‹ Contes fantastiques, traduitsChapitre 55 sur 76 · COMMENT FRÉDÉRIC F6T CHASSÉ DE L* ATELIER DE MAITRE MARTIN · texte numérisé non relu

COMMENT FRÉDÉRIC F6T CHASSÉ DE L* ATELIER DE MAITRE MARTIN

Le jour suivant, maître Martin travaillait sans mot dire et d'un air mécontent à la grande tonne de Tévêque de Bamberg, et Frédéric, affligé du départ de Reinhold, n'avait pas la force de parler, et encore moins de chanter.

Enfin maître Martin, jetant de côté ses ustensiles et croisant les bras, dit d'une voix sombre : « Voilà Reinhold qui est aussi parti ! C'était un peintre distingué, et il s'est moqué de moi avec ses apparences de tonnelier. Si j'avais pu soupçonner cela lorsqu'il arriva avec toi, ah ! comme je l'aurais renvoyé! Un visage si franc, si honnête, et un cœur plein de mensonge et d'astuce ! Le voilà loin, et j'espère que tu resteras fidèle à notre métier. Qui sait combien nous pouvons nous rapprocher, si tu deviens un maître habile, et si Rosa te trouve à son gré ! Tu m'entends, tâche de plaire à Rosa. »

A ces mots, il reprit ses instruments, et .continua son travail. Frédéric ne pouvait s'expliquer l'impression produite sur lui par les paroles de maître Martin ; mais ces paroles lui navraient le cœur, et une anxiété indéfinissable éloignait de lui toute espérance. Rosa reparut pour la première fois depuis longtemps dans l'atelier : elle était pensive, et Frédéric remarqua avec douleur qu'elle avait les yeux rouges. «Elle a pleuré sur son départ, se dit-il, elle l'aime donc ! » Il n'osait regarder celle qu'il aimait d'un amour infini. La grande tonne était achevée, et, en la contemplant, maître Martin reprit sa bonne humeur : a Oui,

mon enfant, dit-il à Frédéric en lui frappant sur Tépaulc, c'est chose convenue, et si tu parviens à gagner la faveur de Rosa, si tu fais un beau chef-d'œuvre, tu seras mon gendre. Tu pourras aussi entrer dans la corporation des maîtres chanteurs, et t'acquérir beaucoup d'honneur. »

Les commandes augmentant de jour en jour, maître Martin prit deux autres compagnons, bons travailleurs, mais gens grossiers, démoralisés par leurs longs voyages. Au lieu des gais et aimables entretiens de Reinhold et de Frédéric, on n'entendait plus que des plaisanteries vulgaires et des chansons de cabaret.'

Rosa s'éloigna de l'atelier, et Frédéric ne la vit plus que rarement et à la dérobée. Lorsqu'il arrêtait alors en soupirant ses regards mélancoliques sur elle, et qu'il lui disait : « Ah ! Rosa, si je pouvais causer avec vous, si vous étiez aussi riante que dans le temps où Reinhold travaillait ici!... » elle lui répondait en baissant les yeux : « Avezvous donc quelque chose à me dire, cher Frédéric ? » Alors Frédéric restait muet, et cet heureux moment s'enfuyait, comme un éclair qui s'évanouit dès qu'on l'a vu.

Maître Martin insistait pour que Frédéric commençât son chef-d'œuvre. Il avait lui-même choisi le plus beau, le plus pur bois de chêne, un bois sans rayure, conservé pendant cinq ans dans son magasin, et personne autre que le vieux Valentin ne devait aider Frédéric. Cependant la grossièreté des nouveaux venus rendait le travail de plus en plus pénible au jeune tonnelier, et il se sentait saisi d'une mortelle tristesse en songeant que le chef-d'œuvre qu'il allait entreprendre devait décider du destin de sa vie. Il sentait qu'il languissait sans cesse dans un métier si opposé à sa première vocation d'artiste. Le portrait de Rosa peint par Reinhold était sans cesse présent à son esprit, et les œuvres d'art lui semblaient de plus en plus entourées d'une auréole éclatante. Souvent, quand il se trouvait subjugué par toutes ces pensées de crainte et de regret, il allait chercher un refuge dans l'église de Saint- Sébald. Là il contemplait pendant des heures entières le

