NATHANAËL A LOTHAR
Vous êtes sans doute tous inquiets de rester si longtemps sans nouvelles de moi. Ma mère s’afflige , et Clara s’imagine peut-être que je mène ici une vie folle et que je l'oublie. Pourtant chaque jour, à toutes les heures je pense à vous, et la nuit, dans un doux rêve , je vois me sourire la figure d’ange de ma jolie Claerchen. Mais quelque chose de terrible et d’accablant vient d’empoisonner le repos de ma vie.
Hélas! mon pauvre Lothar, comment vais-je t’expliquer cet effroyable événement’? C’était le 20 d’octobre, vers midi. Je vis entrer chez moi un colporteur qui venait m’offrir des baromètres. L’envoyer au diable avec sa marchandise fut toute ma réponse , et comme je faisais mine de le vouloir jeter au bas des escaliers, il s’esquiva prudemment. Mais avant de le faire toucher au doigt les rapports funestes que la fatalité devait mettre entre moi et ce maudit marchand forain , je veux te raconter quelques détails de ma première enfance.
Je me souviens qu’en ce temps-là , ma sœur et moi , nous ne voyions guère notre père qu’à l’heure des repas. Ses affaires semblaient absorber toute son activité. Mais après souper, chaque soir, nous allions avec notre mère nous asseoir autour d’une table ronde dans sa chambre de travail. Mon père allumait sa pipe, emplissait jusqu’au bord un immense verre de bière, „et nous racontait une foule d’histoires merveilleuses , pendant lesquelles sa pipe s’éteignait, à ma grande joie, car j’avais la fonction de la rallumer chaque fois. Souvent, quand il était de moins bonne humeur , il nous mettait entre les mains de beaux
livres remplis d’estampes merveilleuses; et pendant que nous regardions curieusement leurs riclies enluminures, il se jetait au fond de son fauteuil de cliAne, et, chassant avec une activité fébrile les bouffées de sa pipe , il disparaissait dans un épais brouillard de fumée. Ces soirs-là, ma mère était triste ; et quand l’horloge sonnait neuf heures, — «Allez,» nous disait-elle, «allez vite au lit, voici l’homme au sable!...» Et aussitôt, en effet, j’entendais dans l’escalier un bruit de pas pesants : ce devait être le mystérieux homme au sable.
Un soir que ce bruit fantastique m’avait plus effrayé qu’à l’ordinaire, je demandai à ma mère quel était ce vilain personnage dont elle nous menaçait, et qui nous chassait toujours de la chambre de notre père : — « Il n’y a point d’homme au sable, cher enfant, » répondit ma mère; « quand je dis : Voici l’homme au sable I cela veut dire seulement : vous avez sommeil , et vous ne pouvez tenir les yeux ouverts , comme si l’on vous y avait jeté du sable. » — La réponse de ma mère ne me satisfit pas , et dans mon esprit d’enfant s'enracina la conviction que ma mère ne niait l'existence de l'homme au sable, que pour nous empêcher d’en avoir peur ; car je l’entendais constamment monter l’escalier. Plein de curiosité d’apprendre quelque chose de plus précis sur cet homme au sable et sur ses rapports avec nous autres enfants, je demandai enfin à la vieille femme qui avait soin de ma petite sœur, quel homme c’était que l'homme au sable. — « Ah ! Thaiielchen , » répondit celle - ci , « lu ne le sais pas encore? C'est un méchant homme qui vient trouver les enfants quand ils refusent d’aller au lit ; alors il jette de grosses poignées de sable dans leurs yeux, puis il les enferme dans un sac et les emporte dans la lune pour servir de pâture à ses petits, qui sont dans leur nid. Ceux-ci ont, comme les hiboux, des becs crochus, avec lesquels ils mangent les yeux aux petits enfants qui ne sont pas sages. »
