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CHAPITRE X

Mon oncle était déjà depuis longtemps dans son lit. Je restai dans la salle, je tombai à genoux, je pleurai, je répétai à haute voix le nom de ma bien-aimée ; bref, je m'abandonnai à toutes les folies d'un extravagant amoureux, et je ne revins à la raison qu'en entendant la voix du vieillard. « Neveu, me disait-il, es-tu fou, ou attaquestu encore un loup ? Tâche, je t'en prie, de te coucher et de dormir. » Je me mis au lit avec la ferme intention de ne rêver qu'à Séraphine.

Il était environ minuit, et je n'avais pu parvenir encore k m'endormir, lorsque j'entendis le bruit confus de plusieurs voix éloignées, des gens qui couraient çà et là, des portes qu'on ouvrait et qu'on refermait. J'écoute, je distingue des pas retentissants dans le corridor; la salle s'ouvre ; bientôt on frappe à la porte de notre chambre.

« Qui est là? » m'écriai-je.

Une voix du dehors répond : « Monsieur le justicier ! monsieur le justicier, levez-vous ! levez-vousJ »

Je reconnais la voix de François. Je lui demande si le feu est au château. Mon oncle se réveille à ces mots, et dit :

a Est-ce le feu, ou bien le diable est-il encore déchaîné î

— Levez-vous, monsieur le justicier, répète François ; M. le baron veut vous parler.

— Que me veut le baron à cette heure ? ne sait-il pas que les afi'aires de justice sont au lit avec le justicier, et doivent dormir aussi bien que lui ?

— Hélas ! répliqua François d'un ton lamentable, madame la baronne est mortellement malade. »

Je me lève en poussant un cri de terreur.

a Ouvre la porte à François, » me dit mon oncle.

Je me précipite avec une sorte d'égarement dans la chambre, et je ne puis trouver ni la porte ni la serrure. Mon oncle vient m'aider. François apparaît, le visage pâle et décomposé, et allume nos bougies. A peine achevionsnous de nous habiller, que nous entendons dans la salle voisine le baron qui s'écrie ; « Puis-je vous parler, mon cher avocat ?

— Pourquoi t'es-tu habillé, neveu ? me dit mon oncle ; le baron ne demande que moi.

— Il faut que je descende, que je la voie et que je meure.

— Tu as raison. C'est bien. » En prononçant ces mots, mon oncle ferme violemment la porte sur moi et tire le verrou.

Dans le premier mouvement de ma colère, je voulais briser cette porte ; mais je réfléchis qu'un tel éclat pourrait avoir les suites les plus funestes. Je résolus d'attendre le retour du vieillard.

Je l'entendis causer très-vivement avec le baron. Mon nom fut prononcé plusieurs fois ; je ne distinguai rien de plus. A chaque minute, je sentais s'accroître l'horreur de ma situation. Enfin j'entendis appeler le baron, et il s'éloigna aussitôt.

Mon oncle rentra dans sa chambre. « Elle est morte ? m'écriai-je en courant au-devant de lui.

— Et toi, tu es fou, me dit-il d'une voix câline, en me prenant par le bras et en me faisant asseoir.

— Il faut que je descende, que je la voie, dût-il m'en coûter la vie.

— Eh bien, va ! » répliqua mon oncle, en fermant là porte et en mettant la clef dans sa poche.

Alors ma fureur ne connut plus de bornes. Je pris un fusil chargé et m'écriai : « Je me lance à vos yeux cette balle dans la tête, si vous ne m'ouvrez à l'instant la porte. »

Le vieillard se plaça debout devant moi, et me dit en me regardant fixement : « Crois-tu donc, enfant, que tu puisses m'effrayer par tes misérables menaces? Crois-tu que ta vie ait pour moi quelque prix, si tu peux la briser comme un vain jouet dans ta sotte folie ? Quel rapport y a-t-il entre toi et la femme du baron ? Quel droit as-tu de te jeter comme un fat importun dans des affaires qui ne te regardent point, et où on ne réclame pas ta présence ? Veux-tu jouer, à l'heure solennelle de ta mort, le rôle d'un berger langoureux ? »

Je retombai anéanti sur mon fauteuil.

