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CO.NTRS FANTASTIQDES.
« Non! mille fois non! » s’écriait Lnd'wig en serrant le bras de son ami Eucliar, « je ne crois point an hasard; toute la macliine de ce vaste univers ressemble à une immense horloge au sein de laquelle tout est combiné par une intelligence qui en sait un peu plus long que le plus fier de nos savants; qu’une main maladroite touche aux ressorts de l’horloge , elle s’arrête. Ainsi en serait-il de ce monde si ton aveugle hasard s’avisait d’y déranger quelque chose; la machine serait vile bouleversée. Voilà mon avis. »
Euchar se prit à sourire. « Mon pauvre ami , » dit-il à Ludwig, «je suis vraiment tout chagrin de te voir si fort engoué du fatalisme mécanique auquel tu attribues la conduite des choses d’ici-bas. Pourquoi dénaturer à plaisir cette belle idée de Goëthe qui nous montre un lit rouge enlacé à la trame de notre vie, et qui nous symbolise, quand nous réfléchissons avec calme et sagesse, la puissance supérieure qui prend soin de nos destinées?»
— « Mais je n'aime aucunement ta métaphore du 111 rouge, » reprit Ludwig; « elle est empruntée à la marine anglaise, et je fais profession de détester tout ce qui tient de près ou de loin à la perfide Albion. J’ai lu précisément dans le livre des A[fi~ niiét électives, de Goëthe que le plus mince cordage des vaisseaux anglais est mélangé d'un fil rouge qui le signale comme étant une propriété de l’Etat. Or, pour ce qui me touche , je sens à merveille et je vois clairement que tous les événements de la vie s'enchaînent dans un ordre prévu dès l’origine des choses; le principe de la vie et du mouvement est une force réelle, logique et immuable. Car, enfin, pourrais-tu nier qu’à l’heure même où nous causons »
Mais n’est-il pas temps de vous apprendre, cher lecteur, que Ludwig cl Euchar se promenaient , en devisant de celle sorte . sous les magnifiques ombrages des grands arbres do parc de
W.... C’était QQ dimanche, à la tombée da soir; nne fraîche brise courant sous la verle feuillée rafraîchissait l’air tiède encore des pesantes chaleurs d’un long jour d’été. Due foule de promeneurs, petits bourgeois, boutiquiers et artisans en habits de fête se livraient à de joyeux ébats : les uns sautaient à perdre haleine sur les pelouses fleuries, d’autres croquaient à belles dents les provisions qu'ils avaient apportées pour un repas champêtre , et les moins gourmets se régalaient de petit vin du pays sous les tonnelles qui attendaient chaque dimanche la consommation d’une part des salaires de la semaine.
A l'heure même où maître Ludwig allait donc porter à son incrédule ami un argument décisif en faveur de l’enchainement des choses de ce monde , il se heurta contre une racine d’arbre qu’il n’avait pas vue, et fit la plus mémorable culbute que jamais étudiant se soit permise. — « Boni » dit Eucliar, avec un sang-froid qui eût fait honneur à un philosophe antique, «cette chute était prévue de toute éternité dans la chaîne des destinées humaines; et si elle n’était pas arrivée en ce lieu même et à cette heure précise, le monde aurait pu s’écrouler. » \ ces mots, comme il était sans doute également prévu que les amis se doivent secours dans leurs tribulations, Euchar .se mit en devoir de ramasser d’abord la canne et le chapeau de Ludwig, puis il lui tendit la main pour l’aider à se relever.
Le pauvre diable avait reçu dans sa chute une forte contusion qui le faisait boiter d’une façon assez disgracieuse ; de plus, il saignait du nez comme l'ètre le plus vulgaire. Nos deux amis se diri&èrent, l’un traînant l’autre, vers la plus proche guinguette. Ils arrivèrent ainsi dans une espèce de clairière fermée par un treillage vert. Celte enceinte était garnie de dîneurs et de danseurs qui se donnaient de la joie à qui mieux mieux an son d’une assez mauvaise guitare et d'un tambour de basque étourdissant. Tandis que Ludwig priait la maîtresse du logis de lui donner un peu d’eau et de sel pour bassiner sa légère blessure, Euchar, attiré par le concert forain qui divertissait la clientèle du cabaret, s'était glissé dans la foule des speclalenrs, et à force de coudoyer ses voisins, il parvint à se fourrer à la meilleure place.
Au milieu du cercle formé par les spectateurs, une belle jeune tille en costume de Bohème tout parsemé de paillettes
d’or dansait les yeax bandés, en jonant do tambour de basque, parmi des œuvs angês symétriquement trois par trois sur le sol fralcliement balayé. Tout près d’elle était accroupi une espèce de nain dilTorme qui raclait une guitare au grand ébaliissement des paysans. Les deux virtuoses faisaient de leur mieux pour amuser la foule; et certes leur talent n’était pas à dédaigner : la jeune fille maniait son tambourin avec une dextérité tout à fait charmante, tandis que le nain tirait de sa guitare des accords pleins d’originalité. Elle tournoyait entre les œufs sans les toucher, livrant au zéphyr ses tresses noires, qui s’échevelaient avec mille séductions ; car elle était fort belle, la jeune fille de Bohème I Lorsqu’elle parut fatiguée de ses exercices, son compagnon, qui ne la quittait point du regard, fit un signal. Elle ramena sur-le-champ, du bout de son petit pied, tous les œufs les uns près des autres, et après avoir couronné la représentation par un saut périlleux qui lui valut des applaudissements prolongés, elle tourna sur elle-roème avec la rapidité d’une toupie fouettée par un écolier; puis elle s’arrêta court comme une statue enchantée.
La danse était achevée : le petit nain s’approcha de la jeune fille avec sollicitude, et dénoua le mouchoir qui couvrait ses yeux; elle rajusta ses beaux cheveux épars, reprit son tambourin et fit le tour do cercle en jouant de la prunelle avec de doux sourires pour attirer la générosité de l’assistance. Chacun jeta sa piécette dans le tambourin qui servait de caisse aux artistes nomades. Mais quand la jeune fille passa devant Euchar, elle refusa son offrande. — « Pourquoi me refuser, chère enfant? » dit le jeune homme en rougissant sans le savoir. — « Monsieur, » répondit la chanteuse, « c’est le vieux qui me l’a ordonné ; vous n’étes arrivé que vers la fin de la danse, ainsi je ne puis rien accepter. On peut récompenser mon travail, mais je ne reçois pas l’aumône. » A ces mots, elle fit une pirouette délicieuse, acheva le tour du cercle, et revint auprès do petit nain , qu’elle conduisit s’asseoir à une table isolée de toutes les autres. Euchar, en la suivant du coin de l’œil , aperçut notre ami Ludwig parfaitement consolé de sa mésaventure, car il était gravement assis entre deux gros bourgeois de vénérable encolure, et il avait en face de lui un énorme pot de bière, — « Eh qooil » s’écria-t-il, « mon pauvre camarade, peux-tu boire ainsi ce grossier breuvage! » Ludwig ne répon-
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dit qu’en avalant une suite de gorgées nouvelles, après quoi il salua et remercia les bourgeois qui loi témoignaient un franc intérêt à cause de sa chute. Quand ils furent éloignés , Ludwig dit à son ami : — « Tu pouvais bien te dispenser de m’interpeller de la sorte au nez de ces deux braves citoyens ; tu savais bien qu’il me fallait, pour boire de la bière, y être forcé par des raisons majeures. Ces gaillards-ià sont des chefs d'atelier qui n’entendent pas raison avec ce qu’ils appellent des muscadins; et si j’avais eu l’air de mépriser la bière qu’ils m’offraient pour me remettre le cœur, ils auraient fort bien pu me faire un mauvais parti. » — «Bon. » répondit Euchar en riant aux éclats , « quand tu aurais été chassé et même hoospilléqnelque peu, cela n’aurait-il pasdépendu de l’enchatnement des choses ? Mais sache de quel charmant spectacle m’a rendu témoin ta chute contre une racine d'arhre, prévue dans le macrocosme de toute éternité. » Euchar décrivit la danse des œufs si joliment exécutée par la jeune fille espagnole. — «Mignon! » s’écria Ludwig avec enthousiasme, «ravissante, divine MignonI»
Le petit joueur de guitare, assis à quelque distance, comptait l’argent de la recette, tandis que la jeune fdle , debout devant la table, exprimait dans un verre d’eau le jus d’une orange. Enfin le vieux ramassa l’argent et, les yeux rayonnants, adressa à la petite un signe de satisfaction. Celle-ci lui présenta la boisson rafraîchissante, et passa sur ses joues ridées une main caressante. Le vieux fit un éclat de rire chevrotant; puis il avala d’un trait la limonade avec force grimaces. La petite s'assit auprès de lui, et se mit à chanter sur la guitare. — « O Mignon! » s’écria Ludwig de nouveau, « ravissante, divine Mignon! Oui! je la sauverai du triste esclavage où la retient ce inisérahle. » — « D’où sais-tu, » dit Euchar avec un grand sangfroid, « que le petit bossu est un misérable drôle? » — « Homme froid que rien ne frappe, que rien n’émeut, qui ne sent rien de ce qui est original, fantastique ! u répliqua Ludwig; « ne comprends-tu pas, ne vois-tu donc pas quelle malicieuse ironie, quel esprit envieux et bas se manifestent chez cet averton de Bohême, avec ses petits yeux verts et sa figure ridée ? Oui, je la sauverai, je la délivrerai, la céleste enfant! si je pouvais seulement lui parler ! »
— « Rien n’est plus facile,» dit Euchar; et il fit signe à I<i jeune fille d’approcher. La petite posa aussitôt son iustrumeot
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sur la table , s’avança , et flt une révérence en baissant les yeux. — «Mignon! » répéta encore Ludwig comme hors de lui-même, «charmante, délicieuse Mignon ! » — «On m'appelle Ëmanuela ! » dit la jeune tille. — « Et ce vilain coquin làbas, » poursuivit Ludwiü , «où t’a-t-il enlevée, pauvrette? Comment t’a-t-il fait tomber dans ses pièges sataniques? » — A Je ne vous comprends pas,» monsieur, répliqua la petite en levant les yeux et arrêtant sur Ludwig un regard sérieux et pénétrant ; «je ne sais ce que vous voulez dire, ni quel est le but de ces questions.» — «Tu es Espagnole, enfant?» dit Euchar. — « Oui certes,» répondit la jeune fille d’une voix émue, A oui certes, je le suis, et je ne songe pas à le nier.» — «Ainsi, » reprit Euchar, «tu pinces de la guitare, et tu sais bien aussi quelque chanson?» La jeune fille mit une main devantses yeux, et elle murmura d’une voix presque inintelligible : — «Âhl messieurs ! je voudrais bien vous jouer cl vous chanter quelque chose; mais les chansons que je sais sont tontes de feu, et il fait si froid ici !» — « Eh bien ! connais-tu , » lui dit Euchar eu espagnol et en élevant la voix, « connais-tu la chanson : L’aure l’immorlal?... »
La jeune fille joignit les mains, leva le regard vers le ciel, et des larmes brillèrent dans ses yeux. Elle courut précipitamment saisir la guitare sur la table , et, s’étant placée vis-à-vis d’Euebar, elle commença :
A Laure l’immorUl al gran Palatox,
Gloria de £spagna, de Francia terror! etc. »
La petite chanta tout le dithyrambe avec une expression réellement inexprimable. Ludwig était extasié. Il interrompait le chant par mille cris de brava! hravissima ! — « Aie pitié de moi,» lui dit Euchar, «mon digne maître, et réprime un peu ta langue, je te prie. » — « Oh! je sais bien,» repartit Ludwig en boudant , « que la musique même n’a pas la faculté de t'émouvoir, homme prosa'ique !... » Mais il déféra néanmoins à la recommandation d’Etichar.
