‹ Contes féeriquesChapitre 13 sur 51 · LA LYDIENNE · texte numérisé non relu

LA LYDIENNE

Oui, de nos jours, à deux pas de nous, comme au temps de Pygmalion, roi de Gypre, le même prodige se reproduisit d'un sculpteur qui fut amoureux de sa statue, et qui arriva h l'animer, à transformer le marbre en chair vivante et dans laquelle courut le glorieux sang, par la volonté et la force de son invincible désir. Déjà, depuis bien longtemps, Gérard Sainty brûlait, dévoré jusqu'aux os, pour la figure d'Omphale, que lui-même avait modelée dans l'argile, puis retrouvée dans la dure blancheur du marbre, lorsqu'il s'enferma dans l'atelier, renonçant à tout ce qui n'était pas elle, ne voulant plus boire ni manger, ni avoir aucun commerce avec les hommes. A travers la verrière le printemps d'avril jetait ses premiers rayons, et depuis trois jours Gérard était 1î\ immobile, ses yeux attachés sur les yeux de la statue et sur ses lèvres, qui parfois semblaient vouloir s'ouvrir et parler.

H n'avait pas dormi, il n'avait pas bougé de place; mais enfin il se sentit accablé, brisé par la fièvre, et alors, comme pour mourir dans la douloureuse extase de sa passion, n'ayantplus en lui rien de vivant que son désir, il se rapprocha de la statue, lui prit les mains dans ses mains frémissantes, et follement, fu-

lOQ CONTES. FÉERIQUES.

rieusement, avec l'effroyable intensité que peut acquérir la pensée humaine dégagée de tout et rassemblée sur un seul point, désira la voir et la sentir vivre! Et en effet le prodige s'accomplit. Avec une volupté si atroce et divine qu'il crut alors avoir sur son front l'aile caressante de la Mort, il sentit que le marbre devenait moins froid, acquérait la chaleur de la vie. Sur le corps d'Omphale le marbre prit de chaudes blancheurs avivées de roses, les délicates veines bleuirent, les membres eurent conscience de leur élasticité, et la tôte^ la tête divine ornée d'une couronne d'or, s'anima, pâle, émue, aux lèvres rougissantes déjà, aux narines palpitantes, aux prunelles d'or, et la lourde chevelure blonde ruissela sur les épaules et sur le dos flexible, comme les flots d'une mer courroucée, baisés parle fauve soleil.

Et dégageant des mains du statuaire ses mains tièdes et fraîches, la grande Omphale s'avança, libre, fière, couronnée d'or, laissant flotter autour d'elle la belle peau de lion tachée de sang. Gérard courut vers elle, voulut la saisir, poser un baiser, né de son long et persistant désir, sur sa lèvre pareille à une pâle fleur; mais la Reine divinement nue se recula avec une décision nette et prompte.

Sur une table d'écaillé et de nacre était posé un flacon plein d'un vin couleur de topaze, et tout auprès un pain fait avec de la fine fleur do froment. Gérard emplit à moitié le verre et voulut l'approcher dos lèvres de sa royale amante ; mais elle se recula encore. Puis ses lèvres célestes s'ouvrirent, et le statuaire entendit le son de sa caressante et impérieuse voix.

— 0 Ainsi, tu m'aimes! » dit-elle.

— « Oh! » fit Gérard, qui de nouveau pour la saisir étendit ses bras avides. Tout l'atelier semblait animé par une puissante et mélodieuse joie. Superbes

diins leurs vêtements envolés, les femmes des tapisseries portaient fièrement leurs robes relevées par des agrafes et ouvertes sur les jambes nues ; les délicates miniatures sculptées des meubles flamands, les ébènes incrustées d'ivoire et d'étain, les flottants damas blancs et roses, les laq.ues rouges, les fleurs coupées dans les vases déroulant leurs enivrantes gammes de couleur et de lumière, les joyaux, les coffrets ornés de flamboyantes pierreries chantaient comme un hymne de ravissement et d'amour; et montrant ses seins aigus, son ventre poli et ses nobles jambes de guerrière, la grande Omphale posait ses pieds nus sur les tapis éclairés de vives notes de turquoise, de pourpre et de rose, tandis que toutes les statues de l'atelier semblaient la regarder curieusement, avec des airs d'envieuse et tranquille épouvante.

