CLARA A NATHANAËL
Bien que depuis longtemps tu ne m'aies pas écrit, je crois, mon bien-aimé , que tu n’as pas encore bauni mon souvenir de ton cœur et de la pensée; car l’autre jour, eu écrivant à mon frère, tu mis sur l'enveloppe mon adresse et mon nom. Grâce à celte distraction, j'ai ouvert ta lettre la première, et ce n’est qu'en relisant les premières lignes que j’ai reconnu ton erreur.
J’nurais dû ne pas lire un mot de plus, et porler la lettre à mon frère. Mais le début de l’iiistoire que tu lui racontais m’avait saisie d’une telle curiosité que j'en avais des éblouissements. Ce Goppélius est un personnage épouvantable. J’ignorais Jusqu’à ce jour l’atTreux accident qui t’a privé de ton père chéri. Ce maudit marchand de baromètres que tu appelles Giuseppe Coppola, et qui, dis-tu, ressemble si fatalement à Coppélius, m’a poursuivie tout on jour comme un spectre menaçant. J’en ai rêvé dans mon sommeil, et je me suis réveillée plusieurs fois en sursaut en poussant des cris de frayeur. Pourtant ne te fâche pas, mon ami, si tu apprends par la réponse de Lothar que, dès le lendemain, j’avais retrouvé ma sérénité d’esprit et chassé les fantômes de mon imagination. Je t’avoue que le surnaturel ne me parait guère admissible dans cette histoire. Coppélius pouvait être la plus repoussante des créatures , et je conçois ton aversion d’enfant pour sa figure sauvage. Tu en as fait la personnification de l’homme au sahle. C’est le jeu d’un tendre esprit frappé par des contes de nourrice. Les entrevues nocturnes de Coppélius avec ton père n’avaient sûrement pour bot que des opérations d’alchimie. Ta mère s’en atïligeait, parce que ce travail devait occasionner beaucoup de dépense, sans jamais rien produire, et parce qn’aussi ton père, absorbé par cette passion de faire de l’or et de chercher la pierre philosophale, négligeait les affaires de sa maison et ses affections de famille. La mort de ton père me parait le résultat d’une imprudence. Certaines combinaisons de matières mises en fusion peuvent déterminer une explosion plus ou moins redoutable ; je tiens celle particularité d’un chimiste qui m’a nommé à cette occasion une foule de substances ornées d’un catalogne de noms bizarres dont je te fais grâce, parce que je les ai moimême oubliés.
Je sais que tu vas prendre en pitié ta pauvre Clara, qui ne croit pas au fantastique, et qui ne voit le monde qu'avec des yeux fort ordinaires. Àh! mon cher Nathanaël, existe-t-il donc une puissance occulte douée d’un tel ascendant sur notre nature qu’elle puisse nous entraîner par une force irrésistible dans une voie de désastres et de malheur? Non , Dieu nous a donné la lumière de l’esprit et la pierre de touche de la conscience , afin que leur secours nous fasse reconnaître partout, et quelque forqae qu’il revête, l’ennemi qui rôde autour de no-
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tre destinée. Si nons marchons d’un pas ferme, et l’œil an ciel, sur la voie droite de la vertu, la puissance occulte s’épuise en vains efforts pour nous attirer dans ses pièges. 11 peui arriver que par moments notre imagination se laisse fasciner par des fantômes trompeurs qui prennent à nos sens les apparences d’une réalité menaçante; mais ces fantômes ne sont que nos pensées altérées par une espèce de fièvre qui leur prête des formes bizarres empruntées, selon nos dispositions du moment, aux notions que nous nous sommes faites du ciel on de l’enfer. Voilà, mon bon Nathanaël , comment mon frère et moi nous traitons ces hautes questions de puissances occultes. Tu vois que les mystères ne font pas peur à tout le monde, et qu’il y a même des jeunes filles assez hardies pour raisonner au lieu d’avoir peur. Chasse donc, je t’en supplie, de ta mémoire les vilaines figures de Coppélius et du marchand de baromètres Giuseppe Goppola. Si la lettre ne portait à chaque ligne le cachet d’une grande exaltation, je me réjouirais bien de dire tout ce qui m’est venu de drôle à l’esprit à propos de l’homme au sable et de Coppélius, l’avocat-brocanteor de baromètres. Mais ce sera pour une antre fois.
Si tes frayeurs te reprennent, viens te cacher sous mes ailes ; je serai ton bon génie, et je ne sais rien de plus efficace qu’un joyeux éclat de rire pour chasser à tout jamais les monstres fantastiques. A toi toujours, Tunique aimé de mon cœur I
NATBIKAEL A LOTHAR.
Jt
Je suis fort contrarié, cher ami, que, grâce à ma sotte distraction , Clara ait lu la lettre que je t’écrivais. La malicieuse jeune fille s’est moquée de moi de toutes ses forces ; et pourtant, malgré ses beaux raisonnements contre ce qu’elle appelle ma fascination , je suis sûr de ce que mes yeux ont vu.
