tez-vons, signer Vertna, me remettre votre maison, votre vaisselle et vos bijoux? » — «A l’instant même,» s’écriaVertua eu reprenant, comme par ressort, sa fermeté. « Venez, monsieur, suivez-moi !... » — « En ce cas, » reprit Ménars, « ma voiture peut nous conduire tons deux jusque-là, et je vous donne jusqu’à demain pour déguerpir. »

Chemin faisant, ils gardèrent tous deux un morne silence. Quand ils furent arrivés, Vertna sonna doucement : une vieille femme ouvrit la porte. — « Bon Jésus 1 » s’écria-t-elle, « c’est vous enfin ! la pauvre demoiselle Angèle est dans une inquiétude mortelle. » — « Silence ! » dit à demi- voix Vertua. « Puisset-elle n’avoir pas entendu la sonnette; il faut qu’Angèle ignore mon retour.»

Quand il fut seul avec le chevalier, dans une chambre écartée, — «J'ai ma fille, monsieur, » lui dit-il; «c’est tout ce qui me reste d’une existence qui eût pu être heureuse si je n'étais devenu la victime de la passiou du jeu. J’ai parcouru jadis la moitié de l’Europe, ouvrant partout des banques, et gagnant comme vous des sommes énormes. Uieu sait combien de fortunes j'ai mises à néant, sans plus de pitié que vous ne m’eu accordez aujourd’hui. Le ciel est juste, il m’a bien puni. Ce n’est point pour moi que je regrette la fortune, mais c’est pour Angèle, pour ma fille, le dernier objet de mon affection, que je viens de condamner à une affreuse indigence, elle, innocente de mes fautes, et qui n’aurait pas dû porter la peine de mes passions. Hélas! monsieur, ne permettrez-vous pas que ma fille emporte ses vêtements, ses parures ? » — « Je ne m’y oppose nullement, » répondit le chevalier. «Vous pouvez même faire enlever d'ici les usteusiles de ménage qui vous sont indispensables. Je ne prétends exercer mon droit que sur les valeurs réelles que vous m’avez déclarées. »

Le vieux Vertua fixa quelque temps le chevalier avec des yeux humides, et saus trouver un seul mot. Enfin, suffoqué par l’émolion, il éclata en sanglots et en gémissements, et, se traînant à genoux devant} le chevalier, — « Monsieur, » lui criait-il douloureusement, « s’il vous reste quelque sentiment d'humanité, prenez pitié de ma pauvre enfant ; prètez-lui, pour qu’elle vive, la vingtième partie de ma fortune que le sort a jetée dans vos mains...» — «Ah! décidément, » reprit le chevalief, « cette comédie me lasse et m’impatiente... finissons !... »

En ce moment la porte s’ouvrit; une jeune fille éplorée, demi-nue, se p écipila dans la chambre où celte scène se passait.— « Mon père! mon père! » s'écria-t-elle, «j’ai tout entendu. Vous avez donc tout perdu? tout? Et votre Angèle, vous l'aviez oubliée? Vous ne pensiez donc pas que le jour où vous seriez malheureux il vous resterait une fille pour vous aimer et prendre soin de vos vieux jours ! Je travaillerai pour nous deux, mon père; venez, quittons cette maison, fuyons l'aspect de cet homme cruel qui se repaît de votre dé.«espoir; nous trouverons bien quelque asile où avec mon travail, et Dieu aidant, je pourrai vous rendre une petite aisance. »

Devant ce lableau d'angélique piélé filiale, le chevalier Ménars sentit l'aiguillon du remords pénétrer dans son âme. Il lui semblait voir dans celle belle jeune fille l’ange des vengeances célestes qui condamnait sa dureté de cœur, il ne put .••oulenir le regard énergique d’Angèle qui le couvrait de mépris. Elle était si admirablement belle, qu’il était impossible de la voir ainsi sans éprouver l'ardeur d’un amour extrême. Le chevalier Blénars restait comme fasciné par le magnétisme de cette apparition; et montrant du doigt la cassette qu’un valet venait d’apporter dans la chambre, il s’écria : — « Ueprenez, Vertua, reprenez cet argent maudit; je ne l’ai point gagné; je ne puis le garder, et je veux même vous en donner davaulage... Prenez, prenez... »