— « Oh! » fit Gérard, posant ses mains éperdues d'amour sur les bras de marbre déjà réchauffés.

— (( Non, dit Omphale. Voyons d'abord si la vie que tu peux me donner mérite la peine de vivre! Car, ajouta-t-elle, tant qu'une lèvre humaine ne m'a pas effleurée, tant que je n'ai pas touché à la nourriture des hommes, à ce pain et à ce vin doré comme une flamme, je suis libre encore de rentrer dans l'immobile froideur glacée, de redevenir statue et marbre, et de retrouver la beauté impérissable que m'a donnée ton génie.

— Non, dit Gérard Sainty, vis pour moi !

■' — Eh bien! dit Omphale, en promenant sur les statues de l'atelier ses yeux brillants de courroux, commençons par briser celles-là ! »

Elle se mit à brandirla massue, unegrosseet rude branche d'arbre hérissée de nœuds, où se voyaient par endroits des cheveux collés dans des taches de sang, et elle marcha vers les statues. Il y avait, sculptée dans le marbre, Andromède, la douce rivale

des Néréides, que déjà le monstre va dévorer, et dont le regard interroge ardemment les cieux. Il y avait, moulée en plâtre, l'amazone Atalante, qui fut nourrie du lait des ourses, et dont la chasse et la guerre ont affiné les membres agiles. 11 y avait, à peine ébauchée, captive encore dans le marbre blanc et rugueux, Salmacis, la nymphe Carienne, mêlée au flot de sa fontaine murmurante; et, modelée seulement dans Fargile encore humide, montrant encore les hésitations, les caresses, les trouvailles heureuses, les hardiesses du travail récent, Ariane, souriante, joyeuse, folle d'amour, couronnée de raisins, transfigurée parles baisers d'un dieu, jouant folâtrement avec des panthères et des lionceaux. Omphale s'élança pour briser férocement ces statues avec la branche d'arbre aux nœuds hideux; mais d'un mouvement instinctif, involontaire, le statuaire s'était jeté au-devant d'elle, comme pour défendre ses œuvres menacées. Alors la Reine le regarda avec un profond, souverain et incurable mépris.

— « Ainsi, dit-elle, je vivrais, proie offerte à tes baisers, nourrie du pain des hommes, soumise aux infirmités et à la mort, et celles-là ne seraient pas brisées! Et j'aurais pour rivales ces filles de ta pensée et de tes mains industrieuses, ces créatures nées comme moi sans mère, et qui resteront, comme je l'étais, silencieuses et divines! Et qui me dit que la beauté d'une d'entre elles n'est pas égale à la mienne et que ton désir tout-puissant, armé et fort comme un dieu, ne l'animera pas à son tour, tandis que je me consumerais, femme désolée et pleurante, dans les angoisses de ma douleur jalouse! Ah! plutôt mille fois rentrer dans le délicieux oubli glacé, où le sentiment de mon existence n'était qu'un insensible rhythme, vibrant dans les extases infinies de la blancheur sans tache !

— Eh bien ! dit Gérard, brisons les statues !