Dès ce moment l’image du cruel homme au sable se peignit en moi sous un aspect horrible. Quand j’entendais le soir le bruit qu’il faisait en montant, je frissonnais de peur. Ma mère ne pouvait tirer de moi que ce cri balbutié entre mes sanglots : — « L’homme au sable ! l’homme au sable!... » Je courais me réfugier dans la chambre à coucher, et durant toute la nuit j’étais tourmenté par la terrible apparition. J’étais déjà devenu assez grand pour concevoir que le conte de la vieille bonne
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sur l’honsme aa sable et son nid d’enfants dans la Inné ponvait bien n’ètre pas tout à fait fondé; et cependant l’homme an sable resta pour moi un terrible fantdme, et j’étais saisi d’effroi quand je l’entendais monter dans l’escalier, ouvrir brusquement la porte du cabinet de mon père et la refermer. Quelquefois il restait plusieurs jours sans venir, et puis ses visites se succédaient immédiatement. Ceci dura pendant plusieurs années, et je ne pus m’accoutumer à l’idée de ce revenant odieux; ses relations avec mon père vinrent occuper de plus en plus mon imagination. L’homme au sable m’avait entraîné dans la sphère du merveilleux, du fantastique, dont l’idée germe si faciiernent dans le cerveau des enfants. Rien ne me plaisait davantage que d’entendre ou de lire des histoires d’esprits, de sorcières, de nains; mais au-dessus de tout dominait toujours l’homme au sable, que je dessinais avec de la craie ou du charbon sur les tables, sur les armoires, sur les murs, partout, sous les figures les plus singulières et les plus horribles.
Lorsque j’eus atteint l’âge de dix ans, ma mère me retira de la chambre des enfants et m'installa dans une petite pièce qui donnait sur un corridor, non loin du cabinet de mon père. Nous étions encore toujours tenus de nous retirer quand, au coup de neuf heures, l’inconnu se faisait entendre dans la maison. Je reconnaissais de ma petite chambre quand il entrait chez mon père, et bientôt après il me semblait qu’une vapeur d’une odeur singulière se répandait dans les appartements. Avec la curiosité, je sentais s’accroître aussi en moi le courage de faire, d’une manière ou d'autre, la connaissance de l’homme au sable. Souvent je me glissai avec vitesse de ma chambre dans le corridor après que ma mère s’était éloignée, mais sans rien pouvoir découvrir; car toujours l'homme au sable était entré lorsque j’atteignais la place d’où j’aurais pu le voir au passage. Enfin, cédant à une impulsion irrésistible, je résolus de me cacher dans la chambre même de mon père, et d’y attendre l’arrivée de l’homme au sable. Un jour, au silence de mon père et à la tristesse de ma mère, je pressentis que l’homme au sable viendrait; je prétextai donc une grande lassitude pour quitter la chambre un peu avant neuf heures, et je me cachai dans un coin tout près de la porte. Peu après, celle de la maison s’ouvrit en craquant, puis se referma. Un pas lourd, lent
et sonore, traversa le vestibule, se dirigeant vers l’escalier. Ma mère passa rapidement avec ma sœur devant moi. J’ouvris tout doucement la porte du cabiuet de mon père. Il était assis comme d’habilude, silencieux et immobile, le dos tourné à la porte, et ne me remarqua pas. Je fus bientôt caché dans une armoire à portemanteau fermée par un rideau seulement. Le bruit de la pesante démarche approchait de plus en plus. On entendait au dehors tousser, murmurer et traîner ies pieds d’une façon étrange. Mon cœur palpitait de crainte et d’attente. Derrière la porte un pas retentit : la sonnette est ébranlée violemment, la porte brusquement ouverte. Je m’enhardis non sans peine, et j’entr’ouvre le rideau avec précaution. L’homme au sable est devant mon père, au milieu de la chambre; la clarté des flambeaux rayonne sur son visage; l’homme
au sable , le terrible homme au sable, c’est le vieil avocat
Coppélius, qui dîne quelquefois chez nous. Mais la figure la plus abominable n’aurait pu me causer une horreur plus profonde que celle de Coppélius.