Mais Angèle repoussa fièrement cette concession : — « Ce n’est, » dit-elle, < ni l’or ni la fortune qui assurent le bonheur des êtres noblement doués de Dieu ; emportez ces viles richesses pour lesquelles vous sacrifiez sans honte tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. Allez, et qu’elles soient autour de vous une malédiction que rien n'efTacc...» — «Oui,» s’écria alors le chevalier Ménars, lout hors de lui ; «oui, je suis maudit, je le sais ; mais est-ce bien vous qui pouvez ainsi prononcer un anathème sans retour! O Angèle! votre seule vue a causé en moi un changement inelTable ; mais vous ne pouvez ni ne voulez me comprendre; et pourtant il y va, pour moi, de la vie et de la mort; car je vous aime, .\ngèle, je le sens et ne puis m’en défendre. Je puis renoncer, à cause de vous, à ma vie de joueur; je puis, avec l’or que je possède, expier le passé de ma vie en répandant les bienfaits autour de moi. Mais si je ne parviens pas à vous fléchir, vous me verrez bientùl tomber à vos pieds

le front brisé !... » Et, tout en proie à cette fongnense exaltation, le chevalier Ménars s’élança hors de la chambre comme an homme fou. Le vieux Vertua, qui comprenait avant toutes choses la nécessité de rétablir sa fortune, voulut tenter cette occasion, et presser Angèle de devenir l’ange sauveur du chevalier. Mais la noble jeune fille rejeta hautement cette proposition. Cependant, tandis que le banquier Ménars ne lui paraissait à jamais digne que de mépris, le sort, qui se joue si victorieusement de nos sentiments et de nos volontés, préparait peu à peu l’accomplissement de cette union si loin rejetée. Le chevalier Ménars s’était tout à coup décidé à' changer de vie. Il avait fermé sa banque de pharaon, et on ne le rencontrait plus lui-même dans aucun cercle. Les bruits les plus étranges et les plus contradictoires circulèrent sur son compte; mais au lieu de s’en soucier, il devint de plus en pins sauvage et inaccessible. Le changement qui s’était opéré en lui ne fut pas ignoré d’Angèle. Son amour-propre de femme, flatté d’une telle preuve de passion, devint peu à peu un amour intime tout à fait sérieux. Lorsque, plusieurs mois après leur première entrevue, elle rencontra le chevalier dans une avenue du parc de Malmaison, elle ne pot se défendre d’un tressaillement. Il était si pâle, si abattu, il paraissait si souffrant, si malheureux !... Yertua, qui ne perdait point de vue son projet de mariage, dont il espérait tirer une excellente spéculation , lui fit un accueil très-amical, et le pria de venir le visiter dans sa maison de la rue Saint-Honoré.

Le chevalier n’eut garde de refuser une offre si précieuse pour son amour. Ses visites devinrent de plus en plus fréqiientes, et l’amour de la jeune tille faisait chaque jour de nouveaux progrès; si bien qu’un jour, persuadée qu’elle aimait très-réellement le chevalier Méiiam, elle consenti! à lui donner sa main.

Quelques jours après les fiançailles, Angèle, appuyée sur le balcon de sa fenêtre, voyait défiler un beau régiment de cavalerie qui partait pour l’Espagne. En passant devant la maison de Vertua, on des cavaliers ralentit l’allure de son cheval, et, sortant des rangs, adressa à la jeune fille plusieurs signes d’adieu. Ce soldat était le fils d'un voisin de Vertua, nommé Duvernet. Elevé , presque dès l’enfance, tout près d’elle, ce jeune homme s’était habitué à aimer la jeune fille, qu’il voyait

toag les jours; et il n’avait cessé de se montrer chez Vertaa qu’en apprenant le but des assiduités du chevalier Ménars et l’accueil dont il était l'objet. 11 s’était fait soldat par désespoir d'amour.