Du reste, j’ai reconnu que le marchand de baromètres et Tavocat Coppélius sont deux êtres tout à fait distincts. Je prends ici des leçons d’un célèbre physicien qui se nomme Spalanzani, et qui est d’origine italienne. Cet homme connaît depuis longtemps Giuseppe Coppola, qui a d’ailleurs l’accent piémontais. Coppélius était allemand , très-allemand. Et maintenant regardez-moi, ta sœur et toi, mon ami, comme on songe-creux;
je ne puis efTacer de mon esprit l’impression de la fatale ressemblance qui m’avait frappé d’abord. Spalanzani est un personnage assez extraordinaire. Figure-toi un petit homme tourné en boule, les os de la face très-saillants, le nez fin comme une lame de rasoir, les lèvres un peu contournées , et les yeux luisants comme une paire d’cscarboucles. Dernièrement je montais chez lui pour assister à' quelques expériences, lorsqu’en passant sous le vestibule je m’aperçois que le rideau vert d’une cloison vitrée n’est pas fermé avec le soin ordinaire. Je m’approche machinalement, je regarde : une femme magnifique est assise dans la chambre devant une petite table sur laquelle elle appuie ses bras charmants. Son altitude était tournée vers moi, de telle sorte que mes yeux pouvaient rencontrer les siens, et je remarquai avec une surprise mêlée d’un secret effroi que ses prunelles étaient sans regard. On eût dit, à la voir ainsi, qu’elle dormait les yeux ouverts. Je me glissai, le cœur serré et la tète en feu, dans la salle où un nombreux auditoire attendait déjà les leçons du piofesseur. Quelqu’un m’apprit que la femme mystérieuse était Olympia , la fille de Spalanzani, qu'il tient presque séquestrée chez lui. Peut-être que cette belle fille est idiote, ou que Spalanzani a quelque autre motif très-légitime d'en agir ainsi ; c’est ce dont je veux m’informer. Mais à quoi bon te fatiguer davantage de toutes mes billevesées? nous causerons bientdt de vive voix et mieux à l’aise. Dans quinze jours, au plus lard, cher ami, je serai près de loi, près de Clara, et ma pauvre imagination se calmera sous l’influence heureuse de son doux regard.
Au revoir, ami... '
L’hisloire des merveilleuses aventures de l’étudiant Nathanaël pourrait bien commencer à l'endroit où il donne au diable le marchand de baromètres. Les trois lettres que mon ami Lothar a bien voulu me communiquer sont comme trois coups de pinceau jetés au hasard sur la toile. 11 s'agit d'esquis^ser des traits, et de faire ensuite do coloris. Entrons en matière.
Peu de temps après la mort du père de Nathanaël , Clara et Lothar, deux enfants d'un parent éloigné que sa mort laissait orphelins, furent recueillis dans la maison de lu mère de notre
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héros. Clara et Nathanaël s’éprirent avec l’âge d'an matael et doux penchanl. Us étaient fiancés, lorsque Nathanaël partit pour la ville de G..., où il devait finir ses éludes , et où nous venons de le voir assistant au cours de physique du professeur Spalauzani.
Clara n'était point belle dans l’acception vulgaire de ce mot. L'n peintre n’eùt trouvé dans les contours de sa taille, de ses épaules et de sa poitrine qu’un excès de chasteté ; mais il fallait admirer sa magnifique chevelure de Madeleine, dentelle s’enveloppait comme d'un voile, et l’éclat de sa peau satinée effaçait la blancheur de la neige. Un fanatique de beauté s’était avisé de comparer les yeux de Clara aux lacs bleus de Huisdaël, dont le miroir limpide reflète avec un charme si pur les bois, les près et les fleurs, tous les poétiques aspects du plus riche paysage. A ces grâces naturelles , la jeune fille joignait une imaginalion vive et brillante, un cœur sensible et aifectueux qui n’excluait pas le positif de la raison, comme sa lettre précitée nous en a fourni la preuve. Les esprits romanesques ne parvenaient à rien moins qu’à lui plaire ; elle discutait peu avec les phraseurs, mais son regard plein de malice leur disait fort éloquemment : Mes chers amis, vous faites des frais bien superflus pour m’eniralner dans votre monde imaginaire. — Cette manière d’être et de raisonner les choses de la vie faisait juger diversement le caractère de Clara. Les uns l’accusaient d’insensibilité et de prosaïsme ; mais lésâmes d’élite admiraient sous cette froide écorce un sens exquis de délicatesse et de pureté. Mais nul n'aimait Clara comme l’aimait Nathanaël, en dépit de son exaltation avide du merveilleux. La jeune fille payait son affection du plus tendre retour. Lorsque Nathanaël arriva de G..., à l’époque qu’il avait annoncée à Lolhar, elle vola dans ses bras avec une joie ineffable; et tel fut en réalité l’effet de ce rapprochement, que du jour où Nathanaël revit sa bien-aimée, il chassa de sou souvenir sans nulle peine et Coppélius et Coppola.