— Non, tu les as regrettées, dit la reine Omphale, et éternellement ce regret serait comme" un froid serpent qui me mordrait le cœur. » Alors elle jeta la massue et saisissant dans ses mains les mains tremblantes du statuaire, elle attacha sur lui ses yeux pleins d'une colère tranquille. « Il faut,ajouta-t-elIe, que tu me voies redevenir marbre insensible, et c'est à toi, à mon amant! que je veux rendre en une longue étreinte, la vie fugitive que tu m'as donnée. »

Gérard sentit avec horreur que les mains de sa bien-aimée devenaient froides, puis glacées, puis in;inimées; il voulait lui retirer les siennes, mais il était comme tenu dans un étau, captif sous l'impérieux regard d'Omphale, et peu à peu il vit sur ses bras et sur son corps divin les couleurs de la vie diminuer disparaître, se fondre dans les blancheurs. Au moment où le visage de l'adorée reprenait sa rigidité marmoréenne, il lui sembla qu'une larme unique, froide, désespérée, sinistre, était tombée de l'un de ses yeux, et s'était figée sur sa joue ; mais il n'eut pas le temps de regarder cette douloureuse larme de pierre. Le même froid qui envahissait le corps de la statue pénétrait aussi ses membres à lui; il souffrait toutes les tortures de la mort par le froid; son sang glacé ne circulait plus, ses cheveux se hérissaient, ses doigts raidis ne pouvaient plus se mouvoir. En-' fin, la main de la statue, devenue immobile, leur rendit la liberté, et Gérard Sainty tomba comme gelé aux pieds de la triomphante figure de marbre.

C'est dans cette situation que le trouva le peintre Paul Trian, un véritable, un inestimable ami, qui se dévoue pour ses amis avec une charité aveugle, sans vouloir comprendre, et sans leur demander leurs secrets. 11 coucha Gérard dans un lit brûlant, le frictionna de toutes ses forces avec la main et avec le

gant de crin, et, en toute hâte, fit mander le célèbre docteur Spite,qui toutens'apitoyantsur la soufrance de Gérard Sainty, ne put s'empêcher de voir avec une certaine satisfaction un accident qui donnait raison à toutes ses idées. — « Ah ! disait-il, niera-t-on encore l'énorme déperdition de calorique et de fluide nerveux causée par le travail intellectuel ? Ainsi voilà un homme vigoureux, énergique, bien portant, qui en plein avril, par une température de douze degrés, meurt littéralement de froid, uniquement parce qu'il a donné, livré à l'inspiration toute sa chaleur vitale, et parce qu'il a voulu égaler les anciens que soutenait une force surnaturelle, en créant dans un siècle où le penseur est forcément isolé, son admirable Omphale ! »

Le malade entendit ce nom prononcé, et poussa un profond, un effroyable sanglot. Il en fut ainsi pendant tout le temps qu'il fut en proie au délire de la fièvre. Chaque fois qu'il entendait ce nom qui forcément fut très souvent prononcé près de lui, c'étaient de longs, de tristes, de douloureux gémissements. Très bien soigné parle docteurSpite, veillé par son ami avec une sollicitude fraternelle, Gérard finit par guérir, et il semblai-t avoir retrouvé tout à fait la possession de lui-môme et l'équilibre de ses facultés, lorsqu'un matin, se soulevant péniblement et s'appuyant sur son coude, il dit à Paul Trian :

— « Écoute, c'est d'elle, c'est de cette Omphale que m'est venu mon incurable désespoir. Je ne veux plus la voir jamais. Dès que je pourrai me tenir debout, je voyagerai longtemps au loin, te chargeant, si tu le veux bien, de recevoir et de lire mes lettres, de veiller à tous mes intérêts et de me suppléer en toute chose. Fais vite venir un notaire, afin que je puisse te donner la procuration nécessaire. Quant à la statue, brise-la, vends-la, donne-la, fais-en ce

que tu voudras mais que je ne la voie plus, que je ne sente plus jamais sa main, sa chère main, épouvantablement froide ! »

Paul ïrian est un homme supérieur, dont le talent touche au génie ; il sait qu'il ne faut pas demander d'explications h ceux qu'on aime, ni à ceux qu'on n'aime pas, et qu'il n'y a jamais besoin de rien comprendre. Gérard alla à Rome, où pendant plus d'une année il peignit pour se distraire, et trouva le moyen de réagir un peu contre sa meurtrière tristesse par l'étude obstinée de Michel-Ange. Cependant, par les soins de Paul Trian^ l'Omphale de Gérard fut exposée au Salon de 1880, où l'immense succès obtenu par cette figure aurait certainement valu à son auteur la grande médaille, s'il ne se fût produit une objection qui parut sans réplique.