La fille de Vertua ne pot si bien cacher l’impression qu’elle avait ressentie, que son père et le chevalier lui-mème ne pus> sent deviner qu’il s’était passé quelque chose de singulier dans son cœur. Mais Angèle ne laissa point pénétrer son secret; les égards empressés du chevalier effacèrent d’ailleurs de son esprit le souvenir de Duvernet; et le mariage, qui vint bientôt lui faire commencer une existence nouvelle , fut pour elle l’aurore d’un bonheur qui ne fut affligé que par la mort prochaine du vieux Vertua. L’ancien joueur mourut dans l’impénitence finale du péché de toute sa vie. A ses derniers moments ses doigts se crispaient comme pour tailler, couper et tirer des cartes; et la dernière parole qui s’échappa de ses lèvres avec son dernier soupir fut un cri de croupier : — a Perdl gagne I »

Lorsque Angèle se vil seule sur la terre avec le chevalier, le souvenir des derniers mots de son père et de cette crise d'agonisant, qui lui avait rendu avant de mourir ses funestes instincts de joueur, vint lui faire craindre que celte terrible passion ne fût chez son mari qu’un feu caché sous la cendre dout la moindre étincelle pourrait ranimer rembra.sement ; ses tristes prévisions se changèrent trop tôt en une funeste certitude. Quelque terreur qu’eût fait naître dans l’esprit du chevalier le genre de mort du vieux Francesco Vertua, l’effet de ce spectacle fut pourtant de réveiller en lui des pensées de jeu trop actives; et, sans qu’il pût lui-méme se rendre compte de ses sensations, chaque nuit il se voyait en rêve assis à la banque et récoltant de nouveaux monceaux d’or. Sa mauvaise étoile reprit son influence. La rencontre d'un homme pervers, ancien croupier à la banque du chevalier, acheva de lui faire trouver sa conduite puérile et ridicule; il s’étonna d’avoir pu sacrifier à l’amour d’une femme les plaisirs d’une existence seule digue d’envie.

Quelques mois après , la banque du chevalier Ménars était réinstallée. Son bonheur ne s’éiait pas démenti , l’or pleuvait dans sa caisse ; mais le bonheur d’Angèle s’élait évanoui comme un beau rêve. Le chevalier ne la traitait plus qu’avec indifférence, presque avec mépris. Des semaines, des mois entiers s’écoulaient sans qu’elle le vit; un vieux maître d’hûtei prenait

2S6 CONTES FANTASTIOÜËS.

soin des affaires de ia maison, et les domestiques étaient incessamment remplacés suivant le caprice du chevalier; de sorte qu’Anqèle , ainsi qu’une étrangère dans sa propre maison, ne trouvait nulle part la moindre consolation. Souvent lorsqu’elle entendait dans ses nuits d'insomnie la voiture du chevalier s’arrêter devant la maison, le chevalier faire déposer 1a lourde cassette avec des paroles brèves et rudes, et puis la porte de sa chambre écartée se refermer avec fracas, un torrent de larmes amères coulait de ses yeux ; cent fois, dans les angoisses de son désespoir, le nom de Duvernet s’échappait de ses lèvres, et elle suppliait la Providence de mettre fin à sa misérable existence empoisonnée par le chagrin.

Il arriva qu’un jeune homme de bonne maison, après avoir perdu toute sa fortune à la banque du chevalier, se tua d’un coup de pistolet dans la salle même du jeu. Le chevalier seul garda son sang-froid, et, voyant tout le monde prêt à fuir, demanda s’ilétaild’usage dequitterlejcu avant l’heure prescrite, à cause d’un fou qui ne savait pas garder les convenances. Cet accident fit une grande sensation. La conduite sans exemple du chevalier indigna lesjoueurs les plus endurcis; ce fut une réprobation universelle, et la police supprima la banque deMénars. On l’accusa, en outre, de supercheries frauduleuses; son bonheur singulier ne donnait que trop de poids à celle accusation. Il ne put se disculper, et l’amende énorme qui lui fut infligée lui ravit une grande partie de sa richesse. Il se vit insulté, honni : — alors il revint dans les bras de sa femme, qui, malgré ses mauvais traitements , l’accueillit volontiers dans son repentir ; car le souvenir de son père, qui avait aussi abjuré les déréglements du jeu, lui laissait entrevoir une lueur d’espérance, et l'àge mûr do chevalier était un motif de plus de croire sa conversion réelle et durable. Tous deux quittèrent Paris et se rendirent à Gènes, lieu de naissance d’Angèle.