La jeune fille, lor^-que sa chanson fut finie, s’appuya, épuisée de fatigue, contre un arbre voisin; et tandis qu'elle modulait à voix basse les derniers accords qu’elle tirait de l’instrument, de grosses larmes coulaient de ses yeux. Euchar, de ce ton de
voix qui part seulement d’un cœur profondément ému, lui dit: — «Tu es dans le besoin, ma pauvre charmante enfant; si je n’ai pas vu ta danse depuis le commencement, ta chanson a maintenant largement compensé cela, et tu ne peux plus refuser d’accepter de moi quelque cliose. » Eucliar avait tiré une petite bourse où l’on voyait reluire à travers les mailles de brillants ducats. Il la lendit à la petite qui s’était approchée. La jeune fille arrêta son regard sur la main d’Luchar, puis elle la saisit dans les siennes, et , tombant à genoux, la couvrit de mille baisers brûlants en s’écriant : — « OA Bios! » — « Oui, » s’écria Ludwig avec exaltation, «de l’or, ces douces petites mains ne doivent toucher que de l’or. » Et il demanda ensuite à Euchar s'il ne pouvait pas lui changer un thaler, attendu qu'il n’avait pas de monnaie sur lui.
Cependant le petit bossu s’était approché tout en boitant ; il ramassa la guitare qu’Émanuela avait laissé tomber, et pois il s’inclina en souriant à plusieurs reprises devant Euchar, ne doutant pas que son extrême générosité ne fût la cause des vifs témoisnages d'émotion manifestés par la petite. — a Coquin! scélérat! » marmotta Ludwig en s’adressant à lui. Le vieux recula tout consterné, et dit d’un air lamentable: — «Ah! mon bonmon.sieur! de grâce, ne maudissez pas l’honnêle et pauvre Biagio Cubas! Ne faites pas attention à la couleur de mon visage ni à ma laideur, que je ne puis cacher. Je suis né à Lorca, et je ne suis pas moins bon chrétien que vous pouvez l’être vous-même. » La jeune fille se releva avec vivacité et dit au vieillard en espagnol: «Oh! partons! partons vite, petit père! » Et tous deux s’éloignèrent, non sans qu’Emanuela n’eût adressé à Euchar de ses beaux yeux le regard le plus expressif, tandis que le vieux Cubas se confondait en révérences grotesques.
Déjà les arbres dérobafbnl à la vue le couple bizarre. Euchar prit la parole : — «Vois-tu, » dit-il à Ludwig, « que lu t’es trop pressé de porter la condamnation du pauvre nain ! Cet homme a, en effet, quelque chose du gilano : il est de Lorca, comme il le dit lui-même. Or tu sauras que Lorca est une ancienne ville mauresque; et il serait impossible à ses habitants, du reste fort braves gens d'ordinaire , de dissimuler leur origine. Mais ils sont blessés au dernier point d’y voir faire allusion , et c’est pourquoi ils protestent sans cesse de leur qualité de vieux chrétiens. C’est ce que n’a pas manqué de faire celui-ci, dont la
physionomie , tournée il est vrai en caricature , porte bien pourtant l’empreinte dn caractère mauresque.»
— « Non! » s’écria Ludwig, «je persiste dans mon opinion. Le drôle est un infâme coquin, et j’emploierai tous les moyens pour délivrer de ses griffes ma douce, ma pure Mignon! »
— « Tu peux tenir obstinément le petit homme pour un coquin, » reprit Euchar, «et moi, démon côté, je n’ai pas grande confiance non plus dans ta douce et pure Mignon. » — « Que dis-tu?» s’écrie Ludwig impétueusement, «Euchar! ne pas avoir confiance dans cette chère et céleste enfant, dont les yeux réflètent la plus naïve innocence !... Mais c’est bien là l’homme glacial et prosaïque qui, loin d'être séduit par celte grâce touchante, conçoit d’injurienx soupçons pour tout ce qui ne rentre pas dans le cercle banal de ses sensations vulgaires ! »
— « Là , là! » répliqua Euchar, « ne t’échauffe pas tant , mon cher enthousiaste. Tu me reprocheras sans doute de soupçonner ta candide Mignon sans aucun motif plausible. Si j’ai dit cela, c’est que je viens de m’apercevoir que la petite, au moment sans doute où elle me serrait les mains, m’a dérobé cette petite bague ornée d’une pierre précieuse que je portais constamment au doigt, comme tu sais. Je regrette infiniment ce petit bijou, souvenir précieux pour moi d’une époque fatale. »
— «Comment cela? au nom du ciel! » dit Ludwig baissant la voix, « ce n’est pas possible! Ce doux visage , ces yeux, ce regard si pur, ne peuvent pas mentir à ce point. Tu auras laissé tomber ta bague, tu l’as égarée! » — «Eh bien,» dit Euchar, a nous verrons. Mais il va faire bientôt tout à fait nuit, retournons à la ville. »
Durant le chemin , Ludwig ne cessait de parler d’Émanuela en lui prodiguant les noms les plus doux; et il prétendit qu’il avait très- bien remarqué certain coup d’œil indéfinissable qu’elle lui avait lancé en s’éloignant, et qui prouvait quelle impression profonde il avait faite sur elle; sorte de triomphe du reste qui se renouvelait pour lui dans toutes les circonstances analogues, c’est-à-dire chaque fois qu’il se voyait mêlé à quelque aventure romanesque et excentrique. Euchar se garda d’interrompre son ami par une seule parole. Mais celui-ci s’exalta de lui-même de plus en plus ; si bien qu’arrivé à la porte de la ville, précisément au moment où les tambours commençaient à battre la retraite , il se jeta au cou d'Eudiar , et , les
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larmes aux yeux, lui cria à l’oreille d’une voix aiguë, chercliant à dominer les roulements étourdissants du soldat - virtuose , qu’il était décidément amoureux de la séduisante Mignon, et déterminé à risquer sa vie pour la retrouver et l’arracher aux mains du vieux drôle contrefait.
Sur le seuil de la maison où logeait Ludwig se trouvait un domestique en riche livrée, qui s’approcha en le voyant pour lui présenter une carte. A peine Ludwig y eut-il jeté les yeux et congédié le domestique, qu’il sauta de nouveau impétueusement au cou d’Ëuchar, et s’écria : « O mon ami, tu vois en moi le plus heureux, le plus digne d’envie de tous les mortels ! que ton cœur s’épanouisse, qu’il s’ouvre au sentiment d’une volupté céleste pour partager l’excès de ma béatitude I Mon bon ami, confonds tes larmes de plaisir avec les miennes 1 s
— «Mais,» demanda tluchar, «quelle nouvelle si miraculeusement propice peut donc t’èlre annoncée sur une carte de visite? » — « Ne te trouble pas, ô mon ami, » poursuivit Ludwig en bredouillant , » si j’ouvre devant toi le brillant et magique paradis dont cette carte doit demain me donner l’entrée 1 »
— «Je voudrais pourtant bien savoir, » reprit Euchar, « quel suprême bonheur t’est destiné? » — «Tu vas l’apprendre, » s’écria Ludwig, « le savoir, l’entendre!... Sois saisi d’étonnement, de stupéfaction ! crie! mugis! évanouis-toi !... Je suis invité pour demain an souper et au bal que donne le comte 'VValther Puck! Viclorine!... Victorine! ravissante, incomparable Yictorine!»
— 0 Et la ravissante , la céleste Mignon? » dit froidement Euchar. Mais Ludwig continua eu gémissant d’une façon tout a fait lamentable : « Victorine ! ô toi, ma vie !... » Et il se précipita dans la maison.
Il n’est peut-être pas hors de propos d’en apprendre on peu plus, avant tout, au lecteur bénévole sur le compte des deux amis, afin qu’il sache à ce sujet à quoi s'en tenir, et sur quel pied les traiter.
Tous les deux avaient la même condition : ils étaient barons ou suzerains libres, ce qui, à dire vrai, peut passer pour un état chimérique , attendu qu’il n’est donné à aucun mortel d’ê-
tre libre ici-bas. Élevés ensemble, grandis ensemble dans mie étroite intimité, ils ne purent rompre cette liaison d’hahitode, lors même que l’opposition flagrante de leurs deux caractères et même de leur extérieur se fut, avec les années, prononcée de plus en plus vivement. Euchar, dans son enfance, était ce qu’on appelle un gentil petit garçon, de ceux-là qui restent durant des heures entières devant la compagnie, assis à la même place, sans demander rien, sans ouvrir la bouche, etc., et qui plus tard font d'ordinaire autant d’admirables bûches! Mais, quant à Euchar, c’était autre chose. Si on lui adressait la parole pendant qu’il était sagement assis, comme nous venons de le dire, les yeux baissés et la tète penchée , il tressaillait subitement , il bégayait et pleurait même quelquefois, et semblait être arraché à de secrètes et profondes rêveries. — Quand il était seul il n’était plus le même. On l’avait surpris parlant alors avec vivacité, comme s’il se fût entretenu avec plusieurs personnes , et pour ainsi dire représentant sous une forme dramatique des actions, des histoires entières qu’il avait lues ou entendu raconter, et où tous les meubles qui l’entouraient, les tables, les chaises, les armoires figuraient pour lui des villes, des villages, des forêts et une foule de personnages. Surtout lorsqu’on lui permettait de courir seul en liberté dans la campagne , une exaltation toute particulière paraissait s’emparer de lui. Il bondissait , il jubilait de plaisir, il étreignait les arbres entre ses bras, baisait les fleurs de la prairie, se roulait dans l’herbe;... ce n’élait qu’à contre-cœur qu’il se mêlait aux jeux des enfants de son âge, et il passait pour poltron et apathique parce qu’il refusait toujours de participer avec eux à quelque entreprise hasardeuse, de risquer un saut périlleux ou une hardie escalade. Mais, ce qui n’était pas moins remarquable aussi, c’est que, à la fin, quand tous les autres étaient découragés et avaient reculé devant les chances de l’exécution, Euchar restait tranquillement en arrière et faisait tout seul silencieusement ce dont les autres s’étaient vainement vantés à l’avance. S’agissait-il , par exemple , de grimper à un arbre élancé , et tout le monde y avait-il renoncé, on était sûr, le moment d’après, de trouver le petit Euchar juché au sommet s'il s’était trouvé seul une demi-minute.
Avec des manières froides et les dehors de l’indifierence , l’enfant a’éprouvait que des seoUments passionnés , et il avait
LA CHAINE DES DESTINftES.
ceüe constance de caractère qni est le propre des âmes fortement trempées. Lorsqu’on de certains moments ses sensations comprimées se manifestaient par ses actes, c’était avec une énergie et un entrainement irrésistibles; de sorte que chacun s'étonnait' de voir cet enfant nourrir en secret une aussi ardente sensibilité. Plusieurs précepteurs, gens fort sensés, y perdirent leur latin; le dernier seulement assura que son élève était d'une nature poétique ; ce qui effraya à l’excès le père d’Euchar, car il tremblait qu’un jour l’enfant n’eût l’étrange caractère de sa mère, à qui les cérémonies de cour les plus brillantes ne manquaient pas de donner la migraine et des nausées. Mais l’intime du papa , un chambellan coquet et tiré à quatre épingles, déclara positivement que le susdit précepteur était un âne, qu’un sang noble et des plus purs coulait dans les veines du Jeune baron , et que par conséquent sa nature était barotiique et non poétique. Cela tranquillisa singulièrement le bonhomme.
On peut se figurer comment les dispositions premières de l'enfant durent se développer dans le jeune homme. La nature avait imprimé sur le visage d'Euchar le sceau caractéristique dont elle marque ses favoris. Or ces favoris de la nature sont ceux qui savent jouir de l'amour infini de cette bonne mère, qui la comprennent dans son essence divine ; et ce n’est que par leurs pareils qu'ils peuvent être cux-mëmes appréciés. Aussi Euchar fut-il méconnu de la foule, et taxé de froideur, d’indifférence et de prosa'isme, lui qui ne tombait point en extase sur les tirades d'une tragédie nouvelle. Nombre de belles dames, surtout des plus à la mode et des plus compétentes en pareille matière, ne pouvaient absolument pas concevoir que ce front d’Apollon , ces sourcils impérieux et superbement arqués, ces yeux étincelants d’un feu sombre, ces lèvres aux élégantes sinuosités, ne dussent appartenir qu'à une statue inanimée. Gomment supposer pourtant qu’il en fût autrement d’Euchar, en présence de son incapacité notoire à soutenir avec de jolies femmes de vides conversations en langage plus vide encore, et à jouer le rôle sentimental d’un Renaud désespéré ?