Nathanaël avait pourtant raison quand il écrivait à son ami Lolhar que l’apparition du maudit brocanteur Giuseppe Coppola avait jeté un sort fatal sur sa destinée. Son caractère s’était empreint d’une sombre rêverie, et son humeur, jusque-là si joyeuse, s’était tout à coup transformée en un spleen rongeur qui le faisait lentement dépérir. Ses méditations mysti-
ques, dont rien ne parvenait plus à lo faire sortir, cansaient de grands ennuis à la pauvre Clara ; elle était forcée de reconnaître que toute la sagesse de ses raisonnements ne sufflsait plus à lutter contre le mal moral qui tuait son bien-aimé. Un jour que Nathanaël se plaignait très-sérieusement de voirsans cesse le monstrueux Coppélius se dresser entre loi et ses espérances de bonheur à venir, elle lui dit tristement : — a Mon ami, je crois en effet que ce vilain original est devenu ton mauvais génie; mais il ne faut t’eu prendre qu’à toi-même; sa puissance n’existe que dans ta crédulité. » — Celte lutte d’esprit contrariait Nathanaël sans guérir ses lugubres préoccupations, et peu à peu, dans son dépit, il vint jusqu’à faire descendre Clara au rang de ces créatures inférieures dont le regard privé de ieconde vue ne sait pas pénétrer les arcanes de la nature invisible. Dès le matin, il s’efforçait de la convertir à ses idées, et lui lisait des traités de philosophie occulte pendant qu’elle s’occupait des prosaïques apprêts do déjeuner. — « Mais, » loi disait alors la bonne Clara , « je crois en vérité que tu es le mauvais génie de mon café ; car s’il faut que j’abandonne tous les soins du ménage pour passer mon temps à t’écouter discourir, l’eau va bouillir, le café s’en ira dans les cendres, et alors adieu le déjeuner I » Nathanaël, furieux de se voir si mal compris, fermait alors ses livres avec colère; il allait s’enfermer dans sa chambre, et on ne le revoyait plus de tout le jour. L’ennui s'emparait des réunions de famille, et le désaccord se mettait entre les cœurs de deux êtres qui avaient été si bien créés pour s’adorer et vivre toute une vie de mutuel bonheur. Et cependant le temps marchait , marchait toujours, et il emportait avec lui quelques-unes des excentricités du pauvre Nathanaël, qui voyait l’image odieuse de Coppélius fuir graduellement dans un vague lointain. Notre jeune malade chercha dans la poésie une distraction à ses pensées fatales. Un jour il courut vers Clara, un gros manuscrit à la main : c'était un vrai poëme où il avait versé à flots toutes ses impressions , tous ses rêves, toutes les souffrances de sa pensée fiévreuse. Il commença sa lecture sous la tonnelle du jardin ; l’air était embaumé des tièdes senteurs du soir; le soleil couchant dorait la cime des arbres de rayons adoucis. Nathanaël ouvrait son cahier, tandis que Clara tricotait, se promettant bien de former l’oreille à une œuvre qu’elle jugeait devoir être
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fort eonnyense. Mais, qaaod les premières pages furent acbe» vées . elle sentit en elle-même une agitation singulière ; son ouvrage lui tomba des mains; elle resta l’œil fixe, tout absorbée dans la contemplation de Nathanaël , que dominait avec une force irrésistible l’entratnement d’une poésie déliranlërSa lecture achevée , le jeune homme jeta loin de lui son manuscrit. et,Jes yeux pleins de larmes, la poitrine gonOée de sanglots, il se pencha vers Clara, dont il pressa les mains dans une étreinte convulsive en s’écriant d’une voix désespérée : — « Ah I Clara, Clara! » La bonne fille le regarda avec une tendre pitié : — « Mon bien-aimé, » lui dit-elle, « ton poëme est absurde, jette au feu cette œuvre maudite ! » Nathanaël se leva d’un bond : — « Folle créature, » lui dit-il en la couvrantd’un regard sombre, « automate sans puissance et sans âme!... » Et il se sauva en courant. Clara resta tout éplorée. — a Hélas I » se disait-elle, « il ne m’a jamais aimée, car il ne sait pas me comprendre, et il me méprise. »
En ce moment,' Lothar parut sous la tonnelle; il força sa sœur désolée à lui dire la cause de ses larmes, car il aimait sa sœur avec des tendresses infinies. Deux minutes après, il était à la poursuite de Nathanaël, le rejoignit et lui fit des reproches amers, auxquels Nathanaël répondit avec violence. Ils échangèrent tous deux des provocations terribles et se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, dès l’aube, derrière le mur du jardin. Le reste du jour ils restèrent sombres et muets l’un devant l’autre. Mais Clara avait tout deviné, elle avait aperçu préparer les épées de combat ; et elle se mourait de peur et d’épouvante en face du danger qui allait lui ravir son frère et son fiancé. A l’heure dite, les épées nues étaient jetées sur le gazon qu’elles allaient abreuver de sang. Lothar et Nathanaël avaient déjà jeté bas leurs habits ; ils avaient tous deux l’œil en feu et la menace sur les lèvres; et ils allaient se mettre en garde lorsque Clara, tout échevelée, accourut se jeter au milieu d’eux en criant : — « Tuez-moi donc , car c’est pour moi que vous allez vous égorger ; et , quel que soit celui des deux qui succombe dans cet atroce duel, je jure de ne pas lui survivre! » Son frère jeta loin de lui son épée, et Nathanaël tomba aux pieds de Clara : — « Pardonne-moi, cher ange, » lui disait-il en pleurant; « pardonnez-moi aussi, Lothar; je suis coupable envers vous deuxl Mais vous savez si je vous aime,
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mes plears et mon repentir le prouvent assez! » Le frère et la sœur le relevèrent, et ils mêlèrent ensemble leurs larmes et leurs serments nouveaux d’éternelle afliection.