Par la conception grandiose, par la fermeté et la simplicité de l'exécution qui, dans une note bien moderne et française, et sans aucune intention de pastiche, faisait songer à la sereine splendeur des marbres grecs, l'Omphale sembla une œuvre éminente et tout à fait hors de pair; mais ni les professeurs, ni les artistes, ni le jury, ni les critiques d'art ne purent accepter la tragique larme, d'une vérité inquiétante que, selon ce qu'ils pensaient, Gérard Sainty avait minutieusement sculptée sur la joue de la reine Lydienne.

Louée, blâmée, affirmée, contestée, discutée, cette larme fut l'occupation de tout Paris pendant huit jours. Les uns y virent une protestation du vieux Romantisme de 1830, qui une dernière fois essayait de relever la tête ; les autres, commençant à défiler la série des mots barbares, dénoncèrent là une tentative réaliste ou... naturaliste\ Le ministre reçut Paul Trian, et lui dit que, désigné depuis longtemps pour cette distinction, Gérard Sainty serait certai-

nement nommé officier de la Légion d'honneui% s'il consentait à effacer, à enlever d'un coup de ciseau la scandaleuse larme de marbre.

Paul se garda bien d'écrire cela à son ami, car il avait scrupuleusement tenu sa promesse, et dans aucune de ses lettres ne lui parlait de la statue d'Omphale, assez instinctifpourdeviner une immense douleur, assez discret pour ne pas vouloir la connaître, et réunissant ainsi les qualités les plus rares que puisse posséder un homme né de la femme. Cependant la presse s'en donnait à cœur joie, et le plus accrédité des journalistes s'amusa à broder sur le cas de Gérard Sainty ses plus étincelantes et capricieuses arabesques, dans un article à sensation, intitulé : Phidias madrigaliste. « De tout temps, disait-il, on a affirmé que les femmes sont parfois amoureuses de ceux qu'elles torturent, et même en son poème à'Atta Troll, Henri Heine prétend qu'Hérodiade était follement éprise de Jean-Baptiste lorsqu'elle lui coupa la tête, pour s'amuser ensuite à la faire sauter sur un plat d'or, en jouant avec cette tête sanglante comme avec une orange. H estpossible aussi qu'après avoir réduit son esclave Hercule, acheté trois talents, à filer sa quenouille comme une vieille femme, Omphale ait eu un peu de remords d'avoir traité ainsi le vaillant Amphitryôniade ; mais s'estelle repentie de cette cruauté jusqu'à en pleurer? C'est ce que nous ne pouvons admettre; et, en tout cas, si une telle hypothèse peut fournir une amusante fantaisie à un poète humoriste, il nous semble excessif de traduire ce madrigal dans la pierre dure et de mettre à Phidias un clair habit zinzolin, comme s'il avait été assez l'ami de Watteau pour garder avec lui les Amintes et les Colombines énamourées ! » Gérard Sainty n'obtint pas de récompense ; mais la statue avait fait tant de bruit qu'elle fut vendue

CONTKS FÉKRIQUES. 113

soixante mille francs à lord Bletso. Quand Gérard revint, il essaya vainement de reprendre sa vie et ses habitudes ; la vue seule de son atelier lui causait d'insupportables angoisses, et il se remit à voyager, cette fois en compagnie de son fidèle Paul Trian. Comme ils traversaient à pied une partie de l'Ecosse, un jour ils virent un château géant et sinistre aux tourelles de granit, appuyé devant une sombre forêt et devant lequel coulait une étroite rivière où voguaient des cygnes noirs. En apercevant ces murailles inconnues, Gérard sentit son sang s'arrêter, ses membres se glacèrent, il tomba inanimé, et son ami dut l'emporter dans ses bras jusqu'à la prochaine auberge. Dès qu'il eut repris ses sens et qu'il fut hors de danger, Paul interrogea secrètement l'hôte, et voici ce qu'il apprit. Le château appartenait à lord Bletso, et c'est là qu'il avait enfermé la statue de la reine Omphale.