Ludwig ne ressemblait en rien à ce portrait. Pour loi, il était du nombre de ces enfants fougueux et indisciplinés sur qui l'on a riiabitude de prophétiser que le monde leur sera un jour
trop étroit. Il était consUninment à provoquer se.s camarades aux tours d’écoliers les plus hasardeux, cl l’on se serait naturellement attendu à voir à la fin quelque dénoûmeut fatal payer cet excès d’audace. Mais c’était toujours au contraire lui qui sortait sain et sauf de l’affaire, attendu qu’il savait adroitement, au moment de l’exécution, se poster à la réserve, ou bien s’éclipser complètement.
il saisissait tout avec enthousiasme et vivacité, mais il y renonçait avec autant de promptitude. Il apprit ainsi beaucoup de choses, sans jamais rien savoir à fond. Devenu jeune homme, il faisait très-agréablement de petits vers, jouait passablement de plusieurs instruments, maniait un peu le pinceau, parlait plusieurs langues presque couramment, et passait par conséquent pour un véritable prodige d’érudition, il ne lui en coûtait rien pour se pâmer d’admiration à tout propos, et exprimer son exaltation dans les termes les plus pompeux : mais il en était de lui comme d’une timbale, d’autant plus sonore qu’elle est plus creuse.
Le beau , le sublime ne l’impressionnaient guère autrement que le chatouillement qui effleure la peau sans émouvoir les nerfs. Ludwig était de ces gens à qui l’on entend souvent dire : Je voudrais! et chez qui ce principe de volonté ne se manifeste jamais par l’action. Mais, comme dans le monde ceux qui s’en vont proclamant partout d’avance ce qu’ils comptent faire imposent bien autrement à la foule que ceux qui se bornent à agir en suivant tranquillement leur petit bonhomme de chemin, tout le monde s’accordait pour reconnaître à Ludwig une immense capacité ; et, au milieu de l’admiration générale dont il était l’objet , personne ne songeait à s’informer s’il avait réellement fait ce dont il s’était si pompeusement vanté à l’avance. Il y avait bien quelques personnes qui y regardaient de plus près , et s’enquéraient sérieusement si Ludwig avait accompli tel ou tel projet : et cela le chagrinait d’autant plus , que , dans certains niomeuts de méditation solitaire , il était forcé de s’avouer à lui-mème combien c’était une condition misérable que de faire*^ainsi éternellement parade d’une volonté stérile et sans résultat. Ce fut dans celle disposition d’esprit qu’il tomba un jour sur un vieux livre oublié, où était développée la doctrine de l’enchaînement mécanique et fatal des choses. Il adopta avec tran.sport un système qui devait, aux yeux
d’autrui et même aux siens propres, servir d’excuse à sa conduite et à l’impuissance de sa volonté; car, si ses promesses ou ses desseins ne recevaieut pas d'exécution , il n’eu pouvait être responsable, mais c’est qu’il dépendait de renclialuemeut des choses que cela ne se réalisât pas. — Du moins le lecteur conviendra que c’était là un système parfaitement commode.
Or, comme Ludwig était, du reste, un fort joli garçon, avec de belles et fraiclies couleurs, il ne lui eût rien manqué, grâce à ses autres qualités, pour être l’idole des sociétés les plus à la mode, si par malheur sa myopie ne lui avait fait commettre les quiproquo les plus étranges, et attiré maintes fois des scènes désagréables. 11 se consolait pourtant de ce genre de disgrâces eu songeant complaisamment à l'irrésistible séduction qu’il croyait exercer sur tous les cœurs féminins. Il avait d’ailleurs l’habitude de s’approcher des dames plus près que cela n’était convenable , à cause de sa vue basse , et pour ne pas se méprendre sur la personne à qui il s’adressait, comme cela lui était arrivé plus d’une (ois, à son grand déplaisir. Mais cette manière de faire passait chez lui pour la hardiesse ingénue d’qn jeune homme naïf.
Le lendemain du bal chez le comte Walther Puck, Euchar reçut de grand matin on billet de son ami ainsi conçu :
a Cher et tendre ami , je suis désolé, navré, perdu, abtmé ! précipité du brillant pinacle des plus belles espérances dans le sombre abîme d’un désespoir infini 1 Ce qui devait m’assurer la plus suprême félicité fait mon malheur! Viens! hâte* loi, viens me consoler, si cela n’est pas impossible ! »
Euchar trouva son ami étendu sur un sofa, la tête enveloppée de serviettes, pâle et fatigué par l’insomnie. — «Te voilà, mon noble ami ! » lui dit Ludwig d’une voix dolente en étendant les bras vers lui. «Uni, ion cœur est sans doute sensible par quelque endroit à ma douleur, à mes soutTrances! Laisse-moi du moins te raconter mon infortune, et prononce ensuite mon arrêt si tu me crois réellement perdu sans ressource. »
Euchar reprit en souriant : — «Les choses ne so sont-elles pas passées au bal suivant tes prévisions?» Ludwig poussa un profond soupir.
— «La charmante Victorine, » poursuivit Euchar, «t’aurail-elle donc regardé de travers? » — «Ah I » répliqua Lud-
wig d’an ton de voix tout à fait sépulcral, «je l’ai mortellement offensée, sans espoir de rémission ! »
— «fMon Dieu! » s’écria Euchar, «comment cela s’est-il fait ? » Ludwig soupira encore d’une manière lamentable , versa quelques larmes et chanta lentement, mais avec un accent pathétique, sa lamentable histoire.
— «Oui, mon cher Euchar, » poursuivit-il tristement, « de même que les sons d’une horloge s’annoncent par le mysté*^ rieux bourdonnement des rouages, de même les coups de la fatalité sont précédés de circonstances menaçantes. Déjà, dans la nuit de la veille du bal, j’avais fait un rêve affreux, épouvantable I 11 me semblait que j'étais dans le salon du comte, et qu’au momont où je me préparais à danser, il me devenait impossible de bouger mes jambes de place. One glace se trouvait en face de moi, et juge de quel effroi je suis saisi en m’apercevant qu’au lieu du piédestal si élégant dont m’a doué la nature, je suis porteur des jambes massives et élépliautines du vieux podagre de président consistorial. Et tandis que je reste, comme par enchantement, cloué au parquet, quel spectacle s’offre à mes regards ! L’infàme président qui valse, léger corame‘un oiseau, mollement bercé dans les bras de NMctorine, et me souriant d’un air malicieux. Bientôt enfin il m’accoste et me soutient impudemment qu’il m’a gagné mes jambes au piquet! Je me réveillai, cela ne le surprendra pas, baigné d’une sueur d’angoisse!... Encore tout préoccupé de cette vision fatale, je porte à mes lèvres sans précaution ma tasse pleine d’au chocolat fumant, et je me brûle si horriblement que tu peux encore en voir les traces, malgré l’énorme quantité de pommade dont j’ai fait usage.
« Je sais bien que les souffrances d’autrui ne te touchent que médiocrement : je passe donc sous silence la foule d’accidents déplorables dont le sort jaloux se plut à me harceler durant toute la journée. Je te dirai simplement que lorsque enfin le soir arriva, et comme j’étais en train de m’habiller, une maille de mes bas de soie se rompit, et deux boutons de mon gilet sautèrent ; sur le point de monter en voiture, je laisse tomber mon wellingthon dans le ruisseau ; et puis, dans la voiture, lorsque je veux assujettir plus solidement sur mes souliers mes boucles-Patenl, je suis frappé de terreur en reconnaissant au toucher que le butor de valet de chambre m’a-
vait rois des boucles dépareillées. Je fus obligé de rentrer à l’hôlel, et je m’attardai au moins d’une grande demi-heure.
« Viclorine vint à ma rencontre dans tout l’éclat des charmes les plus séducteurs. Je l’invite pour la première valse. Elle commence : j'étais aux cieux ! mais tout à coup j’éprouvai la malice cruelle de l'infernal destin. »
— «De reiicliaiuemenl des choses, » interrompit Euchar.
— «Comme il te plaira,» repartit Ludwig, « aujourd'hui tout m’est indifTércnt. Bref, ce fut une fatalité diabolique qui me fit trébucher avant-hier contre cette racine d’arbre ! En dansant, je sentis ma douleur dans le genou se réveiller et devenir de plus en plus cuisante; mais au moment même Victorine dit d’une voix assez haute pour être entendue des danseurs : — « Mais vraiment c’est à s’endormir! » Alors on frappe des mains, on fait signe aux musiciens, et la valse tournoie avec on élan rapide. Je subjugue avec effort le tourment que j’endure, je pirouette élégamment, je fais uue mine riante; et pourtant Victorine me répète à chaque instant : — « Pourquoi donc si lourd aujourd'hui, cher baron? Vous n’ètes plus du tout le même danseur que d'habitude. » Autant de coups de poignard qui m’entraient brûlants dans le cœur!... »
— «Pauvre ami ! » dit Euchar en souriant, «je comprends tout l’excès de ton martyre. » — « Eh bien ! » poursuivit Ludwig, «tout cela n’était que le prélude de la catastrophe la plus déplorable. Tu sais, mon amij combien de temps j’ai consacré à apprendre les passes de la contredanse à seize; tu sais avec quel zèle, pour atteindre à la perfection que je rêvais, je les ai toutes étudiées dans celte chambre même, me livrant aux sauts les plus hardis, et renversant à chaque instant les cristaux et les porcelaines, sans me soucier de les briser. L’une de ces passes surtout est, dans ce genre, la plus admirable invention de l’esprit humain. Quatre couples se groupent d’une manière pittoresque, et les cavaliers, balançant sur la pointe du pied droit, entourent du bras droit la taille de leurs dames, tandis qu’ils décrivent du bras gauche, au-dessus de leurs tètes, uue courbe gracieuse : et les autres danseurs font la ronde. Vestris ni Gardel n’ont rien imaginé de comparable. — J’avais fondé sur celte seize l’espoir du plus beau moment de ma vie. Je réservais mon triomphe pour la fêle du comte Walther Puck. Dans celle passe délicieuse, tenant ainsi Victorine
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dans mes bras, je voulais lui murmurer à l'oreille : « Havissante, divine comtesse! je vous aime inexprimablemeut, je vous adore 1 soyez à moi, ange de lumière I » — Voilà pourquoi, cher Enchar, je fus transporté d’une si grande joie quand je reçus une invitation formelle de la part du comte, bien que j’eusse lieu de craindre qu’il ne m’oubliât; car il avait paru, quelques jours auparavant, très-irrilé contre moi après que je lui eus exposé la doctrine de l’enchaînement des choses, leur dépendance mécanique, le système du macrocosme enfin, d’où il tirait la conclusion bizarre que je comparais sa personne à un pendule; allusion malicieuse, disait-il, qu’il ne me pardonnait qu’à cause de ma jeunesse ; et sur cela il m’avait tourné le dos.
« Eh bien donc, quand cette valse malencontreuse fut finie, je me tins à l’écart dans une salle voisine, où je ne rencontrai que le bon Cochenille, qui s’empressa de me verser du champagne. L’effet subit du vin fut de me rendre une nouvelle vigueur; je ne ressentis plus aucun mal. La seize allait commencer; je rentrai précipitamment dans le salon, je courus près de Victorine, et, saisissant sa main que je baisai avec ar- - deur, je pris place dans le quadrille. Voici le signal de la figure en question : je me surpasse moi-même, je balance, je voltige, le dieu des ballets m’eût admiré! J'entoure enfin de mon bras droit la taille svelte de ma danseuse, et, comme je l’avais résolu, je m’écrie tout bas : «Divine, adorable comtesse!...» etc. — L’aveu de l’amour s’est échappé de mes lèvres, je cherche une réponse dans les yeux de ma dame... Sejgneur du ciel! ce n’est pas Victorine avec qui j’ai dansé, c’est une autre demoiselle que je ne connais pas du tout, qui ressemble seulement à Victorine de port et de costume !