Un instant après, mon oncle me dit d'un ton plus doux : « Sache que le prétendu danger de la baronne n'est rien. Mademoiselle Adélaïde est hors d'elle-même dès qu'une goutte d'eau lui tombe sur le nez, et s'écrie : Quel effroyable orage ! Par malheur, l'alarme est arrivée jusqu'aux vieilles tantes, qui sont accourues aussitôt en pleurant, avec un arsenal d'élixirs, de drogues, et Dieu sait quoi. Ce n'était qu'un évanouissement. »

Mon oncle s'arrêta et put voir à quelle lutte intérieure j'étais encore livré. Il se promena dans la chambre ; puis, revenant vers moi en poussant un éclat de rire : « Neveu, neveu, me dit-il, quelle folie fais-tu donc ? Allons ! le sort en est jeté ; le diable joue ici toute sorte de tours. Tu es tombé entre ses griffes et tu danses avec lui. »

Il fit encore quelques pas, puis reprit : « Adieu le sommeil ! je pense que nous ferions bien de fumer une pipe et de passer ainsi le reste de la nuit. »

A ces mots, il détacha de la muraille une longue pii>e

de terre, la remplit soigneusement de tabac en chantant une petite chanson, chercha parmi ses papiers une feuille qu'il roula en forme d'allumette, et huma à longs traits la fumée de sa pipe, en murmurant entre ses dents ; « Allons! neveu, raconte-moi encore Thistoire du loup. »

Le calme de mon oncle produisit sur moi une singulière impression. Il me semblait que je n'étais plus à Her..., que je me trouvais très-loin de la baronne, et que mes pensées seules arrivaient jusqu'à elle. La dernière question de mon oncle me chagrinait pourtant.

a Qu'y a-t-il donc, lui dis-je, dans mon aventure de chasse qui vous semble si comique ?

— Rien, cher neveu ; mais tu ne te figures pas quelle singulière figure fait dans le monde un blanc-bec comme toi, et quelle plaisante attitude il prend quand le bon Dieu daigne l'honorer d'un rôle qui n'est point dans sa nature. J'avais à l'université un ami qui était un homme doux et réfléchi. Le hasard le lança dans une affaire d'honneur; et cet homme, que l'on regardait comme un faible athlète, se conduisit avec un courage et une résolution qui furent très-admirés. Dès ce jour il changea complètement. A la place de l'étudiant paisible et laborieux, nous vîmes apparaître un matamore insupportable. Il se jeta dans les parties les plus bruyantes, commit toute sorte de sottises, tant et tant qu'à la fin le chef d'un cercle d'étudiants qu'il avait insulté de la façon la plus grossière le tua en duel. Je te raconte cette historiette ; tu en penseras ce que tu voudras. »

Dans ce moment on entendit résonner des pas dans la salle, et je crus distinguer un gémissement plaintif.

« C'est elle ! » me dis-je ; et je me sentis comme frappé d'un coup de foudre.

Mon oncle se leva et appela : « François ! François !

— Oui, monsieur le justicier, répondit-on du dehors.

— François, dit le vieillard, attise un peu le feu, et, s'il est possible, prépare-nous deux bonnes tasses de thé. Il fait

horriblement froid, ajouta-t-il en se tournant vers moi, et nous voulons causer près de la cheminée. »

Il ouvrit la porte ; je le suivis machinalement.

« Comment cela va,-t-il là-bas? dit mon oncle au vieux serviteur.

— Ah ! répondit François, ce n'était rien. Madame la baronne est parfaitement remise, et attribue son évanouissement à un mauvais rêve. »

J'allais faire un bond de joie; mon oncle me calma par un regard sérieux.

« Après tout, reprit-il, il vaudrait mieux nous coucher encore quelques instants. Laisse-là le thé, François.

— Comme vous voudrez, monsieur le justicier, » répondit François; et il quitta la salle en nous souhaitant une bonne nuit, quoiqu'on entendit déjà le chant du coq.

« Eh bien, neveu ! dit mon oncle en secouant sa pipe dans Fâtre, c'est cependant une bonne chose qu'il ne te soit arrivé aucun malheur avec les loups et les fusils chargés. »

le compris le sens de ces paroles, et j'eus honte d'avoir donné à mon oncle une occasion de me traiter comme un enfant étourdi.

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