INTERMEDE

Etienne Saignol serait un rapin, s'il y avait des rapins parmi les poètes. Doué d'un extraordinaire génie comique et habile dans l'art de faire exécuter aux rimes françaises les cabrioles et les tours de force qui peuvent réjouir les esprits blasés, il cède volontiers à un certain goût pour la farce, qu'il a puisé chez les vieux conteurs, et chez ce charmeur des mots et des phrases passionné pour Aristophane, il y a un peu du caricaturiste. Dernièrement il avait touché la somme de deux cents francs, prix d'un article sur les cotons , publié en variété dans un journal grave, et il s'était promis expressément de ne pas rentrer chez lui sans avoir dissipé ce capital de la manière la plus inutile. Cependant comme il faut toujours penser au sérieux dans une certaine mesure, il se rappela que sa petite amie Jacqueline avait envie d'une bague, et justement, en passant dans la rue des Grands-Augustins, devant la boutique de l'auvergnat Touya, il en vit une très ancienne, en argent, d'un travail compliqué et bizarre, servant de monture à une topaze brûlée, couleur de rose.

Il entra chez l'Auvergnat, qui pour le moment, renversé dans un fauteuil du temps de Henri II, riait à se tordre, en montrant des dents de carnassier,

CONTES FÉERIQUES. Ho

épouvantablement blanches. Saignol acheta la bague et la paya quarante francs ; mais comme Touya ne cessait de rire, sans égard pour ses mâchoires, trop solides pour être décrochées, le poète lui demanda enfin le motif de cette gaieté désordonnée et furieuse.

— « Monsieur Saignol, je vais vous dire, fit l'Auvergnat, qui, trop roué pour avoir gardé l'accent do son pays, parle le plus pur parisien, je ris comme ça, parce que je pense que je suis un honnête homme 1

— Contez-moi donc ça, dit le poète.

— Voilà, dit Touya, riant toujours. A la mort de monsieur Margerit, ce vieux membre de l'Institut qui demeurait rue Dupuytren, et qui n'a laissé que de mauvaises nippes, nous avons tout acheté sur place , mon confrère Guipratte et moi. Guipratte avait dans son lot ce fond de vase cassé que vous voyez là, et dans lequel de mauvais morceaux de verroterie étaient enfouis dans la poussière. Ill'avait acheté un sou et ne savait qu'en faire, de sorte qu'il me proposa de me le céder pour six liards. Moi j'avais mon idée, ou plutôt du coin de l'œil j'avais vu quelque chose; mais je ne voulais pas tromper un collègue, et je lui dis : « C'est bien vu, tu as bien réfléchi, tu me les cèdes pour six liards! » Bref, Guipratte conclut le marché, je donne les six liards ; je ne lui devais plus rien, mais comme je tenais à avoir tous les procédés de mon côté, je lui ai encore payé une chopine, parce qu'il faut avoir de la conscience. J'avais bien vu, parmi ces morceaux de verre il y avait un bon diamant, que je viens de vendre deux cent cinquante francs au bijoutier ; mais, n'est-ce pas, je suis honnête, puisque j'ai demandé à Guipratte s'il avait bien réfléchi, et voilà ce qui me fait rire! Maintenant je suis bien sûr que

116 CONTES FÉKRIQUES.

le fond du vase ne vaut plus rien, et, ajouta-t-ii en le vidant sur une table, si vous voulez, je vous le cède pour deux sous ! »