A partir de ce jour, Nathanaël se sentit le cœur un peu soulagé. La tendresse des êtres qu'il aimait avait chassé de son cerveau une partie des vapeurs qui le troublaient. Il passa encore trois jours au milieu d’eiix avant de retourner à G..., où le rappelait sa dernière année d'études universitaires ; après quoi il devait .se fixer pour toujours dans sa ville natale auprès de sa bien-aimée.
La mère de Nathanaël ignorait le désordre que le souvenir de Coppélios avait jeté dans l’esprit de son fils. On lui avait caché avec soin ce triste secret pour ne pas l’affliger, car elle ne cessait de pleurer la mort de son mari ; et le nom seul de Coppélius, prononcé devant elle, lui aurait causé des accès de désespoir.
Nathanaël, de retour à G..., trouva la maison qu’il avait habitée brûlée de fond en comble ; il n’en restait plus que deux ou trois pans de mur tout noircis et calcinés par la flamme. L’incendie s’était déclaré dans l’officine d’un apothicaire. Plusieurs amis de Nathanaël, voisins de ce lieu de désastre, s’etaieut dévoués en son absence pour sauver ses hardes, scs instruments de physique et des papiers; ils avaient serré ce dépôt dans une autre chambre qu’ils avaient louée au nom de l’étudiant. Celle chambre était située en face de l’appartement du professeur Spalaiizani. De la fenêtre le regard plongeait à l’ai.se dans le cabinet où souvent, quand les rideaux étaient ouverts, on pouvait remarquer Olympia muette et assise dans une attitude immobile. Nathanaël s’étonna d’abord de l’étrange fixité de la posture qu’OIympia gardait durant des heures entières devant la petite table sur laquelle ses bras reposaient appuyés. La contemplation de cette magnifique créature produisit sur Nathanaël un effet électrique. Mais l'amour fidèle de Clara reraplis.sait son âme et la préservait des séductions de l’austère Olympia; aussi notre ami ne jetait-il qu’à de longs intervalles quelques regards presque distraits vers l’asile qu’habitait cette belle statue. On de ses premiers soins était d’écrire une longue
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leüre à sa fiancée, lorsqu’il vit apparaître tout à coup la figure désagréable de Coppola. Un frémissement nerveux parcourut tous ses sens ; mais bienlôt, se rappelant les arguments de Clara contre ses illusions et les renseignements qu’il tenait du professeur Spalanzani au sujet de Coppola, il eut presque honte de son premier mouvement d'effroi; et d’une voix aussi calme qu’il put la faire, — « Mon ami, » dit-il à l’importun visiteur, a je n’acliète point de baromètres; allez au diable, s’il vous plaît.» Mais Coppola, sans tenir compte de ce congé, entra presque au fond de la chambre, et, fixant sur l’étudiant des regards pleins d’un feu sinistre, il répondit: — «Je n’ai pas seulement des baromètres, j’ai aussi des yeux, de beaux yeux! » — «Comment, des yeux!» s’écria ^'athanaël; « fou maudit, comment peux-tu avoir des yeux?...» — « Voilà, » reprit le colporteur en ouvrant son ballot, dont il fit sortir une collection de lunettes de toutes grandeurs et de toutes couleurs de verre. Il en tirait, tirait toujours, et la table s’en couvrait à vue d’œil. Le pauvre Nathanaël crut voir des milliers de regards fantastiques se croiser en tous sens contre lui ; et plus Coppola étalait de nouvelles lunettes, comme s’il les eût tirées d’un sac inépuisable, plus notre pauvre étudiant sentait croître son malaise. Tout à coup, n'y pouvant plus tenir, il sauta à la gorge du brocanteur, qui, reculant tout effrayé, rengaina ses lunettes en lui criant: — « Miséricorde ! mon cher monsieur, comme vous y tillez! Si ces verres ne vous vont pas, ce n’est pas une raison pour m’étrangler. Peut-être aimeriez-vous mieux des lorgnettes. En voici pour tous les goûts. » Dès que les lunettes furent rentrées dans le sac, ^atllanacl redevint calme comme par enchantement. Les nouveaux objets que Coppola lui montrait n’exerraieut plus sur lui aucune fascination. Confus de .son emportement, il résolut d’acheter quelque chose au marchand pour réparer sa violence; et, choisissant une très-petite lorgnette dont la monture était d’un travail exquis, il alla, pour en faire l’essai, la braquer sur la chambre où mademoiselle Olympia Spalanzani était assise à sa place ordinaire : c’était la première fois qu’il voyait ses traits à une distance aussi rapprochée ; cette contemplation le jeta dans un long ravissement, d'où il ne fut tiré qu’à grand’peiiie par le bruit que faisait Coppola en battant la mesure sur le plancher. — « Tre zecchini, » trois ducats, disait à satiété le prosaïque mécanicien. Nathanaël se hâta de le