« Peux-tu t’imaginer quel coup de foudre ce fut pour moi! Un vertige soudain fit tout vaciller confusément à mes yeux, je cessai d’entendre l’orchestre, et, bondissant comme un forcené à travers les figurants, accueilli à droite et à gauche par mille cris aigus et plaintifs, je ne m’arrêtai court dans un coin reculé du salon qu’en me sentant saisir par deux bras vigoureux : c'étaient ceux du maudit président consistorial que j’avais déjà vu en rêve, et qui me cria dans l’oreille d’une voix de Stentor : — « Mille tonnerres ! mille dieux, baron ! je crois que vous avez une légion de diables dans les jambes. A peine.
en quittant la table de jeu, vieiis-je de paraître ici, que, semblable à un ouragan, vous vous élancez du milieu de la danse et m'écrasez les pieds, de telle sorte qu’il y aurait de quoi mugir de douleur comme un taureau, si je n'étais pas un homme de bonne compagnie. Voyez un peu quelle perturbation vous venez de produire! » En effet, la musique avait cessé, tous les danseurs étaient dispersés, et je remarquai plusieurs hommes qui boitaient, tandis que les dames regagnaient leurs places prèles à défaillir, et réclamaient des odeurs. C'était la passe de désespoir que j’avais exécutée sur les pieds des danseurs, jusqu'à ce que le massif président eût mis fin à ma course aventureuse.
« Victorine vint à moi : — «Très-bien! » dit-elle avec des yeux étincelants de colère, « une politesse sans pareille, monsieur le baron ! Vous m’engagez à danser, puis vous offrez la main à une autre dame, et vous troublez en outre tout le bal!...» Tu peux te figurer mes protestations, mais Victorine me répliqua hors d’elle-même : — « Ces mystifications sont de votre goût, monsieur le baron; je vous connais, mais je vous prie de ne plus me choisir désormais pour l’objet de votre caustique et mordante ironie.» Là-dessus, elle me quitta. Ma dan- ^ seuse vint à moi, la gentillesse, je pourrais dire la bienveillance en personne ! La pauvre enfant a pris feu, et je ne peux pas lui en vouloir ; mais est-ce ma faute? O Victorine ! Victorine ! O seize de malheur! danse infernale qui me livre en proie à toutes les furies !... »
Ludwig ferma les yeux ; il soupira, il pleura, et Eucbar fut assez charitable pour ne pas partir d’un bruyant éclat de rire.
Il n’ignorait pas d’ailleurs que des accidents du genre de celui dont son pauvre ami avait été victime au bal du comte Walther Puckfont parfois, moralement parlant, l’effet des cantharides sur des hommes même beaucoui^moins fats que ne l’était Ludwig.
Celui-ci, après avoir avalé, sans se brûler les lèvres comme la veille, deux ou trois tasses de chocolat, parut retrouver une certaine énergie et supporter plus courageusement son affreuse destinée. — «Mais dis-moi donc, mon bon ami,» dit-il à Eucbar qui s’était mis à lire, « dis-moi, tu étais aussi invité au bal?» — «Oui,» répondit Eucbar avec indifférence et levant à peine les yeux de dessus son livre.
— «Et lu ii’y es pas venu, et tu ne m’as pas même ouvert la bouche de celle invitation!» — «J’étais retenu,» répliqua Euchar, «par une affaire plus importante pour moi que n’importe quel bal au monde, eùt-il même été donné par l’empereur du Japon. »
— « La comtesse Viclorine, » reprit Ludwig, «s’est informée avec beaucoup d’instances du motif de ton absence. Elle paraissait même si inquiète et tournait du côté de la porte des regards si assidus, qu’en vérité j'aurais pu devenir Jaloux et croire que lu avais enfin, pour la première fois, réussi à loucher un cœur de femme, si tout ne s’était expliqué naturellement. J’ose à peine te répéter avec combien peu de ménagement la jeune comtesse s’est prononcée sur ton compte. Tu n’étais rien moins . disait-elle , qu’un originiil insensible et chagrin, dont la présence lui était à charge dans une réunion joyeuse, et toute sa crainte était que tu ne vinsses encore cette fois la troubler au milieu de son plaisir. Aussi a-t-elle été enchantée de ne pas le voir arriver. A parler franchement, je ne conçois pas du tout, ipon cher Euchar, comment, toi, que le ciel a doué de tant d’avantages moraux et physi-
f ques, tu as un malheur aussi décidé auprès des dames, et pourquoi, par exemple, je prévaux toujours sur toi. Homme froid! homme froid ! Je suis tenté de te croire absolument incapable de ressentir le suprême bonheur de l’amour, et voilà sans doute la cause de la disgrâce auprès du beau sexe; tandis que moi !... Vois enfin : cet ardent transport de colère de ma Victorine, quelle en a été la cause, sinon la flamme amoureuse dont elle brûle pour moi, le favori, le mortel bienheureux ? »
La porte s’ouvrit, et un singulier petit homme entra dans la chambre, vêtu d’un habit rouge garni de larges boutons d’acier, d’une veste noire, culotte et bas de soie pareils, frisé en hauteur et abondamment poudré, arec un petit catogan en rosette. — « Excellent Cochenille, » lui cria Ludwig, «excellent monsieur Cochenille ! qu'est-ce qui me procure le rare plaisir?... »
Euchar allégua des affaires importantes qui l’appelaient ailleurs, et il laissa son ami en tète-à-tèle avec le valet de chambre du comte Wallher Puck.
Cochenille, avec un sourire doncereax et les yeux baissés,
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assura que sa banle seigneurie monsieur le comte était convaincu que le très - honorable seigneur baron avait été atteint pendant la seize d’une singulière maladie, dont le nom latin sonnait à peu près comme raplm;el il ajouta que lui, monsieur Cochenille, venait s'intormer de l’état de la santé où le (rès-lionorable seigneur baron jugeait à propos de se trouver.
— «Comment, raplus?» s’écria Ludwig, «raptus, 6 Cochenille ! » Alors il raconta en détail an valet de chambre du comte Wallher Puck tout ce qui s’élait passé, et il conclut en le priant d’employer sa rare habileté à rétablir autant que possible un bon ordre dans ses affaires.
Ludwig apprit que sa danseuse était une cousine de la comtesse Victorine, venue exprès de la campagne pour la fête du comte ; que la comtesse et elle n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, et que, suivant on goût naturel aux jeunes femmes, qui leur fait révéler l’analogie de leurs caractères par la couleur des étoffes et le choix des fleurs dont elles se parent, les deux amies prenaient souvent plaisir à porter un costume exactement semblable. Cochenille prétendit, au reste, que le courroux de la comtesse Victorine ne pouvait guère inspirer la crainte de conséquences sérieuses; car à la fin du bal, et comme elle se trouvait assise à côté de sa cousine, au moment où il leur offrait des glaces, toutes deux riaient à l’envi du meilleur cœur ; et il avait surpris en même temps le nom du très-honorable seigneur baron , prononcé très-distinctement entre elles à plusieurs reprises. Il ajouta encore qu’il savait en effet que la cousine de madame la comtesse était d’une complexion très-amoureuse , et qu’elle exigerait à coup sùr que monsieur le baron continuât ce qu’il avait commencé , et lui fit une cour assidue , jusqu’à ce qu’il prit enfin des gants glacés pour la conduire à l’autel nuptial. Toutefois , M. Cochenille promit bien de faire de son côté tout ce qu’il faudrait pour la dissuader d’un pareil espoir. Il se proposait, dès le lendemain, pendant qu’il aurait l’honneur de coiffer sa gracieuse seigneurie monsieur le comte, et au moment où il friserait la deuxième boucle du côté gauche, de lui exposer toute l'affaire, en le priant de faire entendre à la cousine, sous forme de judicieux conseils d'oncle, que la déclaration d’amour de monsieur le baron n’avait point d’autre importance que n’en ont d'ordinaire ces sortes de galan-
57S CONTES FANTASTIOUBS.
teries , et qn’il n’y fallait voir qu’nne agréable plaisanterie , ajoutée comme un gracieux complément à la figure de la contredanse. Il ne devait pas y avoir besoin d’autre remède au mal. Cochenille, enfin, conseilla au baron de voir Victorine le plus tôt possible , et lui en indiqua une occasion favorable pour le jour même. La présidente consistoriale Veehs devait, dit-il, donner le soir un thé esthétique du plus suave parfum, et qu’elle faisait venir directement de la frontière de Chine par l'ambassade russe, comme le lui avait appris le valet de chambre de l’ambassadeur lui-mème. Victorine devait y assister, et là tout pourrait s’arranger au mieux.
Ludwig reconnut qu’une méfiance iodigue de lui pouvait seule avoir jeté quelques nuages sur son amour fortuné , et il résolut de faire preuve, au thé esthétique de la présidente consistoriale, d’une amabilité si enchanteresse, qu’il ne viendrait pas à l’esprit de Victorine de le bouder un seul moment.
Au milieu du salon de la présidente consistoriale Veehs , douze dames ou à peu près étaient rangées autour d’une table à thé : l’une avait un vague sourire, l’autre regardait le bout de ses souliers mordorés; celle-ci semblait absorbée par un doux rêve, celle-là braquait des regards assa.ssins sur les jeunes hommes rangés debout le long des boiseries; une autre ’accucillait avec des spasmes d’admiration la lecture que faisait un apprenti poëte de certaine tragédie où la fatalité jouait le premier rôle; et ce qui ajoutait à f intérêt de cette scène, c’était une espèce de mugissement sourd que produisait M. le président consistorial , en jouant aux cartes avec le comte VValther Puck.
Au moment où le poëte, entraîné par les péripéties les plus dramatiques de son sujet, allait lancer du haut de son gosier la plus énergique des imprécations, voxfaucibus hœtil, comme a dit Virgile, il lui survint un accès de toux si violent qu’il tomba pâmé; on l’emporta du salon presque étouffé.
La présidente n’accorda qu’une médiocre attention à cet accident. Uès que le désordre fut calmé, elle proposa de remplacer la lecture interrompue par quelques récits intéressants.
Eachar, pressé de satisraire aox vœux unanimes de la société, avoua qu’il ne savait que des histoires extrêmement sombres. La curiosité des dames fut piquée si vivement que, bon gré mal gré, notre ami fut obligé de prendre place au milieu du cercle. Il commença ainsi :
— « Je vais, mesdames, si vous le permettez, vous raconter les aventures étranges d’un de mes compagnons] de jeunesse, que j’appellerai Edgar, et qui fit la guerre en Espagne sous les drapeaux de Wellington. Edgar, affligé de l’asservissement de l’Allemagne, avait quitté sa ville natale pour venir habiter Hambourg dans une humble petite chambre louée au fond du quartier le plus isolé. Sa chambre n'était séparée que par une mince cloison de l’asile où s’éteignait peu à peu un pauvre vieillard malade, dont il entendait parfois les gémissements sans comprendre le sens des paroles entrecoupées qui lui échappaient par intervalles. Au bout d’un certain temps, 1e vieux voisin se mit à marcher dans sa chambre ; cet exercice semblait annoncer quelque amélioration dans sa santé. Un jour il se mit à accorder une guitare, et chanta des romances espagnoles.
L’hôtesse du logis, questionnée par Edgar, lui apprit que le vieillard était un officier espagnol du corps du marquis de la Romana : une maladie subite l’avait retenu à Hambourg, et la surveillance de la police le tenait confiné dans le plus sévère isolement.
La nuit suivante l’officier se mit à chanter des couplets guerriers dont voici le sens : — « Entends ces cris d’alarme qui parcourent les plaines de Castille ; l'écho des Asturies leur répond par une fanfare belliqueuse; Séville se lève pour la vengeance ; la fondre tonne au-dessus de Valence ; le sol de Moncayo gronde comme un volcan. — Vois, des montagnes à la mer, l’Espagne s’armer pour la liberté; le tambour bat, le clairon sonne, les drapeaux flotteot déployés, et les armes étincelantes ont soif de sang ! »
Edgar, en écoutant ces fières paroles, sentit le feu de la guerre brûler son sang; le triomphe et la gloire lui apparurent comme deux déités fantastiques prêles à le couronner. — «En Espagne! en Espagne!.:. » s’écria-t-il avec exaltation.