Le chevalier y vécut dans les premiers temps assez retiré; mais il ne put jamais rétablir ces douces relations de ménage que son mauvais démon avait détruites. Le calme fut de courte durée. Sa mauvaise réputation l’avait suivi de Paris à Gènes, et, malgré la tentation irrésistible qu’il éprouvait d’ouvrir une banque, il lui était absolument interdit d’en faire l'essai.

Vers celle époque, la plus riche banque de Gènes était tenue par un colonel français que des blessures graves avaient forcé

LA BANQUE DE PHARAON. iST

de quitter le service. Le chevalier se présenta à cette banque pénétré d'un profond scnliment d’envie et de haine, mais dans l’idée que son bonheur habituel le mettrait bientôt à même de miner son rival. A l'aspect du chevalier, le colonel, avec un accès de gaieté qui contrastait avec ses habitudes sérieuses, dit que, de ce moment seul, le jeu recevait pour lui un véritable attrait dès qu’il s’acissait de lutter contre le bonheur du chevalier Ménars. Les cartes furent en effet favorablesau chevalier pendant les premières tailles. Mais, aveuglé par l’excès de son bonheur, et s’étant écrié: — «Je ferai sauter la banque!» il perdit tout d’un coup une somme considérable. Le colonel, ordinairement impassible dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ramassa l'argent du chevalier avec d’évidents témoignages d’une joie excessive.

Lès ce moment l'étoile du chevalier s’éteignit sans retour. Chaque nuit il jouait, et perdait chaque nuit jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus que deux mille ducats en lettres de change. — Il avait couru toute In journée pour réaliser ce papier, et ne rentra que fort tard. La nuit venue, il se dispo.sait à partir nanti de sa dernière ressource, torque Angèle, qui soupçonnait la vérité, se trouva sur son passage, se jeta à ses pieds, et, les yeux baignés de pleurs, le supplia de renoncera sa funeste résolution, et de ne pas la précipiter dans la misère. Le chevalier la releva, la pressa sur son sein avec un attendrissement douloureux, et lui dit d’une voix étouffée : — « Angèle, ma chère Angèle, il faut que j’obéisse au destin qui m’entraîne! Mais demain, — demain tous les tourments seront finis; car, je le jure, je joue ce soir pour la dernière fois! — Calme-toi, ma douce amie; dors, rêve de jours paisibles, rêve d’une heureuse vie dont lu jouiras bientôt... cela me portera bonheur!... » En disant ces mots le chevalier embrassa sa femme et s’éloigna avec précipitation. Il joua et perdit tout. Il resta immobile près du colonel, et tenant fixé sur la table de jeu un regard morne et stupide.

— « Vous ne pontez plus, chevalier?» dit le colonel en mêlant les cartes pour une nouvelle taille. — «Je ne suis plus qu'un mendiant, » murmura le chevalier d’une voix tremblante de fureur et de désespoir, et les yeux toujours baissés sur la table, sans voir que les joueurs gagnaient de plus en plus l'avantage sur le banquier.

Le coloDel conlinua à jouer tranquillement. — « Mais vous avez une jolie femme, » dit-il à voix basse sans regarder le chevalier, et mêlant les caries pour une autre taille. — «Qu’estce à dire?» s’écria le. chevalier avec colère. — «Dix mille ducats, ou... voire Ângèle, » dit le colonel à moitié tourné pendant qu’il donnait à couper les cartes. — « Vous êtes fou ! » s’écria le chevalier, qui cependant, ayant recouvré son sangfroid, commençait à s’apercevoir que le colonel perdait continuellement.