payer. Coppola sortit à reculons en multipliant les saluts et les remerctments ; mais à peine fut-il dans l’escalier qu’il laissa échapper un ignoble éclat de rire. — «Ce chien de voleur, » se dit Nathanaël, «m’a fait payer dix fois le prixde sa lorgnette, et le voilà qui rit de sa dupe. » 11 jeta l’instrument de côté pour achever sa lettre à Clara ; mais à peine avait-il repris la plume que l’image d’Olympia vint lui causer de si fortes distractions qu’il se leva de nouveau et alla coller scs yeux à la fenêtre de la chambre, absorbé dans une extase inetfable, jusqu’à ce que son camarade Siegmund vint le chercher pour aller à la leçon du professeur Spalanzani.
A partir de ce jour , les rideaux de la chambre d’Olympia restèrent si hermétiquement fermés , que l’amoureux étudiaut perdit son temps et sa peine dans une faction de deux jours, lorgnette en main , à sa fenêtre. Le troisième Jour, sa tête était en feu. Emporté par une espèce de délire, il courut hors de la ville; la figure d’Olympia se multipliait autour de lui comme par enchantement ; il la voyait flotter dans les airs comme une brume de neige, scintiller à travers les haies fleuries et se reproduire dans le cristal des ruisseaux. La pauvre Clara était bien oubliée ! Nathanaël s’en allait au hasard, les yeux au ciel, et, avec des sanglots dans la voix, il s’écriait : — « O mon étoile d’amour , pourquoi me laisses-tu seul ainsi sur la terre ! Loin de toi mes jours se décolorent, et ma vie se flétrit comme une fleur sous le soleil du désert!... »
Lorsque Nathanaël retourna dans sa demeure, un grand bruit se faisait chez Spalanzani. Les portes étaient ouvertes, les fenêtres avaient été enlevées de leurs gonds ; de nombreux ouvriers allaient et venaient, portant des meubles, clouant des tapisseries et faisant jouer le marteau avec une activité extraordinaire. L’ami Siegmund apprit à notre héros que le professeur Spalanzani offrait le lendemain un grand bal à tout ce que l’Université comptait de plus distingué après ses élèves, et qu’à cette occasion mademoiselle Olympia ferait sa première entrée dans le monde.
Nathanaël trouva chez lui une lettre d’invitation, et Dieu sait la joie dont il était rempli quand, à l’heure dite, il pénétra dans le salon splendidement éclairé où la plus belle société de la petite ville était déjà réunie autour du savant professeur. Olympia était parée avec une recherche et un goût exquis. Tout le
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inonde était ravi de sa beauté, et l’on ne trouvait à reprendre dans ses admirables proportions qu’une certaine onmbrure exagérée de la taille, qui semblait résulter d'un excès de pression occasionné par le corset. Cette belle personne marchait avec majesté ; mais il se mêlait à sa démarche je ne sais quelle roideor qu’on attribuait à sa timidité naturelle. Elle se mit an clavecin, et chanta un air national fort en vogue, avec un accent sonore et vibrant comme un harmonica. Nathanaël la con- • sidérait dans une sorte d’extase; mais comme il était arrivé on peu tard et n’avait pu se placer au premier rang de la foule , il tira de sa poche la petite lorgnette de Coppola et la dirigea discrètement sur les traits charmants d’Olympia. Aussitôt l’incendie se déclara avec une force irrésistible. 