La guitare et la voix du voisin s’éteignirent tout à coup. Edgar voulut à tout prix connaître sou voisin ; il sort, il secoue la porte fermée en dedans, elle cède sous sa main; mais, au premier
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280 CONTES FANTA&TIQDES.
pas qo’il fait dans la chambre, l’Espagnol bondit comme nn tigre, le stylet aa poing. Edgar évite le coup, enlace de ses bras nerveux le vieil officier affaibli par l’àge et la souffrance , il parvient à le contenir en même temps qu’il le supplie, aÇec les expressions les plus touchanles, de lui pardonner son étourderie; il lui raconte l’enthousiasme irrésistible qu’a produit sur lui sa chanson de guerre, et finit en disant que, ne pouvant consacrer à sa patrie un dévouement inutile, il a résolu d'aller combattre pour la cause de la liberté espagnole. Le vieillard fixa Edgar avec surprise; puis, dominé par la franchise qui accentuait les paroles du jeune homme, il le pressa sur son cœur et loi apprit sans réserve ses propres aventures.
Issu d’une des premières familles d'Espagne, il se nommait Baldassare de Luna. Resté sans amis, sans ressource, sur le terriloire étranger, il avait vu la maladie et le dénûment user ses forces et lui ôter tout espoir de pouvoir s’échapper. Lorsque Edgar lui eut promis avec serment qu’il allait assurer leur passage à tous deux en Angleterre, Baldassare, ranimé par celte perspective de liberté, devint tout à coup on autre homme; l’énergie du caractère espagnob reprit sa place dans cette âme si longtemps fanée par le chagrin.
Edgar tint fidèlement sa promesse envers son nouvel ami. Grâce à des précautions soutenues par de l’or habilement répandu, ils parvinrent à tromper toute surveillance et à gagner le sol anglais. Mais le destin qui frappait le pauvre Baldassare de Luna ne lui permit point de revoir sa patrie. Il retomba malade dès son arrivée à Londres, et mourut dans les bras d’Edgar. A sa dernière heure une vision prophétique lui révéla peut-être la délivrance future de sa belle Espagne, car un sourire fier colora un moment, d’un reflet fugitif, ses lèvres pâles, et il expira en murmurant un dernier mot : — « Yittorial »
C’était à l’époque où Suchel, triomphant de bataille en bataille, allait achever de soumettre la péninsule à l’invasion française. Edgar arriva devant Tarragone à la suite du colonel anglais Sterret. Cet officier jugea que la ville était dans une situation trop difficile pour qu'il pût risquer avec fruit le débarquement de ses troupes. Mais Edgar, animé d’une fougue irrésistible, quitta les rangs anglais et parvint à pénétrer dans la citadelle, que défendait avec vigueur le générai espagnol Contreras, avec une garnison de huit mille hommes d’élite. Malgré sa belle ré-
sislance, Tamgone tomba au pouvoir de l’armée française. Edgar assista en celle circonslance aux plus épouvantables excès de la guerre. Après avoir osé toutes ses munitions et perdu ta moitié de son monde, la garnison espagnole sortit des décombres de la ville et se fil jour à travers les bataillons ennemis.
Il y eut on carnage horrible, puis elle effectua sa retraite par lambeaux sur la route de Barcelone. Mais un dernier coup attendait ces héroïques débris; ils furent balayés par une batterie de campagne dressée en embuscade. Edgar tomba parmi les mourants.
Quand il reprit ses sens la nuit était venue. Le froid se faisait sentir piquant et acerbe. Edgar n'éprouvait qu’une violente douleur de tête ; mais il souffrait bien davantage d’entendre autour de lui les gémissements et le râle des malheureux qui luttaient avec une douloureuse agonie. Il essaya de se lever et parvint, après mille efforts, à s’éloigner un peu de ce lieu d’angoisses et d'épouvante. Au point du jour il était arrivé sur la crête d’un défilé où il allait se laisser glisser, lorsqu’il fut recueilli par un parti de guerilleras espagnols dont il se fit reconnaître. Sa blessure fut guérie en assez peu de temps, et il retrouva assez de force dour aller joindre les troupes de don Joachim Blake, qui parvint à se jeter dans Valence après plusieurs chaudes escarmouches.
Valence, la belle cité qu’arrose le Guadalaviar, était alors le foyer de la guerre. La consternation se lisait sur le visage de tous ses habitants; ce n’était partout que préparatifs de lutte désespérée et malédictions contre l’ennemi commun, lin jour qu’Edgar, appuyé sous les grands arbres qui décoréut la promenade publique de l’Alameda, rêvait tristement au sombre avenir qui menaçait l’Espagne, il fut tiré de sa méditation par les pas saccadés d'un homme entre deux âges, à la taille élevée, au maintien fier et grave, qui, chaque fois qu’il passait devant lui, s’arrêtait à le considérer d’un œil plein de défiance. Edgar, fatigué de ce manège, alla droit à lui, et lui demanda quel pouvait être v le motif d’un si étrange examen. — « AhI je ne me trompais donc pas, » s’écria l’inconnu ; « je vois à votre accent que vous n’êles pasEspagnol. Pourquoi donc portez-vous ce cosluine militaire ?»Egdar, bien qu’offensé de celle rude manière de faire connaissance, répondit néanmoins avec calme, et offrit l’explication
du hasard qui avait déterminé sou voyage en Espagne. L’in-
coona n’eut pas plutôt entendu nommer Baldassare de Luna, qu’il s'écria avec on affectueux empressement ; — « Quoi ! vous avez connu mou digne cousin, le noble et brave Baldassare de Luna !... » Edgar satisfit à toutes les demandes du pareut de son ami. — « Pardonnez-moi, » reprit alors sou interlocuteur, « ce que mes soupçons pouvaient avoir de rude et de blessant. Le bruit a circulé que nos ennemis avaient fait introduire parmi noos des officiers étrangers chargés d’examiner de près notre situation pour nous trahir ensuite. Depuis les affaires de Tarragone, la junte a résolu de renvoyer tous les officiers étrangers. Don Joachim Blake n’a obtenu d’exception qu’en faveur de ceux attachés au service du génie ; mais il s’est engagé à faire fusiller dans les vingt-quatre heures le premier qui serait soupçonné de trahison. S’il est vrai que vous ayez été l’ami de mon oher Baldassare, faites votre profit de cet avis. » A ces mots, l'inconnu le quitta brusquement.
Cependant tous les efforts des Espagnols ne pouvaient arrêter les progrès de l'ennemi. Valence fut bientôt assiégée par des forces nombreuses, et Blake, son défenseur, résolut de tenter une sortie décisive à la tête de douze mille hommes. Cette entreprise désespérée n’eut pas un meilleur succès que la défense de Tarragone ; Edgar chargea l’ennemi avec un courage digne d’un sort plus heureux : après des prodiges de valeur il tomba dans la mêlée. L’impression de cette nouvelle blessure amena un délire instantané causé par, la chaleur de la bataille et l’état de violente excitation dans laquelle Edgar s’était trouvé. Au délire succéda un long évanouissement. Quand il reprit l'usage de ses sens, il se trouva couché dans un lit magnifique, garni de converlureè et de draperies soyeuses, mais placé au fond d’un petit caveau de pierre qui ne recevait aucune lumière do dehors, et qu’éclairait en ce moment une espèce de lampe funéraire.
Edgar se souleva péniblement sur sa couche, et promenant un regard surpris sur les objets qui l’environnaient, il aperçut '' un religieux franciscain assis au fond du caveau dans un grand fauteuil, où il semblait dormir. — « Où suis-je ? » s’écria notre héros d’une voix aussi haute que pouvait le lui permettre l’état de faiblesse auquel l’avait réduit une perle de sang considérable.
Le moine sortit de sou engourdissement, releva la moitié de la petite lampe, dont la clarté baissait, et, la soulevant à la hau-
(eor da visage d’Edgar, il lui tàta le pouls en murmurant quelques paroles que le prisonnier ne put comprendre.
Edgar allait le questionner lui-mème, lorsqu’une paroi du mur s’ouvrit sans faire aucun bruit, et un homme entra, qu’Edgar reconnut aussitôt pour le vieillard de l’Alameda. Le moine lui dit que la crise était passée, et que désormais tout irait bien. — « Dieu soit loué ! » répliqua le vieillard, et il s'approcha du lit d’Edgar. Celui-ci voulut parler, mais le vieillard lui recommanda le silence, parce que le moindre effort pourrait être dangereux. — « Ma rencontre, » ajouta-t-il, « et voire présence dans un pareil lieu, doivent sans doute vous paraître inexplicables; mais peu de mots suffiront non-seulement pour vous tranquilliser entièrement, mais pour vous convaincre de la nécessité qu'il y avait de vous loger dans ce triste réduit. » Edgar apprit alors tout ce qui s’était passé. Lorsqu’il tomba frappé d’une balle à la poitrine sur le champ de bataille, ses intrépides compagnons l’avaient relevé sous le feu terrible de l’ennemi et l’avaient rapporté dans la ville. Là il arriva qu’au milieu du tumulte et de la foule, don Rafaël Marchez (c'était le nom du vieillard) reconnut Edgar qu’on portait à l’Iiôpital, et le Ht conduire dans sa propre maison, voulant entourer de tous les soins possibles l’ami de Baldassare de Luua.
Valence fut bombardée durant trois Jours et trois nuits. Les terribles résultats du siège remplirent d’épouvante cette ville regorgeant d’habitants; la même populace qui, exaspérée par la junte, avait exigé avec d'épouvantables menaces que Blake se défendit à outrance, voulait maintenant le contraindre à main armée à une reddition immédiate. Blake, avec le sang-froid d’un héros, fit disperser par la garde wallonne ces furieux ameutés, et capitula ensuite avec Suchet à des conditions honorables. Don Rafael Marchez voulut empêcher qu’Edgar, en danger de mort, ne fût fait prisonnier de guerre. Lorsque la capitulation fut conclue, et que les Français furent entrés dans Valence, il le fit transporter dans un caveau secret dont nul étranger ne pouvait découvrir l’accès. — «Ami de mou cher Baldassare, » dit en finissant don Rafael Marchez, « soyez aussi le mien; chaque goutte de votre sang versé pour ma patrie est tombée brûlante dans mon sein, et y aefl'acé tout soupçon d’une méfiance trop souvent justifiée dans ces temps de malheur. La même ardeur que nourril dans un cœur espagnol une haine implacable, éclate et
brille dans ses amiliés, et le rend capable de tons les dévouements, de tous les sacrifîces pour ceux qui en sont l’objet. Des ennemis sont installés dans ma maison, mais vous êtes en sûreté; car, je le jure! s’il arrivait quelque malheur, je me laisserais piutêt ensevelir sous les ruines de ces murs que de vous trahir : croyez-moi ! »
Durant le jour un profond silence régnait tout autour de l’obscure retraite du malade; mais, pendant la nuit, Edgar croyait souvent distinguer, comme renvoyé par un écho souterrain, un bruit de pas, de portes ouvertes et fermées, un murmure de voix sourd et confus, et le cliquetis des armes de guerre. La nuit paraissait être le signal d’une agitation souterraine. Edgar questionna à ce sujet le franciscain, qui ne s’absentait que fort rarement, et qui lui prodiguait les soins les plus infatigables. 11 répondit à Edgar que plus tard dont Rafael Marchez lui apprendrait saus doute ce qu’il désirait savoir. La prévision ne tarda pas à se réaliser. Don Rafael vint le trouver une nuit, une torche allumée à la main, et il l’invita à s’habiller et à le suivre avec le père Eusebio; ainsi s’appelait le franciscain qui lui avait servi de médecin et de garde-malade.