Figure-toi un grand homme à larges épaules, avec une tète difforme, un visage d’un jaune terreux , des sourcils gris très épais sous lesquels brillBut deux yeux de chat, avec un long nez recourbé sur la lèvre supérieure. Sa bouche de travers se contracte souvent d’un rire sardonique; alors apparaissent sur les pommettes de ses joues deux taches d’uu rouge foncé, et un sifflement très-extraordinaire se fait passage à (ravers ses dents serrées. Coppélius portait constamment un habit gris cendré, coupé à l’antique mode, la veste et la culotte pareilles, et avec cela des bas noirs et de petites boudes à pierreries sur ses souliers. Sa petite perruque lui couvrait à peine le sommet de la tête, les rouleaux étaient loin d’atteindre à ses grandes oreilles rouges, et une large bourse cousue se détachait de sa nuque, laissant à découvert la boucle d’argent qui assujettissait sa cravate chiffonnée. Toute sa personne, en un mot, était affreuse et repoussante. Mais ce qui nous déplaisait le plus en Ini, c’étaient ses gros doigts osseux et velus, au point que nous ne voulions plus de ce qu'il avait touché de ses mains. 11 s’en était aperçu, et ce fut alors une jouissance pour lui quand notre bonne mère nous mettait à la dérobée sur notre assiette un morceau de gâteau ou quelque fruit confit, d’y porter la main sous quelque prétexte, de sorte que, les larmes aux yeux ,
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nous rebations de dégoût et d'Iiorreur les friandises qni de> valent nous combler d’aise. Il en faisait autant lorsque notre père, aux jours de fête, nous avait versé un petit verre de vio sucré; il passait vite sa main par-dessus, ou même il portait parfois le verre à ses lèvres bleuâtres, et riait d’un air vraiment diabolique à voir notre répugnance muette et les sanglots élouflës qni manifestaient notre dégoût. De plus, il ne nous appelait jamais que ses petites bétes, et il nous était défendu de nous plaindre et même d’ouvrir la bouche devant lui pour quelque motif que ce fût. Notre mère paraissait redouter autant que nous cet affreux Goppélius. Quant à mon père, il se conduisait en sa présence avec les signes de la plus grande humilité. L’idée me vint tout d’abord que l’homme au sable ne pouvait être une autre créature que cet odieux Goppélius; et an lien du personnage bizarre des contes de notre bonne mère , je voyais en lui quelque chose de satanique et d’infernal qui devait attirer sur nous quelque affreux malheur.
Geperidant la crainte d’être surpris me fît étouffer l’expression de ma frayeur, et je me blottis mieux que jamais au fond de l’armoire, ne laissant d’espace que ce qu’il en fallait pour pénétrer du regard la scène qui allait avoir lieu.
Mon père fil à Goppélius un accueil des plus cérémonieux.
— a Allons, » s’écria celui-ci d’une voix rauque, « allons, à l’œuvre! » et en même temps il se dépouilla de son habit. Mon père suivit son exemple, et tous deux se revêtirent de blouses d’une étoffe sombre qu’ils tirèrent d’un enfoncement pratiqué dans la muraille, et dans lequel j’aperçus un fourneau. Goppélius s’en approcha, et presque aussitôt une flamme bleuâtre qui jaillit sous ses doigts éclaira la chambre d’un reflet diabolique. Des instruments de chimie étaient épars çâ et là sur les dalles. Lorsque mon père se pencha sur le creuset en fusion, sa figure prit tout à coup une étrange physionomie; ses traits, crispés par une douleur intime, avaient quelque chose du masque odieux de Goppélius. Gelui-ci fouillait avec des pinces la matière ardente, et il en relirait des lingots de métal étincelant qu’il battait sur rcnclumc. Je croyais à tout moment voir sautiller des têtes humaines, mais privées de leurs yeux.