11 loi sembla que la belle tille de Spalanzani fixait sur lui des regards pleins d’une voluptueuse langueur ; son chaut prit à son oreille toutes les sublimes inflexions d’un écho du ciel ; puis un nuage passa devant ses yeux ; son imagination s’égara dans les sphères les plus lointaines de l’idéal, et dans on moment où il crut sentir autour de son cou la chaude étreinte de deux bras amoureux, il s’écria : — «Olympia! Olympia! » Quelques personnes voisines de Nathanaël se retournèrent et lui rirent au nez ; mais il n’y prit pas garde. Après le concert, venait le bal. Danser avec ce chefd’œuvre de beauté , n’était-ce pas le comble du bonheur possible? Mais comment oser l’inviter? Comment? je ne sais, mais le fait est qu’au bout de bien peu d’instants , on vit Nathanaël profondément incliné devant mademoiselle Olympia. Une sueur froide inonda son front lorsque de l’extrémité de ses doigts il effleura ceux d’Olympia. La main de la jeune fille était glacée comme eelle d’une morte. Nathanaël leva son regard sur les siens , il y trouva la même fixité langoureuse ; il oublia son mouvement de surprise craintive, et, enlaçant d’un bras souple la taille de la relue de la fête, il s’élança en tournoyant avec une grâce infînie parmi la foule des valseurs. Mademoiselle Olympia valsait avec une mesure et une précision qui faisaient honte à toutes les demoiselles de la petite ville. Après l’avoir reconduite à sa place, Nathanaël , en vrai lion amoureux qu'il devenait , aurait de grand cœur oherché querelle à quiconque se fût avisé de l’inviter ; mais la gravité du lieu et des personnes le retint heureusement. Il s’était assis auprès d'Olympia, et, preuaut sa main dans la sieuoe, il lui parlait de son amour en
termes délicats mais brûlants. Mais la vertuense fille ne loi répondait que par un monosyllabe guttural assez difficile à rendre : — «Aciil ach! achi» faisait-elle. Et Nathanaël, perdant la tête, lui disait t — «O femme digne de l’amour des anges l chaste reflet du bonheur des élus! laisse tomber sur moi ton doux regard! » Mais à tout cela mademoiselle Olympia ne répondait que par son perpétuel : — « Àch ! achl ach I... »
Pendant cette conversation remarquable, le professeur Spalanzani passa plusieurs fois devant nos amoureux en leur ■ adressant un sourire étrange. Peu à peu Nathanaël , malgré sa préoccupation, s’aperçut que l’éclat des lumières diminuait.
Les bougies du salon s'éteignaient successivement; la musique et la danse avaient cessé depuis longtemps, et les conviés étaient partis. — «Oh! mon Dieu ! » disait Nathanaël, u faut-il déjà nous séparer, et me sera-t-il permis de te revoir, ô mon ange? » 11 se pencha sur les mains d’Olympia pour les couvrir encore de baisers. Mais le froid de la mort se retrouva sous ses lèvres ; il frissonna de la tête aux pieds. — «Olympia, » disait -il d’une voix brisée ; «Olympia, m’aimes-tu?» et Olympia se leva comme par l’effet d’un ressort, et répondit comme toujours : — « Ach ! ach! ach ! » et elle se mit à marcher, suivie par Nathanaël, qui répétait à l’infini ses déclarations emphatiques. Olympia s’arrêta devant Spalanzani , et celui-ci dit à l’étudiant: — «Mon cher monsieur , puisque vous prenez tant de plaisir dans la conversation de ma fille, vos visites nous seront toujours fort agréables. » Nathanaël crut que le ciel s’ouvrait. 11 partit fou de joie et d’amour. Le bal du docteur Spalanzani fut longtemps l’objet de toutes les causeries et surtout de vertes critiques. Les uns relevaient avec malice maintes maladresses qui ne leur avaient pas échappé, et qui témoignaient du peu d’usage du monde que possédait .M. le professeur; les autres, et c'était le grand nombre, discutaient les imperfections de mademoiselle Olympia, et s’accordaient à la trouver stupide, ce qui justifiait suffisamment le soin que Spalanzani avait pris si longtemps de la dérober à tous les yeux. Nathanaël , en écoulant ces propos, bouillonnait de colère ; mais il n’osait éclater, de peur de compromettre sa bien-aimée et de se voir fermer au nez la porte du logis. Un jour Siegmund lui dit: «Frère, comment un homme raisonnable peut-il s’enamourer, ainsi que tu l’as fait, d’une poupée qui ne sait rien dire?... » A quoi Nathanaël répondit avec un calme
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apparent: «Comment un garçon qui a d'aussi beaux yeux n’a-t-il pas compris tout ce qu’il y a de charmes et de trésors visibles et cachés dans la personne d’Olympia? Tant mieux, frère, que tu n’aies pas vu tout cela, car tu aimerais celle Hile avec une exaltation pareille à la mienne; et je sens que je ne pourrais vivre à côté d’un rival, eùt-il été mon meilleur amil... »
Siegmund comprit que la tête de Nathanaël était fort malade; aussi chercha-t-il à le ramener à des idées moins guerroyantes.