— « Je joue vingt mille ducats contre Ângèle, » redit tout bas le colonel au chevalier, en cessant pour un instant de battre les caries. Le chevalier gardait le silence ; le colonel reprit son jeu, et presque toutes les cartes lui furent contraires. — « Ca va! » dit le chevalier à l’oreille du colonel comme il recommençait la nouvelle taille ; et il poussa la dame sur la table du jeu.

Au premier coup la dame avait perdu. Le chevalier se retira en arrière en grinçant les dents, et alla s’appuyer contre la fenêtre, le désespoir et la mort peints sur tous ses traits.

Le jeu avait cessé. Le colonel s’approcha du chevalier et dit d’un air railleur : — «Eh bien! qu’avez-vous donc? » — « Ahl » s'écria le chevalier hors de lui , « vous m’avez réduit à la mendicité : mais il faut que vous soyez fou pour supposer que vous ayez pu gagner ma femme. Une femme est-elle une esclave livrée au vain arbitre d’un maître qui, dans un égarement infâme, ait le pouvoir de la vendre ou de la jouer? — Mais, eu effet, vous auriez dù payer vingt mille ducats si la dame avait gagné. Venez donc , et ayez le désespoir de vous voir repoussé avec horreur par elle 1 »

— « Désespérez vous-même, chevalier, » répliqua le colonel d’un ton sardonique ; « désespérez vous-même quand vous la verrez se précipiter dans mes bras joyeuse et ravie, quand vous apprendrez la consécration de notre union et le bonheur qui doit couroimer nos plus chers désirs! Vous me traitez de fou ! chevalier, je ne voulais gagner que le droit de vous imposer mes prétentions! Le consentement de votre femme m’appartient; car sachez que votre femme m’aime depuis longtemps. Apprenez que je suis Duvernet, le (ils du voisin de Vertua, élevé avec Angèle, uni à elle par un ardent amour, séparé d’elle par vos séductions sataniques. Ce

ne fat, hélas! qu’à mon départ pour l’armée qa’Ângèle reconnut la sympathie qui nous liait; j’ai tout appris, il était trop tard!... Une inspiration de l’enfer me dit que je parviendrais à vous ruiner au jeu , voilà pourquoi je m’y suis adonné. Je vous ai suivi jusqu’à Gênes et j’ai réussi! Â présent allons trouver votre femme ! »

Le chevalier était anéanti. Mille poignards lui déchiraient le cœur. Ce secret fatal lui était enfin révélé; il comprit alors quel excès de souffrance cacliée avait dù subir la pauvre Angèle. 11 suivit maciiinalemeut le colonel, qui précipita ses pas. Lorsqu’ils furent arrivés, comme le colonel avait déjà posé U main sur la porte de la chambre d’.Angèle, le chevalier le repoussant vivement s’écria : — a Ma femme dort, voulez-vous troubler son sommeil? » — « Bah! » répliqua le colonel, « croyez-vous qu’elle ait jamais goûté un sommeil paisible depuis que vous l’avez vouée à de si misérables angoisses? » Et le colonel, l’écartant d’une main solide, se disposait à entrer, lorsque Ménars se prosternant à ses pieds s’écria dans un affreux désespoir : — « Par grâce!.... par pitié !.... après m’avoir réduit à la mendicité, laissez, laissez-moi ma femme!.... »

— « C’est ainsi que le vieux Vertua était devant vous sans qu’il ait pu attendrir votre cœur de pierre. Subissez donc la vengeance du ciel ! » 11 dit , et se dirigea de nouveau vers la chambre d’.4ngèle.

Le chevalier s’élança d’un bond , poussa la porte avec violence, courut ouvrir les rideaux du lit, et s’écriant : — « Angèle! Angèle! » il se pencha sur elle, prit sa main

Puis s’arrêtant tout à coup saisi d’un tremblement convulsif, il se dressa de toute sa hauteur et cria d’une voix tonnante: — a Regardez ! vous avez gagné le cadavre de ma femme ! »

Le colonel approcha du lit en frémissant.

Angèle gisait l^roide et pâle. Elle était morte!.... la douleur l’avait brisée....

A cet aspect, le colonel Duvernet poussa un cri lamentable, et se précipita comme un fou hors de cette maison de deuil. ^'ul ne l’a jamais revu.

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