— « Des yeux! des yeux! » hurlait Goppélius. Je ne pus en ouïr davantage ; mon émotion était si forte, que perdant connaissance je tombai roide sur le plancher. Le bruit de ma
chute flt tressaillir mon père. Coppélius se jeta sur moi , ro’en> leva de terre en grinçant des dents, et me tendit au-dessus de la flamme du creuset, de telle sorte qu’elle commençait à me brûler les cheveux. — «Ah! voilà donc des yeux, des yeux d’enfant!» s’écriait Coppélius en tirant du foyer des charbons ardents qu’il voulait mettre .sur mes paupières. Mon père s’efforçait de le retenir. — « Maître, matirc, » s’écriait-il , « épargne mon Nathanaël!» — « Soit, » dit Coppélius, «je vais alors étudier la nervure de ses pieds et de ses mains. » Il se mit alors à me faire craquer si rudement les jointures des membres, qu’il me semblait être déjà tout disloqué. Puis tout devint autour de moi silencieux et obscur, et je ne sentis plus rien. Au sortir de ce second évanouissement, la douce haleine de ma mère réchauffait mes lèvres glacées. — « L’homme au sable est-il encore là?» demandai-je en balbutiant. — «Non, cher petit ange,» dit ma mère, « il est parti , et il ne te fera jamais de mal ; ne le redoute point, car à présent je ne te quitterai plus! » Et la bonne, l’excellente femme me pressait sur sou sein avec des convulsions de tendresse mêlée d’effroi.
T’expliques-tu, Lolhar, le secret de cette aventure? Une fièvre ardente me saisit, et je restai près de six .semaines entre la vie et la mort; et dans mes accès de délire, je croyais toujours revoir l’homme au sable sous les traits de Coppélius. Mais ce n’est point là le plus fatal de mon liisloire. Écoute encore. Depuis un an on ne voyait plus Coppélius, et des gens prétendaient qu’il avait quitté la ville. Mon père avait repris peu à peu sa gaieté vive et ses habitudes de calme et de tendresse paternelle. Mais un soir, comme neuf heures sonnaient au beffroi voisin, nous entendons la porte de la maison crier sur ses gonds rouillés, et puis des pas lourds comme des coups de marteau sur une enclume de fer se mettent à gravir l’escalier.— « C’est Coppélius! » s’écrie ma mère en pâlissant. — « Oui, c’est Coppélius, » murmure mon père d’une voix brisée; tt mais c’est la dernière fois que nous devons nous voir, je vous le promets. Mère, va coucher tes enfants, et bonne nuit. » Je me laissai conduire par ma mère, je me couchai; mais à peine fus-je au lit sans lumière, que ma respiration s’oppressa, et des visions sinistres accouraient de toutes parts m’assiéger. J’étais depuis longtemps dans cet état d’angoisse et d’hallucination lorsque, minuit sonnant, un bruit pareil à la détonation
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d’ane arme à fea fit trembler la maison. Qaelqa’un passa en courant devant ma chambre, et puis j’entendis se refermer avec fracas la porte extérieure de la maison. Je saute hors du lit, je m’élance dans le corridor; des cris déchirants partaient de la chambre de mon père, d’où s’échappait par tourbillon une fumée noire et infecte; la servante criait: — «Ah! mou maître, mon pauvre maître ! »
Devant l’àtre enOammé gisait le cadavre de mon père, noirci et mutilé d’une manière affreuse. Ma sœur et ma mère, penchées sur lui, poussaient des cris lamentables. — «Coppéliusl Coppélius! » m’écriai-je, « lu as tué mon père! » et je tombai presque sans vie.
Deux jours après, quand on déposa mon pauvre père dans le cercueil, ses traits avaient repris, malgré les ravages de la mort, le calme et la paix qu'ils avaient autrefois; et noos espérâmes que Dieu avait pardonné à son âme, et l’avait appelée à lui malgré ses rapports avec Coppélius.
L’explosion avait éveillé le voisinage : l’événement de cette nuit fut dès le lendemain l’objet des conversations de toute la ville. Les juges lancèrent un ordre d’arrestation contre Coppélius, que la voix publique accusait de meurtre ; mais le misérable avait disparu sans qu’on pût savoir quelle route il avait prise.
El maintenant, cher Lothar, quand tu sauras que le marchand de baromètres qui me rendit visite n’était autre que ce maudit Coppélius, lu ne diras sans doute plus que je me torture l’esprit pour chercher dans les incidents les plus ordinaires des présages de malheur. J’ai bien reconnu les traits, la taille et la voix de Coppélius; il se fait passer pour un mécanicien piémontàis, et s’est donné le nom de Giuseppe Coppola; mais je l’ai bien reconnu, et je vengerai la mort de mon père.