— « La beauté,» lui dit-il, «est une chose de convention; le caprice y a souvent plus de part que la réalité. Mais ne te semble-t-il pas singulier que tous nos camarades portent le même jugement sur l’extérieur d'Olympia? S’il y a dans cette femme un ensemble de beaux traits et de formes séduisantes, peut-on disconvenir, après l’avoir examinée, que son œil est sans regard,
— que chaque mouvement qu’elle fait semble l’effet d’un rouage? Elle chante, elle joue avec mesure ; mais c’est toujours le même air avec le même accompagnement; sa danse est un mécanisme uniforme. Voilà ce que j’ai vu , ce que nous avons tous vu ; et j’en conclus que ta belle Olympia est un être surnaturel dont le secret nous sera révélé quelque jour. » Nathanaël fit on nouvel effort pour ne pas sortir de son caractère. — «Vous n’êtes tous,» dit-il à Siegmund, «que des êtres prosaïques; tout ce qu’il y a d’amour et de séductions dans Olympia ne s’est révélé qu’à moi, parce que seul j’avais des facultés assez exquises pour apprécier le trésor que m’offrait la fortune. Je conçois qu’elle vous déplaise parce qu’elle n’a rien à mêler à vos fades conversations. Le peu de mots qu’elle laisse tomber de ses lèvres est pour moi comme les hiéroglyphes du monde intime où vivent les âmes ; mais tu ne sais rien de tout cela... »
— « C’est vrai, » reprit Siegmund, « aussi je te laisse à les rêves; mais si jamais, dans le monde réel où lu redescendras tôt ou tard, tu avais besoin d’un service d’ami, souviens -toi de moi... Adieu ! » Nathanaël parut touché des derniers mots de son ami, et les deux jeunes gens échangèrent , avant de se séparer, une cordiale poignée de main.
Clara, la bonne Clara, était aussi bien oubliée que si elle n’eût jamais existé. Lothar avait également disparu du souvenir de Nathanaël. Le pauvre garçon passait toutes ses journées à côté d’Olympia; il venait lui lire des vers, des poëmes, des ballades , des traités de psycliologie à perle de vue. La belle
34 s CONTES FANTASTIQUES.
personne éconlait tout cela avec une patience, avec une impassibilité fantastiques. Elle regardait son amant avec ses deux yeux noirs éternellement fixes; et quand Nathanaël, enfiammé par le regard, tombait à ses genoux et baisait ses mains on ses lèvres , elle disait toujours : — a Acii ! ach ! ach I » et quand il s’en retournait chez lui , elle ajoutait : — « Bonne nuit, mon bien-aimé I » Ce peu de mots ouvraient à Nathanaël le monde infini des amours platoniqnés ; il s’imaginait penser, agir et sentir pour Olympia, et il admirait celte puissance d’amour qui avait attiré en lui-méme l’àme et les facultés d’Olympia. Quelquefois il retrouvait des moments lucides, et alors il songeait à l’immobilité étrange de la jeune fille; mais il se disait aussitôt : — « Qu’est-ce que des mots ? de vains sons qui éclatent et s’évanouissent? mais le regard d'Olympia dit plus de. choses que tontes les éloquences de la terrel... n
Le professeur Spalanzani semblait prendre un singulier intérêt aux relations quotidiennes qui existaient entre sa fille et Nathanaël; il prodiguait à l’étudiant les témoignages de la plus cordiale bienveillance , et l’enhardit si bien , qu’un jour notre héros, armé de toute sa résolution pour frapper un grand coup, décida qu’il lui demanderait sans plus larder, et avec toute la gravité convenable , l’honneur d’aspirer à la main d’Olympia. Pour être plus sûr de son fait, il crut nécessaire, avant tout, d’adresser à la dame de ses pensées une déclaration définitive; et pour lui donner un cachet plus solennel , il chercha dans une cassette un anneau d’or qu’il tenait de sa mère et qu’il voulait mettre au doigt d’Olympia en guise de fiançailles. H trouva dans la cassette les lettres de Lothar et de Clara, les éparpilla avec impatience , trouva l'anneau et courut chez le professeur.
Quand il fut arrivé au-dessus de l'escalier, il entendit un vacarme éponvantahle dans l’appartement de Spalanzani. A travers des piétinements , des cliquetis métalliques et des coups violemment heurtés contre les cloisons du logis, il discerna deux voix qui hurlaient d’atroces malédictions...
— a Vas-tu lâcher, misérable I » — «Oses-tu m’enlever mon sang et ma vie ? » — « C’est mon oeuvre de prédilection 1 » — « Moi , j’ai fait les yeux I » — a Moi , les ressorts du mécanisme! » — a Va au diable, maudit faiseur d’horloges! » — c Satan! arrête! Animal d’enfer, rends-moi mon bien ! — c Hal
COPPÉLIDS. 349
ha! ha!...n Or, ces deux voix formidables appartenaient à Spalanzani et à Coppélius. Natlianaël, hors de lui, donna un coup de pied dans la porte et s’élança dans la chambre au milieu des combattants. Le professeur tirait par les épaules, et l’italien Coppola par les jambes, une femme qu’ils s’arrachaient avec rage.