Don Rafael se dirigea par un couloir étroit aboutissant à une porte qui s’ouvrit à un coup frappé par don Rafael. Quel fut l’étonnement d’Edgar, eu entrant dans une salle voûtée, spacieuse et bien éclairée, d’y voir une nombreuse réunion d’hommes pour la plupart d’un aspect farouche. Au milieu d’eux était un homme vêtu d’un costume de paysan, les cheveux en désordre, et offrant dans toute sa personne on singulier caractère de fierté et d’audace qui commandait le respect. Dans la noble expression de ses trails, dans son regard de feu éclatait ce courage qui décèle les héros. Ce fut à ce personnage que don Rafael présenta son ami comme le jeune et vaillant Allemand qu’il avait sauvé des mains de l’ennemi, et qui ne demandait qu’à combattre avec eux pour la grande cause de la liberté espagnole. Ensuite, se tournant vers Edgar, il lui dit : — «Vous voyez ici, au cœur même de Valence, sous les pieds de nos ennemis, le foyer mystérieux où s’attise le feu qui doit consumer nos infâmes oppresseurs, lorsque, aveuglés par la fortune et se fiant à un calme trompeur, ils se livreront sans réserve à l’enivrement de l’orgueil et do plaisir. Gcs souterrains dépendent du couvent des fraociscains : c’est ici que, par cent routes secrètes,
se réanissent les chefs de dos braves défensears; c’est d’ici qao Dolre sainte insurrection rayonne, pour ainsi dire, sur tous les points du pays, et prépare l’anéantissement du perGde étranger qui n’a dû ses victoires qu’à la supériorité du nombre. — Don Edgar, nous voyons en vous un Espagnol, un frère : prenez part à la gloire de notre entreprise ! »
Alors l’Empecinado, cet illustre chef de guérillas, dont l’audacieuse intrépidité tenait réellement du prodige, qui bravait à lui seul tous les efforts de l’armée d'invasion, et qu’on voyait, an moment même où les ennemis annonçaient hautement la défaite complète de ces bandes, reparaître tout à coup avec des forces doubles, et venir jusqu’aux portes de Madrid glacer de terreur le monarque illégitime: l’Empecinado tendit la main à Edgar, et lui adressa une allocution brève et chaleureuse.
Sur ces entrefaites, on amena dans la salle un jeune homme garrotté; sur ses traits pâles se peignait un désespoir inconsolable ; il tremblait et parut sur le point de défaillir quand il se vil en face de l’Empecinado. Celui-ci le perçait de son regard flamboyant; et, après un court moment de silence, il prit la parole avec un calme sinistre et fait pour glacer de terreur. — «Antonio, » dit-il, «vous êtes entré en intelligence avec l’ennemi, vous vous êtes rendu chez Suchet plusieurs fois à des heures indues, et vous avez ourdi le dessein de livrer le secret de nos retraites dans la province de Cuença. »
— «J’en conviens! » dit Antonio avec un douloureux soupir. L’Empecinado s’écria alors avec l’accent farouche d’une ardente colère : — « Se peut-il bien que lu sois un Espagnol et que le véritable sang de tes aïeux coule dans tes veines? Tu as mérité la mort : prépare-toi à la subir. »
Alors Antonio se jeta en gémissant aux pieds de l'Empecinado, et s’écria : « Mon oncle ! mon onclel ayez pitié de moi, je vous en conjure ! Oui, mon oncle, je suis un Espagnol : laissez-moi le prouver ! accordez-moi celte grâce ! permetlez-moi d’effacer dignement le déshonneur, l’opprobre tombé sur moi, que je puisse me réhabiliter à vos yeux, à ceux de mes frères I Mon oncle, vous me comprenez, vous skvez la grâce que j’implore de vous 1 »
L’Empecinado releva le jeune homme en détournant les yeux pour cacher son émotion. — « Fils de ma sœur, » lui dit-il, «je te pardonne, car je comprends la générosité de ta pensée.
Viens dans mes bras!... » Et, brisant les liens da captif, il le pressa étroitement sur son cœur, pais il lui lendit une courte dague qu’il portait à sa ceinture. — « Merci, » dit Antonio, a. merci ! » Et d’une main serrant le bras de son oncle , de l’autre il se plongea le fer dans le sein, et tomba mort sans pousser une plainte. Cet affreux spectacle produisit une si vive impression sur Edgar qu’il défaillit. Le moine Eusebio le porta dans son lit.
Au bout de quelques semaines , don Rafael Marchez pensa que son lidte pouvait sans péril sortir de la prison qui lui servait de retraite. Edgar fut conduit dans une chambre isolée , mais élégante et gaie ; Rafael lui recommanda uniquement de ne pas s’éloigner de la maison, aCn d’éviter la rencontre des soldats français qui logeaient tout à l’entour. Mais notre héros ne put longtemps résister à l’envie de voir quelques figures nouvelles. Un soir qu’il prenait le frais sous le porche du logis, un officier français se jeta à son cou en s’écriant : — « Mon cher Edgar, comment donc êtes-vous ici, et combien je suis heureux de vous voir!.. »
Cet officier était le colonel Lacombe, de la garde impériale, ancien ami de la famille d’Edgar, qu’il avait connue à l’époque de l’invasion des Français en Allemagne. Le noble caractère de ce militaire , sa franchise , et plusieurs traits de courage et de générosité lui avaient concilié l’estime de notre jeune Allemand , malgré ses préjugés nationaux. — « Ah çà , » lui dit-il , après l’avoir regardé fixement pendant quelques minutes, < serais- tu venu tirer l’épée dans ce pays-ci pour défendre les prétendues libertés d’un peuple de sauvages?... En vérité, ce serait faire injure à mon amitié que de n’oser te confier à moi. Dieu me garde de payer par une trahison les souvenirs de l’hospitalité; mais il faut, mon ami, te tenir en garde contre les espions et les surprises. Je veux que tu passes ici pour le commis voyageur d’une maison de commerce allemande établie à Marseille. Je dirai que nous sommes de vieilles connaissances et que je réponds de toi corps pour corps. C’est chose dite, n’est-ce pas ? r>
Grâce à [celte rencontre, Edgar quitta sa chambre isolée, et prit possession du plus beau logis que pouvait offrir la maison de Rafael Marchez. Il ne négligea rien pour expliquer au soupçonneux Espagnol sa rencontre avec le colonel français comme
one chose tonie naturelle et sans conséquence. Don Rafael ne répondit rien , mais son reçard oblique exprimait son incrédulité. Cependant, chaque jour, le colonel Lacombe entraînait Edtiar dans des parties de plaisir interminables. Le jeune Allemand n’avait pas été sans rem.Trquer çà et là certains visages équivoques qui semblaient le garder à vue, et même one fois * dans un café, il entendit murmurer derrière lui ces mots :
« Acqui esta el traidor! » « C’est là le traître ! » Don Rafael, qui devenait chaque jour moins communicatif, finit par éviter tout à fait la rencontre d’Edgar, qui prenait ses repas en tèle-à-tête avec le colonel.
Un jour que notre héros se trouvait seul, le père Eusebio entra dans sa chambre, et après quelques civilités, abordant le sujet de sa visite, il lui dit avec chaleur : — « Non, mon jeune ami, je ne puis croire que vous soyez on traître ; car bien des fois, pendant votre sommeil, je me sois introduit près de vous • j’ai interrogé vos rêves ; j’ai écouté les paroles qu’on sang fouetté par la fièvre pouvait amener sur vos lèvres, el je n’ai pas recueilli on seul mol qui dût me faire douter de vous. Non vous n’êtes pas un traître, mais vous vivez au milieu d’on peuple soupçonneux ; veillez sur vous!... Prenez garde qu’à la suite des excès de table auxquels vous entraîne ce colonel français l’exaltation de l’ivresse ne vous fasse imprudemment révéler quelqu'un des secrets que cache la maison de Rafael Marchez Un terrible châtiment serait le prix d’une telle faute. Et, tenez si vous vouliez m’en croire, je vous conseillerais de vous jeter dès demain dans les bras des Français, dont la protection vous ferait sortir sain et sauf de Valence...» — «Qui, moi me souiller d’une pareille lâcheté 1 » s’écria Edgar, dont on rouge pourpre anima les joues pâlies par la souffrance. « Non ! plutôt mourir mille fois sons les poignards que de manquer à la foi jurée !» — « Cher Edgar, » reprit le moine, « vous êtes encore sorti d’une épreuve difficile. Non, je ne pois vous croire capable d’une perfidie. » A ces mots, il ramena son capuchon sur ses yeux, et sortit lentement.
La nuit suivante , Edgar, toujours seul , car le colonel Lacombe, éloigné par les devoirs do service, n’avait pas encore reparu, Edgar entendit heurter à sa porle. La voix de Rafael Marchez lui cria : — « Ouvrez, ouvrez vite! » Edgar obéit, et se trouva en face de Rafael et du moine Eusebio, qui venaient le
chercher pour le conduire à une nouvelle séance du club révolutionnaire qui se (enail dans les caveaux du cloître des franciscains. Le jeune homme marchait sans résistance entre ses deux compagnons; Ilafael le précédait éclairant la galerie souterraine avec une torche de résine. Eusebio, qui fermait la marche, • se pencha à l’oreille d’Edgar et lui dit tout bas : — « Malheureux jeune homme, vous allez à la mort!... »
Edgar frissonna d’épouvante ; le courage qui l’avait soutenu sur les champs de bataille lui manqua tout à coup devant la menace d’un assassinat. Ses genoux fléchirent. Eusebio le soutint, sans ajouter un seul mot.
Lorsqu’il entra, suivi de ses guides, dans la salle où se tenait le conseil, il vil l’Empeciiiado debout, l’œil en feu, les traits crispés par la colère et l'esprit de vengeance. Derrière ce chef redoutable, plusieurs guérilleros et quelques moines franciscains se tenaient immobiles comme des statues. Edgar, s’armant d’une forte résolution pour conjurer le péril qui pouvait le menacer si l’avis d’Eusebio était vrai, s’avança jusqu’auprès de l’Empecinado. — « Chef , » lui dit-il , «je me réjouis de la volonté qui m’amène ici cette fois, car je vais vous renouveler la demande que depuis quelques jours j’adresse inutilement à don Ilafael. Mes blessures sont guéries. Je me sens plein de force et d’une ardeur nouvelle, et je ne puis plus vivre dans un repos dégradant au milieu des ennemis de votre pairie que je suis venu combattre. Il est temps que je vous fournisse la preuve de mon loyal dévouement. Faites-moi conduire aux avant-postes de vos soldats : j’ai soif de partager vos glorieux dangers. »
Aces mots, l’Empecinado fixa sur Edgar un œil surpris; la franchise qui éclatait dans l’altitude et l'accent du jeune Allemand lui inspirait un intérêt singulier. Il lui prit la main, et, le couvrant d’un regard empreint d'une puissante fascination , — « Jeune homme, » lui dit-il , « le noble .sort que vous réclamez n’est pas celui qui voqs était destiné cette nuit; êtes-vous bien décidé à ne pas faiblir? Peut-on compter sur le bras et sur le cœur d’un étranger? » — « L’ami de Baldas^are de Luna, » reprit Edgar, « n’est plus un étranger pour le peuple espagnol. Qu’on lui donne des armes et qu’on lui montre l’ennemi !... » — «Bien, jeune homme, )> cria l'Empecinado; « j’accepte vos services, et bientôt vous serez mis à l’épreuve. Dès cette nuit, vous
allez partir, sans rentrer dans la maison de don Rafael.» Et sur nn signe du chef, le père Eusebio cl un guérillero nommé Isidore Mirr, qui plus lard se couvrit de gloire dans cette guerre d’indépendance, emmenèrent avec eux noire héros en herbe. Le trajet ne fui pas long pour sortir de Valence par les conduits souterrains qui prenaient issue hors des murailles. L’ennemi était aux portes de la ville, et les guérillas couvraient tout le pays pour le harceler sans cesse, Edgar fut placé dans une troupe d’élite.
Sa conduite fut des plus brillantes, et chaque jour le voyait tenter avec un bonheur inouï les aventures les plus téméraires lorsqu’il vint à rencontrer son ancien hôte don Rafael. Le pauvre diable s était échappé de la ville assiégée , et il avait confié à quelques guérilleros de ses amis le soin de protéger plusieurs mules sur le.squelles il avait chargé parmi ses bagages certain nombre de sacs bourrés de vieux ducats. Comme la nuit venait sans qu’on eût de nouvelles do convoi, Rafael courait çà et là comme un fou, gémis.sanl de toute son âme à la pensée qu’il pourrait perdre son trésor par le plus simple accident. Edgar regardait avec mépris cet Espagnol dégradé, qui se préoccupait de craintes avares au milieu des misères de sa patrie, lorsque l’explosion répétée de plusieurs coups de feu éveilla les échos des gorges voisines. Rienlôl quelques guérilleros blessés arrivèrent clopin-clopant, avec la triste nouvelle de la perle du convoi qu’ils étaient chargés d’escorter. Attaqués par des tirailleurs français, ils n’avaient pu résister au nombre et ceux que les balles avaient épargnés s’étaient trouvés réduits à fuir pour n'ètre pas faits prisonniers.