monument admirable de Pierre Fischer, et s'écriait avec ravissement : « 0 Dieu du ciel ! faire une telle œuvre ! Est-il rien de plus beau en ce monde ? » Puis, quand ii s'en revenait à ses douves, à ses cercles, et qu'il*songeaità tout ce qu'il fallait faire pour gagner la main de Rosa, il lui semblait que des tenailles brûlantes lui déchiraient le cœur, et qu'il devait succomber à sa misère. Souvent, en rêve, il voyait apparaître Reinhold, qui lui présentait de merveilleuses esquisses de sculpture où l'image de Rosa apparaissait tantôt sous la forme d'une fleur, tantôt sous celle d'un ange aux ailes déployées. Cependant il remarquait que Reinhold avait oublié de mettre un cœur dans cette image, et il le dessinait lui-même. Souvent aussi il croyait entendre les feuilles des fleurs chanter; il voyait les métaux reproduire, sur leur surface polie, la beauté de Rosa. Il étendait les bras vers elle; l'image matérielle disparaissait, et Rosa elle-même le pressait sur son sein.

La situation devenant de jour en jour plus cruelle, il alla chercher une consolation chez son ancien maître, Jean Holzschuer. Celui-ci lui permit de travailler dans son atelier, et Frédéric employa le fruit de ses épargnes à modeler en argent l'œuvre qu'il avait conçue.

Plusieurs mois se passèrent ainsi ; et Frédéric, qu'on eût pu croire atteint d'une maladie grave, à voir son visage pâle, ne pensait pas à entreprendre son chef-d'œuvre. Maître Martin lui reprocha durement son peu de zèle, et Frédéric fut contraint de reprendre la hache et le rabot. Pendant qu'il travaillait, maître Martin s'approcha de lui, et, regardant les douves qu'il venait de confectionner, lui cria en colère : a Que vois-je ! est-ce là un travail digne du compagnon qui aspire à devenir maître? Un simple apprenti aurait fait mieux après trois jours d'exercice. Frédéric, quel démon te harcèle?... Mon beau bois de chêne, comme le voilà perdu par ta maladresse ! »

Subjugué par ses désolantes pensées, Frédéric ne put se maîtriser plus longtemps. Il rejeta la hache, et répondit : a Eh bien , oui, c'en est fait^ et dût-il m'en coûter la vie, je

ne puis continuer ce grossier travail^, tandis q^ue je me sens Bntraîné par une force irrésistible vers les œuvres d'art. /Lhî j'aime votre Rosa d'un amour inexprimable^ comme personne ne peut l'aimer en ce monde ; c'est pour elle seule que j'ai voulu me consacrer à ce métier. A présent, elle est perdue pour moi, je le sais, et je succomberai bientôt à mon malheur ; mais je ne puis faire autrement, je retourne à ma noble profession, à mon digne maître Holzschuer, que j'ai indignement abandonné. »

Les yeux de maître Martin flamboyaient, la rage étouffait sa voix, et il ne put que murmurer ces mots : « Quoi ! . . . et toi aussi!... Mensonge et trahison!... comme j'ai été trompé!... Hors d'ici, misérable! va-t'en. »

A ces mots, maître Martin, prenant le pau\Te Frédéric par les épaules, le jeta hors de l'atelier, et en s'éloignant il entendit les cris railleurs des nouveaux compagnons. Le vieux Valentin joignit les mains, et dit d'un air pensif : c( J'avais bien remarqué que le pauvre jeune homme pensait à quelque chose de meilleur que nos tonneaux. » Marthe pleura, et ses enfants gémirent de ne plus voir Frédéric, qui jouait gaiement avec eux et leur apportait maintes friandises.

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