— n Horreur!... » s’écria Nathanaël, « c’est Olympia! » Et il allait sauter à la gorge de Coppola, lorsque celui-ci, doué d’une force d’Hercule, força, par une dernière secousse, son antagoniste à lâcher prise ; et, soulevant la femme de ses bras nerveux, en déchargea un si rude coup sur la tète du professeur, que le pauvre homme, presque assommé, alla mesurer ta terre à dix pas, en brisant dans sa chute une table couverte d’une foule de flacons, de cornues, d’alambics et d’instruments. Profitant de ce désordre, Coppola jeta Olympia sur ses épaules, et disparut en riant d’un rire de démon, et l’on entendit jusqu’au bas de l’escalier les jambes d’Olympia battre les marches avec un cliquetis de castagnettes.
La tète d’Olympia était restée snr le champ de bataille. Nathanaël reconnut avec effroi que c’était une figure de cire; les yeux d’émail s’étaient brisés. Le malheureux Spalanzani gisait au milieu des éclats de verre qui avaient criblé de blessures saignantes ses bras, son visage et sa poitrine. — « Coppélius! Coppélius! » s’écriait-il d’une voix dolente. — «Maudit voleur! tu m’enlèves le fruit de vingt ans d’étude et de travail 1 Mais, c’est égal, je lui ai pris les yeux I Oui, les voilà ! » Nathanaël vil alors à ses pieds deux yenx sanglants qui le regardaient avec fixité. Spalanzani les ramassa et les lui jeta de telle sorte qu’ils vinrent frapper son estomac. Aussitôt, Nathanaël, saisi d’un accès de folie, se mit à crier les choses les plus incohérentes, et, se ruant sur le professeur, il allait l’étrangler si les voisins, accourus au bruit de la scène qui venait d’avoir lieu, ne s'étaient emparés de la personne de l'étudiant, qu’il fallut garrotter étroitement pour empêcher qu’il ne fil quelque malheur. On le porta à l’Iiôpital des fous, et son ami Siegmund le suivit en pleurant.
Le célèbre professeur Spalanzani se rélablit en peu de temps, car aucune de ses blessures n’offrait la moindre gravité. Mais aussitôt qu’il put supporter un déplacement, il lui fallut quitter la ville, car tous les étudiants do TUniversilé, qui avaient été
témoins de la mystification jouée à Nathanaël . avaient jnré de tirer une vengeance terrible du mécanicien italien qui s’était permis d'abuser avec un mannequin des personnes naturelles aussi recommandables que les habitants et écoliers de la ville de G.... Quelques légistes avaient même ouvert l’avis d’intenter un procès criminel à Spalanzani comme coupable de la folie qui venait de retrancher Nathanaël du sein de la société. Mais le professeur avait filé à temps, et on ne revit pas davantage le marchand de baromètres, de lunettes et de lorgnettes, Giuseppe Coppola.
Quand, à force de soins, Nathanaël reprit un peu de raison, il lui sembla qu’il sortait d’un long cauchemar; il se retrouva dans sa chambre de la maison paternelle : sa mère, la bonne Clara et Lothar pleuraientautour de son lit. Dès qu'il rouvrit les yeux, Clara lui parla la première : — « Tu nous es rendu, » lui dit-elle, a ô mon bien-aimé ! te voilà guéri par nos soins d’une cruelle maladie. » — « Clara! Clara! » murmura Nathanaël, en promenant sur tous les objets qui l’environnaient un regard étonné, comme s’il cherchait à rappeler des souvenirs. Siegrnund, qui n’avait pas voulu quitter son ami malade, entra dans la chambre et vint lui serrer la main. Quelques jours de douce convalescence achevèrent la guérison de l’étudiant. Quand il fut complètement rétabli, on lui apprit qu’un vieil oncle qui, de son vivant, avait toujours paru fort pauvre et trèsavare, venait de mourir, laissant à ses héritiers une petite maison champêtre, non loin de la ville, avec un cotTre-fort assez bien garni. C’est là que toute la famille se proposait d’aller vivre au sein d’une paisible retraite. Ou fixa le jour de l’installation, et avant le départ on parcourut la ville pour y faire les dernières emplettes nécessaires, afin de n’y pas revenir de longtemps. Comme on passait sur la place de l’église, — « Cher bienaimé, » dit Clara, « ne veux-tu pas que nous montions sur le betTroi pour contempler encore les montagnes et les forêts lointaines?... » Nathanaël trouva l'idée charmante, et ils montèrent seuls; la vieille mère retournait à la maison, et Lothar, peu soucieux de grimper deux ou trois cents degrés de pierre, voulut attendre au pied de la tour.
Les deux amants, appuyés sur la balustrade du beffroi, s’enivraient du poétique spectacle qui se déroulait sous leurs yeux. Les cimes des grands bois se courbaient comme des vagues d’eau verte , et les montagnes se découpaient comme