Parmi ces morceaux de verre, Saignol en vit un d'un bleu intense avec des reflets verts, et dans lequel semblaient courir des étincelles d'argent; il le prit, et donna à l'enfant du revendeur une petite pièce d'or. Arrivé sur le quai, où il faisait très froid, car on était en janvier, le poète qui tenait et frottait dans ses doigts cette verroterie, s'aperçut qu'il était sorti avec un paletot trop mince. — « Ah! se dit-il, je voudrais bien avoir un peu plus chaud! »

A l'instant môme une douce, intime, délicieuse chaleur se répandit également dans ses membres, et il sentit un profond bien-être. — « Ah ça, se demanda-t-il, est-ce que par hasard j'aurais dans la main un talisman? » Et il se rappela que le savant Margerit avait voyagé longtemps dans l'Inde et en avait rapporté d'étonnants secrets. Puis, sans s'arrêter plus longtemps à cette pensée, il regarda un platane étendant ses branches dépouillées et pensa : « Toi, je voudrais bien te revoir avec ta parure du printemps ! >) Aussitôt l'arbre docilement se couvrit de petites feuilles, d'un vert tendre, qui se mirent à frissonner sous la bise. — « C'est donc vrai! dit Saignol avec une gaieté éperdue, eh bien alors, nous allons nous amuser! » En môme temps, il s'aperçut que lorsqu'il touchait le talisman dans ses doigts, il devenait invisible pour les passants qui, jusqu'à ce qu'il eût pris le parti 'de se reculer à temps, le heurtaient en pleine poitrine. « A la bonne heure, dit-il je vais donc faire quelques bonnes farces ! »

Comme entrée de jeu, il se donna le plaisir de déshabiller les passants et de les rhabiller à son goût, suivant une plus exacte justice. Ce fut d'abord

une pauvre petite fillette de douze ans, rouge, rose, ébouriffée, charmante, dont la robe était si mince qu'on voyait sa chemise à travers l'étoffe élimée. A ses souliers, il y avait plus de trous que de cuir, et gelée jusque dans la moelle des os, l'enfant levait, rassemblait ses bras maigres, et faute de mieux chauffait ses mains à son haleine, en les approchant de ses lèvres devenues violettes. Saignol fit bien les choses, et ayant frotté le talisman de toutes ses forces, il la vêtit d'une bonne et chaude robe en tartan à carreaux bruns et noirs, avec pèlerine pareille , la chaussa de bas de laine et de solides bottines, et la coiffa d'une jolie capeline bleue. Ensuite passa en voiture une ridicule bourgeoise obèse, tandis qu'en même temps marchait sur le trottoir une marchande de pommes belle et gracieuse, à la haute taille, vêtue de haillons misérables. Rétablissant les choses dans leur ordre légitime, le poète, après avoir échangé leurs costumes, mit la vilaine dame sur le trottoir et la belle fille dans la voiture. Il regardait de tous ses yeux pour voir si ces transformations s'opéraient comme au théâtre^ au moyens de trapillons ouverts par lesquels le machiniste passe sa main pour tirer des fils, mais il ne remarqua rien de semblable, et il dut reconnaître que les Ariels et les Génies emploient une machinerie moins élémentaire.

Cependant, marchait à pas lents, se rendant vers rinstitut, le grand astronome Lorice. Sa tête pâle était belle comme celle d'un dieu qui tient les constellations captives dans ses [prunelles ; mais il faut bien avouer que son habit noir, son chapeau souffleté par les autans et principalement son pardessus laissaient tout à désirer. Respecteusement, Saignol ne voulut rien changer à la coupe de son habit depuis longtemps adoptée, ni à la forme de

son chapeau, qu'il se borna à rendre entièrement neufs , mais pour le pardessus , qui n'avait plus forme humaine, il ne consulta que sa propre fantaisie, et voulut que le grand Lorice fût enveloppé dans un palelot garni et doublé en vraie loutre , d'une douceur idéale. Que dut penser, lorsqu'il rentra chez lui, ainsi transfiguré, sa vieille gouvernante Brigitte !