Don Rafael, en entendant ce fatal récit, tomba la face contre terre, comme un homme frappé de la foudre. — « Aux armes! » s écria Edgar; «ce n’est pas ici notre place quand nos camarades sont moissonnés par l’ennemi. Courons venger leur mort et reprendre le butin tombé au pouvoir des Français! » L’enthousiasme d’Edgar est salué de mille acclamations. La troupe entière saule sur ses fusils, et se plonge à corps perdu dans la profondeur des ravins, eu faisant retentir les airs du cri de Vive Valence! Les Français, surpris, furent taillés en pièces par celte attaque inopinée que la rage des assaillants a rendue plus meurtrière. L’action dura quelques minutes, et les vainqueurs 6e préparaient à faire retraite, quand Edgar ouït un cri per-
jgO CONTES FANTASTIQDES.
çanl dan» les laillis voisins dn cMmp de
trouve un petit homme aux prises .ivec uii soldat français qu R’efforcait de le frapper d’un poignard. A l’aspect d un nou>e
assaillit, le soldat lâche son adversaire
• nV«t nas atteint, lui porte un coup mortel et 1e jette à ses Lds. Pufs, sans perdre de temps, il emporte dans ses bras le Lut homme qu’il vient de sauver, et va pour le charger su u 1; !^^e la fusillade n’a pas fait fuir à travers les montagnes. nlTimirp" s» -os nno pe.iio Bile de hni. on dix an» , Edcar attLhe en croupe derrière elle le pauvre blessé, et, uîant le mulet par la bride, l’emmène au rendez-vous de ses compagnons. Rien ne saurait peindre le saisissement de don RafaL à l’aspect d’Edgar ramenant sa capture. D un bond il aLtnce an-dLant du Llet, en s’écriant:- « Mon enfant! ma fdle bien-airaée! » 11 serre la pelile Bile dans ses bras, avec no transporl eonvolsit; pais, d on second nroovemeot. .1 se ?eue aux pieds d’Edgar : - . 0 don Edgar, . lo. d.l-B, « von, êto on ange sauvenr, el j’étais bien .ndigne do service qoe ïons m’avez rcndn. Moi qoi voos sonpçonnais de trahison, moi qr«onlais vons faire périr croellemenl comme on espion, ™isde voos devoir aojoord’hoi ie saint de ce qoe j ai de pins cher an monde? Tnez-moi, Edgar, je mérite votre vengeance! uS^moi donc, ce sera joslicel » Edgar le rassora généreosemSt” ie pria de loi conter comment li avait abandonné Va- Tence Don Rafael loi apprit qoe le colonel Lacombe, forieox do ne l’avoir pas retroové à son retour, el le croyant égorgé, SaUf.it tes plus terribles menace» de représal es, qoe loi Rafael avait en à peine le temps de fuir avec sa fille, son valet S rpeo de valenrs qo’il possédait. Après celte aventure, es goeriUeros se remirent en roule, car le genre de guerre qn ils
ftisLnlcxigedeodéplacemenUconfinnelsponrmienx tromper
et surprendre l’ennemi. Qoelques jours après, don Rafael lut Lsé par eux en lien de sûreté; mais avant de se séparer d’Edgar, il lui donna en souvenir un talisman qui devait, dans
la suite, ’le préserver d’un foule de dangers... ^
Êuchkr s’arrêta en cet endroit de son récit, le jeune poele nui s’était trouvé mal an commencement de la réunion, et qu’on avait douillettement allongé dans un bon fauteuil , prémnSil que les aventures d’Edgar en Espagne lourmraieiil la mafière d’un drame excessivement chaud. Mais uno jeune de-
moiselle observa qu’il y manquait un nœud d’intrigne indispensable, c’esl-à-dire une hisluire d’amour. «Je crois, » dit à demi-voix mademoiselle Victorinc, «je crois avoir rencontré Je ne sais où cet Edgar au caractère mélancolique qui a vécu si malheureux pour ne s’ètre pas rattaché au seul bien réel qui fasse supporter la vie. »
— «Mesdames,» dit la présidente consistoriale, «je conviens que cette histoire n’a rien de bien saisissant pour notre sexe; mais j’ai à vous offrir un petit divertissement qui terminera cette réunion d’une façon tout à fait réjouissante. » Madame la présidente ayant sonné, la porte du salon s’ouvrit, et la belle Émanuela parut, accompagnée de l’avorton Biagio Cubas, guitare en main , et saluant jusqu’à terre la brillante compagnie qui lui faisait l’honneur de l’accueillir. Émanuela sourit en reconnaissant Euchar et Ludwig, qu’elle avait déjà rencontrés dans le parc de W.... Après la plus gracieuse des révérences qu’elle savait faire, elle annonça à la société, d’une voix douce et modeste, qu’elle allait essayer de la divertir par un jeu qui n’avait d’autre charme que son étrangeté, et qu’elle réclamait un peu d’indulgence.
— « Eh bien I » dit tout bas Ludwig à son ami, « voilà la fillette qui t’a ravi ta bague ; c’est le moment de la lui redemander tout bas. » — «Tais- toi donc, » fit Euchar , « je l’ai retrouvée dans mon gant, où elle avait glissé. Celte créature est plus adorablement belle que jamais. Laisse-moi m’enivrer du plaisir de la voir!... »
Lorsque le laid Biagio Cubas eut disposé les œufs pour la danse de sa jolie compagne, Émanuela gagna tous les suffrages par ses prodiges de grâce et de légèreté. Euchar la contemplait en silence , tandis que Ludwig exprimait son admiration par les phrases les plus ampoulées. Mademoiselle Victorine se pencha vers lui et le pinça bien fort. — « Méchant , » lui disait-elle,
« vous avez osé dire que vous m’aimiez, et voilà que vous raffor lez de cette sauteuse de Bohème. Je vous défends de la regarder davantage! » Ludwig, absorbé par la belle Gilana, sentit pour la première fois qu’il n’était pas tout à fait fou de Yietorine, et que si la jalousie était un témoignage d’amour, elle était parfois quelque chose de fort gênant. Quand ses exercices furent achevés, Emanuela prit son tambour de basque et se mit à chanter des romances de son pays avec une délicieuse expres-
i92 CONTES FANTASTIQUES.
sioD. Ladwig la pria de chanter les couplets que son ami Euchar avait entendus avec tant de plaisir. La jolie fille entonna aussitôt :
Laurel immorlal al gran Palafox....
A mesure qu’elle chantait, sa voix prenait une expression de plus étrange poésie; puis, quand elle arriva au couplet final, tout brûlant de patriotisme et d’amour pour la liberté, ses yeux rencontrèrent les yeux d’Euchar ; elle poussa un cri, fondit en larmes et tomba à genoux. Madame la présidente consistoriale s’élança pour la relever, et l’ayant fait asseoir auprès d'elle sur un canapé, elle lui prodigua les soins les plus empressés.
~ — « Cette Bohémienne est folle ! » disait tout bas Yictorine. « Vous ne l’aimez pas, vous ne pouvez l’aimer, n’est-ce pas, Ludwig?...» — «Non, non, » balbutiait Ludwig, très-elTarouché de la physionomie par trop dramatique qu’affectait l’amour de mademoiselle Victorine.
Cependant madame la présidente réconfortait la belle Émanuela en lui faisant prendre quelques biscuits imbibés de vin doux , tandis que Biagio Cubas se régalait dans un coin d’nn plein gobelet de xérès, dont il ne laissa pas une seule goutte. Les dames entouraient curieusement la fille de Bohême , en l’accablant de questions sur sa patrie, sou genre de vie, et mille autres choses. Madame la présidente eut toule sorte de peines à la dégager de ce cercle où la pauvre enfant souffrait visiblement, et la reconduisit Jusqu’à la porte de ses apparicmenis avec une foule de gentillesses tout à fait bienveillantes. Lorsque vint l’heure de se retirer chacun chez soi , elle dit à Euchar, devant toute la société, qu’elle ne le tenait point quitte du récit qn’il avait si bien commencé , et qu’elle exigeait que dès le lendemain soir il vint raconter la fin des aventures de son ami Edgar, qui ne pouvait avoir dépensé toute sa jeunesse sans en avoir cédé quelque petite part à l’amour. Tout le monde le pressa si bien qu'il fut obligé de s’engager pour le soir suivant.
Les deux amis étaient réunis dans leur petite chambre, Ludwig ne tarissait point sur les ennuis que venait de lui causer la jalousie de Victorine. Il s’était aperçu que , malgré ses efforts pour résister, son cœur s’était épris d’un amour extrême pour la Gitana. — « Je la reverrai, » s'écriait-il, «je lui parlerai, je
l’enlèverai!....» — «Bien diti » répliqua froidement l’antre jeune homme; « qui vivra verrai... »
Le lendemain, quand la société fut complète, madame la présidente apprit avec chagrin à ses amis que le baron Euchar, parti en poste, pour des affaires imprévues, renvoyait à l’époque de son retour la fin de son récit.