Puis, étant entré dans la petite et affreuse rue de Nevers, Saignol, regardant à travers les murailles, devenues pour lui transparentes, vit de pauvres femmes d'ouvriers qui, sur un feu insuffisant, s'efforçaient en vain de faire une cuisine mangeable avec les gésiers, les cœurs et les bas morceaux achetés au marché pour des sous. Le poète entra chez les marchands voisins, acheta de la viande, du pain, du beurre, des légumes, qu'il paya avec le prix de son article sur les cotons, voulant faire la charité avec ses propres deniers, et envoya le tout aux humbles ménagères désolées, en faisant aux fournisseurs cette recommandation ironique : « Vous direz que c'est de la part du propriétaire ! »

Après quoi il se rendit à l'Académie Française et entra, invisible, dans la salle des séances. Il était temps. On jugeait un concours de poésie, et l'orateur allait inviter ses confrères à couronner le poème le plus vertueux, et naturellement le plus mal rimé. Mais Saignol toucha son talisman, et tout de suite les lieux communs amassés depuis de longues années sous le crâne de l'immortel se volatilisèrent, disparurent dans le grand tout, tandis que des idées saines et raisonnables venaient prendre leur place et d'elles-mêmes se rangeaient dans son cerveau avec un ordre merveilleux.

— « Messieurs, dit-il, la Poésie ne saurait avoir d'autre but qu'elle-même, et si elle peut améliorer

les hommes, c'est en réveillant en eux le noble instinct du beau, et non pas du tout par une démonstration quelconque, car la vérité n'a que faire avec les fictions. Je vous propose donc de donner le prix à celui des concurrents qui a été le plus sincèrement poète, et qui l'a montré par l'harmonie de ses vers, par l'audacieuse invention des images et par le bel accouplement des rimes. Quant aux tendances morales, je suis d'avis de les négliger complètement, attendu que la morale est une science et que la poésie en est une autre, poursuivant des buts difterents, celle-ci la recherche du beau, celle-là l'étude de la vérité. »

Après ce discours, l'ouvrage d'un poète romantique et subversif, savant dans l'art d'enchanter les syllabes sonores, fut couronné à l'unanimité. Les voûtes de l'Institut ébranlées tressaillirent, et dans les claires prunelles de monsieur Pingard passa, comme un éclair, le vague pressentiment des prodiges futurs. Quant à Etienne Saignol, heureux d'avoir contribué à étendre le tapis do pourpre sous les divins pieds de la Muse, il s'en alla dîner chez un traiteur, auquel il inspira l'idée fabuleuse de faire sincèrement sa cuisine avec du poisson frais, de la vraie viande et du beurre qui fût réellement de première qualité, ce dont ledit traiteur faillit devenir fou, lorsqu'en s'éveillant le lendemain, il se rappela, sans pouvoir les expliquer, les détails de cette scandaleuse orgie.

Après avoir fumé un bon cigare, Etienne Saignol entra au Théâtre-Français, où devant l'élégant public du mardi qui, récolté à l'Opéra, continue à aimer la musique, les sociétaires jouaient avec une incurable perfection Oscm\ ou le mari qui trompe sa femme. Le poète émit le vœu que cette ridicule comédie de monsieur Scribe cédât immédiatement la place à

une œuvre honnête, et c'est ce qui se produisit, à sa grande joie. Sans qu'il y eût aucunement besoin des machinistes, le chimérique décor de salon disparut, pour laisser voir une toile d'une merveilleuse exactitude;, représentant « le Paradis du bon Dieu », et Oscar, rentrant dans le néant dont il n'aurait jamais dû sortir, permit d'entendre l'excellent et mirifique mystère de Théophile Gautier appelé : Une Larme du Diable. On en était justement à la scène quatrième, et à cet intéressant morceau du dialogue :

Page 1