Deux ans après, une chaise de poste s’arrêtait devant l’Iiôtel de VAnge d’or, le plus confortable de la résidence de \V... ; on en vil sortir un jeune homme, une femme voilée, et un vieillard. Ludwig, qui passait en ce moment, lorgna curieusement les nouveaux débarqués. Le plus Jeune voyageur, se retournant par hasard, le reconnut et se jeta dans ses bras en poussant un cri de joie. C’était l’aini Euchar. Aux questions rapides de Ludwig, il répondit qu’un peu plus tard tout s’éclaircirait d'une manière satisfaisante pour tout le monde. — « Quant à toi, mon ami , qu’es-tu devenu depuis mon départ? » — « Ma foi, » dit Ludwig , « voilà plus d’un an que mademoiselle Victorine m’a fait le don précieux de sa main. Vois-tu d'ici cette belle maison? c’est là que le bonheur domestique me file des jours tissus d’or et de soie; viens donc de ce pas visiter mon Eldorado. » Euchar se laissa conduire; en arrivant au bas de l’escalier, Ludwis pria son ami de monter avec le moins de bruit possible; car Victorine, disait-il, était fort sujette à des névralgies qui la rendaient par instants presque folle. Ils se glissèrent, avec des précautions infinies, jusqu'à la chambre de Ludwig. Après les premiers épauchemeuls de l’amitié , Ludwig tira un cordon de sonnette; puis aussitôt, reculant de plusieurs pas, il s’écria : « Dieu tout-puissant, que viens-je de faire!... Je suis un homme perdu! » Il achevait à peine cette exclamation qu'une petite femme rebondit dans la chambre comme une balle élastique en disant d’une voix criarde : — « Dieu vous bénisse, monsieur le baron, vous venez de causer une Qère émotion à madame! Vous voulez donc la tuer tout d’un coup! la voilà toute saisie d’un spasme nerveux. » — « Ah! Jésus! » s'écria de nouveau Ludwig, « ce sont donc toujours mêmes scènes à subir! Je ne suis pourtant guère coupable! C’est la joie de revoir un ancien ami qui m’a fait oublier les précautions d’usage. Va, ma bonne Nettchen, » poursuivit-il eu lui glissant une pièce d’argent, « va dire à la maîtresse que c’est mon ami Euchar que je viens de revoir, et qui serait bien heureux do
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lai être présenté. » — « On ira , » dit la suivante, a et on fera ce qu’on pourra...» L’ami Euchar, qui pressentait une crise conjugale , demanda à Ludwig s’il était toujours aussi chaud partisan de son fameux système de l’enchaînement des choses. — «HétasI » dit Ludwig, u la destinée est inévitable, et mon système est l’unique soutien qui m’aide à supporter la vie telle qu’elle m’est partagée. Peu de temps après notre dernière en> trevue chez la présidente consistoriale , j’eus l’occasion de repasser devant l’auberge où j’avais vu la belle Émanuela lors de notre connaissance. L’hôtesse du logis m’apprit que ma chère Gitana avait disparu avec son compagnon sans qu’on sût quelle route ils avaient prise. Je réfléchis alors à la folie de mon amour pour cette créature de rien , et je sentis redoubler mon goût pour les attraits de Yictorine ; mais la pensée de mon infidélité l’avait rendue furieuse contre moi. Le bonhomme Gochenille me persuada de la profonde mélancolie qui s’était emparée de cette pauvre fille , et m’offrit ses services pour me faciliter les moyens de rentrer en grâce auprès d’elle. Je le gratifiais chaque jour d’une pièce d’or en échange des lueurs d’espérance qu’il avait l’art de m’apporter. Enfin le courroux de ma divinité fut apaisé par la persévérance de mon repentir. J’obtins la faveur de la revoir; elle me parut plus belle, plus séduisante que jamais... »
En ce moment Nettchen , la chambrière , entra pour dire à Ludwig que madame la baronne ne pouvait et ne voulait recevoir qui que ce fût, et qu’elle présentait ses excuses à l’ami de son mari. Là-dessus elle se relira avec la roideur satisfaite d’une servante maltresse, en toisant Encbar de la tète aux pieds. Ludwig parut peu satisfait de ce résultat; Euchar le regardait en souriant à la dérobée ; il continua :
— «Tune saurais croire, mon ami, combien je me sais trouvé déçu dans mes plus chères espérances. Yictorine me reçut avec une froideur qui aurait blessé des susceptibilités bien moins délicates que les miennes. Je supportais tout, en pensant qu’elte voulait sans doute tirer une petite vengeance de l’épreuve à laquelle j’avais soumis son amour. Ma patience résignée triompha peu à peu de scs rigueurs et la ramena à de plus doux seutimeuts. En jour, après une valse, je lui déclarai toute la violence de ma passion. Elle me rit au nez de tout son cœur; mais cela ne m’empêcha point de charger le fidèle Co-
chenille de m’obtenir, pour le lendemain, une entrevue solennelle. J‘y courus, je me roulai à ses pieds, je pleurai, je lui ils mille protestations plus ardentes les unes que les autres. Elle me regardait en silence avec un visage impassible; à la fin, pourtant, subjuguée par l’expression de franchise et de vérité qui animait mes serments d’amour éternel, elle sentit tout à coup quelques douces larmes rouler comme des perles au bord de ses paupières ; sa main tomba dans la mienne , puis elle s’arracha de mes bras et s’enfuit de la chambre en pleurant à chaudes larmes. C’était là, ce me semble, un aven bien suffisant du retour dont elle payait mes feux. Je me rendis sur-lechamp auprès du comte , son père , et je loi demandai la main de Viclorine. Le céleste out sortit avec une délicieuse pudeur de la plus jolie bouche de fille à marier qu’il soit possible d’imaginer. Dieu seul sait ce qui se passa dans mon àrhe à ce moment fortuné. Le malin du jour qui précéda mon mariage, j’arrivai de bonne heure dans la maison de ma fiancée. Victorine n’était pas dans sa chambre, mais la porte était restée entr’ouverte. Je hasardai de m’y glisser furtivement, et, sur on guéridon, parmi d’antres papiers, des romances et des cahiers de musique, j’aperçus un livre sur lequel était écrit le motyouritaf. Je le parcourus avidement... O mou ami, chaque ligne, chaque mot contenait on secret du cœur de ma Victorine. J’y lisais avec délices tonfe l’histoire des combats de son amour. Je lisais à haute voix... Tout à coup Victorine parait , je tombe à ses pieds , je renouvelle mes serments ; je la remercie avec des larmes de bonheur de tous ces témoignages d’une flamme si belle dont j’ai surpris la confidence. Non, lui dis-je, je n’ai jamais aimé cette petite bohémienne qui vous a causé on moment de jalousie. Je n’ai jamais adoré que toi, A ma céleste fiancée !... Mais, A désespoir ! A fureur! Victorine s’arrache de mes bras et recule en s’écriant : — « .Malheureux ! mais ce n’est pas de vous qu’il est question dans ce cahier!... » Là-dessus elle s’échappa et courut s’enfermer dans une antre chambre. A-t-on jamais va les femmes pousser aussi loin la pruderie !... »
Comme il disait ces mois, Neltchen revint s’informer do motif qui empêchait M. le baron de conduire son ami auprès de madame, qui attendait cette vi.sifc depuis une heure, et dont l’impatience s’annonçait par des crispations nerveuses très-dif- Qciles à contenir. — « Femme admirable! » dit Ludwig; «tout
à l’heore elle refasait, et voilà que maintenant elle se sacrifie à mes désirs! » Euchar, qui croyait trouver la baronne au lit, ne fut pas médiocrement surpris de la trouver presque compléleiqeut parée. — a Voici noire citer Euciiar, notre ancien ami, » lui dit Ludwig. «J'espère qu’à présent il ne se séparera plus guère de nous. » Viclorinc leva les yeux, fixa Euchar, et au moment où le galant jeune homme prenait sa main pour la baiser , elle tomba évanouie. Eucliar s’éloigna tristement de ce fatal spectacle, en murmurant tout bas : — «Pauvre Ludwig l Don, ce n’était pas de toi qu’il était question dans le journal écrit par Victorine. » Et en s’en allant chez lui, laissant Ludwig aux soins qu’exigeait l’état de sa femme, il se mit à réfléchir à mille choses que jusqu’alors il n’avait pas remarquées, il plaignait au fond de sou âme l’infortunée jeune fille, dont il n’avait pas deviné les sentiments secrets, et son ami Ludwig qu’une fatuité sans exemple avait aveuglé sur les dangers d'un mariage avec une femme dont le cœur ne lui appartenait pas.
Le soir qui suivit celle pénible entrevue, les mêmes personnes qui avaient entendu deux ans plus tôt le récit d’Euctiar se trouvaient réunies chez madame la présidente Weebs. Euchar fut reçu par ses anciens amis avec des démonstrations de joie excessives ; mais à l’aspect de Victorine , qu'il ne s’attendait pas à revoir sitôt , un douloureux serrement de cœur le saisit. Victorine était là coquettement parée, plus belle que jamais, et elle paraissait être livrée à la plus folâtre insouciance. Enchar ne put se défendre de lui lancer à la dérobée un regard plein de reproches. La jeune femme, profitant d’un moment où la conversation générale était fort embrouillée et occupait tout le monde, le tira doucement à part, et lui dit : — «Vous connaissez . mon ami, les idées de Ludwig à propos du système d’enchaînement forcé, selon lui, qui régit nos destinées. Moi, je pense que nos fautes et nos erreurs sont les seules choses qui influent généralement sur le bonheur ou le malheur de nos existences. La vie ressemble à un spectacle de fantasmagorie dont il est donné à bien peu d’esprits de deviner l’énisme. C'est d’aujourd’hui seulement que vous lisez dans mon cœur. Votre erreur nous a séparés pour toujours. Je ne vous eu veux pas; c’est mon mauvais génie qui vous a empêché de me comprendre. Maintenant qu'il est trop lard pour revenir vers le passé, demandons à Dieu, pour nous, la palieuco et le repos I » —
« Ooi, Victorine, » balbutia Euchar, les larmes aux yeax; n que Dieu vous donne des jours de paix et de repos. Quand l’âme se ferme à l’espérance, il est doux pour elle de s’endormir dans la résignation, comme au fond d’un tombeau ! »
— «Tout est fini,i> reprit Victorine d’une voix étouffée. «Tout est bien, puisque Dieu l’a voulu ainsi.» Elle se rapprocha de la compagnie. Madame la présidente , à qui n’avait pas échappé l’aparté d’Eucliar et de Victorine, se pencha à l’oreille do jeune homme, et lui dit : — «Je lui ai tout appris ; ai-je eu tort? » — «Non,» fît Euchar en soupirant, «l’homme n’esl-il pas créé pour souffrir et se résigner? »
Cependant les dames , qui n’avaient pas encore oublié les aventures d’Edgar en Espagne, prièrent l’historien de reprendre son récit à l’endroit où il l’avait interrompu deux ans auparavant. — « Je le veux bien, mesdames, » dit Euchar, « et je vous préviens qu’il n’est plus question, pour dénouer cette histoire, de souterrains, de meurtres, de combats nocturnes, et de tout l’arsenal obligé des romans. L’histoire de mon ami Edgar finit par on amour passablement original , comme vous allez en juger. Le talisman de llafael Marchez était un anneau d’or su lequel se lisaient gravés des chiffres mystérieux qui, devant le faire passer pour un des plus hauts affiliés de certaines sociétés secrètes, lui assuraient partout une invincible protection de la part des insurgés pour la guerre de l’indépendance. Après avoir combattu quelque temps parmi les guérilleros, il prit du service dans les troupes de Wellington. Le reste de la campagne s’écoula pour lui sans aucun incident mémorable. Lassé d’une guerre sans issue prochaine , il prit un jour le parti de retourner dans sa patrie. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis son retour, quand Edgar s'aperçut un matin que son mystérieux anneau avait disparu. Le lendemain de celle découverte, qui l’avait fort contrarié, un petit homme pénétra chez lui sans se faire annoncer, et lui remit la bague perdue en s’écriant : — « Don Edgar ! c’est donc vous que je retrouve ici après une si longue absence! » Edgar fixa le petit homme, et ses souvenirs lui rappelèrent le valet de don Rafael. — «Eh! mon Dieu, » lui dit-il , « que sont devenus votre maître et sa fille? leur serait-il arrivé quelque malheur? » — « Venez, » lui dit le petit homme; « venez, il n’y a pas un moment à perdre. »
Edgar le suivit jusqu’à l’extréaiité d’oo faubourg, et gravit
298 CONTE» FANTASTIQOES.
sur ses pas l’escalier tortueux d’une misérable masure. Au fond d’un galetas ouvert à tous les vents gisait le vieux Marchez, aux prises avec les dernières luttes de l’agonie. Près de lui sa jeune fille pleurait à genoux. Oti! c’était une céleste jeune fille 1 En voyant entrer Edgar, elle se leva, courut à lui, et, l’amenant au chevet du vieillard, — «C’est lui, père; n’est-ce pas que c’est-lui? » dit-elle avec un accent qui allait au cœur. Le moribon parut se ranimer un moment. — « Oui, c’est lui , » balbutia sa voix presque éteinte : « c’est ton sauveur 1 »
Edgar apprit de la jeune fille que les ennemis de don Rafael étaient parvenus à le rendre suspect au gouvernement, qui avait décrété contre lui l’exil et la confiscation. Réduit à la plus extrême misère, il n’avait longtemps vécu que de la charité publique et du produit des danses et des chansons de sa jeune fille. «Cette jeune fille, mesdames, je puis vous la nommer à présent : c’était Émanuela; le vieux serviteur de Rafael, c’était Biagio Cubas. Edgar sentit s’allumer dans son cœur la flamme d'un chaste amour pour cette pauvre et belle fille qui allait rester orpheline. Il conduisit don Rafael, avec Émanuela et le vieux Cubas, dans une propriété de son oncle, et je l’ai moi-même assisté dans l’accomplissement de ce pieux dévouement. Un peu plus tard, une lettre du père Eusebio vint apprendre au vieux Marchez que ses anciens amis, les franciscains de Vaience, avaient sauvé dans leur couvent une somme assez considérable qu’il y avait cachée, et que cet argent était à sa disposition s’il pouvait l’envoyer chercher par un fidèle messager. Edgar voulut se charger lui-même d’aller recueillir à Valence les débris de la fortune du vieillard; il fit plus, il obtint à Madrid la révision du jugement qui avait condamné Rafael Marchez sur des faits calomnieux, et il rapporta enÂllemague l’acte de réhabilitation du père d’Émanuela... »
En ce moment le salon s’ouvrit , et une jeune dame richement parée entra, donnant la main à on homme âgé, d’une haute et fière prestance. Madame la présidente consistoriale se leva pour recevoir les nouveaux venus ; elle conduisit la dame au milieu du cercle : — «Voilà, » dit-elle à la société, « dona Emanuela Marchez, la belle épouse de notre Euebar; et voici don Rafael, son noble père. » — « Oui, » dit Euchar d’une voix animée par un sentiment de doux enthousiasme, «cet Edgar dont je vous ai conté l’histoire, c’est moi-même 1»
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Victorine se je(a aa coa d’Êmanuela. Ces deux charmantes femmes s’embrassèrent avec effusion, comme deux anciennes amies qui se revoient après une longue absence.
Ludwig, un peu à l’écart, contemplait ce tableau, et se disait: — a Les destinées s’enchaînent par d’invisibles nœuds ; tout cela devait arriver. »
COPPÉLIVS.